Philippe Girault-Daussan | Banlieue lointaine

« construire une ville avec des mots », les contributions

Né en 1957 dans une banlieue chic, revient faire ses premiers pas dans la sciure de la boucherie paternelle, en banlieue ouvrière. Sa mère rêvait d’être marchande de bonbons en vendant du jambon. N’avait rien publié avant les livres en communauté des ateliers de François Bon, la classe ! Mais, pour l’heure n’est jamais passé à la télé, n’a jamais marqué le but victorieux, n’est jamais monté sur les planches. Après avoir tenté de faire de son mieux, persévère avec assiduité dans cette voie. Son blog : les destinataires éclairés s’étoffe avec un article journalier pendant le mois de juin 2018.
proposition n° 1

Il avait retrouvé une pochette de photos, sur laquelle était écrit 1990. Il y avait 33 photos, dont 25 précisément de la rue des Bleuets, où il avait passé enfance et jeunesse. Sa vie était ailleurs depuis longtemps et il n’avait aucune attache dans ce quartier. Il y avait là sur les images ses parents et son frère, et des amis et de la famille. Tous étaient venus pour donner un coup de main pour le déménagement. Lui était là, et sans ces photographies, il n’aurait jamais eu aucun souvenir de cette journée, pourtant si particulière. C’était le dernier jour à cet endroit, la dernière journée de la Boucherie des Coteaux car tel était le nom de la boutique. On disait toujours comme ça pour parler du lieu, la boutique, qui occupait le rez de chaussé de la maison de banlieue, dans ce quartier où les rues avaient des noms de fleurs. Des prises de vues ont été faites aussi dans la petite cour, et derrière. Derrière, c’était la resserre, là où se trouvait le grand frigo, et la grande table de bois sur laquelle étaient posés le quartiers de bœufs pour être découpés. Ils étaient arrivés là au milieu des années 50, et quittaient l’endroit quarante ans plus tard. Il ne se souvient pas de la dernière fois où il était venu avant ce jour définitif, mais il était bien certain qu’après celui-ci, il n’y revint jamais.

proposition n° 2

Une longue devanture en verre épais. A chaque bout une porte, également transparente, et qui se verrouillait par le bas. Devant, un large trottoir puisque la maison était un peu plus que les autres en recul de la rue, et des clients en profitaient pour poser là leur bagnole. Une marquise en dur qui se prolongeait par un store de toile épaisse pour le soleil lorsqu’il chauffait trop. Un grand rideau rouge à bandes noires cachait l’intérieur lorsque la boutique était fermée. Deux fenêtres aux volets métalliques à l’étage, peints d’un marron soutenu. Du toit l’on aperçoit le battant ouvert d’un Velux, un peu à gauche, comme une bouche mangeant les tuiles. A droite le grand portail métallique coulissant est grand ouvert, laissant voir la cour et les garages dans le fond. Le cerisier n’est plus là depuis longtemps.

proposition n° 3

Face à la boutique, c’était une petite impasse qui desservait une dizaine de maisons, et qui débutait sur la gauche par un terrain vague. Le maçon dans la première maison l’avait réquisitionné pour entreposer des voitures sur lesquelles il passait le plus clair de son temps libre, la tête sous les capots. A droite était une coquette maisonnette en vert et blanc, la voisine d’en face qui prenait un malin plaisir à venir chercher à manger juste au moment de la fermeture des rideaux. De petites portes en ferraille desservaient d’humbles maisons avec leurs jardinets qu’il fallait traverser pour accéder aux habitations. La ruelle n’était pas goudronnée, et les jours de pluie c’était vraiment dégueulasse, noire comme de la désolation. C’était du mâchefer, pareil que les pistes de l’hippodrome de Vincennes. Les noms de chaque famille lui étaient connus, leurs histoires aussi. De l’étage au dessus de la boutique, on devait voir Paris, mais c’est pas sûr.

proposition n° 4

La rue parallèle au nord, c’était la rue des Courlis, celle du sud la rue de la Marjolaine. Les rues perpendiculaires à l’ouest c’était la rue des Lilas, à l’est l’avenue de la Victoire. Mais la petite rue des Bleuets traversait la rue des Lilas jusqu’à celle des Alouettes où elle butait sur le mur du Stade des Courlis. Avant cela pourtant, elle avait un petit affluent constitué par la rue des Glaïeuls qui n’était pourtant qu’une impasse. D’ailleurs, l’impasse devant la boutique avait aussi le nom de rue, la rue des Héliotropes. De l’autre côté, vers l’est, elle traversait aussi l’avenue de la Victoire pour continuer sur une vingtaine de mètres et arriver devant la façade d’une maison. Le seul pavillon qui profitait de la vue en enfilade de toute la rue. Tout ça se coupait à angle droit, et c’était tout plat sur des centaines de mètres à la ronde. La vraie frontière, au nord, c’était la voie de chemin de fer.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 15 juin 2018.
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