Muriel Boussarie | Dans la ville sans fin

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Il avait dit qu’il n’était jamais venu à F. auparavant. Que c’était la première fois. Pourtant presque immédiatement, quelque chose dans la couleur poussiéreuse des rues l’avait cueilli. Il n’avait pas éprouvé l’excitation de découvrir à son tour une ville mille fois célébrée. Ni l’appréhension d’être déçu devant ses splendeurs trop vantées. Il s’était senti bizarrement chez lui. Etait-ce la densité des bâtiments du centro città… l’obscurité des rues étroites ou les places inattendues… le jaune mat des façades… cette sensation de revenir chez lui. Comme s’il n’avait fait qu’errer ses vingt et une premières années de vie, toujours bancal, toujours heurté par l’impossibilité d’être vraiment présent dans des lieux transitoires.

Il voulait offrir un café au garçon et à la fille qui l’avaient pris en stop. Mais ils avaient insisté pour aller tout de suite voir le Duomo. Lui n’avait pas envie de se précipiter. Les ruelles sombres, les fenêtres closes lui convenaient pour le moment. Il voulait apprivoiser cette onde de déjà-vu qui affluait en lui. Il a pris son sac à dos dans le coffre de leur voiture et leur a dit qu’ils se retrouveraient plus tard. Une fraction de seconde, les yeux noirs de la fille se sont fixés sur lui. Devinait-elle qu’il éviterait de les recroiser ? Le garçon lui a souri.

Il avance dans l’ombre des rues et monte des escaliers de pierre vers des églises calmes où il n’entre pas. Il laisse la sensation organique d’être vivant-dans-la-ville le submerger. Bientôt il s’assoit sur des marches arrondies dont il saisit l’épaisseur à pleines mains. L’intimité qu’il ressent avec ces lieux le stupéfie. Il se demande si sa ville natale ressemblait à F. …ou si dans une lointaine vie antérieure il n’aurait pas vécu ici… l’idée d’avoir pu croiser un jour l’enfant divine, la belle Muse morte trop jeune le fascinerait… Mais il est juste assis là, sur cette marche de pierre piquée à laquelle qu’il s’accroche. Soulagé que la matérialité d’une ville le porte enfin.

proposition n° 2

Il fait froid. La petite place est vide. Les dalles de pierre irrégulières absorbent le bruit des pas. Le sol est légèrement incurvé. Les immeubles bas sont serrés les uns contre les autres, leurs volets de bois peints en gris sont clos, leurs façades jaunes et silencieuses. Sur la gauche, un bâtiment un peu plus haut, un ancien palazzo, lui aussi fermé. Un sachet de papier froissé poussé par le vent file sur quelques mètres, se soulève et puis retombe. Quelques flaques d’eau reflètent la clarté de nuages blancs qui se disloquent. Il a plu cette nuit. La haute porte du vieux palais s’ouvre pour laisser passer une voiture rouge. Le ciel s’éclaircit. Grand calme.

proposition n° 3

à l’arrière c’est flou… angle épais d’un immeuble sombre… reflets du ciel sur les vitres… ici les volets sont ouverts… on voit le ciel mais aucun arbre… longue rue étroite qui s’effile et se perd dans l’ombre… on aimerait voir des branches chargées de feuilles troubler la géométrie paisible des bâtiments… des pas résonnent… personne en vue… à droite la tranche sombre d’un grand immeuble plus récent… lourdeur pré-mussolinienne… à gauche la réverbération du jour naissant sur de hautes fenêtres… soleil du matin… surexposition des souvenirs… cette aveuglante lumière… mémoire creuse des sensations…

proposition n° 4

Je te laisse, le ciel m’aspire, ne me transperce pas de tes yeux perdus, ne me retiens pas avec ton corps dégingandé, le ciel m’aspire, les rues quadrillent l’espace, les toits de briques superposées, tous ces toits orangés, ces toits qui s’éloignent et le fleuve serpent jaune et la coupole écarlate du Duomo et la foule inondant la place des fleurs et toi qui a disparu, minuscule silhouette noire, patte de mouche insignifiante, désormais invisible… Maintenant la città se dessine comme une carte, comment faisaient-ils les cartographes avant l’ornithoptère, avant les montgolfières, les satellites, comment faisaient-ils pour dessiner les fleuves, pour dessiner les côtes et les villes vues d’en haut où ils n’avaient jamais été ?

proposition n° 5

Il attend devant le numéro 21 de cette ruelle étroite qui rejette la blancheur du soleil sur le haut des façades. Il s’est appuyé sur le haut mur d’enceinte d’un parc aujourd’hui fermé. Face à lui, la porte modeste du 21 est encastrée dans un mur jaune. Une porte à deux battants de bois foncé, chacun muni d’une poignée ronde, dorée sur le battant gauche, noire sur le battant droit où se loge, une trentaine de centimètres plus haut, l’ouverture métallique d’une boîte aux lettres sous laquelle est inscrit le nom de famille de la femme qu’il attend. A côté de la porte, une fenêtre derrière une épaisse grille de fer peinte en vert, scellée dans la maçonnerie. Aucune volute, aucun motif décoratif ne prétend agrémenter la grille ni alléger son allure carcérale. Des pots de différentes couleurs – mauve, vert pâle, bleu, jaune, noir – sont serrés derrière la grille sur une petite planche à mi-hauteur de la fenêtre. Ils laissent échapper l’un des tiges surmontées de fleurs roussies, un autre quelques bras décharnés de succulentes déshydratées et le plus petit, le noir, des feuilles d’une vitalité surprenante eu égard à la négligence qui semble pourvoir à l’entretien de ces plantations. Entre la porte et la fenêtre, au-dessus du numéro 21, surgit le raccordement d’une gouttière noire qui grimpe le long de la façade jusqu’au toit et dont tout laisserait à penser que son excroissance disgracieuse sur le mur est la conséquence d’un oubli dans les plans initiaux de l’immeuble, si d’autres gouttières aussi incongrues ne poussaient pas le long des façades voisines, plus discrètes que celle-ci car fondues dans le crépi jaune des murs. Il regarde le nombre 21 tracé en bleu foncé dans un hexagone de faïence blanche bordé d’un liseré du même bleu foncé. Dessous, deux sonnettes sont insérées dans un petit encadrement de marbre gris veiné. Galardi est le nom de la femme qu’il attend, de la femme qui n’a pas répondu lorsqu’il a appuyé à deux reprises sur la sonnette du dessus. Il s’est demandé s’il n’avait pas perçu un bruit sourd derrière la fenêtre à barreaux juste après avoir sonné. L’épaisseur du silence ensuite a fait taire son doute. Il ne se passe sans doute rien derrière l’alignement des pots de fleurs coincés entre la vitre de la fenêtre et la grille. Le pot vert et le pot mauve ont la même forme légèrement évasée vers le haut. Le noir – qui contient les plantes les plus vivaces – est en plastique. La céramique du pot jaune est plus sophistiquée, d’ancienne facture. Sa matière grenue, émergeant entre des coulées vertes plus lisses, évoque irrésistiblement les grains des épis de maïs. L’idée lui vient alors que Mme Galardi ne laisserait pas ses plantes se dessécher dans les pots qu’elle a soigneusement alignés devant la fenêtre. Qu’elle n’a pas dû rentrer chez elle depuis longtemps. Et que sans doute il attend en vain, inutilement planté devant le numéro 21.

proposition n° 6

L’espace saturé de noms, surnoms, renoms étincelants. NOM du fleuve qui traverse la ville. NOM du poète mort en exil. NOM de la muse réelle ou symbolique. NOM du moine despote mort au bûcher. NOM de la dynastie qui régna sur la ville. NOM de la Sans Pareille au profil de madone. NOM du penseur politique. NOM de la gare ferroviaire. NOM de la première femme peintre admise à l’Académie de dessin. NOM du palais où fut torturé le moine despote. NOM de l’astronome mathématicien physicien. NOM de l’inventeur peintre architecte. NOM du sculpteur architecte peintre. NOM de l’écrivain vacillant au sortir de la basilique. PRÉNOM du Magnifique. NOM du navigateur et du paquebot emportant les émigrés italiens vers le Nouveau Continent. NOM du jardin où tu faillis t’évanouir. NOM du Fratello qui peint les fresques de quarante-quatre cellules de moines. NOMS de l’écrivain russe et du roman qu’il acheva ici. NOM des architectes du Campanile. NOM de l’église où le peintre repose auprès de son modèle. NOMS des bâtisseurs oubliés qui maçonnèrent, forgèrent, sculptèrent la ville. NOM de l’écrivain qui brûla ses poèmes. NOM du poète qui lui conseilla la prose. NOM des portes de la ville.

proposition n° 7

S’il emprunte cette large avenue dont la perspective au loin se fond dans les feuillages de deux rangées d’arbres touffus, c’est pour retrouver la sensation qui l’a étreint ce matin quand ils sont arrivés dans la ville, quand la voiture ralentissait en approchant du centre historique et que la fille au volant hésitait déjà à se garer. L’angle d’un immeuble – pourtant ils se ressemblent tous – s’est encastré dans sa mémoire. C’est là que ça a commencé. Brutalement. Le bossage gris, un peu rustre du rez-de-chaussée, sous le crépi jaune des trois étages et les fenêtres aux frontons triangulaires... Il y avait là quelque chose de mélancolique, d’assourdi, de profondément familier qu’il faut absolument retrouver. Et s’il marche si vite, s’il commence à courir malgré les 35° qui alourdissent l’ombre, malgré la sueur qui goutte sur ses tempes et colle son t-shirt à sa peau, c’est qu’il ne faut pas laisser s’échapper l’impression furtive, subitement ressurgie, cet appel d’un passé qu’il a rejeté de sa conscience – une fois pour toutes croyait-il – mais auquel l’attache sa chair d’enfant, son être à la trame écartelée, rompue… et si la trame tenait encore un peu ? prête à se raccorder, à s’attendrir dans l’espoir de renouer avec… avec quoi ? quelque chose qui affleure à sa conscience, qui est là, à portée, qu’il pense toucher en arrivant (Via Alfonso La Marmora , les yeux levés vers les fenêtres, comme pour apercevoir un visage derrière les vitres, entre les reflets brillants du ciel… Mais la rue est comme endormie dans l’ombre. Les immeubles au bossage gris ne lui disent plus rien, la sensation si vive s’est évanouie. Il essuie son front trempé, ses yeux plissés. Du quelque chose qu’il voulait approcher, il ne reste que le manque, un grand vide qu’il connait bien, encore plus béant.

proposition n°8

Enfin il pleut. Crépitement de l’eau sur les dalles du trottoir, cris joyeux d’enfants surpris par l’averse, longues éclaboussures des voitures sur la chaussée. Tout se rafraîchit. Il ferme les yeux. Si la pluie pouvait tout dissoudre, tout mélanger… les couleurs des façades, le galbe des statues, la boue du fleuve, les encadrements de pietra serena, les particules de son corps et les os de son crâne… en faire une pâte informe… Comme il aimerait se fondre dans cette matière terreuse, indistincte, faire partie d’un tout sans devoir porter ses particularités d’individu, sa charpente trop haute, ses mauvais rêves…

proposition n° 9

... binario tre il treno proveniente da Milano... Résonance du haut-parleur, matité de cette voix d’homme. Attenzione al binario otto alla partanza del treno mille novecenta cinque Trenitalia… Coup de sifflet strident le long du quai. Roulements de valises sur le bitume, claquements de talons précipités. Nouveau coup de sifflet perçant. Chiara, Chiara sbrigati ! crie une femme. Vibration contre sa cuisse. –- Allo, Ugo… c’est bien toi ? Voix de femme à son oreille. Léa. Voix douce, un peu éraillée. Longs crissements aigus des freins le long du quai. – Mais tu es à la gare ? Tu repars déjà ? Blanc. Binario due il treno proveniente da Venezia Santa Lucia... reprend le haut-parleur. -– Je ne sais pas encore, peut-être… Écho de sa propre voix dans le téléphone. Aboiements hargneux d’un petit chien derrière lui. – Je t’appelle parce qu’on a retrouvé tes lunettes de soleil. Elles avaient dû glisser sous le siège arrière. Binario cinque attenzione… Des cloches retentissent. –- Je ne suis pas loin de la gare, poursuit Léa. Si tu ne pars pas tout de suite, on pourrait se retrouver sur la place Santa Maria Novella pour que je te rende tes lunettes. Les cloches sonnent à toute volée. –-Oui, bonne idée. L’écho de sa propre voix comme celle d’un autre. -– Alors je t’attends devant l’église.

proposition n° 10

Émanations de sucre tiède… du vanillé, du lacté, du chocolaté… Senteurs des pâtes levées, gonflées, beurrées… Opulence presque écœurante… s’il n’y avait cette fraîcheur de béton mouillé que l’averse souffle à travers la pasticerria… l’amertume lancinante du café qui goutte du percolateur… et ce parfum d’herbes tendres qui frôle ton bras quand elle secoue ses longs cheveux devant la profusion de beignets bombés, d’éclairs vernissés, de babas poudrés de sucre glace.

Froide, lourde, anguleuse, l’armature métallique de la chaise que tu tires pour t’asseoir en face d’elle. Ses épaules nues dont tu imagines la moiteur sous tes paumes. Des grains de sucre de ton beignet roulent sous la pulpe de tes doigts. Les éclats de pierre qui ornent la petite table ronde où vous vous êtes installés impriment des petits angles sur la peau de tes avant-bras.

Tu mords dans ton beignet. La consistance élastique de la pâte cède sous ta morsure et la crème onctueuse afflue dans ta bouche. Son épaisseur, sa saveur emplissent toute ta bouche. Tu aimerais engloutir un morceau plus gros encore, un morceau énorme… tes joues se déformeraient, la crème baverait à la commissure de tes lèvres, les yeux noirs en face à toi s’écarquilleraient... tu savoures cette idée en goûtant la densité du caffè stretto qui s’écoule dans ta gorge. Les derniers grains de sucre crissent entre tes molaires.

proposition n° 11

...de lumière électrique, violemment verdâtre, qui éclaire un reste de conscience dans la nuit, baigne les murs granuleux de cette épicerie minuscule miraculeusement ouverte dans un quartier plongé dans le silence, un phare où viennent s’agglutiner nos vies éphémères et le néon à la calligraphie italique, inscrivant Oggi en rose fluorescent sur nos pupilles dilatées, una coca zero per favore, un liquide pour électriser nos corps défaillants s’il vous plaît, et l’homme derrière la caisse comprend cette supplique, il cherche la canette la plus fraîche, et d’autres sont entrés pendant ce temps, deux qui parlent en français, une troisième qui se tait et c’est difficile de trouver la monnaie pour payer le coca, les gestes comme empêchés, un homme de soixante ans en marcel vient de rentrer une étagère métallique sur roulettes chargée de boissons et il soupire, et les français veulent une glace, ils ont remarqué qu’il y avait là quelques parfums de gelato artigianale, non ci sono piu lampone, regrette l’homme qui vient de ranger dans le tiroir-caisse les pièces données pour le coca zéro et il attend que les clients déçus choisissent un autre parfum de glace et celle qui se taisait dit tout à coup Pourquoi pas vanille ? les bulles ont jailli de la canette, elles ont pétillé sur les lèvres, les français ont payé leurs glaces, l’homme derrière la caisse a dit buona notte, l’homme au marcel a porté des packs de bouteilles d’eau au fond de la boutique et maintenant il s’avance avec une manivelle pour enclencher la fermeture du rideau de fer, les français sortent de l’épicerie, il faudra finir la canette de coca dans la rue, espérer que les bulles éclatent assez fort dans la bouche, que des frissons à la surface de la peau relancent la machine, lui donnent assez de vie pour aller vers...



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1ère mise en ligne 16 juin 2018 et dernière modification le 19 juillet 2018.
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