Will | L’homme qui chavire

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

L’escalier. On ne sait plus très bien, mais là, c’est gris. Et lumineux. Un gris clair, un gris de ciment. Noyé dans la lumière des cubes de verres. On l’emprunte tous les jours, plusieurs fois. Des dizaines, des centaines de fois. Sûrement des milliers. — Avec le temps, on ne compte plus. — Pour Will, la première fois, c’était lors de la visite du collège, avec ses camarades de primaires. Mais ce n’est pas cette fois-là qui compte. Ni les fois où il l’a monté, des fois et des fois, pour aller… en anglais avec M. Galet… en histoire avec Mme Poirier… en français pour terminer son récit préhistorique… ? Non, celle qui compte, c’est quand il retourne seul au CDI. On ne sait plus vraiment pour quoi il s’y rendait. Un devoir ? Un livre ? Un rendez-vous ? En tout cas, il flâne. Il va d’une pièce à une autre, tirant un livre d’une étagère, le feuilletant, le remettant bientôt à sa place. Dans ces grandes et hautes bibliothèques de bois noir. Elles étaient certainement plus claires, mais là, le bois des bibliothèques, c’est comme de l’ébène. Même chose pour le parquet, qui craque. C’est étrange, d’ailleurs, cette bibliothèque — car c’est une bibliothèque, pas un Centre de Documentation et d’Information —, plus vieille que le collège aux airs de HLM. On a déjà écrit quelque chose là-dessus. On serait curieux de savoir quoi. Mais est-ce que ça changerait quoi que ce soit ? On sait qu’il va finir par s’arrêter devant un livre. Parce que c’est le livre qui va l’arrêter. Un gros livre d’images. Un livre avec de nombreuses photos en noir et blanc. Il n’a jamais rien vu de tel. Ce sont des hommes mais… il n’en est pas vraiment sûr. Si, il en est sûr. Parce que dans les yeux… la détresse… Mais il préférerait ne pas. Ces hommes… qui n’ont d’humain que ce qu’Alberto Giacometti aura rendu trop visible avec L’Homme qui chavire… — mais ça, il ne l’apprendra que bien des années plus tard, des dizaines (et peut-être des millions). Ces hommes et ces femmes… — « Il y avait des enfants ? » — Mais où sont passées les fenêtres ?

proposition n° 2

Une image. Une image en double page. Ou une image sur la page de gauche et deux ou trois autres sur celle de droite. Mais une image compte, ici. Un portrait. On l’a déjà vu. Plusieurs fois certainement. Et même des milliers de fois, des millions, à l’échelle du monde — et peut-être plus encore, à l’échelle de l’histoire. Mais là, c’est la première fois. Il faut qu’il y ait une première fois. Pour lui, aujourd’hui, c’est la première fois qu’il voit cette image, ce portrait. Un portrait ? S’agit-il vraiment d’un portrait ? Là, cet homme, au visage coupé au couteau, aux traits tirés. Qui regarde l’objectif. Qui le regarde. L’air… Cet homme, vêtu de loques rayées, agrippé au montant d’un lit double — sa main, ses doigts : comme des serres. Tout est gris, tout est sombre. Cet homme, on dirait qu’il veut parler. Cet homme sans âge. Qui a l’air… Ce n’est pas sa bouche entrouverte. Mais ses yeux… ce regard… peut-être… comme le petit Hurbinek de Primo Levi dans La Trêve… ? « un regard à la fois sauvage et humain, un regard adulte qui jugeait, que personne d’entre nous n’arrivait à soutenir, tant il était chargé de force et de douleur ».

Le livre est posé sur une table massive, foncée. Tout semble du même acabit. La table, la bibliothèque en face, en guise de mur, le plafond, gagné par l’ombre. Même les livres portent les traces d’on ne sait quel grand incendie. Pourtant, la lumière trop vive des réflecteurs est certainement allumée. Et il doit bien y avoir quelques visages, là (des filles), dans son champ de de vision. Mais non. Ne reste que ce décor d’ombres et ce visage, au fond d’un livre, plus ivre de pâleur qu’une chandelle.

proposition n°3

La fenêtre, dans son dos, est ouverte. Juste un peu. C’est juste un liseré de lumière et de fraîcheur le long du rebord. C’est le genre de fenêtre qu’on pousse en avant pour ouvrir. Le genre de fenêtre qui bascule. Il pleut. La cour est déserte. Non, quelqu’un est en train de courir, là-bas au fond. C’est le sac rouge et jaune, sur la bande bleue du préau — un bleu de nuit. On devine, dessous, des silhouettes, quelques visages — à peine. C’est si loin, au bout de ces grandes plaques de béton fissurées. Petit aussi, au pied du grand escalier qui sépare le collège du lycée — deux volées de dix ou douze marches (une quinzaine peut-être). Il pleut. Il y a de grandes flaques d’eau dans la cour. Où se reflètent peut-être ici le long bâtiment blanc de quatre étages, à droite, où l’on doit se rendre, avec M. Galet — au pied de l’escalier, d’autres y sont déjà, tassés sous le préau. Ou peut-être, là, à gauche, le feuillage noir des grands arbres abritant les deux murets servant de bancs de béton. À moins que ce ne soit seulement la masse grise et vide du ciel, dans ce miroir d’eau éclaté, éphémère.

« Allez on fonce ! » On aura pu se dire ça, pour tenter la traversée du bâtiment vers les arbres, sacs de sport sur la tête. Au bout de la cour inondée, le bâtiment administratif. Trois étages de vitres. Et ça bouge dans la masse d’ombre, dessous, du préau. Il y aura eu des fenêtres entrouvertes, ici et là. Parce qu’il pleut, mais il fait chaud, lourd — un peu comme aujourd’hui, même si le soleil veut percer. Peut-être les trois ou quatre du CDI, juste au-dessus du préau. Les stores blancs en grande partie baissés, elles ne réfléchissent rien. Sinon le feu de cette grosse goutte glacée, tombant d’une feuille dans le cou ? Parce qu’il y a un arbre en haut de l’escalier. Un grand arbre, qui le surplombe d’un feuillage dans lequel la lumière, une autre fois, se jouera comme à travers une dentelle.

proposition n°4

La sortie. C’est par le grand escalier. On monte et on gagne une sorte de hall d’entrée. Vitré certainement, mais pas là. C’est un trou dans le bâtiment, comme on enlèverait une des briquettes brunes qui recouvrent les murs de ce hall. On débouche sur une place ou un parking de goudron et de gravier, bleu gris. Des bus attendent. Mais il faut aussi attendre le sien. — Un jour, en montant, il a pris une béquille dans la cuisse. Un coup du blondinet, un petit dur aux cheveux longs. — Il y a un arbre quelque part, ou un arbuste, devant ce hall. La rue est passante. Le quartier pavillonnaire. On s’enfonce dans le centre ville. On passe devant les Nouvelles Galeries. On tourne, on vire. On fait sonner sa nouvelle montre Panthère Rose. On longe la Loire. Et au détour d’un immeuble, on se retrouve au-dessus du fleuve. Camping et terrain de foot d’un côté, bois sauvages de l’autre. Et puis un nouveau pont pour traverser l’autre bras du fleuve. Désert de sable l’été, lac l’hiver. — Quand il a fallu le refaire, l’élargir, on a construit un pont en bois plus étroit. Ça cahotait, ça claquait. — Virage à droite. Tout droit. Virage à gauche. Ligne droite jusqu’à la route qui longe le canal de Briard. On prend à droite. Des champs, des prés. La route devient ocre. On se retrouve de l’autre côté du canal, qui nous est passé dessous. Et puis la voie de chemin de fer arrive. Au loin, le panache blanc des cheminées de la centrale de Belleville. Deux nuages qui s’entremêlent et finissent par s’effilocher, se dissoudre dans le ciel, bleu.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 16 juin 2018.
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