Cécile Camatte | Pourquoi le mur

« construire une ville avec des mots », les contributions

Musicienne de profession, j’écris et photographie à mes heures trouvées… Site : cecilecamatte.com.
proposition n° 1

Quand elle était revenue, la première chose qu’elle avait vu c’était ce mur. Sur le côté du chemin. À gauche. Il y avait désormais un mur. Voilà. La maison était désormais fermée au regard, protégée. C’est ce que cela lui évoquait, cette transformation qu’elle avait espéré pouvoir réaliser à l’époque. Et puis étaient venues les questions. Et le seringa. Le jasmin d’été, d’hiver. Le bignonia. Toutes les plantes qui poussaient contre ou pour couvrir le grillage, qu’étaient elles devenues ? Le laurier avait dû grandir… Elle découvre qu’elle ne se rappelle plus de la couleur de ses fleurs. La plante grimpante dont elle a oublié le nom… Elle l’avait récupéré sur le sol en jardinant. Le fil de pêche qu’elle avait installé sur l’autre partie du mur pour qu’elle s’y accroche… Et le periploca sepium, qu’est il devenu ? Drôle de chose que la mémoire : en se rappelant toutes les plantes qu’elle avait choisi ou les quelques sauvegardées lui revient ce nom. Periploca sepium. Uniquement le nom, rien d’autre de cette plante, et plus ou moins l’emplacement de celle-ci, vaguement, plutôt vers l’arrière et le portail, côté chemin. Les chants des crapauds —ou grenouilles ?— le soir, sinon. L’odeur typique de la maison et de la terre. Poussière, fenouil et noisette. Le début de sa vie d’adulte. Une image maintenant reliée à l’enfance où on lui fait chanter dans la maison un air d’opéra en italien. Elle pense que c’est Norina. Parfum noisette et fenouil, jamais oublié, jamais retrouvé. Le moment de la cassure, et désormais le mur qui parle de l’évolution, de la transformation, et surtout de la protection.

Elle est dans sa voiture, garée sur le trottoir d’en face de la maison. Pense aux nèfles offertes par le voisin. Pense aux bandes de matous voyous qui guettaient son chat assez malin pour les faire fuir par les chiens. Pense aux Iris de l’entrée, trop nombreux. S’aperçoit qu’elle ne se rappelle plus la boîte aux lettres, sa taille, sa couleur. Se rappelle les récoltes de tomates et de roquette. Les cafés sur la terrasse. Le bus de temps en temps pris, en face de la maison. Pas de boulangerie proche où aller acheter une bonne baguette à pied. Pas de marché proche, non plus. Mais le plaisir d’avoir passé de l’ocre sur les portes et trouvé quelques trésors malgré les cambriolages passés. Elle n’ira pas demander à entrer dans la maison, préfèrera éviter ainsi de découvrir ce que le jardin est devenu. Préfèrera rester sur la sensation d’être apaisée. Préfèrera rester sur le mystère du mur.

proposition n° 2

Une grande rue, et là encore, de nombreux murs. Multiples rappels de ces fermetures à l’étranger, à l’autre ? Un mur rose, un mur crème, un mur blanc, un crépi, un haut, un pas trop bas, un bien entretenu, un sale, un médiocre, un joli. Une double circulation, des trottoirs assez larges. Pas grand monde dessus. Voire même personne, en fait. Des portails tous différents. Bois, métal, ouvragés avec plastique derrière, ouvragés sans, plutôt bas, très haut. Quelquefois on voit la maison derrière, d’autres fois, non. De temps en temps une rupture dans l’espace urbain écrite par de petites rues ou chemins perpendiculaires. Un arrêt de bus. Pas de commerces. Des places dessinées au sol pour les voitures devant les murs. La rue est longue, trop. C’est comme une suspension dans l’espace. L’unité vient par les chiffres des maisons. Plan rapproché. Chiffres bleus, fond blanc. Sonnette ? Oui. Elle chantera une petite mélodie, peut être. Sur celle-ci, un nom qui ne dit rien. Qui ne fait pas rêver, ni imaginer. Une famille ? Un couple âgé ? Un chat ! Et des poissons rouges, dans un bassin caché derrière le portail ! Pas de petite caméra pour pouvoir voir qui sonne. Sonnette simple. La rue. Impersonnelle, mais ce n’est pas un lotissement qui se profile ici.

proposition n° 3

Derrière son dos, derrière elle, il y a le presque similaire, le presqu’identique de cette rue. Derrière, si elle tourne sur elle-même, elle se retrouve alors face à un autre mur. Mais à force d’observer, de tourner un peu la tête, elle remarque que quelquefois un bout de nature émerge ci et là : tiens, un arbre répond à un poteau électrique dissimulé au coin d’un chemin et de la vaste rue. Par là-bas, c’est un bout de laurier rose qui nous salue et ailleurs un bignonia se moque. Son regard se promène dans ce qui était dans son dos tout à l’heure, dans cet arrière découvert peu à peu où il y a là, encore, bien sûr, derrière un mur, une maison et puis un jardin. Simplement, elle ne connaît pas ce jardin, ni cette maison, ignore l’histoire de ce mur. …Outside the wall… Maintenant il y a alors dans son dos l’espace de la double circulation de la rue, et des voitures quelquefois qui filent dans un sens, à moins que ce ne soit dans l’autre. Retour côté trottoir. Elle regarde ce nouveau mur, cet autre côté de la rue. Comme dans une valse lente, elle tourne sur elle-même. Égare son regard sur la longue continuité des habitations, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Son regard effleure, se promène, hésite et soudain elle se rappelle. Par là il y a la maison du chien qui mord. Quoique, depuis le temps… le chien qui mord doit être mort.

…Outside the wall…

Maintenant il y a alors dans son dos l’espace de la double circulation de la rue et des voitures quelquefois qui filent dans un sens, à moins que ce ne soit dans l’autre.

Retour côté trottoir. Elle regarde ce nouveau mur, cet autre côté de la rue.

Comme dans une valse lente, elle tourne sur elle-même. Égare son regard sur la lente continuité des habitations, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Son regard effleure, se promène, hésite et soudain elle se rappelle. Par là il y a la maison du chien qui mord. Quoique, depuis le temps… le chien qui mord doit être mort.

proposition n° 4

Depuis le pays des Verts, si vert, on ne voit pas la maison, ni son jardin. Loin, les roses trémières de celui-ci. Plus loin encore le Stade Vélodrome. Si loin les mouettes rieuses, le mistral, le bleu de la mer où l’on peut s’user les yeux. Parti le rocher blanc rude et austère des calanques, la pizzeria des Goudes, les chemins cachés de l’Estaque… Plus de gens garés en double file avé les warnings pour une simple baguette. Plus de cagoles. La madone sur la colline ici n’est pas dorée et sans enfant dans les bras. Pas de traiteur italien… La fleur d’oranger ne s’affirme pas dans des brioches : ici elles ont comme une varicelle avec leurs pralines trop roses ! À Saint Victor, au pays des Verts, on y trouve un château et non des navettes bénies, gourmandes et parfumées. Pas de Vieux Port avec ses cris, sa foule et ses poissons… Et surtout pas les odeurs de la ville : bitume chaud, gazole, iode et quelque chose d’indéfinissable qui raconte la mer… loin, loin, Marseille, ses rires d’oiseaux sur le vent, et son parfum tellement à elle…

proposition n° 5

Promenade au jardin, maison posée presqu’en son centre. Ici, la ville semble loin. Quand on se dirige vers la maison, on ne voit pas immédiatement la porte d’entrée : toute en bois, avec des rectangles à facettes, comme des petits toits. En face de cette partie de la terrasse et de la porte, des noisetiers. Un jour de jardinage, deux yeux dans la terre s’ouvriront soudain. Les crapauds s’enterrent pour passer l’hiver et justement, il y en a un. Là, le mur s’effrite, derrière les noisetiers : on est dans le plus ancien de la maison au jardin. Souvent, un rouge-queue se montre et se pose sur les pruniers, malgré le chat. Plus loin, au fond, entre le reste du poulailler et l’atelier, il y a ce magnifique figuier, à l’écorce et au tronc plissé, gris comme l’imposante et unique patte d’un vieil éléphant. Un autre petit bosquet de noisetier, devant la maison, vers la cuisine. Là, dans la terre, se nichent une ou deux petites truffes : elle n’a jamais osé y goûter.

Dans le jardin, plus loin : des ballons dont un jaune, également une fausse côtelette en plastique rouge et blanc, et puis une courgette à l’oeil rigolard qui peut s’assoir sur ses pattes écartées. Tout ces jouets racontent les chiens.

proposition n° 6

Démarrer rue Charles Kaddouz, à la maison au jardin, et, soudain, se souvenir d’avoir conduit des Ulysses au Parc Borély, enfant. Traverser ensuite Frais Vallon : ses voitures brûlées, ses poubelles lancées qui pourtant finissent sagement posées dans des filets installés au bas des immeubles. Marseille a de nombreux visages, fort contrastés. Les noms des quartiers de la ville ne la racontent pas, ou plus, ou mal. Marseille reste ainsi fort mystérieuse. Et cependant… Le bottin mondain des quartiers de Marseille est un drôle de Bestiaire : on ne peut parler vraiment de félibrige et, non plus, de parler marseillais… néanmoins Menpenti, La Capelette, les Accates, le Racati et les Camoins ne peuvent se lire et se dire qu’avec cet accent qui chante. Tout comme : « l’Estaque-ville ou l’Estaque-plage ? » lorsqu’on achète un billet de train, à la gare. Impossible de le dire en pointu. Question essentielle : le Panier fait il parti du bottin gourmand où l’on trouve : la Pomme, le Merlan, les Olives, La Treille ? Sans nul doute, la Belle de Mai frime avec sa friche, et depuis que Renaud en a fait une chanson, elle se pavane. Belsunce et les Arnavaux boudent : ils ne font pas partie du très prisé et très représenté bottin catholique : Saint Barnabé, Saint Julien, Saint Jean du Désert, Saint Loup, Saint Tronc, Saint Charles, Saint Lazare, Saint Mauront, Saint Lambert, Saint Victor, Saint Pierre, Notre Dame du Mont, Sainte Anne, Saint Giniez, Sainte Marguerite, Vieille Chapelle, Saint Marcel, Saint Menet, Saint Jérôme, Saint Just, Saint Mitre, Saint Barthélémy, Sainte Marthe, Saint Joseph, Notre Dame Limite, Saint Antoine, Saint Louis, Saint André, Saint Henri. Près d’une trentaine de Saints veillent sur la ville, parrainés par la Bonne Mère : avec ça, l’OM n’a qu’à bien se tenir.

proposition n° 7

Marseille est à la fois un endroit de rupture et de continuité pour elle. Il y a le poids de la famille qui vit dans la ville depuis plusieurs générations, ce lieu auquel on essaye de l’attacher mais d’où pourtant on l’arrachera. Marseille est certes la ville où elle est née, mais surtout pour elle une ville de vacances quand elle rend visite aux grands-parents — aussi au reste de la famille — l’été ou à Noël. Elle sera la ville du début de sa jeune vie d’adulte, ok. Mais il n’y aura pas de chemin d’école ou d’écolier à Marseille, pas non plus de copains de collège, ni de lycée. Une histoire qui s’écrit en pointillé, avec des vides, des manques, des points d’interrogations et des points de rencontres, des chemins de traverses où la ville sera explorée par endroit, inachevée de l’autre. C’est ailleurs qu’elle jouera à la marelle, à l’élastique. Ailleurs qu’elle fera du ski, de la musique, ailleurs qu’elle aura des copains de son âge, qu’elle perdra son accent, ailleurs que se forgera son identité d’enfance et d’adolescence où il y aura le vide de Marseille, pas le manque, non, mais le vide d’un certain lien avec la ville, avec la famille. Marseille deviendra ainsi une ville où l’on revient, pour voir les grands-parents, pour les vacances. Marseille prendra un autre visage que celui du foyer.

proposition n° 8

Les caniveaux du centre ville peuvent être pleins d’eau sans pour cela qu’il ne pleuve, à Marseille. D’ailleurs, pleut-il vraiment à Marseille ? L’eau s’invite le plus souvent partiellement, rapidement, discrètement, parce qu’il le faut bien de temps en temps. Lorsqu’il pleuvait dans la maison au jardin, il lui revient que les gouttes semblaient sauter sur le sol, s’immisçaient plus ou moins dans la terre, entraient difficilement en elle. Et cependant le jardin était riche en arbres et en plantes. Donc cela marchait, néanmoins. Elle croit, il lui semble bien, qu’elle n’avait même pas de parapluie quand elle vivait dans la cité phocéenne. On essaye plutôt de se protéger du mistral que de la pluie, là-bas. Avec les voitures, d’ailleurs, elle l’a constaté : plus souvent à conduire en tenant tête au vent qu’à tracer la route malgré la pluie. Le sirocco quand même assez souvent décore avec son sable les autos, et ce sable qui traverse la Méditerranée a peut-être nourri et contribué à la finesse de la terre du jardin. Bien plus tard, ailleurs, elle constatera qu’elle change ses essuies-glaces tellement plus souvent que lorsqu’elle vivait à Marseille ! Ailleurs elle achètera un manteau pour se protéger de la pluie. Ailleurs il y a eu cette petite pluie fine — un peu plus grosse qu’en Bretagne, certes — mais qui est bien trop fréquente pour les gens issus du Sud, cette pluie fine dont elle ne se méfiera pas assez, et qui trempe vraiment malgré son apparente légèreté. Verte Touraine… pour sûr ! Pas de souvenirs d’avoir eu les cheveux mouillés de la pluie légère de Marseille. Et pourtant l’eau coule, galope même, et ricane dans les caniveaux, le matin, à la Plaine. Et l’on voit des palmiers liquides rieurs qui s’élancent au coin des rues du quartier de son enfance. Souvenirs de choix de plantes qui demandent peu d’eau pour le jardin. Peu de souvenir par contre, de l’eau du ciel, vraiment ; surtout de ciels bleus éclatants, trop fiers, sans nuages. Mais à Marseille, il y a surtout le mistral. Mais à Marseille il y a les caniveaux du centre ville qui sont de petits torrents qui rigolent et nettoient la rue les jours de beaux temps.

proposition n° 9

Devant la maison au jardin. Retrouver, revenir vers tout un univers sonore propre à cette période de sa vie, à la ville, à ce lieu même. Mais ici, on est dans la ville et l’on n’y est pas. Revenir au petit matin, allongée, au fond du lit. Les voitures passent sur la route, au loin, plus loin. Pas d’hôpitaux à proximité, ici : ce n’est pas comme dans le quartier de la Plaine. Rarement les chants des ambulances traversant la rue : pas comme chez les grands-parents. Le « pin-pon » qui arrive dans une tonalité, puis qui évolue plus loin dans une autre en se dirigeant vers l’hôpital de la Timone ou de la Conception, ces ambulances qui occupent si régulièrement l’espace sonore de la ville tout au long de la journée rue Saint Pierre. Ici aussi on est loin de la mer : pas d’oiseaux qui rient comme dans le centre ville qu’elle connaît bien. Dans la maison, sans être complètement à la campagne, il y a vraiment moins de bruits urbains. L’oreille maintenant se concentre sur le jardin : les grognements des jeux cânins, les frottements de leurs corps sur le sol et leurs courses folles autour de la maison. Tiens, Zoé entre : quelques bruits de pattes se signalent en tapotant le carrelage à éclats noir, beige et blanc. Ensuite l’eau qui explose : elle boit bruyamment, avidement, goulument, sans aucune classe. Plus tard, le grand chien qui signalera sa gamelle d’eau vide en la traînant avec sa patte, sur le sol. Sur le lit : un ronronnement heureux et imposant du chat. Certains matins, le son d’un glissement sur le sol : un gros rat mort qu’il tire suivi bientôt par le miaulement qui raconte la fierté de sa chasse et de son offrande aux chiens. La maison ne craque pas, elle est silencieuse. L’hiver, quelquefois, le bruit du vent, du mistral, mais ici, pas de volets qui claquent sur le mur comme dans le centre ville les jours où cela souffle. L’hiver, le bruit métallique de la poignée en bois du seau à charbon qui cogne, qui fait résonner le récipient en fer plein de galets noirs quand la poignée est lâchée en posant le récipient sur le sol, près du poêle. À la saison froide, aussi, la bouilloire qui siffle doucement sur ce même poêle et endort les passagers du salon systématiquement par ce minuscule et hypnotique son. Peu de bruits urbains, ici : l’espace au centre du jardin est comme un lieu protégé, hors du temps, de la ville et de son récit sonore. Quelques moments néanmoins volés à l’été. Les cigales bien sûr : dans ce coin de Marseille, on les entend. Et son plaisir secret à elle, le soir : écouter les crapauds. Elle ne se souvient pas de bruits qui parlent, racontent les voisins.

proposition n° 10
1

La chaleur du Sud agrandit les odeurs : c’est comme une sorte de loupe où l’on peut trouver le pire comme le meilleur. L’odeur de sang de la boucherie de la rue longue des Capucins. La pizza gourmande qui envahit soudain les narines peu importe où dans la ville et donne envie de la dévorer quelle que soit l’heure de la journée. Les ordures qui marinent à divers endroits de la ville, trop souvent. Arrivé au Vieux Port, le mélange du gazole des bateaux, des poissons et un quelque chose qui raconte la mer, et non l’océan. Ci et là les feuilles des figuiers qui sentent si bons et annoncent le goût du fruit. Le métro de Marseille qui n’a pas d’odeur, lui, pas comme celui de Paris. Le bitume qui chauffe et s’impose à l’air de la ville, le bitume chaud qui se mêle aux miasmes des voitures et des camions. L’odeur lourde et désagréable du tunnel qui mène à la Belle de Mai. Marseille n’a pas de fidélité à un unique parfum.

2

Les carreaux rouges : brûlants, à midi, sur les terrasses de la rue Saint Pierre sous ses pieds ou ses mains d’enfant. La rampe en bois cirée des escaliers, douce et ronde, quand on descend. Dans la maison, petite : ses poings qui entourent les barres en métal de la rambarde de la terrasse. Il y a des tiges carrées, et d’autres bizarres dans sa paume, où le métal vrille, tourne. Palper les fruits pour savoir s’ils sont mûrs, au marché de la Plaine comme plus tard dans le jardin. Trouver des draps rêches à Montolivet, se souvenir du tissu un peu éponge, rose, lâche mais doux qui recouvrait l’arrière de la 2CV du grand-père. Froid, frais, le marbre du mur de la cuisine du 2ème étage ; froide aussi la pierre de « la pile » de la même cuisine. Lisses les petits carreaux bleus de la salle de bain du 3ème. Un peu abîmée et irrégulière sous ses doigts d’enfant la peinture de la jeep miniature que l’on retrouve pour jouer aux vacances.

3

Le goût du pain grillé avec le beurre qui fond et s’immisce au travers des trous du pain, chez le grand père, enfant, à Marseille, le matin. Quelquefois, aussi, une barquette-biscuit avec laquelle elle joue et qu’elle s’amuse à croquer par étape : grignoter d’abord progressivement et méthodiquement tous les côtés, et finir par le sucré, par la confiture rouge, gélifiée, statufiée. La camomille du matin, qui malgré le sucre dissout se sépare en deux dans la bouche : mi-amère, mi-douce. La brioche des rois avec ses grains de sucre qui éclatent en bouche, s’opposent à la tendresse des fruits confits pour finir sur la souplesse de la brioche à la fleur d’oranger. Le nougat noir cassé par l’adulte, que l’on goûte d’abord par le son avant de l’accueillir en bouche : amandes entières, nombreuses, sucre marron foncé, très dur : il faut bien tout écraser, mâcher, croquer. C’est bon, c’est épais, c’est direct, il faut s’engager pour le manger. C’est l’enfance et le Sud, une gourmandise qu’on ne trouve pas ailleurs et qui parle de certains moments en famille, là-bas, dans la ville.

proposition n° 11

« Cinq quarante. » Le visage est fermé. Un léger accent qui roule les « rr », un ton sans appel. C’est comme ça et pas autrement. Le 5ème arrondissement, certes, mais ce n’est pas le quartier de La Plaine. La boutique est peu amène, comme la voix. Un mot simple « BOULANGERIE » est écrit au dessus de la porte d’entrée. Verre un peu sale et bois peint, vieux rouge sans éclat, déteint par le soleil. Vitrine sans goût, sans appel à la gourmandise, qui n’a rien à prouver, à démontrer. Qui est là semble-t-il parce que souvent, voilà, les commerces ont des vitrines. Qui n’appelle pas vraiment à entrer. Dedans. Plutôt petite à l’intérieur. Des murs blancs, mais à l’aspect quelque peu vétustes, dénudés, sur lesquels il y a des étagères en métal, pour y mettre le pain. Peu de produits sur le présentoir devant, et pas de vitre pour les protéger. Un simple étal. Minimal comme les produits qu’on y trouve : une baguette qui sera sèche le soir, des beignets trop gras et sans vraiment d’autre goût que celui-là, un bout de pizza avec peu de garniture : c’est surtout du pain teinté, quoi. Derrière la caisse, une porte qui doit donner vers le fournil. Les gens y vont parce que c’est en bas de l’appartement, parce que le grand père y achetait de la pizza, parce qu’on se sent obligé d’y prendre quelque chose, parce que c’est le petit lieu de là-bas. On n’y entre pas par gourmandise, surtout pas, mais par nécessité. Parce qu’on se dit « Merde, j’ai oublié le pain ». On n’y fait pas la queue, jamais, on n’y croise pas de gens que l’on connaît : d’ailleurs on y entre un peu gêné, comme si on ne voulait pas que l’on nous y voit. La boulangerie de la rue Roger Brun, qui dépanne, qui étrange. Mais malgré tout qui est toujours là, qui défie le temps.

proposition n° 12

Sa porte préférée pour y entrer c’est par la Canebière. Puis elle traverse le grand magasin et son espace pour femmes, rayon cosmétiques et parfums. De tout pour embellir l’oeil, les sourcils, le teint, les lèvres, les ongles… On y croise aussi tout plein de « sent-bons » avec leurs ambassadrices derrière leurs stands de marques. Il faut tracer au milieu de ceux qui essayent, hésitent, demandent, échangent, achètent. Il faut traverser ce lieu malgré ceux et celles qui l’encombrent car elle sait où elle veut aller. Ensuite sortir du rez de chaussée de ce grand magasin pour arriver dans la galerie commerciale où l’on trouve comme en rang d’oignons — bien rangés, bien droits, pas un brin d’originalité qui dépasse— d’autres lieux de ventes, d’achats. Une sorte de lotissement de magasins à l’intérieur de la ville avec ses rues, ses plans de circulation et ses boutiques rien que pour s’offrir, offrir, acheter, consommer, avoir envie de même si pas besoin. Des lumières électriques. Du bruit, des sons : un grand mélange de paroles, de rires et de pas réalisé par tous ceux qui passent, traversent, arrivent, reviennent, repartent. Des enseignes de magasins sans aucune originalité, bien sûr. Des escalators car il y a au moins un étage, (peut être même deux ? ) où l’on peut passer ainsi des Galeries Lafayette à la galerie du Centre Bourse. Avant la Fnac, des toilettes payantes et sales, avec une musique insipide qui tourne en boucle. Rien de bien exceptionnel ici, sauf pour celui ou celle qui sait. Et elle sait.

Comme par magie, soudain, un jardin. Des fortifications. Un bout de mur, le reste d’une tour. Une voie dallée en pierre de cassis. Un bassin d’eau douce et même l’ancien port : nous voici arrivés à Phocée, 2 siècles avant Jésus-Christ, juste après Marrionnaud. Quelques oiseaux chantent. Peu de monde ici. C’est l’endroit du silence et de la contemplation. Il faut le savoir, le vouloir pour arriver en ce lieu décalé, pour arriver en ce passé improbable qui surgit brutalement au coeur d’un temple de la consommation. Ici le temps est arrêté, on peut méditer. Derrière le jardin clos, de beaux et vastes immeubles du dix neuvième siècle surveillent, hautains, leur aïeule : la grecque Marseille. Ce lieu est un croisement temporel improbable. Derrière : les magasins d’aujourd’hui. Devant : le jardin et l’antique. Au loin, au dessus des grilles du jardin : les immeubles bourgeois façon « Hausmann avé l’accent ». Un coin de la ville avec un métissage incroyable de bâtiments. Jusqu’à ce que le Musée d’Histoire de Marseille soit construit, dans son souvenir elle pouvait y accéder directement : c’était encore plus magique, encore plus étonnant, dépaysant. Au bout d’un certain temps de contemplation et de visite, revenir dans la galerie. Penser alors à peut être profiter de la promotion sur le rouge à lèvre nacré.

proposition n° 13

C’est le matin, c’est le début de l’été. Le bleu du ciel est encore pâle au-dessus du bleu de la mer. Les restaurants sur la plage commencent à se réveiller, les terrasses sont mises en place, on installe les sièges. Ici, chaque chaise en toile porte le nom d’un acteur ou d’un cinéaste connu. Plus loin, un espace de jeu pour les enfants sur le thème de la mer, vide. Il y a un canard rouge , mais aussi un coquillage, un bateau de pirates et des cordages. Ils sont comme échoués, inutiles, à cette heure matinale. La Méditerranée glisse sur des petits cailloux, des galets, à moins que ce ne soit sur du sable. Glisse vers l’avant, puis recule. Un bruit doux la plupart du temps, qui berce, calme, persiste, indifférent à la fourmilière qui lui fait face et qui se réveille peu à peu. Entre le bord de ces plages de centre ville et la route, des joggeurs qui s’activent, suent et passent. Progressivement, avec le temps qui s’écoule, la vile se réveille. Il apparaît sur les routes qui longent ce lieu de plus en plus de véhicules et avec leur augmentation arrivent les coups de klaxons mais aussi les « boum boum » des basses des musiques écoutées bien trop fortes. Il fait beau. Sur les chemins de bois qui organisent un peu ce lieu et longent la plage, un couple d’amoureux se promène main dans la main, prend le temps, savoure cette matinée sans aucun vent. Ils s’arrêtent en regardant la Méditerranée, et la baie, s’embrassent et trouvent que la vie est belle. Un oiseau maritime dans le ciel rit au-dessus d’eux et, pas très loin, lâche une fiente. Plus tard, un peu plus loin, au début de la plage, un homme assis sur le siège « Nicole Garcia ». Il porte un tee-shirt rouge et un short bleu. Il regarde sa tasse de café, les yeux baissés. Pendant ce temps du monde descend du bus avec tongs, glacières, ballons et sacs de plages pour s’en aller se faire griller paisiblement une bonne partie de la journée. La mer a continué, immuable, avec ses va-et-vient légers et discrets, sans écume. Un musicien d’un pas allant arrive depuis la Corniche et passe à contre-courant de la masse des gens sans un regard pour les autres passants, préoccupé, sa guitare à la main.

C’est midi. Les terrasses des restaurants se remplissent, la route large à double sens, les trottoirs, la plage grouillent désormais de monde et de multiples bruits. Des minots de tailles et d’âges divers jouent au volley, sur le sable, crient et s’amusent en riant. D’autres, plus loin, au foot. Une femme seule installe son parasol, se déshabille et son beau maillot de bain une pièce noir apparaît alors. Elle sort son tube de crème solaire et commence sa tartinade. À 14h, cela se calme un peu dans les restaurants. La mer est agitée par les nombreux jeux, éclaboussures et sauts de ceux qui l’envahissent et n’écoutent pas le doux chant de ses vagues. Vers 15h, une femme sur un banc regarde le ciel, protégeant ses yeux du soleil avec son bras. Elle remarque un goéland qui trace dans le sens opposé à un avion. De temps à autre, des petits lots d’humains arrivent à la plage et recherchent un bout de terrain à s’approprier pendant que d’autres repartent. Désormais l’aire des jeux d’enfants est pleine de vie, de pirates, d’habitants du grand coquillage et le canard monté sur ressort est épuisé à force de se balancer. Tout au fond, sur l’horizon de la mer on voit la silhouette d’un bateau. Marchand peut être, à moins que ce ne soit l’un de ceux qui reviennent ou vont en Corse ou même ailleurs.

L’heure du goûter. L’habitant du fauteuil « Stanley Kubrick » croque bruyamment dans un magnum tandis que « Brigitte Bardot », en face s’apprête à savourer sa pêche melba. Sur le sable, un parent ouvre un sachet de boudoir pour son tout-petit. Des adolescentes marchent en bord de mer pour se faire admirer par de jeunes garçons bien bronzés qui jouent au ballon au bord de l’eau. La mer continue, impassible, de créer ses vagues ou vaguelettes, car quelquefois, maintenant, il y a comme un petit vent. Progressivement, les gens vont partir et quitter la plage, laissant l’espace de l’eau retrouver son calme et sa solitude. Trois gabians passent affairés dans le ciel.

Les restaurants vont préparer le service du soir. « Ah non, je ne veux pas le siège de Gérard Depardieu ! » dit cette jeune femme à son copain, agacé, qui se demande s’il a bien fait de l’inviter. Les aires de jeux sont désormais vides. Le canard a fini sa journée et en est soulagé. Un doudou gît, abandonné, tel un trésor oublié, au fond du bateau. La lumière diminue sur la mer mais les va-et-vient de l’eau continuent, indifférents. Au dessus de la plage, encore quelques oiseaux passent et rient, rient. La ville grouille toujours. Les gens se croisent, s’ignorent, traversent ce territoire à pied, en scooter, en bus ou en auto et se dirigent : certains vers des lieux pour noctambules d’autres vers leurs maisons. Le soleil sur ce coin de la ville va se coucher. Plus tard, quelques personnes arrivent pour un bain de minuit. Le bruit de la mer est toujours là, stoïque, il accompagne le mouvement d’aller et de retour languissant et glissant sur les petits galets — à moins que ce ne soit le sable — aussi. Le bleu du ciel est maintenant noir au dessus du bleu de la mer. C’est le début de l’été, mais c’est la nuit. Quelques rires des baigneurs fusent, puis le silence. Bientôt ce sera le matin.

proposition n° 14

Son chien est un pittbull. Il porte un genre de marcel pour montrer ses bras bien musclés et ses tatouages. Un air un peu trop sûr de lui : cependant il tient toujours son chien quand elle passe. Elle, un chien improbable, plutôt fort grand, un peu maigre et rieur. Elle rieuse également, à la marche tonique et au visage ouvert. Brune, elle porte ce jour-là une jupe longue, plutôt droite, bleue, avec de grandes fleurs. Un haut blanc qui dévoile des bras bien bronzés, mais un peu trop ronds pour être jolis. Pas très loin, une dame sans âge. Son bras soulève le couvercle d’une poubelle assez large. Sa tête est dedans, pour en voir l’intérieur. Elle est habillée de bric et de broc et tire une charrette improbable. Elle sent le pipi. Un homme en costume, un attaché case dans la main droite. Son regard évite de regarder la femme. Il accélère le pas pour la faire disparaître au plus vite. Visage fermé. Une femme sort de la boulangerie avec poussette et un petit. « Non, voici un quignon, ça suffit, tu n’auras rien d’autre ». Lui pleurniche, et tente une poussée de cri dans l’aigu, pour impressionner, au cas où. Son visage se plisse, ses yeux se ferment. Elle, agacée, mais décidée à ne pas céder, se baisse pour déposer des brioches et une baguette sous la poussette. Deux jambes longues dans un short, des fesses rondes juste comme il faut se déploient.

proposition n° 15

J’ai vu que tu me regardais la fille au chien j’ai bien vu que tu me regardais oui oui avec ton chien ne crois pas que parce que je fais les poubelles comme ton chien je ne vois rien au contraire mon oeil est bien aiguisé —nécessité oblige—et j’ai reconnu cette infime hésitation quand tu as tourné la tête qui raconte dois—je—éviter—faire—comme—si—elle—n’était—pas—là ou ne—pas—craindre—ce—que—je—vois ne pas fuir la gêne la tristesse la peur l’impuissance AH AH AH envie de crier quoi j’ai envie de te parler violemment à toi qui a encore la peau fraîche et douce toi qui porte encore de ton enfance sur le visage et par ton chien moi mon enfance est morte au fond de la rue ou d’une poubelle c’est peut être ce qui me rend sans âge et heureusement je suis moins une proie ainsi pour les hommes de la rue crois moi au début c’était pas très drôle devrais peut être prendre un chien mais j’aime pas les chiens toi tu as un chien et tu parle avec l’homme au chien qui te montre comment son chien grimpe sur l’arbre fait bien le coq avec toi l’homme au chien ma poule et moi ça me fait rire AH AH AH ça te fait triste l’homme en costard qui est passé avec son air dégoûté je le vois p’tite mignonne mais je pue que veux tu même sans mes odeurs de pipi je pue je pue la misère la tristesse l’inconnu de la rue la déchéance ça pue et quand on pue on dégoûte c’est ainsi que veux tu je montre la merde de l’existence l’autre côté de la vie et les gens veulent ignorer — sauf quelques uns peut être — regarde ou écoute bien ma façon de dire au monde je vous emmerde ça vous dérange tant pis pour vous c’est de prendre l’espace par mon odeur j’existe encore par mes odeurs et toi et moi et ton chien nous finirons pareil ma vieille au fond du trou qu’est ce que tu crois

proposition n° 16

Quand tu étais enfant tu ne pouvais pas voir les gens comme moi, ma belle. Tu étais trop heureuse de voir tes grands-parents. Et puis les poubelles n’étaient pas tout à fait les mêmes. Et puis aussi la ville des pauvres est flottante : c’est une ville dans la ville qui se déplace. En tirant ma charrette et en voyageant avec elle, cela je l’ai bien appris. Une ville flottante avec sa populace, d’autres règles de conduite et son urbanisme à elle. Oui ma belle, je suis d’accord avec toi : dans cette ville il n’y a pas une ville mais des villes. Moi je ne vis pas là où tu vis, ni là où je te parle. Moi aussi j‘ai un jardin : je ne te dirais pas où, mais pas là. Et pas très loin de ce là là, j’ai pu me constituer un vrai logis avec tout plein de choses trouvées sur le trottoir. Dans ma ville à moi, mon logement à moi. Ma maison est d’occasion. Mais ma maison n’est pas en cartons. Créée avec ce qui est jeté dans mon quartier choc à moi. Sans crédit renouvelable, et qui peut se rebâtir ailleurs tout autrement au gré des mésaventures de la rue. C’est là qu’on s’est croisées mais je vais bien moins dans le centre ville qu’avant. Ils ont refait tout un bout du quartier alors j’ai dû me déplacer et chercher ailleurs pour faire les poubelles ou les fins de marchés. De tout temps et à toutes les époques la misère, une ville dans la ville, a toujours trouvé à exister, à se renouveler. En quittant un morceau du centre ville, elle s’est simplement encore une fois déplacée. Ma charrette grince, c’est un des sons de la bande son des gens miséreux de la rue. On y trouve aussi les « fadas », ceux que l’on croise et qui parlent pour eux, tout haut. Quelquefois leur rythme de parole est irrégulier et il en émerge des cris, d’autres fois leur discours semble absolument normal sauf qu’ils parlent seul. Tu ne sais pas où ils vont, est-ce que eux le savent ? Peut être… mais ils vont et sont dans leur ville. Le Marseille de la misère de la rue est une autre ville qui existe dans la ville, vraiment. Et si je te racontais que d’autres au travers du bouddhisme et au sein de la cité travaillent pour comprendre et acquérir l’impermanence, le détachement : les pauvres ! Moi dans ma ville à moi on sait depuis longtemps que rien ne dure et qu’il ne sert à rien de s’attacher aux choses. On médite avec le vin rouge ou la bière quelquefois. Et pendant ce temps ailleurs à Marseille, les bateaux arrivent ou repartent tellement souvent, désormais, pour visiter les calanques ou le château d’If. Ils emportent, puis déversent sur le port les visiteurs émerveillés. Une sorte de ballet aléatoire mais permanent, plus ou moins dru en fonction des époques de l’année et du jour, totalement indifférents à l’état réel de la Méditerranée. C’était autrement, bien sûr, quand tu étais enfant. Depuis, le tourisme s’est développé. Regarde, sur le marché du port, un poulpe mort observe les gens depuis son lit de glace. Les touristes passent à côté sans même un regard pour lui, ils s’en vont aller manger des sushis au thon rouge, hélas, un peu plus loin. Assise sur un banc, je remarque au dessus d’eux, un canadair dans le ciel. Quelqu’un est entré dans les calanques pour s’en griller une, certainement. La plupart des sentiers sont fermés, pourtant, comme tous les étés. Et c’est parti pour les colonnes de fumée de loin, et le ballet des avions. Le ballet des canadairs, à Marseille, tu le sais depuis fort longtemps, c’est aussi le son de l’été.

proposition n° 17

Retour au jardin. C’est le temps des confitures. Le figuier vert, celui qui est devant la maison cette année-là est vraiment superbe. Il a fait tellement de fruits cet été ! Elle est fière de voir le jardin s’épanouir, elle y voit le fruit de son travail acharné. Elle tourne les figues dans le confiturier, elles marinent avec le sucre et puis aussi de la vanille. Bientôt elle aura trop chaud car cela sera le temps de la cuisson et aussi celui des pots que l’on ébouillante. Bientôt elle en aura marre de tourner la cuillère même si c’est si bon après mais elle tient toujours jusqu’au bout malgré la chaleur dégagé par la cuisson. En attendant, tout ça marine et il est temps d’aller relever le courrier. C’est l’époque aussi de la facture d’eau. Justement, elle vient d’arriver. L’enveloppe est vite ouverte, et là elle perd son sourire. Ses yeux s’agrandissent énormément, autant que le chiffre qui est écrit en bas, bien supérieur à celui de d’habitude, et qui raconte un nécessaire problème. Plus tard, viendra le technicien ; il trouvera la fuite, dans le jardin, tout près du figuier. Il pouvait être beau, s’être épanoui cette année, la canaille !!! En riant, bien plus tard, elle évaluera le prix réel de chaque pot de confiture de figues, si nombreux cette année-là.

Un autre jour, elle est dans le jardin, il fait beau, c’est certainement le printemps. Un jour parfait en tout cas pour tailler. Le sécateur est dans la main droite. Peut-être une autre époque, une autre année ou bien le même printemps. Un geste un peu trop engagé, ou mal évalué. Tout va toujours si vite : difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé. Elle n’a jamais vu son agresseur. Il est entré dans la voiture, la vitre était ouverte, l’auto dans le jardin. Le sang qui coule sur le doigt de l’alliance, pas passé loin de la cata, mais ce n’est que la chair du doigt qui sera un peu tranchée. Ça s’est passé dans la voiture. Le bras a beaucoup gonflé et ça fait mal. Plus que le doigt taillé. Quelques points. Deux, je crois. À la pharmacie ils ont dit peut être une guêpe ou un frelon. Le dard ne sera jamais retrouvé. Elle a toujours la trace de la maison au jardin sur son doigt désormais.

proposition n° 18

Rien de bien exceptionnel ici, sauf pour celui ou celle qui sait. Rien. Rien de. Rien de bien. Rien de bien mon ex. Rien de bien exceptionnel. L’exception du bien de rien. Ici, c’est exceptionnel le rien de bien. Sauf… Sauf qu’ici, rien d’exceptionnel. Bien, ici, c’est tout sauf exceptionnel, c’est rien. Non, il n’y a rien de bien exceptionnel ici sauf pour ceux. Celui ou celle ? Il sait. Exceptionnellement celui qui sait n’est rien de bien. Celui ou celle qui sait c’est bien et c’est pas exceptionnel. Ce bien est exceptionnel, sauf pour celui ou celle qui sait. Qui sait qu’il y a quelque chose d’exceptionnel ici ? Ici elle sait qu’il n’y a rien d’exceptionnel, et c’est bien.

Sur le côté du chemin, à gauche, il y avait désormais un mur. Sur le côté, un chemin, et désormais un mur. Que le mur la rassure ! Pas sûr, c’est à droite du chemin qu’il y a désormais un mur. Pas sûr que le mur la rassure. C’est sûr qu’il est à gauche le mur, sur le côté du chemin ? Un chemin, un mur, c’est vraiment sûr. J’assure qu’il y a un chemin, vers la gauche et maintenant un mur. J’assure, c’est sur, c’est sur le côté, un mur. Sans mûres. Il y avait désormais un mur sans mûres, vers la gauche, peut être à gauche ou à droite, sur le côté du chemin. Un chemin et puis désormais un mur. Mais désormais à gauche, un mur, je t’assure.

Progressivement, avec le temps qui s’écoule, la ville se réveille. Tant, tant se réveille la ville progressivement. Progressivement. Le temps coule. La ville veille. Tant, tant et tant de temps qui veille et de coups dans la ville. Progressivement, avec le temps qui coule, la ville comme une montre molle, ne se réveille. Tant, tant de vieilles dans cette ville où le temps progresse inexorablement. Progressivement. Le temps roucoule. La ville vieille. Roule, coule, on joue aux boules dans la ville qui veille, progressivement. Progressivement, avec ce temps qui roucoule, la ville s’éveille. La ville et ses veilles progressivement où le temps se déroule. La ville et le temps, progressifs, qui roulent. Coulent des vieilles inexorablement. Progressivement, la ville qui se déroule et le temps qui veille. Le temps transgressif veille, le progrès coule, la ville merveille. La mer tout le temps, autant que la ville, se déroule. Les pros coulent. Progrès civilement. La ville. Le temps. Ça coule. Du sang. Progressivement, le réveil du temps. Avec la foule. Tant et tant de gens qui la foule, la ville progressivement. L’amer du progrès des récifs de la ville. C’est pas cool. Réveil cruel, ma poule. Progressivement, malgré le temps qui s’écroule, vieille ville, maboul. Vivement le progrès, avec le temps qui s’éveille, la ville s’écoule. Progrès-vivement, c’est le vieux temps qui veille et la ville ment. Coule le temps, progressivement le progrès et la ville. Merveille des Accoules et cette bille qui roule, moment. Moment progressif du réveil sur la mer et la ville. L’amer de la ville s’écoule. Le temps, progressivement, veille. Progrès, si, maman, avec le temps qui s’écoule, de la ville en éveil sur la mer. Tant et tant de merveilles s’écroulent avec le temps. Si Temps Mer Veille Coule Alors Progrès Ville Ment.

Moment progressif où la ville se réveille, et le temps qui s’écoule.

proposition n° 19

Quelquefois c’est paisible. Surtout face ou près de la mer. Ciel si bleu, dolce vita. Rocher blanc. Sourire du soleil doux le matin. Températures clémentes, même l’hiver, sauf s’il y a le vent. Nature et ville. Vieux et moderne. Grincements des bateaux. Bigarrée, riche de ses mixités. Interactions. Superpositions. Les souvenirs qui s’entrechoquent. Trompette en bord du port, le soir. Je l’ai croisé ce musicien, aussi, à Paris. Brume musicale qui entrelace mes souvenirs, si intimement. Surprises et dissonances. Accidents et décès ; pertes et naissances. Epices et noisettes. Richesse des rencontres, des amitiés. Nombreux murs. Frottements. Baisser d’un ton. Changer de plage. Recoins et multitudes. Enigme derrière la fenêtre. Solitude. Danser sur les tables. Enfermement. Confitures. Prison. Lettres. Rester ou partir. Retrouvailles et questions : les flûtes sur les cordes, en somme. The Unanswered Question.

proposition n° 20

Dans le haut du placard de la cuisine, sur la gauche, la vierge fluorescente de Lourdes illumine doucement le lieu. Juste à côté, une vierge un peu plus grande —qui vient aussi de Lourdes— pleine d’eau, celle-ci. Plus loin, plutôt vers la droite, le bas du corps d’un moine en porcelaine est utilisé comme un vide poche et l’on y trouve deux, trois pièces ainsi que des fèves — des petits santons en porcelaine— pour la petite-nièce quand elle viendra. À l’extérieur du placard, c’est tout sombre. Les cuivres de la vieille cuisinière la mettent en veilleuse, se font discrets avec la nuit. Un léger bruit, de temps en temps : une petit goutte se forme et tombe dans le filtre à eau, à côté de la pile. Sous celle-ci, une bouteille de mir à moitié entamée. La cuisine est propre. Le placard à côté de la cuisinière est fermé. Au début du couloir, l’oeilleton en cuivre qui permet de voir qui est devant la porte d’entrée, plus loin, est clos. Pas de bruit de pas sur le lino. Dans la salle à manger, les vers qui grignotent le piano le font avec élégance, goulûment mais sans bruit. Sinon tout est strictement comme d’habitude. Le cochon bleu, le petit cabanon et les autres objets de décorations de l’étagère n’ont pas bougé. Pas de poussière. Et si l’on traverse tout l’appartement, ce sera pareil. Silence. Calme. Propreté. Tiens, la salle de bain. On n’y trouve plus l’eau de cologne Saint Michel, ni non plus le vernis à ongle rose transparent. En face, une chambre. Là aussi tout est paisible. Les pierres chauffantes de la cheminée qui ressemblent un peu à des crânes semblent regarder au dessus du grand lit : mais oui, bien sûr, il y a une croix, avec Jésus, ici. Voici la dernière chambre. On y retrouve une machine à écrire, très belle, sagement cachée sous une housse en bois. Une armoire à glace, puis un bureau avec des encyclopédies au-dessus. Pas de papiers qui traînent. Une croix avec de vieux buis juste au-dessus du lit. Personne dans le lit. La propriétaire des lieux n’est pas là. Elle vient juste de partir en maison de retraite. L’appartement désormais vit une longue nuit. Sauf dans le placard où luit la Vierge Marie.

proposition n° 21

Un carré gris-blanc avec + et =, 4 petits rectangles, une flèche, des poussières et un rai de lumière du soir, du jaune en plastique avec des signes comme des flèches en relief, un noeud blanc, une courbe blanche, une droite toute raide et noire avec un embout qui ressemble à un serpent aux aguets, une photo de tarte ronde avec des tomates, 2,95€, un mètre à mesurer orange 2m x 13mm, 1 & A Q 2 é S 3 « E D 4 ‘ R F, un oiseau japonais en papier d’origami posé sur des pointes colorées, décoction bouillie (10 minutes) écrit à la main, un carnet bleu à spirale, 2 places de cinéma « Le Méliès » en papier format carré salle 2 séance du 08/07/2018 16h15 pour « Ma fille », un petit sachet avec des fleurs en papier japonais, un mini-roller 7mm de blanc sur un tas de Post-it carrés colorés, des cylindres en bois, un carton avec un trou qui ressemble un peu à un chapeau, Ayez toujours votre câble sous la main, un cheveu, des poils de chats, s’amuser plein pot ! écrit à la main, les veines du bois et des traits comme des coupures blanchis, Atelier d’été d’écriture 2018 - François Bon- écrit à la main en onciale, des traits de pastel bleu qui ont été frottés au doigt, un poisson en porcelaine posé sur du sable mélangé à de la poudre d’or, une violoniste, un tissu rouge, un bocal, une trousse en jean ultra-remplie, des coussins beige, rouge et un plus orangé avec des motifs géométriques et des bouts de lettres, une capsule de champagne, des fils beige foncé qui s’entrecroisent, une carte de Tokyo, des livres de couleurs « Charles Schultz », une pomme en cade en bois tourné, les « Lettres à un jeune poète », Moo en lettres vertes-turquoises, une goutte verte aussi, une boîte en carton, un carnet rouge, un carnet bleu foncé et doré, un tas de livres, la courbe élégante du secrétaire, un mur crépi, un interrupteur, une ligne droite en plastique, des oiseaux, une lampe verte en forme d’ampoule, un fil de toile d’araignée, Votre nouveau nombre de coeurs : 9.

proposition n° 22

Au fond de la cour, lignes droites, casseroles, Générations, petites pâtes alphabets, assiettes, un chinois tout rouge, des coquillettes, un premier étage, farine, sucre, murs couleur « crème sale », une grosse dispute, 4 petites boîtes en métal pour le thé, « Pâtes et pizza » imprimé sur la tranche du livre en noir, gros sel, poivre gris moulu, Café en lettres rouges, rideau avec des petits trous, Cif citron, éponge jaune et verte, une cigarette posée sur la selle, formica blanc aux lignes grises, tiges métal, grilles rouges, évier en pierre de cassis, crochet en S noir, bassine ronde, horloge noire, couteaux crantés, cendrier métal avec des petits vélos gris, une petite souris blanche sur une tige noire qui se déplace, sur une enveloppe écrit à la main Cécile Camatte 59, rue Roger Brun 13005 Marseille, un chat sur le 12, des prunes rondes violettes, une corniche droite pour poser plein d’objets qui fait le tour de la hotte, une baguette déjà sèche, une boîte métal ronde où des enfants font du ski, un paquet de cigarette, une poêle, dans un plat du poisson blanc à la menthe avec une punaise très verte cuite sur le dos dedans, une gazinière blanche et noire, un gros rond aimanté 90, une vue sur la cour, des autocollants, un frigo, 4 chaises, un papier de la faculté avec écrit la dissertation du module E 345 à renvoyer avant le 14 octobre est : « qu’est ce que la norme ou le normal ? », une boîte d’allumettes, derrière la vitre un arbre, une pelote de laine, un balai, des tasses à café qui crissent sous la dent, un chouette frangin, beaucoup de rires, une passoire rouge, une première vie ici, et un raton laveur.

proposition n° 23

Vieux Port. Il y a l’eau : taches d’huiles et détritus près du bord, ligne fine de l’horizon qui se confond avec le ciel, là-bas, au fond, Métro écrit en blanc avec un M majuscule sur les 4 côtés d’un grand cube noir tout au bout, tout à la fin d’un poteau, les nacelles blanches d’une grande roue qui se déplacent lentement, un grand boulevard qui remonte jusqu’à l’église des Réformés, des bateaux de différentes tailles pour différents voyages, elle qui porte une jolie robe avec un tissu noir, tout doux, artisanal, avec de beaux soleils, un grand panneau qui conclut la sortie du métro, un papier avec écrit à la main Rendez-vous à 9h15 qui s’envole, un énorme tag très stylisé mais avec des fautes d’orthographe sur un mur, très haut vers le ciel : Ya pas kelkun ki veux tombé amoureux de moi ? des droites vers le ciel et par-dessus celles-ci un grand miroir, taggé en noir sur un mur Signé pö, elle qui a les ongles de pieds vernis, une jolie couleur framboise avec des paillettes et des étoiles argentées par-dessus, Edmond Dantès typographié en belles lettres blanches sur un fond bleu : c’est le nom du bateau, 2/3 personnes qui attendent près du métro en discutant, toutes avec des lunettes de soleil, 4/5 personnes la tête vers le haut qui se prennent en photo dans le miroir posé sur les poteaux, une église, un panneau bleu de rue avec écrit en blanc La Canebière, quelques personnes qui se placent dans la file d’attente de l’Edmond Dantès, elle qui porte un sac à main d’été qui ressemble un peu à un panier rond avec des lanières de cuir, elle qui porte ce sac bien sous son bras, contre la robe noire avec les soleils, un M majuscule avec une typographie ronde dans une tranche de métal à la forme hexagonale, une enfant qui rit et qui passe la tête dedans, elle qui sort son téléphone portable du sac pour appeler quelqu’un, la sortie du métro, le grand panneau qui est un plan, en fait, la grande roue majestueuse dans le soleil, Navettes pour les îles du Frioul désormais sans bateau, le port et la sortie du métro qui se reflètent dans le miroir, c’est beau, on y voit aussi le M jaune et rond du Mac’Do, et surtout, surtout toujours la mer, l’ouverture vers le monde, vers l’ailleurs, avec son bleu à elle qui joue à se fondre dans le ciel et qui miroite sous le soleil.

proposition n° 24

Elle se dit que c’est étrange de savoir qu’à la place du métro, si longtemps avant sa propre naissance (Jésus lui-même d’ailleurs n’était pas conçu !), à la place du métro, donc, il y avait la mer. Elle se plaît à l’imaginer avec la transparence de celle des calanques. Ici, dans ce très ancien port se trouvaient les esquifs cousus des phocéens posés sur la Méditerranée, jouant avec sa clarté et ses couleurs —donc vert et bleu— : un lagon fantastique où se promenaient peut être même des rascasses en toute impunité. En tout cas, des favouilles sans nul doute se retrouvaient dans ce coin, au bord de l’eau, un peu après l’actuel métro. Une eau pure, qui ne connaissait pas le gazole, les dégazages, les filets dérivants, le plastique : cela semble surréaliste, déjà, et en plus à la place du métro : c’est carrément bizarre. Comment a-t-on fait avancer la mer jusqu’après la station au cours des siècles pour construire le Vieux Port actuel ? Et pourquoi n’être pas tombé sur la mer en construisant le métro ? Elle se pose toujours ce genre de questions avec le reste de son âme d’enfant. Et justement, là, elle pense à son enfance, et se rappelle comment son grand-père leur avait annoncé que, ça y est, le métro était ouvert. Et qu’ils avaient conçu de belles stations bien décorées. Elle se souvient de cette annonce, faite gare Saint Charles dans son souvenir —avec beaucoup de fierté dans la voix du grand-père marseillais— mais pas du tout du Vieux Port avant le métro. C’est donc à 6 ans qu’elle a découvert les galets et les poissons qui décorent la station en bas, et puis l’arrivée sur le port, à ce même endroit, avec un adulte qui lui tient la main. Le soleil qui éblouit, l’odeur du poisson et du bitume, le bruit qui s’associe automatiquement à cette arrivée près des bateaux, et un rêve de départ bien sûr, peut être d’ailleurs pour aller simplement au Frioul. Autant dire qu’elle a toujours connu le métro, quoi. Pourtant quand elle sort de la station, elle voyage au travers de ses imaginaires du temps mêlés à ses propres souvenirs, et se dit que, du même endroit, avant, on voyait le pont transbordeur. Elle se rappelle que ses grands parents lui ont raconté ce fameux pont. Elle s’imagine à la place de cette sortie de la ligne 1, par exemple vers les années 30. La mer n’est pas comme à l’époque des grecs, mais il y a un sol dur qui doit être fait de beaux pavés —certainement pas du goudron—, des couples qui se promènent, plus ou moins affairés, et des voitures rétro qui klaxonnent bruyamment. Face à la mer les deux forts se répondent et se relient par des lignes métalliques horizontales et deux grands élans verticaux : c’est le pont qui a emmené des chevaux, des gens, des autos pour traverser le port.

Aujourd’hui, quand elle revient à cet endroit, il lui semble qu’elle a loupé un épisode —ce qui est vrai, d’ailleurs—. Bien des choses ont changé, sauf les galets des poissons, plus bas. Le plan du métro sur le côté raconte qu’on a un peu allongé les lignes, et puis le sol est différent : le Vieux Port s’est refait une beauté. Il est plus organisé, plus clair, plus large aussi car le plan de circulation a un peu évolué. Et à côté il y a ce grand miroir sur pattes qui fait la joie des photographes, des touristes et des passants. La mer, elle, est toujours à la même place, plus loin, devant.

Peut être bien plus tard, quand la glace des pôles aura fondu, en fait, de nouveau il y aura la mer, où elle se situe aujourd’hui, à la place du métro. Une eau riche en plastique, sans poissons, et sans humains d’ailleurs, dans ce coin. Des épaves de bateaux du Port au fond, alignées, bêtes et inutiles, recouvertes par endroit d’algues ayant évoluées pour survivre dans une eau plus chaude. Fait nouveau, le silence dans ce lieu, dans l’eau, sur la terre comme dans le ciel. Au dessus de la mer, restera-t-il un oiseau rieur ? Les galets de la bouche de métro seront désormais dans l’eau. Les poissons dessinés rappelleront ainsi qu’ils ont existé. L’ombrière aura en partie rouillé, et reflètera inutilement quelques vieux cordages et autres souvenirs d’objets qui raconteront ce qu’a été le Vieux Port. Quel odeur parlera de la ville de son enfance ? Quels bâtiments de ce coin de la ville auront résisté ? Où seront passés les hommes ?

proposition n° 25

Hého. Est-ce que tu m’écoutes. Est-ce que tu m’entends. Est-ce que je suis claire. Est-ce que tu es sûre pour le mur. Est-ce que tu l’as vu ce mur. Est-ce que la ville s’écrit au travers de la fêlure d’un mur. Est-ce qu’un oiseau qui rit parle vraiment de la mer. Pourquoi j’ai oublié de quel côté se couche le soleil dans l’appartement rue Saint Pierre. As-tu remarqué le mur avec cette clef de sol tagué en face de notre 84. Est-ce que vraiment j’aime Marseille. À force de vivre dans le vert et la pluie est-ce que je supporterai encore le rocher blanc et le vent. Comment raconter le mur et l’absence. Quand est-ce que les choses ont changé. Est-ce que pourquoi. Pourquoi je pense tout ça. Pourquoi le mur et la mer. Pourquoi le soleil et le vent. Pourquoi prendre le métro quand on aime marcher. Pourquoi revoir les lieux aimés. Pourquoi le mur désormais. Pourquoi pourquoi. Est-ce que quand. Est-ce quand le mur a été construit le malheur s’est arrêté. Quand est-ce que les choses se sont dégradées. Est-ce quand tu seras grand. Est-ce que quand je serais vieille. Est-ce que c’est vraiment dommage pour la maison. Quand est-ce que j’ai déjà vu un beau figuier. Quand. Cancan. Ou. Où. Où est le vent en ce moment. Où est le volet qui claque. Où est le filtre que je voyais et où je buvais dans mon enfance. Où est partie la croix sur le mur en haut du lit. Où est-il. Aurait-il vraiment vingt ans. Qui. Qui est la cause de ce gâchis. Qui est coupable. Qui poursuivre sans répit. Que fallait-il faire. Que dire. Quoi d’autre. Parce que tu pensais que. Parce que bon. Parce que comment. Comment réécrire l’histoire. À quoi bon réécrire l’histoire. Pourquoi ne pas laisser le passé là où il est. Pourquoi construire un mur. Pourquoi partir c’est construire. Pourquoi tu respires. Pourquoi il pleut. Qui a créé les nuages. Qui déclenche la pluie. Qui décide pour le vent. Pourquoi la nuit. Pourquoi le temps. Comment il passe. Est-ce que le temps vieillit. Est-ce qu’il a des rides. Est-ce que le temps rigole. Est-ce que le temps va fêler le mur. Pourquoi j’aime les fêlures et la peinture qui s’effrite. Pourquoi le neuf. À quoi bon le neuf. As-tu. As-tu vu. As-tu compris. As-tu un mur dedans. As-tu compris que j’ai vu ton mur. As-tu compris que j’ai tapé dedans. As-tu compris que tu es enfermé. As-tu dedans. Es-tu quelqu’un. Es-tu quelqu’un de bien. Comment as-tu vieilli. As-tu plaisir à te regarder. Aimes-tu te voir changer. Aimes-tu qui tu es. Aimes-tu ce que tu as construit. Aimes-tu les pâtes au beurre. Aimes-tu la bière. As-tu pensé à partir. Et à déménager. Aimes-tu la musique. Et les feuilles de l’automne. Et le bruit du journal quand on tourne une page. Pourquoi tu fais du bruit quand tu manges ta soupe. Pourquoi ça ne te dérange pas. Est-ce que tu détournes les yeux quand quelqu’un fait les poubelles devant toi. Pourquoi mes questions te dérangent. Pourquoi parler te dérange. Pourquoi l’échange te dérange. Pourquoi ton mur. Quoi. Pourquoi que. Est-ce que car. Qui fait quoi. Et donc. Comment donc. Pourquoi donc. Quand. Quand comment. Quand comment pourquoi. Quand comment pourquoi est-ce que. Quand comment pourquoi est-ce que où. Quand comment pourquoi est-ce que où qui. Quand comment pourquoi est-ce que où qui que. Qui que quoi dont où. Où est donc ce mur. Pour qui le mur. Qui a fait le mur. Pourquoi le mur.

proposition n° 26

Nombreux. Lignes. Vaste. Anonymat qui fait du bien. Pouvoir être, se promener seule sans que quelqu’un te salue ou t’observe. Tellement plus d’inattendu au coin de la rue. Tellement de temps pour aller d’un endroit à l’autre, pour aller voir ou revoir tel ou tel ami : tant de visages de la ville que c’en est troublant, enivrant. Ici prendre le temps ou traverser l’urbain est forcément différent. La ville est tentaculaire, en fait. Elle s’étend et comme une entité vivante elle a grignoté le lieu où elle s’est installé, a façonné lentement ses entrées sur la mer ou la terre, a tourné le dos aux massifs pas si loin, a avalé les villages proches, méthodiquement, progressivement. Impression qu’ici ça ne fait pas partie de la ville, alors que pourtant, bien sûr, si La séduction dangereuse de cette cité où il fait chaud, froide pourtant, et dangereuse par ces faux-semblants. Ambigüe. Bruit, vitesse, tram, bus, métro, embouteillages. Vitres brisées. Oiseaux qui rient. Que penser. Agité ! Marcher dans la ville. Marcher sans but, pour regarder, pour le plaisir de traverser les quartiers, pour découvrir un aspect de la ville qu’on connaît moins, pour retrouver, pour comprendre, pour observer, dénicher, pour photographier, pour pleurer, pour le plaisir de simplement marcher. Pour rêver. Pour se détendre. Parce que c’est grand, trop, parce que c’est bruyant, énormément. Parce qu’il y a des murs, beaucoup, des friches, des zones à détruire et à reconstruire. Parce que c’est en mouvement, tout le temps. Parce que ça parle à l’imaginaire, au devenir. Parce que le territoire s’étend, grignotant. Parce qu’on a envie d’aller au bord de la mer. Parce qu’il semble que demain sera forcément différent. Parce qu’il semble que la rencontre est encore possible, même maintenant. Même si les gens ne se parlent pas forcément. Parce qu’il y a des grues, des containers et un port autonome. Parce qu’on ne sait plus dans la ville si l’herbe est sèche ou non à cause du soleil par l’odorat : parce que les gaz d’échappements sont tellement présents. Voyage au centre de la ville. Parce qu’il y a encore des trains, ici. Parce qu’ici il n’y a pas de vaches. C’est sûr, après quelques années à vivre dans un endroit plus loin, bien plus petit et plus calme —voire trop— elle a découvert la ville autrement. Une autre relation à l’urbain, au bitume, au plus grand. Ça s’est révélé un jour soudainement à Marseille, mais à Saint Etienne ou Paris elle y pense aussi.

proposition n° 27

Enfant. Être à l’arrière d’une voiture et tout d’abord regarder, guetter, excitée : « Ça y est ! Bientôt ! Je vois l’eau ! C’est l’étang de Berre, là, sur la droite ! » Après, ce ne sera qu’une succession de sourires et d’impatiences quasi jusqu’à l’arrivée, au centre ville, rue Saint Pierre, chez les grands-parents. Adulte. C’est déjà conduire, être devant. C’est dès le péage de Lançon que l’arrivée se prépare. Après le soulagement financier et concret que la destination finale est vraiment en approche, une pointe d’excitation —certainement un souvenir de l’enfance— et puis ça redescend. De nouveau du calme. À Berre, elle sourit. Un peu après, les panneaux : Bouc-Bel-Air, et puis Les Pennes Mirabeau. Souvent de la fatigue : elle voyage déjà depuis un moment. Mais c’est à partir de Septèmes-les-Vallons que l’entrée dans la ville va progressivement se faire. Et insidieusement, la ville va envelopper et accompagner la voiture de part et d’autre des quatre voies. La circulation va se densifier, il y aura ces mauvaises entrées qui rejoignent l’autoroute dont il faut vraiment se méfier, et puis la conduite à se ré-approprier : on ne conduit pas ici comme ailleurs, et cela fait partie des habits à reprendre en arrivant, en revenant. Traverser la ville pour arriver est long, et c’est aussi à l’intérieur d’elle-même qu’elle voyage. Tâter. Sentir, percevoir au dedans de soi comment se passe le retour, l’arrivée dans la ville. Toujours de la colère ou du chagrin ? De l’ennui ? Du ras-le-bol ? Ce sentiment de ne pas savoir y trouver sa place, là-bas, là où elle va ? Ou alors le plus rien qui va reconstruire un lien avec Massilia. Mais quelque soit la couleur de ses sentiments pour la cité, toujours cette surimpression avec le générique de « Retour à Marseille » qui s’impose. Même les jours où la circulation est lourde. Même pourtant, longtemps après ce film qu’elle n’a pas vu si souvent mais dont le début l’a saisie fortement. Direct, action ! Autoroute qui emmène au centre de la ville avec de la musique. —Elle saura plus tard que c’est avec le GMEM que le cinéaste aura travaillé. Un point commun avec elle, finalement—. Titre. Quelques noms. Le film commence. On ne sait pas où nous emmène ce travelling voiture : il y a de l’émotion, une très belle façon de filmer ce déroulement du temps sur l’autoroute, ce lieu du voyage qui raconte qu’on n’est plus quelque part et qu’on est pas encore ailleurs. Ce no man’s land du moment qui avance, qui emmène, mais pour aller où ? Pourquoi ? Mystère. Ambivalence. Très souvent elle y pense tandis que l’autoroute se déroule, longuement, comme une sorte d’immense tapis roulant qui va l’emmener au coeur de la cité, peut être vers là où vivaient les grands parents. Son long voyage travelling à elle, qui parle du passé, d’avant. D’un film du dedans. De drames. De fragments de vie. De non-dits. De passages ici. Des allers-retours fréquents. Des chemins pris dont elle se souvient. De souvenirs qui s’égrènent avec les panneaux. Arnavaux pour aller à Verduron. La Rose & co pour aller à Montolivet. Mais là on continue, tout droit, comme dans le film. La ville nous regarde entrer, les immeubles et les maisons sont comme d’immobiles guetteurs. C’est comme si on entrait à la fois dans la gueule du loup et à la fois comme si Marseille nous saluait. L’Hôpital Nord, d’un côté, et puis des bouts de quartiers qui se succèdent et ne se ressemblent pas. Haribo. Des tags. Des maisons d’ici, tuiles et proximité d’espaces entre elles. Petites rues. Grandes avenues. Des endroits plus tristes, même, et surtout sous le soleil. Des endroits fiers. Comme dans le film : la ville la regarde s’avancer, haie d’honneur mystérieuse, le tapis roulant s’écoule encore. La musique du film résonne un peu, en un vague écho rémanent. Toujours. Le générique tourne en boucle. Espace sans parole, muet. Tant de fois cette arrivée. Guetter « Jésus est parmi nous » peint en grosses lettres bleues, encadrées par un rectangle de la même couleur sur un mur. À moins qu’il ne soit visible dans l’autre sens. Finalement, comme dans le film, la fin de l’autoroute est comme inattendue. L’histoire, l’action commence. Porte d’Aix. Premiers contacts avec les changements urbains de la ville depuis la dernière fois qu’elle est venue. Des nouveaux panneaux qui parlent de la circulation un peu différente, de quelques transformations urbaines, et puis des immeubles nettoyés, des nouveautés. Ensuite à gauche, et puis elle passera devant les escaliers de la gare Saint Charles. Finalement un autre point d’arrivée. Maintenant la ville l’a absorbé, elle digère son nouveau passager. Maintenant elle ne se sent plus observée, elle indiffère. Maintenant, il y aura un ailleurs où aller, et il faudra bientôt se garer.

proposition n° 28

Fermer l’appartement, puis descendre les trois étages. Tirer la porte et veiller à ce qu’elle se referme bien. Lever la tête : l’immeuble sur la gauche a deux plaques bleues et blanches de part et d’autre de la porte : « 86 » et « Gaz à tous les étages ». Partir à pied sur la droite pour monter vers la Plaine. Passer devant les établissements Fouquier, et se souvenir de la soudure qu’il avait fait pour ajouter 3 anneaux au collier du grand chien. Continuer à un pas tranquille et passer devant l’immeuble un peu en retrait où habitaient Myriam et Olivier, mini courette pour accéder aux entrées. Ensuite, ce sera le coiffeur : celui qui l’avait engagé à chanter pour le mariage de sa nièce. Eviter inévitablement quelques poubelles. Passer devant un premier garage. Commencer à monter la rue Saint Pierre. Constater qu’un nouveau restaurant existe sur le trottoir opposé. Passer devant un second garage. Se rappeler que dans ce coin il y a beaucoup de garages. Eviter une mère encombrée de sa poussette : le trottoir n’est pas très très large surtout avec tous ces containers à poubelles qui encombrent l’endroit où marcher. Continuer de monter vers la Plaine. Croiser un bar. Sourire en voyant en face un bureau de tabac qu’elle ne connaît peut-être pas. Depuis le temps qu’elle a arrêté de fumer, ce n’est plus un commerce auquel elle prête attention, ou peut-être tout simplement, qu’elle a su l’oublier. S’apercevoir que le restaurant qui a été successivement une pizzeria, puis un chinois est désormais espagnol. Découvrir qu’au coin de la rue des Trois Frères Barthélémy là aussi un restaurant a poussé. Penser au dentiste. Continuer tout droit à monter. Arriver à un coin de la place Jean Jaurès. Constater qu’il y a toujours sur ce côté un boulanger, mais que sinon, La Plaine s’est également beaucoup transformée. Ne pas reconnaître les commerces, ou très peu, essayer de retrouver l’ambiance du passé, mais en plus, ce n’est pas un jour de marché. Continuer tout droit. Ne pas prendre la rue Saint Michel, où, là aussi, il n’y a quasiment plus les commerces de son enfance. Continuer jusqu’à la pharmacie qui est restée, qui fait l’angle, pour prendre juste après, sur la gauche, rue André Poggioli. Constater là aussi que ça a évolué, mais que c’est encore très taggé. Sourire, car il y a ce souvenir de ce restaurant où l’on dansait sur les tables après minuit, ici. Prendre sur la droite, rue des Trois Rois. Marcher encore à un pas tranquille. Elle n’est pas pressée. Peut musarder. Découvrir le neuf, et s’apercevoir avec plaisir que cependant certains endroits existent encore. Passer devant « Le Quinze », et s’interroger : est-ce que Denise est encore en vie. Se ravir à retrouver « O’Pakistan », et savoir que bientôt elle ira, avec des amis. Restaurant plus grand : il a bien prospéré. C’est d’ailleurs mérité. Tourner à gauche rue Crudère. Toujours quelques fripes. Elle s’approche de son but. Encore quelques pas et ça y est : arrivée Cours Julien. Tourner de nouveau à gauche, et observer les vitrines pour voir les changements. Chercher en vain « Diable Noir », « Madame Zaza of Marseille » et le « Chocolat Théâtre ». Normal : beaucoup, beaucoup de temps s’est écoulé. Être un peu désorientée. De tout ce qui s’est dissipé. Dissolution d’un grand pan du passé. S’arrêter. Promener son regard ci et là. Constater qu’ici aussi c’est très coloré, très dessiné. Le quartier est toujours très branché. Se remettre à marcher, et faire le tour du « Cour Ju’ » pour chercher une terrasse, afin de déguster un café. S’arrêter, se poser.

proposition n° 29

Sur le Vieux Port, elle a rapidement remarqué cette femme. Elle n’est pas laide, mais pas non plus franchement jolie. De profil. Le nez donne du caractère au visage, même s’il est un peu long. Quelques boutons d’acné teintent de rose et de reliefs sa peau plutôt brune. L’expression de sa figure n’est pas avenante : un peu fermée, un peu sombre. Cela fait contraste avec l’enfant qu’elle tient dans ses bras, attaché et tenu contre son corps par un lien rose et gris, et posé sur son ventre déjà de nouveau rond. L’enfant, lui, sourit et babille. Les pieds de la femme sont chaussés de Nike noires au sigle rose, avec des oeillets pour les lacets de couleurs plutôt pastels. Puis jean et tunique grise. Par dessus, un gilet long avec un col de fourrure synthétique, le tout gris aussi. Côté coiffure, elle porte une queue de cheval — élastique bleu — et ses cheveux marrons sont plutôt long, un peu bouclés et plus clairs vers les pointes. Sur sa tête, un serre-tête ridicule rose vif avec comme des oreilles longues de lapins par-dessus, oreilles poilues mates et brillantes en camaïeu de divers roses. L’enfant dans ses bras est lui aussi assorti au niveau des couleur avec elle. Il est vêtu d’une petite parka rose pâle et de chaussettes rayées blanches et roses, d’un rose plus foncé que son vêtement. Dans une des main de l’enfant, un tube en plastique pour faire des bulles. Les gens autour ont laissé un espace entre eux et elle. Beaucoup continuent leur chemin, où qu’ils aillent, quelque soit le sens dans lequel ils se dirigent. La grande roue, derrière tout ce monde, vient de se stabiliser. Des personnes montent dans les nacelles pour pouvoir admirer le Vieux Port et la mer de plus haut. Un homme habillé de noir et de bleu regarde la femme, son enfant, et son étal. Car en effet, à ses pieds, un peu plus loin, sur le sol, il y a des pistolets à eau posés, emballés, dans des espaces réguliers, sur des lignes bien droites, prêts à être achetés. La maman est tête baissée maintenant. Elle observe, regarde l’enfant serrer avec son autre main le pistolet à eau en plastique transparent —avec un peu de rose également— qu’elle tient. Ils sont comme réunis par l’objet. Au sol, on remarque également un beau cosy pour l’enfant, noir à l’extérieur, rose au dedans. Derrière celui-ci, les serre-tête bunny allongés, en lignes aussi, tentateurs, posés sur les dalles du trottoir du Vieux Port, devant la mer proche. Au bout d’un moment, la femme lève la tête et se met à arpenter le sol et à haranguer la foule : « Pistolets à eau, serres-têtes ! Faites un petit plaisir à vos enfants. M’sieur dame, c’est pour vous ! » La voix n’a pas vraiment d’accent du Sud, pas non plus vraiment l’enthousiasme qui engage la vente. D’ailleurs personne n’écoute, personne ne se tourne, ne s’arrête, n’achète un de ses produits. Pas de velouté, pas plus d’identité que cela dans sa patte vocale. De même pour sa main qui montre désormais les pistolets au sol. Plutôt large, elle n’apparait pas très féminine. Pas très soignée. Cette femme est jeune et pourtant elle ne l’est pas. Pas vraiment vieille non plus. Il y a de l’indéfinissable dans cette personne dans la rue, qui a son étal au sol, qui vend des pistolets en plastiques et des serres-têtes de mauvais goût. Le cosy est de belle facture cependant, et elle n’est pas elle-même mal habillée : c’est le cas aussi de son bébé. Au milieu de la foule elle tranche. Lapinou étrange, un peu décalé. Autour, le port et son activité touristique, les voitures qui passent. Les gens qui s’activent. Plus loin certains entrent ou sortent de la bouche du Vieux Port. Un touriste asiatique regarde le plan du Métro. Elle, elle regarde la femme en gris et rose, avec son enfant et son futur bébé dans son ventre. Finalement un homme va arriver. Habillé de noir, tee-shirt uni et blouson de cuir, jean sombre. Chaussures noires également, sans signes particuliers de marque. Le bout de ses chaussures à lacets est rond. Il est brun, la peau brune aussi. Ses lunettes de soleil sortent d’une poche avant de son blouson. Ils vont ranger les pistolets et les serres-têtes dans un immense sac de plastique blanc, rayé de rouge. Et ils partent tout les deux, ensemble, elle avec son enfant, lui avec le sac blanc et rouge dans une main, le cosy dans l’autre.

proposition n° 30

Elle s’était dit, que, pour une fois qu’elle était à Marseille au printemps, elle y participerait. Et voilà, c’est aujourd’hui. Aujourd’hui, le rendez-vous annuel du grand nettoyage collectif. Du débarbouillage de plage. Du blanchissement du sable. Le jour pour aider à nettoyer les déchets du littoral. Elle gare sa voiture, pose le pied par terre, se déplace tranquillement jusqu’à l’endroit du rendez-vous. Elle est à l’heure, il est 9h30. Au lieu prévu : l’escale Borély. En arrivant, échange des sourires et des bonjours avec les autres participants. Se met tranquillement dans une file d’attente pour obtenir son kit du parfait petit nettoyeur du littoral. Profite de ce moment statique pour observer le point de rendez-vous. Il y a du monde quand même : finalement pas mal de gens se sentent concernés. Plus qu’elle ne le pensait. Il y a même des adolescents. Tiens, une grande banderole « j’aime mon littoral propre » à l’allure fort joyeuse. Pas de musique balancée plein pot sur la plage : ouf ! La pollution sonore est évitée. Et pourtant tout est présenté comme une grande fête. Elle tourne la tête de l’autre côté. Une autre banderole qui rappelle : « Grand apéritif offert par les commerçants à midi ». Plus que deux personnes dans la file et ce sera à elle. Se gratte le bout du nez. En profite néanmoins pour réfléchir, choisir où elle ira nettoyer. Samena. Ce sera la calanque de Samena. Ça lui rappellera des moments avec le grand chien. Et voilà désormais c’est son tour. On lui donne son kit spécial nettoyage de plage : gants, pinces et sacs poubelles. Également quelques explications : bus, fréquences de ceux-ci —allers comme retours — et l’horaire de fin des opérations : le retour bien pour midi ! Elle est prête, parée, avec son équipement. Prête dans sa tête, aussi, à être l’éboueur du bord de mer. Prête à être une bonne citoyenne de Marseille, elle qui n’y habite plus, et qui par ailleurs n’a jamais vécu dans ces arrondissements là, ceux du bord de mer.

Bon. Désormais c’est direction le « colorbus » : un bus à deux étages, au toit ouvert, bus rouge vif avec une grosse pastille de peinture verte anis au sourire blanc et aux deux yeux qui la regardent pendant qu’elle attend. Après quelques minutes, le bus s’ouvre enfin et elle grimpe, puis s’assoit devant, côté fenêtre, à droite, afin de pouvoir regarder défiler Marseille quand le bus roulera. Les gens montent peu à peu. Bientôt le bus est plein. Un homme s’assoit à côté d’elle. Il est trop parfumé, cela l’écoeure très vite d’autant qu’elle a toujours détesté « Habit rouge ». Mais bon, peut être descendra-t-il avant elle. Le bus démarre. S’arrête à « Vieille Chapelle ». Elle ne supporte plus l’odeur de son voisin et finalement descend là. Tant pis. Retrouver un air sans effluves de ce parfum est un soulagement. Quelques autres personnes descendent elles aussi. On se salue, on se sourit. Sur le trottoir, elle reprend contact avec ce lieu de la ville : regarde vers l’hippodrome, pas très loin. Puis se retourne pour aller en bord de mer et faire ce pour quoi elle est venue. Du trottoir, elle s’avance jusqu’aux grandes pelouses. Sur le vert, ça commence déjà là : quelques papiers gras, une barquette plastique écrasée. Un vieux préservatif usagé. Utiliser la pince. Faut un peu se familiariser pour le geste. Poser le sac. Ouvrir celui-ci. Mieux aurait valu le faire au départ d’ailleurs, mais tant pis. Ça marche quand même. Allez, elle pince, re-pince. Finalement réussi à un par un tous les attraper, les déchets. Mettre tout ça dans le sac. Regarder autour de soi, maintenant ça va. Alors repartir et continuer d’avancer en direction de la mer. Et allons-y : un bout de bouteille plastique déchiqueté sur le sol. Sac ouvert. Gant. Dedans le sac la bouteille. Se relever, regarder. Repartir. Encore deux pas, même quelques uns de plus. Il n’y a rien. C’est propre. En levant la tête elle remarque que ses compagnons d’aventure eux aussi travaillent et découvrent quelques ordures qui traînent sur les pelouses. Mais progressivement, malgré les saletés découvertes ci et là, elle avance quand même vers son but. Descend enfin sur le sable et se dirige vers le côté baignade. Oui, l’autre côté, celui des sports nautiques, ce sera après. Voilà, ça y est, elle y est. Plage, sable fin et les gros blocs entassés qui longent la mer. Parfait ces gros cailloux pour retenir ou cacher des déchets. C’est parti pour la chasse. Un morceau de sac plastique est coincé entre deux blocs. Déchiré. Un peu plus loin, elle trouve un bon tas de mégots dissimulés. Dégazage sauvage d’un fumeur insouciant et malpropre. Hop. Sac posé et ouvert au sol. Pas la pince pour cela. Le mégot, ça prend un peu de temps. On est moins habile avec les gants. Plus loin, une canette écrasée. Et une autre. Une autre encore : celle-ci est vraiment toute rouillée. Se diriger désormais plus près de la mer, vers un morceau de corde un peu enfoui repéré. Plus loin, des sacs plastiques, échoués. Un petit bloc de polystyrène, non loin, tout à côté. Une brosse à dent. Regarder, vérifier que la zone est propre, se décider à faire le même travail, plus loin ou de l’autre côté.

proposition n° 31

En surimpression de la ville se promènent toujours un peu les disparus. Leurs silhouettes et leurs sourires. Leurs mots silencieux. Des partages. Si les transformations diverses de la ville gomment un peu cela avec le temps qui passe, les objets ci et là les racontent et les font revivre. Point trop n’en faut non plus : les vivants ne sont pas fait pour vivre avec les morts et le poids de l’héritage peut devenir pesant et sclérosant à force de rester dans la même lignée que ceux d’avant. La vie est aussi, surtout, transformation, évolution. C’est nécessaire. Sous peine d’étouffer par la présence du mort comme s’il hantait le lieu. Marseille, c’est là où il y a la maison des grands-parents. Depuis déjà 20 ans, la maison de feu les grands-parents. Dans sa famille, l’autre demeure est aussi prévue et inscrite dans la cité phocéenne. Hasard de la vie, hasard de la construction de la ville, hasard de l’ancrage des aïeux dans celle-ci, il est possible de passer de cette demeure à la dernière seulement en allant plus loin. La concession familiale, le tombeau est dans la même rue : du 86 on t’emmène par le corbillard au 380. Sans même changer de trottoir quand on passe de vie à trépas. Carré 16, partie ouest, 7ème rang, n° 36. Peut-être est-ce la cinquième avenue du cimetière Saint Pierre. Ou le Queens de là-bas. En tout cas, c’est pour cela que, lorsqu’on parle de la rue, on ajoute facilement « Rue Saint Pierre mais côté Plaine. » Ça éloigne le cimetière, les fantômes, les morts, le risque de mourir, le chagrin, ceux qui nous manquent. Et puis pas besoin du lieu pour penser à eux. Il y a le vieux santon, les poissons panés, le nain jaune et le vernis rose pâle. Il lui semble que cette rue a des thématiques diverses suivant ses tronçons. Vers le 86 : thème des garages. Vers le cimetière Saint Pierre : le funéraire, plutôt style voie de garage. On y trouve tout pour un enterrement compétitif et réussi. Peut être même y a-t-il une sorte de Lidl de l’art funéraire. À prix cassés, imbattables. Vraiment peu de souvenirs avec le cimetière. Les morts dorment là-bas mais elle n’y relie pas ou très peu de moments. Se rappelle qu’il y a eu le vol de la pierre tombale. Se rappelle avoir joué là-bas, enfant, avec des fleurs en plastiques, s’ennuyant pendant que la grand-tante se recueillait. N’aime pas ce lieu où l’intime des autres est ouvert, offert au regard. De brèves histoires de vies croisées, inconnues et résumées par des dates, ou quelques phrases, qui laissent entrevoir des drames et le chagrin de ceux qui restent. La vie ne fait pas de cadeau. Se souvient avoir été avec son père dans une de ces boutiques — difficile d’utiliser ce terme— pour préparer l’enterrement du grand-père. Mélange d’émotions. Silences. Attitude emphatique et respectueuse — mais aussi très convenue— de celui qui les recevait. Difficulté à être dans le « faire », l’organisation de ce moment. Besoin de parler du disparu. Pensées aussi pour les autres. Un mort nous ramène toujours à un autre mort parce qu’il l’a connu, parce qu’il l’a aimé, parce qu’on s’est senti également démuni, abandonné, attristé. Renvoyé à notre finitude. Le silence lourd de ce jour. Et soudain le téléphone qui sonne, strident, semblant excessivement fort. Les regards qui se croisent, la nervosité et un peu d’émotion qui peut s’échapper par le rire et finir par dire : « un bruit à réveiller un mort ».

proposition n° 32

La ville s’ouvre et se referme sur du bleu. Bleu à l’âme et bleus du coeur, azur saignant. Goutte à goutte de chagrin qui tombe parfois des nues. Ciel hautain, moqueur, indifférent. La ville est sans concession, explose et rayonne sous cet azur résistant aux nuages, si souvent. Ombres qui se découpent au sol en réponse aux droites qui jaillissent de celui-ci. Fenêtres mi-fermées où l’on croise ce bleu rieur et moqueur. Réponse au firmament par la mer. La grande bleue. Presqu’un décor, ce bleu, sur lequel on peut voir les découpes élégantes et racées des rochers et des pins. Les tuiles, les enseignes et les hauts d’immeubles. Coupole au-dessus de la cité et de nos têtes, où, à ciel ouvert, les oiseaux rient, volent, dansent. Course des oiseaux. Ils sont au ciel, avec nos disparus et la bonne mère. Ils s’élancent, racés, à perte de vue. Juste ciel ! Un petit nuage ! Peut être ne fera-t-il pas vraiment beau… Ecchymose blanche et laiteuse, tâche inattendue, coup de pinceau maladroit et raté du peintre de la météo du jour. Est-ce que la teinte du bleu est la même suivant les quartiers ? Et le nuage ? Où va-t-il choisir de se dissoudre, de disparaître ? Voilà que les murs de verres de quelqu’immeuble récent caméléonnent et deviennent eux-mêmes azur à cette heure du jour. Est-ce alors le ciel qui tombe et se déploie ? Ou bien le verre qui se dissout et monte au paradis ? Bien plus tard, le soleil explose. Offre à ce moment du jour les lignes lumineuses de ses rayons éclatés. Rayons violents, bientôt agonisants sur le côté des murs. Le ciel se fout de la mort journalière du soleil : il survit à la lumière et simplement devient foncé, puis noir. Elle se souvient soudain. Regarder souvent le firmament et ses jolis points blancs et lumineux, la nuit, en écoutant les sans-sommeils dans la maison au jardin. Le mur qui s’endort et disparaît en partie, là-bas, dans l’obscurité. Les crapauds qui chantent peut-être pour la joie du ciel, pour fêter cette nappe noire mouchetée de petits diamants blancs brillants. Quelques aubes partagées avec des amis, souvenir des mots et des rires échangés. Et du mur qui cache et dévore les changements de couleurs de l’aurore. Puis, partir chercher des croissants uniquement à l’émergence du bleu, plus continu, judicieux. Matin. Matin qui émerge. Qui s’impose sans remuer ciel et terre. Matin évidence, qui dure et prépare tranquillement le zénith. Matin qui devient midi. Douzième heure figée dans sa luminosité du Sud, heure qui ignore que le spleen et le chagrin peuvent naître malgré elle et donner alors envie de partir sous d’autres cieux, moins cléments, mais plus heureux. Azur au sang bleu, carotide unique et étalée dont le coeur palpite de lumière. Le port ce jour semble moins vieux, calme et paisible avec le bleu. La ville pétille. En sourdine la colère froide et bleue de ses quartiers Nord est invisible. Le firmament est ce jour une toile étalée teintée d’indigo clair qui surplombe la ville. Bleue et blanche Marseille : ciel et nuage, rocher et mer, écharpe du foot, robe de la Vierge. Teintures régulières, couleurs des schtroumpfs retrouvées ci et là qui rythment et parlent de la cité. Ici, avec la ville, la couleur froide et éclatante de l’azur domine, adoucissant peut-être ainsi la chaleur du soleil. Pigment quasi permanent qui inonde la ville quelque soit le jour du calendrier de l’année. Ciel colorant les souvenirs. Certitude des larmes, et du ciel indifférent, parfaitement bleu.

proposition n° 33

Elle est contente d’être à la Plaine un jour de marché. Retrouve cette ambiance propre à ici, qui lui parle aussi de tant de moments ; se rappelle entre autre les économies gardées pour le plaisir de marchander, l’été, un bijou à quelque vendeur africain lorsqu’elle était adolescente pour elle et pour ses amies. Ici tout se vend. C’est comme une sorte de grande surface découpée et étalée sur l’ensemble de la place, avec de nombreux marchands de styles différents. Elle promène son regard. Au coin de là où elle est et du début de la rue Saint Pierre, le « café de la Plaine » et sa mini terrasse pleine de clients dont la plupart rient et trinquent. Un homme, seul, déguste son café. Le garçon est en train de lui ramener du sucre. De l’autre côté de la place, derrière les maraîchers, un vieux monsieur, galant, au dos bien droit, tient la porte ouverte de la pharmacie à sa compagne pour que celle-ci puisse entrer telle une reine. Sur l’allée où elle se situe, il y a sur sa droite quelques maraîchers ; ce mardi, ils sont bien peu. Lui range ses légumes et vérifie qu’on ne touche pas trop ses denrées. Elle, elle sourit et rend la monnaie à sa cliente, une jeune maman qui vient de glisser le sac plein de nectarines qu’elle vient d’acheter en dessous de sa poussette. Un peu plus loin, des plats cuisinés. Lui décrit ses recettes, tentateur, à un client hésitant. Un petit groupe de personnes se presse devant la vitre de verre où il est écrit « poulet rôti fermier label rouge », « salade composée grecque », « samossa » et d’autres merveilles. Le groupe écoute et regarde l’échange entre le vendeur et ce client toujours hésitant. Eux sont convaincus : pour midi ce sera parfait : les vacances c’est aussi acheter tout prêt. « Dix Euros, Dix Euros la robe ma mignonne » lance d’une voix forte et sans faire la liaison une fausse blonde tonique, l’air affairée derrière sa table de bois, déplaçant trois/quatre robes, les remettant plus devant, les faisant comme jaillir soudainement de nulle part. Deux quinquagénaires s’arrêtent, touchent le tissu, évaluent le rapport qualité/prix : la réflexion se reflète sur leur visage et cela n’échappe pas à la vendeuse qui en profite pour se lancer à vanter encore bien plus ses vêtements — de fait très banals— aux tissus imprimés. Là, dans cette autre allée, on remarque que c’est bientôt la rentrée. De nombreux dessins aux couleurs vives décorent le dessus des valisettes à roulettes, modernes cartables que les enfants tireront. L’homme derrière l’étal, visage fermé, refuse le marchandage proposé par une femme qui tient une valisette dans chaque main : Spiderman aux tons rouges d’un côté et Barbie d’un rose idiot de l’autre. Elle insiste, en disant qu’elle en prend deux, quand même. Mais lui ne veut pas. Le prix est déjà fixé, c’est comme cela, point. Là, deux jeunes sont assis sur un banc, désoeuvrés. Ils se parlent de temps en temps. Est-ce qu’ils attendent aussi des clients ? Plus loin, des tapis, beaucoup. Des couleurs différentes. Ils se chevauchent, s’étalent, certains se déploient, d’autres sont mi-roulés ; l’espace qui contient la marchandise est important. Le vendeur lui, s’ennuie et bâille, silencieusement. En face, entre des petits corsaires blancs affichés à deux Euros et de nombreux vêtements d’enfants, la commerçante est assise, le nez dans son téléphone portable, totalement indifférente à celles qui regardent sous toutes les coutures ses marchandises. Un homme traverse l’allée, marmonnant, un panneau et une sébile autour de son cou. Tout près de lui, on finit par entendre « Pour aider à la construction d’une Mosquée ». Plus loin, ce sont des sous-vêtements que l’on remarque. De couleurs, imprimés, en dentelles, en micro-fibre : du vulgaire au fonctionnel, et pour tout âge. Blasée, la vendeuse regarde ceux et celles qui passent devant son étal et tente des ventes suivant leur allure et les regards portés sur sa marchandise. En plein soleil, à côté, des rouges à lèvres, vernis, fonds de teints, mascaras et fards à paupières. Ils sont trois garçons derrière ce rayon ambulant « maquillage », avec le même tee-shirt rouge. Toute une population féminine de tous les âges fouille, prend dans les mains, ouvre pour regarder les teintes, compare ou achète un ou des produits. Une musique orientale traine dans ce coin, sans que l’on sache réellement d’où elle vient, ni pourquoi plus là qu’ailleurs. Deux femmes traversent cette allée, l’une dit à l’autre « Quand même, tu te rends compte ? » Là, c’est le bazar de l’hôtel de ville que l’on découvre. Du produit ménager aux sacs plein de morceaux d’encens en passant par de grands pots de peinture. Un vendeur tend un gros savon de Marseille blanc et carré à son client, ainsi que sa monnaie. Un autre parle de la promotion du jour : « les deux flacons 5 Euros, c’est vraiment donné ». Il y a un marchand de pizza derrière tout cela. Une belle file d’attente qui bouge soudain car un homme repart avec une grosse part toute chaude pliée dans un papier gris dans lequel il mord avec entrain. C’est vrai, il est bientôt midi. Encore ailleurs : « Sitôt volé, sitôt vendu » clame haut et fort le grand baraqué qui trône derrière une table pleine de parfums de marque. De nombreux clients lui tendent le flacon élu, choisi, en demandant le prix « Les belles serviettes éponges, pour la plage ou le hammam. Oui oui, aussi pour le hammam. » Il fait des allers-retours, derrière son éventaire et promène ainsi son regard en même temps que sa voix. Un homme et une femme discutent pour se mettre d’accord sur le choix des rectangles en tissus éponges. Là, une femme traverse et dit d’une voix de stentor avec un fort accent marseillais : « Mais toi qui a un regard radar, tu n’avais pas vu ces maillots de bain de marques à trois Euros ? » Elle, elle finit son tour de la place, du marché, dépitée. Plus de bijoux à marchander. Pas de vendeurs de « Brousse du Rove ». Le marché de la Plaine n’est plus ce qu’il était.

proposition n° 34

C’est comme un sandwich : Autoroute Nord, des quartiers, et autoroute du Littoral de l’autre côté. Au coeur du sandwich : la carrière de Saint Antoine et sa tuilerie. Imaginaire de poudre orange, d’ondulations pour les toits, de traditions de savoir-faire et métiers de Provence. Un espace d’une autre époque qui est devenu « le Grand Littoral ». Le plus grand centre commercial de la région PACA. Un gigantesque Carrefour, l’inévitable MacDo, BurgerKing et autres « restaurants ». D’autres boutiques également imparables pour budgets modestes prompts néanmoins à dépenser. Tous les opérateurs de téléphonie sont également réunis. Tout pour donner envie de consommer, multiplier les envies, les besoins, payer, acheter, s’endetter. Plus loin, au croisement des collines, la cité de la Castellane. Ensemble de grands immeubles sans style, cité sans âme et sans espaces verts qui a vu naître Zizou. LE Zizou —le Zinédine Zidane, quoi—. Plus loin, les abattoirs de Saint Louis. Odeur du sang. Peur et terreur des bêtes. Mugissements multiples et plaintes terribles. Combien d’entrées journalières. Combien de sorties en viande inerte, sans peau et pleines de silence désormais. Rigoles de sang peut-être. Visages d’hommes indifférents, aux sens éteints pour ne plus sentir la peur comme le sang, ni plus rien entendre de la terreur et des cris. La mort au centre du sandwich, à côté de la pauvreté et du temple monstrueux de la consommation. Quartiers aux maisons découvertes —par exemple au détour d’un presque sentier— en haut d’une colline, avec vue sur la cité et la mer. Piscines aux emplacements illogiques, improbables. Piscines construites bien sûr avec arrangements financiers entre amis. Là, sur un mur, en face d’un ilot de bâtiments est bombé en grandes lettres rouges « pense aux conséquences mon cousin. »

La ville au Sud. Les quartiers, ici, ne sont pas populaires. Plutôt bourgeois. Et les calanques ne sont pas très loin. Pour y accéder, il suffit de prendre un chemin. Chemin de Morgiou, chemin de Sormiou — il existe même un chemin des Quatre chemins— : c’est le coin des chemins, quoi. Progressivement ils se transforment, évoluent, deviennent plus champêtres, moins urbains. Celui de Morgiou est un peu particulier. Il débute quasi à Mazargues et progressivement se dirige vers l’extérieur de la ville. Il traverse un quartier d’apparence calme, aux ruelles maladroites disséminées entre des cabanons retapés ou des maisons tranquilles aux tuiles oranges. C’est le quartier des Beaumettes, avec sa prison. La prison où l’on se suicide le plus en France. Le soleil brille et tape sur les miradors et les fils barbelés. Derrière le vieux mur, un bâtiment neuf bien plus haut, trop haut. Aux coins des murs ainsi que sur ceux-ci, les sept péchés capitaux regardent, observent les visiteurs. La paresse, la luxure, la colère, l’envie, l’avarice, la gourmandise, l’orgueil. Aucun n’est oublié. Vous qui venez, même si vous, vous êtes libres, n’oubliez pas de vous sentir coupable. Des personnes attendent devant la grande porte. Certains pour des parloirs, un homme au milieu du groupe vient pour animer un atelier d’écriture. Mais le chemin continue, dépasse la prison et va devenir tranquillement celui de l’évasion, du repos, des vacances : le chemin du Parc des calanques. Changement de décor. Pierre blanche, éboulis, plus ou moins de végétations suivant les endroits et l’époque d’où datent les incendies qui ont sévi dans ce coin. Pins et plantes de garrigues, cols, gardes-forestiers et prochainement l’accès à la mer. Cigales. Tranquillité des marcheurs, des vacanciers et de quelques familiers de ces lieux. Criques à l’eau de mer turquoise et bleue, sable et quelques bâtiments pour Sormiou, bateaux et petit port tranquille pour Morgiou. Plaisir de se baigner dans l’eau fraîche après avoir eu chaud en marchant.

À l’Est de la ville, il y a un jardin, une maison, un atelier dans le jardin, des noisetiers, des pruniers, des tomates qui poussent contre des tuteurs torsadés, des bignonias et lauriers-roses en boutons, des lotissements, de jolies maisons, un rêve de bassin avec poissons rouges, un chemin de foudre, un paratonnerre au moins, un mur à construire, un arrêt de bus au coin de la rue, une maison avec un camion de déménagement devant, une famille devant la télé, un air d’opéra italien qu’on entend dans une rue, un jeune homme qui entre dans une auto-école pour s’inscrire afin de passer le permis, le quartier arménien avec sa propre église, l’avenue du 24 avril 1915, un restaurant chinois, un traiteur italien, un camion à pizza qui vient le jeudi, plusieurs églises, des monuments aux morts, une fenêtre ouverte, des volets encore fermés, un chaton qui joue avec un fil avec un bouchon sur une terrasse, un homme qui regarde avec fierté son jardin entretenu et qui évolue, un robinet au coin de la cuisine côté jardin, des larves de coccinelles avec déjà des petits points, des faux acacias, des rues propres, un plan de travail en marbre dans une cuisine qui va être posé par des cuisinistes, des piscines construites selon les normes et correctement implantées, un mobile avec des poissons dans une salle de bain qui tourne un petit peu, un grand aquarium dans un salon, une femme qui traverse une rue large avec un joli collier bleu, une parfumerie, une librairie, un pressing et des cabinets de médecins à Saint Barnabé, quelqu’un qui fume à la terrasse d’un café, des ralentisseurs, une avenue avec de nombreux virages, le vieux village de Montolivet sur la colline, des petites rues de l’époque des bastides où l’on peut se promener agréablement, un bébé qui pleure ici, un chien qui aboie au loin.

Ouest. Le soleil se couche ici. Sur la mer. Là où elle rencontre le ciel. Ici sombre la lumière, s’éteignent les rayons. Le soleil ce soir s’est couché avec indifférence et dignité. Il n’y avait pas de nuages et sa lumière a embrasé mystérieusement une partie de l’eau salée avant de s’effacer progressivement. Voilà que le bleu se transforme et devient le noir de la nuit. Le liquide devient mystère, profondeur, inquiétude. Où est le ciel ? C’est simplement cet et espace avec les étoiles. Quels quartiers sous-marins ? Quels habitants ? Quels prédateurs ? La vie nocturne des bas-fond de l’eau est-elle différente de celle du jour ? Et les poissons qui passent en ce moment d’où viennent-ils ? Voilà que celui-ci, malin, s’échappe, nage de façon à ce que celui qui le suit avec un oeil gourmand perde sa trace. Il se rapproche de la roche. C’est une île. Même plus d’une, en fait. Archipel du Frioul, goélands nombreux et hôpital Caroline. Petit port de plaisance. Ici attendaient il y a fort longtemps les équipages en quarantaine. La nuit est paisible. Le poisson s’amuse et déguste sa nage, il se promène de calanques en calanques, faisant de tour des deux îles réunies. Devine de loin deux jeunes humains qui parlent sur un rocher : le son de leur voix traverse l’air et l’eau au travers de la nuit. Un point rouge se déplace de temps en temps de l’un à l’autre et le poisson se demande ce que c’est que ce point de couleur. Puis il repart vers le large et de nouvelles aventures, d’autres possibles au coeur de la nuit et de l’eau. Ils attendent le lever de soleil sur l’île, c’est une impression différente de celle sur la terre. Là où les jeunes sont, ils verront la silhouette du château d’If émerger progressivement avec la lumière du matin. Eau salée de méditerranée, rocher blanc, silence nocturne, peu d’humains et pas d’arbres, quelques îles et beaucoup de soleil : c’est un quartier ouest inattendu de la ville où plane aussi le souvenir et l’ombre d’Edmond Dantès et d’Alexandre Dumas.

proposition n° 35

Le Nord de la ville est toujours un sandwich : Autoroute Nord, des espaces urbains, et autoroute du Littoral de l’autre côté. Au coeur du sandwich : « le Grand Littoral ». Toujours le plus grand centre commercial de la région PACA. Des défauts de construction et quelques fissures sont apparus dans le gigantesque Carrefour. Il y a même un endroit où le terrain est instable. Un restaurant rapide de Tacos a rejoint MacDo, BurgerKing et les autres. Des boutiques ont disparu, d’autres sont arrivées. On retrouve par contre toujours l’intégralité des opérateurs de téléphonie. L’un d’entre eux n’a plus le même nom et un logo différent cependant. Toujours plus de « visiteurs » pour venir dépenser, acheter, s’endetter, consommer. Plus loin, au croisement des collines, la cité de la Castellane, encore et toujours. Ensemble de grands immeubles sans style, cité sans âme et sans espaces verts qui a vu naître Zizou. Pas de nouvelles célébrités, même parmi les guetteurs et voyous de ce 15ème arrondissement. Plus loin, les abattoirs de Saint Louis ont été fermés. Pour raison de sécurité. L’odeur du sang flotte cependant toujours dans ce lieu. La peur et terreur des bêtes, les mugissements multiples et plaintes terribles se rencontrent désormais ailleurs. Il n’a pas été décidé encore de ce qu’on allait faire des bâtiments. Les projets et idées fusent : cela va d’une école de la seconde chance à une cité d’entreprises en passant par des ateliers d’artistes. Toujours des maisons découvertes en bout de ces rues qui ressemblent à des sentiers, toujours ce quartier en haut d’une colline avec vue sur la cité et la mer. Ci et là quand même quelques nouvelles maisons en construction aux futures piscines aux emplacements illogiques, improbables. Piscines et maisons construites bien sûr avec arrangements financiers entre amis. Là, en face d’un ilot de bâtiments, un mur a été nettoyé de ses mots bombés à la peinture rouge.

La ville au Sud. Les quartiers, ici, ne sont toujours pas populaires. Et il y a toujours les calanques au bout des chemins. Le chemin des 4 chemins va être regoudronné prochainement. Ce sera ensuite au tour de celui de Morgiou. Il est toujours particulier, débute à Mazargues pour se diriger progressivement vers l’extérieur de la ville. Le quartier d’apparence calme, aux ruelles maladroites disséminées entre des cabanons retapés ou des maisons tranquilles aux tuiles oranges, le quartier des Beaumettes donc, est en crise avec sa prison. Le soleil brille et tape sur les miradors et les fils barbelés. Une réunion des habitants a lieu en ce moment— la 2ème déjà— au sujet du bâtiment neuf bien plus haut que le vieux mur. Ce bâtiment bien trop haut qui a vue sur leurs maisons est une gigantesque source de nuisance. Que faire contre les parloirs sauvages depuis la rue, le soir, et les prisonniers qui haranguent les riverains : l’un alors qu’il est dans son jardin en train d’étendre le linge, l’autre alors qu’elle est simplement dans sa cuisine à préparer le repas de midi. La situation est devenue proprement invivable. Le vieux bâtiment était terrible pour les prisonniers, insalubre à un degré insupportable, mais le plan du nouveau bâtiment que les habitants avaient approuvé ne laisser pas présager les ennuis quotidiens qui se sont révélés. Aux coins des murs ainsi que sur ceux-ci, les sept péchés capitaux regardent, observent et ne disent mot de tout cela. Mais le chemin de Morgiou continue toujours, dépasse la prison et devient tencore tranquillement celui de l’évasion, du repos, des vacances : le chemin du Parc des calanques. Encore ce changement de décor. Pierre blanche, éboulis, plus ou moins de végétations suivant les endroits. Pas de nouveaux incendies ces derniers mois : la végétation a pu continuer sa croissance et son évolution. Pins et plantes de garrigues, cols, gardes-forestiers et enfin l’accès à la mer. Cigales. Tranquillité des marcheurs, des vacanciers et de quelques familiers de ces lieux. Ils sont nombreux ce jour. Criques toujours à l’eau de mer turquoise et bleue. Rien de neuf à Sormiou ou Morgiou. Et toujours l’immense plaisir de se baigner dans l’eau fraîche après avoir eu chaud en marchant.

À l’Est de la ville, il y a toujours un jardin, une maison, un atelier dans le jardin, des noisetiers, des pruniers actuellement plein de fruits, des tomates qui sont mûres, des bignonias et lauriers-roses qui sont en fin de floraison, des lotissements, de jolies maisons, encore ce rêve de bassin avec poissons rouges, un chemin de foudre, au moins un paratonnerre, tiens là un mur s’est construit, toujours cet arrêt de bus au coin de la rue, une maison avec un écriteau « à vendre » désormais, une famille où chacun fait sa propre activité dans son coin, on entend dans une rue un air d’opéra russe, une jeune femme sort d’une auto-école après sa leçon de conduite, on trouve toujours le quartier arménien avec sa propre église, l’avenue du 24 avril 1915, un restaurant chinois qui se nomme désormais « au Pékin céleste », un traiteur italien, un camion à pizza qui vient le jeudi, plusieurs églises, des monuments aux morts avec des fleurs fraîches devant, une fenêtre cachée par des volets mi-clos, ailleurs des volets désormais vert tendre, un chat qui guette un oiseau sur une terrasse, un homme qui arrose son jardin très bien entretenu, un robinet au coin de la cuisine côté jardin, des coccinelles qui dévorent avec ardeur des pucerons, des faux acacias, des rues propres, un plan de travail en marbre dans une cuisine sur lequel un homme tourne et écrase une pâte à pizza tout en parlant avec sa femme qui sirote un café, des piscines construites selon les normes et correctement implantées où l’on nage et joue, un mobile avec des poissons dans une salle de bain qui tourne un petit peu sous l’effet d’une brise légère, un grand aquarium vide dans un salon, une femme qui traverse une rue large avec une poussette pour des triplés, une parfumerie, une librairie, un pressing et des cabinets de médecins à Saint Barnabé, quelqu’un qui boit un jus d’orange à la terrasse d’un café, des ralentisseurs, une avenue avec de nombreux virages, le vieux village de Montolivet sur la colline, des petites rues de l’époque des bastides où l’on peut se promener agréablement, un gamin qui joue sur la place, un chien qui renifle au sol avec un collier bleu et tenu en laisse par une femme avec un joli collier bleu, aussi.

Ouest. Le soleil se couche toujours ici. Sur la mer. Là où elle rencontre le ciel. Ici sombre la lumière, s’éteignent les rayons. Le soleil ce soir s’est couché en boudant. Il y avait des nuages et il n’était donc pas la vedette. Voilà. Voilà que les nuages s’éteignent doucement. La mer prend sa place progressivement. Où est le ciel ? Il n’y a pas d’étoiles ce soir. Que se passe-t-il en-dessous de la surface d’eau salée ? Voilà qu’un petit poisson nage naïvement sans remarquer celui, plus gros, qui le regarde d’un oeil froid. Il se rapproche de la roche. Hop. Happé sans même l’avoir vu venir. Une disparition banale et propre. Le poisson dévoreur repart chercher d’autres petits poissons à gober afin de continuer à se nourrir. Et voilà l’archipel du Frioul, goélands nombreux et son hôpital Caroline. Il est silencieux cette nuit. Nocturne profond, sans personne qui parle dehors. Au pied d’un rocher, un vieux mégot de joint, écrasé, sur le sol. Est-ce que le lever de soleil sur l’île se fera au travers d’un ciel encore nuageux ? Il sera peut-être alors impossible de voir émerger progressivement la silhouette du château d’If. À moins que. À moins que cela ne fasse comme une sorte d’ombre inattendue et étrange, comme un château blanc fantômatique au-dessus de la mer. Quartier ouest de la ville où planera alors une très vague ressemblance avec l’Ecosse et le flottement imaginaire de la légende de son monstre du Loch Ness.

proposition n° 36

C’est comme un sandwich : Autoroute Nord, des quartiers, et autoroute du Littoral de l’autre côté. Au coeur du sandwich : la carrière de Saint Antoine et sa tuilerie. Imaginaire de poudre orange, d’ondulations pour les toits, de traditions de savoir-faire et métiers de Provence. Un espace d’une autre époque qui est devenu un grand parc. Le plus grand espace vert dans la ville de la région PACA. Un gigantesque jardin, l’inévitable fontaine, des pistes cyclables et des espaces de jeux pour enfants et adolescents. D’autres créations de paysages sont à venir. De nombreuses essences d’arbres et de végétations de Méditerranée sont également réunies. Tout pour donner envie de marcher, courir, se détendre, passer des moments en famille, jouer, profiter. Plus loin, au croisement des collines, la cité de la Castellane. Ensemble de grands immeubles sans style, cité sans âme et sans espaces verts qui a vu naître Zizou. LE Zizou —le Zinédine Zidane, quoi—. Plus loin, les abattoirs de Saint Louis. Odeur de peintures. Musique et création. Conservatoire de musique et ateliers d’artistes. Visages d’hommes ouverts, aux sens toniques pour regarder la vie avec passion. La vie au centre du sandwich, l’art et la nature qui enrichissent et font oublier la cité et la proximité des autoroutes. Quartiers aux maisons découvertes —par exemple au détour d’un presque sentier— en haut d’une colline, avec vue sur la cité et la mer. Peu de piscines aux emplacements illogiques, improbables. Peu de piscines car il y a la mer et qu’elle est propre. Là, sur un mur, en face d’un ilot de bâtiments est bombé en grandes lettres bleues « créer c’est résister ».

La ville au Sud. Les quartiers, ici, ne sont pas populaires. Plutôt bourgeois. Et les calanques ne sont pas très loin. Pour y accéder, il suffit de prendre un chemin. Chemin de Morgiou, chemin de Sormiou — il existe même un chemin des Quatre chemins— : c’est le coin des chemins, quoi. Progressivement ils se transforment, évoluent, deviennent plus champêtres, moins urbains. Celui de Morgiou est un peu particulier. Il débute quasi à Mazargues et progressivement se dirige vers l’extérieur de la ville. Il traverse un quartier calme, aux ruelles maladroites disséminées entre des cabanons retapés ou des maisons tranquilles aux tuiles oranges. C’est le quartier des Beaumettes, avec sa prison. La prison qui n’est plus celle où l’on se suicide le plus en France. Le soleil brille et tape sur les miradors et les fils barbelés. Le vieux mur a disparu. Un bâtiment neuf est dissimulé derrière un mur adéquat à celui-ci. Plus de péchés capitaux qui regardent, observent les visiteurs. Fini de culpabiliser, stigmatiser ceux qui osent encore venir ici, au bout du monde. Des personnes attendent devant la grande porte. Certains pour des parloirs, un homme au milieu du groupe vient pour animer un atelier d’écriture. Et le chemin continue, dépasse la prison. Il deviendra tranquillement celui de l’évasion, du repos, des vacances : le chemin du Parc des calanques. La pierre blanche, les éboulis se montrent peu à peu. La végétation est belle. Plus d’incendies depuis fort longtemps. Pins et plantes de garrigues, cols, gardes-forestiers et voilà la mer. Cigales. Tranquillité des marcheurs, des vacanciers et de quelques familiers de ces lieux. Criques à l’eau de mer turquoise et bleue, sable et quelques bâtiments pour Sormiou, bateaux et petit port tranquille pour Morgiou. Plaisir de se baigner dans l’eau fraîche après avoir eu chaud en marchant.

À l’Est de la ville, il y a un jardin, une maison, un atelier dans le jardin, des noisetiers, des pruniers, des tomates qui poussent contre des tuteurs torsadés, des bignonias et lauriers-roses en boutons, des chats et chiens qui s’ennuient, de jolies maisons, un rêve de bassin avec poissons rouges, une clinique privée, un mariage suite à un coup de foudre, pas de mur à construire, des gens qui parlent, communiquent, une maison avec un panneau « Vendu » devant, une famille heureuse et gaie, un quatuor d’opéra de Mozart qu’on entend délicieusement dans un salon, une auto-école avec un panneau « fermé tout le mois de juillet », un excellent restaurant arménien, l’avenue « Jean-Claude Izzo », un traiteur italien, un camion à pizza qui vient le jeudi, plusieurs églises, des monuments aux vivants, une fenêtre rieuse avec de jolis rideaux de dentelle, des volets à la peinture qui s’écorche et s’effiloche, un chaton qui découvre qu’il peut ronronner, un homme qui écrit « pense à arroser ce soir, ma chérie, merci. » sur un papier blanc, un robinet au coin de la cuisine côté jardin qui goutte un peu, des coccinelles qui volent et se posent sur les doigts des gens, des faux acacias, de vrais platanes, des rues propres, une cuisine aménagée rouge, joyeuse et sans prétention, pas de piscines sauf des bios, un mobile en bois flotté, un livre de Walter Benjamin qui attend d’être lu dans un salon, une femme qui traverse une rue large avec un chien avec un joli collier bleu, un centre bouddhiste, quelqu’un qui dessine sur la terrasse d’un café, des gens à vélo, un bébé qui rigole et un chien qui sourit.

Ouest. Le soleil se couche ici. Sur la mer et sur le port. Là, entre deux containers, sombre la lumière, s’éteignent les rayons. Le soleil ce soir s’est couché avec indifférence et dignité en ignorant la grue jaune, vide et inerte, qui tendait son long bras vers lui, pourtant. Il n’y avait pas de nuages et sa lumière a embrasé mystérieusement quelques murs de la capitainerie avant de s’effacer progressivement. Voilà que le bleu se transforme et épouse le noir de la nuit. Le mur de containers rouges, bleus et oranges s’efface et devient mystère, profondeur, inquiétude. Qu’est devenu le ciel ? C’est simplement cet espace au-dessus, avec des étoiles qui apparaissent peu à peu. Quel est ce bruit dans le silence de la nuit ? Quels habitants nocturnes trouve-t-on dans ce lieu ? Quels prédateurs ? Et les hommes qui passent en ce moment sur le quai d’où viennent-ils ? Que vont-ils faire ? Voilà que celui-ci, malin, marche et se cache de façon à ce que le gardien de ces lieux ne le remarque pas. Il se rapproche de son but. C’est un peu plus loin. Entre deux containers, comme une rue qui tourne, là, dans le port. Ici un autre homme l’attend. La nuit est paisible. Il faut être très vigilant. Il y a beaucoup de silence, le moindre bruit semble par contraste être gigantesque. Le gardien veille, tourne et marche, faisant le tour des ruelles entre les containers dans l’ordre habituel de sa ronde. Dans l’ombre, les deux hommes parlent : le son de leur voix traverse très peu l’air au travers de la nuit. Un point rouge se déplace de temps en temps avec le gardien et ils sont attentifs à celui-ci. Puis, quand cela leur est possible ils repartent séparément vers la ville et de nouvelles aventures, au coeur de la nuit et de l’eau. C’est une impression agréable que celle de retrouver, pour eux, une nuit calme et simple en dehors du port et de cette rencontre secrète. Là où ces hommes vont, ils ne verront pas la lumière du soleil réveiller et faire émerger toutes les silhouettes des quais. Eau salée et sale de ces lieux, ignorée. Silence nocturne avant la vie bruyante du port sous le soleil : c’est un quartier ouest inattendu de la ville où plane aussi le souvenir et l’ombre de multiples trafics et de règlements de comptes dignes des plus grands polars.

proposition n° 37

Laisser voler son regard au-dessus de la ville, comme si on était un gabian rieur. Tourner, virer, frémir du plaisir du vent, découvrir et rêver. Là une cuisine où s’empilent les assiettes sales, grandes et petites, d’un repas d’amis de la veille. Trop de verres sur la table, certains encore avec un peu de liquide rouge dedans. Du pain coupé dans une panière, sèche, oublié. Un livre à la couverture jaune caché derrière des serviettes entassées, en désordre. On arrive à lire « çale », « boul » et « sel » sur la couverture. Virevolter et s’arrêter ailleurs. Chambre très rangée, lit parfaitement fait, pas un mouton de poussière en-dessous. Oreillers bien bombés qui invitent à la paresse sur un traversin violine. Parure de lit dans des tons violet, rose et blanc qui évoquent des cerisiers du Japon. Un valet de chambre nu trône à côté d’une commode où paressent quelques boîtes à bijoux de diverses tailles. Avant de céder au sommeil, vite repartir. Chambre d’adolescent. Porte fermée. Désordre. Habits et chaussures qui traînent un peu partout. Quelques feuilles avec des femmes aux seins nus cachés sous le lit. Un bureau enfouit sous de multiples livres, feuillets, mangas et autres curiosités. Une manette de jeu vidéo dépasse d’un tas. Repartir vers d’autres aventures. Ici c’est un couloir vieillot, avec meubles trop grand, qui sent la dentelle. Tapisserie bleue, sur les murs, aux motifs trop présents. Petite armoire à clef, téléphone trop imposant. Placard mi-ouvert où mettre son manteau, lustre en bois et verre qui éclaire mal. Statuette désuette qui sourit, avec paillettes. Voler, voler encore vers un ailleurs. Frise dessinée qui respire l’attente désirée et l’amour à venir. Fleurs, personnages de contes et petites étoiles. Douceurs pastelles. Nombreuses peluches et doudous sur une étagère. Table à langer avec le nécessaire : couche, liniment et grands cotons. Petits bodys et pyjamas. Berceau ancien. Un grand oiseau en bois peint suspendu depuis le plafond. Une boîte à musique. Une jolie veilleuse pour la nuit. Repartir. Carreaux simples, blancs. Étagère pleine de flacons de diverses tailles : shampoing pour toute la famille et tous types de cheveux, produits de douche vanille, monoï, pour peau sensible, bio… En-dessous : des vernis et autres produits de maquillage. Tout en bas, rasoir et épilateur électriques. Un sèche-cheveux et un lisseur. S’égarer au travers de la ville. Rencontrer un bureau, style design fonctionnel. Table en verre sur deux tréteaux. Chaise en simili-cuir blanc sur roulettes. Deux bonhommes en métal argenté pressent deux, trois livres. Un gobelet un peu écrasé en céramique contient quelques crayons. Derrière, un ordinateur 21 pouces fixe. Ailleurs, un train électrique avec ses wagons et ses rails s’entasse dans un carton. Quelques peluches, des poupées de tailles et de styles divers traînent ci et là sur le grand tapis vert où sont dessinées des routes, des rues et tout pour pouvoir jouer avec des petites voitures. Une caisse en plastique rouge contient d’ailleurs un camion de pompier, un hélicoptère, un camion à recycler et de multiples voitures et avions de tailles et matières diverses. Une caisse orange plus petite est pleine de légo. Un bateau de pirates se prépare à partir à l’abordage d’une dinette, face à un livre ouvert avec une page déchirée d’un conte de tradition russe, pour enfant. Encore décoller pour atterrir dans un ailleurs. Livres du sol au plafond. Étagères simples qui font le tour des murs et de la pièce plutôt grande, petite échelle pour monter jusqu’en haut. De poche, grands, beaux, un peu abimés, rares, vieux, récents, poésie, roman de gare, littérature pour adolescents, livres d’enfants, bande dessinée : tout dans cette bibliothèque aux merveilles est représenté. Lieu de passionné. Il y en a même au-dessus de la porte qui mène au salon. Le gabian lui-même sera époustouflé.

proposition n° 38

Ce serait bien d’avoir une place sur un meuble, par exemple dans la maison au jardin. À cet endroit il y aurait un grand pot de céramique blanche, d’un blanc pas trop éclatant, tirant vers le crème, faisant un peu asiatique, mystérieux, avec quelques lignes ci et là sur la surface du couvercle, mais à peine, un pot si simple qu’il pourrait presque faire un peu penser à une urne funéraire. Ceux qui passeraient dans le salon se demanderaient quel est ce pot, d’où vient-il, quel est son usage. Ils en percevraient le mystère, ce léger parfum d’absurde et un quelque chose pourtant chargé de sens pour celui qui l’a choisi. Dedans, on y trouverait des papiers. Carrés, pliés en quatre. Papiers ayant été visiblement dépliés et repliés plusieurs fois. Dessus, des titres de livres, et rien d’autre. Ce pourrait être un commencement de jeu, ou bien un cimetière d’idées, à moins que ce ne soit simplement un espace clos d’imaginaire. Juste ainsi, caché, au-dedans d’un pot blanc mais pas trop. Une caverne féconde pour les jours un peu triste, un peu gris. « Au loin rayonnait le château » : écrit au stylo bleu, simple, avec une écriture plutôt ronde, mais mal équilibrée. Livre de poche. Roman de gare. Intrigue insipide dans le quartier du Vieux Port. Un bel homme, un coma, un réveil, une amnésie. « Les escaliers de la gare St Charles » : les mots sont écrits par diverses personnes, et avec des couleurs d’encres différentes. À chaque marche de l’escalier, on associe une situation ou un personnage. Face, au-dessus ou tournant le dos à la ville. Un moment d’avant ou d’après le voyage. Errances, récits, monologues, fragments. Livre collectif. « Virage Sud ou quartiers Nord » : l’écriture est féminine, dynamique. Cité, jeune homme, football, vélodrome, social, roman noir, bande-son rap. « Plus belle la ville » : écriture d’adolescent. Suite de clichés improbables sur le quartier du Panier. Clichés photographiques également, toujours effectués quand il fait beau et que le ciel est bleu. « Qué boudiou de recueil ! » : écriture nerveuse. Des engatses à chaque page, certes. Mais un humour qu’on ne garde pas en mémoire. Qui ne nourrit pas. Manque d’esprit. Marseille est trop clinquant, ici. « Haïkus » : petite écriture fine sur papier de soie. Printemps sur la mer / À l’est de l’embouteillage / Formidablement. Nombreux Haïkus improbables qui sembleraient parler des saisons dans la ville, en 5 / 7 / 5. « Alexia et le fada » : écriture fragile, un peu malhabile, au style noir. Premier tome d’une tentative de roman pour adolescents qui se passe au centre de Marseille. L’héroïne est une brillante élève du lycée Thiers. « Matricule 534 » : écriture ferme, au stylo plume à encre noire. Récit autobiographique. Descente aux enfers et rédemption d’un cocaïnomane meurtrier qui passe par le quartier haute sécurité de la prison des Baumettes. « Recettes des Cours » : écriture à l’ancienne, lettres extrêmement bien formées, élégantes, égales et racées. Livre de cuisine aux recettes typiquement marseillaises, recettes collectées. Associées à des Cours de la ville : Cours Pierre Pujet, Julien… « Marseille s….  » : on ne voit pas les derniers mots écrits. Le papier a été mouillé. Ce pourrait être : « Marseille sans toi » : une correspondance entre deux personnes séparées géographiquement. Ou bien « Marseille sûre » : des plans et un projet politique utopiste pour une cité sans brigands. « Marseille solidaire » : livre-guide qui énumèrerait tous les bons plans de récup, dépôts-ventes et autres pour vivre solidaire dans la cité. Il y aurait même des habitats partagés. « Marseille sous la Révolution ». Livre historique. Compliqué. Aride et écrit par un éminent historien, bien entendu marseillais. Ce serait bien d’avoir une place sur un meuble, par exemple dans la maison au jardin. Et dans l’urne, il y aurait quelques carrés vides, à remplir avec sa propre écriture, pour les visiteurs, pour continuer ce drôle de voyage et enrichir de plusieurs bouquins cette librairie inattendue.

proposition n° 39

Un jour, elle s’est rendu compte que le U au coin de la rue Vitalis et de la rue Saint Pierre était fermé. Avec cette fermeture, elle a pensé aussi à la disparition des consignes de limonades. Et pourtant, cela faisait bien longtemps qu’il n’était plus question de consignes. Et pourtant, le U était fermé depuis des lustres. Mais là, étrangement, bien que les moeurs aient changé depuis des années, qu’un Super U à la surface plus étendue ait été construit plus loin, depuis franchement longtemps, c’est à ce moment précis qu’elle a perçu cette évidence. En allant à la Poste, un été. Quelques mois passent et alors que le verre de la porte est bien bien sale, que le grand U rouge peint dessus est bien abîmé, un panneau est fixé, annonçant prochainement des travaux. En plus des autorisations diverses, on peut lire que le nouveau propriétaire est la Mairie. Derrière, au travers de la vitrine, malgré les salissures et la vue trouble qu’elles entraînent, on discerne encore la caisse enregistreuse, le tapis roulant noir, immobilisé, et puis, plus proche d’elle qui regarde, le vieux portique tournant. Au loin, loin, des étagères vides. Au sol, quelques papiers traînent, oubliés. Finalement, un jour, les travaux commencent. Les ouvriers ont débuté en démontant les étagères, en enlevant les vieux équipements qui ne seront plus nécessaires. Et puis il y a ce moment où tout est nettoyé du sol au plafond, y compris dans les réserves. Il y avait une jolie surface en fait. Des trous sont creusés dans les murs extérieurs, puis on pose de grandes vitres. Les passants dans la rue découvrent au travers des plastiques qui protègent les nouvelles vitres, un espace vide, d’un blanc sale, qui semble d’autant plus vaste au travers des surfaces troubles et transparentes. À l’extérieur, l’enseigne a été enlevée, les trous d’attaches de celle-ci ont été comblés et des échafaudages posés. Pendant ce temps, un appel d’offre est lancé par la Mairie pour l’achat de matériel d’arts plastiques. Un jour, depuis la rue, au travers des vitres, on voit des cloisons se construire. Et puis tout est enfin repeint. Tout est enfin très propre. Dehors, depuis le trottoir, ceux qui marchent peuvent observer les peintres gratter et redonner un coup de jeune à l’ensemble des murs extérieurs. C’est mercredi. Et alors qu’elle était venu simplement acheter des fleurs chez Jean-Christian, elle a remarqué les grandes vitres ultra transparentes et très propres, le sigle bleu et blanc de la ville de Marseille avec écrit « 4ème et 5ème arrondissement ». À gauche de la porte d’entrée il y a un rectangle qui annonce « CMA » dessus. Sur la porte, justement, une affichette signale que les inscriptions pour la zumba et le Yoga, nouveaux cours de l’année, sont ouvertes. Elle s’est arrêté devant, s’est revu encore une fois enfant porter fièrement la bouteille vide à la consigne avec son aïeule. Adieu le vieil U et son rouge. Soudain, elle a pris la mesure, à l’échelle du quartier de son enfance, de la transformation immuable de la ville, de ses avancées, de ses changements nécessaires, obligatoires. Des chantiers récurrents, petits et grands. Ils sont comme de lentes coulées de lave qui s’étendent, travaillent et modèlent le lieu constamment. La ville est un volcan : surtout Marseille. Un volcan avec des éruptions conséquentes quelquefois. Le terrain citadin est fertile grâce aux vieilles coulées. Et puis le magma travaille régulièrement, profondément, lentement. Et toute la vie est dans cette lenteur, dans ces « petits riens » évolutifs, ces changements imperceptibles qui dessinent alors à la ville ou simplement à un quartier de celle-ci, avec le temps, soudain, un nouveau visage.

proposition n° 40

Être les pieds dans l’eau, dans la mer, avancer tout droit devant, vers l’horizon. L’eau arrive à la cheville. Sous les pieds le sable est ondulé, c’est à la fois agréable et un peu désagréable. Il faut marcher pas mal pour essayer d’avoir une progression concrète, et que l’eau soit un peu plus haut sur le corps, vers le genou, voire un peu au-dessus. Se retourner alors et regarder la plage. Observer. Beaucoup de gens. Certains sont allongés, d’autres assis, d’autres encore sont mobiles, jouent, partent en courant dans l’eau, sortent, rient, un minot pleure. Il y a la baraque des sauveteurs, et on voit un peu plus loin des restaurants. Sur le sable, c’est sûr, on est à Marseille. C’est la plage mais c’est encore la ville. Dans l’eau, il y a des jeunes qui jouent au ballon, des familles, un couple qui s’embrasse follement, une licorne en plastique blanche et multicolore, assez ridicule, avec une fille étendue dessus, les yeux fermée et qui profite du soleil. Un matelas rayé rose et jaune vifs. Malgré le peu de fond, deux personnes avec des masques et des tubas. L’eau est calme, chaude et chatouille un peu l’espace de la pliure du genou. Se demander alors où on est. Oui, dans l’eau. Mais là, on est à Marseille et on y est pas. La ville est très proche, et cependant elle n’est plus, là. On vient de Marseille, on a quitté Marseille et on n’est plus à Marseille. Mais pourtant on est dans ce qui est aussi un des plaisirs de la ville, cet accès si facile et aisé à la plage, à la grande bleue. Si près du rivage, bien sûr, c’est déjà la Méditerranée, et cependant, les pieds bien sur le sable à peine un centimètre plus loin c’est la terre. Mais ce n’est pas citadin. Et la plage non plus, cela ne fait pas vraiment citadin, ville, espace urbain : tout le monde est en maillot, voire les seins nus, mais c’est Marseille pourtant. Avancer alors vers ce qui est et n’est pas la ville. Et se poser tout au bord, là où les vaguelettes couvrent à peine les pieds, avec cette vague marée de Méditerranée —cette hésitation, plutôt— qui aborde le rivage, le sable. Où commence la ville alors. Quand le pied est franchement sur le sable. Mais là, le pied est à peine recouvert encore par la mer, il n’est pas vraiment dans celle-ci. Une sorte de no man’s land, peut-être. Un pied dans l’eau et l’autre sur le sable, amorce de la ville, alors. Ces petits grains de sables se colleront aux pieds puis se perdront ensuite sur le goudron, voleront avec le mistral, s’écraseront sur les voitures. La ville qui rayonne et sa Bonne Mère qui trône, ici, les pieds dans l’eau, existe et n’existe pas. Reculer et ignorer quand on n’est plus officiellement dans la ville, comme tous les baigneurs. Se demander si, lorsque la mer n’appartient plus qu’à ses habitants propres, ceux-ci ont créé une frontière plus claire. Cette absurdité de territoire dont la question se pose. Ici ce n’est pas le Port, où l’entrée dans l’espace de la ville est clairement défini par des bâtiments, ces forts qui se font face. Là, la limite est floue, une ligne qu’on ignore et qui existe cependant. Marseille est construite en bord de mer, et quelques centimètres d’eau salée qui la chatouille, comme en ce moment sur le pied, lui appartiennent. Une eau qui se renouvelle, qui visite un peu, repart, se dissout, évite, revient. Use un peu la pierre, le sable, ce qu’elle rencontre, essayant d’en faire le tour, d’isoler le phénomène urbain peut-être. C’est tellement absurde cette idée que la ville s’arrête si près de la plage qu’on recule encore. Mais force est de constater qu’il y a ce moment où l’on se sent extérieur à la ville. Car soudain on la contemple, on en regarde une de ses essence, un de ses visage, et c’est à quelques centimètres près. Peut être est-ce entre le genou et le haut du muscle des mollets. Oui, les confins de la ville s’écrivent ici. C’est une sorte de chaussette haute d’eau : au-dessus de celle-ci, c’est fini. On n’est plus dans la ville.

proposition n° 41

Quand elle était revenue, la première chose qu’elle avait vu c’était ce mur. [1] Sur le côté du chemin. À gauche. Il y avait désormais un mur. Voilà. La maison était désormais fermée au regard, protégée, [2] C’est ce que cela lui évoquait, [3] cette transformation qu’elle avait [4] espéré pouvoir réaliser à l’époque. Et puis étaient venues les questions [5] Et le seringa. [6] Le jasmin d’été, d’hiver. Le bignonia. Toutes les plantes qui poussaient contre ou pour couvrir le grillage, qu’étaient elles devenues ? [7] le laurier avait dû grandir… Elle découvre qu’elle ne se rappelle plus de la couleur de ses fleurs. [8] La plante grimpante dont elle a oublié le nom… [9] elle l’avait récupéré sur le sol en jardinant. [10] Le fil de pêche qu’elle avait installé sur l’autre partie du mur pour qu’elle s’y accroche… [11] Et le periploca sepium, qu’est il devenu ? Drôle de chose que la mémoire : [12] en se rappelant toutes les plantes qu’elle avait choisi ou les quelques sauvegardées [13] lui revient ce nom. [14] Periploca sepium. Uniquement le nom, rien d’autre de cette plante [15] et plus ou moins l’emplacement de celle-ci, vaguement, plutôt vers l’arrière [16] et le portail, côté chemin. [17] Les chants des crapauds —ou grenouilles ?— le soir, sinon. L’odeur typique de la maison et de la terre. Poussière, fenouil et noisette. Le début de sa vie d’adulte [18] une image maintenant reliée à l’enfance où [19] on lui fait chanter dans la maison un air d’opéra en italien. Elle pense que c’est Norina. [20] Parfum noisette et fenouil, jamais oublié, jamais retrouvé. [21] Le moment de la cassure, et désormais [22] le mur qui parle de l’évolution, de la transformation, et surtout de la protection. [23] Elle est dans sa voiture, garée sur le trottoir d’en face de la maison. Pense aux nèfles offertes par le voisin. Pense aux bandes de matous [24] voyous qui guettaient son chat assez malin pour les faire fuir par les chiens. Pense aux Iris de l’entrée, trop [25] nombreux. S’aperçoit qu’elle ne se rappelle plus la boîte aux lettres, [26] sa taille, [27] sa couleur. Se rappelle [28] les récoltes de tomates et de roquette. Les cafés sur la terrasse. Le bus de temps en temps pris, en face de la maison. Pas de [29] boulangerie proche où aller acheter une bonne baguette [30] à pied. Pas de marché proche, non plus. [31] Mais le plaisir d’avoir [32] passé de l’ocre sur les portes et [33] trouvé quelques trésors malgré les cambriolages passés.

Elle n’ira pas demander à entrer dans la maison, [34] Préfèrera éviter ainsi de découvrir ce que le jardin est devenu. Préfèrera rester sur la sensation d’être apaisée. Préfèrera rester sur [35] mystère du mur.

proposition n° 42

entre la proposition 10 et 11

Car là-bas, dans la cité, il y a les appartements de la rue Saint-Pierre et il y a bien sûr dans le douzième, la maison au jardin. Il y a tout ce qui parle d’avant, puis de demain. De moments de l’enfance, de pendant les vacances, de ceux qui passent la voir quand elle vit à Marseille, de ceux qu’elle re-contacte, plus tard, quand elle y revient. Il y a tous ces visages qui font partie de cette ville. Il y a toutes ces facettes de la cité. Et puis il y a le premier appartement, à 19 ans, rue Roger Brun.

entre la proposition 11 et 12

Il lui est aisé de voyager dans Marseille, de s’y déplacer, d’y rêver, de se dépayser. Marseille a toujours été pour elle un lieu d’errances, d’observations, d’émerveillements et de questions. Peut-être car elle n’a jamais vraiment trouvé sa place dans la ville, finalement. Peut-être car elle s’y est toujours senti étrangère, mais en ayant pourtant tant de repères, beaucoup d’habitudes et de lieux chers à son coeur. Monter la rue Nau, arriver à la Plaine, tourner puis redescendre sur Noailles. C’est déjà une traversée, un dépaysement, une de ses aventures favorite avec la cité phocéenne. Elle sait où elle va, et pour cela, il faut emprunter un peu la Canebière, puis passer devant la Bourse. Enfin, le cours Belsunce, saluer l’Alcazar puis elle est bientôt arrivée.

entre la proposition 19 et 20

Regarder la mer à s’en user les yeux. C’est le temps de la solitude et du début de l’écriture. Il y a le vent, bien trop de mistral qui fatigue. C’est l’époque des lettres, et des mots qui affirment, l’arrivée de la profondeur, l’apprentissage de la liberté par la prison. Isolement. Penser un jour à s’évader, à quitter. Puis se décider vraiment à partir, à chercher sa place. Se séparer du rêve des autres. Enfin. Dire au revoir à la maison au jardin, aux amis, à la Vierge dorée, un jour, pour aller ailleurs où il y a une vieille dame en fer et où les ciels sont gris. À Marseille, de toute façon, les aïeux sont partis.

proposition n° 43

Bien sûr, on pourrait parler encore si longtemps de Marseille et de ce qui n’a pas été. Évoquer la mer et puis ce qui aurait pu être. Écrire sur la perte, sur les rochers blancs, sur ce qui est mort là-bas. Décrire des pins. Pleurer sur ce qui a été détruit. Raconter encore les murs, ouvrir la boîte qui contient les lettres, faire revivre l’isolement et également la maison au jardin. On parlerait d’autres souvenirs d’enfance, et puis on trouverait encore de nouvelles anecdotes ayant eu lieu sur le Vieux Port. Mais il y a eu l’après, le départ, la transformation, la réparation, le temps qui se déroule, qui s’écoule, qui modifie. Le magma lent et alchimique de la vie et de la cité qui se mêlent, s’entremêlent, pour qu’un jour face au mur ce soit le moment du retour, du changement, d’un ailleurs, finalement, enfin en symbiose avec Marseille, avec la ville qui pareillement a changé. Qui aurait cru que ce chemin qui fut long en fin de compte amène quelque part ? Et justement en cet endroit de la cité ? Là où un quelque chose avait plutôt bien et mal commencé à l a fois. Bien sûr, on pourrait faire l’inventaire et l’analyse de l’héritage. Du matériel comme de l’immatériel. Mais est-ce que parler du bridge est si nécessaire puisqu’on n’a pas fini d’en apprendre les règles et qu’on n’y a d’ailleurs jamais joué ? Est-ce qu’avoir perdu l’étoile de mer qui venait de l’île de Riou est vraiment important et efface l’enfance, ainsi que le moment où on lui a offert ? Peut-être est-ce plus important de parler de la mer encore un peu, elle qui sait être témoin de tant de choses, qui peut entendre les secrets du coeur quand même celui qui est assis en face d’elle les ignore. Et puis il vaut peut-être mieux aussi parler du peu de présence des nuages à Marseille. Aborder encore une fois le son des fenêtres qui claquent pour savoir s’il est vraiment le même que celui des volets, les jours de vent. De tout ces sons qui racontent la météo. Des gabians rieurs et puis des cigales. Et puis il y a l’aïoli, la daube, la soupe au pistou et le poisson au fenouil. Mais c’est un coup à finir par avoir faim à force d’écrire, ou bien de le lire. Bien sûr, on n’a pas évoqué Malmousque, ni le vallon des Auffes. Mais quoi faire… raconter la bouillabaisse de chez Fonfon ? Regretter de ne pas être encore allé au Petit Nice ? Oui, on pourrait encore évoquer les morts. Se plaindre du trop-plein des dentelles trouvées après. Décrire vraiment les tags du cours Julien et ce Mucem qui n’existait pas dans l’enfance. Et il y a la Joliette. Et l’infini plaisir à déguster des panisses, à l’Estaque, quand elles sont très chaudes, le soir, en bord de mer. Et puis bien sûr il y a les moments volés encore tus. Les perceptions, les émotions éparpillées partout dans la ville. Et ces espaces qui peuvent laisser entrevoir des visages, visages de femmes ou d’hommes qui s’ennuient, qui ont peur, qui reprochent ou qui observent. On pourrait inventer encore tant et tant d’histoires. Mais la ville nous regarde et son oeil de déesse est mystérieux, ambigu. Marseille est bien trop vieille pour s’en laisser conter.

proposition n° 44

Immédiateté d’une certaine directivité. L’écriture est dynamique et force à la lecture, à la rencontre de la fiction. Beaucoup de personnages habitent la ville. De nombreux échanges de conversations dont on ne gardera pas le souvenir, d’ailleurs, au fond. Entendre néanmoins les voix qui claquent, le soleil chaud et retrouver la prosodie d’une langue aimée et rapide. Une lecture qui prend à l’intérieur de soi les couleurs et le son de plusieurs timbres de voix. Une fiction brève et plutôt forte. Il en émergera un sourire intérieur et le plaisir de penser à des amis chers qui parlent aussi cette langue-là. La ville sera oubliée, mais pas l’idée de reprendre sa voiture pour retourner encore une fois voir ses amis-là.

Il y a la douceur et la lumière de la musique des mots. Densité et dépouillement. Tableau sans encadrement, riche d’une certaine expressivité. Des tâches, là, ici, et puis ailleurs. Des éclats de textes qui finissent par faire un tout organisé. Chemins entremêlés, récits superposés. Temporalité brouillée. Beaucoup d’odeur, de sons et de goût. Sensualité de la ville rencontrée. Que garder de ce voyage ? Des impressions, bien sûr, beaucoup. Une légère nostalgie, des chemins à méditer. Une écharpe de brume et la certitude du temps qui passe, des duretés inattendues et des questions posées qui emmènent ailleurs.

Quand la lecture a disparu, il reste cependant les grands aplats de ces mots. Un univers qui se déploie et qui fascine. Il renvoie au différent, à une route inconnue prise au départ malgré soi puis explorée sciemment. Peinture au couteau, nuances de gris qui s’effilochent, pointes de blanc ci et là. C’est cela qui va revenir, après, comme une réminiscence, un parfum. L’arôme des mots. Le rire du vocabulaire, la curiosité du sujet. Partenaire d’un moment qu’on ne veut pas quitter et qui pousse à grandir, à se bousculer, à continuer d’avancer. L’angle du sujet est inattendu, et ouvre l’esprit. Le titille, l’agrandit. Il renvoie ainsi le lecteur vers un futur voyage intérieur. Il lui donne envie de casser ses habitudes, d’aller vers d’autres sujets, différents univers. Oui, après cette lecture, c’est sûr, il faut sortir de ses habitudes.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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[1Lisse, neuf, et d’un rose discret.

[2entourée.

[3ce mur enduit d’un rôle pâle. Cette protection,

[4tant

[5au sujet du jardin. Qu’étaient devenues les plantes ? L’ amandier..

[6Et puis ses préférées, les grimpantes.

[7Comme

[8Étaient-elles blanches, ou roses, du rose proche de celui des Belles-de-nuits ? Et cette plante qui faisait des fruits un peu comme des poivrons…

[9Elle se rappelle

[10Elle avait suivi la tige souple, étonnée de voir que celle-ci, même au sol, avait grandi, s’était bien développée. Avait compris avant même de la connaître qu’il faudrait l’aider.

[11Et puis soudain, ça lui chatouille la langue. Peri. Ploca. Sepium. Et la question jaillit.

[12Voilà qu’

[13lorsqu’elle vivait à Marseille, dans la maison au jardin

[14Nom bien latin.

[15, hormis son fruit comme un poivron. Aucun souvenir de ses fleurs,

[16du jardin

[17Les souvenirs se réveillent, progressivement. Elle se rappelle

[18|à-bas, dans la maison au jardin. Surgit

[19on la fait chanter. Voilà qu’

[20Don Pasquale. Elle revoit la maison. Lui revient encore son odeur. L’odeur du jardin.

[21Et puis elle pense au temps, au temps de la rupture.

[22devant elle

[23Maintenant

[24ces minets fort

[25vraiment trop

[26ni

[27ni

[28en souriant

[29bonne

[30ou des croissants

[31Une vie vraiment très différente de celle qu’elle avait lorsqu’elle vivait dans le quartier de la Plaine, chez les grands-parents.

[32redonné vie à cette maison, et d’avoir

[33puis aussi d’avoir

[34à la visiter.

[35le mur. Sur le mystère de ce qu’il y a derrière. Préfèrera rester sur le