Patrizia Romagnoli | Au détour

« construire une ville avec des mots », les propositions

J’ai mordu à l’hameçon.
proposition n° 1

Ils marchent et causent. Au détour, sur le côté droit, on aperçoit déjà le café qui donne sur la place. Elle se demande si l’ancien patron est toujours là, mais n’a pas envie de calculer la somme des années passées ou de savoir pourquoi elle se pose cette question. Elle guigne la terrasse tout en s’efforçant de ne pas marquer une pause dans le rythme de la conversation. Les chaises et les petites tables rondes de zinc, autrefois nombreuses, n’y sont pas. De nouveau leur éclat multiple sous le soleil se découpe net dans son esprit. Puis, un tremblement parcourt leurs silhouettes qui lui paraît le mirage d’une réponse ardemment désirée, mais encore trop frêle ou trop pénible pour être entendue.

Entrer et affronter encore une fois la perte ? De l’autre côté de la rue tout a tellement changé… Mais son frère a déjà franchi la porte. Il a commandé deux expressos et maintenant cause avec le jeune personnel. Non, l’ancien nom du café, le serveur ne le connaît pas, ne l’a jamais connu. Le frère entame alors des récits, des anecdotes non sollicités. Le ton de sa voix, à peine un peu trop haut, vient compenser l’écoute filante. Assise sur une banquette faussement ancienne, elle songe à ces soirées dans la cuisine quand sa mère parlait de l’époque où elle était fiancée avec son père. Ils se retrouvaient souvent là le soir. Tout le quartier s’y rendait pour regarder la télé et la salle était bondée.

proposition n° 2

La terrasse se termine en forme de proue au-dessus de l’horizon. Frêle sur la rambarde métallique, le petit lampadaire attend la nuit et le tourbillon des insectes autour de son bulbe. Sous la pression des éléments atmosphériques ou du doigt, les coulées de goudron qui scellent imparfaitement les dalles de ciment — le monde entier dans ces rectangles blêmes, tour à tour salles de palais pistes d’atterrissage ou cercueils d’où s’évadent triomphants des héros indomptables —, se fendent dévoilant parfois des surfaces luisantes comme éclats de lave ou de réglisse. En contrebas, loin au-delà des arbres, sur la route passent les voitures et les autobus mais aussi le camion du primeur — à l’arrêt une balance romaine virevolte au-dessus de la marchandise —, et le triporteur du glacier précédé par la note opiniâtre de son cornet en laiton. Le sifflet du train lui fait écho et déchire le ciel jusqu’aux montagnes embuées dans l’air chaud loin derrière la ville dont on devine à peine le profil familier. Puis la maison longtemps inoccupée a été vendue à une famille qui l’a modifiée. On peut revoir la terrasse de l’été seulement en rêve ou par pans dans d’anciennes photos réparties en lots inégaux dans divers domiciles.

proposition n° 3

L’avenue en pente douce mène le promeneur à la gare à force de discontinuité, comme une fatigue de la ville à faire sens. Cela commence déjà au rond-point — son gazon poussif sans qu’on le piétine, sa fontaine métallique hérissée de tiges désaxées —, posé là pour qu’on passe outre sans dévier de son chemin. A peine plus bas s’avance un bâtiment aux flancs puissants avec un grand escalier en marbre qui mène à un supermarché frisquet et chiche alors qu’on s’attendrait qu’il en ait dans le ventre. Progressivement les façades petites et grandes des immeubles se raréfient, parfois posées en retrait du trottoir qui se dilate. Derrière les vitrines se déplace une clientèle rare. Le parc qui précède la gare commence après le fantôme du théâtre rasé par les bombes des Alliés, avec ses chaînes de voitures garées sur le parterre remplacé par le goudron. Au-delà de la route qui met fin au parc, plus basse que les quelques arbres qui la cachent à la vue, la gare et, derrière elle, le système nerveux des rails et des caténaires contre le sol et le ciel.

proposition n° 4

Au-delà des rails, le flanc de la colline presse contre la gare et, pour atteindre la banlieue et la campagne, il faut monter une pente raide. Ou alors, on emprunte un escalier de fer mangé par la rouille, jeté en quinconce au-dessus des rails, sombre comme une punition. Quand elle était enfant, jamais elle ne le traversait sans appréhension car on voyait à travers les grillages et le sol troué qui vibrait sous les pieds. Heureusement, sa mère la précédait et l’envie d’être brave gagnait sur la peur. (Il a un jumeau, ce pont, beaucoup plus loin, peu avant que la ville ne cède à la zone industrielle. La façade d’un cinéma s’avance de dessous ses piliers avant que la rue ne s’arrête quelques mètres plus loin. La salle est fermée depuis des années. Même quand elle était en service, on n’y montrait des films qu’en fin de semaine.)

À la sortie du pont, la route se plie dans un virage ample bordé d’une broussaille rétive avant de prendre une allure sinueuse réglée sur le cours de la rivière. Quelques vieilles propriétés cossues brisent par endroits la ligne de la colline, plus en bas, le long de la route ou en travers des chemins, des maisons plus modestes et une petite église romane. Dans ses murs de pierres dorées irrégulières sont saisis des fragments de marbres antiques. À peine plus haut, en retrait, un terrain de foot. Si, plus loin, on tourne à droite, c’est la campagne. Il est facile alors en suivant la route de se tromper et de finir dans la cour d’une ferme, ou, les soirs de brouillard, de glisser dans le fossé bordé de mûriers du ver à soie. Ses fruits ont un goût délicieux dans la bouche, mais peu sont mûrs en même temps, si bien que, dans la foulée, on finit par croquer dans ceux encore acerbes.

proposition n° 5

Le café a deux sorties. L’une, sur la terrasse, on la prend en zigzaguant parmi les tables et les chaises. Dans leur abandon s’est imprimé l’élan des clients qui les ont quittées pour aller faire leurs courses ou poursuivre leur promenade. Un quotidien plié bâille au vent à côté du cendrier. Dessous, c’est la valse jamais lasse des pigeons en quête de miettes sur les carrés de porphyre. Les oreilles ont appris à ignorer leur roucoulement sempiternel à nouveau audible dans ces mouvements involontaires de la conscience qui nous projettent soudainement hors de nous, mais c’est temporaire. C’est seulement lorsque — effrayés par un grand bruit ou en vertu d’une mystérieuse connivence — ils s’envolent tous ensemble vers les créneaux de la tour dans le claquement d’une seule aile immense, qu’on se rappelle qu’ils sont des oiseaux.

L’autre sortie s’ouvre directement sur le passage qui perce la tour, pavé de larges pierres sombres avec des gibbosités douces qui luisent sous la pluie et sous les néons qui les teignent de leurs couleurs. Sur elles on peut jouer à ne pas marcher sur les jointures. Certaines de ces pierres sont si larges qu’il faut patienter des années pour que les jambes s’allongent suffisamment et qu’on puisse les enjamber sans chanceler, ni vu ni connu. On se sert avec précaution des journaux du kiosque incorporé dans le mur de la tour, disposés en éventail par couches nombreuses et régulières. Mais ce qui est vraiment délicieux, c’est le crissement doux sous les semelles d’une sorte de sable fin humide, poussière claire de bâtiments séculaires ou d’ailleurs lointains, disponible toute l’année, étoilée de graines minuscules au printemps et dont l’écho réveille la voix des voutes paisibles.

proposition n° 6

Les habitants passionnés d’histoire rappellent que, parmi les rues qui traversent le centre historique, il y en a deux qui se croisent à l’équerre en calquant imparfaitement les anciens cardo et decumanus, mais du premier il n’est pas certain s’il passait sous la rue qui débouche sur la place de la poste ou sous celle, un peu plus haut, qui amène, parmi d’autres, à la place centrale. Sous le parvis à côté de la cathédrale, subsiste en parfait état un portique romain souterrain, de son temps utilisé comme entrepôt et apprécié pour sa fraîcheur et où certains imaginent les habitants de la villa patricienne qui le surmontait chercher refuge pendant les incursions barbares. Depuis longtemps ce sont l’Église et l’État qui se répartissent ce territoire par l’ajout d’autres croix et directions dont ils gardent les brevets. Ainsi, San Lorenzo, auquel est dédiée une église au sol à grands carreaux de marbre blanc et rose — « Tournez-moi ! De ce côté je suis assez cuit », proférait le curé interprétant le martyr attaché par ses bourreaux à une grille ardente, sans qu’on puisse savoir si son ample sourire parachevait la finesse du jeu ou s’il trahissait par anticipation la jouissance qu’il comptait retirer de sa démonstration d’humour noir paléochrétien —, San Lorenzo, donc, n’est qu’à cinq minutes de bon pas de Giacomo Matteotti, député socialiste brutalement assassiné par les fascistes en 1924, qui donne le nom à la place du musée municipal. Les traits délicats de son visage restitués par des portraits photographiques en noir et blanc, dans tous les manuels scolaires avant de s’éparpiller sur Internet, lui avaient toujours paru l’interpeller personnellement : « Aurais-tu eu le courage de me sauver de ces hommes féroces ? » Elle se répondait que non, qu’elle n’aurait probablement pas été à la hauteur et tâchait de détourner son esprit de ce regard qui l’interpellait. Même longtemps après la fin des années d’école obligatoire, difficile d’emprunter ce carré garni de platebandes chétives et de quelques bancs sans qu’une ombre ne traverse son cœur. Sinon, bien sûr, la ville ne manque pas de sa place dédiée au « héros des deux mondes », Giuseppe Garibaldi, pour ne citer que lui du vaste panthéon du Risorgimento et de l’unité de la nation. Il fut un temps où sa statue sur piédestal se trouvait régulièrement balafrée sur toute sa hauteur d’un jet abondant de peinture rouge, généralement quelques jours après seulement que les dernières traces de l’aspersion précédente avaient été retirées à grand-peine. Le spectacle du condottiere éclaboussé faisait monter d’un degré la perplexité habituellement peinte sur les visages à l’arrêt de bus juste en face, mais ce n’était peut-être qu’une illusion. A la sortie du cours principal, là où les berges de la rivière se distendent dans un large coude, est posée la brève cambrure du Ponte degli Angeli, une ouverture inopinée de la ville propice aux envols et si l’on veut, pour les très croyants, aux atterrissages. Une importante partie motorisée de la population tourne le dos à la ville tous les samedis pour se rendre à Le Piramidi, un moderne centre commercial récemment érigé dans la campagne avoisinante, ou plutôt de ce qu’il en reste. La valeur de cette allusion à la civilisation pharaonique, en supposant qu’elle se présente à l’esprit, varie considérablement selon les individus.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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