Will | L’homme qui chavire

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

L’escalier. On ne sait plus très bien, mais là, c’est gris. Et lumineux. Un gris clair, un gris de ciment. Noyé dans la lumière des cubes de verres. On l’emprunte tous les jours, plusieurs fois. Des dizaines, des centaines de fois. Sûrement des milliers. — Avec le temps, on ne compte plus. — Pour Will, la première fois, c’était lors de la visite du collège, avec ses camarades de primaires. Mais ce n’est pas cette fois-là qui compte. Ni les fois où il l’a monté, des fois et des fois, pour aller… en anglais avec M. Galet… en histoire avec Mme Poirier… en français pour terminer son récit préhistorique… ? Non, celle qui compte, c’est quand il retourne seul au CDI. On ne sait plus vraiment pour quoi il s’y rendait. Un devoir ? Un livre ? Un rendez-vous ? En tout cas, il flâne. Il va d’une pièce à une autre, tirant un livre d’une étagère, le feuilletant, le remettant bientôt à sa place. Dans ces grandes et hautes bibliothèques de bois noir. Elles étaient certainement plus claires, mais là, le bois des bibliothèques, c’est comme de l’ébène. Même chose pour le parquet, qui craque. C’est étrange, d’ailleurs, cette bibliothèque — car c’est une bibliothèque, pas un Centre de Documentation et d’Information —, plus vieille que le collège aux airs de HLM. On a déjà écrit quelque chose là-dessus. On serait curieux de savoir quoi. Mais est-ce que ça changerait quoi que ce soit ? On sait qu’il va finir par s’arrêter devant un livre. Parce que c’est le livre qui va l’arrêter. Un gros livre d’images. Un livre avec de nombreuses photos en noir et blanc. Il n’a jamais rien vu de tel. Ce sont des hommes mais… il n’en est pas vraiment sûr. Si, il en est sûr. Parce que dans les yeux… la détresse… Mais il préférerait ne pas. Ces hommes… qui n’ont d’humain que ce qu’Alberto Giacometti aura rendu trop visible avec L’Homme qui chavire… — mais ça, il ne l’apprendra que bien des années plus tard, des dizaines (et peut-être des millions). Ces hommes et ces femmes… — « Il y avait des enfants ? » — Mais où sont passées les fenêtres ?

proposition n° 2

Une image. Une image en double page. Ou une image sur la page de gauche et deux ou trois autres sur celle de droite. Mais une image compte, ici. Un portrait. On l’a déjà vu. Plusieurs fois certainement. Et même des milliers de fois, des millions, à l’échelle du monde — et peut-être plus encore, à l’échelle de l’histoire. Mais là, c’est la première fois. Il faut qu’il y ait une première fois. Pour lui, aujourd’hui, c’est la première fois qu’il voit cette image, ce portrait. Un portrait ? S’agit-il vraiment d’un portrait ? Là, cet homme, au visage coupé au couteau, aux traits tirés. Qui regarde l’objectif. Qui le regarde. L’air… Cet homme, vêtu de loques rayées, agrippé au montant d’un lit double — sa main, ses doigts : comme des serres. Tout est gris, tout est sombre. Cet homme, on dirait qu’il veut parler. Cet homme sans âge. Qui a l’air… Ce n’est pas sa bouche entrouverte. Mais ses yeux… ce regard… peut-être… comme le petit Hurbinek de Primo Levi dans La Trêve… ? « un regard à la fois sauvage et humain, un regard adulte qui jugeait, que personne d’entre nous n’arrivait à soutenir, tant il était chargé de force et de douleur ».

Le livre est posé sur une table massive, foncée. Tout semble du même acabit. La table, la bibliothèque en face, en guise de mur, le plafond, gagné par l’ombre. Même les livres portent les traces d’on ne sait quel grand incendie. Pourtant, la lumière trop vive des réflecteurs est certainement allumée. Et il doit bien y avoir quelques visages, là (des filles), dans son champ de de vision. Mais non. Ne reste que ce décor d’ombres et ce visage, au fond d’un livre, plus ivre de pâleur qu’une chandelle.

proposition n°3

La fenêtre, dans son dos, est ouverte. Juste un peu. C’est juste un liseré de lumière et de fraîcheur le long du rebord. C’est le genre de fenêtre qu’on pousse en avant pour ouvrir. Le genre de fenêtre qui bascule. Il pleut. La cour est déserte. Non, quelqu’un est en train de courir, là-bas au fond. C’est le sac rouge et jaune, sur la bande bleue du préau — un bleu de nuit. On devine, dessous, des silhouettes, quelques visages — à peine. C’est si loin, au bout de ces grandes plaques de béton fissurées. Petit aussi, au pied du grand escalier qui sépare le collège du lycée — deux volées de dix ou douze marches (une quinzaine peut-être). Il pleut. Il y a de grandes flaques d’eau dans la cour. Où se reflètent peut-être ici le long bâtiment blanc de quatre étages, à droite, où l’on doit se rendre, avec M. Galet — au pied de l’escalier, d’autres y sont déjà, tassés sous le préau. Ou peut-être, là, à gauche, le feuillage noir des grands arbres abritant les deux murets servant de bancs de béton. À moins que ce ne soit seulement la masse grise et vide du ciel, dans ce miroir d’eau éclaté, éphémère.

« Allez on fonce ! » On aura pu se dire ça, pour tenter la traversée du bâtiment vers les arbres, sacs de sport sur la tête. Au bout de la cour inondée, le bâtiment administratif. Trois étages de vitres. Et ça bouge dans la masse d’ombre, dessous, du préau. Il y aura eu des fenêtres entrouvertes, ici et là. Parce qu’il pleut, mais il fait chaud, lourd — un peu comme aujourd’hui, même si le soleil veut percer. Peut-être les trois ou quatre du CDI, juste au-dessus du préau. Les stores blancs en grande partie baissés, elles ne réfléchissent rien. Sinon le feu de cette grosse goutte glacée, tombant d’une feuille dans le cou ? Parce qu’il y a un arbre en haut de l’escalier. Un grand arbre, qui le surplombe d’un feuillage dans lequel la lumière, une autre fois, se jouera comme à travers une dentelle.

proposition n°4

La sortie. C’est par le grand escalier. On monte et on gagne une sorte de hall d’entrée. Vitré certainement, mais pas là. C’est un trou dans le bâtiment, comme on enlèverait une des briquettes brunes qui recouvrent les murs de ce hall. On débouche sur une place ou un parking de goudron et de gravier, bleu gris. Des bus attendent. Mais il faut aussi attendre le sien. — Un jour, en montant, il a pris une béquille dans la cuisse. Un coup du blondinet, un petit dur aux cheveux longs. — Il y a un arbre quelque part, ou un arbuste, devant ce hall. La rue est passante. Le quartier pavillonnaire. On s’enfonce dans le centre ville. On passe devant les Nouvelles Galeries. On tourne, on vire. On fait sonner sa nouvelle montre Panthère Rose. On longe la Loire. Et au détour d’un immeuble, on se retrouve au-dessus du fleuve. Camping et terrain de foot d’un côté, bois sauvages de l’autre. Et puis un nouveau pont pour traverser l’autre bras du fleuve. Désert de sable l’été, lac l’hiver. — Quand il a fallu le refaire, l’élargir, on a construit un pont en bois plus étroit. Ça cahotait, ça claquait. — Virage à droite. Tout droit. Virage à gauche. Ligne droite jusqu’à la route qui longe le canal de Briard. On prend à droite. Des champs, des prés. La route devient ocre. On se retrouve de l’autre côté du canal, qui nous est passé dessous. Et puis la voie de chemin de fer arrive. Au loin, le panache blanc des cheminées de la centrale de Belleville. Deux nuages qui s’entremêlent et finissent par s’effilocher, se dissoudre dans le ciel, bleu.

proposition n°5

Disparition, apparition. Sur la vue aérienne, on aperçoit nettement deux grands changements. La seconde cour du collège a disparu. Les arbres, entre lesquels on courait, sous lesquels on s’abritait, contre lesquels on se reposait, dans lesquels on aura même grimpé : les arbres ont été rasés. La cour a cédé la place à un parking. Un grand parc de stationnement pour les voitures d’un côté, les bus de l’autre. On imagine alors que l’entrée où les parents nous déposaient et nous récupéraient se situe ailleurs. — Mais non, le street view montre que le portillon existe toujours. On pensait plutôt à un grand portail par lequel un véhicule pouvait passer. Et puis, les emplacements des arbres, ces terre-pleins délimités par des barres de béton, sont toujours là. Mais la grande porte en fer forgé, la clôture avec quelques volutes, d’un vert foncé, qui surmontait le muret sur lequel il grimpait et qu’il longeait, accroché aux barreaux, en essayant de ne pas tomber (sinon, gare aux dents de la mer !), elle aussi n’existe plus. — Côté lycée, de l’autre côté, une espèce de grand manège blanc, juste derrière le hall d’entrée, a été installé. Certainement un abri de toile reliant plus facilement, par l’angle plus ouvert de ses deux coursives, les deux bâtiments dans l’angle droit desquels il se situe.

proposition n°6

Collège Claude Tillier. Du nom d’un écrivain du dix-neuvième siècle, contemporain de Balzac, connu comme pamphlétaire et auteur du roman Mon oncle Benjamin, selon Wikipédia. Un tillier, ce pourrait être le lieu où poussent des tilleuls, mais Généanet indique aussi qu’il pourrait s’agir d’une autre forme de tellier, fabricant ou marchand de toile. Mais si c’était un verbe, que voudrait dire : je tillie, tu tillies, etc. — Du latin claudius, Claude, lui, signifie boiteux.

M. Galet et Mme Poirier. Respectivement professeurs d’anglais et d’histoire-géographie. Grand, mince, barbe noire, lunettes rondes, M. Galet aimait nous raconter des histoires, dans tous les sens de l’expression. Un jour, il a lui expliqué le plus sérieusement du monde comment on fabriquait les macaronis en Italie avec un fusil, pour leur aspect coudé. « On tire sur les spaghettis dans un coin de mur ! » Mme Poirier était une petite femme blonde et ronde, douce. Elle donnait à colorier beaucoup de cartes, et il aimait ça. Il s’appliquait toujours, comme si c’était un exercice d’art plastique. On pense aussi qu’il aimait tout court Mme Poirier. Sinon, aurait-il eu avec elle son premier 20/20 (sur une leçon de géographie du Brésil) ? — Étrangement, en ancien français, galet désigne aussi un joyeux compagnon.

S. Rousseau, P. M’Bongué. Parmi ses camarades de classe de sixième, cinquième et quatrième, ce sont les seuls dont il se souvienne. S., sa coupe au carré châtain clair, ses yeux clairs, son petit nez et ses quelques taches de rousseur (à moins que le nom influe). P., grand noir, brillant. D’où vient son nom ? D’un poème de Senghor ? C’est quoi un m’bongué (ou une). Une arme, un ustensile de cuisine ? Un instrument de musique ? Un fruit d’or ? Un calame malawite ? — Il y a aussi Sophie, dont il s’était amouraché. Il ne sait plus son nom. Juste Sophie.

Nouvelle Galeries. Pour Noël, son père, qui travaille à la centrale nucléaire, reçoit des bons d’achat pour les Nouvelles galeries. Sa mère l’emmène avec sa sœur. Ils vont choisir ce qui leur ferait plaisir au pied du sapin. C’était… ça ou ça… ou ça… non ça et ça… Tout ça, qu’on a jeté et oublié depuis longtemps. Sauf… l’Escalator ! — Et son premier ordinateur : Amstrad CPC 6128, 128 ko de mémoire vive, dont la moitié de mémoire paginée… vous imaginez la bête ! (Son père, il ne les accompagnait jamais aux Nouvelles Galeries.)

proposition n°8

La crue. Les crues de la Loire. C’est tout le paysage qui change. C’est un autre monde. Un monde nouveau. Déjà, quand on s’arrêtait sur le pont. Tu descendais pour voir et… c’est le bruit, c’est le grondement des eaux, ce sont les tourbillons autour des piles du pont. L’écume qu’ils crachent. Et quand tu relèves la tête, de l’eau, partout. Quelques bancs de sable. Là-bas un îlot, un bois. Qui semblait tanguer sous les lames de fond comme de surface du courant. Et les jours de crue, plus rien. Même plus le pont. Juste le tablier, à fleur d’eau. Et la route pour y parvenir, au fond du lac. Les véhicules, emportés, retrouvés plus loin, plus tard, peut-être au milieu des vaches, un phare brisé. Parfois, les eaux du fleuve flirtaient avec celle du canal, au pied de la levée. À Belleville-sur-Loire, sur la dernière vieille bâtisse quelques mètres après le pont, on retrouve les marques des crues du siècle, en bleu. Encore quelques poignées de centimètres avant le record de dix-huit cent… « Allez, allez. Encore ! Demain c’est bon ! » Et la centrale nucléaire là-bas… Est-ce qu’elle prenait l’eau la centrale, au milieu des eaux qui avaient noyé le fleuve lui-même, qui avaient tout, comme dit Barthes, « étendu de l’angle au plan : plus de voies, plus de rives, plus de directions ; une substance plane qui ne va nulle part, et qui suspend ainsi le devenir de l’homme, le détache d’une raison, d’une ustensilité des lieux » ? D’ailleurs, plus de collège, sur l’autre rive. Dommage, ça doit être beau à voir, ce lac, depuis une fenêtre du quatrième étage. Il n’est pas si loin le coude de la Loire. À une encablure de route, après le chemin de fer. Ça doit être quelque chose, au sommet des arbres ou ce qu’il en reste, ces nuages d’ombres flottant entre mille et un éclats de soleil.

proposition n°9

Rien. Il n’entend rien. Il ne peut pas entendre, tout assourdi qu’il est par ce regard qui prend toute la place, tout l’espace de la bibliothèque, et qui se répercute au fond de lui. C’est ça, ce qu’il entend. Ce cri, qui écrase le lieu, qui renverse le lieu, et l’envoie au fond de lui. C’est ça. C’est la bibliothèque renversée, c’est la chute des livres sous le feu du regard tueur. C’est le brasier, le souffle du grand autodafé qu’il tient entre ses mains. Qui a lieu là-bas, quelque part, derrière cet homme qui le regarde. Comme un… un réacteur. Mais si on tend un peu l’oreille, ce sont… des grincements, du parquet, d’une chaise… ce sont… des froissements de pages qu’on tourne, qu’on griffonne aussi… ce sont des chuchotements… des bruits de pas, des voix dans le couloir — ça résonne, ils s’éloignent… ce sont aussi des ronronnements… quelque chose ronronne, mais quoi ? on n’entend pas vraiment, et pourtant, oui : ça ronronne… il y a les voix qui viennent d’en bas, dehors, sous la fenêtre ouverte, et les bruits de chaise à l’étage au-dessus — qui raclent, et claquent —, et les véhicules au loin — un klaxon, sûrement les pompiers et la sirène, un quatre temps, et leu chuintement léger du passage incessant — et c’est peut-être ça, ce qui ronronne ? Et puis des cris dans l’escalier, forcément. « Attends-moi ! — Allez grouille-toi ! » Et la pluie, sur la fenêtre ouverte, que remonte les odeurs mêlées de la cour brûlée (ciment, bitume, poussière).

proposition n°10
1

Un œil. Dans un plateau ou un bac blanc. Un œil de bœuf, c’est ça qu’il faut disséquer. Un œil de bœuf qui baigne dans… un sirop. Un sirop clair. Une espèce de substance légèrement visqueuse. Du formol ? En tout cas, quelque chose qui, peut-être, colle un peu aux doigts. Ou plutôt, comme certains savons, vous recouvre les mains d’une pellicule qui les rend plus… glissantes, car l’œil nous échappe des mains. On l’attaque au scalpel. Un œil par binôme. Il faut bien quatre mains pour cet organe plus gros qu’une balle de tennis. Comme une boule de pétanque. On ne dirait pas comme ça, que les vaches vous regardent avec des yeux doux presque plus gros que votre ventre — oui, on parle d’œil de bœuf, mais c’était peut-être celui d’une vache (voire un veau). Et de plus en plus gros à mesure qu’on le tourne pour savoir où se trouve le point d’attaque que montre la prof de bio, en brandissant son œil à elle — avec cette essence, poisseuse, qui devait dégoutter, ou lui courir dans la manche. Plus gros à mesure qu’on l’observe, en se demandant peut-être s’il ne grossit pas à vue d’œil justement parce que nos yeux à nous, estomaqués, gonflent à l’idée de le percer, là, maintenant, ce ballon qui ne tient plus en place. « Putain c’est dur ! — Ouais mais arrête, t’en fous partout ! »

2

La langue. Elle était excellente. Il en a repris deux fois. Y avait du rabe. Normal, c’était un mercredi. C’était dans l’autre réfectoire, le petit. Peut-être même dans un coin des cuisines. Deux fois deux morceaux il a mangé. Avec beaucoup de sauce. Oui, et avec du riz. Beaucoup de riz. C’est ça. Et ils étaient fins ces morceaux de langue, et moelleux. Fondants — mais il exagère un peu. Et le riz, dans la sauce… C’est ça, c’est le riz et la sauce. C’est toujours là, chaque semaine. Les petits c’est les pâtes, lui le riz (les petits aussi). Souvent avec du poisson. Souvent du saumon. Parfois grillé au four, mais plutôt en papillote. Et avec une sauce crème fraîche ciboulette (salée, poivrée, un soupçon de moutarde). C’est ça : le riz et la sauce. Le riz, ce grain sur la langue, un peu pâteux, mais qui roule, se détache, se sépare, se divise sous les coups de la langue, se disperse peut-être. Et la sauce, une sorte de liant qui fait glisser les grains sur la langue et tout au fond. Les aliments sont consistants, granuleux, fluides pour pouvoir être saisis par la langue — et en même temps, la langue existe parce que les aliments sont pâte, fragment, fluide, etc. La langue, je veux dire : la vraie. Mais cette fois-là, celle du bœuf (ou d’une vache, d’un veau), ça se détachait aussi tout seul, comme la chair de poisson. Mais la couleur… En fait, ça n’avait pas l’aspect brun des viandes bouillies. Il y avait quand même un drôle de teint. « C’était… un peu vert ? », dit-il. Parce qu’on avait fini par mener une petite enquête dans la cité scolaire. Qui était resté mangé ce mercredi-là ? Qu’avait-on mangé ? En avait-on repris ? Comment c’était ? « Bon. J’en ai repris deux fois. — Oh, le malade… — Mais… c’était peut-être un peu vert. — Et tu t’es senti comment l’après-midi ? — Ben… à la maison, j’ai eu mal au ventre et après… j’ai tout vomi partout. » (Alors c’était pour ça, pour le riz et la sauce, ce souvenir de la langue moisie au collège. Que peut alors recouvrir celui du boudin purée, à l’école ?)

3

EMT. Éducation manuelle et technologique. C’était couture et cuisine, menuiserie, informatique. Couture et cuisine, au quatrième étage du bâtiment du lycée, quand on vient de monter le grand escalier qui le sépare du collège (en bas), avec Madame… Il confectionne son premier caleçon, dans un tissu flashy. Les machines à coudre, sur les paillasses, avec une pédale électrique, ça mitraille. Mais ce qu’il préfère, c’est mesurer, tracer sur une grande feuille Canson, comme en Arts plastiques, le patron. C’est le découper, et reporter sur le tissu son profil. C’est recouper, sûrement en tirant la langue parce que c’est plus dur avec le tissu trop souple. Il a aussi appris à faire de la mousse au chocolat. Ça devait parfumer toute la salle, et tout le couloir. Et peut-être aussi le bus. La menuiserie, c’était dans les préfas. Les vieux préfas, tout en bois. On avait froid l’hiver, chaud avec les beaux jours. Ça craquait de partout et sentait le renfermé, le bois, la sciure moisie. Avec Monsieur… il a construit une étagère à cassettes audio.

En informatique, c’est le chaud que ça sent, le plastique chaud — entre autres émanations mystérieuses des composants électroniques des MO5 et TO7. Dernière heure, l’après-midi. La nuit tombe. On s’initie au langage Basic, au crayon optique. Ça fait des bulles de couleurs sur l’écran.

4

Quand il perce et taille les tuniques de l’œil de bœuf, fortement maintenu par son camarade — F. Debienne, tout rond, tout roux, le nez parsemé de taches de rousseur (alors c’était lui) —, le corps vitré, visqueux, gicle sur les blouses. Il faut ensuite extraire le cristallin du fond de l’œil, cisailler les ligaments, le détacher de l’iris. Et on se retrouve avec une espèce de petite gomme oblongue, translucide, plus dure qu’on ne l’aurait cru, autant sinon plus que la balle rebondissante, multicolore, obtenue dans une tirette de forain un jour de frairie, à Cosne, sous les tilleuls du quai du Sanitas.

proposition n°7

Qui ? Qui est là ? Il n’est pas seul. Quelqu’un l’accompagne. Il doit y avoir quelqu’un d’autre. Ce qu’il voit, ce qu’il lit, ce n’est pas au programme. Ils sont bien trop bien trop jeunes. Et s’il feuillette les livres au hasard, en les tirant du seul fait du titre sur la tranche, pourquoi ce livre, hors programme ? Rien de commun avec l’histoire des Gaulois en bande dessinée, et toute l’histoire de France dans la même collection en plusieurs volumes. Lui, c’est du lourd, du brut. Photos en noir et blanc, textes, fragments. Du réel. Ils ne le savent pas, évidemment, mais ils le sentent ça. Ils ont du temps pour consulter quelques livres, librement. Mais pourquoi ? Que font-ils là ? Pourquoi ne rejoignent-ils pas les autres dehors ? Il pleut à verse ? Non… il n’était pas seul. Et il y en avait d’autres dans la salle, à chercher des livres, à lire, à écrire. Tout haut, tête en l’air, stylo en bouche. Il devait y avoir quelqu’un avec lui au moment de choisir le livre, de l’ouvrir. De regarder les photos. D’observer ce visage, ce regard qui a l’air de les observer. De leur faire signe. Il semble, d’ailleurs, que l’autre s’exclame. Mais c’est si loin. Si étouffé. Pourtant il est là, derrière, par-dessus l’épaule. C’est pour ça qu’il fait sombre : sa tête, si proche, presque joue contre joue, le garde de la lumière. Son corps aussi. Il est là, derrière, debout. Son ombre portée sur le livre que, lui, attablé, tient entre les mains. Mais qui est-ce ? Qui ? Sophie ? Non… c’était avant de la rencontrer. Et que s’est-il passé ? Ça préparait cette rencontre à venir ? Parce que ça a été un choc, aussi, Sophie. Une belle rencontre, mais un choc ! Mais avant. Il y a un peu de monde. Pas de bruit. Ça chuchote un peu. Lui, assis, le livre entre les mains. Et l’autre… debout, derrière. Penché, la tête contre la sienne. Comme quand papa jette un œil à ses devoirs. Comme quand il reste devant son bureau, à la maison. C’est l’heure des devoirs. Il y passe des heures. Chaque fois qu’on en reparlera, maman répètera : "Mon pauv’ petit, tu voyais pas l’jour !" Mais il aura sûrement décroché et divagué plus d’une fois. Tout haut, nez en l’air, crayon de papier en bouche. Devant sa collection de fiches du monde animalier. Trois fichiers. Qui le fascinaient autant que ils le dégoutaient, avec leurs animaux aux formes bizarroïdes, parfois totalement inconnus, venant d’on ne sait où. Où sont-elles passées ces fiches ? Où ?

proposition n°11

Le salon de coiffure à Saint-Thomas-de-Conac. Après la place de l’église, la petite rue à gauche qui descend. Juste après le bistrot qui fait l’angle. Une toute petite rue, une toute petite route qui sort du village. Encore quelques mètres et vous êtes déjà en train de relever, vendanger ou tailler.

Il fait rouge dans le salon. C’est le gros fauteuil en skaï sur lequel il est assis, avec un rehausseur noir. Il y en a deux ou trois comme ça devant un long plan de travail en formica, rouge. Et deux ou trois grands miroirs. Tout le reste, c’est blanc. Autant le CDI se tapissait dans l’ombre, autant le salon demeure lumineux, peut-être ouvert. D’ailleurs, la porte est ouverte. Une petite porte vitrée (quatre grands carreaux) bleu ciel.

« Elle est là la patronne ? » Elle est là, la mère Corant. Elle va lui couper les cheveux. Elle va discuter avec papi Omer. Elle va le peigner, lui dégager la nuque. Ils parlent. De quoi ? Il a oublié. Mais il se souvient de chaque coup de peigne comme d’une caresse, parce que l’autre main, libre, passait derrière le peigne. Pour réajuster les cheveux ? Allez réajuster des mèches déjà bien en ligne. Ou des cheveux coupés. Non… Et c’est bien ce qui fait que ce geste demeure mystérieux. On coupe, on peigne et… ça caresse.
Il aime bien aussi la tondeuse sur la nuque. Une mécanique, avec un petit sabot noir. Papi Omer a la même à la maison. Ça tire un peu au départ. Mais après, qu’est-ce que ça chatouille. Ça les fait rire aussi. Et puis, à la fin, il y a la poire magique. Ce flacon en verre des mille et nuits, une fiole fusiforme en verre dépoli doré, diffuseur en laiton, muni d’un tube et d’une poire à longues franges vieux rose, framboise. La magie ? C’est ce sifflement doux qui volette, c’est cette brume qui l’enveloppe. Un nuage de fraîcheur et de douceur qui absorbe ce qu’ils se disent. Et alors, oui… maintenant… « Voilà le souvenir enivrant qui voltige / Dans l’air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige »
Aujourd’hui, chez le coiffeur — la coiffeuse, il préfère —, pourquoi faut-il que ça se termine par la question du gel ?

proposition n°12

Et le manège. Il se met à tourner. Un vrai petit carrousel de six ou huit petits chevaux. C’est pour un tout petit bonhomme, avec des yeux grands comme ça. Qui monte et qui descend, remonte, redescend, au rythme d’on ne sait plus quelle musique d’orgue de barbarie aux accents électroniques. Sa mère, plantée devant, lui fait un signe de la main à chaque tour. C’est une sorte de carrefour à l’entrée du grand Auchan. Les gens vont et viennent autour d’eux, Caddie vide, Caddie plein — et parfois ça dégorge. Moi — parce que je suis là comme les autres —, j’attends sur le banc, près des portes vitrées automatiques qui ne cessent de s’ouvrir et de se fermer, non de s’ouvrir, et de se refer… non, elles s’ouvrent, sans jamais pouvoir se refermer complètement elles s’ouvrent toujours en grand. Un banc au milieu de l’allée. À côté d’un gros agave, sur un lit de petits cailloux blancs, dans un pot cubique en fibre de terre. On sent les courants d’air. Derrière, des vélos, des réfrigérateurs, machines à laver et lave-vaisselle en promo, le photomaton, et un stand de livres à prix cassés (avant le pilon ?) — après, c’est l’espace culturel. En face de moi, les mille et un produits de la parapharmacie, entre ceux de la chocolaterie et du fleuriste. C’est là qu’elle se trouve. Je l’attends. Avec les signes à retardement du petit bonhomme. Elle est à la caisse. Elle parle. Elle fait de grands gestes. Elle parle. Les gens, les choses, défilent. Elle parle, gesticule. Le petit me fait signe. Elle lève aussi les yeux au ciel. Et on aperçoit au-dessus d’elle, et de mon reflet incertain dans la paroi vitrée, une enfilade de lumières. Impossible de savoir d’où elles proviennent en réalité. De plus loin, plus haut, derrière ? Dans l’autre allée que masque le manège ?

La véranda. C’est le passage obligé pour entrer chez mamie Lulu. Avant, on se trouvait devant la porte — une grosse porte en bois d’un drôle de vert foncé, toute moulurée et vermoulue —, dehors, à côté d’un petit jardin floral. C’est un petit carré de ce jardin qui a fait place à la véranda. Juste une dalle de béton, un muret blanc d’un mètre de hauteur, en face de la porte — qui rejoint le coin de mur du logement d’Hervé, le vieux commis qui ne sourit jamais, et dont il se méfie —, surmonté de portes vitrées bleu ciel, à carreaux, et d’une toiture ondulée translucide, presque transparente. L’été comme l’hiver, c’est intenable. Le froid comme le chaud semblent toujours exagérés. Pourtant, la véranda est aménagée comme une pièce à vivre. Mais… de quelle nature ? Parce qu’il y a là du mobilier et des objets si divers que toute la maison semble réunie ici, fragmentaire, éclatée, jusqu’à la cour et au jardin — et au ciel, à travers les vagues de l’Onduline qui font danser les nuages — tant il y a de pots de fleurs, de géraniums de toutes les couleurs. Et chaque rien n’est jamais à sa place, tout est toujours en transit. Un pneu, un arrosoir et sa pomme, un canapé rouge en skaï, la cuisinière dont le four contient les nombreux magazines Rustica de papi Omer, une caisse à outils, sa boîte de Majokit et ses petites voitures — c’est Majorette qui avait conçu des jouets en plastique pour reconstituer, en kit, une ville et ça lui prend beaucoup de temps —, la banquette en velours marron qui remplace le canapé (avec l’angle, défoncé, garni d’un couvre-pieds déchiré, pour les chiens), une bouteille Butagaz grise (peinture écaillée), le buffet de guingois de la mère Fissou (comme elle, atteinte d’Alzheimer — durant vingt ans, vingt années de lente dégradation physique, mentale, mais pas plus parce que mamie est là pour s’occuper d’elle, lui parler, chaque jour, chaque fois, même un petit mot), une pile de Télé 7 Jours dessus, une poêle dans son emballage, un pot à crayons — les crayons au sol, dispersés autours du cahier de vacances qu’il a délaissé et des feuilles de coloriage (il y reviendra) —, le porte-bouteilles de Marcel Duchamp la belle machine à pédalier Singer, une horloge à poids qui n’est jamais remontée. Quoi d’autre ? Mille et autres choses. Les bandes adhésives Catch, mouchetées, qu’il essaie de toucher en sautant. Une grosse télé éventrée, avec sa drôle de ville électronique. Le petit fer à souder de tonton Ben, dont le carénage en plastique rouge a fondu. La tondeuse mécanique sur la cuisinière, avec laquelle il joue — elle vient de servir à couper les cheveux du vieux Yves (celui-là il l’aime bien, même s’il parle peu, et peut-être justement pour ça), elle n’a pas été rangée dans sa boîte (qui contient aussi une paire de ciseaux, un peigne et un blaireau), il en profite. La corde à sauter et le maillot de foot de la Hollande de tonton Domi. Un seau à vendanger plein des bûches que le père Fissou vient de fendre — il remonte avec sa faucille, disparaît au coin du mur. Le grand bassiot dans lequel il prend ses bains — la salle de bains avec douche, ce sera pour bientôt. Le néon clignotant, bleu. Et par vent mauvais, tout s’ébranle et claque.

Et alors cette pièce à vivre, sa nature ? C’est quoi ce coin, entre extérieur et intérieur ? C’est fondé sur quoi ? Des fonctions de relations, comme l’imaginait Georges Perec, des fonctions sensorielles, ou des rythmes particuliers (des fois on ne fait que passer, des fois on y reste — des fois) ? — Une chambre à air ?

proposition n°13

Le bus. Il est en retard c’matin, non ? — Mmm… Quelques voitures défilent, feux allumés. Le jour se lève. Le ciel est encore sombre devant eux, mais plus claire et rosé derrière. Parfois il pleut. Les gouttes distordent les champs de blé, d’orge. Quand il gèle, ils ne voient rien. Rien d’autre que ce que leurs phares illuminent. La route, le fossé. La balise d’intersection blanche, bandeau rouge. Le gel, en une myriade d’éclats. Ventilation à fond. Avant, c’était le car. Ils l’attendaient dans la voiture, une R12. La disposition était semblable. Juste en face du panneau cédez-le-passage, de la route, du fossé et de la levée. C’est sa mère qui l’emmenait, avec sa sœur. Ils y retrouvaient leur cousine-de-loin.

Maintenant, il emmène son fils au bus. Maddy, et celle dont il ne sait pas le nom, les deux petites blacks, sont déjà là. Rivées sur l’écran qui éclaire le visage. Adossées au bac à poubelles (bac jaune). Le disque tourne. Il y a toujours de la musique. Pas trop fort. On peut entendre les oiseaux de passage. Un croassement quand vient l’automne, le chuintement d’un véhicule, le grondement de l’orage là-bas. On voit la masse nuageuse s’embraser. Sa mère, parfois, elle restait en robe de chambre. Bleu ciel. À côté, son sac sur les genoux l’écrasait. Ils écoutaient la radio. Les infos de sept heures, c’était le signe que le bus avait du retard. Et quand Christian déboulait en tracteur… il était plus que temps.

Dans le rétro, l’hiver, les phares de Sissi l’aveuglent. Elle se gare juste derrière lui pour déposer les filles. Parfois ce de grands appels de phares. C’est quelqu’un d’autre qui cherche à passer. C’est que pour bien se garer la route est étroite, et le fossé profond. Il doit filer. Alors Loulou se dépêche de sortir. Allez à c’soir et t’oublie pas maman vient t’chercher ! — Mmm Mmm. Et il croise le 806. C’est écrit en gros chiffres lumineux.

proposition n°14

Sophie. Quelle affinité avec elle ! Mais c’est tout ce qu’on sait. Aucun mot pour savoir comment. Pas même le son de sa voix. Juste ce qui reste de son visage. Sa coupe de garçonne. Ses cheveux noirs, lisses, brillants. Les volutes de sa frange, formées par l’habitude de les tirer vers l’arrière. Comme deux ouïes d’un violoncelle, qui encadrent son visage ovale, doux. Ses grands yeux noirs. Pour quel nez ? Quel bout de nez ? Pas vraiment celui de la Femme aux cheveux noirs de Modigliani. Mais on en saura plus. Il y a quelque part la photo de classe où ils sont l’un à côté de l’autre, assis sur le banc, au premier rang. Il y a sa main à elle sur son genou à lui. Quelques doigts en fait. C’est sa main à elle, sur son propre genou, mais il y a cette torsion de la main, cette tension des doigts vers son genou à lui, collé au sien. Si seulement son nom pouvait revenir. Juste sur le bout de la langue. Peut-être se ferait-elle alors entendre, la voix de Sophie ?

Les Pardeillan. Trois frères et deux sœurs, dont des jumeaux (garçon et fille). Quatre ans d’écart entre l’aînée et le benjamin. Avec eux, on a l’impression de se retrouver au milieu d’une peuplade de la Grande Garabagne. Mais laquelle ? Vu de l’extérieur, il y aurait quelque chose des Murnes, « goborets, gobasses, ocrabottes, rnommés pour leur bêtise repue et parfaitement étanche ». Mais de l’intérieur… Chacun a l’air d’appartenir à un autre peuple.

Parce que B, l’aînée, grande et blonde et blanche comme un cierge pascal, toujours une tête de plus que vous, semble vous regarder avec la voix douce des Vibres, qui « aiment l’eau, plongent aux épongent, ont raison des requins et des pieuvres » — et « reviennent le soir, sans s’être essuyés, le corps bleuté de phosphorescences ».
Avec F, c’est le « fond rin-rin » des Rocodis et Nijidus. À cause de son corps peut-être, un brin trop grand et trop large. Ses membres, ses palmes et ses paluches, ont toujours l’air de le gêner en marchant. C’est lourd ! Mais dans son visage d’homme (déjà), on voit qu’il conservera pour longtemps les traits légers (les deux petits traits droits au-dessus de ses grandes billes) de l’enfant qui s’en va.

J-M et M, jumeaux kalakiès : « Le peuple est bagarreur à ce point que les conversations ont dû être interdites ».

H, le benjamin. Le garçon est aussi dur que les jumeaux. Mais il y a beaucoup plus de féminité en lui et de méfiance. C’est ça, c’est une de ces Arnadis, « petites, moqueuses à ne s’y pas frotter, en un mot : des épiettes ».

Et puis ce n’est pas pour rien que B le protège.

proposition n°15

Quoi ! Qu’est-ce que tu me chantes ? Tu croyais que ce serait facile ? Franchement, t’y croyais, à ça ? Non… Ça, c’est jamais simple. Jamais. Même si ce n’est pas non plus si complexe qu’on le pense. C’est juste une question de confiance. Pas de confiance en soi, mais confiance dans… la littérature ? Peut-être. En tout cas dans l’écriture. Écrire, oui. Écrire… Toi, ça, tu sais faire. Moi non. Mais toi, oui. Je le sais. Sinon, tu n’y serais pas retourné là-bas. Là-bas, où ça ? C’est vrai, l’endroit n’est pas si simple à identifier. Le collège, le CDI, les livres, celui que tu feuillettes, les images, le portrait de cet homme, son visage, ses yeux, la détresse… Tout ça, c’est facile. Ça, c’est dans fil que tu tiens. Tu ne sais ni où il mène ni s’il se termine, mais tu le suis. Comme s’il filait bien droit, d’un nœud à l’autre, à un autre, et puis un autre… Seulement voilà, la vérité, c’est qu’elle est peut-être ailleurs. Comme le Je du jeune poète, le nœud est peut-être toujours le même, coulissant le long d’un fil insensiblement replié sur lui-même. Ce que tu suis, c’est une boucle. Une boucle qui se resserre, insensiblement. Et même, une boucle qui virevolte. C’est un lasso qui tourne et qui tourne. C’est fou comme il tourne ! Mais c’est peut-être toi. C’est ça. Le lasso tourne à vide et ne s’arrête pas de tourner à force d’attendre ce sur quoi — mais quoi ? — se fixer mais, toi aussi, tu tournes, insensiblement. Tu tournes au centre du lasso, où il n’y a rien. Et c’est peut-être ça… Quelque chose comme ça… Là-bas… Ce moment-là de lecture… Toi seul as les mots. Moi non. Moi, je suis dans… Quoi déjà ? Le bloc noir ? Au cœur du lasso ? Dans les mille et une révolutions ? Non… Moi non. Toi, oui. Même si tu penses le contraire, tu as les mots. Même quand tu les cherches encore, et surtout quand tu les cherches, tu en as les mains pleines, de mots. Et tu peux te retourner. Moi non — ou si peu ! Mais toi… Tiens par exemple, ce lieu, là, tout auprès, mais on ne sait plus y retourner. Tu n’as encore rien écrit. Et tu cherches encore ce lieu à chercher. Mais moi je sais que tu vas finir par retourner dans cette salle de CDI, dans ce livre. Parce que tout est là. Tu ne le sais pas, et c’est bien pour ça que t’y reviens. Encore. J’imagine d’ailleurs ce que tu pourrais dire :

« Qui ? — Qui était là ? — Je ne pouvais pas être seul. Quelqu’un devait m’accompagner. Il fallait qu’il y ait quelqu’un avec moi. — Ce qu’il y a dans le livre, ce n’était pas au programme. J’étais bien trop jeune. — Et si je consultais les livres au hasard, en les tirant du seul fait du titre sur la tranche, pourquoi lui ? Rien de commun avec l’histoire des Gaulois en bande dessinée, et toute l’histoire de France dans la même collection en plusieurs volumes. Lui, c’était du lourd, du brut. Photos noir et blanc, textes. Du réel. Je ne le savais pas, mais ça se sentait. — Et puis si j’avais du temps libre pour feuilleter quelques livres, qu’est-ce que je faisais là ? Pourquoi je n’étais pas avec les autres dehors ? Il pleuvait trop ? — Non… Je n’étais pas seul. Il devait y avoir quelqu’un avec moi à ce moment-là. On devait être deux à regarder ces images. Il me semble entendre quelqu’un s’exclamer. — Peut-être. Par-dessus l’épaule. — Une chose est sûre, c’est moi qui tiens le livre entre mes mains. Mais qui ? — Qui ? — Sophie. — Sophie ? Non… C’était avant de la rencontrer. — Ça préparait sa rencontre ? Parce que ça a été un choc, aussi, Sophie. Une belle rencontre, mais un sacré choc ! — Avant. C’était avant. On était assis. Enfin moi je l’étais, le livre entre les mains. Et l’autre… Debout, derrière. Comme quand papa jetait un œil à mes devoirs. — J’étais à mon bureau. Je faisais mes devoirs. J’y passais des heures. Chaque fois qu’on en reparle, maman répète : "Mon pauv’ petit, tu voyais pas l’jour !" Mais je devais sûrement décrocher et divaguer plus qu’elle ne le pensait. — Je me souviens, ma collection de fiches du monde animalier. Trois fichiers. — Ça me fascinait autant que ça me dégoutait, ces animaux aux formes bizarroïdes, parfois totalement inconnus, venus de nulle part. — Où sont-elles passées ? — Où ? »

proposition n°16

Des viennoiseries. Des croissants, des chocolatines. Non, des pains au chocolat. Les chocolatines, là-bas… — Des quoi ? — L’air de rien, on t’a dépossédé de ton langage. Et d’une certaine manière, de ton corps. Parce que la chocolatine que je croyais manger, quand le surveillant me donnait un pain au chocolat, avait-elle encore le goût de celles que je mangeais quand on rentrait au pays, pour les vacances ? C’est à peu près le même problème que Perec se posait en observant un prof lire en mangeant, dans Penser/Classer. Tu sais, il se demandait « quel pouvait être l’effet de cette double activité, comment ça se mélangeait, quel goût avaient les mots et quel sens avait le fromage : une bouchée, un concept, une bouchée, un concept… Comment est-ce que ça se mâchait, un concept, comment est-ce que ça s’ingurgitait, comment ça se digérait ? » Eh bien là, à peu près pareil. C’est juste que dans la double activité de langage et de nourriture s’inscrit un petit dédoublement de sens, par redoublement du vocabulaire. Un problème de nuance, de figuration. Les synonymes ont-ils le même goût ? Une question toute byzantine. Mais quand même… Une choco, et tu devenais un étranger. Une choco, et le pain au chocolat laissait un goût amer. Dès le matin. Parce que c’était à la pause du matin, les croissants et les chocos — soyons un peu chauvins. Sous le préau. Quand le surveillant arrivait, son cageot était pris d’assaut. Pour une poignée de centimes, un croissant, une choco. Et quelques pains, au sens figuré. Certains dictaient leur loi pour être servis en premier. Juste quelques coups en douce, dans la cohue. Il y en avait un en particulier, doté d’une solide réputation de meneur, de bagarreur. Avoue qu’il te faisait peur. Tu l’évitais. Mais pourquoi ? Parce qu’on disait que… Et on répétait que… Mais qui est on ? Ou quoi, ce qui ne dit pas son nom derrière les mots jetés comme des pavés dans la mare ? Franchement… Le jour où tu n’as pas pu l’éviter parce qu’il te proposait de jouer avec lui au tennis (à la main, sous le préau, un joint au sol pour filet), a-t-il été si terrible ? Vif, dans ses gestes, son déplacement. Et son langage. Ça joue la gagne. Mais rien de plus. Sinon une poignée de main. Et une choco. — Une quoi ?

La bagarre. La vraie. Tu en as vu une un jour, derrière le préfa. Farid, que tu connaissais bien, et un autre, plutôt sympa. Deux amis du moment en somme. Pour un duel. Ils vont ensemble derrière le préfa. On les entoure, on les accompagne sur le ring. À peine arrivés, Farid décoche une claque qui aura peut-être sonné plus qu’elle n’aura fait de mal. En tout cas, on l’entend d’ici. Et on voit l’autre se jeter sur Farid. Je ne sais pas trop où tu te situes. Est-ce que tu criais avec les autres ? Le corps à corps se termine par coup sur le nez du revers de la main. C’est Farid, face à l’autre, en faisant un tour sur lui-même. Le sang coule. Toi, tu t’es battu une fois. Mais avec moins de violence. Enfin… le sang n’a pas coulé. Tu n’avais peut-être pas encore cinq ans. Tu te roulais dans la poussière avec l’autre. Pantalon rouge et t-shirt vert. Dans un recoin du garage où travaillais tonton Ben. Mais l’autre… où est-il en vérité. On ne voit plus que la poussière. Le corps à corps, c’est ça : toi et la poussière, en rouge et vert. Et papa qui arrive. — Mais laisse-le faire !

proposition n°17

Brune. Mèche blonde. Coupe très courte. De grands yeux clairs. Faux air d’Adjani. Quelque chose de Mylène. Bref, tu parles d’une beauté ! Celle qui prenait le bus avec toi jusqu’à… Léré ? Celle qui t’a tiré les cheveux sèchement sans que tu ne comprisses rien ? Elle se trouve juste derrière ton siège. Prétexte que tu viens de lui tirer toi-même les cheveux. Tu te souviens ? Tu te récuses mais… tes larmes te trahisses. Bien sûr que tu n’y es pour rien. J’imagine même un coup monté. Mais… les larmes, la honte… c’est un signe de culpabilité. De mensonge donc. C’est un aveu, une faiblesse. D’ailleurs, tu te souviens, l’autre au fond, affalé sur le siège. Le grand dadet en short de foot bleu et t-shirt blanc. Menteur ! Pleureuse ! Tu te rappelles, comment t’as bondi de ton siège ? Comment tu t’es mis en garde, façon Georges Carpentier ? Et quand tu t’es retrouvé sur les genoux de la belle ? Elle s’excuse, elle te console. Elle te caresse même, non ? Mais tu es son jouet. Depuis le début. Elle joue à la poupée. Grandeur nature. Une poupée vaudou, une tête jivaro. Tu ne t’appartiens plus. Et tu le sais. Tu le sais parce que tu as ce sourire… ce rictus… ce masque. Les caresses à répétition, c’est une tuerie. Parce que Jean qui rit c’est Jean qui pleure. Tes traits se défont, se métamorphosent. Ils dégoulinent et se durcissent en même temps, comme une lente coulée de lave. S’anamorphosent — et tant pis si ça ne colle pas, si on n’y comprend rien. Ton visage, comme cet étrange masque de danse inuit. Ce masque bifront de faces affrontées sur un même visage. Ce masque, en forme de flamme.

Pelés. Il a les pieds pelés. C’est sa peau. Elle se dessèche. Elle se défait. En plusieurs couches, comme un mille-feuille. Elle craquèle. Elle se soulève. Il l’enlève. C’est sa peau. Elle marche comme ça, comme une pelure. Et il ne peut plus marcher. Ce n’est pas seulement un problème de surface. Ce n’est pas simplement une mue. Ça va plus profond. Le mille-feuille gagne la profondeur. Elle craquèle et se soulève, sa peau, comme un tremblement de terre. Elle fait des crevasses. Elle se retourne. En tout cas ça finit par le retourner. Par le tordre. Douleur comprise. Aux articulations, on voit bien les failles. Ça rougeoie. Une coulée de lave dans la nuit. Ça se fissure. C’est sa peau. Sa peau de Peau Rouge. Sa peau marquée à vif. Scarifiée. Qui crevasse. Sa peau à ciel ouvert.

Petit… Tout petit il marchait pieds nus. Tout le temps. Dans la maison, dehors dans la cour. Dans les prés, les champs. Sur la route. The road. Il traçait la route. En va-nu-pieds. Insensible à tout ce qui roulait sous son cuir plantaire. Oui mais la peau… Elle aura fini par marcher du même pas sa peau ? Elle aura tracé sa route à elle, la peau ? Tout un réseau. Road is a road is a road is a road. En surface, en profondeur. Dans les articulations. Leurs creux. Dans le combat mythique de la Base et du Sommet ? Comme les villes à gratte-ciels ?

Stoupak. C’est lui qui sait. Normal, avec son de médicament ou de matériel médical. C’est lui qui a écrit sur l’ordonnance ce qu’il faut. Ce qu’il faut faire. Parce que ce qu’il écrit, Stoupak, ce qu’il griffonne, parce que c’est sûrement illisible : il faut le faire. Même si on ne sait pas bien comment. Et le voilà les pieds dans l’eau. Dans une solution violette chaude. Ça apaise. Chaque soir, Stoupak et sparadrap. Durant des jours, des semaines. Des mois et des mois peut-être. Cette solution violette qui lui faisait des pieds bleus que n’auraient pas dédaignés Yves Klein. Ou un médecin légiste ?

« J’aime… J’aime regarder les filles qui marchent sur la plage. » Tu te souviens, cette chanson de Patrick Coutin ? Moi aussi je l’aime bien. Mais pas pour les mêmes raisons. Moi, c’est le riff de guitare électrique. Ou plutôt son grésillement. Son grain. Sa tonalité basse aussi. Le même grain qu’on retrouve dans une chanson de My Bloody Valentine, et dans une de Lescop. Voilà, c’est cette granulosité électrique. Plutôt basse. Ça, ça le fait. Quand je l’entends, je crois que je vibre en même temps. Je grince, je m’égrène. Je graince quoi ! Je granule. Eh bien, tu sais quoi ? Toi aussi. Quand ça m’arrive, ça, eh bien toi aussi. De tout ton corps. C’est juste un peu plus lent. Parce qu’il y a la matière, parce qu’il y a la chair à traverser. À remonter. Moi, c’est instantané. Toi par contre, ça t’arrive avec un temps de retard. Mais quel temps ! C’est comme pour la lumière, le soleil. Il faut du temps, mais quand c’est là… Sophie. T’avais du mal à la regarder. Fallait toujours que tu esquisses un sourire mal réprimé. C’est ça la fascination. Pourtant vous aviez bien sympathisé. Assez vite je crois. Mais chaque fois, ses grands yeux clairs. Ce n’était pas fait pour m’aider ça. La musique, de temps en temps, ça va. Mais là… chaque jour, chaque fois… peut-être même à chaque mot quand tu lui parlais… quand tu l’écoutais ! Non ! J’aimais. Bien sûr que j’aimais. Mais là… Non ! Je ne sais pas pourquoi mais j’imagine que c’était comme Camus a pu aimer son personnage dans la scène du meurtre, sur la plage, sous le soleil. Ébloui, étourdi. La scène qu’a mis en musique The Cure. C’est bon ça aussi, non ? En tout cas, moi… j’aime.

proposition n°18

Le jour. Même pas. Maman dit que tu ne voyais le jour. Que tu restais à ton bureau toute la journée. Toute la journée, tu ne voyais pas le jour. Toute une journée sans le jour. Ça fait toute une journée dans la nuit ?

« Tu voyais mêm’pas l’jour. » Parce que tu faisais tes devoirs pendant longtemps. Durant des heures. Parce que ce n’était pas facile. Parce qu’il te fallait du temps. Parce que tu prenais le temps. Le temps pour comprendre la leçon. Le temps pour faire l’exercice. Le temps pour regarder par la fenêtre. Pour faire des signes aux autres.
« Tu voyais mêm’pas l’jour. » Parce que papa prend le temps de t’aider. Le soir, après manger. Il est rentré tard. Fatigué. Il prend le temps de t’aider. Vous êtes installés sur la table de salle à manger. La télé parle. Papa lit ta leçon, lit ce que tu as fait. Tu es fatigué. Papa te parle. Le film t’endort. Il a vu ce que tu n’as pas fait. Tu n’entends pas qu’on te parle. Il a faim maintenant. Et il voudrait bien aller se coucher. Il y a ces drôles de personnages. Et le cahier qu’ils prennent sur la tête.

« … mêm’pas l’jour. » Même pas… c’est comme si l’image du jour, en négatif (son absence), c’est toi qui la créais. Parce que le jour, bien sûr qu’il est là. Il est même toujours là, hein ! Mais c’est toi qui ne le voyais pas. Il était pourtant sous ton nez. Mais pas fichu de le voir. Tu pouvais pas te lever et sortir avec les autres, non ? Au lieu de ça, tu restais à ton bureau, le nez dans les cahiers et les manuels. À rien n’y comprendre si ça se trouve. Et on voit où ça mène ! C’est toujours un peu comme ça, non ?
« Tu voyais mêm’pas l’jour. » Maman, quand elle dit ça, elle ajoute aussi : « Mon pauv’ petit… » Pourquoi mon, en fait. Bien sûr, tu restes son fils, tu lui appartiens donc comme naturellement, chair de sa chair. Mais moi, je vois autre chose. Ne serait-ce pas aussi une espèce de méthode, un acte de nomination ? « Mon pauv’ petit » vaudrait pour : « Je te baptise pauv’ petit. » Même si tu ne voyais pas le jour. Même pas…
« Tu voyais mêm’pas l’jour. » Trop occupé à observer la nuit. Par exemple, avec ce petit livre d’origami. Maman doit toujours l’avoir, quelque part dans sa bibliothèque. C’est avec lui que tu as appris à faire avec les grandes feuilles de dessin des cocottes géantes ?

Tu ne voyais pas le jour. Mais à la place… des textes, des phrases, Un sac de billes, des mots, Thalès et Pythagore, des lettres et des chiffres, des traits, le Brésil de Mme Poirier (20/20), le Roi Soleil, des lignes, droites et courbes, des COD, des COI, irregular verbs, des tableaux, des schémas, la pierre de rosette, rosa rosa rosam, des dessins, Snoopy, Astérix, x =, des images, du découpage, collage, et puis on gomme, on peint, on déborde… Et tu te souviens, le vase renversé sur le bureau de Mme Bouton, ses polycopiés à l’alcool à l’époque ? L’encre violette qui coulait ?

Tu ne le voyais pas, mais tu l’entendais peut-être ? Tu sais, comme un fœtus. À un moment donné, sa vie commence à croiser la nôtre. Il finit par entendre, même par bribes, même étouffés, la vie, le monde, qui seront bientôt les siens. Même si sa vie à lui est éternelle, il finit par les entendre. Et c’est sûrement pour ça qu’elle décline. Il se laisse porter par les bruits, les sons. Un peu de musique peut-être. Mais la vie, le monde, évoquée quand tout reste à écrire comme on dit, c’est quand même un drôle de chant de sirènes, non ?

« Tu voyais mêm’pas l’jour. » Mais tu entendais tout. L’aspirateur. La cuisine que maman prépare. La télé. Ta sœur qui joue dans la chambre. Une tondeuse, quelque part. des voitures qui passent. Des passants qui parlent. Les copains qui jouent, dans le parc. — Allez, tu viens ? — Le téléphone. La sonnerie de téléphone des voisins. De la musique. La musique classique des… comment déjà. La fille s’appelait Belinda. Son père était gallois. On entendait de la musique classique. Jusque tard dans la nuit. Ça te tenait en éveil. Alors c’est peut-être ça que tu recherches, aujourd’hui, les nuits sans sommeil, dans un livre ou devant un film, ou dans tes pensées perdues ou tes rêves engloutis, un peu de musique ? D’un autre temps ?

proposition n°19

Du sous-sol. Pas une cave, mais façon garage. Parce que le préau c’est du pur béton. Du sol au plafond, tout est gris. Même les murs blancs, gagnés par les ombres. Le genre de garage où les manœuvres pour sortir sont sans fin, à cause des deux piliers trop rapprochés, prêts à bondir.

Les escaliers ? Qu’est-ce que ça résonne. Ça résonne toujours. Ça crie et ça claque même, aux heures de pointe. Mais là, même vide, même quand il n’y a plus personne — l’été, ou la nuit, comme tu veux —, ça résonne. Tu te souviens les fois où tu te faufilais dans les cuves de vin ? Les belles cuves de papi Omer, avec leur crépi rose et leurs petites portes en fonte qui grinçaient. C’était le noir complet. Et tu donnais de la voix. Tu t’égosillais. De la voix à l’état pur. C’est ça que tu cherchais, à te faire voix. Du moins son écho. Une voix basse, qui vibre grave. Vibratone ?

Une dalle. C’est une dalle la cour. Tu sais, ce vide au milieu des barres d’immeubles. Espace de béton ou de goudron. Parfois vert. Et peut-être même une petite école. J’arrive de Lisbonne. Il y en avait une attenante à un parc. Tout autour, des immeubles. Sauf là où je logeais. Une rangée d’échoppes avec son carré de verdure, et son citronnier. La dalle, c’était l’école, la cour, le parc. Eh bien la cour du collège, le grand escalier, la cour du lycée, c’est une grande dalle de plaques de béton au milieu des tours à trois, quatre étages. C’est bizarre parce que, tout autour, c’est un quartier pavillonnaire — et le cimetière. Il faut aller au collège ou au lycée — il y avait aussi une école — pour se retrouver en banlieue. Et les vieux préfas, en retrait, derrière le terrain de sport et le gymnase. Ça sent la fin de zone. Des cabanes de chantier ? Comme là où bossait papa, à la centrale ?

Et la rivière… il y avait une rivière. Non, je ne parle pas de la Loire. Mais là, au bord de la dalle, sous les grands arbres… comme un air de rivière. De gros troncs, une levée de terre, des creux et des bosses, les racines qui ressortent, le feuillage, le soleil pris dedans, le vent qui en sort. « Allez, monte ! » Et nous voilà partis, avec je ne sais qui sur le dos (moi peut-être), pour la traversée, d’un banc à l’autre, d’un quai à l’autre. « Attention ! On va chavirer ! On va chavirer ! » Non Sophie. Je m’étais raccroché à une branche. Je n’avais pas chaviré. Tu avais regagné le rivage. Je restais pendu au-dessus de l’eau. J’attendais que tu reviennes me prendre sur ton dos. J’attends toujours.

proposition n°20

Un chat. Par la fenêtre restée ouverte. On ne sait trop comment il est monté. Il va d’une pièce à l’autre du CDI. Sans bruit. Sauf lorsqu’il saute sur une table. Des petits coups feutrés. Quelques pas. Il sent quelque chose. Il lève son museau dans le courant d’air. Et bientôt il repartira comme il est parti. Par la fenêtre. Et plus tard, au bout de la nuit, par le portillon, entre les barreaux. Non sans avoir d’abord chassé sous les grands arbres, parce qu’il y a une foule de petits terriers que personne ne voit le jour. Non sans s’être battu avec un autre chat. On entend feuler par la fenêtre. Là-bas, quelque part sous les arbres, au-delà. On entend surtout craquer. Le bois du parquet, des tables, des étagères, puisque tu as mis du bois partout ? Mais qu’est-ce qui craque comme ça dans une pièce, trois ou quatre fois la nuit ? Qu’est-ce qui fait que la dilatation, le relâchement infinitésimal de la matière, finit par se briser ? Une voiture, de temps en temps, dans la rue. Peut-être des voix de passants attardés. Les lueurs de la ville. Elles éclairent le mobilier, les livres. Juste de quoi esquisser quelques profils. Juste de quoi évoquer la profondeur de la salle, du coin lecture. Il y a cette lumière bleue qui clignote. Toute la nuit, sur les tables vides. Et ça sent bizarre. Ça vient de dehors. Ça passe par la fenêtre. Ça envahit doucement les deux pièces. Une fois on aurait pu entendre des pas dans le couloir et l’escalier. Quelqu’un qui traînerait des pieds. Comme une façon de marcher en glissant, avec de vieilles charentaises. Et dans l’escalier… Une vraie chambre d’échos. Tout est amplifié. Et en même temps… tout comme insonorisé. Comme si les sons s’effondraient sur eux-mêmes. Il faut entendre quand passe le train de marchandises, le claquement lourd et régulier des roues sur les rails, le long de la Loire. Il faut le comprendre. Car c’est toujours ce même son qu’émet cet escalier au fond. C’est toujours ce même bruit de train, vaguement brouillé le jour par les voix humaines. Cet escalier, comme une caverne. Une de ces grottes qu’on trouve en Inde, à Marabar, dont Edward Morgan Forster a su dire comment, à l’intérieur, « le même bruit monotone répond et tremble le long des murs, montant et descendant jusqu’à ce que la paroi l’absorbe » ? C’est ça… c’est sûrement ça qu’il voit, l’homme, au fond du livre ? C’est ça qu’il montre dans son regard effaré ? Quelque chose comme ça… où « les espoirs, les politesses, les éternuements, le craquement d’un soulier, tout produit le même "boum" » ? Et les grands soirs d’été, quand il n’y a pas un bruit, pas un brin d’air, et plus un chat pour longtemps, est-ce qu’on entend le fleuve couler ? Est-ce que le remugle de ses eaux vient habiter le lieu, par la fenêtre oubliée ?

proposition n°21

ANAIS En lettres noires, inversées (tête en bas), manuscrites (en bâton, mal écrites). Un noir de feutre passé à force d’avoir été frotté à… Les lettres, les bâtons tordus (elle a écrit de la mauvaise main — la mauvaise main…), c’est plein de fines rayures. Comme le capot du boîtier de la clé USB sur lequel est inscrit le nom rayé. Un petit capot en plastique rectangulaire, à deux sommets opposés à angle droit, les deux autres arrondis. Et à l’intérieur de ce rectangle, un autre, de même forme. C’est là que se trouve le nom effacé, dans ce rectangle plus petit, transparent, auréolé d’un liseré translucide. À travers, là (on touche à rien, on bouge plus), l’espèce de trapèze jaune pâle (jaune paille, presque comme moi !) du bloc Post-it, et le coin (en haut à gauche) du dossier vert (un vert clair, tension bleue) où dorment mes thèmes, mes textes de… Et un soupçon de la pâte dorée (mais pas trop), lignée (comme du pin), du bureau. Juste un soupçon. Ça fait un bel objectif ça, non ? Tant pis si dans le cadre on a toujours en écran, informe, rayé, effacé (ou quasi). ANAIS

Derrière ce nom à l’envers — dans le cadre transparent — il y a, droit devant, la nuque de Brice. Une nuque tendue, décharnée, dont ressortent les extrémités des trapèzes. Elle fait penser à la nuque de ces poules qu’on appelle cou-nus. De part et d’autres de cet axe musculaire, rachitique, dans les creux du crâne (tronqué), la bande de cheveux grisonnants, le pavillon des oreilles. Dessous, le haut du t-shirt gris chiné, délavé. La bandoulière kaki du sac qu’il n’enlève jamais. Il est devant son ordinateur dont on aperçoit les coins, le cadre noir et l’écran blanc. Sur la droite, la page défile. En arrière-plan, trois rangées d’étagères à montants métalliques jaunes (piqués de trous noir), à plateaux et fond blancs remplis de livres, de manuels, de dictionnaires, de dossiers noirs (3 au milieu, 6 en bas dont 2 séparés des autres par les dicos médicaux, verts (le même vert tendu de bleu, on en compte 6 autour de la tête de Brice), bleus (4 en haut, 2 au milieu) et rouges (7 en bas). Sur la tranche de chaque dossier, des fiches blanches, avec dessus le nom illisible des thèmes, des sous-thèmes, des illustrations en couleur (on ne reconnaît rien). Et des vides, ici et là. À gauche. ANAIS, sur le fond blanc (cassé) du mur. Et dans le coin droit du cadre (à gauche du S), la tête blanche de la petite lampe articulée (on devine son corps flexible noir). L’ampoule blanche, un peu sale, auréolée d’ombre. Et un point noir sur le rebord intérieur. Une chiure ? À droite. Vers la droite plutôt, et avec plus de profondeur (adaptons donc notre objectif), les stries du store en contraste élevé par le soleil. Les stries du store en ombres portées sur le mur adjacent à la fenêtre grâce auxquelles on lit l’inclinaison du rayonnement solaire. En plein sur la bulle noire (façon BD) dans laquelle on lit, en lettres manuscrites roses : « Une idée ? »

On change de place. En face de Brice, cadre porté sur la gauche, dans une plus grande profondeur de champ. Et si on changeait le sens du rectangle, en portrait au lieu du paysage ? Au premier plan, d’un côté le dossier d’un fauteuil (structure en bois brun, coussin beige), de l’autre le coin d’un casier (effacé dans l’ombre) et l’arrête du mur (interrupteur, carré blanc) en face de laquelle se trouve, au second plan, l’arrête de l’autre mur (et la tête du portemanteau noir). Et au milieu, où l’on perd le point de fuite, le bureau de la secrétaire. Bloc du caisson noir, par-dessus, tranche du plateau beige, rectangle noir de l’écran (de biais, parallélogramme), empilement de sept bannettes bleues, transparentes, brillantes. Rectangle blanc d’une multiprise. Des fils pendent (deux noirs, un gris), dessinent de belles ellipses. Entre le noir de l’écran et le bleu des bannettes, la même petite lampe blanche au corps flexible noir (profil de trois-quarts, plastique ondulé). Au fond, mur blanc, demi-cercle bleu de l’horloge (cadran blanc, chiffres noirs illisibles), coin de fenêtre en pavés de verre, bas de l’autre fenêtre, (illuminée). Et, la tête dans l’écran, notre secrétaire, son chignon, sa mèche sur la nuque dégagée, bras et épaules nus, pâles, petit haut noir. Jambes blanches, croisées, mal recouvertes par une jupe à volants beige. Les pieds sont coupés. On l’entend taper. Et au sol, vers moi, l’ombre portée du bloc noir.

proposition n°22

L’onyx. Quand tu t’installes au bureau, il y a ces deux têtes de cheval. Deux serre-livres d’un blanc marbré laiteux, sur l’étagère, un peu translucide. La poignée de livres, Visa Junior bleu (pour la science ?), Snoopy (sur sa niche, allongé), Fourberies de Scapin (Classiques Larousse). D’autres livres (oubliés). Le range-cassettes en bois du cours d’EMT. C’était quoi les cassettes ? Pink Floyd, The Piper at the gate of dawn — la seule que tu possèdes encore ?

Il y a les lignes sinueuses noires sur le bureau marron. Les fiches de faune et de flore, collection Cousteau, sous l’étagère. Leurs boitiers bleu turquoise. Un pot à crayons en métal, rouge bordeaux, Creeks. Les crayons de papier, surmontés de personnages souples. Une petite balle imitant un ballon de basket, le mini panier accroché au mur. Des avions en papier. Des cocottes aussi, avec leurs points rouge, bleu, vert, jaune, orange, violet — et quand on déplie, derrière chaque couleur un petit mot, un gage parce que dire c’est faire.

La moquette grise. La tapisserie beige. Tu feuillettes un manuel. Un tabouret ou une chaise ? La table basse, derrière, brune. La porte-fenêtre aussi, sur le mur latéral. Les rideaux ajourés. Tu griffonnes dans le coin de la pièce. La butte de terre, le terrain vague, le parc — avec le temps. Le canapé d’angle — celui de la véranda, éventré, pour les chiens. Il y avait une plante verte, genre roseau, quelque part. Et toi qui dessines. Et la mappemonde… ! avec l’U.R.S.S., la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie — mais l’éclatement c’est pour bientôt ! Une boule en plastique qui était aussi une lampe. Ça ne brille pas fort, mais tu peux éclairer le monde de l’intérieur !

Dans les tiroirs… plus rien. C’est bien rangé. Mais quoi ? Rien. Bien sûr, des cahiers, des classeurs, des manuels, des feuilles Canson, millimétrées, double, des feuilles volantes et des crayons de couleur… toutes choses que tu retrouves aujourd’hui dans les casiers de Loulou, en vrac… et que tu trouvais déjà dans le bureau pupitre de tonton Domi — de vraies plumes et un plumier à sec en plus, des buvards bleus déchirés, son cahier de brouillon remplis de schémas et de chiffres, et de ratures, le Bled aussi, et l’album d’images autocollantes Panini, et le casier au fond, et les petits tiroirs, quoi dedans ? — Rien. — Mais si, c’est juste que tu ne te souviens plus. — De rien. — Moi je me souviens, moi je sais. — Quoi ? — Tout ! — Tout quoi ? — Tout ce qu’il faut… comme dans l’armoire d’enfance de Walter Benjamin, dans ces tiroirs, au fond de ce bureau (qu’il fallait ouvrir avec une petite clef bénarde, et ça grinçait), une chose… c’est quand « la forme et le contenu, l’enveloppe et l’enveloppé, le bagage et la pochette ne sont qu’une seule et même chose ». — Ah mais ça, c’était plutôt dans l’armoire à côté où je me faufilais, au milieu des vêtements, dans le noir… Mais dans mes tiroirs à moi… ? — Rien. Du rangement. Une opération aussi minutieuse que le plan de la maison qu’on t’a demandé. Et qui t’a valu une punition parce qu’on pensait que tu t’étais fait aider.

Et dans la chambre, sous le coussin, le clavier de l’Amstrad cpc 6128 reconstitué sur une feuille de papier calque — en phase avec le Velux et son carré d’étoiles.

proposition n ° 23

Géoportail. — À une trentaine de kilomètres d’altitude, il faut d’abord l’avoir vu de près pour deviner qu’il s’agit d’un pixel gris surmonté d’un fin accent blanc, dans un patchwork de zones allant du gris clair (quelques taches beige) au vert foncé (presque noir). Le contraste est parfois violent. 47°24’10.38’’ N et 2°55’25.41’’E, l’élévation est de 156 m. Du nord au sud, Belleville-sur-Loire, La Celle-sur-Loire, Léré, Alligny-Cosne, Savigny-en-Sancerre, Boulleret, Donzy, Sury-en-Vaux, Sancerre, Tracy-sur-Loire, Crézancy-en-Sancerre, se dispersent de part et d’autre de la faille du fleuve. En plein écran apparaissent Saint-Vérain, Sury-ès-Bois, Myennes, Saint-Loup, Saint-Père, Subligny, Sainte-Gemmes-en-Sancerrois, Bannay, Pougny, Saint-Martin-sur-Nohain, Menetou-Râtel, Verdigny, Saint-Quentin-sur-Nohain, Saint-Laurent-l’Abbaye, Suilly-la-Tour, Sens-Beaujeu. — À une vingtaine de kilomètres d’altitude, le rectangle gris se précise, dans le réseau urbain d’un gris un peu plus clair. Les figures géométriques beiges, et même châtain, se défendent un peu mieux. — À près de dix kilomètres d’altitude, la ville s’étend sur presque tout l’écran de bas en haut (selon le sens des eaux du fleuve). À sa droite, des figures beiges et brunes. À gauche, les figures bien plus vertes. Le lit du fleuve s’élargit. Restent Boulleret, Saint-Père et Bannay. — À 4.96 km d’altitude, l’élévation est de 161 m, 47°24’09.04’’ N et 2°55’25.99’’ E. La petite main du logiciel tient dans l’enceinte de la cité scolaire. Sont apparus Les Fouchards, Pommeret, Bussy, Moulin-l’Évêque. Le flanc est de Cosne est transpercé, jusqu’en son cœur pratiquement, par une langue de bocage resserrée très verte. — À un kilomètre pile, on distingue bien les barres des bâtiments, autour du stade et d’un carré de verdure. Au sud, le rectangle gris du gymnase, et une poignée de peupliers, à droite, dont on aperçoit surtout les longues ombres. Au nord, une longue barre gris clair et blanc de salles de cours, la cour beige, ombragée. Nord-ouest, la barre grise du collège (prolongée d’une nouvelle structure bleue), et le parking en dessous (l’ancienne cour arborée, les vieux préfas). À l’est, la très longue barre du lycée, ponctuée au sud d’un grand et beau feuillage. Et sur un plan urbain, le collège se situe dans le coin d’un drôle de triangle dessiné, à l’ouest par la droite verticale d’une double voie, coupée au nord par une route orientée sud-est (coupée aussi par l’arc brun de la voie de chemin de fer). Dans l’angle des deux grandes barres, le nouveau passage : la structure, très blanche, que tu n’as pas connue. — 47°24’08.60’’ N et 2°55’25.34’’ E, élévation de 160 m, images satellite du 11/9/2015.

Côté lycée. Un grand et vague parking, au pied d’un long et haut immeuble. Comme un chemin, le long d’un mur. Un dédale végétal.

Du gymnase. De l’espace, c’est le stade et le carré de verdure, la poussée de l’interminable barre du lycée. De l’air, les grands arbres, les autres bâtiments à travers, le chemin arboré (entre le stade et le carré vert). Du vide, parce que rien au milieu des couloirs du stade. Rien, sinon quelques lignes de couleur sur le sol noir.
Du portail — c’est la petite porte, c’est là que maman te déposait. — La clôture barreaudée, la façade du collège sur la gauche, murs blancs et grandes fenêtres, en face et sur toute la droite, la cour, les tilleuls, et dans la profondeur, les grands arbres — et le bruit, la rumeur de la grande cour derrière la façade.

Du CDI. Par la fenêtre, c’est la cour (la dalle grise) et le grand escalier (coupé). Le store est bien trop bas. Et on n’y voit pas fort.

proposition n°24

1982 — Il y a ce monticule de terre quand tu arrives. Une sacrée montagne. Quand tu gagnes le sommet, le temps de regarder derrière pour vérifier que tu vas être le premier, il y en a toujours un qui surgit avant, de la face invisible. En bas, de grosses canalisations en béton. Le Monde des Buses. On monte dessus, on passe dessous, on se faufile à l’intérieur et alors c’est la nuit, ça crie, ça bourdonne. De l’autre côté de la route, le profil de la R12 break (bleu ciel) de papa, la haie, l’allée et la maison, petit pavillon de cité isolé des autres par un chemin de gros cailloux à gauche (vers le cœur de la cité) et à droite par un chemin blanc (qui mène jusqu’au canal). Une chute sur le dos te vaudra des jours d’immobilisation dans ton lit. Plus d’école. Le collège, identique à ce qu’on en sait aujourd’hui, ne peut pas exister.

Le collège, tu le découvres trois ans après. Par la petite porte puisque maman t’a emmené. C’est cette longue rangée de barreaux autour du bâtiment et de la cour. On se gare devant. C’est le portail, la façade du collège à gauche, l’espace de la cour à gauche, les tilleuls, les préfas, les grands arbres droit devant. Et bientôt le préau noir de monde, et la grande cour grise, vide, le grand escalier — et peut-être les barres de bâtiments du lycée, qui ne peut pas exister. Quand tu rentres, le bus passes devant la maison, la R12 dans l’allée du garage et la R30 sur le trottoir. Tu remontes la rue. Le Monde des Buses et sa montagne imprenable ont laissé place à un terrain vague. Et avec les cailloux dans l’allée, cinq museaux à la porte-fenêtre.

Quand tu pars trois ans plus tard (pour un retour au pays), tu reviens en bus, laissant le collège côté lycée, un jour de juin où il fait chaud sur la dalle de goudron au pied du grand immeuble, au pic du soleil. Le grand départ a lieu quelques jours après. La R30 est pleine à craquer, dans le coffre, sur la plage arrière, sur la galerie, et même dans la maison vide et dans le jardin (les deux chiens enterrés). Ton dernier regard c’était sur quoi ? La maison aux volets clos ou le parc vert, ses jeunes arbres, sa grande allée blanche ?

Aujourd’hui, la cour des tilleuls et des préfas n’existe plus. C’est une dalle de goudron pour voitures d’un côté et bus de l’autre. Ça se voit bien sur Géoportail. Le bâtiment du collège s’est doté d’une sorte d’avant-toit bleu qui agrandit sûrement le préau (à moins qu’il ait été remplacé par de nouveaux bureaux ou de nouvelles salles), et, reliant les deux barres immobilières du lycée, cette structure de bois et de toile blanche. Tout ça n’existe pas pour toi. — Et encore moins pour lui. — A Belleville, les arbres du parc ont bien grandi. Il est même bien ombragé. Et il y a un petit édifice à l’entrée, devant la maison. Contrairement aux autres à côté, aucune voiture n’est garée devant. Et dans le jardin, ça a poussé. Ça a même l’air envahi.

Et demain ? Et plus tard ? Quand on sera encore une fois, une dernière fois, partis ? Dans le parc, au milieu de la cité, on aura construit un Carrefour Market. Pas besoin de parking, la cité elle-même en était déjà un en puissance. Mais en fait, le supermarché on l’aura placé en bas de la cité, à la place du camping et de la grande ferme de… comment il s’appelait déjà ? Et dans le parc, un petit Centre culturel, un Pôle nature ou une Maison de… de quoi, Belleville c’est juste connu pour sa centrale. — Eh bien une Maison de l’énergie ! — Une Crèche vaudrait mieux, surtout au cœur d’une cité dortoir. Mais non. Quand on sera tous partis, il ne se passera rien. Le parc sera devenu un bois. La maison sera toujours là, vide, gagnée par le jardin disparu sous la végétation. Comme à peu près tout dans la cité.

proposition n°25

Où. Où il est maintenant. Il est passé de l’autre côté. Il est devant le type effaré. Il cherche déjà une issue dans le Block. C’est comme l’agent Cooper à la fin de Twin Peaksfi. Il est entré dans le cercle et a disparu derrière les rideaux rouges. Et maintenant il cherche une issue dans la chambre rouge. Depuis plus de trente ans. Et toi aussi au fond. Pourquoi t’es parti à sa recherche. Tu crois vraiment que c’est une bonne idée. Mais tu cherches peut-être une issue. Pour toi ou pour lui. Pour lui non. Et si tu la trouves. Comment lui il va la retrouver. Et tu crois pas que même si tu la retrouves c’est un piège. Tu t’es jamais dit que tu pouvais être Jack à la poursuite de son fils dans le labyrinthe de Shining. Et pourquoi tu restes planté là. Qu’est-ce que t’attends pour y retourner. Tu sais plus comment retourner ta figure. Tu sais même pas quelle figure c’est. Et si y en n’avait pas. Si c’était toujours la même que tu retournais en boucle. — Comme Sisyphe. — Non disons plutôt un bousier. — Et lui alors. — Eh bien c’est le rocher. C’est la bouse. C’est la masse la matière le machin qu’on tripote et qu’on retourne sans cesse. Mais ce serait pas justement ce regard pour toi. Tu crois que je t’ai pas vu lorgner dessus dès le début. Tu crois que je vois pas que tu cherches la direction qu’il te montre ce regard. Et tu crois pas que tu devrais l’oublier. Et regarder un plus autour. — C’est ce que je fais mais si je regarde à côté alors on n’y verra plus rien. — Mais tu crois pas que c’est à cause de ce genre de raisonnement qu’il est parti. Pourquoi il est parti. Pourquoi il est coincé dans ce block que même ce pauvre type médusé par son propre regard a fini par oublier. T’as pas imaginé que c’était à cause de toi. — Même si j’arrive bien après lui. — T’as pas imaginé que c’était pour toi. Pour que t’arrives justement. Tu t’es jamais dit tout ça. — Ben et toi. — Moi. Mais moi moi quelle idée. Non mais moi moi c’est rien non. Moi disons que je reste dans l’ombre. — Comme le photographe du type. — Pourquoi pas. Non l’important dans l’histoire c’est plutôt toi. Et lui aussi ? Qu’est-ce que t’en penses. — Moi. — D’autant que vous vous ressemblez quand même beaucoup non. — Et comment tu peux le savoir puisque personne ne la revu depuis tout ce temps. Et puis t’arrives après moi. — Oui peut-être mais aurais-tu oublié que j’arrive du Block. — Du Block. T’as trouvé l’issue. — Non j’ai croisé quelqu’un et j’ai demandé Où. Et il m’a répondu un peu bizarrement en me retournant la question par Maintenant. Et alors c’est à ce moment-là que je suis arrivé. — Oh mais ce n’est pas la même que moi. — Parce que tu as trouvé une issue. — Peut-être. Qui sait — Menteur t’as vu comme tu me regardes. Tu veux que je te tende un miroir. — Le type de la photo. — Qui sait. Bref où j’en étais. Ah oui que je ne sais plus trop quand je suis arrivé là mais en tout cas je suis là et si je trouves que vous vous ressemblez c’est peut-être à cause de toutes ces questions que je me suis posée dans le Block. Tu veux savoir quoi. Je te dis tout en vrac.

Où je vais maintenant. Pourquoi est-ce qu’il me regarde comme ça lui. Pourquoi on l’a photographié. Comment est-il arrivé là. Et s’il s’en était sorti. Est-ce que je vais l’en sortir. Est-ce que je vais m’en sortir. Ça s’appelle un transfert. Même à travers une image. Même à travers un livre. Pourquoi je ne referme pas le livre. Pourquoi j’ai pris ce livre et pourquoi je l’ai ouvert. Et qu’est-ce qu’elle fait Sophie. Pourquoi son visage s’efface. Pourquoi pas son nom en même temps. C’est lui maintenant son visage à elle. Pourquoi on n’est pas ensemble. Pourquoi papa et maman ont décidé de rentrer au pays. Comment ça se fait qu’il reste sombre ce CDI. Pourquoi il est tout en bois. Je veux y voir la bibliothèque du château de Cheverny qu’on est allé visiter un jour avec Mme Poirier. Pourquoi la main de Sophie sur mon genou. Pourquoi au moment de la photo de classe. C’était quoi ce blouson que je portais. Et ces ourlets au bas de mon pantalon. Ma sœur ne m’a pas dit que c’était moche. Pourquoi je détestais quand maman me demandait si j’aimais ce blouson, ce pantalon, ce pull, etc. Comment lui dire que je n’aime pas quand elle me demande. Et que je n’aime pas cette chemise, ce t-shirt, ce slip et ces chaussettes. Et pas non plus quand elle pleure. Comment lui dire que papi Omer me manque aussi. Est-ce que j’ai dit au revoir à Sophie. Est-ce que je lui ai dit adieu. Est-ce que je lui ai dit je t’aime. Est-ce que je le lui ai écrit. Est-ce que je le lui ai crié. Pourquoi il ne crie pas le type sur la photo. Est-ce qu’il a pleuré dans un recoin du Block. Combien de fois. Combien. Et papa il a pleuré aussi. C’est à cause de papi Omer qu’il a décidé de partir. C’est à cause de la mère de papi aussi. Est-ce qu’ils savaient l’un et l’autre qu’ils étaient dans le même hôpital. Est-ce la mère ou le fils qui est parti en premier. Pourquoi je ne suis pas resté dans le même collège. Pourquoi pas une année de plus. Pourquoi pas on n’est pas parti au moment d’entrer au lycée. T’aurais été dans ma classe Sophie. On aurait été encore une fois sur la même photo. Et main dans la main cette fois. Tu te souviens Elli et Jacno dans Tout va sauter. « Main dans la main on se promène les gens se moquent car ça les gêne. » Et le type de la photo il aurait voulu qu’on lui tende la main. Le photographe lui a-t-il serré la main. Il aurait préféré serrer la main de ses proches. Savait-il que sa mère était dans un autre Block. Dans un autre camp. Savait-il qu’elle n’est jamais descendue du train. Ni sa fille peut-être. Pourquoi papa ne venait jamais avec moi maman et ma sœur faire des courses. Pourquoi il ne choisissait jamais son pantalon, sa chemise, ses chaussures. Il n’aime pas ça non plus. Et pourquoi il fume autant. Combien il fume de cigarettes par jour. Combien de paquets. Combien ça lui coûte ses Gitanes maïs. Combien ça a coûté à papi Omer ses Gauloises sans filtre. Combien en cigarettes. Combien en soins. Combien en chagrin. Pourquoi maman répétait que c’était son tour. Pourquoi me disait-elle que je ne voyais pas le jour. C’est vrai ça pourquoi je restais autant à mon bureau. Pourquoi je n’allais pas jouer plus souvent avec ma sœur. Ou retrouver les copains dans le parc. D’ailleurs les copains pourquoi on n’en parle pas assez. Les souvenirs s’effacent avec les visages. Pourquoi on n’a de lien avec personne. On a oublié combien on aura été heureux. Où sont passés les jeux. Les rires. Et les chiens. Sophie t’aurais pu connaître mes chiens. T’aurais accepté de venir à la maison. On aurait joué avec ma sœur. Et je t’aurais montré avec les chiens. Je t’en ai peut-être déjà parlé. Tu sais peut-être que je jouais à la penille avec eux. Tu sais ce que c’est qu’une penille. Tu sais qu’à l’origine c’était une sinse. Que les chiens mordaient dedans et je tirais le plus fort possible. Tu aurais pu voir comment ils secouaient cette sinse en lambeaux. Et comment ils grognaient et moi avec. Et je t’aurais montré là où je passais le plus clair de mon temps. Et j’aurais sorti la photo de classe où ta main flirte avec mon genou. Est-ce que tu as conservé cette photo. Est-ce que tu repenses à cette époque. Est-ce que tu te souviens de moi. Est-ce que mon visage aussi s’efface. Pourquoi le visage du type ne s’efface pas lui. Pourquoi l’image du livre persiste. Pourquoi ça perdure ça. Tu sais que même le visage de mon papi Omer je m’en souviens moins bien. Est-ce que ma sœur s’en souvient. Mais le rire de papi Omer si tu l’avais entendu. Je l’entendrai encore longtemps. J’aurais pu te montrer la photo où on le voit mort de rire avec les chiens si tu étais venue à la maison. Est-ce qu’on lui a montré son portrait au type du Block. Et qu’est-ce qu’il veut me dire à me regarder comme ça. Et papa et maman si je leur avais montré la photo ils auraient dit quoi. Et qu’est-ce que je leur aurais répondu. Rien. Et au type qu’est-ce que j’ai à répondre. Rien non plus. Ou peut-être comme Louise Attaque « j’ai sans doute voulu dire qu’on pouvait se diviser s’effacer en moitié chercher partout gratter les fonds les à-côtés ». — Ou le plan où on voit par-dessus l’épaule de Karine Viard dans le film Parlez-moi de vous la photo d’une petite fille assise par terre dans un coin bras croisés jambes allongées à l’équerre le long des murs pantalon bleu petit haut jaune. — Et toi Sophie si tu avais été là avec moi dans le CDI tu aurais dit quoi. C’était toi quand j’ai ouvert le livre. Pourquoi je ne t’ai jamais écrit. Et qu’est-ce que tu m’as répondu. Ce que le type du Block dit avec ses yeux. Comme papi Omer à papa et maman avant de partir. Pourquoi moi et ma sœur on n’est pas allé le voir avec eux. Qu’est-ce qu’on leur a dit avant qu’on s’en aille définitivement. Tu m’as répondu je t’aime. Oui mais comment. C’était quand. C’est écrit où. Maintenant. Genre explosif. « Je t’aime. — Moi non plus. »

proposition n°26

COOP. C’est en noir sur fond blanc. Quatre grosses lettres claires, sobres, police sans serif type Arial ou Verdana. Un rectangle blanc, un cadre orange. À moins que ce soit noir sur fond orange. Il y a beaucoup de orange. Sur le montant des portes ? Au-dessus ? Sur le mur ? Ou bien ce sont les lettres qui sont orange. Peu importe les combinaisons, l’essentiel c’est que ça bouge. Comme les portes automatiques. On avance, ça s’ouvre. On recule. On avance, ça s’ouvre. On recule. On s’avance doucement. Tout doucement. Ça s’ouvre et… — Allez allez… Il y a trois caisses enregistreuses. Peut-être quatre. Elles sont orange. Il y en a toujours une de vide. Un tourniquet métallique étincelant, le rayon fruits et légumes, et c’est partie de cache-cache avec ta sœur. Tu vas te glisser entre deux gondoles, ou dessous. Elle aussi. Et derrière le rideau de la cabine d’essayage. Et dans le manège à robes ! Chaque fois c’est pareil. La supérette est une super aire de jeux. Et c’est ça qui faisait « que le temps ici ne s’écoule pas, qu’il est un présent répété maintes et maintes fois. Qu’il n’y a pas d’Histoire », dit Annie Ernaux. Même si à la caisse, c’est long. La caissière doit taper les chiffres noirs des étiquettes autocollantes oranges de chaque article — avec ces petites fissures qui empêchent de les décoller sans les déchirer ? Et si elle se trompe, il faut effectuer la soustraction avec le prix erroné et reprendre l’addition avec les bons chiffres ? La caisse enregistreuse c’est juste une calculatrice ? Non, ça fait aussi imprimante. Du rouleau blanc de la caisse, on repart avec un morceau. La liste des articles, la liste des prix. Des chiffres et des lettres. Ça calcule et ça imprime. C’est inscrit et écrit noir sur blanc. Ça s’enregistre. Ça s’ouvre, on recule. Ça s’ouvre… — Et ta pochette surprise ! Un grand cornet de papier rouge, bleu, jaune, vert, violet, ou orange ?

Les courses, on y allait avec la Dauphine de papi Omer. On n’avait rien fait comme trajet, on sortait tout juste du bois de Balzac, que j’étais déjà allongé sur la plage arrière, endormi. Quand je me réveille on est à l’entrée de Jonzac, du côté de la gare et des abattoirs. C’est le cahot du passage à niveau qui m’a réveillé ? C’est le grondement du train ? Un jour on a eu un accident. Papi Omer a raté le virage, la voiture s’est couchée dans le fossé. — T’étais mussé sous le siège ! Aucun souvenir. C’est maman qui raconte. Juste une cicatrice sous et sur la lèvre inférieure. Quelque chose l’aura percée et sera entré dans la bouche ? À un âge tendre où le langage enfin se solidifie et se déploie, ça devait être assez impressionnant. D’ailleurs ça a fait un petit trait blanc et dur, en forme de virgule, que je mordille encore. Et puis il y a les lumières. Chaque fois qu’on partait à Belleville. Plus de quatre cents kilomètres, près de six heures de route. Et quand tombe la nuit, qu’on aborde les grandes villes par une rocade, qu’on croit les surplomber depuis un pont, un échangeur, virage un peu sec, et toutes ces lumières orangées qu’on n’a pas vu venir qui se mettent à tournoyer là-bas, et là-bas. Et plus loin. Et plus bas aussi. Est-ce que le ciel venait de tomber ? Est-ce qu’on roulait au milieu de la voûte céleste ? Et petit à petit, j’ai fini par apprendre par cœur le nom de toutes les villes et tous villages du trajet. Semoussac, Semillac, Saint-Dizan-du-Bois, Nieul-le-Virouil, Saint-Hilaire-du-Bois, Jonzac, Meux, Saint-Cier-Champagne, Le Mancou (commune de Guimps), Barbezieux-Saint-Hilaire, La Couronne, Saint-Michel, Angoulême… et Ruffec, Gençay, Civray, et Chauvigny en moitié route (avec un arrêt en pleine forêt dans une zone où les monticules de graviers et de cailloux servaient de terrain de jeux)… et d’autres noms oubliés, jusqu’à Belleville et les lueurs de la centrale.

(COOP. Cooper. Est-ce que c’est l’agent Cooper qui a préparé le terrain de la COOP ? Ou la COOP qui s’est d’abord manifestée à travers l’agent Cooper ?)

Et Loulou, il y a quelques temps déjà (à peu près à l’âge de mon accident) : « Mais maman, y a des lettres sur les maisons ! » On traversait Chevanceaux en voiture, sur la route des vacances avec ME et le Boubou (la Côte d’Azur). C’était quoi ses lettres à lui ? C’était quoi son mot, sa silhouette, ses couleurs ? Je conduisais, je n’ai rien vu. Ça dit quoi de nouveau sur le langage et sur le monde ? Je veux dire non seulement pour lui, Loulou, mais aussi pour moi. Parce que moi, là, je n’avais rien vu. Je n’ai pas vu ce que le petit Loulou venait de lire. Qu’est-ce que sa découverte à lui m’aurait appris de la place du langage dans le monde ? Si Matt Siber avait été là, avec Loulou, quel paysage de mots aurait-il dressé ? Quels mouvements internes de la langue et du lieu aurais-je découverts, comme autant de leviers possibles de la lecture naissante du Loulou ? Et de la lecture non simplement comme déchiffrement de lettres mais questionnement du monde ? Oui, c’est par là qu’on peut encore expérimenter, dans le regard des autres tout étonnés des nœuds du langage et du monde. Et y lire, de nœud en nœud, d’un regard à l’autre, le premier étonnement sur lequel notre lecture stupéfaite s’appuie ? Et comprendre qu’il y a beaucoup à lire dans ce qu’on voit sans y prêter attention ? Tiens, par exemple, il n’y a pas si longtemps, en revenant de vacances avec ME (sans les petits), on s’est retrouvés sur des routes signalant un marquage au sol expérimental. C’était du côté de Rodez. En plus des traits et des lignes blancs qu’on connaît bien on apercevait régulièrement de petites lignes bleues, vertes ou jaunes le long de la berne. On passait enfin à un niveau de lecture moins terre à terre. Mais je ne sais plus la signification de ces lignes colorées. Mais peut-être ne prenaient-elles tout leur sens qu’au moment où tombe la nuit ?

proposition n°27

Le pont. Suspendu au-dessus de la Loire. Encore quelques slaloms en ville, la nationale, le cimetière sur la gauche, le pont de la voie ferrée, et on était vraiment arrivés. Mais l’arrivée, ça se fait déjà avec le pont suspendu. Le massif d’ancrage, le câble qui s’élève, courbe, vers le sommet du pylône. Les arbres de part et d’autres. Les suspentes de plus en plus hautes. La masse, l’ombre du pylône. Et puis la nappe de sable, d’eau. Et mille et un boulons sur la structure métallique du tablier. Les suspentes, qui rythment la traversée, la vision, de lignes noires. Le bruit du bus. Les vibrations, les cahots, le coup de frein. Non, pas des boulons, des rivets. Le chuintement des véhicules croisés. Le bruit des voix. Qu’est-ce qui se dit ? Et le grondement de l’eau, de l’eau partout ? Et puis la petite route le long du quai (elle va passer sous le pont). Des toits, des façades, la rangée d’arbres. Les autres derrière qui font les cons (on entend gueuler). Les câbles d’ancrage qui replongent, les suspentes qui disparaissent (le pylône déjà loin derrière). Les massifs d’ancrage et la haie végétale. Le rond-point pavé et la grosse bâtisse devant, son crépi rouge. « Oh ! pas bientôt fini dans l’fond ? » Après on file à droite, on slalome. Rond-point, nationale, cimetière Saint Agnan. Voie ferrée. Mais c’est déjà une autre histoire. Comme le métro après le train. Mais la gare, le réseau de galeries, ici, c’est le pont suspendu (auto-ancré).

proposition n°28

Le canal. Qu’il y aille en bus ou en voiture, le canal est cette ligne plus ou moins brillante (fonction du temps bien sûr) qu’il a toujours en vue. Pas au départ. Il est pourtant là, à gauche en sortant de la cité, au bout de la route après le bois, la ferme enclavée, la belle mare noire mouchetée de nombreuses petites poules d’eau. Là, de l’autre côté de la route passagère, ton ocre clair. Un fossé large et profond et une levée de terre. Le canal se trouve, au-dessus de la route. Mais il redescend peu à peu. Et la route revient à son niveau à l’entrée du prochain village, Sury-près-Léré. Peut-être avec l’écluse ? Mais alors il s’éloigne. Et revient après le village. Et c’est comme ça tout le temps. Un chassé-croisé s’engage entre notre route, redevenue grise à Léré, et la ligne argentée du canal qui s’éloigne, se rapproche, nous colle même, mais se cache derrière une haie d’arbres, s’éloigne et revient pour nous passer dessous, aux Houards. On est de l’autre côté du canal. Jusqu’au Domaine-d’en-bas où on le recoupe pour l’abandonner aux Fouchards — direction le fleuve.

Il y a qui à côté de lui ? Hervé ? Jean-Marie ? Frédéric ? Muriel ? Fabien ? Sa sœur ? Quelqu’un d’autre ? Il parle de quoi ? Il parle ? Il doit bien parler un peu. Mais le canal. Il ne se passe pas un trajet en bus ou en voiture sans le suivre des yeux. D’ailleurs un jour il n’a fait que ça. Il venait de s’embrouiller avec Fabien. Il venait de lui mettre une claque. On s’attroupe. Mais il ne fait pas le poids face à l’autre qui le maintient fermement entre ses bras. Dans le bus c’était chacun de son côté. Rien d’autre à faire qu’à se laisser porter par le grondement du bus et cette ligne argentée ponctuée de petits bateaux blancs et de trop rares péniches assoupies, la panse pleine.

En route, le bus s’ébranle, s’ébroue, brome et carlingue même, dans un boucan couvert peu à peu par la rumeur qui monte à la mesure des deux, trois ou quatre élèves à chaque arrêt. Il est parmi les premiers à monter, au deuxième ou troisième arrêt. Le gros de la troupe, c’est à Léré. Mais il y en a un, juste avant le pont échangeur de la centrale, ou juste après, d’où il sort ? Il n’y a rien aux alentours, que des champs. Même pas un chemin de terre. Qu’est-ce qu’il fait là, sur la bande d’arrêt d’urgence, sur le garde-fou ? (Bromer, tu connais pas ce mot Sophie ?)

De l’autre côté de la rive, le canal c’est la route du port de Vitrezay. Sur des kilomètres, en ligne droite, entre deux canaux. D’un côté des roseaux, du jonc, des bambous. De l’autre, le marais à perte de vue. On voit bien la centrale du Blayais au fond, sa masse grise et son réseau de lignes entrecoupé par une ferme au loin, une bâtisse abandonnée, une haie d’arbres. Une voiture, qui oblige à se rapprocher des eaux vertes, sombres, du canal. Au bout de la route, le virage à angle droit. Un ou deux ponts aussi. Ou des passerelles. Des lattes en bois sur lesquelles ne passe qu’une seule voiture. Là aussi ça gronde. Et pas de murets. On a l’impression d’être en suspension au-dessus de l’eau et de s’enfoncer dans une jungle de bambous. C’est la même chose pour la route du port des Callonges. Il y a aussi la maison d’un vieil homme, aujourd’hui en ruines, ornée de centaines d’enjoliveurs étincelants. Pourquoi on s’y est-on arrêté ? Et, au bout de la route un jour, tonton Pierrot a raté le virage. C’était à l’époque de sa traction.

Et au milieu, quoi ? Entre le canal latéral à la Loire et les canaux de l’estuaire de la Gironde, dans les marais ? « Une route en parallèle, avec le même type de paysages, de couleurs bien travaillées, de belles nuances, un splendide bitume — qu’on n’empruntera pas » (Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente). Un bitume si lisse, si noir, que le soleil s’y reflète, aveugle. La rivière que tu remontais doucement. La rivière qu’on ne voit pas s’écouler, sauf au niveau du pont — deux gros blocs de pierre usés par les passages, mangés par mousses et lichens, et dont l’un a éclaté. La rivière les jours d’été, à l’ombre des frênes et des peupliers. Les petits bancs de sable granuleux. Les libellules, les araignées d’eau et les têtards. Des coassements. La bourgne du père Chapeau que t’ouvrais pour libérer le menu fretin. (Une bourgne, tu sais pas non plus ce que c’est Sophie ?) Et le chien qui te suit. Le chien qui ramène les pierres que tu lances au fond de l’eau — ca fait un drôle de bouillon limoneux. Le bout des oreilles en pointe cassées qui rebondissait. Et ses deux points orangés au-dessus ses billes noirs — on disait que c’était des phares. Le chien noir de mamie Lulu. On l’appelait le Nèg’.

proposition n°29

Mimi. Silhouette élancée, chevelure blonde frisée, toison brune, des seins pâles, plats. Elle vient le chercher dans le lit de Mumu. Un petit lit, structure de particule de bois. Une table de chevet, un tiroir, du même acabit. Le lit est fait au carré. La couverture bleue et le drap blanc qui le borde n’ont pas bougé. Seule sa tête dépasse. « Mais non… — Ah si si, tu vas y aller, j’vais t’y mettre. » Le lit d’à côté est défait. Et il y a cette espèce de renfoncement obscur. D’autant plus que le store du vasistas est fermé. Elle le prend dans ses bras. « Avec les chaussettes s’il faut. — Non, mais non… — Mais si… » C’étaient des chaussettes bien vertes, un ballon de foot pour motif. España 82 ? Dans l’eau, elles sont devenues plus sombres. Il y avait beaucoup de mousse. C’étaient ces petites billes de gel, dans le bocal au bout de la baignoire, qu’on jetait dans l’eau. Elles fondaient et libéraient leurs nébuleuses de parfum bleu. « Alors, on enlève le reste ? »

La Mère Carreau. Une vielle dame assez forte, poivre et sel permanenté, tablier écossais. Elle tient l’épicerie à l’angle de la rue qui donne d’un côté sur la mairie et l’église, de l’autre sur le canal, l’écluse. On y descend pour quelques courses d’appoint et pour bavarder un peu. Un peu. La pluie et le beau temps. D’untel, qui va comment, couci-couça. Et d’un autre, pour un oui ou pour un non. Le soleil qui a rendez-vous avec la lune. Et on attend bien sagement, on écoute en silence, sur le trottoir, devant l’entrée de l’épicerie où pendent ces lanières souples, des lignes de couleur bleu, vert jaune, rouge, à travers lesquelles on passe et repasse au fil du dialogue. Aujourd’hui l’épicerie a laissé place à un salon de coiffure. Est-ce que la patronne se tient aussi souvent dans l’embrasure de la porte que la Mère Carreau ?

Le grand type dans son pot de yaourt. Il n’était pas blond, il n’avait pas de chaussure noire, mais il y a de ça. Un type sorti d’un film de Tati. Ou un personnage de cartoon. Il était vraiment grand, et très maigre, échevelé, clope au bec. Quand il descendait de voiture — une petite voiture sans permis, en forme de cube blanc, qu’on appelait un pot de yaourt — le toit lui arrivait au niveau du buste. Pourquoi s’est-il arrêté à la maison ? Il venait voir papa ? Il avait une télé, une radio, à faire réparer ? Mais la plupart du temps il ne sortait pas de la voiture. Il ne faisait que passer. Et peut-être repasse-t-il encore dans la rue, devant la maison. Lui aussi il aura vu comment le terrain vague, et son monticule de terre, s’est transformé en parc. Tout contorsionné dans son pot de yaourt, le menton posé sur un genou plus haut que le volant, le cou moitié cassé. On le reconnaissait à cette espèce de bruit de tracteur en mode accéléré, un peu aigu, pétaradant.

Pour se déplacer, il utilise deux cannes dont l’extrémité a une forme de trépied. Et deux espèces de gros godillots noirs à semelle compensée épaisse. Chaque pas semble demander un effort énorme. Une chaussure se soulève doucement, en faisant trembler les cannes, et chute presque aussitôt lourdement. Il lui faut bien cinq minutes pour effectuer les cinq mètres qui le séparent de son fauteuil roulant, dans la cuisine, en bout de table. Là, tout le monde s’assoit autour de lui, et on les laisse seuls avec lui durant près d’heure pour la séance de catéchisme. Les Saintes Écritures s’énoncent alors dans un accent lourd, pâteux. Chaque mot prononcé semble mangé, mâché. Comme si parler demandait le même effort que marcher. Comme si la langue était une entrave, un poids qui, à force d’être brassé, finit par former une sorte d’écume aux commissures bord des lèvres — d’où s’échappera un filet de bave. Heureusement, il y aussi des temps de lecture personnelle. Et même, on dessine et on écrit sur un cahier. En jetant un œil de temps en temps à l’horloge, trônant sur le buffet aux portes sculptées, reproduisant des scènes de la vie paysanne d’antan. Un beau buffet de bois noir, très haut et massif. L’horloge au centre, sur un napperon blanc circulaire, ajouré, enfermée sous une cloche de verre, tout en arabesques dorées disposée à la manière de la pellicule de la Metro Goldwyn Meyer qu’on aperçoit au début de certains films américains (les westerns souvent) — avec au centre ce lion qui rugit, deux fois. Juste un coup d’œil sur la trotteuse, et son cliquetis. Et dans la pièce d’à côté, le pinson frigotte.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 15 août 2018.
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