Christiane Deligny | Marseille, de passage

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Elle est de passage à Marseille, entre deux trains, trois heures d’attente à tromper, et soudain l’envie lui vient de retrouver l’autrefois, celui de sa jeunesse. Elle descend en courant les escaliers de la gare, en courant suit le Boulevard qui coupe la Canebière. Elle grimpe la rue raide qui débouche sur la Plaine. La Plaine, celle du jadis, des jeux d’enfants. Toute petite elle faisait le tour de la place dans une carriole traînée par des ânes. La carriole a disparu, disparue aussi la cahute où sa mère louait pour elle un vélo ou une patinette, elle s’imaginait intrépide...

Les voitures ont envahi l’esplanade, devant elle s’étale un immense parking. Sale, triste, bruyant. Cerné par la circulation, un espace libre est resté, avec des bacs à sable où jouent des enfants, les mères se lamentent, les chiens viennent chier là, des chiens accompagnés par leurs maîtres goguenards. Au centre de la place les mêmes (les mêmes vraiment ?) magnolias aux feuilles vernissées protègent des bancs, une fontaine Wallace. Elle est pleine de joie de la retrouver ; elle aimait regarder les quatre cariatides. Sa mère toujours insistait : dis-le, cariatide, cariatide, c’était difficile. Sa mère lui avait raconté leur histoire, elle l’a oubliée. Elle se souvient : elle se hissait sur la pointe des pieds pour attraper le gobelet de fer qui lui permettait de se désaltérer, l’eau coulait en mince filet, si fraîche. L’eau ne coule plus, le gobelet a disparu.

Et la Plaine aujourd’hui s’appelle place Jean-Jaurès.

proposition n° 2

La place est un carré parfait encerclé par des contre-allées. De chaque côté de celles-ci, des platanes immenses enserrent de larges chemins piétonniers. Au printemps les arbres lancent dans l’air des poils, des plumets, des pollens qui forment des petits tas dans les caniveaux. Ils dérangent les passants qui reniflent, se mouchent, se hâtent. Les rues encombrées de voitures se glissent entre les platanes extérieurs et les immeubles. Des classiques marseillais aux portes imposantes pour l’étroitesse des maisons. Elles ont trois fenêtres de façade qui, au rez-de-chaussée, sont protégées par des barreaux.

Dans un angle de la place, une baraque se dresse, entourée d’enfants impatients et de mères souvent excédées. Son étal est magique ; comme la fée des contes, il propose aux gourmands des pommes d’amour, piquées dans un bâtonnet de bois, dégoulinantes de sucre, d’un rouge brillant attirant. Le forain appelle les enfants, venez goûter mes chichis frégis. Des beignets dorés, huileux qui sentent bon la fleur d’oranger. De longues spirales. Il les arrose de sucre, les tend enveloppées dans des feuilles de papier blanc.

É un peccato, murmure une vieille grand-mère toute de noir vêtue.

proposition n° 3

Au risque de me faire écraser – les conducteurs marseillais se prennent pour des Fangio au volant de leurs guimbardes ou de leurs 4X4 – à reculons je traverse la rue qui longe la place côté nord et me plante pour l’avoir toute entière sous mon regard.

Qui glisse vers la gauche : la pâtisserie renommée du quartier a été remplacée par un club vidéo... Je me serais bien offert un de ses Paris Brest fameux, j’aurais aimé retrouver sa forme rigolote en roue de vélo, miam, enfouir mon nez dans la crème pralinée, croquer les amandes effilées, un rêve...

Je ne veux pas me retourner, peur d’être déçue, ne pas retrouver mes repères. Oui, je crois sentir l’odeur du pain du boulanger d’autrefois, celui qui parfois me glissait dans la main un réglisse en me disant : t’es une brave petiote. Je le croquais vite, ma mère disait que ça me salissait les dents.

J’ai peur de me retourner, je verrais la rue toute proche où nous habitions, une rue sombre aux maisons trop hautes qui cachaient le soleil, une rue que je descendais quand j’étais seule toujours en courant. J’avais peur. Une fin d’après midi d’hiver, je m’étais retrouvée face à un homme qui avait ouvert son manteau pour me montrer ce que j’appelais alors un zizi, et pouah, je n’avais pas aimé du tout ce spectacle, et le rire idiot de l’homme, et ma fuite rapide, et mon impossibilité à le raconter à ma mère.
Cette rue que je pourrais reconquérir si je m’avançais vers elle.

Son nom était si drôle : elle s’appelait rue du Loisir. Et mon père toujours disait : moi, je vais au charbon.

proposition n° 4

Je me retourne. Devant moi s’ouvre la rue Saint-Savournin. Cette rue, je l’ai arpentée si souvent. Claire et droite, elle s’étire au haut d’une colline, de chaque côté dévalent des rues vers d’autres quartiers. Je l’ai dit, à gauche elle me conduit vers la rue de l’enfance qui s’enfonce dans l’ombre (celle de la rue ? de l’enfance ?) vers le sombre de la maison familiale.

Elle se déroule baignée de soleil. Voici la maison d’Annie, ma grande amie de jeunesse. Je me souviens : ses parents lui avaient donné comme salle de jeux une chambre de bonne et du balcon nous grimpions sur le toit. Marseille était à nos pieds, blanche et rose elle courait vers le Vieux-Port et la mer ; nous étions reines de l’espace. Au dessus de nous les mouettes criaient.

Un peu plus loin, trois marches conduisent à une demeure prétentieuse. Je passais très vite de peur d’être happée par une camarade de classe que je détestais. Je me souviens, elle était négligée, elle sentait mauvais, méchante, une teigne.

En face s’ouvre le portail du patronage. Une grande cour, des jeux, des prières devant la statue de la Vierge, des fanions flottent, des sermons. Non, rien ne me reste de ces après-midi, l’idée peut-être d’y avoir été obligée ? Jouer au ballon prisonnier n’était pas ma tasse de thé !

Cette rue est alors l’épine dorsale de ma vie. Elle me pousse vers l’échoppe d’horlogerie de mon grand-père où je m’amusais, vers le pensionnat où je m’ennuyais, mais surtout en son extrémité elle débouche sur le Chapitre et le terminus du tram 31, celui qui m’emmène vers la maison grand-maternelle. C’était un lent voyage, me brinquebalant dans les rues de la ville et soudain s’ouvrant sur des jardins, des prés, des vaches, de vrais arbres. Et enfin Sainte-Marthe autour de son église.

Je veux garder le souvenir de ce vide entre la ville et le village. Je ne prendrais pas le bus 31. La ville a conquis tout l’espace. Monotone, du cœur de Marseille elle a pris d’assaut les collines de l’enfance qui sentaient bon le thym et la lavande. Les barres d’immeubles ont poussé dans le désordre. La campagne a été vaincue.

proposition n° 5

Les jours de marché, La Plaine chante. Les feuilles de platanes bruissent au vent léger, les pigeons roucoulent, l’eau dans les caniveaux court à grand bruit (j’aimerai tant retirer mes sandale, y courir pieds nus). C’est l’été qui explose. Les forains interpellent les passants.

Je me souviens des amoncellements de culottes et des cris des mercières. « Allez, madame, ne la perdez plus votre culotte, achetez-la moi, ma belle élastique. » Je me souviens de la culotte fleurie que m’a achetée ma mère.

Je me souviens des tas de limaçons, parqués en pyramide à même le sol et le chant des paysannes : « A l’aigue au sau li limacoun, ne’n a dei gros e dei pitchun ! » Ils tentent de s’échapper, les voilà rattrapés d’une main leste, hop avec les autres !

Je me souviens des traces visqueuses qu’ils laissaient dans leur tentative de fuite.

Je me souviens du marchand de jujubes et du petit cornet de papier marron qui les contenait, de leur allure fripée, de leur goût de dattes.

Je me souviens de la cage pleine de poussins et d’un lapineau au museau frétillant.

Et de seaux où la morue dessalait dans l’eau.

Je me souviens de l’odeur du fenouil et du thym et de l’ail frais et des tomates fraîches cueillies.

Je me souviens des jupes virevoltantes des gitanes et du sourire de la petite marchande de fleurs.

Je quittais toujours de la même manière la Plaine et son marché. À cloche-pied, en sautant d’une dalle du trottoir à une autre. Je devais éviter les joints, les fissures, les craquelures... sinon gare...

proposition n° 6

La Plaine n’est pas une plaine. C’est un plateau. C’est le sommet d’une colline. Sous la colline, gronde le tram qui débouche du tunnel sur le boulevard Chave. C’est un immense plaisir de partir de la Canebière pour ce voyage dans le fond de la terre.

Le boulevard Chave file vers la Blancarde. Du côté Plaine, un grand cinéma (j’ai oublié son nom) présente les documentaires de « Connaissance du Monde », grandette, je suis de toutes les conférences. Plus bas, « Le Refuge » accueille les filles-mères, les filles-perdues. Ma mère fait broder par celles-ci mes initiales sur les draps de mon trousseau et les siennes sur les caleçons de mon père. Passe encore pour les draps et les noces à venir mais sur les caleçons : elle craignait qu’il les égare ?

Rue Jaubert : c’est là que je suis née. Ma mère parlait du martyre enduré. Monter et descendre les escaliers pour hâter ma venue. Et je n’étais qu’une fille !

Rue Saint-Savournin, au 34. un ascenseur poussif, un appartement sombre, le battement du métronome, des coups de baguette sur mes doigts. Et l’odeur de pisse des chats.

Une plaque de cuivre : Docteur Orsini, un bureau éclairé par des vitraux multicolores, des plantes vertes, ombres et lumière, et toujours la peur d’une piqûre. Si tu n’es pas sage, le docteur te fera une piqûre...

Rue Bernex : chaque matin, le spectacle de l’étal du poissonnier, et ce souvenir qui y est lié. Une rédaction : décrivez un étal... J’ai la meilleure note de la classe grâce aux girelles, rascasses, rougets, chapons, galinettes !

Boulevard de la Madeleine, derrière la vitrine, le sourire de ma grand-mère éclaire la ville.

proposition n° 7

Le boulevard Longchamp dessine la frontière de mon quartier. Je ne la franchis pas. Ce boulevard rejoint le haut de la Canetière aux Réformés, je le descends toujours sur le trottoir de gauche. Jamais le droit qui se trouve de l’autre côté, en territoire inconnu en quelque sorte.

Aujourd’hui je l’arpente, rive gauche. Des dizaines d’années plus tard, je cherche le lieu du drame. Ça s’est passé, je le sais, dans une maison bourgeoise dont la porte cochère ouvre sur une cour ombragée par un magnolia. C’est là qu’habitait Anne-Marie. C’est là que s’est tenue la fête pour son anniversaire. Je ne sais plus si j’y étais conviée ou si j’ai appris sa mort le vendredi matin en arrivant au pensionnat. Je voudrais retrouver le lieu pour libérer le souvenir. Mais non, les façades se ressemblent, figées, sans vie ; les portes sont closes, elles ne s’ouvriront pas pour moi.

À bien réfléchir, elle était en 6ème et moi en 8ème : je ne devais pas faire partie des invitées. Pourtant, dans ma tête, aujourd’hui encore, explose le fracas des vitres de la verrière qui cèdent sous le poids de la fillette qui s’y est aventurée. Je vois son corps qui chute, j’entends son hurlement et les cris de ses camarades. Les pleurs. Je devine la tâche claire de sa robe sur le dallage de la cour. Sinistre partie de cache-cache.
Le lendemain, dans la chapelle ornée de fleurs blanches, sœur Gabrielle a murmuré :
« Priez pour elle, qui s’est envolée vers le ciel, pour Anne-Marie, ange auprès de Dieu »
Elle s’est envolée ? Un ange vraiment ?

Elle s’est fracassée. C’est cette image qui me hante, celle d’un corps désarticulé.

Là j’ai rencontré pour la première fois la mort. Le vide. Ce vide m’habite.

proposition n° 8

À Marseille la pluie est rare. Elle surprend quand elle arrive.

Pluie espérée : on guette les nuages, vont-ils se décider à crever ? Ou poursuivre leur route ? Les étés torrides, on adresse au ciel des prières. La ville, épuisée de trop de chaleur, a besoin de l’eau du ciel ; la ville fait le gros dos, elle s’endort. On est dans l’attente.

Un orage parfois, éclairs, tonnerre. La ville vibre, électrique.

Pluie violente : en rideau opaque elle dérobe au regard les immeubles, elle gifle les façades des maisons, arrache aux arbres leurs feuilles, transforme les ruelles en torrents, déborde les caniveaux, entraîne en tourbillons les papiers gras, les mégots, les pelures d’orange. On dit : il pleut des cordes. On s’abrite sous des auvents, dans les boutiques. On pense que la mer doit être déchaînée et que les vagues montent à l’assaut de la Corniche. Au loin, les collines ont disparu.

Pluie douce, tiède, tendre au visage levé vers elle, lavé par elle. On aimerait la sentir ruisseler sur le corps nu, offert. Elle est amicale, bienfaisante pour les plantes et les hommes. Les enfants rient, sautent dans les flaques d’eau. Les mères les rappellent à l’ordre, sans succès. Sa musique sur le toit des maisons berce les rêves.

Pluie d’eau chargée de sable : on s’étonne des traînées ocres dessinées durant la nuit sur les chaussées, les terrasses, les voitures. On s’émerveille de ces noces de la pluie et du sable. On imagine ce voyage, on l’explique aux enfants : le sirocco a balayé le désert du Sahara, traversé la Méditerranée, visité Marseille, laissé sa marque. On pense que

Marseille est ouverte sur l’ailleurs.

Marseille qui se dit « Porte de l’Orient », de ces Sud qui manquent cruellement de pluie.

proposition n° 9

Je ferme les yeux. Je m’envole vers la Plaine de jadis. Je l’écoute chanter son quotidien, avé l’accent, bien sur, celui que chante Fernandel :

Cet accent-là, mistral, cigale et tambourin
À toutes mes chansons donne un même refrain,
Et quand vous l’entendez chanter dans ma parole
Tous les mots que je dis dansent la farandole.

6 h, les cloches de l’église des Réformés sonnent l’Angélus.
Les volets claquent. Les radios déversent dans les cours leurs infos.
Le cantonnier ouvre les vannes d’eau ; grondement dans les caniveaux
Galopade des minots en route vers l’école. Écho de leurs bousculades et de leurs cris.
Pétarades des vélos moteurs.
Colère d’une mégère : si tu me cherches, ça va donner...
Pépiements des moineaux. Roucoulades des pigeons. Criailleries des mouettes.
Coups de butoir du mistral.
Grincement des poulies d’une corde à linge. Les draps étendus se déploient, on dirait des voiles tremblant sous le vent. D’une fenêtre à l’autre, des exclamations : ah, bonne mère, ce foutu mistral, le voilà parti pour 3/6/9 jours, allez savoir...
Grincements des portes des ateliers, garages, échoppes. Vacarmes de tôles froissées, plaintes stridentes des scies, fracas des marteaux-piqueurs. Jurons.
Le quartier vibre.
L’espace est déchiré par une toux caverneuse.
Ça gueule en haut de la rue. Un camion en panne sèche. Un attroupement, ça explose de rage. Ça se calme.
Vrombissement du tram en marche et la sonnerie de ses clochettes qui marque les arrêts.
Sur le marché, ça interpelle les passants : Vé, ma belle, regarde-la ma rascasse, elle est vivante. Té, approche ma jolie, je te fais une fleur...
Ça rit, ça joue à la pétanque : alors, tu tires ou tu pointes ? Ça s’énerve dans l’entrechoc des boules. Ça se calme : c’est l’heure sacro-sainte du pastaga dans l’entrechoc des verres et des bonnes blagues.
Pleurs d’un enfant : des peuchère s’élèvent.
Galopade des minots de retour de l’école. Ça chahute. Ça siffle. Ça joue aux billes dans la cour ; à la marelle : 1, 2, 3, soleil.
Ça chante. La belle de Cadix a des yeux de velours. Une voix de femme, puissante, sensuelle.
C’est le splash d’un sac à ordures lancé du troisième étage ; il s’éventre sur le trottoir. Vociférations des balayeurs. Un homme crie : sale con.
La petite vieille du rez-de-chaussée appelle sa minette : nénette, nénette.
Une mère son fiston : Jules, c’est l’heure des devoirs.
Les portes, les fenêtres se ferment à grand fracas.
Un chien aboie. Le mistral s’est calmé.

De toutes ces voix, de tous ces bruits, de ce vacarme, la Plaine se nourrit.
Elle vit.

proposition n° 10
1

Odeurs d’enfance dans l’appartement :
odeur du savon de Marseille le lundi jour de lessive, de la cire lors du nettoyage de printemps, des zestes de bigarades séchant sur un fil en février, de basilic et de menthe fraîche, de l’eau de rose dans le cou de ma mère, du tabac de mon père.
Odeurs d’enfance dans la cour :
douceur fruitée du tilleul, envoûtante du jasmin, résineuse du bois scié par le menuisier, âcreté des sardines grillées par le voisin, et des pisses de chats.

Odeurs d’enfance au pensionnat :
mélange d’encens, de lys, de lilas à la chapelle, d’encre violette et de craie en classe, de tartines beurrées et de café au lait au réfectoire, de chou et de javel du côté des cuisines, et aussi celle rancie des nonnes, libidineuse de l’aumônier, et encore des pisses de chat.

2

Au bout de mes doigts, dans ma peau :
la douceur de la joue de mon petit frère, de la pêche cueillie au jardin, des bas de soie de ma mère, de l’écheveau de laine, des bras de ma grand-mère, la rondeur de son corps contre le mien, au bout de mon nez une touche du savon à barbe de mon père,
le poids et la chaleur de l’édredon rouge les nuits d’hiver,
la fraîcheur des tomettes sous mes pieds l’été et le chatouillis du sable entre mes orteils au retour du bain de mer,
le grain des livres reliés en cuir, le velours de leurs pages-vélin, leur épaisseur, la prise en main du porte-plume, le maniement appliqué de la gomme pour éviter au dessin le moindre pli, à bout de doigts la recherche des copeaux échappés du taille-crayon,
à tâtons, la nuit, repérer mon chemin pour aller faire pipi, reconnaître les murs, les portes, les obstacles, les frôler,
enfourcher la rampe cirée de l’escalier, toboggan vertigineux entre mes cuisses, et caresser la boule en cristal transparent qui la termine,
éviter si possible la moustache rêche et piquante de la vieille cousine,
caresser son chat.

3

saveurs perdues-retrouvées :
griottes à l’eau de vie piquées dans le bocal caché en haut du buffet,
coupes de champagne vidées le jour de ma première communion,
avant, l’horreur de l’hostie collée sur mon palais, impossible de la déloger,
un rien de pastis dans l’eau fraîche les dimanches d’été,
soupe au pistou, la cuillère à soupe s’y tient droite, silence religieux pour la déguster,
île flottante sous ses fils de caramel blond, celle de ma grand-mère, jamais égalée,
pain perdu qui chante dans la poêle, attente qui fait saliver,
sept desserts les soirs de Noël après la messe de minuit
et l’orange qui m’est offerte par mon arrière-grand-mère le lendemain,
soupe de poissons, splendeur des girelles royales, favouilles et odeur de mer,
oursinade à Carry-le-Rouet, corail amer et sucré, une sensation fugace, divine,
panisses croustillantes savourées sur le port de l’Estaque
et chichi fregis, nulle part ailleurs ils ne seront meilleurs que là à l’Estaque.
« Nulle part ailleurs sera aussi bon qu’à l’Estaque

proposition n° 11

Malmousque, en 1975, c’est, dans la ville de Marseille, un village qui cache en son cœur un point stratégique. Là où la rue Boudouresque dévie légèrement de sa course vers la mer, s’élargit un rien, se donne l’illusion de créer une place. Une placette, plutôt. Triangulaire, cernée par quelques villas et maisons modestes, égayée l’été par le bleu d’un plumbago. Elle n’a pas de nom. Elle est, bien que modeste, investie par les habitants comme une vraie place. Car là une épicerie les accueille et autour d’elle le quartier s’anime. Tôt le matin dans l’odeur du pain chaud et des croissants dorés, tard le soir dans celle des pizzas arméniennes (sublimes !). Les clients vont et viennent. Des clients ? Non, des habitués qui deviennent des amis de la patronne, Marie-Jeanne, la prêtresse des lieux.

Ça entre, ça sort, ça parle. Quel beau temps ! On va aller piquer une tête dans la calanque. On va sortir le pointu et se faire la soupe de poissons. Ça s’énerve : la Légion, quelle horreur, elle nous abîme le quartier. Les légionnaires, ivres, bruyants, détestables, faut les virer. Devant l’épicerie, un présentoir des quotidiens, le Provençal, le Méridional, la Marseillaise et une timbale pour recevoir les sous. Ça commente les gros titres : Defferre, un homme d’action... un pourri...

Une jeune femme colle une affiche sur la devanture du magasin ; des gamins passent faire le plein de bonbons. Des pas toutes jeunes, en pantoufles et bigoudis serrés sous un fichu, sortent de l’épicerie ; la baguette de pain dépasse de leur cabas de toile cirée noire, une bouteille de lait, de gros rouge aussi. Elles lancent de grands au-revoir à l’épicière, invisible de la rue, repliée dans son antre, mais présente, oh combien. On entend sa voix chaleureuse qui leur répond joyeusement.

Les vieilles s’installent sur le muret qui, à un angle de la place, fait office de banc. Et elles parlent, elles parlent. De vraies bazarettes. Elles savent tout sur la vie du quartier, elles épluchent les naissances, les deuils, les liaisons cachées, celui qui pète plus haut que son cul au volant de son Alpine, celle-là avec ses jupes trop courtes et ses lunettes énormes...

Elles ricanent, pas méchantes juste cancanantes pour vivre encore de la vie des autres.
L’été, passent des étrangers qui jettent un œil distrait à l’épicerie, elle ne paie pas de mine. Ils s’engouffrent dans la rue Va à la Calanque. La placette, ils ne l’ont même pas remarquée. Les vieilles se marrent : où ils vont poser leurs culs bien policés ? Les étrangers n’ont rien à faire chez nous. Qu’ils restent dans leurs quartiers. Qu’ils se baignent aux Catalans, aux Prophètes, sur les roches blanches de Maldormé mais pas ici !

Malmousque comme une île tournée vers la mer et en son centre la placette qui n’a pas de nom.

proposition n° 12

Tout en haut de la Canebière, trône l’église des Réformés. Façade néogothique imposante. Escalier monumental. En son milieu, Jeanne d’Arc, statufiée en humble paysanne dévote, accueille les passants et les fidèles.

Chaque dimanche, à l’heure de la grand messe, la fillette vient chercher ses amies - deux sœurs - pour y assister. Du seuil de sa boucherie, la mère surveille les trois gamines. Jupes plissées, socquettes tirées, cheveux brossés, elles grimpent la longue volée de marches jusqu’au parvis. Des petites filles modèles, missel en main, tournées vers Dieu et ses saints et qui sourient timidement à des personnes connues. Le parvis est un lieu de rassemblement, de rencontres, d’échanges qu’elles préfèrent quitter rapidement. Elles entrent dans l’église. C’est comme un vaisseau qui aspire les croyants en son ventre, en son silence, en ses chants. La nef centrale pourrait les conduire vers les bancs de bois pour prier puis vers l’autel pour la communion, au touche-touche avec les gens pieux. Ils sont réunis en un troupeau, brebis obéissantes qui marchent vers Dieu. Le curé est leur berger.

Les fillettes esquissent une génuflexion, un signe de croix et se faufilent vers les bas-côtés de l’église, toujours sur le côté gauche ; les piliers des arcades les protègent des regards des vieilles bigotes. Elles se hâtent... des feux-follets. Elles trottent menu. Un seul objectif les anime : quitter ce lieu de repli, de sagesse. Elles se dirigent vers la lourde porte qui ouvre sur le cours Devilliers, la poussent, passent du froid et du sombre de l’église à la chaleur et à la vie du dehors. Libres pour une heure de déambulation dans les rues, de flânerie... et surtout ravies de pouvoir pratiquer leur sport favori, tirer les sonnettes des maisons, s’enfuir en courant comme des folles. Jamais attrapées. Toujours attentives au temps qui s’écoule. Un coup d’œil à la montre offerte pour leur première communion. Finie la liberté. Retour à l’église dans l’odeur d’encens. Ite missa est. Allez, c’est la mission, la messe est dite. Elles se fondent dans le flot des fidèles qui se hâtent vers la sortie, esquissent une génuflexion, bâclent un signe de croix. Face à la Canebière, elles descendent le monumental escalier, auréolées des grâces divines, sous les yeux de la mère qui guette. Et qui s’attendrit : on dirait des anges tombés du ciel.

proposition n° 13

Ite missa est. La messe est dite...

Des années plus tard, elle l’attend appuyée contre les grilles de l’église. Il a dit qu’il serait là, à 11 heures.

La vue sur le carrefour des Réformés est imprenable.
L’horloge qui marque son centre est grise, cadran énorme, lettres monstrueuses. Les voitures tournent autour d’elle ; ballet des aiguilles et des automobiles ; klaxons. Un agent de police tente de régler la circulation et agite son bâton blanc. Les rues filent en étoile vers d’autres quartiers. Vers le Chapitre et la fontaine des Danaïdes : ces nymphes (?) sont censées y remplir un tonneau sans fond pour payer leurs crimes. Vers la Plaine. Vers les Chartreux. Vers la campagne et les collines.

La rue Barbaroux grimpe raide, étroite, sombre. À l’angle, une fleuriste. Dans la vitrine, des fleurs de paradis, des fleurs perruches, des jardins japonais, des bambous, de minuscules jardins japonais, mais aussi dans des pots de zinc des anémones et des iris. En face, le kiosque à journaux : la semaine de Suzette et Lisette côtoient la Marseillaise et le Méridional. Tout contre, une barrière où sont attachés une carriole et un chien. Proche, la clinique des poupées : effrayante devanture, des corps dans tête, des têtes sans corps, des têtes aux cranes rasés, aux chevelures ébouriffées, des corps en celluloïd trop rose, en tissu trop mou, dans une coupelle des yeux de toutes les couleurs.

Détourner le regard, le laisser glisser vers la pâtisserie Plauchut. Ici, c’est bien connu, on trouve les meilleures brioches de Marseille et certaines se parent de pralines rose vif. À la sortie de la messe, les gens endimanchés s’y pressent, achètent des religieuses et des têtes de nègre, des sucres d’orge pour leurs petits-enfants. Des groupes se sont formés. Les uns parlent du gigot à l’ail de midi, les autres commentent l’homélie du curé. Les gamins sautent à pieds joints dans les caniveaux, salopent leurs bottines vernies, se font engueuler. Des gifles, des pleurs. Des « ça va, on se calme. »

Des jeunes se sont agglutinés devant la librairie Maupetit. Ils lisent ceux-là ? Avec leurs gueules de petites frappes, leurs blousons noirs, leur verbe haut.

Des familles traversent la Canebière, se dirigent vers le monument aux Morts et les allées Meilhan. Bientôt Noël, la foire aux santons attirent petits et grands. Les fillettes réclament à cor et à cris une taraillette pour leur cuisine de poupées, les garçons préfèrent un sifflet en terre, en forme d’oiseau ; pleins d’eau ils leur permettront d’imiter le chant du rossignol et de fatiguer bien vite leurs parents !

Le ciel est d’un bleu limpide au-dessus des maisons blanches. Sur la Canebière c’est un flux incessant entre les Réformés et le port. Là-bas c’est l’ouverture vers le large, l’ailleurs. C’est une foule colorée. Robes noires des dames distinguées. Jupes virevoltantes des gitanes. Boubous bariolés. Amples djellabas. Feutres borsalino à larges bords. Pompons rouges des marins et uniformes des appelés qui partent faire la sale guerre en Algérie.

Les terrasses des cafés bruissent, Un Ricard, garçon, une menthe à l’eau pour la petite. S’élèvent la mélodie d’un piano, des rires. Les soldats de l’Armée du salut chantent et font la quête pour les nécessiteux.

L’horloge affiche 12 heures. Il ne viendra pas. Le salaud ! Essuyer une larme. Partir.

proposition n° 14

Le boulanger, son ventre rond, confortable, son rire, les mains blanches de farine, au repos cinq minutes devant le magasin, il passe de la chaleur du fournil à la fraîcheur de la placette ; il replonge vers l’enfer pour l’éviter, elle, sa cliente, commère attitrée du quartier, à l’affût des ragots, des yeux de lynx, fureteurs, une mine renfrognée, égrainant les médisances avec volupté. Lorgnant vers la tenancière du bistrot plus haut dans la rue ; elle est assise au soleil, dans sa main elle tient un caméléon, elle dit aux pochetrons qu’il aime les caresses... comme nous, affirment-ils en riant. Bavassant sur Madame Paula, celle-là, on peut dire qu’elle s’est vouée corps et âme à l’ouvrage, elle a fait tous les bordels de la Méditerranée, et la voilà coulant une retraite paisible à Malmousque. Un autre retraité, en chemise hawaïenne, short déchiré, se dirige vers la calanque d’une course rapide, fier de ses jambes musclées, sûr qu’il offrira à Madame Paula une daurade ou un sar de sa pêche ; chaque jour il sort son pointu.

proposition n° 15

C’est toi ? oui, c’est bien toi... je me suis dit : c’est pas possible c’est elle quand je t’ai vue, tu étais indécise au carrefour, comme si tu cherchais ton chemin, et puis tu as marché et j’ai reconnu ta démarche, rapide, assurée et ta façon de renvoyer tes cheveux en arrière d’un coup de tête brusque, tu te dirigeais vers la mer – j’ai couru pour te rejoindre, pour que tu me parles, pour comprendre... tu vas me parler, m’expliquer... ou pas... tu sais si bien te taire, faire la moue, faire semblant de ne pas entendre, dis, tu vas enfin m’expliquer... tu avais tout pour être heureuse, et bien non, tu disais, je vais me tailler, quitter ce quartier, la ville peut-être, tout oublier, et puis tu te taisais... tu sais si bien te taire, faire le vide, et je devenais invisible, je n’existais plus, et toi soudain tu souriais, et j’étais perdue, comme là maintenant, devant toi, avec des années en plus dans nos rides et nos cheveux, mais pareille, mais différente, et capable de tout, comme soudain autrefois quitter le quartier sans un mot, sans rien me dire, sans un mot, à moi, ton amie, et putain le choc que ça m’a fait, de me trouver devant ta maison vidée, le jardin plein de cartons éventrés, de poubelles, et rien, rien, pas un mot et je me suis dit : elle va écrire, téléphoner, j’étais inquiète, je t’ai détestée, je ne comprenais pas, même si tu répétais que tu ne te supportais plus ici depuis... d’accord, d’accord, je n’en parlerai pas, ça te fait mal encore ?... d’accord, je n’attends pas de réponse, je n’attends rien de toi, mais tu es là, tu es revenue, dis, tu vas me regarder, tu vas m’expliquer, alors, tu peux bien te fendre d’un sourire, d’un bonjour sympa... mais tu pleures ?... putain, le temps n’efface rien... mais je suis là, près de toi, viens, on va boire un coup, se saouler de vin et de mots, viens, on va rire, on va pleurer, on va hurler, se retrouver.

proposition n° 16

Moi qui dis ne jamais pleurer, hier soir je suis allée jusqu’au bout de mes larmes.
C’est vrai, j’ai fui Marseille, c’est vrai que je peux me trouver encore aujourd’hui de bonnes raisons : le bruit, la saleté, les poubelles éventrées, les grèves des éboueurs, les ratonnades, les graffitis fascistes sur les murs, la mairie gangrenée, les boues rouges dans les calanques, les vols à l’arraché, les papiers gras, les feux de forêts, les dealers, les SDF — même plus de bancs pour qu’ils puissent se reposer, dormir — la pollution, les supporters fanatiques de l’O.M., les enfants qui traînent dans les rues la nuit, les embouteillages... et aussi, dans le même sac, Marseille capitale européenne de la culture, le Mucem, le clinquant, les boutiques de luxe de la gare maritime, deux millions de croisiéristes attendus en 2020... le port et le centre ripolinés et les quartiers nord pourris à l’abandon. Cette ville si différente de celle qui m’a faite, celle de mes années d’enfance et de femme. Cette ville à laquelle j’appartiens et que j’aime, celle que j’ai accusée de me dévaster.

Si je regarde en arrière, ce que j’ai fui c’est ce dont je n’ai rien voulu savoir, les amis disparus, ceux à qui je n’ai pas fait une dernière visite, un dernier hommage, les amours ratés, les trahisons, les non-dits, ce rêve poursuivi dans des déménagements répétés : ah, oui, ma vie va changer, dans un autre lieu, dans un appartement plus confortable, dans une maison aimable, une autre plus belle encore, oui, notre relation de couple en sera meilleure, épanouie... non, mais quelle sottise, comme si bouger, changer de lieu, le simple fait de changer de contenant pourrait changer le contenu... le lieu nouveau serait celui d’une nouvelle relation ! Tous ces détails auxquels je n’ai pas pensé depuis des années et qui me sautent en pleine gueule, ignorer sa méchanceté douceâtre, blessante, faire face, bonne figure, être forte. Et ça vient de loin, cette idée-là, être forte, ça vient de l’enfance, ça vient des sois sage, tais-toi quand parlent les grands, tiens-toi droite, rentre le ventre, souris... Ça vient des bonnes sœurs, offre tes peines à Dieu pour le salut de ton âme, sois sage, remets ta vie entre les mains de ton créateur...

Si je regarde en arrière, je sais que ce n’est pas toi que j’ai quittée, Marseille, c’est une vie dont je ne voulais plus. Et je te retrouve, je reconnais ton ciel, ta mer, tes mouettes qui criaillent, ta population bigarrée qui est ta force vive, je me plonge en elle comme en l’eau fraîche de tes calanques. Avec volupté.

proposition n° 17

A tombeaux ouverts, je roule dans les rues de Marseille, si familières et je ne reconnais pas mon chemin, je me perds, je tourne en rond ; je peste, tous ces stop, ces sens interdits, ce manque de signalisation. Je déteste Marseille, broque, étrange, désordonnée, hostile. Je retrouve l’église de ton enfance, de la mienne, tout en haut du village de Sainte Marthe. C’est vers toi, Mère, que je courais pour te dire un dernier adieu. La cérémonie a commencé, Marseille a dressé contre moi un piège.

Minuit, la ville est vide, son silence surprend, dérange. Je me hâte vers le cours Julien, pénètre dans le parking, univers de béton, de crasse, odeurs d’urine, papiers gras. Je m’enfonce dans le noir, dévale les escaliers et derrière moi, des pas lents, sonores, qui s’adaptent aux miens. Je m’arrête, ils s’interrompent. Je repars, ils font de même, appliqués. Je me presse, les voilà rapides, toujours là derrière moi, inquiétants. Qui, pourquoi ? La peur grandit, je hais Marseille souterraine, ses entrailles dangereuses, les maniaques qui la hantent, à l’affût. Je hais cette ville qui a perdu son ciel étoilé pour grandir sous une chape de béton. Je m’enferme dans ma voiture. Les pas poursuivent leur chemin, paisibles, ailleurs.

Un soleil superbe pour ce dimanche qui sera décisif. Bien des hésitations déjà : une robe légère, une jupe froufroutante, un pantalon strict ? Le temps presse. Le tram est en retard, c’est la bousculade. A l’arrêt, impossible d’attendre la correspondance, seule solution, continuer à pied. Sous la chaleur, ah, je ne serai pas fraîche pour ce premier rendez-vous avec ce mec qui me plaît si fort ! Putain, pas facile de foncer perchée sur des talons hauts le long de ces trottoirs défoncés ; putain, l’entretien de Marseille est lamentable. Et soudain cette plaque d’égout qui vrille sous mes pas, qui coince ma chaussure, et je m’affole, je tire, je tire, la chaussure se retrouve dans ma main, le talon est resté coincé ! Me voilà, rouge et échevelée, partant clopinant vers l’homme qui pourrait être celui de ma vie et qui s’esclaffe de rire ; un bien charmant spectacle vraiment. Marseille, merci.

proposition n° 18

Silence, on tourne.
Vidéo 14 : gros plan sur un retraité en chemise hawaïenne et short déchiré : « chaque jour, il sort son pointu. »
Vidéo 4 : un homme au rire idiot ouvre son manteau et montre à la fillette « ce qu’elle appelait alors un zizi. »

C’est parti, mon kiki.

Un pointu, c’est un zizi ?
Un pointu, c’est un kiki
un kiki une quéquette
une quéquette ta zoubinette
un zob un zobi charivari
un petit oiseau un petit jésus
un robinet
un sacré bazar un braquemart

Un zizi, c’est un pointu ?
Pour les cocardiers leur coq hardi
pour les dames l’herbe qui croît dans leurs mains
le bâton qui les rend folles
pour les philosophes un roseau bandant
pour toi Paulo ton Popaul
ton pénis ton amour érigé
ton désespoir riquiqui
biroute en déroute

Un pointu ? Un zizi ?
Arrête de bégayer, sois claire dans tes explications :
un zizi, c’est le sexe de l’homme, le pénis, leur phallus, emblème du pouvoir, de la puissance, de la virilité, leur fantasme...
un pointu, c’est une barquasse, une bette, une barquette marseillaise, en bois, à fond plat et à l’avant, le quapiant en forme de phallus qui symbolisait autrefois la virilité et la force.

Plus question de bégayer et pourquoi ne pas, comme Roussel, donner de l’ampleur à cette phrase toute simple de la vidéo 14 :

Chaque jour que dieu fait, par beau temps, par tempête, (il) Paulo le sémillant retraité de Malmousque aux longues jambes musclées, avec enthousiasme, sort pour Madame Paula — qui l’attend fiévreuse — cette chose qu’il vénère, qu’il astique, qu’il brique, son pointu.

proposition n° 19

Monter à Notre-Dame de la Garde, c’est un pèlerinage, c’est fêter mes noces avec Marseille, admirer la ville qui déploie ses maisons roses et blanches, prend d’assaut les collines, s’ouvre vers la mer, vers le monde.

La mer éternelle.

Mer paisible, accueillante, se parant vers les Goudes au printemps de valériane parfumée. Mer noire, inquiétante les jours de grand vent, dans le mugissement du ressac. Ce matin-là à Propriano, j’étais fétu de paille, ballottée, aspirée vers le large, implorant grâce, à sa merci, ensorcelée. Mer/océan de Portland dont les vagues déferlent en rouleaux dans un fracas assourdissant. Mer légère qui baigne l’île de Lesbos. Méditerranée meurtrière devenue cimetière des migrants. Mer du Nord, quand elle rejoint l’Atlantique, mer des landes, des bruyères, des lochs, de la brume, au loin des îles, des falaises abruptes, des macareux : images d’autrefois en vrac dans mes souvenirs, faudrait y retourner. Mais de cela, je me souviens : dans une crique rocheuse, je me jette dans l’eau glaciale, en lien avec l’esprit du lieu, point d’orgue de ma rencontre avec l’Écosse.

C’est trop de beauté, presque une douleur. C’est intraduisible par les mots.

C’est le ciel qui à l’horizon se confond avec la mer.

Dans ce ciel trop bleu, les mouettes criaillent, les cigognes planent au-dessus de Volubilis en craquetant, un casse-noix moucheté s’active dans la forêt des pins cembro des Hautes-Alpes, la mouette de Jersey fonce en piqué sur mon sandwich qu’elle emporte dans son bec puissant et celle, rieuse, de Seattle pousse des karr perçants pour l’applaudir, du lac volcanique de l’Adamoua s’élèvent au petit matin trois flots ininterrompus de garde-bœufs qui rejoignent les troupeaux pour les débarrasser des mouches et des parasites qui les importunent.

C’est la mer toujours recommencée qui réunit tous les rivages de la terre. Le ferry-boat assure ses va et vient d’un quai à l’autre du Vieux-Port, la jonque déploie ses voiles entre les îlots de la baie d’Halong, la lanche file dans la mangrove du Banc d’Arguin, à la recherche peut-être du radeau de la Méduse qui là s’est englouti, le pointu sort de la calanque de Malmousque.

C’est la mer qui s’ouvre sur le monde.

Dans tous les bistrots du monde, les pêcheurs commentent leurs dernières sorties en mer, à Marseille ils commandent un pastis, dans le port de Mitylène ce sera un ouzo et en face dans la ville turque d’Ayvalik un raki. Pour moi qui n’aime ni pastis, ni ouzo, ni raki, ce sera un café, mais un café grec, un café turc, comment m’y retrouver ? Je sais que commandant un café turc en Grèce, un café grec en Turquie, je les vexerai... le ton monterait. Dans les pubs, c’est le va et vient incessant des hommes entre le comptoir couvert de chopes de bière et les toilettes, leurs regards torves sur les femmes, pas à leur place en ce lieu sacré. Ça mousse, ça rote, ça beugle, ça chante. Des fishs and chips, ketchup, dans leur emballage papier blanc, papier journal, beurk.

C’est comme un rumeur qui s’élève vers moi dans ma langue, celle de la foule bigarrée de Marseille, celle des autres, l’écho de voix lointaines, étrangères dans la langue, semblables dans le cœur. Elle chante, gueule, rit, invective, étonne, apaise, surprend.
C’est la voix du désert, à Tafraoute, l’appel du muezzin qui s’élève dans ce même ciel, qui embrase la même terre, qui célèbre la vie, qui m’entraîne -– moi qui dis ne croire en rien, ni en dieu, ni en diable -– vers la lumière. Un moment de temps suspendu, de grâce dans le lien parfait entre ce lieu et le ciel. Un moment inoubliable, à jamais inscrit en moi. Que je rêve universel.

C’est Marseille que, sous le regard attentif de la Bonne Mère, je retrouve, je réinvente...
Je tisse le fil de mon histoire face à la mer qui m’a bercée, enfant.

proposition n° 20

Le digicode ne fonctionne pas. La porte d’entrée de l’HLM s’ouvre en grinçant sur le hall, il est vide. Cette nuit, les vigiles ont fait circuler la bande de jeunes qui le squattent. Les vitres brisées de la porte n’ont pas été remplacées et les boites à lettres sont pour la plupart fracassées. C’est comme un trou qui aspire les habitants, il est mal éclairé par une lampe unique qui clignote au bout d’un fil fatigué et parfois par la lumière des phares d’une voiture qui passe à l’extérieur. Les autres ampoules sont pétées ou ont disparu. Ce hall est inquiétant. Un chat rôde, noir, énorme, qui apporte avec lui le malheur — c’est ce qu’on dit — c’est, pour les rats qui montent de la cave, certainement exact. Ça sent l’urine, le tabac et le hasch. Une poussette d’enfant gît dans un coin, désarticulée, au milieu de papiers gras, de canettes de bière cabossées, de mégots. Sur la porte de l’ascenseur, un écriteau : en panne, écrit en rouge, d’une écriture tremblante, collé là depuis un bon moment, le papier fripé a jauni et se désagrège sur les bords. La peinture de la cage d’escalier s’effrite en lambeaux, des tags ornent ( salopent ?) les murs. Celui-là pas mal : « Murs blancs, peuple muet ». D’autres obscènes. Une jeune femme traverse le hall, à toute vitesse, nerveuse, se retourne sans cesse. Devant elle, tous ces étages à monter, la peur au ventre.

On pourrait ici se rencontrer, parler, rire. C’est le vide, c’est sale, c’est pas humain.
C’est un immeuble des quartiers nord de Marseille.

proposition n° 21

prendre une feuille A4 dans la corbeille à papiers, qui a déjà servie, faut protéger la planète... faire le trou avec le pouce... ça résiste... c’est parti, observer par le petit bout de la lunette... réflexe : regarder l’heure, en bas, à droite de l’écran, il est 16 h 04, tout proche, un carnet d’Unicef, l’espoir est là, c’est écrit sur la couverture, alors, espérons, en quoi ?, coup d’œil vers le velux, beau soleil sur la forêt proche qui s’ébroue après la pluie, vers la cage d’escalier et là un tout petit morceau d’un tableau, les rues de Prague, du rouge, les toits, filer vers la gauche de la table... je vois quelques moutons qui se pressent sur la boite où s’accumulent les cartouches usées, à jeter, au tri sélectif, attention à la planète, à côté, deux photos des moments heureux, mon frère, Clo, moi, rieurs, eux deux là dans le souvenir, bien mis en valeur par la fente, à leurs pieds deux petites pierres ramassées au hasard des ballades, une trop jolie en forme de poulaine - moyenâgeuse, quoi - trouvée près d’un torrent, l’autre, petit bloc noir, compact, vient de loin, d’où ? et le crayon, et le taille-crayon rigolo rose pétard, et sur le carnet pour les notes apparaît une demi-silhouette qui porte un énorme chardon, et en dessous se devine le cahier rouge, bien visible l’étiquette et son annotation : F. Bon, cahier de travail estival, quoi d’autre, l’étui à lunettes, des couleurs verticales, celles des stylos feutres, et toute mignonne, la petite paysanne qui orne le coupe-papier, cadeau de ma petite-fille de retour de Thaïlande, près d’elle, le capitaine Haddock peint sur un verre de moutarde, je devine une partie du titre d’un article du Dauphiné : glissement de terrain au Pas de l’Ours - la montagne avance dans le Queyras et détruit sur son passage les prés, la route - rien que le titre et un désastre pour le pays, et à côté je reconnais mon appareil photo, alors je m’arrête, et tiens, je vais tout de suite me lancer dans l’oloé et l’envoyer.

Il est 16 h 30.

proposition n° 22

La cuisine, c’est la pièce vivante de l’appartement. Au 3ème étage du petit immeuble, sa fenêtre donne sur les toits de la maison d’en face, sur le ciel bleu. Les volets sont souvent croisés l’été pour garder un rien de la fraîcheur nocturne. Elle est blanche, elle est jaune, avec des touches de bleu, comme le ciel. Peinture jaune vif aux murs, laque scintillante, champ de boutons d’or. Rideaux de coton blanc de la fenêtre, napperons de dentelles protégeant les étagères chargées de casseroles de cuivre et d’une série de pots en faïence, farine, sucre, sel, café, thé, poivre, décorés d’une rose bordeaux aux feuilles bleues. Une boite de tôle émaillée à carreaux bleus pour les allumettes. Un moulin à café à carreaux bleus – lustucru - accroché au mur. La cafetière attend sur la gazinière. La table a un plateau comme les cases d’un jeu de dames, mais les carreaux sont de céramique jaune et blanche. Sur la table, un cendrier Ricard jaune vif et une pipe, un journal déployé et des épluchures de patates, un cahier d’écolier, un porte-plume. Autour d’elle, trois chaises paillées, une chaise haute et la girafe Sophie. Il faut tirer doucement la chaise pour ne pas déranger la voisine du dessous, vieille et fatiguée. Dans un coin une glacière pleine de pains de glace, dans l’autre un garde-manger grillagé. Bourdonnements des mouches et de la lessiveuse à champignon. Claquement du linge étendu à la fenêtre. Rires d’enfants dans la rue. Gazouillis d’hirondelles. Sifflement du mistral.

proposition n° 23

Le Pharo, son parc... Allongés dans l’herbe des amoureux, autour du monument aux marins perdus en mer la course des enfants, leurs rires, des japonais en groupe compact, des rafales de photos, une jeune femme voilée. Le vent est léger.
Le Vieux-Port, flaque blanche et bleue... Forêt des mats des voiliers, leurs voiles déployées, dans leur sillon une traînée d’écume, va et vient incessant dans le goulet du port des bateaux en partance vers les îles du Frioul, au delà la masse grisée des immeubles coupée par la trouée de la Canebière qui file vers les Réformés.

De l’autre côté de la passe, les tours, l’une carrée, l’autre ronde, du fort Saint-Jean, murailles roses dorées par le soleil, pêcheurs installés sur les pierres plates, jeunes qui plongent du haut des quais, leurs hurlements de joie.

Plus loin, les dentelles de béton du Mucem, moucharabiehs de l’ailleurs, jeux d’ombres et de lumières, passerelles hardies fendant l’espace, chenilles processionnaires des touristes. Et la mer bleu outremer, argentée quand souffle le vent. Des vagues paresseuses lèchent les bâtiments.

Plus loin encore, le port marchand, ses darses vides. Les grues de la grande digue, sentinelles au garde à vous, surveillant les ferries en partance vers la Corse, l’Algérie, la Tunisie. Momifiées, immobiles, immobilisées, on dirait de loin de gigantesques insectes carnivores aux mandibules d’acier, désireux de raconter l’activité du port d’autrefois, quand Marseille était la porte vers l’Orient, quand le port vibrait d’une vraie vie.

Le long des quais de la gare maritime, jaillissements en silhouettes monstrueuses des méga-paquebots de croisière, de gigantesques sabots allant jusqu’à vingt étages, avalant des milliers de personnes, les recrachant pour des escales trop courtes, leur faisant croire que la récréation à bord c’est le voyage... polluant l’air de Marseille.

Bien loin, dans la brume de chaleur, voilées, les collines de l’Estaque, son anse douce. Invisibles au regard, mais présents dans le souvenir, sous ses platanes les doigts poisseux autour des chichi frégi chauds et dorés, les baignades dans ses calanques, Niolon niché dans la pinède, les oursinades à Carry.

Et en fond de scène, l’infini de la mer, sa magie, l’appel du large. La ligne d’horizon n’existe plus, mer et ciel ne font qu’un. Les mouettes s’élancent dans l’espace.

proposition n° 24

Travelling sur une crique protégée par une butte, cernée de pentes douces, d’une plage de sable fin et plus loin des marais, panaches des roseaux... Le grec Protis venant de Phocée arrive en bateau dans la calanque du Lacydon, il aperçoit Gyptis, c’est la naissance d’un grand amour, la naissance de Massilia... il y a 2 600 ans.

La scène pour toi est d’une grande netteté, éclatante de lumière, on pourrait croire que tu étais présente lors de cette rencontre et des cérémonies qui ont suivi pour fêter les noces des deux amants.

La suivante est brouillée, noyée dans la grisaille froide de février 44. Tu ne sais trop de quoi il retourne, tu serres très fort les mains de tes parents, tu es apeurée, il fait sombre, triste, tu serais venue là avec eux qui voulaient voir une dernière fois le pont transbordeur, il va être dynamité par les Allemands, tu crois te souvenir de cette chose immense et noire toute de poutrelles et de filins qui rejoint les deux quais du Vieux-Port, et du côté du Panier se dressent les décombres du quartier qu’ils ont détruit. En toi résonnent des bruits de bottes.

Tu as grandi. Ton grand plaisir c’est de traverser le Vieux-Port en ferry-boat. Tu crois te rappeler que ce bateau s’appelait César et qu’il était capricieux, pas très stable, bruyant. Pour toi c’est le lien entre le quai de Rive-Neuve et le quai de la Mairie. Tu rends visite à une tante qui vient d’emménager dans un des immeubles construits par Pouillon sur les décombres des vieux quartiers. Plus de grisaille, grand soleil sur les façades modernes et toi hardie navigatrice.

Tu marches dans les pas de la jeune femme que tu as été ; tu marches en direction du palais du Pharo. C’est en février, mais un février de grand soleil et de joie, tu es enceinte jusqu’aux yeux, tu en es fière. Près de toi, ton homme. Tu t’étonnes, tu perds les eaux, le petit veut pointer son bout de nez, tu t’affoles, peut-être ? Tu ne t’en souviens pas ; ce que tu sais, c’est que ça a été un garçon, superbe !

Ça s’est passé juste devant la criée aux poissons : ils s’y vendaient en gros, à la criée, tôt le matin... Les bateaux des pêcheurs étaient amarrés le long du quai. En plein centre ville, on entendait les voix haut perchées des poissonnières, ça sentait la marée.
Des années plus tard, tu te hâtes en direction de cette criée qui est devenue un théâtre, tu te souviens des pièces proposées par Marcel Maréchal, c’est peut-être dans cette salle que tu as vu « En attendant Godot » et que tu as eu une méchante discussion avec ton mari... il était furibard, quelle absurdité, quelle connerie, tu m’as fait perdre une soirée... Ce n’est plus l’harmonie, le petit a grandi, les parents sont acerbes. Rupture.
Un grand saut dans le temps. Violence encore. Juin 2016. Tu sors d’un resto de la place aux Huiles pour entrer dans un nuage de gaz lacrymogène. C’est la folie, des cris, des bagarres, des chaises et des cannettes de bière qui volent, dans les petites rues et sur les quais du port, les Hooligans anglais et russes chargent, ils en veulent, c’est la fête du sport ! Et la charge des policiers, et merde tes yeux qui piquent, ton recul dans l’abri du restaurant. Tu pleures sur la connerie des hommes.

À nouveau la Criée, mai 2017, les rencontres littéraires autour de Oh, les beaux jours : tu es descendue à Marseille pour l’entendre, lui, Russel Banks, dont les livres parlent de violence de classe, de racisme, de la difficulté de vivre, te parlent. Tu lui donnes à dédicacer Patten à Patten et, dans ton anglais hésitant, tu lui offres le roman collectif écrit par les participants de l’atelier d’écriture que tu animes à Guillestre « Ceux de Patten ». Tu vois son étonnement, son regard, son sourire, chaleureux, tu es comme une enfant émerveillée ou une jeune femme amoureuse ! A ton âge !

Dernière étape de ton voyage autour du Vieux-Port, ce lieu magique bouillonnant d’eau, de vagues, de cris de mouettes, de rires, de crissements de haubans, de vrombissements de moteurs, ouvert sur le ciel, sur la ville, sur le vent du large : une halte au pied de la Canebière, quai de la Fraternité, sous l’ombrière, ce parasol gigantesque d’inox poli, ce miroir qui te fait regarder vers le plafond, admirer les autres là en haut, vus d’en bas, dans des reflets de mer et de bateaux à l’envers, dans ce lieu paisible, de rencontre, de fraternité, oui, c’est cela, de fraternité.

Et que peux-tu espérer d’autre pour Marseille en son avenir ? qu’elle soit une ville fraternelle.

proposition n° 25

Le corps de la ville et la ville et mon corps en elle. Le cœur de la ville son Vieux-Port. « Tu marches dans les pas de la jeune femme que tu as été... ». Voilà qui est bien tourné. Je quitte le tu pour passer au je. Mes pas alourdis par le temps qui a passé ne sont plus les pas légers de cette jeune femme. Si je regarde dans la glace mon visage ridé je le reconnais dans mon aujourd’hui mais n’apparaîtra pas celui de la jeune femme qui avait visage lisse et pas légers. Elle est comme une inconnue. Une étrangère dans mon passé perdue. Comment l’écrire cette avancée dans l’insupportable du vieillir. L’effacer, le taire, faire comme si j’étais la même ou l’écrire pour y consentir. Et inventer celle d’autrefois. Ce sont les mots qui racontent ce qu’ils devinent d’un passé loin du temps de mon écriture. Ils font silence souvent sur l’impossible à dire. De même, pour Marseille et son « Vieux-Port, ce lieu magique bouillonnant d’eau, de vagues, de cris de mouettes, de rires, de crissements de haubans, de vrombissements de moteurs, ouvert sur le ciel, sur la ville, sur le vent du large ». Voilà qui est bien tourné. Reconnaître que le Marseille où je marche aujourd’hui dans des visites rapides n’est plus la ville où je suis née et où j’ai vécu. Reconnaître que vivant en elle je lui portais une attention distraite. J’y menais ma vie entre hauts et bas trop pressée pour m’arrêter. Avec le temps, nous nous sommes éloignées l’une de l’autre. Avec le temps Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage Et l’on oublie la voix Le cœur quand ça bat plus C’est pas la peine d’aller chercher plus loin Faut laisser faire, c’est très bien. Souvenir inoubliable de la voix de Léo Ferré. Elle me prend aux tripes en six rencontres au théâtre Toursky. Et en écoutant ses disques dans les moments de nostalgie. Avec lui, chanter La Marseillaise. Et adresser à la ville un hymne de retrouvailles. Célébrer sa beauté et sa laideur. Sa permanence et son changement. Faire advenir les souvenirs heureux et les blessures. Ô Marseille on dirait que ta voix a changé on dirait que la mer a pleuré on dirait que le vent t’a vaincue. Espérer pour elle dans l’avenir qu’elle soit une ville fraternelle.

proposition n° 26

1986, Douala, c’est le petit matin, l’air est humide, la chaleur m’enveloppe, elle monte du sol, elle descend du ciel. Les chaussées sont des flaques de lumière, au loin le fleuve Wouri miroite au soleil. Le vacarme de la rue est intense. De grands buildings modernes se dressent le long des artères, restaurants, banques, magasins de luxe, bureaux... Ce n’est plus la France, ce n’est pas encore l’Afrique telle que je l’imaginais.
Je marche, en parfaite touriste, curieuse. La circulation devient anarchique, bloquée à un grand carrefour par un camion renversé. Les feux de signalisation sont en panne, fusent invectives et klaxons rageurs. Des ouvriers, leurs outils à leurs pieds, attendent un travail improbable.

Plus loin, je traverse un marché. Des gens assis à même le sol proposent des babioles, des bassines rouillées, des trousseaux de clés, des maïs grillés sur de petits barbecues, des beignets de poissons, de farine. De jeunes garçons vendent des cigarettes au détail, une, deux, et aussi des morceaux de sucre ou des bonbons. Une petite vieille des chaussures éculées. Des boui-boui, s’échappe une musique délirante. La foule est compacte. Je dois la fendre pour avancer, j’hésite, je suis perdue. Dans ce monde noir, ma peau blanche fait tâche, je me reconnais rose, suante, autre, objet de curiosité.
Cherchant un abri, je m’engouffre dans une ruelle. Les maisons se sont resserrées les unes contre les autres, m’enserrent. Des maisons ? Je traverse une ville faite de maisons croulantes en tôles récupérées, en carton, maisons quasiment de papier, échoppes de bois enchevêtrées. Des tas de sable obstruent le passage. Des chemins de terre zigzaguent, deviennent rigoles entraînant les détritus et les eaux usées. Dans une flaque croupie, pieds nus, des enfants jouent et me sourient. Une vieille carcasse de voiture est prise d’assaut par des gamins. Un homme pousse son bétail, quelques chèvres maigres. Des poules fouillent le sol. Des chiens efflanqués rôdent. En moi, je sens monter l’angoisse, le désarroi devant cette misère. Devant ce puits où des fillettes tirent l’eau et les latrines installées tout à côté. Et plus loin, les robinets à sec, et ce ruisseau qui est devenu égout, poubelle à ciel ouvert, les ordures ménagères flottent, les moustiques, les insectes pullulent. Devant ces hommes couchés à même la terre rouge, abandonnés, ils dorment. Une ville en partie faite d’abris de fortune, qui devaient être provisoires, le temps de s’installer, de passer de la vie de la campagne à celle de la grande ville, et qui ont duré, dureront encore longtemps. Dans la ville, un monde de miséreux, de laissés pour compte. Je n’ai plus qu’un désir, fuir ce lieu de malheur, retrouver la ville moderne, je cours dans les ruelles, il me semble tourner en rond sous le regard étonné ou indifférent des habitants. Je me sauve, j’ai peur de rester prisonnière dans un taudis. J’ai honte d’être la blanche proprette, la touriste avide de sensations, la voyeuse de la misère de l’autre. Je fuis.

Enfin, une vraie rue, des voitures, une averse de pluie. Je m’engouffre dans un taxi jaune. Enfin, l’hôtel, ambiance ouatée, personnel nonchalant et souriant, clim, luxe et volupté. Sentiment de honte, d’impuissance. Haine de cette ville inconnue qui m’a lancé en pleine gueule sa richesse insolente, sa misère criante, qui s’est définie ainsi, la ville de la réussite et du désastre. Où j’aurais pu me perdre ? Non, où j’ai eu peur de me perdre. C’est ça une ville ? Un lieu où s’inscrit un destin ? Et où la pauvreté est vertu ? Dieu ou Allah ne préfère-t-il pas les pauvres aux riches ? Le riche ne laisse-t-il pas quelques miettes aux pauvres pour laver sa conscience ?

Je fuis.

proposition n° 27

Ceux des Hautes-Alpes disent « descendre à Marseille » ; comme à regret, ils quittent la montagne, plein sud glissent vers la mer.

Lorsque le T.E.R. débouche des collines et domine l’Estaque, la rade, je me colle à la fenêtre, je suis arrivée, je suis chez moi. Chez moi encore à l’arrivée dans la gare Saint-Charles. Encore que... Une grande allée centrale. Lumineuse. Des arbres factices. Pas de chants de cigales dans ces pins morts. Une envolée de notes claires. Un piano droit, noir ébène. Cohue. Les voyageurs courent, guettent, attendent, leurs valises sur roulettes les suivent comme des petits chiens. Consignes lancées par les hauts parleurs. Conseils de prudence. Brouhaha de voix, exclamations en multiples langues. Des militaires, cinq, jamais loin les uns des autres, armes au poing. Ça rassure. La gare a changé, je ne reconnais pas celle d’autrefois.

Je me précipite vers l’extérieur. C’est l’esplanade et la ville qui s’offre blanche et dorée, qui s’étale entre les collines, qui file vers la mer. C’est Marseille qui m’émerveille, on la dirait immuable, elle est changeante, on la croirait sage, elle est folle, elle est celle que j’ai fui, que je retrouve avec joie infinie. Elle, que je veux chanter avec Supervielle ; me revient en mémoire un de ses poèmes :

Marseille, écoute-moi, je t’en prie, sois attentive,
je voudrais te prendre dans un coin, te parler avec douceur,
reste donc un peu tranquille que nous nous regardions un peu
ô toi toujours en partance
et qui ne peux t’en aller,
à cause de toutes ces ancres qui te mordillent sous la mer.

Marseille, tu ne peux t’en aller, tu es face à moi, la même, différente, et je suis de retour, j’ai voulu, j’ai cru t’oublier. Dans nos retrouvailles, une certitude : tu m’habites. Ici, je suis née, j’ai vécu ici longtemps, j’ai connu mes joies d’enfant ; tiens, par exemple, quand nous grimpions en cachette sur le toit de la maison de ma meilleure amie, que nous t’avions déployée à nos pieds et que nous crions notre joie de faire corps avec toi, que tu sois notre avenir. Notre conquête. Je vis depuis vingt ans loin de toi, dans le calme de la montagne, dans sa neige et ses mélèzes dorés, une autre vie, choisie. Je suis d’ici ? Je suis d’ailleurs ? Te retrouvant, étincelante, pensant aux Hautes-Alpes, paisibles, je le sais, je suis de toi et je suis d’elles, faite.

Je pars à ta rencontre. Devant moi, l’escalier monumental. Le dévaler entre ses pylônes qui me parlent d’Orient, ses statues qui chantent l’Afrique et l’Asie, le soleil et la mer, rejoindre la Canebière, la Plaine. Reste tranquille, je te parlerai avec douceur.

proposition n° 28

« Station Palais Longchamp ». Brève attente. Le tram, bleu et blanc, aux couleurs de la ville, s’approche tel un navire qui glisserait silencieux dans l’espoir de la mer. Je m’installe dans le bleu de son intérieur et la fraîcheur de ses persiennes. Un coup d’œil rapide au Château d’eau, à ses statues, ses fontaines, celles d’autrefois — enfant, le plaisir de rendre visite à l’éléphante Poupoule dans sa cage du zoo. Impression de glisser le long du boulevard, pareil, différent, devenu en son centre le domaine des rails. Quelques vélos. Je regarde défiler les maisons bourgeoises sans vraiment les voir, j’imagine la vie nouvelle du quartier qui s’embourgeoise, non, il l’a toujours été, bourgeois, mais d’autre manière aujourd’hui. Des poubelles débordantes sur le trottoir et des tags sur une façade, série de mitraillettes, noires, menaçantes. Mes yeux piquent, se ferment, le monde devient flou. Entre les cimes des arbres, du bleu, des nuages, brouillés. « Le Chapitre » : -– autrefois le départ du tram 31 vers la campagne, ouvert à tous les vents, des grappes d’hommes agglutinés à ses plateformes, le receveur qui criait : « poussez vers l’avant. -– « Réformés-Canebière » : circulation automobile réduite, des arbres, des tables de bistrot sous les micocouliers – disparus les platanes ? Lieux de rencontre ? Qu’est devenue la Canebière ? Domestiquée. Avec ses voies de circulation plantées d’arbustes, ses immeubles ravalés, ses cinémas disparus – celui-là tout en bas face à la Bourse où mon père me menait voir des films de cape et d’épée, le corsaire rouge et aussi Laurel et Hardy. — Des piétons qui déambulent. Des touristes debout sur des segways. Modernité. Des voitures de police. Sécurité. Dans le tram, une conversation animée autour d’un article du Canard enchaîné : « les poissonniers qui vendent leur marchandise sur le Vieux-Port ont l’obligation d’afficher le nom scientifique des poissons en latin. » C’est une galéjade, s’écrie un vieil homme. « Cours Belsunce » : je quitte le tram, je continue à pied, je file vers les étals des marchandes, je veux vérifier si maquereau est bien nommé scomber scombrus.

proposition n° 29

Ouvrez les yeux, regardez, ne regardez plus... Rompez avec les habitudes. Les rues que vous arpentez chaque jour, les magasins dans lesquels vous entrez sans plus y faire attention, les trajets que vous accomplissez sans réfléchir : voyez tout cela d’un œil neuf. Laissez-vous gagner par le " sentiment du merveilleux quotidien ". Telle est la ligne de conduite de ce " paysan de Paris " (admirez l’oxymore !) que les enseignes des boutiques étonnent, que les devantures ravissent et que les lacis des Buttes-Chaumont dépaysent. Soyez éveillé : rêvez...

Elle a marché autour du Vieux-Port ; en elle grandit le désir de retrouver Malmousque, flâner dans ce quartier où elle a connu de belles années et de grandes amitiés. Un bus l’y conduit. Elle s’engage dans la rue principale, s’égare dans les ruelles, voit d’un œil neuf la calanque. Elle s’étonne, des cabanons ont été démolis, de petits immeubles rupins les ont remplacés, le petit port est domestiqué. Elle est face à la réalité d’aujourd’hui, le lieu a changé, différent de ce qu’elle en savait, elle cherche des traces du passé, elles ont été effacées. Le merveilleux a disparu, pour faire place à la propreté, à des murs qui cachent les jardins minuscules et les maisons ravalées, à des jardinières fleuries sur la petite place qui maintenant a un nom, à un café rutilant. Elle interroge le bistrotier : « Vous connaissez Paula ? Elle habite près de la batterie des Lions. » L’homme ne peut lui répondre : il est ici depuis peu. « Et puis, vous savez, ma clientèle est faite de touristes curieux de pittoresque. Les vieux habitants boudent mon établissement, trop moderne. » Oui, pittoresque bien léché, aseptisé !
Là, miracle, passe Paulo et son immuable short déchiré qui fait tâche dans le décor. Paulo, toujours svelte, un rien voûté, même sourire lumineux. Ce sont des embrassades sans fin.
- – Toi, ici ?
- – Toi, toujours là ! Tu pêches toujours ?

Questions, réponses fusent. Souvenirs, nostalgiques souvent.
–- Paula, ah, Paula ! Elle a quitté Malmousque, depuis que le quartier a été ravalé, elle supportait plus d’avoir l’étiquette de la pute, les nouveaux venus — des bobos — l’appelaient ainsi. S’est retirée à la campagne chez sa sœur, celle-là une vraie grenouille de bénitier, elle s’en fout, Paula, elle a le vivre et le couvert assurés, ça vaut bien quelques prières ! Moi, je la regrette, je vais la voir de temps en temps, en tout bien, tout honneur, fini les parties de jambes en l’air, la Paula elle est clouée sur un fauteuil roulant, elle était bonne pour la bagatelle, et bonne tout simplement, attentive aux autres, on l’aimait dans le quartier, même les bigotes lui parlaient, enfin la suppliaient de prier Dieu pour le salut de son âme !

Tout ça, du passé, ça n’appartient plus au présent. Des rues peuplées de fantômes. Des bulldozers en action. Un désert.
— Oui, un désert, comme la mer qui se vide de ses poissons, comme le quartier qui se vide de ses vieux habitants. Oui, bientôt, je vendrai le pointu, le cabanon, à un bon prix, ça spécule ferme ici. Je chercherai un coin tranquille.
— Reste le bleu, présent partout ici, le bleu de la mer et celui du ciel confondus, des volets entrebâillés, des fleurs du plumbago, de tes yeux, Paulo. Et Marseille, bleue et blanche sous le soleil. Fascinante.

proposition n° 30
Que deviennent les choses après l’adieu ?
Elles deviennent le temps qui passe.
Vie secrète, Pascal Quignard.

Il y a dix ans, sa mère est morte. L’année suivante, son père a organisé une réunion pour honorer la disparue et convié famille et amis à une messe en l’église de Sainte-Marthe. Depuis, chaque année, la même cérémonie et lui abîmé dans sa tristesse.
Et elle, la première fois, folle de rage. Le prêtre, en chaire, s’était déchaîné, glorifiant avec emphase les qualités chrétiennes de la défunte. Joséphine, épouse aimante -– Joséphine, fille respectueuse –- Joséphine, mère attentive -– Joséphine, Joséphine, Joséphine... Sa mère se prénommait Lucienne, n’était pas une pratiquante assidue, et certainement pas une mère attentive mais mère lointaine. Il ne savait rien d’elle, incapable de lui donner le prénom qui lui revenait. Elle l’avait vivement tancé en fin de cérémonie, vieux con, « ma mère s’appelait Lucienne. »

L’année suivante, il avait fait gaffe et orné l’autel des fleurs blanches qu’elle aimait. Des lys, avait exigé le père. Chaque année, elle portait un tailleur noir sur un chemisier de soie grège, strict, sévère. Parfois, elle se demandait si cette cérémonie n’était pas pour le père un prétexte pour l’obliger à quitter son village et lui rendre visite. Sur le parvis, le père saluait les participants, notant mentalement les absents. Il s’appuyait sur elle, géant brisé, ou la retenait, dans un désir d’aide ou de possession, elle ne savait qu’en penser. Elle, près de lui, comme absente, son regard parfois dirigé vers la mer au loin, veillant à son confort : « ton manteau, ton écharpe, tes gants ». Les mêmes mots, toujours. Le vide. C’était sous le ciel maussade de novembre, dans le bruit des feuilles mortes écrasées sous leurs pas dans l’aller vers le cimetière. Puis la halte devant la tombe. Des gerbes de fleurs déposées. Le silence, chape de plomb. Le murmure d’aurevoirs discrets à ceux qu’on ne reverrait plus d’une année. Jusqu’à la prochaine rencontre dans l’église glacée, devant le tombeau de cette femme qui peu à peu quittait leur mémoire, rejoignait le domaine des morts en dépit de l’obstination du père à la vouloir présente encore parmi eux. Au fil du temps, de moins en moins de participants.

Aujourd’hui, ils sont réunis, en plein été, c’est l’enterrement du père. Le prêtre a certifié qu’il rejoignait l’épouse aimée au royaume de Dieu. Elle, elle savait qu’il n’en était rien, que le néant les avait happés. Comme elle bientôt... Elle se réjouissait, avec la mort du père, plus question de rituel. Elle ne mettrait plus les pieds dans cette église. Peut-être viendrait-elle parfois déposer des fleurs sur leur tombe. Peut-être.

proposition n° 31

Cérémonie funèbre : crémation de Maurice, son oncle. En sourdine, les chansons de Brassens qu’il aimait. Recueillement autour du cercueil. Condoléances du professionnel. Quelques mots des présents sur le défunt, leur tristesse. Des larmes. Des fleurs. Sa tante, Aimée, presque souriante, hôtesse attentive. Près d’elle, ses fils, mutiques. L’aîné récupérera l’urne. Elle pense à lui : il avait une belle voix de baryton. Il lui a fait découvrir, ado, les opéras d’Othello de Verdi à la Bohème de Puccini. C’étaient leurs sorties à eux deux, souvent au poulailler de l’Opéra de Marseille, sa main dans la sienne.

Coup de téléphone d’Aimée : lui demandant si Maurice peut être enterré dans le caveau familial de Sainte-Marthe. Elle s’étonne : Maurice n’a-t-il pas demandé que ses cendres soient dispersées dans le Queyras ?

Embarras d’Aimée. Ses deux fils ne supportent pas l’idée que leur père n’ait pas une sépulture chrétienne dans un cimetière. Alors, la mère et les enfants se sont réunis. Ils ont fait trois petits tas de ses cendres, un pour chacun. Les garçons mettront dans le tombeau ce qui leur revient. Les deux tiers de Maurice rejoindront les ancêtres ad vitam æternam. Aimée, elle, selon sa promesse, ira aux beaux jours répandre le dernier tiers dans ce coin du Queyras où ils se sont rencontrés, il y a quarante ans.

Elle imagine la scène, le mari/père divisé en trois, pesé peut-être pour plus de justice dans le partage… imagine les précautions prises pour ne pas en perdre une miette… imagine la délicate opération… sur la table de cuisine où autrefois, sa grand-mère la faisait jouer, lui offrait crêpes et îles flottantes !

Elle donne son accord à cette femme qui est foldingue — ça elle le savait — les 2/3 de son oncle rejoindront ses parents, sa mère aura près d’elle les 2/3 de son frère ! Elle raccroche abruptement. Elle en rit, elle en crie de rage.

OK, elle se souvient avoir lu dans un sondage Ipsos que 51% des Français disent préférer, pour eux-mêmes, la crémation à l’inhumation. Elle peut comprendre. Mais bon dieu, les dérives, celle-là dans sa famille, ce manque de respect, jouer avec ses cendres... c’est son oncle qui est ainsi écartelé.

Elle a besoin de savoir comment s’organise la mort aujourd’hui. Sur Google elle trouve la loi du 19 décembre 2008 et cet article :

« Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes décédées, y compris les cendres de celles dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être traités avec respect, dignité et décence  ».

Maurice méritait respect, dignité, décence. Elle pleure, sur sa mort, sur la bêtise humaine.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 15 août 2018.
Cette page a reçu 324 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).