Christiane Deligny | Marseille, de passage

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Elle est de passage à Marseille, entre deux trains, trois heures d’attente à tromper, et soudain l’envie lui vient de retrouver l’autrefois, celui de sa jeunesse. Elle descend en courant les escaliers de la gare, en courant suit le Boulevard qui coupe la Canebière. Elle grimpe la rue raide qui débouche sur la Plaine. La Plaine, celle du jadis, des jeux d’enfants. Toute petite elle faisait le tour de la place dans une carriole traînée par des ânes. La carriole a disparu, disparue aussi la cahute où sa mère louait pour elle un vélo ou une patinette, elle s’imaginait intrépide...

Les voitures ont envahi l’esplanade, devant elle s’étale un immense parking. Sale, triste, bruyant. Cerné par la circulation, un espace libre est resté, avec des bacs à sable où jouent des enfants, les mères se lamentent, les chiens viennent chier là, des chiens accompagnés par leurs maîtres goguenards. Au centre de la place les mêmes (les mêmes vraiment ?) magnolias aux feuilles vernissées protègent des bancs, une fontaine Wallace. Elle est pleine de joie de la retrouver ; elle aimait regarder les quatre cariatides. Sa mère toujours insistait : dis-le, cariatide, cariatide, c’était difficile. Sa mère lui avait raconté leur histoire, elle l’a oubliée. Elle se souvient : elle se hissait sur la pointe des pieds pour attraper le gobelet de fer qui lui permettait de se désaltérer, l’eau coulait en mince filet, si fraîche. L’eau ne coule plus, le gobelet a disparu.

Et la Plaine aujourd’hui s’appelle place Jean-Jaurès.

proposition n° 2

La place est un carré parfait encerclé par des contre-allées. De chaque côté de celles-ci, des platanes immenses enserrent de larges chemins piétonniers. Au printemps les arbres lancent dans l’air des poils, des plumets, des pollens qui forment des petits tas dans les caniveaux. Ils dérangent les passants qui reniflent, se mouchent, se hâtent. Les rues encombrées de voitures se glissent entre les platanes extérieurs et les immeubles. Des classiques marseillais aux portes imposantes pour l’étroitesse des maisons. Elles ont trois fenêtres de façade qui, au rez-de-chaussée, sont protégées par des barreaux.

Dans un angle de la place, une baraque se dresse, entourée d’enfants impatients et de mères souvent excédées. Son étal est magique ; comme la fée des contes, il propose aux gourmands des pommes d’amour, piquées dans un bâtonnet de bois, dégoulinantes de sucre, d’un rouge brillant attirant. Le forain appelle les enfants, venez goûter mes chichis frégis. Des beignets dorés, huileux qui sentent bon la fleur d’oranger. De longues spirales. Il les arrose de sucre, les tend enveloppées dans des feuilles de papier blanc.

É un peccato, murmure une vieille grand-mère toute de noir vêtue.

proposition n° 3

Au risque de me faire écraser – les conducteurs marseillais se prennent pour des Fangio au volant de leurs guimbardes ou de leurs 4X4 – à reculons je traverse la rue qui longe la place côté nord et me plante pour l’avoir toute entière sous mon regard.

Qui glisse vers la gauche : la pâtisserie renommée du quartier a été remplacée par un club vidéo... Je me serais bien offert un de ses Paris Brest fameux, j’aurais aimé retrouver sa forme rigolote en roue de vélo, miam, enfouir mon nez dans la crème pralinée, croquer les amandes effilées, un rêve...

Je ne veux pas me retourner, peur d’être déçue, ne pas retrouver mes repères. Oui, je crois sentir l’odeur du pain du boulanger d’autrefois, celui qui parfois me glissait dans la main un réglisse en me disant : t’es une brave petiote. Je le croquais vite, ma mère disait que ça me salissait les dents.

J’ai peur de me retourner, je verrais la rue toute proche où nous habitions, une rue sombre aux maisons trop hautes qui cachaient le soleil, une rue que je descendais quand j’étais seule toujours en courant. J’avais peur. Une fin d’après midi d’hiver, je m’étais retrouvée face à un homme qui avait ouvert son manteau pour me montrer ce que j’appelais alors un zizi, et pouah, je n’avais pas aimé du tout ce spectacle, et le rire idiot de l’homme, et ma fuite rapide, et mon impossibilité à le raconter à ma mère.
Cette rue que je pourrais reconquérir si je m’avançais vers elle.

Son nom était si drôle : elle s’appelait rue du Loisir. Et mon père toujours disait : moi, je vais au charbon.

proposition n° 4

Je me retourne. Devant moi s’ouvre la rue Saint-Savournin. Cette rue, je l’ai arpentée si souvent. Claire et droite, elle s’étire au haut d’une colline, de chaque côté dévalent des rues vers d’autres quartiers. Je l’ai dit, à gauche elle me conduit vers la rue de l’enfance qui s’enfonce dans l’ombre (celle de la rue ? de l’enfance ?) vers le sombre de la maison familiale.

Elle se déroule baignée de soleil. Voici la maison d’Annie, ma grande amie de jeunesse. Je me souviens : ses parents lui avaient donné comme salle de jeux une chambre de bonne et du balcon nous grimpions sur le toit. Marseille était à nos pieds, blanche et rose elle courait vers le Vieux-Port et la mer ; nous étions reines de l’espace. Au dessus de nous les mouettes criaient.

Un peu plus loin, trois marches conduisent à une demeure prétentieuse. Je passais très vite de peur d’être happée par une camarade de classe que je détestais. Je me souviens, elle était négligée, elle sentait mauvais, méchante, une teigne.

En face s’ouvre le portail du patronage. Une grande cour, des jeux, des prières devant la statue de la Vierge, des fanions flottent, des sermons. Non, rien ne me reste de ces après-midi, l’idée peut-être d’y avoir été obligée ? Jouer au ballon prisonnier n’était pas ma tasse de thé !

Cette rue est alors l’épine dorsale de ma vie. Elle me pousse vers l’échoppe d’horlogerie de mon grand-père où je m’amusais, vers le pensionnat où je m’ennuyais, mais surtout en son extrémité elle débouche sur le Chapitre et le terminus du tram 31, celui qui m’emmène vers la maison grand-maternelle. C’était un lent voyage, me brinquebalant dans les rues de la ville et soudain s’ouvrant sur des jardins, des prés, des vaches, de vrais arbres. Et enfin Sainte-Marthe autour de son église.

Je veux garder le souvenir de ce vide entre la ville et le village. Je ne prendrais pas le bus 31. La ville a conquis tout l’espace. Monotone, du cœur de Marseille elle a pris d’assaut les collines de l’enfance qui sentaient bon le thym et la lavande. Les barres d’immeubles ont poussé dans le désordre. La campagne a été vaincue.

proposition n° 5

Les jours de marché, La Plaine chante. Les feuilles de platanes bruissent au vent léger, les pigeons roucoulent, l’eau dans les caniveaux court à grand bruit (j’aimerai tant retirer mes sandale, y courir pieds nus). C’est l’été qui explose. Les forains interpellent les passants.

Je me souviens des amoncellements de culottes et des cris des mercières. « Allez, madame, ne la perdez plus votre culotte, achetez-la moi, ma belle élastique. » Je me souviens de la culotte fleurie que m’a achetée ma mère.

Je me souviens des tas de limaçons, parqués en pyramide à même le sol et le chant des paysannes : « A l’aigue au sau li limacoun, ne’n a dei gros e dei pitchun ! » Ils tentent de s’échapper, les voilà rattrapés d’une main leste, hop avec les autres !

Je me souviens des traces visqueuses qu’ils laissaient dans leur tentative de fuite.
Je me souviens du marchand de jujubes et du petit cornet de papier marron qui les contenait, de leur allure fripée, de leur goût de dattes.

Je me souviens de la cage pleine de poussins et d’un lapineau au museau frétillant.

Et de seaux où la morue dessalait dans l’eau.

Je me souviens de l’odeur du fenouil et du thym et de l’ail frais et des tomates fraîches cueillies.

Je me souviens des jupes virevoltantes des gitanes et du sourire de la petite marchande de fleurs.

Je quittais toujours de la même manière la Plaine et son marché. À cloche-pied, en sautant d’une dalle du trottoir à une autre. Je devais éviter les joints, les fissures, les craquelures... sinon gare...

proposition n° 6

La Plaine n’est pas une plaine. C’est un plateau. C’est le sommet d’une colline. Sous la colline, gronde le tram qui débouche du tunnel sur le boulevard Chave. C’est un immense plaisir de partir de la Canebière pour ce voyage dans le fond de la terre.

Le boulevard Chave file vers la Blancarde. Du côté Plaine, un grand cinéma (j’ai oublié son nom) présente les documentaires de « Connaissance du Monde », grandette, je suis de toutes les conférences. Plus bas, « Le Refuge » accueille les filles-mères, les filles-perdues. Ma mère fait broder par celles-ci mes initiales sur les draps de mon trousseau et les siennes sur les caleçons de mon père. Passe encore pour les draps et les noces à venir mais sur les caleçons : elle craignait qu’il les égare ?

Rue Jaubert : c’est là que je suis née. Ma mère parlait du martyre enduré. Monter et descendre les escaliers pour hâter ma venue. Et je n’étais qu’une fille !

Rue Saint-Savournin, au 34. un ascenseur poussif, un appartement sombre, le battement du métronome, des coups de baguette sur mes doigts. Et l’odeur de pisse des chats.

Une plaque de cuivre : Docteur Orsini, un bureau éclairé par des vitraux multicolores, des plantes vertes, ombres et lumière, et toujours la peur d’une piqûre. Si tu n’es pas sage, le docteur te fera une piqûre...

Rue Bernex : chaque matin, le spectacle de l’étal du poissonnier, et ce souvenir qui y est lié. Une rédaction : décrivez un étal... J’ai la meilleure note de la classe grâce aux girelles, rascasses, rougets, chapons, galinettes !

Boulevard de la Madeleine, derrière la vitrine, le sourire de ma grand-mère éclaire la ville.

proposition n° 7

Le boulevard Longchamp dessine la frontière de mon quartier. Je ne la franchis pas. Ce boulevard rejoint le haut de la Canetière aux Réformés, je le descends toujours sur le trottoir de gauche. Jamais le droit qui se trouve de l’autre côté, en territoire inconnu en quelque sorte.

Aujourd’hui je l’arpente, rive gauche. Des dizaines d’années plus tard, je cherche le lieu du drame. Ça s’est passé, je le sais, dans une maison bourgeoise dont la porte cochère ouvre sur une cour ombragée par un magnolia. C’est là qu’habitait Anne-Marie. C’est là que s’est tenue la fête pour son anniversaire. Je ne sais plus si j’y étais conviée ou si j’ai appris sa mort le vendredi matin en arrivant au pensionnat. Je voudrais retrouver le lieu pour libérer le souvenir. Mais non, les façades se ressemblent, figées, sans vie ; les portes sont closes, elles ne s’ouvriront pas pour moi.

À bien réfléchir, elle était en 6ème et moi en 8ème : je ne devais pas faire partie des invitées. Pourtant, dans ma tête, aujourd’hui encore, explose le fracas des vitres de la verrière qui cèdent sous le poids de la fillette qui s’y est aventurée. Je vois son corps qui chute, j’entends son hurlement et les cris de ses camarades. Les pleurs. Je devine la tâche claire de sa robe sur le dallage de la cour. Sinistre partie de cache-cache.
Le lendemain, dans la chapelle ornée de fleurs blanches, sœur Gabrielle a murmuré :
« Priez pour elle, qui s’est envolée vers le ciel, pour Anne-Marie, ange auprès de Dieu »
Elle s’est envolée ? Un ange vraiment ?

Elle s’est fracassée. C’est cette image qui me hante, celle d’un corps désarticulé.

Là j’ai rencontré pour la première fois la mort. Le vide. Ce vide m’habite.

proposition n° 8

À Marseille la pluie est rare. Elle surprend quand elle arrive.

Pluie espérée : on guette les nuages, vont-ils se décider à crever ? Ou poursuivre leur route ? Les étés torrides, on adresse au ciel des prières. La ville, épuisée de trop de chaleur, a besoin de l’eau du ciel ; la ville fait le gros dos, elle s’endort. On est dans l’attente.

Un orage parfois, éclairs, tonnerre. La ville vibre, électrique.

Pluie violente : en rideau opaque elle dérobe au regard les immeubles, elle gifle les façades des maisons, arrache aux arbres leurs feuilles, transforme les ruelles en torrents, déborde les caniveaux, entraîne en tourbillons les papiers gras, les mégots, les pelures d’orange. On dit : il pleut des cordes. On s’abrite sous des auvents, dans les boutiques. On pense que la mer doit être déchaînée et que les vagues montent à l’assaut de la Corniche. Au loin, les collines ont disparu.

Pluie douce, tiède, tendre au visage levé vers elle, lavé par elle. On aimerait la sentir ruisseler sur le corps nu, offert. Elle est amicale, bienfaisante pour les plantes et les hommes. Les enfants rient, sautent dans les flaques d’eau. Les mères les rappellent à l’ordre, sans succès. Sa musique sur le toit des maisons berce les rêves.

Pluie d’eau chargée de sable : on s’étonne des traînées ocres dessinées durant la nuit sur les chaussées, les terrasses, les voitures. On s’émerveille de ces noces de la pluie et du sable. On imagine ce voyage, on l’explique aux enfants : le sirocco a balayé le désert du Sahara, traversé la Méditerranée, visité Marseille, laissé sa marque. On pense que

Marseille est ouverte sur l’ailleurs.

Marseille qui se dit « Porte de l’Orient », de ces Sud qui manquent cruellement de pluie.



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1ère mise en ligne 12 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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