Jean-Marie Fleurot | Jamais la même

« construire la ville avec des mots », les contributions

Néo- marseillais depuis trois ans, né dans l’est (de la France). A écrit deux recueils de nouvelles, « Funambules » et « Checkpoints » ainsi qu’un roman à deux mains « Crépuscule désaffecté » avec Guy Torrens parus chez Edilivre, et des haïkus accueillis dans la revue « Traversée ». Sur Facebook : Jean-Marie Fleurot auteur.
proposition n° 1

Un quai, terminus abrupt des voies empêchées, interdites de terrasse, croisement de vies sous la chaleur presque africaine, plongée sur la ville, absence de la mer à l’horizon, où la vue brouillée. Il revient, chemin de fer qui cisaille la carte et sa mémoire. La première fois il était arrivé par la route, les étendues d’eau douce d’abord, qu’on croit être la mer et puis la mer à laquelle on ne croit plus à force de l’attendre, surgie entre les barrières de l’autoroute et les immeubles d’une ville qui donne trop à voir comme ces filles aux jupes trop courtes qui finissent toujours par se refuser.

Une métropole construite toute de guingois et en pente. Il finit toujours là. Une plage en plein centre-ville. Un sac - une serviette de plage, un carnet, un stylo, un livre, sortie sans but mais souvent le dernier arrêt le trouve planté sur le trottoir dominant la plage. Les joueurs de volley toujours prêts à s’engueuler pour un point, les arrivants à la recherche d’un espace pour s’installer, iode, gaz d’échappements et klaxons aussi dans un mélange improbable.

Un forcément déjà-vu si on y ajoute les façades blanches en stuc des immeubles art déco des beaux quartiers qui commencent ici comme un reflet d’Alger ou de Naples et les bus qui jettent sur le trottoir leur cargaison bruyante descendue des « quartiers nord ». Il y revient, même le temps d’un arrêt en double file, une roue sur le trottoir parce qu’une part de lui y trouve toujours sa place, jamais la même.

proposition n° 2

« Partie plate mais inclinée du rivage de la mer, formée de sable, de graviers ou de galets, et qui est soumise à l’action des vagues et des marées. ». Jamais, peut-être, on n’a dit si peu et si mal sur un lieu que cette définition. Peut-être aussi parce que ce carré de sable bien abrité en plein centre ville ne se voit jamais mieux que lorsqu’on l’approche.

Un garde-corps rivé dans le bitume, découpe l’horizon qui se déroule au ralenti dans un long plan américain quand on roule au pas, rasant le trottoir dans le flot de véhicules qui remonte du centre vers la Corniche. Une forêt de bras et de jambes s’agitent en direction de l’escalier permettant de passer du trottoir au niveau de l’eau, sans jamais quitter la cité.

Face au large, l’étendue de sable est enserrée à droite par un empilement de béton. Fabrique désaffectée de sucre et d’alcool jamais démolie, taggée comme une vieille femme, avec dans son prolongement le prestigieux Cercle. Ouvriers fantômes, champions de natation et bourgeois en eau douce, la dominent mais ne la fréquentent pas. Pas de leur monde. Trop bien ou pas assez. De l’autre côté de la route, des tours se faufilent entre les immeubles bourgeois aux façades laiteuses qui s’accrochent au devant de la scène. Habitat à loyer modéré et investissement dans la pierre dominent quelques mètres carrés de sable sur lesquels ils ne s’allongent parfois côte à côte, et ne viennent pas mélanger leur ombre.

Au loin, au large, l’archipel et le château décati, inlassablement desservi par les navettes, d’où Edmond Dantès croyait discerner Mercedes dans les rues du village de pécheurs catalans qui s’étaient installés dans l’anse et n’avaient pas encore été priés d’aller faire voir leurs barques ailleurs pour laisser la plage aux adeptes des bains de mer. Aujourd’hui, un terrain de beach-volley est adossé au mur de soutènement en contrebas du trottoir, au débouché des escaliers. Il est encagé comme un terrain de base-ball aux États-Unis.

De là on ne voit rien, juste le sable brulant sous les pieds, les corps bronzés et le filet à la hauteur règlementaire. Suffisant pour se propulser ailleurs à chaque fois que le poing s’enfonce dans le cuir du ballon, emportant un paysage trop compliqué pour être dit.

proposition n° 3

À droite, fermant l’anse des catalans, on n’aperçoit plus les baigneurs qui nageaient entre eux à l’écart du commun des mortels, organisant des compétitions dans les années vingt. Aujourd’hui, ils se retrouvent au Cercle des Nageurs qui forme une sorte de balcon, dominant la plage. Fabrique à champions et cercle où l’on se met en maillot de bain pour jouer au bridge tout à la fois. Objet de tous les désirs depuis la plage où l’on n’a que l’horizon pour s’évader.

Peut-être que le propriétaire de l’usine Giraudon fréquentait le Cercle lui aussi ? Petit commerce à l’ombre de l’avenue de la Corse toute proche devenu usine en front de mer, entre la plage et le Cercle. Broyage et dénaturation du sucre en alcool à bruler, début de la réussite, succession des générations, mondialisation et abandon des lieux sous l’œil des baigneurs qui contemplent leur vie devenir une friche industrielle.

proposition n° 4

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. Juxtaposition du mobilier urbain de l’abribus en parfait état, adossé au mur d’enceinte de la caserne dont on se demande bien qui elle abrite et qu’elles activités s’y déroulent. Personne n’y entre ni n’en sort jamais, peut-être qu’elle veille sur la plage comme une citadelle veillant sur un coin de sable qui lui tourne obstinément le dos et ne vient jamais lécher ses murailles. L’attente parce qu’ici les bus ont le mépris de la circulation comme des horaires indiqués et passent quand ils peuvent ou quand ils peuvent. Contempler le rond-point dont chacun accommode les règles selon sa propre recette, tentant ou non d’apercevoir la plage en contrebas. Les cahots, bruits de ferraille disjointe et d’amortisseurs en souffrance pendant qu’on s’éloigne à toute allure en remontant l’avenue de la Corse. De l’haussmannien aux portes vernies et aux cuivres astiqués. Une pénétrante sous une voute de platanes, qui pourrait être d’une ville qui n’a jamais connu la mer. Correspondance ; les fesses sur un cube de béton glacial quelle que soit la saison. Un quartier bradé aux promoteurs, ou plutôt un carrefour déguisé en pub pour investissement locatif. Le sable sur toutes les affiches et dégoulinant en calicots de tous les balcons d’où l’on aura beau se tordre le cou sans aucune chance d’apercevoir autre chose que le reflet lifté des façades, béton et acier brossé. Et pourtant, la couleur du ciel, une odeur planquée derrière la puanteur de la ville ? Un courant d’air qui remonte en enfilade plutôt et on sait qu’elle est là, quelque part devant. La mer avec une bande de sable et des corps dénudés qu’on contemple en contrebas depuis le trottoir, une plage urbaine qui ne se laisse pas quitter comme ça. S’éloigner c’est aussi se retrouver incongru. Les vêtements encore humides qui collent à la peau brûlée par le soleil, le sable dans les cheveux, inadapté pour la ville dès les premiers mètres. Les autres, ceux qui font leurs courses, sortent du travail, se promènent, se déposent sur vous comme une strate qui vous recouvre peu à peu comme les poussières d’un volcan. En se collant à vous, ils vous dépouillent peu à peu de cette aura marine ; dont chacun d’eux arrache une part sans le savoir.

Le Vieux-Port, la mer à nouveau, cette ville est aimantée et fait tout pour vous y ramener même quand il s’agit d’en partir. Des traverses qui puent la pisse et dont on touche les deux bords en tendant les bras à l’incompréhensible enchevêtrement des voies rapides, c’est comme si rien de ce qui sort ne pouvait le faire autrement que par la mer . On met un temps fou à mettre cette plage derrière soi. Pour ça il faut s’engouffrer sous terre. Station de métro Réformés, face à l’église perchée au sommet de la Canebière. Qui n’est pas plate mais grimpe rudement et n’est plus une avenue, juste un no man’s land où se mélangent croisiéristes, zonards et familles fauchées qui croient faire du lèche-vitrine sans se rendre compte qu’il n’y a plus rien ici, juste les reflets de l’eau tout en bas.

Le métro, accroché à la barre centrale le bras bronzé, peu à peu le souvenir trouve son chemin parmi d’autres après-midi de plage et à chaque station c’est un peu comme une nouvelle étape sur la route connue du retour des vacances, se mêlant parfois de mélancolie, souvenirs d’autres plages, d’autres retours en métro, Barcelone, la plage de la Barcelonetta, une touffeur, la même qu’ici. La méditerranée, usines à rêves et enfer tout la fois.

proposition n° 5

Je vois l’enseigne en fer forgé, arc de cercle façon Wordart de débutant, indiquant le nom de la plage comme si arrivé au bout de la ville il fallait nommer ce bout de sable absolument, lui apposer un matricule, une étiquette. Les deux portes ouvrent un passage étroit débouchant sur des escaliers, et sont surmontées d’une enseigne en fer forgé proclamant le nom de la plage, illisible dans la lumière aveuglante, ouverture béante sur la photo dans laquelle un homme en blanc va s’engager. Une plaque, lettres blanches sur fond bleu indique l’ouverture automatique du portail, et, sur une ligne en dessous, majuscules grasses et ombrées, il est demandé de pousser ladite porte. De toute façon, ici tout le monde s’en fout, de l’enseigne comme des informations, ça se voit, pas un regard. Juste à gauche de l’entrée de la plage, un banc, solitaire, cerné de scooters et de bicyclettes arrimés à la rambarde qui longe le trottoir. Un drapeau qui s’agite mollement, des fanions qui gisent sur la hampe, un voilier au moteur au large. Calme plat sans vent face à une bande de mer en fusion, le soleil a déjà amorcé sa chute inexorable. Question de temps.

Réminiscence de portails monumentaux érigés pour célébrer la folie monstrueuse des hommes, enseignes qui grincent dans des villes désertes- écrans noirs et blancs sur les lesquels dansent des bons et des mauvais qui en font trop, et retour à des photos qui ne doivent rien à la Google Car. Des cheveux blonds qui sortent d’un bonnet, un horizon en feu, la plage déserte, une silhouette souple qui se dessine en dessous des lettres presque noires dans le violet d’un ciel prêt à exploser… Matin d’hiver qui ailleurs serait déjà un printemps, les pantalons retroussés dans l’eau fraiche, un petit d’homme qui éclate de rire sans savoir pourquoi. Le portail va se refermer et ne restera qu’une poussière de pixels captée par un employé pressé.

proposition n° 6

Corniche. La Corniche, celle par qui tout commence et qui déroule ses premiers hectomètres ici. Personne ne l’appelle corniche du Président-John-Fitzgerald-Kennedy, parce que les présidents, ici, à part celui de l’OM, tout le monde s’en fout. Corniche Kennedy, un titre de roman et de film aussi qui parlent d’ados se jetant du haut des rochers, un peu plus loin, sous les fenêtres des belles villas. Un long traveling dont la plage est le point de départ, cinéma à ciel ouvert.

Des catalans, tout juste bons à donner un nom au quartier mais qu’on a vite éjecté avec leurs barques pour laisser la place aux bains de mer, des fois qu’ils croiseraient une impératrice qui a bien vite préféré Biarritz. Venus de l’autre rive, d’une autre plage qui porte le nom d’un quartier vaguement mal famé puis devenu à la mode et où l’on croise aujourd’hui des fêtards faisant leurs courses presque à poil. La Barceloneta ne ressemble pas à ce timbre-poste de sable jeté en contrebas de la route, mais souvent on les confond en déchiffrant l’enseigne face au couchant : « Plage des catalans ».

Le Cercle, la construction n’a rien de circulaire, rien d’aucune forme, un agglomérat qui clôt la droite de la plage. Pas la peine de chercher une évocation géométrique, construction qui s’étend où elle peut en privatisant le sable et les rochers. Cercle de jeu, peut-être, on est dans la cité de la French, du milieu corse ? Souvenirs qui glissent comme les papiers gras sur le trottoir. L’association ne fonctionne pas, périmée, aujourd’hui on se coopte et on discute de marchés publics. Et puis, on y nage et pas en rond. Cercle des nageurs, usine à champions, anciens, nouveaux, qui quand ils deviennent presque anciens ouvrent des restos à la mode sur les trottoirs d’en face. On recycle tout ici. Drôle de laisse de mer.

proposition n° 7

Une avenue qui grouille, on y tombe en dévalant des rues étroites qui serpentent, rue de la clinique dont on se demande où a bien pu finir la clinique, noms à la consonance ici, — Kruger, pentes raides pour déboucher sous les platanes des deux côtés. Le train qu’on entend et qu’on ne voit pas. Des chaises sur le trottoir d’un bar en contrebas qui privatise la chaussée, déjà vu le même plus loin ? Des façades sur lesquelles les numéros jouent à cache-cache.

Une entrée d’immeuble, une voie frêle dans l’interphone, le bruit sec de la gâche qui claque et me voilà accoudé au balcon, très haut, n’écoutant plus personne, surtout pas moi. Vue sur un couvent, des sœurs paraît-il, et juste derrière un immeuble comme un L couché, les collines au loin, chercher des repères illusoires. L’autre balcon, l’avenue au-dessous, l’air vibre, à gauche ou à droite des perspectives urbaines cassées par des enchevêtrements de places sans piétons sur lesquelles se précipitent des automobiles, de viaducs enjambant la route en plein ville, une seule arche décatie sans même de garde-fou.

A peine sorti de l’immeuble, déjà perdu de vue, une chaleur comme si on avait ouvert la porte d’un four, de l’air brûlant par pleines brassées obscurcit la mémoire immédiate qui s’enfuit et se dilue dans cette ville gigantesque qui m’aspire. Cloué sur place, déjà perdu. Les indications des passants s’emmêlent et ne parviennent pas à dessiner un plan pour m’éloigner d’ici où pourtant je ne suis plus déjà.

Depuis, à chaque fois que je débouche sur une place, près d’un viaduc, sur cette avenue, l’espoir d’un numéro sur une façade, un hall derrière une porte vitrée, le temps de dévisager les façades, tout le temps, mais plus jamais cette entrée. Effacée, destination obsolète, devenue fantôme comme la gare introuvable d’où viennent tous les trains qui traversent furtivement l’avenue…

proposition n° 8

Il pleut. Je crois que je vais écrire à propos de la pluie. Il pleut. Depuis le quinze juin. Ici il ne pleut plus, la sécheresse a fini par reprendre ses droits. À la lecture des mots de Duras surgit une silhouette, en bordure d’une plage, à la limite des vagues. Chaussé d’une paire de bottes, pantalons de velours, le col d’une chemise blanche dépassant d’un pull léger, un homme photographié de trois-quarts qu’on imagine plissant les yeux face au soleil. Yves Montand à l’automne 1977 lors du tournage des Routes du Sud de Joseph Losey. L’immense plage de Vauville sur la presqu’île de la Hague. Si souvent aperçue d’en haut à travers les essuie-glaces, le soir ou le week-end au cours de deux hivers normands. Les Routes du Sud, comme les chemins d’exils dont on n’arrive pas à choisir le lieu, pourvu qu’il soit bordé d’eau, qu’il y ait une plage, à partir de laquelle regarder plus loin que l’horizon.

Ici pas de fracas de tempêtes d’hiver qui cognent sur les digues pendant des jours ni de houle qui grossit lentement. L’orage déchire le ciel, la pluie lessive les sols et les cours d’eau mêlent leur eau douce putride à l’eau salée. En un instant vous êtes imbibé et aucun abri ne s’offre à vous. Bien sûr, ensuite il y a, le goudron luisant de la Corniche, l’humidité de l’air et une brillance dans l’air éphémère avec la vue qui porte plus loin pendant un court instant. Mais aucune chance de ressembler jamais à cet acteur dont l’image sur une plage après l’averse vous hante. Les routes du sud c’est lui qui les a trouvées, et sur la photo ce n’est même pas du cinéma. Vous n’êtes qu’un pantin dégoulinant contemplant un carré de plage remodelé par l’averse déjà dilapidée. Elle avait raison Duras, à la fenêtre de son studio aux Roches Noires, qui voyait jusqu’à Antifer ou entendait un gamin devant une flaque sur la plage. Suffit juste d’être au bon endroit et de parler de la pluie et du beau temps.

proposition n° 9

Trop de détails ; le secret du mensonge. Alors on procède par élimination. Le bruit des vagues, déchainées ou simple clapotis, c’est incongru voire déplacé ici. Les klaxons omniprésents, même la nuit longtemps après le coucher du soleil. C’est une plage urbaine et dans cette ville l’avertisseur sonore, comme on disait dans les années 60 est un accessoire indispensable à la conduite de tout véhicule, au même titre que les pédales de frein, d’embrayage ou d’accélérateur, les clignotants étant inutiles et remplacés comme il est dit plus haut par le klaxon. Moteurs en sous ou surrégime, redémarrages poussifs des bus qui annoncent leur arrivée en vue de l’arrêt par un coup de clochette sorti d’on ne sait où. Pas inutile vu qu’ils ne sont jamais à l’heure, ça alimente les conversations sur la plage. Les cris d’efforts des sportifs tout en muscle et en bronzage qui montent au filet sur le terrain de beach volley au pied des escaliers. Rien à voir avec le fond sonore pseudo-orgasmique d’une retransmission de tennis sur terre battue, ici on s’engueule autant pour être vu que pour le set. Comme à la pétanque mais la plage est trop petite.

Pas rare que d’un ilot parasol-glacière ça explose. On descend des mêmes quartiers, terminus un coin de sable millimétré à portée de voix de ceux à qui on ne « cause » plus. Une engueulade mal refroidie à un repas de famille ou une histoire de poubelles qui débordent. On commence par s’ignorer, puis on se regarde en coin, on s’interpelle, on se lève de la serviette et on s’insulte. Il s’agit de faire vibrer le public gourmant, pesant le pour et le contre, qui attend de s’inviter dans ce stand up. Des veilles aussi qui viennent tout juste de faire connaissance, à cet âge là faut aller vite et puis on est dans le sud aussi. Elles échangent toujours des souvenirs du temps où elles allaient à la plage dans leur jeunesse. Pas ici, bien sûr. « Ça ne leur serait pas venu à l’idée, non ? ». Elles travaillaient dans le milieu médical, c’est une industrie ici comme l’automobile à Sochaux ou les Avions à Toulouse. La moitié de la ville soigne l’autre moitié qui doit être malade quand on l’écoute. « Moi je préfère le Frioul c’est plus calme et surtout plus propre. » ajoute l’une. Un couple de jeunes touristes, tend l’oreille. Plongés dans un plan à grande échelle de l’agglomération, il faut bien ça, ils se demandent ce qu’ils sont venus faire ici et où sont les plages dans cette ville, et même s’il y en a…

proposition n° 10
1

L’eau coule tiède depuis la bouteille ramollie, et ne fait que circuler dans la bouche, vaine et essentielle à la fois, mais sans goût. Le goût du sel sur les lèvres ne se dissout pas, persiste et s’incruste comme un goût d’algues, invité de la dernière heure qui charrie avec lui un voilier aperçu depuis l’extrémité d’une jetée bois, une presqu’île aux eaux glacées. Tous les bords de mer ont le même goût ou peut-être qu’il est condamné à faire l’aller-retour comme la boule blanche dans une partie de billard à trois bandes qui ne trouve jamais le trou, renvoyé d’une rive à l’autre sans jamais pouvoir choisir entre le gris et le bleu. Des sandwichs mous mâchouillés sous la pluie ou sauce curry tiède qui dégouline sur les lèvres et s’agrège au sable, cramé par le soleil et satiété qui s’enfuit avec les saveurs.

2

De l’iode, mêlée à la crème solaire bon marché -celle qui ne protège pas et fait des rides grasses à la surface de l’eau, ordures en décomposition à même le trottoir et gaz d’échappement des véhicules qui s’impatientent et dont les fumets enrobent la plage. Une pustule qui éclate à la surface d’un Jardin des délices façon Jérome Bosch, coté cour, là où l’humanité corrompue jette ses poubelles en se pinçant le nez, fascinée par le paysage et les naïades aux fragrances bon marché.

3

Le sable. Le sable qui colle aux pieds, aux mollets et envahit les serviettes dès que l’on est humide. Le sable brulant à traverser tel un lit de braises dans une cérémonie initiatique avant de trouver un emplacement où déployer sa serviette. S’enfoncer dedans, piétinant, un pied puis l’autre, pour vérifier ledit emplacement, la gueule des voisins, la distance à franchir jusqu’à l’eau, les obstacles à négocier -parasols, matelas, parties de ballon encours… Le sable dans les chaussures, pieds brossés à la hâte, froideur et dureté du béton, marches irrégulières et choc violent. Le pied qui revient sur terre, vision lointaine et brûlante oblitérée. Poser la main sur la rambarde irrégulière, aucune sensation, juste le contact tranchant de la carte de bus, la douleur de remonter à la surface du monde.

proposition n° 11

« Ouvert de 22 heures à 5 heures », proclame un bandeau qui balafre toute la largeur de la vitrine. Pourquoi cinq heures ? Doit pas dépasser les sept heures d’une convention collective affichée dans la réserve et couverte de chiures de mouches ou c’est parce que ceux qui ne foutent rien dorment et que les autres font semblant de ne pas croire à l’heure sur le réveil et à toute cette vie qui va bientôt réouvrir comme tous les matins, juste parce qu’elle leur en veut.

Hard discount de nuit, on ne s’y attarde pas, l’épicier du quartier a été remplacé par un Franprix dégueulasse mais au moins on connait la caissière. On n’est pas à la Biocop non plus. Inutile de scanner les produits avec son smartphone pour savoir si on achète sain en se disant qu’on ira courir un autre jour. Et puis c’est pas l’heure. Le Scotch qu’il va falloir allonger au coca qui n’est même pas du coca, les chips pas nettes, la charcuterie il ne vaut mieux pas vu la chaleur qui règne chez les produits frais. Un mec traîne et cherche les préservatifs, finit par les trouver juste sous le comptoir, avec les piles et les M&M’s. Un raccourci de sa soirée en plan séquence s’il ne se fait pas piquer sa belle allemande qui l’attend sagement sur le trottoir et clignote de tous ses warnings en se reflétant sur les écrans de surveillance. Les clients entrent, sortent, ne se dévisagent pas, de l’alcool, de la bouffe, des piles pour la télécommande qui vient de lâcher au milieu d’une partie. On ne vient pas ici pour discuter ou faire son marché et se préparer un petit plat. Ici c’est le point de rencontre des frigos solitaires et des placards poussiéreux mais genre speed dating. Vite fait mal fait mais ça permet de pousser une porte avec du monde à l’intérieur.

Sur la deux fois trois voies, le flash crépite régulièrement tel un gnome malveillant perché au somment du feu tricolore, rouge sur bleu des ambulances des pompiers qui passent avant de décharger leur cargaison d’amochés ramassés aux quatre coins de la ville qui fait semblant de s’en foutre, idées noires et gueules de bois en préparation à l’ombre des tours de la Timone. C’est l’heure où on soigne, on bouffe, on boit, on baise, il y a toujours urgence à se sentir vivre encore un peu dans la nuit trop chaude.

proposition n° 12

« Car l’enfance est le sourcier du chagrin, et pour connaître la mélancolie de villes si glorieusement rayonnantes il faut y avoir été un enfant. Les maisons grises du Boulevard Longchamp, les grilles des fenêtres du cours Puget et les arbres de l’allée Meilhan ne trahiront rien au voyageur si un hasard ne le conduit pas à la chambre mortuaire de la ville, au Passage de Lorette, la cour étroite où le monde entier, devant quelques femmes et hommes ensommeillés se rétrécit aux dimensions d’un seul après-midi dominical. » Walter Benjamin déambule dans les rues de Marseille en attendant la dernière escale à Portbou. Il saisit la ville à cœur jusque dans ce qu’elle dérobe.

Le passage de Lorette, on s’y engouffre depuis la rue de la République aux façades impeccables et devantures barricadées. Le off de la gentrification promise sur factures et vite revendue. Trente-six marches étagées en trois paliers à gravir pour déboucher dans le Panier. À gauche, la rue Montbrion conduit aux espaces secrets qui ont longtemps fait fantasmer un Marseille petit-bourgeois redoutant des hauteurs où l’on ne discernait que des clans et des bandes organisées. La vie artisanale prédominait. Il en reste quelques devantures en bois hermétiquement closes et même pas taguées derrière lesquelles on imagine une vie de selliers, chausseurs, menuisiers, ébénistes, tisserands et même fabricants de voiles. Tout un « Underground » qui aurait baissé fermé boutique un soir de chaleur étouffante, et, depuis, regarderait passer, indifférents, toute cette foule qui se croise dans ce passage réputé vacant.

Aujourd’hui les bateaux ne mouillent plus dans le Vieux-Port, la seule denrée exotique ce sont les croisiéristes, déversées par bus depuis le lointain terminal croisière, qui arpentent les ruelles, photographiant les lessives qui sèchent sur les fils tendus entre les immeubles noircis au fond de l’impasse et se poussant du coude comme une équipe de paléontologues découvrant un fossile en Afrique de l’Ouest. Des ados dévalent les escaliers avec un ballon de basket pour attraper au vol le tramway qui glisse silencieusement plus bas et dont on entend la cloche. Une vieille femme remorque à sa suite un charriot rempli de courses, aussi obstinée que le capitaine d’un remorqueur décidé à ramener au port un cargo avant qu’il ne se transforme en épave. Un mauvais joueur d’accordéon gravit lentement les marches et cherche un endroit où s’installer pour l’après-midi et massacrer « La vie en rose ». Il y a bien quelqu’un qui aime Piaf, à part les gamins qui sont déjà trop loin ?

Il claque la porte et descend l’escalier aux marches irrégulières. Il débouche sur la place, hésite, et part à gauche en direction de la rue de Lorette et du Passage. S’engouffrer dans la bouche sombre et humide. Il dévale les marches, croise l’accordéoniste qui va encore remettre ça comme un disque rayé, la vieille qui fait ses courses tous les jours jusqu’à la Canebière avec son gilet de laine et gravit les marches comme Sisyphe s’il était né à l’époque du crédit revolving et de la supérette, bouscule les italiens le nez sur leur smartphone - il n’y a qu’eux pour avoir besoin d’un GPS pour ne pas se perdre dans un tunnel ! La lumière commence déjà à l’éblouir alors qu’il n’a pas encore débouché dans la rue. Il s’arrête comme chaque fois et vient coller son oreille contre le volet en bois qui clôt la devanture. Une odeur de résine mélangée à celle de la nourriture et de la pisse qui s’exhale du sol. Pas un bruit comme toujours. Il reviendra même s’il est le seul à se demander qui peut bien être resté là à les regarder passer…

proposition n° 13

Il se rêve héros en noir et blanc, interdit de séjour, empruntant le soir la route longeant un rivage criblé de petites criques et de rochers calcaires déchiquetés, pour donner ses rendez-vous dans l’ancien lieu mythique des jet-setteurs, mais aujourd’hui les ruines de la célèbre discothèque à ciel ouvert du « bout du monde » ne sont plus hantées que par le cinéma de Melville et les pétitions des riverains qui voulaient la paix. Bien sûr. Ici on l’achète à coups de pelleteuses. Une lignée de poteaux en bois d’un autre temps soutient une ligne électrique avachie, des marches taillées dans la pierre, un restau improbable. Des trainées dans le ciel, et, sur son ventre, un journal ouvert où se vautrent pêlemêle, villes bombardées, scandales de la République et bouchons du week-end. Elle dort ou fait semblant. Tout à l’heure, en contrebas, il apercevait la blancheur de ses fesses glissant à la surface de l’eau couleur lagon. « Si j’avais 20 ans » en guise de bande-son. Le clip tourné juste au-dessus de leurs têtes et l’impression que si on met le son sur pause, on entendra « I Am » continuer à chanter que « c’est si simple quand le sac sur le dos est vide ».

Si simple de tourner les talons discrètement quand arrive son tour devant le guichet et de s’enfoncer dans la ville en fusion. Il n’a même pas fait opposition sur sa carte de crédit, de toute façon ce voyage était au-dessus de ses moyens et il n’avait plus un centime sur son compte en arrivant. Et ça le trouble, cet autre lui-même qui achète surement du porno sur internet, se fait livrer des sushis emballés dans du plastique, ou achète des livres sur Amazon, tout ce que son Surmoi lui interdit aussi violemment que roter après avoir bu une bière ou desserrer sa cravate après un repas. Il refuse de reconstituer son identité administrative envolée à la descente du TGV. Ça lui donne l’illusion de pouvoir être un autre et surtout de n’avoir jamais été.

Le Mistral commence à monter, elle frissonne, il lui tend son sac pour qu’elle se rhabille. Rassasiés de soleil, de lumière et pour finir un kébab trouvé à Mazargues, pourtant pas le genre du coin. Ils s’arrêtent sur un banc de la Corniche au coucher du soleil. Les frites un peu mollassonnes tombent par terre, les doigts sont gras, et la harissa glisse au coin des lèvres. On rigole mais si on était un "vrai" couple, on rentrerait ensuite voir The Voice et nourrir le chat. Pas question de sortir la vaisselle ou mettre la table.

Vue sur un lycée désert, architecture monumentale, cour désertée et vacante, la rue plombée de chaleur dès le matin, les corps qui ruissellent, pour une course, une promenade ou quand ils s’emmêlent. Se croiser la nuit, nus, dans le halo bleuté du frigidaire, et partager un peu sonnés une cannette glacée sans même savoir l’heure. Retourner vers le lit en tâtonnant un peu à travers un dédale inconnu et obscur. Ils se parlent peu, mangent peu, pas de montre, un filet d’internet chichement distillé par un portable prépayé, pas de télé, de la musique, et les livres des autres feuilletés en passant dans un appartement anonyme trouvé sur une centrale de réservation il y a des mois. Une parenthèse clandestine dans un lieu qui n’existe pas tout à fait. Le paysage ressemble à une Californie mal rangée qu’on aurait balancée chez Pagnol sans prendre le temps de faire le ménage en partant. Sauf qu’il n’ira jamais en Californie et qu’il n’a pas lu Pagnol.

Et puis, ils l’ont vite retrouvé, les fantômes. Le retour des rituels. Il jette dans l’évier l’assiette dans laquelle il s’est fait à bouffer, la plupart du temps un mélange de pâtes infâmes, avec un œuf, une dose de tomates pourries, le fond de son sachet de fromage -indifférent à l’avalanche de mouches qui ont sans doute pissé dessus, en tentant d’essuyer une tache de gras sur sa chemise, tandis que les couverts vont rejoindre un plat d’où décolle à regret une escadrille de moucherons. Il ne sait plus depuis combien de temps il vit ainsi. Juste quelques semaines, le temps de prendre des vacances et personne ne le cherche. Mais ça y est il enchaine des semaines qui se terminent toutes en vendredis qui lui durent ensuite un week-end interminable, avec toujours comme cadeau la mélancolie de dimanches qui tardent à devenir des lundis. Elle vient de moins en moins souvent, lit sur son épaule et raconte partout ensuite qu’il n’écrit que de la merde. Ca lui apprendra à prendre un pseudo.

proposition n° 14

Il descend du premier bus. L’hiver, le jour ne mord pas encore sur la nuit et au large les îles sont comme mortes. Il fait jouer les clés, laisse ses affaires dans un vestiaire qu’il ne prend même pas la peine de cadenasser et arrive au bord du bassin. Il enclenche les projecteurs, le bleu du bassin aux lignes d’eau parfaitement étales et l’odeur de chlore tapie dans l’obscurité le surprennent à chaque fois. Un silence de cathédrale, juste le bruit de son corps léger de vieillard qui se dirige jusqu’au plot de départ et la gerbe d’eau quand il plonge. C’était il y a quarante ans, les gradins étaient pleins, c’était à Vienne ou peut-être à Londres. Aujourd’hui, il a juste envie qu’on lui foute la paix. Enchainer les longueurs et qu’on lui foute la paix. De toute façon, tous ceux qui le connaissaient sont morts même le chat. Il se demande bien ce qu’il attend. Nager comme une machine, c’est tout ce qu’il sait faire. Alors il continue.

Il a failli écraser le vieux qui traversait le rond-point. Mais qu’est ce qu’il peut bien foutre à cette heure là. Il promène même pas un chien. Lui sur son scooter, les écouteurs qui lui déversent une coulée de son dans les oreilles, son rêve ce serait de dormir. Pas à cause de la fatigue, non, pour oublier. Pas facile d’être pauvre au soleil, qu’est ce qu’ils croient tous à le regarder comme ça ?

Les permanences de nuit au commissariat s’étirent avec la bouteille de Johnny Walker Black Label faisant office de sablier pour égrener un temps qui coule au fur et à mesure que son contenu se transfère dans son estomac à l’aide du verre en pyrex, qui servira aussi à boire le premier café de la journée. C’est là qu’il a commencé à écrire, au dos de feuillets de procédure péchés au hasard dans les panières déglinguées, comme certains dessinent sur des nappes tachées de sauce à la fin des repas. Progressivement la saloperie de la ville s’est incorporée à son imaginaire, comme si les égouts refoulaient jusqu’au troisième étage où se trouve son bureau, pour qu’il passe ses nuits à en filtrer la fange. Au matin, il prend le bus et descend en face des Catalans. Lle temps de fumer une clope sur la plage et il rentre chez lui, emportant les papiers froissés dans la poche de sa veste. La liasse s’éparpille avec les clés sur la table du salon, la peuplant d’habitants déportés dans des vies qui ne sont plus les leurs.

Une fille très jeune chaussée d’écouteurs haut de gamme, un IPhone dépasse d’une besace blanche qu’elle cale sur ses genoux. Des tennis immenses chaussent ses pieds, aucune marque visible, peut-être le dernier must ou alors un logo masqué repérable seulement par les initiés. Quand elle se cale contre la vitre en faisant pivoter son corps tout entier sur le siège en plastique, la mini-jupe verte en coton remonte et découvre sa cuisse droite. Un tatouage s’y étale très haut, un petit bouddha, les bras croisées avec une grosse tête sévère, encre noire qui contraste avec la chair à peine bronzée, inexplicablement érotique, ce dont elle se fout éperdument. Elle ne regarde personne et tout le monde, parce qu’ici on peut croiser le regard de quelqu’un dans cette intimité factice des villes du sud. Ligne 81 direction le Pharo, arrêt Place du 4 septembre et descendre l’avenue de la Corse. Un carré bleu Klein au fond, et le vent chargé d’iode qui s’engouffre toujours dans le couloir ceint à gauche par l’enceinte de la caserne et à droite par une lignée d’immeubles qui la regardent de haut. Elle pense que la plage c’est comme faire l’amour, tellement meilleur avant plutôt que tout cet étalage de corps qu’on contemple ensuite en attendant l’heure du dernier bus.

Il se donne l’illusion d’être quelqu’un le temps de quelques achats, même s’il a connu l’angoisse devant le terminal de carte bleue. Maintenant, sur le sable, il éprouve le frisson du pauvre qui voyage sur place, mange un kébab sans boisson et se croit à Miami en regardant les bateaux sortir du port pleins à craquer de plus pauvres que lui. Droit de pied sec.

proposition n° 15

Et l’autre qui gueule dans son dos : « Silence demandé ! Moteur ! Ça tourne ». Il regarde tout au bout du virage, l’hôtel qui tout d’un coup sort de la brume comme dans un tableau de Hopper. Le peintre s’est donné du mal, on dirait le vrai. En contrebas, les figurants s’agitent comme ils peuvent sur la plage. Hier, il y a eu un orage, on leur a dit que la merde des égouts se déversait ici direct, alors ils marchent avec l’élégance de flamands roses traversant une nationale à l’heure de pointe, en se demandant si Escherichia Coli ça s’attrape par les pieds aussi.

« Mais qui c’est ce con dans le champ ? Qu’est ce qu’il fout là d’abord ? ». Le Martin Scorsese de l’avance sur recettes s’époumone, réussissant à couvrir les klaxons des automobilistes furieux d’être bloqués au rond-point pour un tournage où il n’y a même pas de vedettes en maillot pour se rincer l’œil, juste ces couillons sur la plage qui marchent comme sur des œufs et un abruti en plein milieu du trottoir.

« Mais vous êtes qui mon vieux, voyez pas qu’on tourne, merde ?

Vous voulez mon avis, vous l’avez drôlement salopée mon histoire !

Ah c’est vous alors ? Je me demandais à quoi pouvait ressembler la tête du type capable de me balancer ça par la poste sans même un mot. » il lui agite sous le nez une liasse reliée par des pinces, dont chaque rafale de mistral disperse les feuillets qui viennent atterrir sur la chaussée avant que l’encre ne forme une suite de Rorschach au gré des flaques d’eau.

Mais il s’en fout l’auteur, et, derrière, la caméra tourne toujours engrangeant les images de ce drôle de duo. Le réalisateur le regarde en biais en mâchonnant quelque chose, reste de clope ou pire, et voit les plages du Connecticut mais qui sont trop froides, Hopper encore trop précis, un décor en carton-pâte, du stuc trop blanc partout, Marylin et John sur la corniche, Barcelone pour la bouffe et la chaleur à crever, Big Sur — l’air marin et les grands ponts qui enjambent les baies désertes que seuls les beats connaissaient, ici parce que ce n’est pas encore ailleurs, peu importe la taille de la plage et la couleur du drapeau, le moment venu il repartira arrachant les fils et remorquant derrière lui tout ce qu’il peut emporter.

Le réalisateur dit « Coupez » d’une voix lasse, l’électro repousse le général et tout disparaît, restent juste des gens qui s’engueulent pour un coin de serviette…

proposition n° 16

Le paysage ressemble à une Californie mal rangée qu’on aurait balancée chez Pagnol sans prendre le temps de faire le ménage en partant. « Sauf que vous n’irez jamais en Californie et que vous n’avez jamais lu Pagnol, je me trompe ? ». C’est vrai, le seul souvenir qu’il en a c’est la couverture grenat, en toile un peu rêche, dans la maigre bibliothèque de sa mère sur l’étagère des beaux livres, derrière les vitres houspillées par les vibrations du métro.

« Remarquez, vous ne perdez rien, c’est comme ici, l’odeur de merde en moins ! »
Il imagine des maisons blanches avec des volets rouges et des toits en pentes, des routes poussiéreuses, des DS et des 504 avec des familles studieuses descendues en pension à la semaine, le père en marcel et la mère en sage à fleurs. Les enfants en sandales et casquettes qui se tordent la tête pour apercevoir la mer. Merde on est venu pour ça quand même !

Les façades prétentieuses en stuc se prennent pour la Riviera sur une centaine de mètres, des gens s’engueulent à la descente du bus, le distributeur de livres d’Emmaüs en guise de tapis rouge.

« Ne me regardez pas comme ça, les machinos ont juste légèrement retapé le décor, mais les égouts qui datent de Massilia et la compote sous vide rescapée d’Apollo 13 dont vous venez de vous tartiner les sandales, c’est pas nous quand même ! ».
On dirait le Sud, mais lequel ? « Plutôt celui de Gomorra, de Naples la pouilleuse que celui de Izzo avec le soleil qui mange la mer en retournant des Goudes avec une fille à la peau tannée ? ». Il commence à l’emmerder avec ses références qui tombent trop juste, comme quand on vous explique ce qu’à voulu peindre l’artiste. Il s’en foutait bien l’artiste, il attendait juste l’heure de la pause pour passer de l’autre coté de la toile et s’allonger avec le modèle. Même si elle était un peu grassouillette ou avait des petits seins. Tous les jours il descend du bus, du Brauquier et du Rimbaud à revendre et manque se casser la gueule dans un morceau de kebab déjà là la veille. Cette ville pourri lentement et renait plus loin, c’est ce qu’il vient chercher ici au milieu des autres, à la rencontre de plaques qui se faufilent l’une sous l’autre, vieux monde, nouveau monde, jusqu’au craquement qui fera ressurgir tout ce qu’il a enfoui et dont il flaire les odeurs.

proposition n° 17

Ça ne se refuse pas une plage, à la rigueur ça se prend d’assaut – souvenirs de dimanche grisâtres, cigarettes refroidies quand les langues pèsent aussi lourd que les cranes. Le débarquement ça s’appelle, pas là pour bronzer ou pour tromper l’ennui, encore que… Lui, il reste planté au sommet des escaliers, des mètres carrés de chair étalée, de la chair grasse de temps de paix qui s’est gavée des trente glorieuses et plus même si affinité. Plusieurs vagues successives collées les unes aux autres, drôle de laisse de mer qui disparaitra avec le dernier bus. En attendant, avec ses mollets blancs et ses épaules qui commencent à le cuire, il passe en revue la zone dans une série d’aller-retour panoramiques, tel un veilleur guettant le large, qui reste vide. Même pas la possibilité d’un endroit délaissé où déployer sa serviette, pas de départ, pas de regroupements familiaux. Une soupe de chair inerte et baveuse qui stagne jusqu’à la dernière marche. L’air dégagé, prendre son temps, se diriger lentement vers l’arrêt de bus, comme s’il était là depuis le matin.

C’est un meuble de récup un peu de guingois, peint en bleu écru pour faire marin. Il a vu passer les tempêtes de la vie, et ses rayons abritent ces romans qu’on lit le matin dans les transports dit en commun (comme il y a des plaisirs solitaires), pour ne pas avoir à regarder la gueule de l’autre qui ressemble trop à la vôtre. Ici pas de papier bible. Un emplacement stratégique, les pieds dans la flotte, à côté des douches et des toilettes, au bas des escaliers. Emprunter un livre à la plage. Trois rayons de haut sur quatre de large. Une idée d’Emmaüs, pas son genre, lui il annote, il souligne, déjà qu’en bibliothèque il a du mal. Mais hier il s’est arrêté en remontant les marches. Besoin de pisser, arrêt obligé avant de reprendre le métro. Et puis la gamine, un visage transparent, mais des jolies jambes, la main courre sur le rayon, pioche au hasard, parcoure la 4ème de couverture et passe au suivant. Il s’attarde. Elle lâche un « poche » qui atterrit dans un magma de sable et de flotte. Elle s’en fout, ramasse son sac et allume une cigarette en gravissant les escaliers. La tranche jaunie, un auteur oublié qui produisait en série il y a cinquante. Submergé par une sensation de déjà-vu, il se retrouve devant une bibliothèque qui sent l’encaustique, des bouquins reçus chaque mois, alignés par auteur. Lui l’exégète de Proust, le spécialiste de Bernhardt qui n’amène jamais aucun objet personnel à la plage. Juste bronzer, nager, bronzer, nager. Une séquence primale, immuable et sans risque. Un meuble bancal au pied des escaliers, le cul d’une gamine et cette odeur de papier dont il ne sait pas ce qu’elle vient foutre là et tout s’effondre. Dis papa, c’est loin la mer ?

Le sandwich aigre et pâteux, c’est presque écrit dessus, enfin sauf qu’on ne distingue même pas la date limite de consommation sur le papier fripé. Pas que le sandwich qui l’a dépassé la DLC qui ne doit plus être lisible sur beaucoup de chairs aux alentours si on en croit l’odeur qui se dégage. À moins que ce soit encore les égouts, de toute façon c’est pareil tout finira là. Par contre, il est craquant, le sandwich. De quoi se marrer quand on voit la gueule du pain. Le Mistral s’est levé et il mâche à chaque bouchée un mélange de fins gravillons, de sable et de matériaux divers, des poils certainement aussi. Son après-midi est foutue et il a le ventre vide, manquerait plus qu’il ne s’ouvre un orteil sur une des marches en ciment en remontant jusqu’à la rue…

proposition n° 18

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. Mais pas en équilibre surplombant une ville inconnue façon Lost in translation avec le dos de Scarlett Johansson qui s’en fout et pense à quelqu’un d’autre même dans ses rêves.

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. Un métro ou un bus qui viennent de passer ou qui ne passeront pas à l’heure. Mettre un pied sur la chaussée ou s’avancer sur la pointe des pieds sur le rebord du quai, Philippe Petit sans grâce, prêt à se casser la gueule et à se faire griller, tendre le cou, rien que les lumières blafardes du tunnel ou la vibration de la lumière sur les tôles des voitures.

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. De ne plus être anesthésié par la chaleur, le bruit et l’odeur de pisse sur le trottoir devant chez lui à chaque fois qu’il sort. Arriver à trouver un chemin dans le bordel de ses pensées qui se télescopent, la pelleteuse qui défonce la rue comme un théâtre d’opérations, planquée derrière une barricade, le visage de la femme reconnue dans la voiture au feu devant chez lui, le rap batardé d’électro et de raï qui monte jusqu’à lui la nuit – ghetto blasters à fond dans les bagnoles moites fenêtres ouvertes. Le matin il est revenu sous la douche glacé déboussolé vacant.

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. Le dernier verre, le dernier plat, le dernier café, que la conversation s’éteigne comme une clope dans le cendrier qui déborde sur la table. Au large, l’ombre du Frioul comme un croiseur tapi dans le noir. De l’autre côté de l’avenue, une petite maison, dernier étage, un balcon court de plain-pied accroché à la façade dont toutes les fenêtres sont allumées. Va et vient de formes souples, la soirée se termine aussi, revoir la gamine de la dernière fois, presque nue la clope à la main. Inutile de se presser, en bas la gare éclaboussée de lumière à faire exploser les néons, rotonde vide, quais déserts, TGV alanguis avec leurs lanternes rouges.

S’éloigner, ici, c’est d’abord attendre. D’avoir choisi. Mais ici c’est une ville où on parle, où on le refait le monde- celui des autres, mais sans toucher au sien, une simple pichenette et tout se casse la gueule. On s’éloigne, façon artiste, la mais qui frotte le menton et l’air connaisseur, pour mieux voir. Un deux trois soleil. Vite revenir à la case départ avec cette putain de lumière qui vous hypnotise. On se prend pour un peintre pour moins que ça. alors on change de rue, même pas de quartier et on attend la suite de l’histoire.

proposition n° 19

Un carré de sable, ça pourrait être un jardin d’enfants. On tombe dessus quand on dévale la ville dans le sens de la pente, en short en sortant du bus, en tenue de ville façon afterwork bras de chemise et chaussures à la main, ou empêtré d’une poussette vibrante de rage au sommet des escaliers qu’elle s’apprête à dévaler, façon Potemkine. Cette ville ou l’autre. Deux mégapoles abruties de soleil où on va à la plage en ville ou en ville à la plage. Peu importe qu’il s’agisse ici d’un timbre-poste et d’une plage faussement atlantique là-bas. Il manque les ruelles perpendiculaires avec le linge qui pend aux fenêtres et les chaises tirées sur le trottoir ? Mais on les sait tout près d’ici dans les passages obscurs qu’on escalade en soufflant. Catalans, ici un quartier presque un lieu-dit, sur l’autre rive, une identité, et des vaisseaux obèses qui relient les deux ports. Là-bas comme ici, « je fus glacé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire, le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout ». Un volume de Camus, corné et annoté, abandonné avec les restes d’un pique-nique, L’Envers et l’Endroit, sole e ombra.

Si on décollait précautionneusement le timbre-poste et qu’on le gratte, qu’on le retourne, on pourrait se retrouver ici. Une plage de gravier, la ville devant ou derrière, on ne sait plus très bien dans cet estuaire où l’on cherche la mer. Eau douce ou salée. Les Twin Towers se sont effacées du paysage et maintenant les ferrys penchent de l’autre côté, on se demande ce qu’en aurait pensé Bartholdi de tous ces abrutis accrochés à la rambarde en train de regarder son cadeau au Nouveau-Monde à travers leur compte Instagram, clichés en mode automatique, dernier avatar de la guerre en Ios et Androïd. Une bande de gravier, sur laquelle on vient marcher après le travail, on ne s’allonge pas on a la pudeur des corps, là bas l’imam ici le pasteur, on ne croit à rien mais du moment que c’est cathodique. Les ferrys orange continuent de patauger dans la baie, oui peut-être une baie c’est sûrement ça. Géographie approximative. Des pakis jouent au cricket plus haut sur la pelouse. Staten Island, district de New-York. Un no man’s land qui regarde la ville et le large.

proposition n° 20

La Marseillaise, du bleu comme le ciel et la mer, les couleurs de l’OM aussi, du blanc qui rappelle les nuages et les roches des Calanques, du rouge pour la couleur des tuiles qui dessinent le paysage de la ville 135 mètres plus bas. Juste une coque déserte en front de mer, un rêve d’architecte, un délire de maire qui se croit à Singapour et a eu l’illusion d’une skyline. Dès l’aube, des grues tournent dans le vent, on coule du béton, tire des câbles, coupe de l’acier, on éventre des sacs, le mistral mélange les sons, secoue les hommes et fait voler le sable. Au crépuscule, c’est un immeuble de grande hauteur -on ne dit plus gratte-ciel trop vulgaire et américain, qui projette son ombre dans l’alignement de la tour voisine dont les étages s’éteignent les uns après les autres au fur et à mesure que les équipes de nettoyage se rapprochent du niveau zéro. Sur le toit tout proche, les balises d’obstacle aérien envoient à intervalle régulier depuis le matin des éclats blancs et vont passer au rouge à la tombée de la nuit. Des odeurs minérales sont déplacées par de très légers courants d’air qui se faufilent entre les colonnes métalliques d’où se soulève parfois mollement un câble ou une étiquette, avant de retomber désabusé. Odeurs minérales, poussières de sable et de ciment en suspension, ciment gorgé d’eau qui s’évapore, bulles qui explosent silencieusement à la surface, craquement de la structure métallique qui se met en place. Un morceau de carton virevolte, gratte le sol encore brut et irrégulier, va se frotter contre une cloison. Puis silence. Les feux arrière des voitures filent sur le pont en bas comme dans un film qu’on laisse se dérouler après avoir appuyé par mégarde sur la touche de la télécommande qui coupe le son en croyant zapper. Quelque part le couinement d’un rat, un seau qui tombe. Fracas d’un hélico tous phares allumés qui plonge en direction de la direction de la Timone en faisant vibrer l’air moite. Ballet qui se renouvelle toute la nuit, impression qu’il s’agit d’un gros jouet à portée de main. Bientôt ce sera comme en face, le bruit de la climatisation imperceptible, les spasmes des canalisations, un néon qui grésille ou une porte qui claque. Bientôt.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 13 août 2018.
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