Annick Brabant | Bloc noir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Annick Brabant vit, écrit et photographie à Tournai (Be). Son blog : des orties dans la godasse. Aussi sur Facebook.
proposition n° 1
proposition n° 1

Salle d’op’… son corps… comme un logement insalubre à détruire-reconstruire… Salle d’op’… son corps… l’anesthésier… et tétaniser ses secrets, ses oublis, ses dilemmes… Salle d’op’… des hommes en bleu-vert s’agitent autour de son corps comme le chœur des bohémiennes et des matadors s’agite dans La Traviata… Salle d’op’… son corps… ses fissures, ses moisissures, ses défauts de construction… mis K.O. par le bistouri… Salle d’op’… son corps… colmaté… habité de nouveaux plans… Salle d’op’… son corps… quelle vie avant… quelle vie après… et la cicatrice pour identité.

proposition n° 2

Salle d’op’… juste un bloc noir… d’un froid étourdi… à étourdir les gamins qui jouent à cache-cache en sandalettes dans les champs de maïs… d’un froid égorgé… à égorger les chuchotements qui se cramponnent sur les bancs des abribus à la tombée de la nuit… d’un froid assourdi… à assourdir les solitudes oubliées aux abords des églises… Salle d’op’… juste un bloc noir… comme un Rubik’s Cube… et des machines… des machines comme des gourous qui manipulent des hommes en bleu-vert… et des hommes en bleu-vert comme des gourous qui manipulent un corps inanimé… et un corps inanimé qui ne manipule rien… Salle d’op’… juste un bloc noir… et des bip-bip partout… cacophonie lamentation… et personne n’y prête attention… trop de tension… jusque dans les muscles du bloc noir… jusque dans les tendons des machines… jusque dans le sang des inquiétudes qu’on peut lire sur le visage des hommes en bleu-vert… Salle d’op’… juste un bloc noir… et en son centre… un corps inanimé.

proposition n° 3

Et derrière le bloc noir tout froid il y a un boulevard. Et sur le boulevard aux heures de pointe il y a toujours cette Volvo rouge. Et ses griffes sur le flanc droit. Et les enfants à l’arrière du siège conducteur. Ceux-là qui jouent à cache-cache dans un champ de maïs en sandalettes à la fin de l’été. Et autour de la voiture ça klaxonne. Pour un rien. Et sur le boulevard il y a un magasin. Et dans ce magasin on trouve des cartes postales à offrir aux gens tout juste retraités, aux gens qui se marient à l’église du coin même s’ils ne croient pas en Dieu, aux gens qui viennent de décrocher un emploi CDI même s’ils viennent de signer ce CDI à contre cœur parce qu’il faut bien payer les factures, nourrir les enfants qui jouent à cache-cache en sandalettes dans un champ de maïs à la fin de l’été et parfois à l’automne s’il ne pleut pas trop, nourrir les enfants qui jouent avec des cocottes en papier dans les cours de récréation, nourrir les enfants qui pleurent pour un rien. Tant pis si le boulot ne plaît pas. Tant pis si ça agite la tête la nuit. Et dans ce magasin on trouve aussi du Fanta orange et des cookies au chocolat. Le corps inanimé au centre du bloc noir tout froid en raffole. Ce corps inanimé au centre du bloc noir tout froid en consomme surtout dans les moments de solitude. Ca remplace les prières à l’église, les larmes qui ne coulent plus depuis longtemps, les soirées à regarder l’intégrale de Friends juste pour se faire un peu plus mal encore. Et sur le boulevard il y a aussi un abribus. Il est surchargé aux heures de pointe. Ça déborde de partout. Et le banc est tout petit, alors on essaie de laisser la place aux vieillards, surtout s’ils ont une canne ou le dos courbé, jamais à ceux qui se promènent avec un caddie de courses à roulettes, ceux-là on les ignore, sans savoir pourquoi. Et sur le boulevard l’air est tiède. Et au-dessus du boulevard le ciel est gris poussiéreux. Personne n’y prête attention.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juin 2018.
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