Guy Torrens | Berlin au générique

« construire une ville avec des mots », les contributions

Guy Torrens est né en 1952 à Alger. Éducateur auprès de jeunes délinquants, chanteur parolier de trois groupes de rock punk, il se consacre à l’écriture depuis 2004. Sa bibliographie alterne recueils de poèmes, romans (les Saisons de l’Après ont reçu le prix coup de cœur du jury du roman gay 2014 en Belgique), nouvelles et pièces de théâtre. Il anime aussi des ateliers d’écriture réguliers à Marseille. Facebook : Torrens Guy.
proposition n° 1

Schönefeld. Atterrissage sous soleil couchant, quelques plaques de neige autour des lacs. Il s’est préparé à ce voyage de retour vers l’inconnu, mais un inconnu qui lui parle depuis l’adolescence à travers les livres, les films, les groupes de rock. Il n’est pas né là. Il ne parle pas la langue ou alors quelques phrases, pour les besoins immédiats. Il se laisse emmener par le flot de passager. Il se désoriente. Les bâtiments gris, sans grâce, il les reconnait presque au toucher. Une grande fresque du Parc du Sans Souci, l’accompagne, taches des de couleurs dans le crépuscule rapide. Le SBahn, 7, 8, qu’importe le numéro, le conduit. Un type à l’air fatigué, sirote une bière, à côté de lui. Une gamine regarde, dévore des yeux plutôt, le paysage qui défile, bucolique puis de plus en plus urbain. Il se perd un peu dans les couloirs du métro et trouve finalement la bonne sortie. L’appartement qu’il a loué n’est pas loin. Un immeuble à trois cours, colorés en bleu et jaune, escalier en bois avec moquette rouge, il pense festival de Cannes et montée des marches, pour peu il se la jouerait Marlène Dietrich, mais c’est Ingrid Caven qui apparaît. Deuxième étage, studio impeccablement rangé. Il éparpille ses affaires, une vieille habitude pour respirer et les remet dans leurs places respectives. Il ouvre la fenêtre malgré le froid. Il est enfin à Berlin avec Kraftwerk en générique « nous sommes des mannequins. »

proposition n° 2

Une grande avenue, large, pelouse sur les trottoirs, des pistes cyclables de part et d’autre. Les bâtiments sont rectilignes et l’entrée de l’artère est signifiée par deux tours jumelles ornées de dômes en verre et acier de style néogothique. La perspective jusqu’à Alexanderplatz est magnifique. Il y a peu de circulation. Le soleil est encore frileux, il hésite entre la fin de l’hiver et le début du printemps. Les tilleuls n’embaument pas encore, ou alors un parfum discret. Des passants se baladent avec leurs chiens en laisses. Un vieux punk est assis sur un banc, il a la panoplie complète, même le kilt et le froc à zips, les docs fatiguées, les épingles de nourrices. Il lit un journal en buvant une bière. Rencontre incongrue. Tout est étrangement calme. Hors temps.
Karl Marx Allee, elle s’appelait Staline Allee et l’histoire est passée par là. Un rêve fracassé. Des bornes à intervalles réguliers, expliquent, la construction, l’utilisation, la rénovation, l’apaisement. Les immeubles servaient de logement aux cadres du parti en début de l’avenue, ce sont à la fois les plus imposants et les plus dérisoires dans les fioritures des grandes entrées. Les ouvriers méritants étaient logés plus loin dans des immeubles moins prestigieux, sans colonnades. Une photo d’une grande piscine à ciel ouvert entre deux immeubles, avec des enfants rieurs. La piscine n’existe plus, un parc la remplace. Les cafés ont disparu, remplacé par des brasseries modern style. Un seul subsiste « le Café Sybille », un petit musée du déchirement et de la réconciliation. Les ombres de Lou Reed, David Bowie, d’Iggy Pop dansent encore sur le mur-musée. « We can be heroes, for ever and ever, What do you say ? »

proposition n° 4

Angle mort ou angles des morts. Ceux des souvenirs qui restent perchés sur le mur en ruine transformé en musée à ciel ouvert. Une rivière qui serpente entre des siècles de façades, en oubliant les ponts si bas qu’il faut baisser la tête pour passer. Un bâtiment neutre, celui qui n’attire pas l’œil, celui des secrets, pas ceux de la Stasi, mais des larmes de séparation, des larmes qui ne sont que des sanglots éteints au bord des friches qui n’en finissent pas de se battre pour exister, au passage d’une porte quelconque, des coins de verdure et de nouveau Bowie, Rebel, Rebel, des enfants qui jouent dans un bac à sable et des bières fraîches, peut-être en été. La ville regarde, respire, vieille bête asthmatique, une terre mouvante, asservie, masquée de bitume. Des voyages de nulle part, au bord des quais déserts, aucun bateau en partance, il n’y a plus d’urgence. Les invisibles se baladent partout, dans tous les sens, des bouteilles de bière vides, à intervalles réguliers, pour la consigne, une autre manière de l’aumône ou sautent à cloche-pied sur les Stopelsteine, pavés en laiton, 6000 avec le nom des déportés et leurs adresses, une mémoire des pas, des êtres. Des Alice échappées d’un manège infernal poursuivi par des lapins sous acide dans un jeu de cartes mal distribuées. Les rues se saoulent de pluie à petites gorgées cupides. Les reflets verts sur l’asphalte qui grenouille et qui bulle, crissements lents, des voitures qui s’éloignent, des rendez-vous manqués. La nuit se finit et l’aube se tait.

Les moteurs à peine audibles, la course des rails. Ils ne font plus ce bruit sec de l’acier contre l’acier. La gare est sombre. Destination aléatoire. Il est tôt, peut-être le premier train. Des visages à peine éveillés et qui sentent encore la nuit. Les maisons basses s’estompent remplacées par des barres d’immeubles gris, des trouées d’une verdure maladive. Les bâtiments deviennent des entrepôts. Les marchandises attendent d’être déversées dans les hypermarchés. Tout va de plus en plus vite, le paysage devient flou. C’est comme la tribu des Z rencontrée près de Kreutzberg. Ils s’appelaient tous Z. La dernière lettre de l’alphabet avant l’effacement du nom, de la filiation. Une dernière lettre pour disparaître et renaître en même temps. Une poésie de l’éloignement statique. Les gares ont perdu leur aspect acier et verre, des briques rouges et des lettres à moitié effacées, les plantes envahissent peu à peu l’espace et puis c’est le vert des arbres, des forêts denses de chênes, espacées de bouleaux, des marécages le long des voies, des jardins ouvriers avec des cabanes de bric et de broc. Il n’y a pas d’oiseaux, seulement ces wagons « Bombardier » qui trouent le silence. Beaucoup de voyageurs dorment, et se réveillent in extrémis, horloges internes bien réglées. La dernière station, celle où tout le monde descend. La ville s’est perdue de son axe. Un quai en plein vent, une plaine à perte de vue. Il n’y a pas de mystères ferroviaires seulement des lignes de fuites organisées.

proposition n° 5

Wilhelm Stoltz Strasse. Rue pavée, aérée, des immeubles de cinq étages, aux couleurs remises à neuf. Des bagnoles impeccables, garées en épi. Une rue entre deux rues, un passage, d’un quartier à un autre. Le n°20. Un porche arrondi qui s’ouvre sur un couloir frais et carrelé, une autre porte et une cour, où sont garés des vélos et sous un auvent en bois les nombreuses poubelles pour tri sélectif. Deux portes peintes en bleu clair pour accéder aux immeubles du fond et de côté. Les façades de la cour sont blanches, un ascenseur en verre monte au dernier étage. Un banc pour prendre le frais le soir est devant la porte du fond. On croirait l’immeuble vide, mais des sons étouffés, des musiques discrètes, une paire de tennis jaune sur une fenêtre, montrent le contraire. Un coin de ciel bleu encadre le tout. Reprendre la rue, le passage. Le côté obscur : un pont qui enjambe des rails, une station de Sbahn qui sent la pisse le long du boyau entre deux escaliers, une usine à moitié détruite ou en cours de réhabilitation, un terrain vague en surplomb et qui ne mène nulle part, seulement de l’herbe jaune. Le côté lumineux : une boulangerie-épicerie- café-bar. Quatre tables en bois et des gens qui boivent, mangent et fument, en parlant ou en silence, un lieu de repos avant d’aller bosser ou de rentrer chez soi. Une pizzéria italienne tenue par un jeune turc mais qui vend aussi des piles, des chargeurs de téléphone, des pizzas multifonctions. Au coin, une église de briques rouges, toujours fermée, entourée, d’un restaurant japonais et d’un autre de restauration rapide à la déco surprenante. Au-dessus des tables pendent des vêtements de nourrissons et des petites roues de poussettes. Peut-être l’antre d’un ogre ou d’une ogresse ? Ou les contes de Grimm grandeur nature. Surtout ne pas penser, surtout ne rien déranger, s’enkyster et se perdre. Peter Murphy et Bauhaus : Bela Lugosi’s Dead. Pogo chez les sorcières !

proposition n° 6

Hauptbanhof. Gare centrale. Nœud ferroviaire. De l’acier et du verre, élégance, des escaliers dessus, des escaliers dessous, des escaliers transversaux, des trains en partance dans tous les sens, à rendre fou les sens. Gare centrale. Un nom neutre, utilitaire. Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Que faire de ça ? A part s’enfuir en hurlant à tue-tête « The big music des Water boys » : I have heard the big music, and I’ll never be the same, something so pure, hey ! Just called my name, juste called my name…mais ça c’est bon pour les ombres ou les vieux punks qui hantent la Kar Marx Allee. Une arrivée inopinée à Spandau, le quartier à la légende tachée de sang et d’horreur. Rudolf Hess soi-disant incarcéré dans la citadelle, en réalité c’était dans la prison militaire, rasée depuis et transformée en centre commercial pour éviter les pèlerinages des néo nazis. Ce centre commercial s’appelle Spandau Zentrum seulement. Ce qui n’est pas nommé n’existe plus. Un tour de Citadelle coincée entre les deux bras de la Spree, rivière paisible aux rives bourgeonnantes, aux clubs d’aviron qui ont les noms de champions. La nécessité de la tribu, la chaleur du clan. Rester un moment assis dans l’herbe à regarder les bateaux fendre l’eau et le rythme des avirons, mécanique, automatique, et la tête se vide jusqu’à n’être plus que le clapotis de la rivière. Se retrouver au cimetière de Dorotheenstadt. Petit bout de terre ombragé, des tombes anonymes, et celles émouvantes de Bertolt Brecht et de son épouse, deux pierres brutes posées l’une contre l’autre, celle de Hegel, de Marcuse. Une plongée en apnée entre les mots du dramaturge « qu’advient-il du trou quand le fromage a disparu ? » et des philosophes, et ne rien dire et s’en aller à pas de loup. Confronte-toi au crime, à la laisse du chien, à la bave aux lèvres. Dérange l’ordre de l’alliance, coupe les doigts du monde, oublie le nom des hommes. On a tous le droit au repos.

proposition n° 7

C’était une maison en dehors de la ville mais encore dedans, une frontière lisière dans le quartier de Lichtenberg, un endroit périphérique, discret. La maison était bordée de jardins maraîchers et de petites usines en briques rouges aux cheminées branlantes et servait d’atelier à un peintre. Marcus, le peintre de l’Obsession. Il avait nommé son œuvre de ce nom bizarre. Il avait une dizaine de tableaux identiques, une déclinaison de l’absurde, une sorte d’œil rouge entouré de noir qui semblait s’enfuir et se perdre. Il avait expliqué qu’il tentait de mettre en lumière l’oppression qu’il ressentait dans cet endroit terne et gris. On avait sympathisé et j’étais resté près de lui une bonne année avant de repartir. Il me parlait de ses cauchemars et je lui racontais, le platane de Luis, les camarades manqués d’Hugo, les vendredi 13 de Paola. Il m’écoutait attentivement et repartait peindre. C’est là que j’ai commencé à avoir des absences, des oublis profonds. J’avais mis ça sur le compte de l’alcool et des différents produits qu’on s’envoyait sans savoir tout à fait ce que c’était. Mais c’était autre chose. Je commençais à m’effacer, à me gommer. Je réapparaissais souvent mais les blancs étaient de plus en plus longs. J’étais hachuré. Panique à bord. J’avais fait mes bagages comme un voleur et j’étais parti un matin, tôt, en laissant l’Obsession et son auteur. Plus de dix ans ont passé et je suis là sur le parvis de la gare de Lichtenberg. La vieille gare en brique a été remplacée par une nouvelle d’acier et de verre. Je prends la rue à droite. Les immeubles bas et uniformes n’ont pas changé, peut-être même plus propres, remis à neuf, repeints. Arrivée à la lisière du quartier, je ne reconnais rien, pourtant tout est en place, les jardins, les usines aux cheminées branlantes, mais rien de la maison. J’enfile d’autres rues pour contourner, dans un sens, dans l’autre, mais rien non plus. Tout m’est étranger. Un sentiment de blanc et de vide. La ville m’a rejeté comme un noyau de cerise. J’étais seulement un passager.

proposition n° 8

Il pleut.

C’est soudain. Une pluie drue à la sortie du métro. Ça flotte de partout. Des grosses gouttes éclatent. Il se réfugie dans le premier bar de la place en courant. Un bar billard, une Marylin aux tatouages à moitié effacés, est au comptoir. Elle rit de le voir si trempé. Elle lui dit que ça ne va pas durer mais qu’il peut boire quelque chose en attendant. Il dégouline et se sent un peu honteux de mouiller la banquette. Elle hausse les épaules. Il commande une bière. Et se met contre la vitre. Il pense à une autre pluie à Digne. Il devait avoir 16 ans, revenait du lycée sur son solex et une pluie brusque comme maintenant. Il était rentré chez lui trempé jusqu’au slip, sa mère l’avait fait déshabiller entièrement pour ne pas salir l’intérieur. Il espère de ne pas subir le même sort, mais tout à l’air normal. La serveuse lui passe la bière et va rejoindre les deux hommes en bleu de travail qui jouent au billard. A regarder cette eau qui se déverse et la bière, il a envie de pisser. Il demande où sont les toilettes et s’y rend. Un lieu rock and roll. Des graffitis partout, de groupes punks, Clash, Damned, Sex Pistols, Shame 69, et d’autres groupes allemands qu’il ne connait pas. Il ne manque que la musique et il l’a, au retour, un Juke- box et Nina Hagen « African. reggae ». La pluie commence à se calmer avec des sautes d’humeur. Il pense à une autre pluie continue, elle, douce et froide à la fois, un bar de Lille, du Vieux Lille, « Le beau Bouquet », les pavés étaient toujours brillants d’humidité, et de pousser la porte était un moment de tendresse, Southern comfort et musiques, celles qui le faisait décoller. Il avait toujours des disques avec lui pour les faire écouter. Quand il repartait au milieu de la nuit. L’air était frais et une légère bruine l’accompagnait. C’est là qu’il avait écrit Hors Monde, une chanson qu’il avait chantée bien plus tard : « Je le revois sur la plage, au milieu des croix des soldats morts. Seul, vide. Je le revois sur les murs, fixé, les yeux perdus dans un lointain silence. Les cris rauques qu’il poussait chaque nuit, ses sursauts, ses sueurs, je les lui prenais, je les lui volais. Un soir il est parti à la dérive, livide. Il m’a dit les maîtres du temps ont disparu, voici le temps des chefs ! Sortie théâtrale, sortie immobile. Il était hors monde simplement. » Il y a de la buée sur les vitres, il ne distingue plus rien de la rue. Il a envie de faire des dessins, comme quand il était enfant, mais il n’en n’est plus un. A Nina Hagen a succédé Scorpion qu’il n’aime pas du tout mais il n’est pas le maître de la musique. La salle s’est animée sans qu’il s’en aperçoive, des conversations dans tous les sens, il comprend quelques mots et perd le sens des phrases « Lost in translation ». La pluie a cessé aussi soudainement. Il se dit qu’il doit bouger. Il commande une autre bière et un schnaps.

proposition n° 9

Il a failli deux fois se faire renverser par les tramways, il ne les entend pas arriver, seulement un bruit de ventouses, noir et profond, de grosses limaces métalliques jaunes qui émettent un cri strident avant l’arrêt. Il fait très attention en traversant les rails. Le claquement du métro est plus familier, vrombissement, claquement sec des portes qui s’ouvrent et se referment. Des voix enregistrées à chaque arrêt : Ausgang zu links ! Ausgang zu recht ! Au moins il sait où descendre. Les rames sont silencieuses, les passagers se laissent trimballer sans un mot, même les enfants se taisent ou parlent à voix très basse. Il aimerait entendre les bruits de leurs têtes, les bribes de mots, les couplets inachevés de chansons, leurs rires rentrés, en faire une partition et jouer ce tohu-bohu et devenir ce son d’humains en transit domestique. En remontant le long couloir carrelé de blanc de la station d’Hermanplatz, ce sont des sirènes de bateau qui lui reviennent, celles qui annonçaient le début de l’exode et les clapotis de la mer qui s’ouvre. Des sirènes de police ou de pompiers le ramènent sur le trottoir d’en face, les trottoirs sont toujours d’en face. Il longe un parc, des cris d’enfant, des glissades sur le tobogan, le grincement particulier d’une balançoire, lugubre comme une obsession. Ses chaussures claquent sur les pavés, il s’amuse à compter ses pas et s’il sautait à cloche pied, il n’y aurait qu’un seul bruit qui intriguerait forcément. On le prendrait pour un échassier étrange et pataud. Aucun klaxon énervé ne vient le déranger. Seulement les rouages de sa vie, qui s’emboîtent, qui cliquètent, qui dérapent dans un boucan d’acier et de chair molle. Une porte claque, une lourde porte en bois épais, celle de l’entrée de son immeuble. Dans la cour, il s’assoit un moment sur le banc et il écoute le bruissement de l’immeuble. Les murs ne sont pas muets. Ils respirent, geignent, laissent passer les invisibles qui font un ramdam d’enfer sur les escaliers en bois qui couinent. Il retient sa respiration. Un chant d’oiseau, sur l’arbre d’en face, les arbres sont toujours d’en face. Un jour, il sera à la bonne place. Un jour.

proposition n° 10

Etat stase. Il est dans le fauteuil aux accoudoirs râpés. Il sent encore les sueurs discrètes des mains qui l’ont caressé. Il boit une gorgée de bourbon sans glace. Chaleur. Il commence sa grande affaire. Le jeu de j’aime, j’aime pas. Sa liste à lui, avant de continuer. Il trace sur une feuille blanche deux colonnes égales, met DAF (Deutsch Amarikanische Freundschaft) sur la platine, pour la musique de la langue et se lance. J’aime le parfum des tilleuls, le goût de la bière fraîche, les odeurs de bitume, le matin quand les nettoyeuses passent. J’aime pas la troisième ou quatrième bière quand elle devient amère, j’aime pas les déodorants qui masquent la sueur, j’aime pas les remontées d’égouts, les corps lisses, les mains moites, les baisers mouillés, la bouche grand ouverte, les caresses molles. J’aime les mains aux paumes un peu rêches, les peaux satinées, la sueur fraîche, les épaules fermes et les muscles longs. Il sait qu’il dérape et que le chemin devient scabreux. Il refoule les remontées acides de ses souvenirs, mais ça se déverse, là dans ce lieu de retour. Les tilleuls répondent aux mimosas, Naïs : « Les grands-mères, c’est comme le mimosa, c’est doux et c’est frais, mais c’est fragile. Un matin, elle n’était plus là. » J’aime le goût salé des larmes surtout celles qui coulent à peine, j’aime le goût du sang, le mien seulement, vampire dérisoire. Eclaire moi, je vis mal, les eaux sont profondes ces temps-ci. J’aime l’étreinte de l’eau de la mer, des lacs, des rivières. La Spree à Spandau était bleue et claire, une femme nageait dans le courant. Il aurait dû y plonger. J’aime les plats simples, directs, colorés. Un bistrot, près de Wilhelm Stoltz, une Schnitzel craquante aux légumes frais, une bière. Il y retournera. J’aime pas la curry wurst, j’aime pas les gaufres chargées de chantilly. Bruxelles près du Manneken-Pis, une débauche de gaufres chantilly et une petite fourchette, résultat : déguisé en tarte à la crème. J’aime l’herbe et la terre mouillée après la pluie. Il est le fils perdu qui boit l’orage. Il aimerait, là, tout de suite caresser un chat, un chat noir, sentir la fourrure soyeuse, la douceur des coussinets, le dessous du museau, près des moustaches. Il regarde sa liste, il lui manque ce qu’il ne peut pas dire, l’indicible. Il se lève et se met à danser et à chanter : «  Sei still, sei still, bitte denk’an nicht, glaube mir, glaube mir, alles ist gut, alles ist gut ! »

Oui « croyez-moi, tout est bon, tout est bon ! »

proposition n° 11

Il a peut-être loupé une étape. Être avec les autres. Pas facile. Il fait trop beau pour le métro. Il ira en tram. Il prend le temps d’un café dans une boutique toute proche. Il a essayé la boulangerie au coin de la rue, mais les serveuses aboyaient et les clients avaient des airs de zombies en goguette dès le matin. Il est passé plusieurs fois devant cette échoppe sans s’arrêter. Un petit magasin orange et bleu avec deux grandes tables en bois devant, pour se poser avec une bière ou un café ou autre. Les tables sont souvent pleines, de jeunes gens pour la plupart, l’école étant à proximité. Par chance, il y a un seul client attablé, la cinquantaine ouvrière et peu bavard, « Guten Tag » et il replonge dans son café. L’intérieur de la boutique tient du bric à brac, on y vend de tout, de l’alcool, des piles, des cigarettes, des briquets, des cartes de transport, des croissants, du café, du thé, du lait, des cartes postales, des bouteilles d’eau. Le patron, lui demande ce qu’il désire, et comme son allemand est aussi hésitant que le sien, on arrive à se comprendre, miracle des langues souterraines. Il lui dit qu’il est venu de Turquie, il y a deux ou trois ans, et qu’il a pris ce magasin avec son cousin. Il lui répond qu’il vient de France et depuis peu à Berlin. Un : « Ah Frankreich ! » mi-figue mi-raisin termine la conversation. Il prend son café dans un gobelet en carton et s’installe. L’autre client est parti. Il se retrouve de nouveau seul. Lui qui voulait du rapport humain, c’est raté. Connexion. Il est dans un bar des Cévennes qui ressemble à celui-là, un multifonction, une sorte de couteau suisse du boire et du manger et d’autres choses encore, une rébellion aux étagères bien rangées, aux messages de pub. C’est une fin d’après-midi après l’orage, un vieil homme est assis à côté de lui devant une table pareille à celle de Berlin. Ils sont silencieux et le vieil homme se met à parler en regardant droit devant, il lui raconte une histoire de chien et d’homme revenus de la guerre, celle de 14. Un homme et un chien étaient arrivés dans ce village, aussi maigres l’un que l’autre, mais les villageois ont ignoré l’homme et se sont occupés du chien. Au bout d’un mois, il était devenu gras et le poil brillant, et aussi le symbole de la communauté. A sa mort on lui avait même érigé une statue et on lui avait dédié une fête, la Fête du Chien. Le vieux se tut. Il lui demande ce qu’est devenu l’homme ? Et le vieux répond : « Qui sait ? C’est peut-être moi ? Et j’ai peut-être tué le chien ? » Déconnexion. Il fait chaud, une chaleur continentale, ça lui fait du bien de se le dire, comme si ça changeait quelque chose. Il ramène son gobelet à l’intérieur pour la consigne et après un aurevoir aléatoire. Il se presse vers l’arrêt du tram. Il sourit à cette idée : se presser vers un arrêt !

proposition n° 12

Se perdre, alors que toutes les directions sont indiquées. Il est là au rez-de-chaussée de la gare de Friedrichstrasse. Plusieurs sorties sur différentes rues. Plus bas, au sous-sol, il entend les vrombissements du métro. Il est arrivé par là et ne se souvient que des galeries carrelées en vert et blanc et d’avoir émergé au milieu de ce carrefour de directions. Plusieurs boutiques bordent l’allée centrale. Bars, fleuristes, restaurations rapide, kebabs, chinois, indien, un magasin de gadgets, de serviettes de bains, les toilettes publiques, des cartes postales, des journaux, quelques mendiants ( très peu). Une foule continue va et vient, d’en bas (UBahn), d’en haut (SBahn), de côté (trams). Les gens pourraient surgir de terre qu’il ne s’étonnerait pas. Il fait la toupie mentale. Quand il était petit et quand l’ennuie le prenait, il tournait sur lui-même. Sa mère lui demandait d’arrêter de faire l’idiot, il répondait seulement : « je ne fais pas l’idiot, je fais la toupie. » Aujourd’hui, ce sont seulement ses idées et ses mots qui tournent. Tunnel, boyau, souterrain, flash, obscurité, tuyau, néons, fantasmes glacés, fantômes du passé qui fuient par les passages secrets entre les maisons du quartier juif. Ça c’était à Olomouc. Un club en sous-sol, un concert déjanté, le dernier de la tournée. Ils avaient dormi dans les caves qui servaient de lignes de fuite pendant la guerre, c’est ce qu’avait expliqué l’organisateur. Il n’avait jamais oublié cette impression de réseau souterrain comme des veines sous la ville. Les liens fixent l’image dans les veines haineuses. Une phrase remontée de cette cave ouverte sur le salut. Ce refrain lui revient maintenant. Il ne trouvera pas la sortie. Collision drive, Alan Vega, clandestinité. On remplace le cerveau par le bruit, une vie vide se remplit de décibels. Shoot ! C’est la fête for haine. Ses mains se plongent dans des corps passerelles. Ceux qui le frôlent, l’entraînent, le remuent, le secouent et finalement le déposent où il cherche à être. A l’air libre.

proposition n° 13

Une lignée de canards, flotte au gré des vaguelettes de la Spree, les bateaux ne semblent pas les effrayer. Peut-être qu’on s’habitue à tout. L’idée d’être ce volatile le fait sourire, comme les délires de Mishima sur la réincarnation. Et pourtant il l’avait lu jusqu’au dernier mot sans y croire. Contemplation, c’est ce qu’il avait retenu. Assis sur la pelouse pelée de « Mon Bijou », l’ancien château entièrement rasé, ne reste que le nom et un parc pour se balader. Il n’y a aucune ruine. Les grues sur l’autre rives s’activent, démolition, reconstruction. Le ciel même devient immuable dans cette fin d’après-midi, une chaleur moite, aucun nuage annonciateur. Se laisser aller et se taire. Le bruit de la rivière entre deux moteurs, des rires d’enfants qui jouent un peu plus loin derrière lui. Les parents sont allongés et surveillent d’un œil, le père se lève et renvoie le ballon jaune, le jeu reprend. Un rituel du vide. Il avait ressenti cette vacuité inquiète deux fois. La première, un rendez-vous manqué, il avait attendu longtemps sur le banc d’une gare, un inconnu rencontré sur le net. Il était partagé par l’envie de partir et cette curiosité de reconnaître ce qu’il ne connaissait pas. Finalement il était rentré chez lui et s’était saoulé. Il a apporté un livre avec lui, mais il ne l’ouvre pas « Adieu à Berlin » d’Isherwood. Ça fait une semaine qu’il le trimballe, une sorte de grigri. Un jour il le lira et ici. La deuxième, pour une remise de prix dans une petite ville du nord de la France, un hôtel vieillot comme il les aime, empli d’histoires, les patrons avait fermé pendant l’après-midi et il était le seul client. Il s’était déshabillé, avait pris une douche fraîche et avait fait une longue sieste. Les tentures rouges donnaient à la chambre un aspect irréel, une lumière grenat. Il avait failli être en retard. La chaleur diminue, il se met en marche. Un marchand de glaces et de bonbons est en train de fermer sa boutique ambulante. Aucune notion de l’heure, le temps s’est distordu, il a sombré. Il ramasse une canette laissé là et la met à la poubelle. Il devient l’espace d’une seconde, le gardien du parc et abandonne très vite son emploi auto proclamé. Il cherche des marronniers, il a des tilleuls le long d’une rivière d’une nostalgie sublime quand le soleil se repose derrière l’écluse. Il faudra bien qu’une péniche passe.

proposition n° 14

Une fois son agitation passée. Il retourne à l’intérieur de la gare de Friedrichstrasse. Il a comme ça des accès de claustrophobie, mais ça se calme très vite et il sera mieux pour attendre celui qu’il doit rencontrer. Il se met dans un bar de la galerie et commande une bière. Le garçon, un petit brun râblé, aux lunettes fumées et à l’allure joviale, le prend pour un espagnol et le sert en ponctuant de mots de cette langue. Il ne le dissuade pas et l’autre repart content. Près du fleuriste qui jouxte le bar, un homme jeune, la trentaine, mince, blond, des vêtements de marque qui dénotent au milieu de la foule, il semble dubitatif devant les bouquets, les plantes exposées, il n’arrête pas de triturer, une sorte de porte-clés. Finalement, il fait demi-tour et va à la boutique de gadgets juste en face. Un nouvel arrivage de trains et une foule compacte envahie de nouveau les couloirs. Au milieu, une vieille femme s’est arrêtée, elle aussi est élégante et ne semble pas perdue. Elle est immobile, elle sert son sac contre elle et regarde vers la sortie. Elle a le visage impassible. Un sourire se dessine peu à peu à peu, une joie sincère. Elle a aperçu celui ou ceux qu’elle attendait. C’était ceux en l’occurrence : une jeune femme, en tenue de sport sûrement sa fille et un garçon d’une dizaine d’années en habit de cérémonie. Il tient un étui à violon. La jeune femme embrasse la plus âgée avec chaleur, elles parlent. L’enfant est en retrait. Il regarde le flot des passants et à l’air légèrement effrayé. Il se rapproche de sa mère, toujours en conversation. Ce qui semble être la grand-mère se tourne vers lui et l’embrasse enfin. Elle sort de son sac, un sachet et le lui donne. Le garçon la remercie et le met dans la poche de son manteau. Ils s’en vont tous les trois vers la sortie, côté Friedrichstrasse. Il les voit monter dans le tram. Un serveur du restaurant vietnamien de la galerie vêtu de noir et blanc avec un chapeau à l’effigie du commerce, entre dans le bar et se met à parler avec le serveur. L’autre va à la caisse et change des billets contre de la monnaie. Ils se séparent en plaisantant. Entre deux arrivées, le silence se fait, un silence bref et puis ça repart. Il regarde sa montre. Il a toujours été en avance.

proposition n° 15

Il regarde encore sa montre. Il ne l’a pas entendue s’approcher. Elle était derrière lui et déjà à sa table sans rien demander. Il va lui dire qu’il attend quelqu’un mais elle l’intrigue. A peine assise, elle démarre : « J’ai su que tu étais français, au premier coup d’œil, au premier mot que tu as prononcé, et pas espagnol comme l’autre le croit, mais celui là croirait n’importe quoi, tu connais Médée, et Ulrike Meinhof ? J’en bave , j’en rêve de ces vies là, imagine, imagine une petite fille née à la fin de la guerre de parents fuyant ces sommets de morts, je suis née d’un rapprochement de peaux et de sexes aléatoires, ils sont partis chacun de leur côté, la tête basse en laissant là ce nourrisson, imagine ce bout d’humain les yeux mi-clos recueilli par une femme folle de ne pas avoir tout perdu- elle m’a appelée Claire- pour elle le soleil venait de se lever elle me l’a répété souvent, sans arrêt même jusqu’à l’overdose elle essayait de me retenir-elle chantait elle cousait-je me souviens encore de son chant de ses robes mes madeleines et j’en ai pas beaucoup quatorze ans âge fatal une première fois avec un voisin à peine plus âgé lui c’était celui qui ouvre les portes une sorte de clé qu’on perd très vite il y a eu les autres beaucoup d’autres dans des champs des voitures des parkings des chambres à demi fermées me faire triturer mordre caresser mais jamais aimer je n’aimais pas qu’on m’aime je n’aimais pas aimer un jour j’ai fait mon sac et je suis partie au petit matin comme une voleuse ou une condamnée à mort tu ne t’ai jamais posé la question des moments propices au départ à l’amour à la rencontre au repli ? moi oui ! j’ai voulu dérègler tout ça tu crois que je cherchais quelque chose de précis ? genre la gloire mes parents la reconnaissance des masses ? rien de tout ça je voulais simplement être ailleurs j’étouffais j’avais fait le tour des étreintes et des langues de pute je commençais à lasser ce n’est pas une vie d’être l’unique objet des cancans en me tirant je leur ai laissé la chance de leur ennui et de leur méchanceté au fond du sac j’ai trouvé bien planqué un pécule pour la fugue j’ai eu les larmes aux yeux et une dernière pensée je voulais du soleil de la mer du vent de l’insouciance j’ai tout eu sauf l’insouciance je n’étais pas née pour ça tu dois te demander ce que je suis devenue ? esclave, nourrice, putain ? presque tout ça à la fois, je suis devenue infirmière pas par vocation ou amour de l’humanité je suis devenue infirmière pour approcher ceux qui souffraient plus que moi ça me remettait en place ces frôlements de la mort ces incohérences déclarées je me sentais moins seule la haine n’est pas métaphysique elle est engendrée par le malheur intense et la peur du lendemain et maintenant je suis là à te contempler dans ce bar bidon je ne sais même pas ton nom je voulais seulement que tu écoutes j’attends la suite sans impatience on parle de rencontre mais c’est toujours de fuite dont il est question pour ne pas se rencontrer soi-même, l’insupportable de soi-même je m’égare mais je ne fais que ça m’égarer.

proposition n° 16

Quand elle se lève. Il la suit. Aimanté. Succession de trams et de métros, il se laisse emporté. Il redoute ce qu’elle va lui dire, elle a l’air d’une folle, une qui aurait été vomi par les combles, les souterrains, les sous-entendus. Des yeux aveugles qui s’éclairent brusquement, enjambées telluriques en errance. Des bribes de mots, des phrases sans liens : « Mauer, le son allemand est plus tranchant que mur, plus dur comme le béton ensanglanté de toutes les frontières » « Regarde Templehof un aéroport vide qui a servi aux grandes parades des nazis, tu vois toutes ces bornes, elles racontent ça, la face cachée de la mort de masse. » « La statue de Marx et de Engels, la révolution émasculée, elles servent de reposoir aux touristes, comme les pigeons qui chient partout, bien sûr il y a les rues Liebknecht et Luxemburg, des symboles vides. » Il ne dit rien. il s’échappe. « Une ville comme celle-là, c’est comme les miroirs menteurs, ou les tableaux du Caravage, les clairs obscurs qui te plongent dans la merde et la folie alors que tout semble calme et serein » Il ne peut réprimer un tremblement de ses lèvres, un balbutiement pour hurler peut-être. « Ton retour, c’est un long glissement vers l’oubli, je me suis perdue moi aussi avant de comprendre le décor et de voir sous les pavés, les rats qui cavalent dans tous les sens, les couloirs de métro qui sentent la pisse, une odeur vorace. » Il est en apnée, en mode survie des rêves sacrifiés et elle continue à gueuler comme une sirène démontée au bord d’un orgasme nucléaire. « Le côtoiement des marges, n’en font pas un chef d’œuvre, on pourrait danser des heures sur les cadavres oubliés, sur les mémoires absentes, sur les nuits de brouillard, sur les révoltes soudaines et brutales, sur cette obscurité des mots qui sont balancés parfois comme des rots aigres qu’on retient. » Il aimerait qu’elle ne soit plus là, la fondre dans l’acier et l’élevait au statut de conscience du monde et la foutre dans une niche au milieu de l’église de la Réconciliation, au moins elle fermerait sa gueule. Elle se fait plus douce. « Retourne où je t’ai trouvé, quelqu’un t’attend peut-être encore, je t’y conduis, je n’ai plus que ça à faire et n’oublie pas : les nuits d’errances sont des meurtres ! »

proposition n° 17

« Je change de mémoire » Il se répète ces paroles d’une chanson qu’il a entendu. Il est à la station Landsberg Allee, une station morne en plein vent. Pour passer de l’autre côté du pont où il habite, il emprunte le couloir sombre, avec des détritus ça et là et une forte odeur d’urine. Il n’y fait pas attention, hypnotisé par le changement de mémoire, parfois des fulgurances au milieu de paroles mièvres. Une ombre derrière lui, fugace, il se retourne à peine, a dû rêver, personne en vue. Presqu’arrivé, il trouve la poche de son sac ouverte, et le portefeuille envolé. L’ombre était bien là. Instant de stupeur, puis de colère, il se sent trahi par la ville elle-même. Une fois dans son studio, il se dit à l’abri. Il a brusquement peur, une hostilité noire. Il retourne son sac, mais rien. Tout a disparu. Il fait la liste : carte d’identité, carte bleue, permis de conduire, carte vitale, carte de mutuelle, carte de transport, des cartes encore des cartes, il contemple pour la première fois, son identité éclatée. Il sent dépossédé et piégé, coincé ici. Ici il n’existe pas. Un bref instant il hait profondément ce lieu, des envies de meurtre aussi. Il fait toutes les oppositions possibles et se couche sans un regard sur la cour de l’immeuble. Il a changé de mémoire.

Un soleil pâle. Il est parti tôt. Il se renseigne sur le poste de police le plus proche pour porter plainte, c’est vraiment ça, porter sa plainte comme un fardeau. Il perd le peu d’allemand qu’il sait. C’est seulement sa langue maternelle qui rejaillit. L’hostilité est toujours là. Il se trompe plusieurs fois de rue. Il fini par y arriver. Un Polizei en grand, fallait être aveugle pour le rater. Il sonne pour qu’on lui ouvre. Il a envie de crier asile ! Mais il doit s’expliquer laborieusement, on finit par lui ouvrir et on lui demande d’attendre, le temps de trouver un interprète. Les locaux sont propres, tout à l’air calme, des hommes et des femmes en uniformes vont et viennent, toujours en le saluant. Une jeune femme s’approche de lui, se présente, elle parle français. Elle le rassure comme elle peut. Elle l’emmène dans un bureau, tout aussi rangé que le commissariat, un de ses collègue est là. C’est lui qui prend les plaintes pour vol, pour sa part elle s’occupe des cambriolages, mais elle restera là pour traduire et lui expliquer la suite. Tous les formulaires étant remplis, elle lui indique la direction de l’ambassade de France et comment y aller. Il la remercie et sort tout étonné d’avoir remercié des flics. Cette ville est étrange jusqu’à la moelle. Son hostilité retombe. Il regarde encore méchamment les trottoirs et serre son sac contre lui, même s’il ne reste dedans que la plainte et son carnet de notes qu’il prenait à chaque découverte, à chaque sortie.

Porte de Brandebourg. Flots de touristes. Il a envie de les mettre au courant que ce n’est qu’une façade et que cette ville peut mentir, trahir et poignarder. Il se contente de se diriger piteusement vers l’entrée de l’ambassade, gardée comme Fort Knox ou ce qu’il imagine. Entre temps, il a fait des photos à la Gare Centrale, un mélange de tristesse et de colère, des photos ternes. Il espère qu’elles seront « adéquates ». Fouille, palpations, le sac en garde à vue. Il n’a que sa plainte et ses photos. On le reçoit. On écoute. On lui demande d’attendre. On lui dit qu’il n’est pas le seul et qu’il faut se méfier des pickpockets. Il a envie de leur dire : trop tard ! Mais l’humour même celui du désespoir n’a pas court dans le bureau des pleurs. Il trouve le temps long. Lit un magazine sur les initiatives culturelles communes. Il s’ennuie. Mais l’ennuie répare. Il est reçu par un homme jeune, discret, efficace, qui lui fait son laissez- passer avec sa photo (finalement, elle était bonne). Une fois dans la rue, il entend la respiration de la ville, un souffle profond, enfoui, vieille bête asthmatique, une terre mouvante, asservie, masquée de bitume. Une matrice folle. Il lui sourit et plonge dans le métro. « Just a million dreams », c’est Alan Vega qui a raison.

proposition n° 18

Les nuits d’errance sont des meurtres. Les nocturnes aux sourires carnassiers plongent en hurlant. Spirales décomposées, les squelettes se voient. Nuit : assombrissement, obscurité, ténèbres, opacité, musique « We are not men, we are Devo », respiration, calme, petite mort, caresses, solitudes, sueurs, silences, angoisses, anonymats, chats gris. Il se sent floué, trahi. Une voix. « T’as une clope ? » « Je ne fume plus. » « Connard » Il regarde s’éloigner cet homme de la nuit. Insulté. Il le voit étendu, les bras en croix, baignant dans son sang, la gueule défoncée. Tu m’insultes, je te tue. Les nuits d’errance sont des meurtres. Errances : dérives, flâneries, déambulations, vagabondages, rencontres, plaisirs, découvertes, puissance liberté, voyages, retours, fuites, fugues, drague. Il passe devant un bar aux rideaux fermés. Il entend de la musique, des rires gras, des rires vulgaires. C’est la fête du slip sur comptoir poisseux. Serial Killer de ses fantasmes, il démembre tous les clients, un à un, en fait un tapis de déchets et danse et danse à perdre le souffle. Les nuits d’errances sont des meurtres. Meurtres : assassinats, crimes, exécutions, suppressions, exterminations, génocides, violences, peurs, désespoirs, deuils, suicides. Il rase les murs, il a peur de ses pensées. Il n’écoute que ses pas sur les trottoirs luisants de crasse. Il se dit qu’il appartient à l’asphalte, aux feux clignotants, aux odeurs d’essence, aux remugles d’égouts. Des images de chaînes alimentaires robotisées. Des gestes pour se dire des gestes, des mots pour se dire des mots. Des lèvres qui remuent derrière des mains aux veines saillantes. Des tables aux nappes propres à carreaux rouges et blancs, des couples anonymes aux visages arrachés sous des masques blancs neutres, derrière des vitres embuées. D’autres convois lui reviennent, ceux en partance de Drancy, des wagons à bestiaux, des corps enchevêtrés, humiliés. La solution finale. Les nuits d’errance sont des meurtres. La terrasse sournoise et les clés sur la porte. L’histoire se rejoue quand on ne l’attend pas. Murmures de désastres sur écrans plats LG. Les anneaux de rêves se glissent dans la réalité. Les puits d’oublis, transpirent. Les systèmes meurent aussi. Un avion blanc et rouge traverse son corps. Les nuits d’errances sont des meurtres.
Les Cramps à fond — TV Set
Il ira traîner une autre fois — Rock on the Moon
Les rats peuvent attendre — I was a Teenage Werewolf –-
Les lumières de Berlin -– Fever
Qui est-il ? –- Mystery Plane.

proposition n° 19

« Passer, marcher, violence, ne plus rien dire ne plus rien voir » C’était par ce morceau qu’ils avaient commencé, il s’en souvient. C’était à Wroclaw ville sinistrée, au sourire gris. Des pans de murs encore en ruine. Des immeubles de la Karl Marx Allee transposés en plus pauvres, une mauvaise photocopie, inachevée. Avec la Maison du Peuple qui trônait au milieu et ce concert âpre, ténébreux. Il manquait la quiétude d’un fleuve. Une terre noire désespérée. Le fleuve était venu plus tard, au bord du Danube. Vienne était en soleil ce jour-là. « Le vent descend la surface du fleuve » un fragment impeccable. Le cimetière des suicidés, près des berges, hors des lieux consacrés. Les oiseaux russes, sortes de corbeaux mal fagotés, gris et noirs aux becs épais, semblaient garder cet endroit de réprouvés, hors du baroque clinquant des palais de Sissi. Il était parti laissant derrière lui, l’ordre de cette cité, de cette ville policée ; besoin de désordre. Il a les racines itinérantes. Il pense à des grands arbres qui s’arrachent de terre et se meuvent en silence et fracas. Il avait vu ça dans « Le seigneur des anneaux », il ne sait plus quel épisode, mais ça l’avait impressionné. La tour de la télé au milieu d’Alexanderplatz, la tour du Mordor avec son œil unique qui balaie les plaines désolées et stériles des Orques. Il se dit que chaque ville a sa tour du Mordor. Y échapper c’est se glisser dans les anneaux de rêves. Dans les ciels gris, les fantômes s’agitent en voile de gel, toujours. Il y a du danger à être sans lumière, une nostalgie mélancolique le long des canaux qui s’échinent à divaguer sur les terres plates. Ce qui trompe dans les retours, c’est qu’on croit être au même endroit alors que tout a bougé. Il reconnaît à peine la Ville. Un décor de cinéma. Travelling avant, travelling arrière, ce qui se trame derrière les fenêtres sans volets, les cliquetis des trams, les bruits sourds des métros, les ronflements des voitures, les claquements secs des feux et leurs voix métalliques pour les aveugles. C’était pour le « hanami » la fête des fleurs, dans le parc d’Ueno à Tokyo. Un temps de printemps. De grands morceaux de ciel bleu, un soleil qui commence à réchauffer, quelques nuages floconneux pour rappeler l’hiver, une brise légère, des milliers de fleurs écloses, des arches de rose, des parterres de mauve, des murs de jaune. Enivrant. Son obsession du Japon. Il dit à haute voix la phrase de Lou Reed « L’avenir est tellement éclatant que je mets mes lunettes noires. » Il les met en hommage. « Passer, marcher, violence, ne plus rien dire, ne plus rien voir, caresses d’un instant, automatique, automatique ». La matrice sacrificielle est au rendez-vous : « Hier je t’aimerai dans un bar de Hambourg, de Berlin, de New York, ce n’est que de l’amour jetable ! »

proposition n° 20

Das Klub. Sous-sol. Scène vide. La nuit a digéré les derniers spectateurs. Claquements répétitifs d’un soupirail mal fermé. Rhythmique minimaliste. « Port de l’angoisse, je bois tes mots, pas tes lèvres ». Les derniers mots flottent encore. Le sol se souvient du martèlement des pieds, des jets de bière, éjaculations spectaculaires. Sur son socle, la Strato frémit encore sous la tête de démon réjouit en fond de scène. Un frôlement de cymbales. Vibrations d’un lieu désert. Les amplis Marshall éteints, crépitent légèrement, cigales métalliques qui se taisent peu à peu. « Shangaï express, putain du désespoir, j’ai bu tes silences noirs dans les bras d’un marin de passage pour un soir. » Le stroboscope tourne à vide, éclairs de Marlène, ombres de Dietrich. Le plafonnier n’éclaire plus, il garde l’étreinte de l’obscurité, l’anonymat des corps. « Nous boirons des cocktails compliqués, amour de danse. » Le passage noir, le passage secret. Un mur gris palpite, l’autre tendu de noir lui répond, le troisième aussi gris que le premier tremble légèrement, le quatrième sombre dans son renfoncement attend et observe, les craquements du bois de la scène l’inquiètent, sans raison mais ce dernier mur a toujours été inquiet, une sorte de rempart gonflé d’importance, il a du mal à se laisser aller. Il fait rire les miroirs de l’entrée près de la caisse. Ceux là n’ont pas le droit d’entrer, alors ils se regardent, ils supputent et se troublent. Ils sont une dernière frontière pour se remettre en ordre avant ou après. Un sas. Derrière eux, il n’y a rien. Seulement l’image et le reflet. Un robinet mal fermé dans les toilettes, goutte de plus en plus vite, un tempo rapide, impossible à suivre ou seulement des machines. La grosse porte en fer avec le même démon tagué, donne sur la rue, une rue tordue et mal agencée. Une nuit glaciale aux reflets mauves du néon qui clignote dans le vide. Retour dans la salle. Il doit être 4 ou 5 heures du matin. Le vasistas claque toujours toute les minutes, horloge mécanique sans heures, un automatisme de chose. Une faible odeur de sueur flotte encore et du côté du bar celle du tabac froid. La mémoire des murs a disparu. Amnésie obligatoire pour le prochain concert. Faire le pari du Styx. « Suicide dancing, suicide dancing, c’est une histoire de court-circuit, une simple histoire de court-circuit. »

proposition n° 21

La pièce est blanche. Table de travail : Ordinateur noir. Cahier rouge, Clairefontaine écrit en blanc. Souris noire. Etui à lunettes ouvert. Vert et blanc. Porte crayon silhouette. Trois crayons, jaune, vert, orange. Lampe de bureau noire, arrondie. Bouton d’allumage légèrement sorti. Porte stylo bleu avec Stabilo rose et deux stylos bleus. Tapis de souris anglais. Deux enceintes grises, un téléphone fixe noir. Un chargeur de téléphone, noir et blanc. Des patchs de sevrage non utilisés mais en vue. Télécommande de la chaîne. Dictionnaire des synonymes Larousse, usé. Imprimante éteinte. Un livre « Les saisons de l’après » et un recueil de poèmes « le dernier lac ». Des feuilles volantes avec des notes disparates. Cinq tiroirs, quatre petits et un grand, poignées en fer forgé. Mure d’en face : Reproduction de Bernard Buffet. Une affiche de théâtre. Samedi 18 juin Théâtre du Carré rond. Aquarelle de moulin au milieu de vignes ; Dessin érotique d’homme. Aquarelle d’homme flou. Aquarelle d’après Dali. Première bibliothèque, première étagère : Statuettes chinoises, père et fils, derrière cactus nain, vitrail bleu et jaune. Objet indéterminé. Boîtes à sous vides. Objet psychédélique à chaleur manuelle. Bouteille d’essence spéciale pour briquets. Livres divers, surtout science-fiction, la trilogie de Mars, le Seigneur des anneaux, Dracula, Frankenstein. Deuxième étagère : Appareil photo dans son étui rouge, carte d’anniversaire noire écrite en doré, petite aquarelle d’oiseau, dictionnaires d’allemand, coffret de films Fellini. Livres divers, Léo Malet, Virginie Despentes, Ray Bradbury, Murakami Ryû. Troisième étagère : livres : Izzo, Amistead Maupin, Augustin Gomez Arcos, Sartre, Haruki Murakami, Livres d’art, Tom of Finland, Individualisme et surréalisme. Quatrième étagère : Livres, Dictionnaires historiques de la langue française, les Bescherelle, Tahar Ben Jelloun. Un petit ventilateur vintage en bakélite sur un plateau miroir. Au sol : boîte à photos carrée et noire, boîte à documents bleu marine légèrement abîmée. Un vase rond bleu pâle avec des dessins grecs. Premier petit mur près fenêtre : Aquarelle de roses, aquarelle d’enfant vietnamien, encadrée en bleu, lisière dorée. Deuxième petit mur près fenêtre : deux dessins de visages de punks. Deuxième bibliothèque : Première étagère : lampe Berger grise, une poupée russe, une sculpture en plâtre inachevée, homme qui crie. Livres : Pier Paolo Pasolini, Bernard Noël, Guillevic, Baudelaire, Rimbaud, Mishima, Edgard Poe, la poésie japonaise. Deuxième étagère. Livres : Pierre Jean Jouve, Henri Michaux, Pierre Assouline, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Thomas Bernhard. Troisième étagère : Michel Foucault, Spinoza, Wilhelm Reich, Sigmund Freud, Friedrich Nietzsche. Au sol : disque vinyles, Cure, Magma, Janis Joplin, B.52, Alain Bashung, Edith Nylon, Modern Guy. Meuble de chaîne, sur le plateau : Sculpture d’une femme dévorée par un crocodile, coffret de Maria Callas sur le bord, disque de Gloria Gaynor sur la platine, deux DVD, Aurevoir Là-haut, et Un balcon sur la mer, deux enceintes beiges et grises, pochette de Faith des Cure contre l’enceinte de gauche, sculpture africaine longiligne. Dessous : Ampli compact Sony, CD de Bowie, d’opéras, de Léonard Cohen, Hubert Félix Thiefaine. Au sol deux CD : Alan Vega : Station, Feu Chatterton : l’Oiseleur. Sur le mur : un patchwork mural d’inspiration japonaise, le porte tissu ressemble à un sabre. Troisième bibliothèque : Au sommet : Une sculpture en plâtre, femme avec enfant, un herbier, une boîte en fer, bleue à pois blancs. Première étagère : Photos de mon compagnon décédé, photo de mon compagnon vivant. Livres : Dostoïevski, Philippe Roth, Yukio Mishima. Deuxième étagère : statuette vintage jeune fille américaine, photo perso sur scène, photo de mon fils aîné à la campagne, photo de mon fils cadet dans une rue de Paris. Livres : Henri Miller, Jack Kerouac, William Burroughs. Troisième étagère : Statuette en bois d’une divinité assyrienne, une reproduction du Caravage, photo de nuit de Vienne. Livres : Henning Mankell, Indridason, Chester Himes, Fred Vargas, Joseph Hansen. Quatrième étagère : Une médaille indéterminée. Livres : Yves Navarre, Laurent Gaudé, Gilles Barbedette, Philippe Djian. Au sol : vinyles, Clash, DAF, Sex Pistols, Nina Hagen, Ingrid Caven, Litfiba, Lords of the New Church, Iggy Pop, Velvet Underground, Lou Reed, David Bowie. Parquet : table basse indienne sur tapis persan, sur le plateau, un bouddha beige devant un écritoire chinois. Plafond blanc, une fausse mouche collée, un lustre fanal. Sous la fenêtre, un futon enroulé dans un tissu tahitien rouge et vert. Extérieur : Jardins, immeuble à droite, immeuble en face, lauriers roses, pins, plus loin, la montagne du Garlaban et la chaîne de l’Etoile.

proposition n° 22

Maison en contre bas, salle à manger, deux chambres, une salle d’eau, un WC. Cuisine au fond à droite. Fenêtres sur le jardin (2). Evier blanc double. Plan de travail attenant. Crochets avec deux torchons à carreaux jaunes et blancs. Gazinière blanche à trois feux et un four. Sous l’évier, produits de vaisselle et d’entretien. Un seau, des chiffons, bleus et jaunes (pour la poussière). Au-dessus de l’évier, un carrelage jaune vif et bleu marine. Un petit chauffe-eau blanc, flamme du gaz vacillante. A droite de l’évier. Placard vitrée. Vaisselle quotidienne. Assiettes blanches et jaunes, verres ronds, transparents. Couverts dans un porte couvert en plastique vert pâle. Niche avec frigidaire bombé blanc, la marque est en chrome. Mur d’en face, casseroles alignées en dégradé. Petit meuble peint en jaune. Dans le meuble : couscoussier, marmites, poêles, trois, une grande et une plus petite, une à crêpes. Plus loin un cellier. Dans des barquettes, oignons, ail, pommes de terre. Sur une étagère, poivre, sel, épices dans des boites en fer bleues et blanches, riz, pâtes, couscous. Du cellier, vue sur cour et sur le puits. La cour est carrelée en vert et blanc. Au milieu de la cuisine, une table en formica vert pâle et quatre chaises de la même couleur et de la même matière. Derrière les deux fenêtres, un grand citronnier, deux bananiers, un figuier et un abri pour la chèvre. Balais près du rebord. La pièce est peinte en blanc, côté évier et en jaune côté cellier. Sur la porte est accroché un panier à commission en paille souple. Aucune gravure, seulement le calendrier des PTT avec des photos de chats sur le frigo. Cuisine assez sombre mais fraîche l’été. Au plafond blanc, un néon sur la longueur. Il clignote avant de s’allumer. Des tue-mouches pendent. Avant le repas, sur la table, une nappe jaune avec des olives dessinées et des cahiers d’écoliers et des livres de leçons.

proposition n° 23

Schönefeld. Soleil éclatant à l’approche de la ville. Des lacs, bleus, des forêts vertes et grasses, tapis de couleurs, maisons cubes, souvenirs du blanc de la neige, uniformité des teintes. Aéroport, bunker, toujours gris, couloirs de sortie, même teinte. Hall, boutiques, clinquant. Nouveaux couloirs, carrelés, et déserts, machines à tickets rouges et grises. Affiches de voyages exotiques, colorées. Train jaune, gris et vert à l’intérieur.
Postdamerplatz. Trois bouts de murs, graffés, plaques commémoratives, histoire du mur et de la division. Immeuble futuriste acier et verre. Reflet de soleil couchant, rougeoiement, musée du cinéma, façade de vieilles bobines, presque le son. Monuments du souvenirs, monument pour ne pas oublier la Shoah, terrain de cubes noirs, solennité et curiosité de se perdre entre ces mausolées de la mémoire.
Grande porte en fer, taguée, un tigre noir et blanc, dévore un énorme rat. Allégorie. Couloir et arrivée sur les bords de la Spree. Village autogéré. Arbres, grandes tables de bois à l’ombre, parc à sable pour enfants, musique, bars en bois, grandes chopes de bières fraîches, aucun immeuble, en face ou à côté, espace libre. Toilettes rustiques, abreuvoirs en zinc en guise d’urinoirs, recyclage de la pisse, rien ne se perd.
Insel Museum, l’île aux musées, vieux, jeunes, des statues de bronzes sous colonnades, quatre bâtiments néo classiques aux formes lourdes et imposantes, le dernier est en rénovation, des filets autour et deux grues rouges. Musée archéologique, buste de Nefertiti, implacable de beauté, une mort si ancienne que le souvenir s’est perdu, couleurs pastel, émouvantes. Alte national galerie, les ciels de Manet, les scènes de Renoir, l’homme qui danse de Rodin, épure des lignes, silence du cri, corps parfait.
Le Bar, c’est son nom. De nuit. Intérieur cosy, ambiance feutrée et pourtant, musique puissante, Bauhaus, Bowie, omniprésent, le Velvet en embuscade et Motorhead. Décalage du décor de velours jaune pâle, aux petites lampes de bordel, et ces ambiances survoltées. Un lieu dégagé, aucun immeuble en face, un parc avec des jeux d’enfants et un kiosque à musique.

proposition n° 24

Trois bouts de mur, graffés. Postdamerplatz, c’est là que se fait l’histoire. Elle est toujours passée par là. Immense clameur des murs qui tombent, des passages qui se fraient enfin, une joie violente, une réconciliation passionnée, même les vopos ont baissé leurs armes. Il ne peut qu’imaginer ce sentiment collectif, lui qui a toujours fui les mouvements de foules et pourtant, il n’a fait que les accompagner et les souhaiter. La clameur s’est tue. Le témoignage de ces bouts de mur. Mémoire d’avant la chute, une ville en ruine, éventrée, le tigre et le rat peint, bombardements incessants, les nazis écrasés et les berlinois avec. On ne se remet pas tout à fait, de ce prix du sang et de la barbarie. Elle se reflète encore, parfois le soir, quand le soleil rougeoie sur la tour vitrée Sony et donne au passage, des teintes écarlates. Avant la tour, il y avait les ruines, avant les ruines, des maisons basses, ouvrières, des hommes, des femmes, des enfants, des soucis quotidiens, la peur aussi qui s’était installée, du voisin qui dénonce, de celui qui se tait, la peur de n’être pas conforme, la peur de se savoir juif, un jour. La mémoire fait des mausolées, pour ne pas oublier, c’est à deux pas de de la gare futuriste où se croisent les métros et les trains, où les jeunes cadres dynamiques, se lèvent et se pressent vers un avenir radieux entre les immeubles rutilants et brillants. Le souvenir sera pour un autre jour. Postdamerplatz, un carrefour d’illusions, celles de la grande révolte de 1919, il ne reste que les noms des rues, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, ce peuple avait envahi la place pour crier avec ceux de 1989, ou l’inverse, la chaîne humaine et pas une chaîne de maquereau. Le silence du temps présent. Des bus jaunes électriques, passent sans bruit, un ballet de grosses lucioles métalliques, des passants qui se voient sans se croiser, pas d’arbres sous lesquels se mettre, pas de bancs pour se reposer, pas d’arrangeur de rêve, ni de mangeur d’espace. La place est vide de sens et il pourrait tournoyer sans fin les bras en balancier, pour faire la toupie qu’il se perdrait encore. La nuit tombe, la tour s’éclaire et s’irise, les réverbères têtes de chats, s’allument en même temps. Les mots désertés restent sur le seuil.

proposition n° 25

Que fait-on sur cette corde raide tantôt sommets tantôt ravins un pied devant l’autre à se saouler d’asphalte gris et noire entre ces murs d’ennui. A quoi rêvent les vaches quand l’aube se lève se demandent les voyageurs endormis de la ligne S7 qui dessert l’aéroport low cost celui de l’ex RDA les usines entrepôts prairies se succèdent dans le flou du voyage quotidien on aurait pu parler de renard ou d’avoir des matins d’ours gris les matins où rien n’est droit où tout titube où l’appartement ressemble à une cage une cellule sans entrée ni sortie le transport des sens RER ou Orient express les idées ne sont qu’une et les lieux communs même partagés sont uniques. Que dit le vent qui passe celui du printemps entre les tilleuls d’Unter Linden un secret des mots sans conséquences murmurés à l’infini un adieu définitif un dernier hoquet de plaisir il vire il volte se cale dans un recoin factice il hésite il résiste sur les passants il s’accroche des passants qui tentent de le semer au carrefour des rues vides, il repart et emmène avec lui les arômes de la nuit les regrets du matin. Qu’en est -t-il des ombres de mémoire le feu et le sang on en revient toujours là la pluie glaciale l’inutilité de la peur paquet trimballé fouillé humilié menotté corps vulnérable visage effacé une lucarne de ciel gris inconnu le regard aussi vide qu’une écaille de pétale tombée là par hasard les oublis les hasards des rencontres les entrelacs commerciaux les errances nocturnes au bord des quais de la Spree près de l’eau noire seulement de plaisir sous un ciel incertain et repartir sans rien que le regret de n’avoir entendu que des voix qui chuchotent alors qu’une clameur s’élevait au loin si loin trop loin de la frontière de la méfiance des autres c’est pour ton bien je veille sur toi des larmes vulgaire sur une lippe tombante rien compris à l’histoire.



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1ère mise en ligne 18 juin 2018 et dernière modification le 20 juillet 2018.
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