Nicole Begzadian | Les emmurés

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

La voiture glisse doucement tout au long du sens unique ; repérer sur la façade sans numéro où se situent les fenêtres – cellier, cuisine et balcon de la salle-à-manger qui nourrissaient leurs rêves et leurs peurs d’enfants ? C’est de ce côté- là, c’est plus difficile à repérer, l’endroit d’où ils coulaient leurs regards vers des lieux extérieurs espérés et interdits.

Des troènes ; humer leur odeur entêtante jusqu’à l’évanouissement. Des troènes, seul lien entre ce premier lieu et celui de l’exil paternel. Dans la rue, devant, des marquages au sol : payant ; la ville croît. Une herbe rase où poussent sans retenue les déchets de la restauration rapide et les rejets des trafics. La mauvaise herbe a changé de genre.
C’est pour leur éviter les rencontres avec la lie que la mère les tenait enfermés derrière les carreaux. Elle ne savait pas la force de l’œil. Elle aurait dû fermer les volets, qu’ils ne voient pas : le mur en bas de l’immeuble, les trains, ceux de marchandises et ceux de voyageurs, très tôt ils avaient fait la différence et plus tard ils avaient compris que quand ceux de marchandises emmenaient des voyageurs, l’horreur violait le monde.
Eux, emmurés dans un HLM, au premier étage, face aux voies ferrées.

proposition n° 2

La barre de cinq étages longe toute la rue Stalingrad, comme un rempart à la rue qui suit les lignes de chemin de fer. Des fenêtres aveugles ou des trous de celliers alternent avec des balcons nus ou très chargés : les antennes paraboliques se réjouissent de recevoir l’invisible. Aujourd’hui le bâtiment ouvre sur un rond-point desservant le pont au-dessus des rails.

Les fenêtres observées sont au premier étage. Le trou noir du cellier condense toutes les peurs, de dehors, et même à cette distance, il reste inquiétant. À ses côtés, le mur se casse sur l’ouverture du balcon, avancée assez chiche, hautes fenêtres. Puis vient celle basse et large de la cuisine, petits volets blancs repliés sur les bords, aération incrustée dans la vitre. La présence du cellier indique un appartement pouvant loger une famille nombreuse.

Le regard est porté à partir de la rue Landy, on ne savait pas son nom, on savait seulement qu’on ne pouvait pas la rejoindre. Seul espace autorisé, celui conduisant aux caves et au local « poubelles », bande de ciment clair protégé par un petit muret.
L’aujourd’hui et l’hier de l’image diffèrent. Les celliers ont gagné des vitres, l’herbe devant le bâtiment a cédé la place au goudron et emplacements gratuits pour les résidents, les portes ne s’ouvrent plus qu’en réponse à un code.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juin 2018.
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