Anne Versailles | À reculons

« construction d’une ville avec des mots », les contributions

ne peux marcher à travers l’Alpe cet été, à cause de l’arthrose de la chienne, assignée donc à résidence en Plaine bruxelloise, alors autant écrire, même si écrire est plus douloureux que marcher, alors autant écrire vous sachant écrire aussi, voir si ce sera moins douloureux, marcher néanmoins parce que marcher est nécessaire pour écrire, marcher sans la chienne, moins loin, moins longtemps, sans itinérance, l’errance sera dans l’écriture. Site : www.anneversailles.be.
proposition n° 1

Revenir, revenir là, le trottoir, les dalles, entendre encore les roues des patins, saccade de dalle en dalle, puis cercle maladroit autour du réverbère pieds en canard, s’élancer à nouveau, toute la longueur du trottoir, saccade de dalle en dalle, aller vite, le croire, les bras équilibrent le corps, gauche, droite, larges, saccade de dalle en dalle, entendre encore les vitupérations de la vieille, son trottoir, saccade de dalle en dalle, une si belle piste de vitesse, le croire, le croire et narguer la vieille.

Revenir là, revoir la haie, l’entrée du garage, la porte blanche, celle de la maison, numéro 5.

Revenir, trouver tout petit, le coiffeur a disparu, trouver tout si petit, rétréci par les années, ne pas se sentir grande pour autant. Revenir, mais à reculons, à contre-temps, il n’est pas encore temps de revenir.

proposition n° 2

Une rue, sans ligne blanche séparatrice, juste du macadam sombre. Un trottoir côté gauche, large, des dalles de 30 sur 30, régulièrement agencées, damier parfait de tons clairs, avec un muret de briques ternes pour seule limite, au-delà c’est l’indéfini. Au milieu du trottoir, un réverbère, pilier gris sale dressé à hauteur du numéro 9 de la rue, façade de briques rouges, en face de la porte, juste en face, une porte chic avec battant de verre. Plus loin le large trottoir devient carré d’herbe autour d’un arbre chétif et de crottes de chiens sans doute. Ce qui borde la rue du côté droit n’est pas intéressant, ni lisse, ni plane.

proposition n° 3

Derrière, il n’y a rien. Rien de différent. Rien pour arrêter le regard. La rue, la même, qui bifurque un peu sur la droite, à peine, comme pour enchâsser ce grand arbre, le fouillis végétal de sa base, ses branches et crevasses. Sur la gauche une autre rue monte, sombre. Rues de banlieue, grilles du quant à soi, haies et jardinets, alignement de maisons modestes qui cachent leur histoire. Sur le trottoir, un chien solitaire lève la patte sur un arbre, un prunus sans doute, de ceux qui salissent les rues de leurs fruits quand l’été n’est plus. Derrière, il n’y a rien si ce n’est les avions.

proposition n° 4

S’éloigner est plus urgent que revenir, tellement plus urgent. S’éloigner loin. Partir en arrière, un pas, deux, s’enfiler la rue, compter les arbres chétifs, à droite, à gauche, reculer encore, prendre de la vitesse, s’éloigner, marche arrière au milieu de la rue, les bordures de trottoir comme repère, les dalles défilent, carrés gris carrés d’herbe, arbres chétifs, un passage clouté, reculer encore, franchir une ligne blanche, une rue, deux, des rails de trams, pavés, bitume fatigué, ne pas regarder plus haut que ses pieds, sentir que les maisons deviennent plus denses, le morne remplace le vert, le rues se croisent mais reculer encore, parfois un brin d’herbe creuse le macadam, retenir l’envie de s’y arrêter, de s’ancrer avec lui, quelque chose aspire plus loin, reculer encore, perdre peu à peu les repères, bordure bitume dalle ligne fracture tout se mêle, tourne, se mélange, creuse et aspire à la fois. S’enfoncer.

proposition n° 5

Les dalles de trottoir font-elles réellement 30 sur 30 ? Il faudra creuser la question, s’y attarder. Prendre un mètre. S’accroupir. Constater que le gris d’ici n’est pas le gris de là. Des ombres, une patine, une granularité différente. Qu’est-ce qui fait la couleur des dalles de trottoir ? Autre question qu’il faudra creuser. Celle des chewing-gums est plus prédictible. Il y a beaucoup de chewing-gums écrasés, des mégots, bouts de papier, déchirés, parfois une liste de course, citron, pâtes, café, ne pas oublier le café. Une taque d’égout, un avaloir, un sterfput, du métal rude entre les dalles, trous, évacuation, c’est là que des choses se perdent. Puis les dalles se font plus petites, presque pavés, plus rondes, convexes. De la terre se glisse entre elles, terreau de vie végétale, fragile. A distance régulière, un poteau se dresse, gris sale numéroté 022 024 026. Ce jour-là, il y avait en outre des panneaux interdisant le stationnement.



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1ère mise en ligne 13 juin 2018 et dernière modification le 15 juin 2018.
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