Jean-Marie Fleurot | Jamais la même

« construire la ville avec des mots », les contributions

Néo- marseillais depuis trois ans, né dans l’est (de la France). A écrit deux recueils de nouvelles, « Funambules » et « Checkpoints » ainsi qu’un roman à deux mains « Crépuscule désaffecté » avec Guy Torrens parus chez Edilivre, et des haïkus accueillis dans la revue « Traversée ». Sur Facebook : Jean-Marie Fleurot auteur.
proposition n° 1

Un quai, terminus abrupt des voies empêchées, interdites de terrasse, croisement de vies sous la chaleur presque africaine, plongée sur la ville, absence de la mer à l’horizon, où la vue brouillée. Il revient, chemin de fer qui cisaille la carte et sa mémoire. La première fois il était arrivé par la route, les étendues d’eau douce d’abord, qu’on croit être la mer et puis la mer à laquelle on ne croit plus à force de l’attendre, surgie entre les barrières de l’autoroute et les immeubles d’une ville qui donne trop à voir comme ces filles aux jupes trop courtes qui finissent toujours par se refuser.

Une métropole construite toute de guingois et en pente. Il finit toujours là. Une plage en plein centre-ville. Un sac - une serviette de plage, un carnet, un stylo, un livre, sortie sans but mais souvent le dernier arrêt le trouve planté sur le trottoir dominant la plage. Les joueurs de volley toujours prêts à s’engueuler pour un point, les arrivants à la recherche d’un espace pour s’installer, iode, gaz d’échappements et klaxons aussi dans un mélange improbable.

Un forcément déjà-vu si on y ajoute les façades blanches en stuc des immeubles art déco des beaux quartiers qui commencent ici comme un reflet d’Alger ou de Naples et les bus qui jettent sur le trottoir leur cargaison bruyante descendue des « quartiers nord ». Il y revient, même le temps d’un arrêt en double file, une roue sur le trottoir parce qu’une part de lui y trouve toujours sa place, jamais la même.

proposition n° 2

« Partie plate mais inclinée du rivage de la mer, formée de sable, de graviers ou de galets, et qui est soumise à l’action des vagues et des marées. ». Jamais, peut-être, on n’a dit si peu et si mal sur un lieu que cette définition. Peut-être aussi parce que ce carré de sable bien abrité en plein centre ville ne se voit jamais mieux que lorsqu’on l’approche.

Un garde-corps rivé dans le bitume, découpe l’horizon qui se déroule au ralenti dans un long plan américain quand on roule au pas, rasant le trottoir dans le flot de véhicules qui remonte du centre vers la Corniche. Une forêt de bras et de jambes s’agitent en direction de l’escalier permettant de passer du trottoir au niveau de l’eau, sans jamais quitter la cité.

Face au large, l’étendue de sable est enserrée à droite par un empilement de béton. Fabrique désaffectée de sucre et d’alcool jamais démolie, taggée comme une vieille femme, avec dans son prolongement le prestigieux Cercle. Ouvriers fantômes, champions de natation et bourgeois en eau douce, la dominent mais ne la fréquentent pas. Pas de leur monde. Trop bien ou pas assez. De l’autre côté de la route, des tours se faufilent entre les immeubles bourgeois aux façades laiteuses qui s’accrochent au devant de la scène. Habitat à loyer modéré et investissement dans la pierre dominent quelques mètres carrés de sable sur lesquels ils ne s’allongent parfois côte à côte, et ne viennent pas mélanger leur ombre.

Au loin, au large, l’archipel et le château décati, inlassablement desservi par les navettes, d’où Edmond Dantès croyait discerner Mercedes dans les rues du village de pécheurs catalans qui s’étaient installés dans l’anse et n’avaient pas encore été priés d’aller faire voir leurs barques ailleurs pour laisser la plage aux adeptes des bains de mer. Aujourd’hui, un terrain de beach-volley est adossé au mur de soutènement en contrebas du trottoir, au débouché des escaliers. Il est encagé comme un terrain de base-ball aux États-Unis.

De là on ne voit rien, juste le sable brulant sous les pieds, les corps bronzés et le filet à la hauteur règlementaire. Suffisant pour se propulser ailleurs à chaque fois que le poing s’enfonce dans le cuir du ballon, emportant un paysage trop compliqué pour être dit.

proposition n° 3

À droite, fermant l’anse des catalans, on n’aperçoit plus les baigneurs qui nageaient entre eux à l’écart du commun des mortels, organisant des compétitions dans les années vingt. Aujourd’hui, ils se retrouvent au Cercle des Nageurs qui forme une sorte de balcon, dominant la plage. Fabrique à champions et cercle où l’on se met en maillot de bain pour jouer au bridge tout à la fois. Objet de tous les désirs depuis la plage où l’on n’a que l’horizon pour s’évader.

Peut-être que le propriétaire de l’usine Giraudon fréquentait le Cercle lui aussi ? Petit commerce à l’ombre de l’avenue de la Corse toute proche devenu usine en front de mer, entre la plage et le Cercle. Broyage et dénaturation du sucre en alcool à bruler, début de la réussite, succession des générations, mondialisation et abandon des lieux sous l’œil des baigneurs qui contemplent leur vie devenir une friche industrielle.

proposition n° 4

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. Juxtaposition du mobilier urbain de l’abribus en parfait état, adossé au mur d’enceinte de la caserne dont on se demande bien qui elle abrite et qu’elles activités s’y déroulent. Personne n’y entre ni n’en sort jamais, peut-être qu’elle veille sur la plage comme une citadelle veillant sur un coin de sable qui lui tourne obstinément le dos et ne vient jamais lécher ses murailles. L’attente parce qu’ici les bus ont le mépris de la circulation comme des horaires indiqués et passent quand ils peuvent ou quand ils peuvent. Contempler le rond-point dont chacun accommode les règles selon sa propre recette, tentant ou non d’apercevoir la plage en contrebas. Les cahots, bruits de ferraille disjointe et d’amortisseurs en souffrance pendant qu’on s’éloigne à toute allure en remontant l’avenue de la Corse. De l’haussmannien aux portes vernies et aux cuivres astiqués. Une pénétrante sous une voute de platanes, qui pourrait être d’une ville qui n’a jamais connu la mer. Correspondance ; les fesses sur un cube de béton glacial quelle que soit la saison. Un quartier bradé aux promoteurs, ou plutôt un carrefour déguisé en pub pour investissement locatif. Le sable sur toutes les affiches et dégoulinant en calicots de tous les balcons d’où l’on aura beau se tordre le cou sans aucune chance d’apercevoir autre chose que le reflet lifté des façades, béton et acier brossé. Et pourtant, la couleur du ciel, une odeur planquée derrière la puanteur de la ville ? Un courant d’air qui remonte en enfilade plutôt et on sait qu’elle est là, quelque part devant. La mer avec une bande de sable et des corps dénudés qu’on contemple en contrebas depuis le trottoir, une plage urbaine qui ne se laisse pas quitter comme ça. S’éloigner c’est aussi se retrouver incongru. Les vêtements encore humides qui collent à la peau brûlée par le soleil, le sable dans les cheveux, inadapté pour la ville dès les premiers mètres. Les autres, ceux qui font leurs courses, sortent du travail, se promènent, se déposent sur vous comme une strate qui vous recouvre peu à peu comme les poussières d’un volcan. En se collant à vous, ils vous dépouillent peu à peu de cette aura marine ; dont chacun d’eux arrache une part sans le savoir.

Le Vieux-Port, la mer à nouveau, cette ville est aimantée et fait tout pour vous y ramener même quand il s’agit d’en partir. Des traverses qui puent la pisse et dont on touche les deux bords en tendant les bras à l’incompréhensible enchevêtrement des voies rapides, c’est comme si rien de ce qui sort ne pouvait le faire autrement que par la mer . On met un temps fou à mettre cette plage derrière soi. Pour ça il faut s’engouffrer sous terre. Station de métro Réformés, face à l’église perchée au sommet de la Canebière. Qui n’est pas plate mais grimpe rudement et n’est plus une avenue, juste un no man’s land où se mélangent croisiéristes, zonards et familles fauchées qui croient faire du lèche-vitrine sans se rendre compte qu’il n’y a plus rien ici, juste les reflets de l’eau tout en bas.

Le métro, accroché à la barre centrale le bras bronzé, peu à peu le souvenir trouve son chemin parmi d’autres après-midi de plage et à chaque station c’est un peu comme une nouvelle étape sur la route connue du retour des vacances, se mêlant parfois de mélancolie, souvenirs d’autres plages, d’autres retours en métro, Barcelone, la plage de la Barcelonetta, une touffeur, la même qu’ici. La méditerranée, usines à rêves et enfer tout la fois.

proposition n° 5

Je vois l’enseigne en fer forgé, arc de cercle façon Wordart de débutant, indiquant le nom de la plage comme si arrivé au bout de la ville il fallait nommer ce bout de sable absolument, lui apposer un matricule, une étiquette. Les deux portes ouvrent un passage étroit débouchant sur des escaliers, et sont surmontées d’une enseigne en fer forgé proclamant le nom de la plage, illisible dans la lumière aveuglante, ouverture béante sur la photo dans laquelle un homme en blanc va s’engager. Une plaque, lettres blanches sur fond bleu indique l’ouverture automatique du portail, et, sur une ligne en dessous, majuscules grasses et ombrées, il est demandé de pousser ladite porte. De toute façon, ici tout le monde s’en fout, de l’enseigne comme des informations, ça se voit, pas un regard. Juste à gauche de l’entrée de la plage, un banc, solitaire, cerné de scooters et de bicyclettes arrimés à la rambarde qui longe le trottoir. Un drapeau qui s’agite mollement, des fanions qui gisent sur la hampe, un voilier au moteur au large. Calme plat sans vent face à une bande de mer en fusion, le soleil a déjà amorcé sa chute inexorable. Question de temps.

Réminiscence de portails monumentaux érigés pour célébrer la folie monstrueuse des hommes, enseignes qui grincent dans des villes désertes- écrans noirs et blancs sur les lesquels dansent des bons et des mauvais qui en font trop, et retour à des photos qui ne doivent rien à la Google Car. Des cheveux blonds qui sortent d’un bonnet, un horizon en feu, la plage déserte, une silhouette souple qui se dessine en dessous des lettres presque noires dans le violet d’un ciel prêt à exploser… Matin d’hiver qui ailleurs serait déjà un printemps, les pantalons retroussés dans l’eau fraiche, un petit d’homme qui éclate de rire sans savoir pourquoi. Le portail va se refermer et ne restera qu’une poussière de pixels captée par un employé pressé.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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