Camille Philibert | Toi, l’aventurier

... le labeur de civiliser les chiens...

un autre texte de la revue, au hasard :
Arnaud Maïsetti | Quand la nuit vient [version 1]
l’auteur

Créatrice du fanzine Toi et moi pour toujours. Anime le blog les807.blogspot.com. Blog perso camillephi.blogspot.com. Sur Facebook et sur Twitter @Kmillephilibert.

le pitch

C’est une réflexion sur le mot épopée qui a servi de guide à Camille Philibert pour développer les figures de ce récit, qui emprunte à l’Oulipo plusieurs de ses contraintes narratives – entraînez-vous à les reconnaître ! Et que les tours de Hanoï vous soient un indice... Ancrage dans des figures de peur qui peuvent remonter à l’enfance, traitement onirique de la parole, c’est bien la réflexion sur le langage qui arrache au réel ces figures où tout devient miroitement fantastique.

le texte

 

...le fil de mon discours, je parlais de quoi déjà, le fil, je l’ai perdu, ça va revenir, tellement de choses à dire s’agitent dans le palais de ma bouche... que je ne peux prévoir à l’avance, ça déboule à la va-vite-comme-je te pousse, aucune idée, la seconde avant de ce qui va sortir, mais une fois lancée c’est impossible que ça s’arrête...ils m’aident à me souvenirs de tes aventures... j’aime tellement les mots que je ne peux pas m’empêcher d’en dire du soir au matin et d’en sortir encore et encore même toute la journée...

Pas de feux sans fumée. C’est ce que j’ai pensé, après. On débute dans le labeur de civiliser les chiens. On nous nomme les éclaireurs, on sait comment faire feu même sans bois. Je regarde les premières flammes illuminer le haut de la colline où s’entassent bicoques et temples. Une grande cité part en fumée et c’est bien fait. On est en cercle autour de toi qui fixes une tablette d’argile pour faire le point.

—  En renfort on peut compter sur : huit phalanges composées chacune de huit fantassins légers sur huit lignes ; y a aussi sept groupes de sept archers sur sept lignes...

Je te coupe pour ajouter que cette nuit, la mer a été particulièrement agitée, une houle de tous les diables, sur chacun de nos huit bateaux, sept guerriers malades et du coup hors service pour finir la besogne. Les regards pèsent sur moi comme si je devenais le messager à abattre. Alors là, je sors mon joker :

—  Mais on a du renfort, sûrement un petit coup de pouce des dieux, ce matin juste quand le soleil se pointait, A. s’entraînait sur la plage comme d’hab’, il a croisé des hommes, en tout cas pas des bergers vu qu’y avait pas de moutons, je dirais des pêcheurs, ils portaient des vieux filets vides, ils étaient huit. Ils ont spontanément proposé à A. de nous rejoindre comme gymnètes, ça nous retire une sacrée épine du pied, vous trouvez pas ?

Une lueur orangée éclaire ton sourire :

—  Tous ces guerriers, ça devrait le faire, mais bordel, pourquoi faut-il que tu brodes autant ? Tu crois que c’est le moment !

Cacophonie de cris, craquements des bâtiments, je réalise qu’on se retrouve à la lisière des flammes. Un vent fort s’est levé quand on dévalait vers la mer pour indiquer à l’armée le meilleur chemin à prendre. Une vague de chaleur nous a suivi jusqu’en bas.

Un but, hein.... C’est ce que j’aurais voulu atteindre, avec la vivacité du vent. Quand l’aube rosie s’est levée ce matin, j’ai chanté : Ô buse, je te compte la denture de celui qui étrilla proie et sur la bleue passa en luttant pour survivre. Celui que tu ramènes ce jour à ton port, le plus vif de l’équipage et toujours dans le vent, celui-là c’est bien moi. J’ai la chance d’avoir encore toutes mes dents, et une spécialement contre toi. T’es le seul à avoir reçu de Grosses-Joues une jarre en cadeau, cachant sûrement un trésor de roi. Je convaincs facilement les copains que, jusqu’à maintenant, le seul à tirer son épingle du jeu, c’est toi. Le fracas de la jalousie se mélange à la rengaine des vaguelettes. On avance lentement, quand derrière la mer d’huile, apparaissent les collines familières. Ô temps suspens ton vent, on touche enfin au but. Tu te frottes les yeux, tu meurs de fatigue, dors enfin... On pousse des soupirs soulagés, on te pique la jarre, on pète de joie. Un bouchon de cire la scelle. Je le mords, il craquelle, à l’intérieur un souffle incroyablement puissant... Une multitude de forces invisibles s’échappent de la jarre, faisant exploser mes canines sous la pression... Des entités infernales fusent jusqu’au soleil et dévastent l’océan... Sur le pont, nous tremblons à l’unisson. Comment j’aurais pu deviner ce que contenait cette satanée jarre ? Onze bourrasques à la puissance 2, sept siroccos à la puissance 3 auxquels s’ajoutent sept zéphyrs au cube. Décompressés autant qu’acharnés à nous égarer, ce sont beaucoup de vents qui se barrent ! Et fondent en un éclair sur notre coque de noix. Où nous déroutent-ils ? Souffle court, désolé, tu contemples la côte qui disparaît sans qu’on ne puisse rien y faire. Dégoûté, sans un pet de butin, je crache mes si belles dents sur le pont mouillé. Quelque chose me dit qu’on n’a pas fini de ramer... Hasta la vista, ton foyer. Ô l’adieu fait à mon dentier.

Car, quand les chemins lumineux côtoient ceux de la nuit, je choisis de renoncer à la peur.

Je cours, je cours. De toutes mes forces, à toute blinde, dans cette pente trop raide. Combien sont derrière moi ? Pourvu que je ne me viande pas. Ils ne font pas de quartier. Alors que ce matin je ne supportais plus personne dans le bateau où l’on a navigué si longtemps, entassé comme du bétail. Mon esprit perdu sur un chemin pavé d’abattements. Et notre flotte, où allait-elle, même toi tu ne le savais pas ? Le jour me faisait mal, je m’immergeais dans une bulle invisible pour ne plus côtoyer les rameurs. Une côte, une crique tranquille, le ciel s’allégeant un peu, tu n’étais pas très chaud pour qu’on y fasse un repérage. Tes douze bateaux jettent l’encre sous des falaises sombres. De l’air, on se précipite sur la plage avec deux potes pendant que tu te tâtes pour savoir quoi faire. Je ne veux que m’évanouir dans la nuit muette de cette île escarpée. Ici, beaucoup de vaches et de moutons alors que les mots désertent toujours ma bouche. Tiens, une longue silhouette se découpe sur l’horizon, une jeune fille qui semble proche. Un long temps s’écoule avant qu’elle n’arrive à notre niveau. En fait elle était beaucoup plus loin qu’il ne semblait à cause de sa taille, inhumaine. Grande comme une colline, splendide comme la lune. Ses yeux bleu nuit, ses gigantesques seins nus, sa chevelure d’encre qui flottent dans les airs au-dessus de moi. Sans paroles, un courant passe entre nous, un flux grossissant de seconde en seconde comme le sang débordant de mon palpitant. Donc splendide, je l’ai déjà dit, des proportions délirantes, le genre de fille qui me donne illico envie qu’on passe la nuit ensemble, et pourquoi pas la corde au cou comme toi. Je me noie dans les fascinants regards de ma future... Ma nuit disparaît, tout faire pour la côtoyer et plus encore. C’est elle, la nouvelle île que je me dois de conquérir.

Elle nous invite chez son père, le caïd du lieu. On y va par quatre chemins, j’ai la gorge sèche, les mains moites. Les foies de ne pas plaire au paternel et soudain, envie de chanter. Or, le silence règne dans la villa, une ambiance mortelle. On passe le temps sans desserrer les dents, sa mère déboule, grande comme une montagne, d’une beauté qui éclipse celle de sa fille. Ses yeux, ses seins, ses dents, mon cœur chavire. Elle nous désigne des sièges. On entendrait un moustique voler et surtout les battements du sang dans mes tempes. Ces deux femmes m’ont jeté un sort ou quoi ? L’apéro est servi avec beaucoup de succulents amuse-gueules. Cette île est un merveilleux cocktail de sensations.

Car, quand les chemins du jour côtoient les nocturnes , on doit s’attendre à tout, j’aurais dû y penser. C’est là que surgit le père, grand comme un sommet qui se perdrait dans les nuages, suivi d’une foule de surdimensionnés dans son genre. Une gueule antipathique. Sa main de la taille d’une barque, se tend vers mon pote le plus proche, l’agrippe. L’autre se débat en vain. Le père le fourre dans son immense bouche, d’un coup vif il le croque, des os craquent. Et cet air désinvolte qui me pétrifie plus que les dégoulinures rouges qui giclent de sa bouche. Les broiements de la mastication ne couvrent pas les hurlements de son amuse-gueule vivant. Ma voix revient en même temps que l’usage de mes jambes, je déguerpis dare-dare : bon sang, il se passe quoi ici ? Un voile noir obscurcit ma vue, je me retrouve dévalant la pente sans comprendre comment. Décamper à la vitesse de l’éclair sans se viander, rejoindre tes bateaux, t’alerter du danger. La fille, la mère, le père puis des centaines déboulent sur nos talons, respirations haletantes, ceux qui veulent nos os, bondissements effrayants, peut-être beaucoup à dégringoler derrière nous, ceux-là ne nous laisseront aucun espoir de survie. Cette fille gigantesque m’a nui. Sa mère énorme m’a aussi fait perdre l’esprit et baisser la garde. Le jour s’effondre sur le chemin vers notre flotte, mes rêves réduits à néant. Courir, manquer de se ramasser, les habitants de cette île ne reculent devant rien, s’engouffrer dans cette pente à pic, les pires barbares qui existent sur terre. Les regrets affluent quand je ne devrais que me concentrer sur la ligne qui mènerait à la crique. Mes forces fondent, des reflets, le sol se dérobe à l’instant où une pluie de pierres s’abat sur la plage, entre moi et tes bateaux.

Pas la panique non qui me jette dans la pente. Où poser le pied ? Si je n’avais pas fait confiance à cette fille, les poursuivants auraient eu autre chose à se mettre sous la dent que moi et l’autre fuyard. Ce jour illusion qui tombe. Cette plage enfin. Bombardée de blocs de rocs. Courir courir les bateaux je les vois bien, les projectiles creusent les vagues. Quel tracé dessinerait le chemin le plus rapide, s’extirper de cette crique, rallier ton navire ? Contrôler chaque foulée, la mer est froide, nuit d’eau sans lune, une pierre massacre mon bras ce bateau penché craque crac coule... D’autres criblés pas de limite à la sauvagerie barbare du sang sur moi. Éjectés des entrailles des navires, d’autres que moi dans l’eau, côtoyant poissons et débris de quoi... Nager toujours pas de panique non-nage dans l’eau grise... du haut des falaises les hommes immenses affluents, cette île maudite en abrite combien, qui criblent leurs harpons jusqu’à l’horizon l’eau rougie ne côtoyer que corps inertes des bateaux écrasés ils ont plongé je nage un trait noir siffle à mon oreille droite rate ma tête, de peu, un harpon pour thon chassé comme un thon les dieux pires que des chiens de ce traquenard non ça ne s’arrêtera jamais, thons embrochés ils nous massacrent les yeux secs même plongeant la tête rouge à la surface de l’eau ne pas y croire on est des thons ne pas voir vagues rouges aucune vie ne tient yeux séchés... Sans lune, l’air autour de l’unique bateau rescapé, n’est plus le même air. Puant le fer, l’égout. Dense comme les flots qui charrient plus que de raison. Finis les craquements où ils sombrèrent corps et biens. Tranquillité limpide. Silence blanc. Demain on côtoiera le soleil. Demain, se débarrasser du jour sera impossible. L’instabilité de chaque vague rappellera l’offense du carnage. Il y aura du rejet sur les côtes, de nouveaux amas dans les criques bleues. Ton bateau fuit cet endroit où le jour se confond avec la plus acérée des nuits. Mes yeux restent secs. Car, contre toute attente, je respire. On va où maintenant. Devant, c’est nulle part. Car, quand les chemins diurnes côtoient les chemins de la nuit, tout se finit.

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Écoute ! Des cordes, il en pleut des paquets depuis cette nuit, elles s’abattent sur la mer, inondent le pont du bateau, dégoulinent du mat ainsi que sur notre pavillon et sur mon visage. Tu demandes si le jour s’est levé, possible que le soleil ait fait son apparition, on n’y voit goutte. Les autres rament mollement. Nous sommes pieds et poings liés à cette triste météo. Ouvrir la bouche pour boire la pluie tiède, déjà ça dans mon estomac qui rétrécit depuis deux jours. Toi sur qui je comptais comme personne, à la vie, à la mort, même quand tu me traitais de tête de nœud, eh bien, finie la confiance en toi. Un picotement sourd au niveau du plexus me met la puce à l’oreille, l’impression qu’aujourd’hui ça va être encore plus galère que la tempête d’hier. Silhouettes floues de chats tapis, deux îles se rapprochent avec lenteur, tu conduis l’embarcation pile au milieu de l’étranglement des eaux. Tu m’as accusé d’avoir provoqué notre perdition, ouais tous les vents de la terre, c’est bien moi qui les ai déchaînés, mais j’ai une excuse : pas fait exprès ! Depuis la route du retour est perdue, et après ? C’est plutôt une excellente nouvelle, on va en découvrir de nouveaux paysages et échapper à la routine terrestre. Tu m’as fait mettre au piquet et à la diète, histoire de méditer sur ma connerie, les autres rigolent en douce. Attaché au mat avec un assortiment de nœuds plus compliqué que ceux de base, je me détache de toi. Avec la pluie, c’est encore plus serré mais pas question que je l’ouvre. C’est pas cette punition nulle qui entame mon moral, mais la faim. Rien dans le bide, je m’affaiblis. Paraîtrait que huit drôle d’oiseaux parasitent les alentours de cette zone, C. t’aurait mis en garde, il s’agirait de créatures aux mots envoûtants, aux chants clairs, il faudrait ne rien entendre pour échapper à leur irrésistible attraction. Têtes de femmes sur corps de mouettes, incapables de s’élever dans les airs, des ailes coupées. On devrait les ignorer en se mettant de la cire dans les oreilles et ne pas craindre de les craindre. Elles trôneraient sur des collines de vingt-trois os brisés puissance 2, de quatorze tendons puissance 2, une colonne vertébrale puissance 3, des monceaux d’osselets, des charniers de nerfs ainsi que trois têtes coupées puissance 4. C’est trop. Des restes de marins égarés comme nous et déchiquetés par le tranchant des brisants. Bien qu’attaché et les tympans sans protection, je n’ai entendu rien entendu. Ni elles, ni même le vent. Peut-être parce que ventre affamé n’a pas d’oreilles, à moins que ce ne soit mon côté terre-à-terre. Mis à part le fait que personne n’ait dénoué les cordes qui m’emprisonnaient, (elles ont juste été tranchées), ce fut une traversée sans incident particulier à signaler.

La coupe est reine. Et pur, le sillage dessiné à l’arrière de la galère alors que la boue de l’ennui m’absorbe. Jeter l’hameçon sur les reflets mouvants, espérer le crépuscule et son rayon rose qui ferait, à ce que disent les rameurs un effet bœuf. On n’a pas gardé les porcs ensemble, mais depuis la guerre le monde s’est transformé et même la sardine mord moins à l’hameçon. Nada au bout de ma ligne... Pensées engluées, j’attends comme une andouille quelque chose, sans savoir quoi... Ou quelqu’un qui nettoierait le bourbier de ma caboche. Tu demandes qu’on accoste. Encore le plancher des vaches, ça lasse...Une côte désolée et des oliviers en surplomb. Pour trouver du ravitaillement, on part à l’aventure à vingt-deux dont l’émacié, le boutonneux et un casse-couilles qui la ramène trop. De ton côté tu décampes chasser à l’arc. On traverse une forêt dense aux arbres tordus, on débarque sur un jardin immense. Copains comme cochons, des loups et des lions y jouent ensemble. À notre vue, aucune réaction, on avance. Nos gosiers sont secs. Corps élancé, jambes fuselées, 465 boucles blondes et triangulaires, 66 dorées plus 276 ambrées, visage ovale aux pommettes hautes, des yeux lumineux comme la glace, un large sourire et des dents éclatantes, comme suivie par une nuée de pétales de roses, une reine apparaît. Elle a jailli d’un palais à moitié dissimulé dans les oliviers. Suivie de femmes boudinées portant des apéros du coin, elle nous sert une boisson mixtionnée qui coule à flots, on trinque, on va déguster. À la nôtre ! Ah, plaisir d’être accueillis à bras ouverts par cette créature merveilleusement chaleureuse, on a eu raison de pousser notre exploration dans ce lieu où tout est si accueillant. Ne jamais repartir, goûter ce sourire qui me sort de la boue, prendre racine dans son paradis illuminé. Trop belle, trop souriante, trop empressée l’apparition silencieuse aux beaucoup de boucles ressert nos timbales déjà vides. Je lui mangerai dans la main. Mes potes la suivent dans le palais. Subjugué, je reste dehors. Quel dieu m’a guidé jusqu’à cette ensorcelante créature ? On est vernis.

La coupe est peine. C’est vrai aussi. Je me suis rendu à cette évidence bien après. À la lisière du parc, observer les jeux des 317 loups noirs et des 491 lions moins celui qui dort. Cueillir des plantes abrasives qui attirent des moucherons et les dévorent. Rêver à elle. Poussant des grognements humains déchirants, des cochons déboulent du palais. Vingt-deux cochons en tout, dont un aux côtes apparentes comme celles de l’émacié et un autre couvert de pustules identiques à celles du boutonneux. Cette coïncidence a sûrement un sens ; ce délire une raison. Pas possible de les laisser dans cet état boueux, avec leurs paupières tétraédriques et leurs pupilles rouges de crainte. Je cavale te chercher, t’es déjà sur le pied de guerre comme si tu pressentais que ça allait tourner en eau de boudin, on repart illico. Sur le chemin, tu déballes à propos de la cuisine de ta femme, de tes vacances reposantes à Sparte et tu philosophes aussi : Crois-tu qu’un raisonnement peut être saucissonné ? Tes blablas qui ne concernent que ton nombril me gavent, je suis inquiet.

Au milieu de la forêt, un jeune escogriffe nous demande où l’on va. Je crache : dans la pire des porcheries. Une expression contrariée passe sur son visage, il me donne un bouquet d’ail sauvage en marmonnant : Pour t’empêcher devenir bête. Ou de devenir une bête. Tu me confisques l’ail, l’enfourne direct et le mâchonne comme une chèvre. À la lisière du parc, les porcs tremblotants ne nous lâchent plus d’une spartiate. Les bêtes sauvages tentent ton arc, mais tu remets la chasse à plus tard. Allure élancée, chevelure encore plus bouclée, pommettes roses, sourire éblouissant et dents pointues, elle se matérialise devant nous. Te tend une coupe en argent massif, pleine à ras bord. Tu y trempes tes lèvres. D’un regard profond elle te fixe, d’un regard de truie elle me fige. Un clignement de ses paupières déclenche un fil invisible qui se déploie jusqu’à allumer le feu de ma rage. Tu bois lentement. Rien ne se passe... De plus en plus soif. On est figé dans du marbre quand s’élèvent des couinements qui font froid dans le dos. Les cochons se bousculent, odeur de fange et de pourriture, alors qu’un parfum ambré émane de cette saloparde qui nous a eus avec son alléchante hospitalité. Mes potes piégés dans son bourbier. Comprimés dans du cuir puant, corps prisonniers de la bouse, déterrant frénétiquement des racines pourries... Mes poings se serrent.

La coupe est vaine. Dès fois il faut savoir abandonner. Mais j’ai du mal. Heureusement, cette fois, rien n’arrive qui mérite sacrifice aux dieux. Tu restes toujours autant toi. Le même. Bouffi pareil, bêtement humain. Je voudrais boire la potion de la femme quand tu donnes un coup dans le plateau qui valdingue. Elle grimace. Je la déteste, je la hais, elle vaut moins que ces porcs qui se vautrent à ses pieds. Ne pas rester ici une seconde de plus immobile, échapper à ses charmes. Tout se referme dans ma tête. Je me propulse sur elle pour la massacrer : Fais revenir mes potes, sinon je te transforme en chair à pâté ! Tu essayes de me maîtriser. Bang ! Sur ma tête, quelque chose explose. Pas le temps d’avoir mal. Quand je me réveille, cette traîtresse et toi êtes enlacés, vous avez sûrement frotté le lard ensemble.

(me souviens de la maladie qu’elle t’a refilée, blé, ben le blé, le blé lent, lent le blé, le lien blême et de l’orée énoncée : de l’or rare, à l’engeance en plein, no engeance, rage orange, ben, ben, et la Noria, on alla à la Noria noire, y boire, y gire, grabat de la Noria, no blé no bébé no ronde no géant, non, on ripaille d’ail, on orgie, ébats en bas – râble lard blette ; ronde gerbe beuh, rate en l’air bah, rein rance eh bé bien bien, régime, hébétés, on gît à l’ancien grabat de la Noria ; ouille, on y hémorragie, aïe, nié l’organe, rares rires, le giron blême en berne, l’orage lent et oblong, lancinant, en rat gras agit l’orage, rance, blindé. Or, organe orage, sur le grabat de la Noria, blême on gît, on râle en gris – giga râles rares râles, oh rien, ha rien, rien

blennoragie )

 

++++

Les pourceaux ont disparu, mes amis sont revenus, sauf un cochon, le casse-couilles de service qui grouine :

Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ? Ou bien homme ou bien porc, ou survivre dans la fange ou la lutte à mort, entre les deux, il n’y a rien. 14 étreintes, 204 embrassades, 385 tapes dans le dos et 204 congratulations, j’ai compté chacune de nos atroces accolades. Disposés en pyramides, rôtis et gibiers nous attendent sur de grandes tables. Cette île n’est qu’une luxueuse porcherie. Cette étape de notre périple nous a rempli la panse, mais bombance chaque jour, ça me gave. Y a toujours la canne à pêche comme passe-temps, balancer l’hameçon dans les vagues, attendre sans moufter le soir et peut-être un rayon rose. Quand on l’apercevrait, il créerait un élan tel qu’il libérerait le monde de sa gangue de glace.

Trouée. Un espoir apparaitra-t-il un jour ? Trouée que j’espère, pour fuir. Il ne se passe pas grand chose. Que le vent pour nous embarquer jusqu’au bout de l’océan. Que le vent pour rabattre ce parfum de cyprès. Que la brise pour refroidir mon dos quand je mets mes pas dans les tiens le plus silencieusement possible. Il ne faut pas que tu me repères. Ni moi, ni ce satané Vautour qui me colle et éructe tout feu tout flamme :

—  J’te jure qu’y a un trésor, faut qu’on mette la main dessus.

Tu t’étais précipité dans cette grotte pestilentielle avec un troupeau de moutons dont les bêlements infernaux résonnent en écho entre les parois froides. Un ruisseau glisse à côté de nous, la pente s’accentue au fur et à mesure que la galerie se resserre. Un recoin obscur cache ta silhouette, le flot noir s’épaissit, c’est presque un fleuve maintenant. Mon pas dérape, Vautour me rattrape avant que je ne me viande dans le courant furieux. Tu as rejoint un vieil homme qui te parle sans te regarder. On se planque derrière une anfractuosité triangulaire. Tu creuses une fosse aux pieds de ton interlocuteur, commences à faire des offrandes de lait, de miel et d’eau pure. Toujours avide d’épater la galerie, Vautour me murmure :

—  C’est sûrement ici, ce trou inaccessible où ont été cachés cent trente-six rubis, cinq améthystes et six cents soixante-six diamants de la taille d’un poing. beaucoup de pierres précieuses qui vont nous sortir de nos vies de gueux, fini de tirer le diable par la queue...
—  Ferme-là, tu vas nous faire repérer.

À cet instant, éclairé par une trouée de lumière soufrée, tu prends ton couteau, saisis le mouton le plus proche, tu n’y vas pas de main morte et tranche son cou sèchement. Un geste répété, encore un hurlement, geste répété encore, à nouveau jusqu’à ce que la dernière carcasse ensanglantée s’écrase sur les moutons égorgés, un tas pyramidal entassé devant le vieillard qui ne scille pas. Ces pauvres bêtes n’ont pas fait long feu. On a ouvert une voie qu’on n’aurait jamais dû ouvrir. Ce naze de Vautour m’a planté. Rien à gagner ici, j’en mettrais ma main au feu. Au secours, sans reprendre le mien alors qu’aucun souffle ne s’exhale de cette satanée grotte.

Ton esprit, l’amer. Ton esprit acide que j’envie. Dans ce boyau puant, moi, le bon à rien, le va-nu-pieds, je réalise comme rester à la surface d’une chose limite la perception de sa vraie nature. Quand je marchais sur le plancher des vaches, je n’imaginais pas les roches et les immenses cavités qui le soutiennent. Quand je flottais sur la mer, je ne sentais pas l’amplitude de ses masses d’eau. Et maintenant, dans ce trou du cul du bout du monde, sur quoi déboucher ? Deux tunnels, lequel choisir, par où passer ? Ma peur est un vautour perché qui n’a pas encore déployé ses ailes. Dans celle de gauche, je reconnais l’empreinte de tes sandales. À cette profondeur, chaque fibre de mon corps me crie de faire demi-tour. Non, poursuivre malgré les remugles fétides, finir par te rejoindre dans une caverne aux dimensions surhumaines où se jette une rivière huileuse. Une femme aux longs cheveux gris se matérialise juste devant toi, elle ouvre ses bras et t’attrape. Tu t’agrippes à elle, cent-vingt-sept premières larmes jaillissent de tes yeux. Je me sens coincé.

Elle dit des mots de miel et quatorze sanglots de plus en plus violents secouent ta carcasse. Je ne suis que le spectateur inutile des 666 autres larmes qui dégoulinent sur ton visage. Depuis la nuit des temps, les vivants n’ont jamais eu accès aux ténèbres du centre de la terre. Il ne fallait pas que ça change. Par hasard je m’y trouve, tremblant des pieds à la tête, ici y a rien qui vaille. Il fait une chaleur de placenta, tu restes effondré sur l’épaule de la vieille, tes beaucoup de pleurs sont de trop... Envie de m’enfouir. Mais ce lieu n’en a rien à foutre de moi. Urgent de fuir. Si ma vie est purge, l’éventualité de m’éterniser ici n’en est pas moins laxative.

Nous débouchons dans une crypte où attend un croulant, barbe blanche, yeux de merlan bouilli, visage livide ; la coupe que tu lui tends débordante du sang d’un bélier sacrifié, il la porte à ses lèvres, à chaque gorgée sa peau reprend les couleurs de la vie, celle qui resplendit au soleil et déserte cet endroit ; l’ancêtre demande si tu es seul ; ça fait des calendes que, aveuglé par l’espoir, tu attends son oracle, il est sensé t’éclairer sur ton retour dans l’île ; en fronçant les sourcils, tu me fais signe de rester immobile et bouche cousue, tu me gaves et enchaînes :

— Il n’y a que moi ici, prêt à écouter tes visions...

J’aperçois à gauche une galerie pavée de sombres intentions... au loin un fleuve souterrain plus obscur que le pot-au-noir qui avait failli engloutir notre embarcation... Du coup, nous plantons le vieux ; à grandes enjambées tu fonces dans la galerie ; lâchant la place pour l’ombre je rejoins le fleuve, y plonge ma main ; son eau trouble ne me dit rien qui vaille, je reste sur ma soif, on avait festoyé de fèves avant de descendre dans ce trou... Le croulant patiente dans la crypte ; tourmenté, avec un pet de travers, tu arpentes la galerie ; je t’observe, aimerais mettre les pieds dans le plat de vos salamalecs, ça rime à quoi tes mystères, cette façon de me demander de faire comme si je n’étais pas là ; dans l’ennui les clapotis du fleuve résonnent, 666 petites vagues, faiblardes pas comme celles de la mer qui me manquent terriblement... La crypte est déserte ; dans la galerie on attend, (peut-être un moment propice pour une prédiction de derrière les fagots ?), justement le vieux, je l’ai bien à l’œil, maladroit il longe le fleuve, est-ce qu’il te cherche, va-t-il te monter un bateau ?

Je retourne dans la crypte ; dans la galerie tu médites (tu te mets le doigt dans la pupille en espérant qu’une prédiction puisse abolir le hasard, car rien ne nous détourne de notre destin erratique et au royaume des aveugles, tu n’as plus rien d’un roi...). Crypte et galerie vides ; au bord du fleuve froid où cent quarante et un clapotis refluent, je réalise que je ne sais compter au-delà de cent. Le vieil aveugle avance, toi et moi ne te quittant plus d’une spartiate ; sans vouloir jouer les Cassandre comme l’impression que votre entrevue va tourner en eau de boudin ; œil pour œil, tu vas payer le fait de me dissimuler ; trop de choses retenues, je lâche un vent retentissant, oui je pète, l’ancêtre prend un air dégouté et aboie :

— Traître, mais qui est avec toi ?

Si je ne peux pas te croire, toi, mon chef, mon ami, quand tu m’assures que je suis toujours moi, identique au jeune homme qui t’a suivi pour libérer une femme et restaurer l’honneur de notre peuple ; eh bien ce moi qui n’est plus lui-même, qui pourra-t-il croire ?

Car, notre route crépusculaire l’a croisée, cette chose, innommable, assourdissante, tentaculaire, aux ahurissantes têtes, aux six bouches tigresses, mandibules craquantes, gouffres avides, insensées, béantes qui nous dévoraient.

Y a eu l’éclat dur des canines multiples, plantées en triples rangées, beaucoup de dents étincelantes dans le four de la gueule, elles nous déchiquetaient.

Le saisissement jusque dans froid de ma moelle/ sidération bleue/ saccage rouge/ à ne pouvoir esquisser ni un geste, ni son ombre.

La fuite sans reprendre souffle, surtout ne pas se retourner, ne plus se reconnaître.

Alors, s’il ne peut plus te croire quand tu lui assures qu’il est toujours le même, identique au jeune homme qui s’est engagé à tes côtés pour notre peuple ; eh bien celui qui grelotte et fut moi avant la chose, pourrait-t-il une nuit réintégrer mon corps. Et froid.

Car, courbe crissant sur mon crâne, clapotis comme ces crachats, ce cauchemar nous casse... Ho, hydre hostile, ha ha ! Abyssal abîme aspirant avidement armada autant qu’armes... Rapidement le reflux nous ravale ras, le radeau ripe, on se rend rageusement vers le risque, on résiste. Y a notre yacht en yo-yo et nos yeux yang ! Brutaux, bouillonnements et bourrasques nous battent. beaucoup de déferlantes qui déchirent, des déluges déchaînés, désarroi de débris, descente, drame. Et l’épuisement ; évidemment plus que des égratignure dans cette épreuve d’eaux où l’étrange nous engouffre...

... et même la nuit, ils sortent de mes lèvres comme des sardines pressées tous ces mots qui giclent derrière mes dents et arrivent en rafale, ça y est j’ai retrouvé le fil de tes aventures...

... tellement de mots et de paroles que ça commence à être fatiguant pour mes maxillaires et je n’arrive pas à finir de parler alors qu’il faudrait... je veux dire par là que ça serait nécessaire de ralentir mon débit, oui, d’en dire moins, moins cracher de venin... que ça arrête de passer en sifflant du larynx au palais avant d’être propulsé au devant des incisives dans des micro-projections de salive... mais je ne peux pas me retenir de causer maintenant, le silence ferait un trou dans le blabla... les mots que j’aimais tant débordent de ma bouche... toujours trop il en sort, mes joues acides tremblent et j’en parle, je n’ai rien dit de toi, je t’ai aimé, ma mâchoire brûle et je le raconte aussi, je t’ai détesté, quand le robinet se bloquera-t-il... il faut que je me couse la bouche, à gros points, vite mettre la main sur une aiguille, vite, du fil et une aiguille...

ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα



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1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2013.
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