Yann Doumeix | Suburbia

« construire une ville avec des mots », les contributions

Né en 1970, éducateur spécialisé puis bibliothécaire, je (re)découvre les mots, la parole, et c’est jubilatoire. On trouvera sur son site Ydo Photographie des lectures à voix haute des textes ci-dessous.
proposition n° 1

De retour au verre de bière partagé avec la chanteuse du groupe de rock Zéro de conduite. Cet événement a eu lieu à Tours, probablement en juin 1984.

Il se souvient des énergies du moment. Le mur du son, la hargne du ton de la voix. Cette façon d’être debout ensemble sur la scène, pour eux, et ce que ça faisait en dedans, pour lui.

Le ventre tordu, les yeux, les oreilles, la peau ; tout ouvert pour capter, ingurgiter, bouffer, mordre. Une orgie sonore jubilatoire. Et puis ses yeux, après le concert. Là, le son est coupé, c’est isolé, ça sent la séduction. C’est précieux.

La tête fabrique de la nostalgie, le ventre est le siège des souvenirs, des sensations enracinées. C’est la mémoire des tripes. Au quotidien, il est là, et opère un retour parfois même à son insu, sur les événements clés.

Cette façon de terminer les mots par une intonation proche du crachat, c’était excitant, beau, libérateur. Il ne le savait pas au moment où surement balbutiant il partageait cette gorgée de bière. Zéro de conduite est le titre d’un film de Jean Vigo, libertaire.
Le retour se termine avec la sensation d’être plus que la somme des événements revenant à la mémoire. Il est aussi question de liens. Une topographie imaginaire s’esquisse. Tout cela prends sens, le retour est une bouffée d’énergie, parfois.

proposition n° 2

Une salle de réunion sans intérêt, quelque part, en suburbia.

« Chers collègues, nous sommes en présence d’une image issue d’une mémoire humaine, captée par nos procédés inconnus du grand public, puis convertie en données numériques. La cohorte d’individus utilisés pour cette récolte à grande échelle est de souche caucasienne, ayant probablement 14 ans au moment de la constitution de l’image mentale.

Il s’agit d’en amasser un maximum, de les numériser, pour nourrir notre projet d’intelligence artificielle prédictive.Plus précisément, nous voulons dans le cas présent retirer des grandes tendances chez les adolescents mâles en terme de sexualité. Nous avons un grand stock d’images mentales.

Celle-ci a retenu notre attention, en raison de sa banalité, de sa pauvreté même. Elle est symptomatique.

L’individu n’a pas été attentif à sa mémoire. Il s’en « flou » un peu. On dirait que ce genre de truc confine à la nostalgie, et ça ne doit pas être son genre. Passons.

Les métadonnées de l’image mentionnent dans les champs IPTC « zéro de conduite ». Nous ne savons pas quoi faire de cette donnée.

L’image a été sous exposée, le sujet n’ayant pas respecté le temps d’ouverture du diaphragme.

L’image est floue et corrompue, on dirait un peu du glitch art. L’analyse des données numériques de cette image est sans équivoque : cet individu a consommé par la suite des quantités importantes de cannabis, ce qui n’est pas sans effet sur la mémoire.
J’attire maintenant votre attention sur ce que l’on y voit ; une bouche féminine embrassant toute la surface de l’image, ne laissant pas de place pour autre chose. Mais ce n’est pas une image en gros plan. C’est comme si le sujet principal, les lèvres, avaient avancé, avec le temps, pour remplir tout le cadre.

Notre expert psycho caméra de surveillance décèle un phénomène typique chez les adolescents de cette catégorie, à ce moment là : une attirance sexuelle farouche contre carrée par une inhibition inversement proportionnelle.

Cette image et le corpus dont elle fait partie ira nourrir notre gigantesque base de données. Nous allons arriver à la société panoptique.

Bien évidement, le compte Instagram de notre organisation comporte cette image. »

Vraiment, cher lecteurs, et lectrices, merci de conserver vos images mentales.

Suburbia, voir Bruce Bégout.

proposition n° 3

Autour de cette scène. L’île Aucard. La Loire. La ville de Tours. Des gens qui essayent d’inventer quelque chose, les Reactors, Forget Me Notes, les Thugs, et l’équipe de Radio Béton. Un type qui tient un magasin de disques Vinylium. Il roule en Honda 125 « twin cylinders bleue ». Me fera découvrir Ludwig Von 88.

Des amplis des guitares des câbles des bières des seins des micros des amplis des basses des bières des micros des amplis des batteries des torses des crachats des cris des jeans des amplis des pied de micro des larsens des choses et des sons des bouteilles de cris des pantalons, des couilles et des chattes des yeux et des gorge des gorges des gorges, des gorges déployées.

Tout ça ayant une énergie capable de mouvoir l’île sur la Loire, partir vers l’atlantique, vers l’Amérique et vers l’Angleterre. Autour de tout ça, des gorges parlantes inventant le rock Français, une histoire de rythme qui marche à ce moment là. Une historie de rythme qui marche à ce moment là, avec des intonations dazibao bombe au napalm.

« Je suis mort » par Zéro de Conduite

Beaucoup plus loin dans le hors cadre. Maintenant. Visible depuis la médiathèque Jean Pierre Melville, à Paris 13, la devanture de Century 21 affiche en lettres défilantes, la date, l’heure et :

« Printemps de l’estimation, découvrez la vrai valeur de votre bien à la loupe. »

C’est une sorte d’avatar de Joseph Koudelka que nous allons suivre. Une pâle copie, un personnage d’opérette, tordu selon les convenances des propos que l’on tente de tenir en suivant cette proposition.

Joseph Koudelka dans un bar à Issoudun. Son regard, le regard de Joseph Koudelka sur Issoudun. On se contrefiche de savoir s’il sait que le groupe de rock Zéro de Conduite est originaire d’Issoudun, dans le département du Cher. De même, aucune indication temporelle. J’écris et je fais ce que je veux.

Joseph Koudelka regarde par la fenêtre du bar. Ses yeux ne font pas que voir, ils regardent. Ils débusquent les grains qui vont se retrouver sur ses images. En écrivant cela, c’est pratique et tout bénéfice pour celui qui écrit qui devient voyant derrière les yeux de Joseph Koudelka. Il regarde en dehors du bar dans une rue d’Issoudun. C’est une ville tellement morte que même Google Street View n’y viendra jamais. Autant contempler les vers d’un cadavre.

Joseph Koudelka regarde par la fenêtre du bar. Les grains d’un ennui provincial profond lui font peur. Rien de magique à photographier ici.

Joseph Koudelka sort du bar, se poste devant un mur de magasin condamné avec des planches. Un attelage de chevaux arrive par la droite. A gauche, un type, je crois, une figure humaine, qui regarde. L’ange d’Issoudun fait son apparition ur un vélo. L’ange d’Issoudun est blanc blanc blanc sur le gris gris gris. Depuis cette image gri gri se passe de main en main de bouche ne bouche de corps en corps dans cette ville quand on s’emmerde, ce qui est fréquent. Si on n’aime pas la anges, on fait un groupe de rock, d’où Zéro de Conduite.

Nice regarde Isssoudun qui regarde Tours et tout ça se réponds.

Nice, toujours Joseph Koudelka, devant un amas de tôles. On devine l’inscription Google Street View sur la carrosserie. Un type se faisant passer pour Jean Vigo, beau comme un ange, verse de l’essence sur le tout, crie à mort Christian Estrosi et balance un morceau de tissu enflammé.

Nice regarde Issoudun qui regarde Tours et on y comprends plus rien.

Sur un Ipad dernier cri, muni d’un Canon 5 D dernier en bandoulière, Joseph Koudelka regarde un vieux film en noir et blanc.

« A propos de Nice » de Jean Vigo.

Rien que par la forme, c’est de l’amour de la destruction. Le faux Joseph Koudelka se dit que le vrai Joseph Koudelka à dû voir ce film, en vrai, un jour. Que cela à dû le marquer, le conforter peut être dans ses choix esthétiques. Ca se termine par le plan du film où l’on voit les palmiers de la promenade des Anglais. En fond sonore, on entends « Je suis mort » de Zéro de Conduite.

Le souvenir le plus précis, c’est la bouche et les lèvres. Il faisait un temps dans la norme pour un mois de juin 1984. Une température digne du jardin de la France. Un ciel bleu (royal) sans nuages.

proposition n° 5

Le sol de l’île Aucard, en cet endroit précis : habituel, dans la norme pour un lieu de loisirs et de sports. Probablement un sol ayant été compressé. Présence de fossiles brisés pas encore réduits en si petits morceaux que l’on ne peut plus les définir par leur forme. Le sol de l’île Aucard en cet endroit précis peut-être aveuglant en plein soleil, il est blanc cassé.

Entre le ciel bleu et le sol blanc cassé, des murs d’arbres autour du terrain. Des arbres gigantesques, aux feuilles un peu huileuses retenant parfois la poussière de l’air ; des peupliers ? Des troncs gris prolongés en dessous par des racines plongeant dans le sol de l’île pour aller puiser l’eau de la Loire. Des arbres gigantesques conscients du privilège d’être là, dans la vallée de la Loire.

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1ère mise en ligne 14 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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