Cécile Camatte | Mystère du mur

« construire une ville avec des mots », les contributions

Musicienne de profession, j’écris et photographie à mes heures trouvées… Site : cecilecamatte.com.
proposition n° 1

Quand elle était revenu la première chose qu’elle avait vu c’était le mur. Sur le côté du chemin, à gauche, il y avait désormais un mur. Voilà. La maison était désormais fermée au regard, protégée. C’est ce que cela lui évoquait, cette transformation qu’elle avait espéré pouvoir réaliser à l’époque. Et puis étaient venues les questions : et le seringa ? Le jasmin d’été ? d’hiver ? Le bignonia ? Toutes les plantes qui poussaient contre ou pour couvrir le grillage, qu’étaient elles devenues ? Le laurier avait dû grandir… Elle découvre qu’elle ne se rappelle plus de sa couleur. La plante grimpante dont elle a oublié le nom mais qu’elle avait récupéré sur le sol en jardinant… et le fil de pêche qu’elle avait installé sur l’autre partie du mur pour qu’elle s’y accroche… Et le periploca sepium, qu’est il devenu ? Drôle de chose que la mémoire : en se rappelant toutes les plantes qu’elle avait choisi ou les quelques sauvegardées lui revient ce nom. Periploca sepium. Uniquement le nom, rien d’autre de cette plante, et plus ou moins l’emplacement de celle-ci, vaguement, plus vers l’arrière et le portail côté chemin. Les chants des crapauds — ou grenouilles ? — le soir, sinon. L’odeur typique de la maison et de la terre : poussière, fenouil et noisette. Le début de sa vie d’adulte. Une image pourtant relié à l’enfance où on lui fait chanter dans la maison un air d’opéra en italien. Elle pense que c’est Norina. Parfum noisette et fenouil, jamais oublié, jamais retrouvé. Le moment de la cassure, et désormais le mur qui parle de l’évolution, de la transformation, et surtout de la protection.

Elle est dans sa voiture, garée sur le trottoir d’en face de la maison. Pense aux nèfles offertes par le voisin. Pense aux bandes de matous voyous qui guettaient son chat assez malin pour les faire fuir par les chiens. Pense aux Iris de l’entrée, trop nombreux. S’aperçoit qu’elle ne se rappelle plus la boîte aux lettres, sa taille, sa couleur. Se rappelle les récoltes de tomates et de roquette. Les cafés sur la terrasse. Le bus de temps en temps pris, en face de la maison. Pas de boulangerie proche où aller acheter une bonne baguette à pied. Pas de marché proche, non plus. Mais le plaisir d’avoir passé de l’ocre sur les portes et trouvé des trésors malgré les cambriolages passés.

Elle n’ira pas demander à entrer dans la maison, évitera ainsi de découvrir ce que le jardin est devenu. Préfèrera rester sur la sensation d’être apaisée. Préfèrera rester sur le mystère du mur.

Elle repart.

proposition n° 2

Une grande rue, et de nombreux murs. Multiples rappels de ces fermetures à l’étranger, à l’autre ? Un mur rose, un mur crème, un mur blanc, un crépi, un haut, un pas trop bas, un bien entretenu, un sale, un médiocre, un joli. Une double circulation, des trottoirs assez larges. Pas grand monde dessus. Voire même personne, en fait. Des portails tous différents. Bois, métal, ouvragés avec plastique derrière, ouvragés sans, plutôt bas, très haut. Quelquefois on voit la maison derrière, d’autres fois, non. De temps en temps une rupture dans l’espace urbain écrite par de petites rues ou chemins perpendiculaires. Un arrêt de bus. Pas de commerces. Des places dessinées au sol pour les voitures devant les murs. La rue est longue, trop. C’est comme une suspension dans l’espace. L’unité vient par les chiffres des maisons. Plan rapproché. Chiffres bleus, fond blanc. Sonnette ? Oui. Elle chantera une petite mélodie, peut être. Un nom qui ne dit rien. Qui ne fait pas rêver, ni imaginer. Une famille ? Un couple âgé ? Un chat ! Et des poissons rouges, dans un bassin caché derrière le portail ! Pas de petite caméra pour pouvoir voir qui sonne. Sonnette simple.

proposition n° 3

La rue. Impersonnelle, mais ce n’est pas un lotissement qui se profile ici.

Derrière elle il y a le presque similaire, le presque identique de cette rue. Derrière, si elle tourne sur elle-même, elle se retrouve alors face à un autre mur. Mais à force d’observer, de tourner un peu la tête, elle remarque que quelquefois un bout de nature émerge ci et là : tiens, un arbre répond à un poteau électrique dissimulé au coin d’un chemin et de la vaste rue. Par là-bas, c’est un bout de laurier rose qui nous salue et ailleurs un bignonia se moque. Son regard se promène dans ce qui était dans son dos tout à l’heure, cet arrière découvert peu à peu où il y a là encore bien sûr, derrière le mur, une maison et puis un jardin. Simplement, elle ne connaît pas ce jardin, ni cette maison, ignore l’histoire du mur.

…Outside the wall…

Maintenant il y a alors dans son dos l’espace de la double circulation de la rue et des voitures quelquefois qui filent dans un sens, à moins que ce ne soit dans l’autre.

Retour côté trottoir. Elle regarde ce nouveau mur, cet autre côté de la rue.

Comme dans une valse lente, elle tourne sur elle-même. Égare son regard sur la lente continuité des habitations, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Son regard effleure, se promène, hésite et soudain elle se rappelle. Par là il y a la maison du chien qui mord. Quoique, depuis le temps… le chien qui mord doit être mort.

proposition n° 4

Depuis le pays des Verts, si vert, on ne voit pas la maison, ni son jardin. Loin, les roses trémières de celui-ci. Plus loin encore le Stade Vélodrome. Si loin les mouettes rieuses, le mistral, le bleu de la mer où l’on peut s’user les yeux. Parti le rocher blanc rude et austère des calanques, la pizzeria des Goudes, les chemins cachés de l’Estaque… Plus de gens garés en double file avé les warnings pour une simple baguette. Plus de cagoles. La madone sur la colline ici n’est pas dorée et sans enfant dans les bras. Pas de traiteur italien… La fleur d’oranger ne s’affirme pas dans des brioches : ici elles ont comme une varicelle avec leurs pralines trop roses ! À Saint Victor, ici, on y trouve un château et non des navettes bénies, gourmandes et parfumées. Pas de Vieux Port avec ses cris, sa foule et ses poissons… Et surtout pas les odeurs de la ville : bitume chaud, gazole, iode et quelque chose d’indéfinissable qui raconte la mer… loin, loin, Marseille, ses rires d’oiseaux sur le vent, et son parfum tellement à elle…

proposition n° 5

Promenade au jardin, maison posée presque en son centre. Ici, la ville semble loin. Quand on se dirige vers la maison, on ne voit pas immédiatement la porte d’entrée : toute en bois, avec des rectangles à facettes, comme des petits toits. En face de cette partie de la terrasse et de la porte, des noisetiers. Un jour de jardinage, deux yeux dans la terre s’ouvriront soudain car les crapauds s’enterrent pour passer l’hiver. Là, le mur s’effrite, derrière les noisetiers : on est dans le plus ancien de la maison au jardin. Souvent, un rouge-queue se montre et se pose sur les pruniers, malgré le chat. Plus loin, au fond, entre le reste du poulailler et l’atelier, il y a ce magnifique figuier, à l’écorce et au tronc plissé, gris comme l’imposante et unique patte d’un vieil éléphant. Un autre petit bosquet de noisetier, devant la maison, vers la cuisine. Là, dans la terre, se nichent une ou deux petites truffes : elle n’a jamais osé y goûter.

Dans le jardin, plus loin : des ballons dont un jaune, une fausse côtelette en plastique rouge et blanc et une courgette à l’oeil rigolard qui peut être assise sur des pattes écartées raconte les chiens.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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