Philippe Liotard | Pour arriver là

« construire une ville avec des mots », les contributions

Travaille actuellement à l’Université Lyon1. S’intéresse aux corps en chantier, qu’on fabrique aussi avec des mots. Un de ses sites : L’inqualifiable.
proposition n° 1

Pour arriver là, il a fallu qu’il se guide au GPS. Ni le nom des rues, ni leur orientation, ni les immeubles, ni les boutiques, ni le ciel, ni rien ne lui permet de s’orienter. Il suit l’itinéraire indiqué sur le smartphone, dans le sens de la flèche. Il est venu à pied. Il voulait sentir la ville avant de voir. Il prend l’itinéraire « 4 minutes plus long », puis « 1 minute plus long », puis « 2 minutes plus long ». Il marche. Il a le temps. Il prend chaque itinéraire « plus long ». Il ne ralentit pas. Il marche vite sans être pressé. Il y va le moins directement possible. Il arrive dans la rue, à cinq minutes encore de sa destination finale, sur sa droite. Il prend à gauche, « calcul du nouvel itinéraire », vers l’est, s’éloigne, dos au soleil, marche une dizaine de minutes coupe le GPS. Il a le plan en tête. Il arrive à la plus longue rue qui traverse la ville en diagonale, sud-ouest/nord-est. Elle ne lui dit rien, si ce n’est le nom. Rien ne lui dit rien, ni les façades, ni les trottoirs, ni les voitures. Il prend la diagonale, direction sud-ouest. Les moteurs, les klaxons, les odeurs d’échappement, rien ne lui rappelle rien. Il sent la ville, son énergie, sa densité, mais rien ne remonte, aucune image. Il sent en lui qu’il n’est pas loin. Tout à l’heure, le lieu le repoussait, maintenant il l’attire. Il a une boule dans les tripes, une impatience, il accélère, son pas est celui d’un homme pressé, presque en retard. Du boulevard, il remonte, vite. Il prend à droite, puis à gauche, revient dans la rue et cette fois-ci file vers l’immeuble, côté impair. S’il accélère encore, il va courir. Il transpire, retire sa casquette, s’essuie le front à pleine paume. Son ventre se crispe, comme s’il finissait un huit cents mètres.

Il y est. Il est arrivé, là, devant l’immeuble qu’il ne reconnaît pas. Il reste un moment sur le trottoir puis traverse pour le voir depuis en face. Il compte les étages. Ce devait être au quatrième. Il revient à l’immeuble, s’approche de la porte d’entrée, appuie son front sur la vitre, les mains de part et d’autre pour voir le hall. La vitre est fraîche. Il reste un moment le front posé, il souffle.

À l’intérieur, l’ascenseur s’ouvre, une vieille femme s’approche, ouvre la porte, il la lui tient, s’efface. Elle le regarde, le remercie, il entre, se dirige vers les boîtes à lettres. Il ne connait aucun nom, plus aucun. Il reste un moment dans le hall, sans émotion, ni nostalgie, ni tristesse, ni joie du retour. Il s’approche de l’ascenseur, ouvre la porte. C’est un tout petit ascenseur où l’on rentre à peine à trois.

C’est la seule image qui lui revient. Cet ascenseur immense où il arrivait à peine à toucher les premiers boutons en se hissant sur la pointe des pieds.

proposition n° 2

Deux images se superposent. Depuis la gare, la ville est noire. De petits immeubles de deux étages dont on ne sait s’ils sont faits de briques ou de pierres tellement ils sont encrassés de la poussière des mines. La route de terre est traversée par des garagnas aux poches trouées à force de chaparder des grêles de charbon. Sur la gauche, un attelage à l’arrêt. La carne qui le tire souffle, la tête pendante, attendant de repartir, la carriole pleine de houille. Derrière elle, au cani, les hommes boivent un canon puis un autre et un autre encore, éclairés par le soleil qui va bientôt plonger derrière le puits Couriot. Les fumées d’usine se voient à droite de l’image. Le vent les pousse depuis le sud. Elles tracent des diagonales ascendantes vers la gauche. Juste devant la gare, dans l’axe, une rue part, étroite, salle, comme tout ce qu’il y a alentour. Des canis occupent le bas des immeubles, une épicerie, un marchand de vin. A cette heure, la rue est animée. Elle part plein ouest et le soleil au point de se coucher y jette ses dernières et rasantes lumières sans parvenir à éclairer le gris si sombre déposé partout par la mine et les usines. La seconde image n’est pas celle qu’on a sous les yeux. Elle s’y superpose. Elle vient de bien avant, de l’enfance, d’un livre d’histoire, de morale et d’images, dont on se souvient de la légende par coeur parce qu’il fallait l’apprendre et la réciter tous ensemble, devant le maître et sa blouse noire comme la ville. « VUE DE SAINT-ETIENNE. - C’est après Lyon, la plus grande ville du Lyonnais. Autrefois sous-préfecture, elle est devenue le chef-lieu du département de la Loire. C’est aux environs de cette ville que le premier des chemins de fer français a été construit par l’ingénieur Séguin. Aujourd’hui Saint-Etienne a trois lignes de chemins de fer pour desservir son industrie, et compte 120 800 habitants. » L’image est une image qui aurait pu être dessinée à peu près depuis ici, depuis la gare, mais de plus haut, du haut du puits Couriot peut-être. Palimpseste de l’enfance, l’image des cheminées d’usine et de leurs fumées, inclinées elles aussi de la droite vers la gauche, imprime la mémoire d’une ville alors inconnue à la vision présente de la ville ou l’on revient.

proposition n° 3

Depuis devant la gare, on tourne d’un quart de tour à droite pour faire face aux usines et à leurs cheminées qui balisent la ville à perte de vue, selon une diagonale qui plongent, Sud-ouest, vers la vallée de l’Ondaine et au-delà la Haute-Loire. Encore un quart de tour et l’on fait face à la gare. Derrière elle, le puits Couriot est en travaux. Il ne domine pas encore le quartier. Il attire les trains, les mineurs, leurs familles, les ouvriers et tout le petit peuple des journaliers. On creuse pour descendre à plus de 700 mètres, la mine sera moderne. Les deux chevalements de bois se font face. Les cages métalliques semblent les transpercer par où monte le minerai, descendent et remontent les mineurs. Deux cheminées, l’une fine légèrement décalée sur la droite, l’autre plus massive, encore un peu plus à droite, juste derrière la gare. Les lignes se croisent, verticales, horizontales. Cheminées et chevalement en arrière pointent vers le ciel. En avant, la gare trace une horizontale qui va d’une terre à l’autre. L’ensemble donnerait une toile de Georgia O’Keeffe, si elle avait vu la ville et si elle avait alors remplacé l’East River vue du Shelton Hotel par les rails de Saint-E vus depuis devant la gare du Clapiers, la gare toute en bois au milieu de laquelle passent les rails principaux qui remontent de la Béraudière, transportent le charbon, partent au Nord vers Carnot, avant de revenir vers l’Est à Châteaucreux et d’obliquer nord-ouest vers Lyon par la vallée du Gier. Devant le bâtiment long et bas attendent des charrettes et des chevaux. Entre la gare et la mine, les rails sont nombreux qu’on traverse après avoir jeté un oeil à droite puis à gauche. Ils semblent venir de partout pour alimenter la voie principale. Pas de quai, pas encore. De la terre, noire. Pour monter dans le train à quai dont la locomotive embrunit à l’unisson des usines, il faut saisir la barre de fer verticale, lever le pied jusqu’à avoir la cuisse à l’horizontale pour atteindre la marche, pousser dans le pied en tirant dans l’épaule pour hisser son corps dans le wagon. Le train n’est pas un transport de loisir. Les loisirs n’existent pas. Pas ici. Pas encore. Les bâtiments de bois de la gare sont encadrés par des wagonnets, des centaines de wagonnets en attente de la houille, à droite et à gauche, derrière aussi, sur le terrain des Houillères. Le train à l’arrêt est un train court. Un wagon pour quelques voyageurs suivi de quatre bennes. Les femmes qui traversent devant la locomotive à l’arrêt sont des ouvrières à la robe longue, poussiéreuse, au regard fatigué et espiègle. En arrière du bâtiment ou se reposent les cheminots, deux monticules, l’un de métal qui empile des rails avec devant des tas distincts de crampons, de pinces, de clous et de tire-fonds rouillés, l’autre est de bois, fait de traverses de chêne entassées en attente. On ne le voit pas mais c’est là, un peu à gauche, en arrière-plan de la locomotive, juste devant le baraquement, là où précisément il n’y a rien, c’est là qu’il y a moins de cinquante ans un éboulement a emporté sous-terre une autre locomotive, juste là où passe un cheval.

proposition n° 4

De l’arrière du tram, on voit le centre de sa vie, de sa ville, s’éloigner. Quand on vit dans un rayon de cent mètres entre Hôtel de ville et Préfecture tout déplacement mène à la périphérie. La grand-rue coupe la ville en deux selon l’axe nord-sud. En quittant l’Hôtel de Ville, on est déjà éloigné de la place Marengo. Quand on a la chance d’accéder tout au fond, contre la vitre arrière, dans le recoin, on peut voir véritablement la ville s’éloigner et se transformer arrêt après arrêt en espace inconnu. En attendant, on fend la foule qui traverse la rue derrière le tram, qui s’agite sur la place de l’Hôtel de Ville, qui se presse sur les trottoirs saturés entre Hôtel de Ville et place du Peuple où la rue se resserre malgré les boutiques. Arrivé au Peuple le wattman agite sa cloche pour écarter les badauds. Pendant l’arrêt, on peut voir en arrière, à gauche les dernières maisons à colombage. La place du Peuple vit encore mais bien moins qu’elle a vécu. Quand on la quitte, les piétons se font plus rares, les boutiques moins luxueuses et moins attractives. En allant sur Badouillière le tram passe devant le cinéma d’art et d’essai, le Mélies. Pas besoin de savoir grand-chose du cinéma pour s’apercevoir que ce n’est pas un cinéma comme les autres. Aujourd’hui, un vieux film, J’irai cracher sur vos tombes. Le tram à l’arrêt permet de voir l’affiche, d’être interpellé par le titre. A l’arrière du tram, une Fuego, bleu métallique, voiture du futur qui le suit sans le doubler, la voie unique du tram étant aussi celle des voitures. Après Badouillière, au moment où il prend un peu de vitesse, toujours sur la gauche, passe l’armurerie. Sa devanture défile et ravive l’émotion ressentie lorsqu’on passe devant à pied et qu’on peut s’arrêter longtemps pour y observer avec une concentration rare les couteaux, les poings américains, les nunchakus et les armes à feu. L’émotion de l’armurerie se ressent depuis le tram alors qu’elle s’éloigne et qu’il nous attire encore plus au sud, encore plus en dehors… Il faut aller au terminus, à Bellevue. Nouvelle place où se tient un marché le dimanche. Là, elle n’est qu’un parking au bout duquel la Société des Transports de l’Agglomération de Saint-Etienne où l’on va faire sa carte de transport et payer ses amendes. L’éloignement se poursuit par le trolleybus cette fois. Nouvel engin électrique raccordé par deux longues perches aux caténaires. Le trolleybus sort de la ville mais on reste en ville, des villes ouvrières, marquées par la mine et le parti communiste français. Le trolley traverse la vallée de l’Ondaine, la Ricamarie où l’on voit le puits Pigeot encore en activité, le Chambon-Feugerolles et Firminy, terminus. Au-delà, après Firminy vert, il n’y a plus de ville, plus de trolley, juste la route qu’il faut prendre pour s’éloigner encore et revenir là d’où tout est parti.

proposition n° 5

C’est une rue de boutiques. Elle est vivante de la vie des centres-villes. Entre chaque boutique, une entrée d’immeuble. C’est une rue de quartier. Les commerçants te connaissent. Ils te saluent quand tu passes devant leur magasin, cartable sur le dos. Ils t’encouragent quand, en retard, tu passes en courant jusqu’au coin de la rue où tu prends à droite, toujours courant, devant la boucherie sur le trottoir de droite dont le boucher a toujours un mégot au coin des lèvres, puis la pizzeria où parfois tu vas chercher, soir de fête, des pizzas et où tu attends assis à une table, devant un verre de sirop que le patron t’as offert, la patronne, elle, jamais, elle sait faire les affaires dit ton père. La boucherie est ouverte alors que tu es en retard, la pizzeria pas encore. Tu cours toujours et c’est en courant, cartable pesant sur le dos que tu sens que la rue monte. Légèrement, mais elle monte. Après le bar qui fait le coin de la rue Brossard, les boutiques s’effacent, le quartier se fait plus populaire. C’est un peu comme si on arrivait dans une autre ville en haut de laquelle il y aurait l’école. Et au-delà de l’école commencerait encore une autre ville, plus lointaine, plus dangereuse. Les immeubles sont bas, aux façades de pierre, deux étages puis un troisième tronqué aux mini-fenêtres. Certaines devantures de boutiques restent fermées. Leurs volets de bois à la peinture passée, en partie pourris par la pisse des chiens et la pluie, sont renforcés par une barre de fer plate passée en travers. Tu penses qu’il doit y avoir, derrière, dans le noir et l’humidité des choses précieuses ou, à défaut, secrètes, laissées là depuis longtemps et dont on protège l’accès. Sur l’un de ces volets, sur le volet le plus à droite de l’avant-dernière boutique du trottoir de droite, chaque boutique étant fermée par trois paires de volets, l’une au centre pour la porte d’entrée condamnée et deux autres paires de part et d’autres pour les vitrines, chaque paire fermée par des barres de fer, sur le volet le plus à droite de l’avant-dernière boutique de la rue, il y a des mots écrits à la peinture blanche, que tu lis quatre fois par jour deux fois en montant ils sont sur ta droite, deux fois en descendant ils sont sur ta gauche : Stéphanie je taime. Le t est presque avalé par le S et le p est trop épais. Le je est presque effacé. Pas d’apostrophe entre t et aime. taime est plus petit que Stéphanie, plus petit que je. Comme s’il avait été écrit trop vite ou comme s’il n’y avait plus de place, comme s’il ne pouvait s’écrire que sur le volet de bois sans dépasser sur le mur. Sur le mur, presque invisible figure pourtant un coeur dont le blanc est absorbé par la pierre qui à cet endroit affleure à nouveau, la façade décrépite cédant l’ocre jaune clair de la boutique d’antan au gris des pierres plus que centenaires. Ce Stéphanie je taime tu ne manques jamais de le lire. Tu inventes une Stéphanie et celui qui l’aime, parfois ce serait toi qui aurait écrit et dessiné le coeur, un jour où tu n’aurais pas été en retard. Mais tu ne sais pas bien dessiner les coeurs, alors tu t’abstiens, sauf pour ta mère qui, sans que tu comprennes pourquoi trouves tes coeurs très beaux mon chéri, alors que tu vois bien qu’ils sont moches, qu’ils ne ressemblent à rien, même pas à ce coeur dessiné à la hâte sur la pierre grise pour Stéphanie. Dans l’immeuble, au-dessus de la boutique vivent des Arabes. Tu vois les femmes aux fenêtres, le linge qui sèche. A l’école on les appelle les Bougnoules. Dans Si tous les gars du monde tu as appris que Mohamed était appelé « le Crouillat ». Dans le quartier d’après la rue Brossard, il y a aussi des Portugais qu’à l’école tu appelles les Portos parce que c’est comme ça que les autres les appellent et des Espingouins aussi, venus d’Espagne. Tu découvres la Méditerranée sans le savoir, comme si elle naissait là, sur la petite place en étoile au croisement de cinq rues dont tu n’as jamais su le nom, juste un peu avant l’école.

proposition n° 6

Wikipedia consacre une page à Jean Lauer : « Jean Lauer, né le 21 août 1916 à Moyeuvre-Grande (Moselle) et décédé en 1995, est un footballeur français. Il évoluait au poste d’attaquant ou de milieu de terrain dans les années 1930-1940. Jean Lauer commence sa carrière avec le Sporting Club fivois en 1934. Il rejoint le FC Metz en 1936. Avec le club lorrain, il est finaliste de la Coupe de France en 1938(2) (finale perdue 2-1 face à l’Olympique de Marseille). La Seconde Guerre mondiale va donner un sérieux coup d’arrêt à sa carrière. Jean Lauer reprend tout de même du service en s’engageant avec l’AS Saint-Étienne en 1943. Il reste dans ce club jusqu’en 1949. Il rejoint ensuite l’Union sportive du Mans, en Division 2, club où il termine sa carrière. Au total, durant ses années stéphanoises, il marque 46 buts(3). Lors de la saison 1948-1949, il joue 30 matchs et inscrit 10 buts en Division 1 avec l’ASSE. Après sa carrière de joueur, Jean Lauer devient dirigeant de l’Olympique de Saint-Étienne et de l’ASSE. Une allée près du Stade Geoffroy-Guichard porte son nom(3). » Jean Lauer est donc connu de wikipedia mais rien n’est dit sur la boutique d’articles de sport qu’il a tenue rue Louis Braille, à côté de l’hôtel Davin. On y trouvait de tout, des protège-tibias aux battes de base-ball en passant par les raquettes de tennis en bois Spalding venues d’Amérique. Dans la rue Louis Braille, il y avait aussi, ça ne s’invente pas, une boutique d’objets fabriqués par des aveugles pour une association qui les accompagnait. La boutique de monsieur Lauer, que les anciens qui l’avaient connu footballeur appelaient simplement Lauer, était un lieu de lèche-vitrine pour les gamins du quartier, comme le Tapis vert, la boutique de jeux où la vitrine dégorgeait de cartes, de dés, de jetons et de tapis verts. Des tapis de cette couleur qui dans les années 70 a caractérisé la ville et pas seulement à Geoffroy-Guichard. Avant les Verts, le vert, c’est Casino. Trois noms contiennent alors la ville, tous liés au commerce : Casino, Manufrance et Geoffroy-Guichard. Geoffroy Guichard qui a créé Casino au siècle précédent. Le vert était la couleur de ses boutiques d’épicerie qui ont essaimé dans la région et bien au-delà tout au long du vingtième siècle. Il fut donc celle du maillot de l’association sportive du Casino qui devint en 1933 l’AS Saint-Etienne, l’ASSE dont le maillot toujours vert s’orna selon les époques de publicités pour Casino ou Manufrance (MF) qui, comme Casino était connue de toute la France, grâce à son catalogue de vente par correspondance.
Depuis Jean Lauer Sports, les gamins étaient vite place Marengo, devant le bâtiment du Progrès qui possédait une richesse inestimable : des photos en noir et blanc prises par les photographes en charge des matches de l’ASSE et qui n’avaient pas été publiées dans le journal. Herbin et Jacquet encore joueurs, Kaïta, Carnus et Bosquier, Beretta et plus tard Curkovic, Janvion, Piazza, Lopez, Farison, Larqué, Synaeghel, Bathenay (dont la frappe puissante finit sur l’arrête des poteaux carrés de Glasgow), Rocheteau et les Frères Revelli, épaulés de Santini (dont la tête finit sur les poteaux carrés de Glasgow), Repellini, Merchadier, Sarramagna… La nostalgie à Saint-Etienne est verte ou noir selon le temps où elle se projette. Pour lui, elle vient de noms de joueurs et des noms de lieux, de rues et de quartiers dont il lui reste peu d’images. Mais les noms résonnent encore, agitent les émotions et bousculent les traces d’enfance qui s’agitent dans sa mémoire estompée. Les noms de lieux rebaptisés depuis, Badouillère, Marengo, et les noms devenus propres à force de désigner un lieu, le Soleil, le Peuple et surtout la Grand Rue qui coupe la ville en deux, de la Terrasse au Nord à Bellevue au Sud, tous font vibrer quelque chose en lui, une sorte de corde qui tire la chair et parfois les larmes. La Grand Rue, personne ne savait vraiment où commençait en elle la rue du Président Wilson ou celle du 11 novembre, même si on savait à peu près que Wilson donnait sur l’Hôtel de Ville et le 11 novembre sur la rue du Docteur Charcot. Elle était surtout faite d’étapes la Grand Rue : la Manu, un peu après Carnot, la Prison, à Tréfilerie, le MacDo au Peuple, Centre-Deux avant Bellevue. Sa Grand Rue n’était qu’une seule et même rue qu’on pouvait alors emprunter tout du long du Nord au Sud. Le Progrès avait un jour cherché à savoir s’il était plus rapide d’en couvrir les sept kilomètres en voiture, en tram, à mobylette, à vélo ou à pied. Lui, il ne se posait la question, ce qu’il préférait c’était à pied. Même quand il irait au lycée à Urfé, quitte à partir trois quarts d’heures plus tôt, il délaisserait le tram pour remonter la Grand rue jusqu’après Bellevue.

proposition n° 7

Ils étaient partis dans la nuit, réveillés par les sirènes. Bombardement. Elle se souvient du départ, de la main de son grand-père qui serrait fortement la sienne et qui lui parlait, qui lui racontait… c’était les Boches, ils allaient bombarder, fallait pas trainer ma petite fille, il lui parlait d’une voix douce, il lui disait on va aller à la cave chez les Fayolle, on va rester jusqu’à ce que les Boches repartent, on ne craint rien, sa grand-mère était là aussi, elle se souvient de son regard inquiet, elle était petite mais elle a senti la peur de sa grand-mère et des femmes autour, tout le monde se pressait pour aller à la cave des Fayolle. Aujourd’hui, les images sont claires en elle. La cave, le silence dans la cave et, assourdi, le bruit des avions qui passent. Le long temps passé dans le noir et le silence, elle s’en souvient, la descente de chez ses grands-parents, elle s’en souvient, les gens dans la rue qui se pressaient, elle s’en souvient. Mais là, impossible de retrouver l’immeuble des Fayolle. C’était à côté. Elle y allait souvent pour jouer avec les petites Fayolle. Il y avait une cour, avec un cerisier et au fond, un poulailler. C’était à deux pas de chez ses grands-parents, il fallait partir par là, et puis… Et puis rien. L’effacement. Les immeubles bas se ressemblent tous. Elle a même regardé sur les interphones, si jamais un Fayolle… Soixante-dix ans après… Rien. Des Cherkaoui, El Djelal, Tan Hong, des Bernard, des Diallo. Pas de Fayolle. Alors elle reste là dans la rue. Elle ferme les yeux. Elle sent la cave pas loin, son humidité, l’odeur de cette humidité, elle y sent les gens serrés, silencieux, apeurés. Elle se sent contre la poitrine de sa grand-mère, la main de son grand-père qui lui caresse les cheveux et lui raconte l’histoire du Petit Poucet. Elle a cette certitude qu’elle est à deux pas cette cave qu’elle sent en elle. Mais à deux pas, qu’elle a faits dans un sens, dans l’autre, elle ne retrouve rien, ne reconnait rien. Les immeubles sont là, tous. Le quartier est un vieux quartier pauvre. Rien n’a été rénové ou si peu, quelques façades ravalées il y a quelques années, des trottoirs élargis, des chicanes avec des bacs à fleurs et des ralentisseurs. Les immeubles n’ont pas bougé. Et elle est là, à ne pas retrouver l’entrée de celui des Fayolle. Elle a marché au feeling, elle s’est retrouvée à la mairie, la fois suivante devant l’usine Verdier. Elle a essayé une exploration rationnelle, rue par rue, tournant une fois à droite, une fois à gauche. Tout se ressemble et rien ne ressemble aux rares images qu’elle garde en elle. Elle a perdu la mémoire du lieu où sa mémoire l’attire, cette mémoire qui tiendrait sur un timbre-poste de trois cents de 1944, représentant l’US Air Force dont les avions l’ont conduite dans la cave des Fayolle avant de lâcher leurs bombes plus loin, sur la gare.

proposition n° 8

Ça pleut. Et pourtant il faut y aller. Y a match. Alors on court jusqu’au tram place Marengo. On est pas trop mouillé encore, on est passé sous les arcades de l’Hôtel de Ville. Dans le tram, la buée couvre les vitres, les vestes mouillées, les parapluies pliés, les chaussures trempées saturent l’air d’humidité. Il faut changer. Marcher dix minutes pour prendre le trolley, sac de sport sur l’épaule. Ça pleut encore. On commence à être trempé, les cheveux collés sur le front, de l’eau dans les yeux qu’on essuie du bout des doigts. On se met sous l’abribus. Trolley jusqu’au terminus. Arrêt Soleil. De là, il faut marcher jusqu’à Méons, une petite demi-heure, trouver le bon terrain, le bon vestiaire, où on arrive trempé. On se fait engueuler, on est en retard. L’entraîneur savait pas si on arriverait et si on pourrait porter le numéro 2, le maillot sec du latéral droit. On se déshabille, on accroche les vêtements trempés à la patère. Ils le seront encore tout à l’heure, à la fin du match et il faudra les renfiler, froids et mouillés, après la douche. On sort s’échauffer, avec le numéro 2 dans le dos. Ça pleut sur le stade. On se refroidit en s’échauffant. On a envie de courir après le ballon. On a froid. La pluie est froide. La température est basse. Pendant le match, sur le côté droit on bouge peu, on n’en a pas le droit. Dès qu’on monte ça crie replie toi, dès qu’on a le ballon, c’est donne ta balle. On se les caille. Alors on met ses mains aux doigts gelés dans son short, on entend sors-toi les doigts du cul, on enlève ses mains. Les doigts sont gourds de l’humidité froide. On voudrait bien courir sous la pluie, mais le ballon est là-bas, bien loin du côté droit où doit se tenir le numéro 2. T’es défenseur, qu’est-ce tu fous là, replie-toi. On entend gueuler. On pense à Gene Kelly. On a vu le film à la télé. On se demande s’il chanterait sur ce terrain pourri où vingt-deux gamins touchent de temps en temps un ballon, sous les ordres d’un abruti qui s’imagine en Georges Boulogne. Mi-temps, on rentre aux vestiaires. On s’assied sur le banc de bois, on boit un coup. La vapeur se dégage des corps. On se fait engueuler, on a raté des passes, on est des gonzesses et on perd un zéro. On n’écoute rien. On en prend pour notre grade. On s’en fout, on est sans grade. Ça crie. On tremble. On a froid. On veut retourner sur le terrain, sous la pluie froide et dans la boue pour que ça finisse, pour qu’on prenne la douche. Seconde mi-temps, ça pleut du froid de novembre. On fait un tacle, on sort le ballon, ça crie bien joué. La boue est douce. On fait des têtes, les cheveux mouillés dans les yeux fermés. On se démène, on joue quand même. On est dans un sale état, on dirait un mineur qui remonte du fond et qui prend l’averse. Le match est fini. On rentre. Ça pleut. On prend sa douche. L’eau est chaude. On est bien. On rigole. On remet ses vêtements mouillés, on repart pour le Soleil prendre le trolley, on est propre et gelé. Ça pleut toujours. Et maintenant, il fait nuit.

proposition n° 9

On entend des voix, un accent qu’on n’entend nulle part ailleurs, que celles et ceux qui l’ont entendu essaient d’imiter, à l’instar des accents du sud. Mais cet accent là n’est imitable que des autochtones qui ne l’ont pas, soit qu’ils l’aient perdu, génération après génération d’éducation à la distinction qui suppose l’effacement des accents, l’oubli de la gouaillerie, l’annulation des intonations, le retrait dans la langue de ce qui fait peuple, soient qu’ils sont venus avec leur propre accent de Pologne, d’Italie ou d’Algérie pour travailler à la mine ou venus encore des campagnes françaises pour travailler aux armes, aux cycles, au métal, à la passementerie, au Casino ou à Manufrance. Le risque, en tentant de l’imiter, c’est de faire l’accent lyonnais. Ce qui fait bien rire. Ouilla beauseigne, il imite l’accent lyonnais. A entendre les gens parler sur le trottoir, dans une boutique, dans le tram, on sait de suite où l’on est. Ouilla. Les mots se disent comme nulle part ailleurs, des mots inventés ici qui font le parler gaga, que les jeunes ont oublié mais dont ils gardent l’accent, l’ancrage dans la solidarité et la poésie de la mine et des usines. On suit les voix, depuis le centre ville vers le nord, on sent l’excitation, il va se passer quelque chose. Des coups de klaxons… des hommes, jeunes, qui crient, qui vont dans la même direction, attirés par une clameur à laquelle il vont bientôt participer. Tout le monde semble se connaître. Des bruits de pas sur les trottoirs et la chaussée, les pieds tapent pressés, dans les deux sens, pressés d’aller là-bas, pressés au milieu de milliers d’autres pieds. Vous avez déjà fermé les yeux dans une foule, vous vous êtes déjà laissé porté par une foule, juste à écouter, yeux fermés ce grondement des pieds sur le sol, cette ivresse que l’on ressent à se laisser porter ? Les voitures klaxonnent au milieu d’une foule qui les ralentit, qui a pris l’espace. Les klaxons sont de joie, ils accompagnent les piétons plus qu’ils ne cherchent à les écarter. Les klaxons jouent. Comme à Beyrouth, chaque camp à sa manière de klaxonner au moment des élections. Là, au milieu de la foule :

_Tut Tut Tut Tut Tut_
_Tut Tut Tut Tut_
_Tut Tut_

Les klaxons disent quelque chose. Une sorte de morse repris par les piétons.

_Qui C’est Les Plus Fort_
_É Vi DA Ment_
_Les Verts_
_Tut Tut Tut Tut Tut_
_Tut Tut Tut Tut_
_Tut Tut_

Le chahut est joyeux, on s’interpelle, cet accent, cette gouaille. Il y a des Lyonnais aussi, des Ardéchois, des Ponots, on les reconnait à leur accent. Et puis, on arrive à Geoffroy-Guichard. Un chaudron, c’est bruyant. On entend autant qu’on sent ce qu’il se passe lorsque la température monte. D’abord ça frémit. On entend le crépitement, et puis ça chauffe, on l’entend que ça chauffe. Quand on cuisine, c’est à l’oreille. Avant de baisser le gaz ou de remuer, on a entendu que la température s’était élevée. Dans le Chaudron, ce qui compte, c’est le son. Ce bruit qui traverse les corps, qu’on entend à des kilomètres au point que les gens qui suivent le match depuis chez eux baissent le volume de leur téléviseur pour éviter les commentaires de Thierry Roland, branchent le direct à la radio et laissent les fenêtres ouvertes pour entendre depuis chez eux les clameurs du Chaudron où ce qui se passe est indescriptible dans le froid novembre. Depuis dans le Chaudron, on peut fermer les yeux et se laisser porter ailleurs, ouvrir ses tripes à la clameur. Là où on se met à exister, où les rêves se vivent. Il fait froid en novembre à Saint-Etienne, le 6 novembre 1974, le 7 novembre 1979. Il fait froid en mars aussi, il neige même le 19 mars 1975, il fait encore froid le 17 mars 1976. Mais les fenêtres restent ouvertes pour entendre ce qui vient de l’intérieur du Chaudron, les grondements, permanents et les explosions intermittentes d’une puissance inouïe… Il a fait froid ces jours-là. Mais on entendait la chaleur qui entrait dans les maisons sans isolation. Dans les appartements mal chauffés on se couchait les pieds gelés mais le coeur chaud. Le bruit de la joie s’entend fort, même de loin, quand on n’est rien et que la joie est rare. Au lendemain, dans les rues, l’accent s’entend toujours. T’as vu le match remplace bonjour. Et la voix qui la prononce cette phrase n’est plus une voix, elle est un filet pour ceux et les quelques celles qui étaient dans le Chaudron. Elle est un grognement. Ouilla, j’ai plus de voix. Un grognement avec accent.t.

proposition n° 10

Il a dix ans. Au collège il faut faire un exposé, sur ce qu’on veut. Il se demande bien sur quoi et d’abord c’est quoi un exposé. Il prend la Grand Rue. Il la descend. Comment faire pour avoir une idée d’exposé ? Il passe Badouillère, arrive au Peuple. Sur sa gauche, il y a le camion à crêpes de la Place du peuple où il s’arrête parfois. Quand il a réussi à mette 1 franc cinquante de côté, il s’offre une crêpe au sucre, la moins chère. L’odeur qui vient du camion est terrible. Qu’il ait 1Fr50 ou pas, elle est toujours là. Terrible odeur de plaisir à venir… si tu as 1Fr50. Il lui est déjà arrivé de traverser la Grand rue, juste pour passer sur le trottoir de la marchande de crêpes, d’y ralentir sa marche en traversant les effluves de la pâte à crêpe lorsqu’elle s’étale sur la plaque chauffante et se met à durcir puis à dorer à la chaleur. Cette odeur est son Eurêka : l’exposé portera sur la marchande de crêpes. Il attend qu’il n’y ait personne puis il s’approche du camion. Sa tête arrive à peine à hauteur de la tablette. Il pose les mains sur le rebord, sent son ventre se serrer de timidité. Il s’apprête à mener sa toute première interview. Il ne l’a pas préparée. Il ne sait pas que ça se prépare. Il n’a pas de questions en tête, juste l’odeur qui le traverse. La tête levée, il dit qu’il fait un exposé sur les marchandes de crêpes. La marchande de crêpes lui demande ce qu’il veut savoir. Il ne veut rien savoir, juste être là, enveloppé de l’odeur des crêpes, des gaufres, du sucre, du miel, de la confiture. Il n’a pas d’argent. Il ne peut pas monnayer son interview, je vous achète une crêpe et vous répondez à mes questions. Il est nu et sans le sou face à un festin imaginaire. Il est un peu honteux de cette honte qu’il aura souvent, de ne pas avoir d’argent et de devoir inventer un prétexte. Il pose une question paquebot, comment vous avez fait pour devenir marchande de crêpes ou quelque chose comme ça. La marchande se met à parler, à raconter son métier, comment elle en est venu dans ce camion, ce qu’elle a fait avant, la crise économique, la galère d’abord puis très vite le plaisir, les sous qui rentrent, oh pas grand chose mais de quoi vivre. Elle lui demande s’il veut une crêpe. Il n’ose pas alors qu’il en crève d’envie. Elle insiste, choisis ce que tu veux. Une crêpe au sucre alors, comme d’habitude, la moins chère. La marchande continue à lui parler. Il a les yeux sur la plaque dont elle monte le feu, sur laquelle elle étale la pâte avec son râteau de bois, l’odeur l’hypnotise, après une quinzaine de seconde, elle passe la spatule sous la crêpe, la retourne, elle attend encore quelques secondes, verse le sucre, rabat les bords de la crêpe vers le centre avec sa spatule, la place dans le papier à crêpe, ce papier qu’il n’a vu qu’ici, ingraissable et dont la seule fonction est d’emballer les crêpes, ce qui en fait un papier précieux. Elle lui tend la crêpe, sa première crêpe gratuite au camion. Il la prend, sent la chaleur d’abord, et à l’intérieur, entre ses doigts, l’épaisseur moelleuse sous le papier lisse dont le froissement, une fois la crêpe finie, se fait en angles. Sous ses doigts, ce papier ingraissable qui emballe la base du triangle de sa crêpe fait une sorte de barrière. Il sent la crêpe mais avec une pellicule résistante dans laquelle il faut prendre soin de ne pas croquer, et pour cela, penser à remonter la crêpe, à la faire coulisser en dehors du papier au fur et à mesure qu’on l’engloutit. La crêpe est très chaude, la marchande lui tend un morceau de Sopalin, plus doux que le papier d’emballage. Il en enveloppe la crêpe pour ne pas se brûler et il croque, les yeux levés vers la marchande. A-t-on déjà écrit sur la première bouchée de crêpe, celle qui transforme l’odeur en goût, la chaleur en douceur et qui fait croustiller sous la dent les morceaux de sucre non encore fondus ? Cette première bouchée de crêpe est pour lui un plaisir majuscule. D’autant qu’il en aura d’autres. L’exposé dure. Le temps de quatre crêpes et d’une gaufre, le temps que la nuit arrive, le temps que ses parents s’affolent d’un tel retard de l’école. Cet exposé se transforme en festin de Babette. Il a goûté à tout, à la crêpe beurre-citron, à la crêpe au miel, à la gaufre à la confiture d’abricot et surtout, surtout à la crêpe au Nutella, aussi précieuse pour lui que de la truffe ou du caviar. Le Nutella, il n’y en a pas chez lui. Trop cher. Une crêpe au Nutella vaut deux crêpes au sucre. On sent toujours le chaud dans le papier ingraissable, on prend toujours le sopalin pour atténuer la chaleur -– mais là, avec le Nutella, le sopalin sert aussi à s’essuyer les doigts et la moustache qu’on n’a pas -– mais quand on croque, tout est moelleux, sucré, pas sirupeux comme avec le miel, un moelleux qui tapisse la bouche et y reste longtemps. Avec le miel et la crêpe beurre-citron, ça dégoulinait plutôt sur les doigts, sur les lèvres. Avec la gaufre aussi, il fallait parfois, après avoir croqué, ramener d’un doigt la confiture qui commençait à dégouliner sur le côté. Avec la Nutella, tout est densité. Et même en se léchant les doigts, il faut s’y prendre à plusieurs coups de langue pour effacer les traces. L’exposé a été très moyen. Pas assez scolaire. Pas assez judicieux. Pas assez structuré. Peut-être un petit peu trop sucré.

proposition n° 11

Elle bosse au Mac Do de la place du peuple. Quand elle sort sur la place dans son uniforme marron pour balayer les résidus de frites, les papiers ingraissables de hamburger (pas cher le hamburger, un franc, moins cher qu’une crêpe au camion de l’autre côté du tram), on dirait qu’elle danse. Il y a des gars qui viennent que pour elle et qui font la queue devant sa caisse, toujours, avant d’aller au match, en sortant du ciné, après le lycée. Elle fait ça parce qu’elle doit. Elle vit avec ses frères et soeurs, à quatre dans un appart. Elle est la seconde. Il faut qu’elle bosse pour faire vivre la fratrie. Elle n’a pas trop le temps de regarder dans la salle mais elle sent bien qu’elle est au centre de la ville cette salle, pas seulement spatialement, avec les croisements de bus, de trolleys, de tram mais sociologiquement. Elle ne dirait pas ça comme ça, ça ne veut rien dire pour elle. Simplement, elle le sent, avec son coeur. Elle pensait trouver un job où elle servirait des jeunes de son âge, lycéens, étudiants, ouvriers, un truc branché, forcément, c’est le deuxième Mc Do à ouvrir en France. Il n’y en a même pas à Paris ni à Lyon. Et puis elle s’est mise à servir du café, long, à l’américaine que les vieilles dames du quartier peuvent faire durer jusqu’à ce qu’il soit froid, pourvu qu’elles puissent regarder les gens entrer, attendre, commander, repartir avec un sac en papier ou un plateau et chercher une place. Ça lui va les vieux qui piquent les serviettes en papier et le sucre en sachet pour chez eux. Elle comprend. Elle sait ce que c’est de tout compter, de récupérer la moindre feuille de salade pour colorer de l’eau chaude et l’appeler soupe. Mac Do est très fort pour les pauvres. Il leur laisse le temps. Ils peuvent même y dormir. On lui a raconté ça. Il paraît qu’à New York les homeless people peuvent dormir dans les Mac Do ouverts 24 heures sur 24 (oui, ça existe, elle n’y croyait pas) pourvu qu’ils consomment, un café, une portion de frite… Ils dorment là, cassés en deux sur la table ou appuyés sur la banquette, la tête pendante. Au matin, avant 7h, le gars de la sécurité, un malabar noir passe vers eux et tape sur la table avec une pièce pour les réveiller, tac tac, tac. C’est le signal pour rassembler ses affaires et repartir à la rue ensommeillé ou dans un autre lieu, la bibliothèque, la poste, Grand Central… Ici, place du peuple, les pauvres viennent comme ils sont. En dehors des rush (celui de midi où sortent les tickets restaurants, celui du soir, de l’après-cinéma), son Mac Do est un slow place, un lieu lent. Les gens y restent pour pas cher. Un jour, elle a servi vingt hamburgers à deux clodos qui ont payé avec des pièces de 5, 10, 20, 50 centimes, quelques pièces de un franc et une de cinq. Elle leur a demandé si c’était pour emporter, ils ont dit non. Elle a entassé les vingt hamburgers sur un plateau. Ils se sont installés à la table à gauche de la banque. Et ils ont mangé les vingt hamburgers, lentement, en rigolant, sans voir les gens autour d’eux, heureux de partager ce festin. Les gosses aussi viennent là, ils se partagent une part de frite, un sundae ou un coca à quatre ou cinq. Quand t’as pas les ronds, t’as pas les ronds. Elle voit bien que les gens restent là, qu’ils sont bien à attendre ici que la vie se passe, qu’elle se fasse devant un hamburger dont elle ramasse les papiers froissés et essuie les restes de ketchup ou de mayo (en supplément à cinquante centimes). Le soir, quand elle fait la fermeture, elle récupère quelques sandwichs promis à la poubelle et, après avoir tombé son uniforme hideux et graisseux, elle élargit l’espace du Mac’Do de la place du peuple livrant à domicile les SDF qui squattent les bancs jusqu’à chez elle.

proposition n° 12

« On passe par l’hosto ?
— OK ! »
Par l’hôpital, c’est plus court, si on tire droit. On entre par l’entrée principale et on part en diagonale en direction du pavillon K, psychiatrie. Après le pavillon K, on prend à gauche et on sort par la porte latérale, après l’allée de cyprès. Sauf que c’est jamais plus court par l’hosto. Au lieu des dix minutes de traversée des parkings avec emplacements réservés aux professeurs et aux chefs de service, aux ambulances et aux véhicules autorisés, après le passage devant l’entrée du pavillon où l’on croise des patients ahuris descendus fumer une cigarette et des familles qui attendent, certaines le visage tendu, d’autres souriantes, heureuses d’avoir appris de bonnes nouvelles, le chemin par l’hosto n’était jamais direct. Il était devenu un terrain d’exploration. Dans l’hôpital, on allait où on voulait. On empruntait les escaliers, on montait dans les étages, on croisait des blouses blanches, bleues, jaunes, des corps fatigués, des corps mourants, souffrant, geignant, pleurant, des corps branchés à des fils qu’on pouvait contempler, la porte de leur chambre ouverte. On y voyait des personnes traîner les pieds et la potence de leur goutte à goutte. Des corps vieux et presque nus. On y croisait des cris qui parfois nous guidaient. On s’orientait à l’oreille, se dépêchant pour arriver là d’où venait le cri, ralentissant devant la chambre, s’arrêtant parfois. La traversée des services était notre tour du monde de la douleur. On n’avait pas peur de toute la souffrance qu’on croisait. Les corps altérés, effacés de la ville, qu’on rencontrait ici, dans cet espace qui en assure l’invisibilité, étaient des étapes de notre traversée. Ils n’avaient pas plus d’importance que les grands axes par lesquels nous déambulions, les couloirs interminables, les escaliers larges au plafond pelé dont se détachaient des copeaux de peinture qu’on ramassait au sol, les portes qu’on ouvrait pour descendre en sous-sol vers d’autres couloirs interminables plus sombres et plus frais, aux murs couverts de tuyauterie, au bout desquels d’autres escaliers nous conduisaient dans un autre pavillon sans être repassé par l’extérieur. La traversée par l’hosto pouvait prendre des heures. On s’arrêtait parfois devant le bal des urgences, où les douleurs et les peurs semblaient plus vives. L’arrivée des ambulances, des familles, leur attente. On attendait aussi. Sans souci. Sans inquiétude. Pour le spectacle. Mais ce qu’on préférait, c’était l’étage des crevettes. Conservées dans leur aquarium, on pouvait les regarder autant qu’on voulait. Les prématurés étaient alignés dans plusieurs chambres. Chacune abritait cinq à six couveuses. On les regardait, leurs doigts parfois comme des fils, la perfusion piquée sur le crâne, certains dormant, d’autres hurlant. On regardait le bal des sages-femmes. Rien à voir avec celui des urgences. Ici, tout était feutré, doux, les bruits atténués. On croisait des parents, souriants, des grands-parents attendris. Et puis on regardait l’heure, « nom de dieu... » on partait en courant à travers le couloir, on dévalait les escaliers, on disait qu’on allait se faire engueuler, on rigolait en cavalant, passant peut-être tout rire dehors devant un nouveau-mort.

proposition n° 13

De la fenêtre du premier, on est comme dans la rue à une toute fragile distance, une légère hauteur. Le son des pas, des sabots de cheval, le grincement des roues, parfois une automobile, les discussions, tout entre dans la pièce comme si on flottait devant la fenêtre. De là, on a cet à peine surplomb qui nous place en dehors du monde, juste au-dessus. Derrière, la pièce est sombre, le soleil n’y entre pas. Les hirondelles jouent entre elles, entrent, sortent du porche où est leur nid. Une voiture livre du charbon. Le cheval est arrêté sur le bord de la chaussée. De la charrette aux hautes roues cerclées de bois, le marchand de charbon charge un sac sur l’épaule puis un autre et les dépose au pied de l’immeuble, à hauteur du soupirail. Là, il les ouvre et les vide directement depuis le trottoir dans la cave, à même le sol, dans l’enclos de bois où l’on ira chaque jour cet hiver remplir le seau à charbon pour se chauffer. À cette saison, le charbon est moins cher. Les ouvrières et les ouvriers de chez Verdier qui habitent le quartier rentrent chez eux en bleu de travail casquette et foulard, pour déjeuner et faire une courte sieste. Le soleil est monté. Le livreur de journaux est passé depuis un moment. Les gars de la Ville ramassent le crottin qu’ils chargent dans une remorque aux rebords de bois. Trois femmes reviennent du lavoir, chargées de draps mouillés. Les nouvelles du front, quelles sont-elles ? Fait-il beau dans les Vosges ? L’eau bout depuis un moment. De la casserole, la moitié s’est déjà évaporée, comme si elle n’avait été posée là que pour bouillir, marquer le temps qui passe. Sur le buffet, l’Almanach 1915 des Postes et des Télégraphes présente une scène sous-titrée L’ABREUVOIR, Tableau de Magnan-Bouveret (Musée du Luxembourg). À droite de la photo, tout en haut de la première des trois colonnes, tout à gauche, la Saint-Martial est barrée, comme tous les jours qui la précèdent depuis le 1er janvier. Au-dessus des trois colonnes des trois mois juillet-7, août-8, septembre-9, est griffonné dans la petite bande blanche qui encadre le calendrier, charbon 10-41-49, 51fr.60 un sac 48fr.80 en vrac. Outre les jours barrés l’un après l’autre, consciencieusement, chaque jour, dès le réveil, le calendrier est parsemé de croix marquées sur les chiffres des dates. On ne peut savoir qu’il s’agit des jours où une lettre a été reçue. Sur la cuisinière, le peu d’eau qui reste bout. Dans la rue, l’agitation de la matinée a cédé la place au calme du temps de midi. Les mouches parcourent la table pourtant nettoyée. Le facteur n’est toujours pas passé.

proposition n° 14

Elle tient son enfant contre elle. L’enfant est déjà grand, trois ans environ. Il dort, à califourchon sur sa hanche, la tête posée sur son épaule. On sent qu’il pèse mais elle ne peut pas s’en défaire. Elle regarde à l’intérieur d’elle, là où se tient son pays. Au coin du Pavillon K, un homme marche en levant le pied droit à mi mollet tous les trois pas. Quand il lève le pied, son bras se contracte, sa main rentre et son coude sort légèrement. L’autre main pince un mégot entre deux doigts jaunis. Sa barbe grise est jaunie aussi entre la lèvre et le nez. Dans le hall des urgences, une mère pleure. Elle a croisé ses deux mains sur sa poitrine qui se soulève sous les sanglots, comme pour comprimer son coeur apeuré. Ses yeux ne quittent pas la porte qui vient de se refermer. L’ambulancier a le crâne rasé et des bras travaillés par le développé-couché. Il marche en bombant le torse et soulève un peu plus la poitrine lorsqu’il croise une femme. Quand il pousse un fauteuil ou un brancard, on a l’impression qu’il va s’élancer sur la piste de bobsleigh. Au pied des escaliers, on voit un couple de dos qui avance en se tenant la main avec la lenteur de sa maigreur. À petits pas presque glissés, dans une chorégraphie amoureuse de buto de fin de vie, il semble chercher son chemin dans le dédale de l’hôpital.

proposition n° 15


— Et, toi, qu’est-ce que tu fous là, hein, tu peux me dire, tu sais que c’est interdit , alors quoi, ç’est pas la première fois que je te vois alors fais pas l’malin parce qu’un de ces jours je vais t’attraper et j’vais t’amener aux flics mais avant j’te donnerai une bonne branlée parce que des comme toi, j’en ai ai par-dessus la tête, nom de dieu de nom de dieu et j’ai beau avoir une jambe de bois, c’est pas ça qui va m’empêcher de t’attraper, toi et tous les salopiaux de ton espèce : les Gonçalves, les Lopez, les Cherkaoui, t’as beau être blond aux yeux bleus tu vaux pas mieux qu’eux et si j’t’attrape faudra pas faire ton beauseigne, tu crois que j’vous vois pas passer par l’hosto au lieu de faire le tour, z’avez rien à faire là, rien, nom de nom, c’est ça qu’on vous apprend à l’école, à venir marcher sur les plates-bandes qu’on s’casse le dos à entretenir, huit jours sous une benne, ça vous apprendra à réfléchir et à bosser un peu au lieu de couratter ; fouilla mais c’est pas vrai de voir des gamins comme toi, ça m’fout l’babeau et t’as beau faire ton badabeu, t’sais bien qu’t’as rien à faire là, et tes parents, y vont faire quoi d’toi, tu veux finir à la mine ou à la gandouse… et te mets pas à pleurer bichette, tu fais pitié, ça va que j’suis brave, la prochaine fois que j’te vois débarouler, j’t’attrape et j’t’amène au dirlo de l’hosto, tu verras, c’est pas un marrant, allez file, rentre chez toi l’matru, t’es haut com’trois pommes, t’as autre chose à faire qu’à faire la pampille dans un hosto, où y’a des malades, c’est pas un endroit pour faire un viron, j’espère que t’as compris, allez file, et dis aux galapiats qui tournent avec toi que c’est pareil pour eux, le prochain que j’vois à l’hosto, il aura affaire à moi.

proposition n° 16

Tu sais la mine, ça m’a fait mal quand elle a fermé à la Ric. Puits Pigeot. C’était en 1983, 10 ans après Couriot à Saint-E. On croyait qu’on allait pouvoir continuer. Mitterrand, nous a laissé crever. J’étais à la retraite, mais ça m’a fait mal. Y avait des jeunes qu’avaient envie d’aller au fond. On sentait qu’y avait à nouveau l’envie. Et j’vais t’dire, quand y’sont dynamité Pigeot, j’ai chialé comme un matru. On a tous chialé, les vieux Polonais, les Italiens, les Arabes, les jeunes, les femmes, tous on chialait. Même le maire il en avait gros, le Fernand. On savait qu’on pouvait plus rien faire mais quand ça a explosé et que le puits est parti en fumé… Oui, j’en veux aux Sos. J’suis nostalgique, on l’est tous, parce que le puits Pigeot, on le voyait de partout, de l’autoroute, du Rallye. C’est comme les tours à New York, ça fait un vide. Et ce vide c’est ta vie. Pourtant on en a chié. J’peux pas te dire autrement mon piozou. Tous on en a chié. On gagnait pas grand chose. Fallait pas déprofiter. On était dans de petits appart mais ça allait. On avait besoin de rien. Mais on en a chié. Ça j’peux te dire qu’on en a chié. Au fond, c’est dur. Le noir, même avec les lampes, c’est pas fait pour les hommes. Et la chaleur. On peut parler de la canicule, ça m’fait marrer, parce qu’au fond, c’était des 40/50 degrés. Tous les jours. Et pendant des huit heures. Alors on picolait. On disait pas ça à l’époque, on savait pas, on nous disait que le vin c’était la santé, mais on se descendait quelques litrons, mélangés à de l’eau, parce qu’on avait soif. On transpirait tellement qu’il fallait bien nos huit-dix litres par jour. Les Arabes aussi il les buvaient mais c’était de l’eau. On savait pas. On avait toujours bu du vin. Nos pères buvaient du vin. On remontait, on prenait la douche, on allait boire un canon, on rentrait à la maison, on buvait un canon. C’était pas pour se saouler, c’était comme ça. Des fois on s’prenait une bonne boge mais c’était rare. Y a eu des cirrhoses. Mais on finissait pas cloche. Et puis, j’te parle, j’suis vieux, j’suis fatigué, mais j’respire. J’suis un des derniers de mon âge. J’ai pas attrapé la silicose. Ça c’était l’horreur, plus pouvoir respirer parce que la poussière de la mine t’a pétafiné les poumons. Tu batailles pour respirer, tu batailles pour marcher. T’as bossé toute ta vie et tu peux plus rien faire de ce qui te reste. Et puis les femmes, elles avaient peur. Elles le disaient pas mais elles avaient peur. Toujours. Tant qu’t’étais pas r’monté, elles pensaient au grisou. J’en ai connu quatre. En 42, ça f’sait un an que j’étais au fond, à Chana, 65 gars y sont resté, en 44, au puits de Mars, ça a repété l’été, après que les Amerloques y nous ont bombardé en mai, en 55, au puits Monterrad, à Firminy, 8 morts, et en 68, à Roche, encore 6 morts. En 68 j’étais plus au fond. Mais bon. Alors, tu comprends, les femmes, les mères, les grands-mères, les fiancées, elles y pensent toutes. Elles ont pleuré quand y’zont dynamité Pigeot. Mais ça les a soulagées. Elles savaient qu’elles perdraient plus personne au fond.

proposition n° 17

La date, tu en es sûr. Tu l’as lue des centaines de fois sur cette lettre manuscrite à l’écriture serrée dont chaque ligne s’incline au bout de la feuille de papier jauni. La lettre résume une vie en un recto verso, depuis sa date de naissance à lui jusqu’à celle de la mort de sa femme qu’il a aimée et qui l’a laissé veuf, partie à 90 ans. La date de la mort de sa femme clôt la lettre. Sa femme, il l’a prise alors qu’elle était veuve elle-même avec deux enfants, plus de soixante ans avant l’écriture de la lettre. Après la date où lui est devenu veuf, il n’y a plus rien, comme si avec cette mort sa vie s’était arrêtée. Cette date-là, tu ne t’en souviens pas. Tu ne peux pas t’en souvenir. Elle se refuse à toi, comme elle se refuse à leur petite fille qui ne se rappelle ni de la date de cette mort-là ni celle de la mort du grand-père qui a écrit la lettre. C’est une autre date dont tu es sûr. L’année d’abord, c’est 1915. C’est l’été aussi, juillet. Le jour, tu en es sûr. C’est le 15, c’est un jeudi. Le jeudi 15 juillet 1915. Tu l’as vérifié sur Internet. Et puis tu t’es rendu compte qu’elle ne correspondait pas. C’était bien un jeudi. Mais le 15 ne correspondait à rien. Il ne pouvait pas s’être trompé dans sa lettre pour une date si importante. Tu en es venu à mettre en cause les données pourtant convergentes produites par des sites d’histoire spécialisés. Tu as commencé à compiler tout ce que tu trouvais sur la Bataille du Linge. Le 20 juillet, l’assaut a été donné. Le 15, rien. Pourtant, tu en es sûr. Il a écrit qu’il était tombé à quelques mètres des lignes allemandes, percé d’une baïonnette. Il donne même l’heure de l’assaut. L’heure correspond aux archives. Il ne peut pas s’être trompé dans cette date à laquelle sa chair a été déchirée, à laquelle il est tombé et a pensé à Marie, à sa Marie qui l’attendait là-bas, à Firminy.
 Il ne s’est pas trompé. Il ne le pouvait pas. Le 15, rien n’est mentionné dans la chronologie du combat. Tu es sûr de la date. Tu es sûr qu’il s’agit du 15 juillet. Tu l’as lu. Il t’aurait suffi de relire la lettre, “je suis étais blessé le 20 juillet 1915”. Le 15 juillet, il était toujours debout.

Le nom, tu l’as sur le bout de la langue, posé là par ta mémoire. Les rues tu les vois. Tu les as empruntées des milliers de fois. Tu en as prononcé le nom si souvent. Ta mère te donnait un franc pour aller acheter une flûte en précisant d’aller à la boulangerie de la rue… ou bien d’aller prendre du jambon chez… ou chez… en te donnant 5 francs cette fois. Le nom, tu l’as parcouru et parcouru au point que tu pouvais les yeux fermés passer d’une rue à l’autre et là, il est sur le bout de ta langue, effacé par ta mémoire. D’autres noms arrivent parmi lesquels celui que tu cherches peut se trouver, Michel Servet, Gerentet, Lodi, Blanqui, Brossard mais tu n’en es pas sûr et tous ces noms-là se mélangent avec les rues. Tu as utilisé Google Street View pour te repérer dans la ville, celle que tu considères comme ta ville mais que tu ne reconnais plus et qui t’a oublié. Sorti des grands axes, tu as eu du mal à retrouver les rues, leur orientation, et les noms t’ont surpris. Sur le bout de ta langue, il n’y avait rien.

L’image, tu la tournes depuis des années dans ta tête. Elle est claire, précise. Tu pourrais la décrire en couleur, en volume, rapporter des détails inscrits en toi à force d’avoir passé des heures, couchée dans ce vieux lit, à regarder les lignes du plafond et le trajet du soleil à travers les volets qui balaie le mur du fond. Tu pourrais raconter la première fois que tu l’as vue et comment tu t’es sentie à la fois triste et joyeuse en entrant. Tu pourrais désigner le balcon, les fenêtres où vous étiez encore tous ensemble. Tu pourrais raconter, en décrivant la rampe de bois ciré de l’escalier, ce que tu avais laissé avant d’arriver là puis combien de fois tu as glissé sur cette rampe, prenant de la vitesse dans la première partie de l’escalier, ralentissant dans l’épingle à cheveu de l’entresol et repartant jusqu’en bas, sautant au niveau des boîte à lettres, retirant la culotte rentrée dans tes fesses dans cette glissade. Tu pourrais tout décrire de l’appartement. Quand tu fermes les yeux, tout te revient. Et tu es revenue. Les yeux tu les as ouverts. L’image était toujours là, toujours aussi précise dans ta tête, en couleur, en taille et en volume. Tu es au bon endroit. L’immeuble est toujours là, avec sa même entrée, sa même cage d’escalier à la rampe de bois ciré. Rien n’a changé. Tu ne reconnais rien.

proposition n° 18

un homme marche en levant le pied droit à mi-mollet tous les trois pas, tous les trois, ils le regardent, lever le pied tous les trois pas à mi-mollet, amis-amis les trois le regardent, levant les yeux du pied qu’il lève à son visage qu’ils scrutent alors que l’homme lève le pied à mi-mollet et quand il lève le pied son coude se soulève légèrement comme le début du geste qu’on fait quand on lève un verre mais le coude reste suspendu à mi-hauteur tant que le pied l’est aussi à mi-mollet les amis regardent l’homme à la démarche syncopée, hémiplégiée quand il lève le pied qu’il le garde suspendu comme tiré par le coude vers le haut ils suspendent leur souffle ils sentent dans leur corps les tensions de cet hémicorps tendu tous les trois pas dans une suspensions de point de contact le contact avec le sol revient et l’homme paraît se détendre les deux prochains pas et au troisième à nouveau le corps en presque arrêt, pied levé attiré par le coude et presque bascule vers l’avant et la marche qui reprend les amis amusés d’abord regardent le pied à mi-mollet, suspendent leur souffle puis soufflent quand le pied droit se pose et le coude s’abaisse dans un tremblement sec à mi trajet entre la trachée et la hanche la tragédie qu’a connu l’homme tranche avec l’amusement des amis anticipant les trois pas que l’homme appréhende, après tout tous les trois pas c’est peu, ça aurait pu être à chaque pas pas poser le pied le presque poser le suspendre à mi-mollet, lever le coude à moitié amusant ça peut l’être au théâtre t’es à très peu de choses du sourire quand tu vois ces pas-ci ici au théâtre une telle marche théâtralisée, ça marcherait, un Pierre Richard sinon rien pour marcher ainsi avec ou sans chaussure noire marcher en levant le pied droit à mi mollet tous les trois pas ça lui irait et les amis pourraient rire de ce grand dadais ou Bourvil chantant à dada à dada à dada et fouette, fouette fouette, fouette, fouette là, là les amis riraient avec le pied rentré de Bourvil levé à mi mollet, et un et deux et un deux trois, et fouette fouette fouette, fouette, fouette là, là les amis riraient de ces hommes de théâtre Pierre Richard ou Bourvil, ils riraient à pleine gorge alors que là, l’homme qui boîte les amuse mais ils n’osent pas sa démarche si régulière, si mal assurée, les fait sourire mais de gêne tous les trois pas, corps contracté, en équilibre à l’arrêt tel un setter avant de basculer tous les trois pas la presque chute tous les trois là le voient : ils gardent leur rire en travers de la gorge et gardent longtempts en tête cette allure de pantin guidé par un marionnettiste manchot

proposition n° 19

Quand il voit des escaliers dans une ville, il faut qu’il les monte, pas possible de faire autrement, quitte à faire un crochet, à arriver en retard à un rendez-vous. Il faut qu’il aille voir ce qu’il y a en haut, aller chercher ce que les escaliers donnent de vue de la ville lorsqu’ils conduisent à un sommet ou simplement savoir où ils mènent, dans une impasse, une rue juste au-dessus, le parvis d’une église ou une place enclavée. Quand il y en a une, dans les toutes premières marches il caresse la rampe, fait glisser le métal dans la main, la parcourt du bout des doigts, la saisit à pleine main puis la lâche. Il monte les escaliers simplement pour les monter, sentir son corps arriver au point d’essoufflement et de transpiration, s’imaginer gravir un col sur un chemin d’altitude à l’oxygène rare. Dès les premières marches, les escaliers impliquent au corps un changement dans la progression, la dureté des appuis, les muscles des jambes sollicités jusqu’à brûler les cuisses lorsque les marches se comptent par centaines. Avant l’ivresse des cimes, celle de la vue de la ville surplombée, il y a l’ivresse des marches qui poussent le corps depuis l’intérieur. Les marches de la Croix-Rousse ou celles qui mènent à Fourvière, celles qui permettent de remonter au centre de Porto depuis le Douro, celles de Rio, celles qui conduisent à la Bonne mère ou au Sacré-Coeur, lui sont toujours préférables au bus, au funiculaire ou à l’ascenseur. Il aime les villes qui se confient à lui en présentant ces cicatrices grimpantes-descendantes sur le corps de leur histoire. Ces villes à hauteur, à colline, les villes à Bellevue, il les grimpe pour saisir le mouvement de leurs siècles. Il en dévale les escaliers ouverts sur leurs entrailles qui l’attirent dans leur passé souterrain, sombre et humide. Et San Francisco, et ses rues pentues qu’il a sillonnées en voiture, et Grenade, les rues étroites et sinueuses d’Albayzin, face à l’Alhambra où il a dû aussi grimper, progresser sur le raide escarpement au bout duquel la magie de l’histoire l’a enveloppé, et les rues de Beyrouth raides comme le col d’un dandy, et celles du Puy qui montent vers la Cathédrale à la Vierge noire, toutes les rues montantes de toutes les villes le transportent là d’où il vient, le rappellent aux collines de l’enfance, au talus des bords de Marne, aux escaliers ; elle sont toutes pour lui les rues de Montmartre où il poursuit un ballon rouge.

proposition n° 20

Il est devenu difficile de trouver une place où se poser à la gare. Même la nuit. Difficile de trouver à manger aussi. Dans le kiosque à sandwich, une mouche se repaît. Les miettes sont partout, au sol, dans les coins, les rainures, les joints, sur la banque malgré le chiffon humide passé par la vendeuse avant de faire sa caisse et de fermer les rideaux. Sur les vitres aussi, il reste des traces de gras de jambon ou de mayonnaise, sur les touches de la caisse enregistreuse. Pour une mouche, c’est un festin aérien. Tout ce qui se trouve à hauteur de mains humaines fourni du résidu alimentaire. Au sol aussi, mais là, c’est le royaume des souris qui, dès la fermeture des rideaux, sortent en quête de pitance. Selon les jours, c’est même bombance. Tous les employés ne sont pas aussi rigoureux sur le balai et sur le mop. Il suffit de longer les murs. Jambon, miettes de pain ou de thon, oignons frits, débris de carotte et de fromage râpés, graines de toutes sortes, lin, tournesol, feuilles de salades, tranches et pépins de tomates, de concombre, de quoi réaliser un repas équilibré pour que les souris de la gare n’aient pas la moindre carence. La mouche regarde les souris de haut. Parfois elle trouve de quoi pondre. Au-dessus du kiosque, le pigeon a trouvé de quoi se poser. Il lui faut faire vite, ramasser les frites laissées au sol dans les papiers gras. Il lui faut faire vite, avant le passage du service d’entretien mais surtout des rats. La vie des pigeons dans la gare est devenue pénible. Les poutrelles sont inaccessibles, protégées par des filets. Le moindre rebord est recouvert de piques leur interdisant de se poser. Celui-ci a trouvé une faille. Il va dormir là mais il faut qu’il mange. Il plonge vers un sac Mac Do jeté au pied d’une poubelle, quelques frites sont disposées autour du sac, un gobelet renversé a répandu un reste de coca. Le pigeon picore une première frite. Il la pique, la jette en l’air pour en déchirer des morceaux. Du sac en papier du Mac Do sort un rat qui le fait fuir. Le pigeon s’élève et se pose à deux mètres de là. Il observe le rat qui l’observe. Le rat retourne dans le sac. Il est trop tard pour le pigeon les rats sont là. Ils sont remontés du métro où ils redescendront plus tard. C’est pour eux le premier service, celui de la gare à sa fermeture. Hamburgers, pain, jambon, oeuf dur, il n’y a qu’à se servir. Il y en a pour tous les goûts de tous les rats. Il faut juste aller vite. Les sacs poubelles en plastique transparent sont une très belle invention, on voit autant qu’on sent ce qu’ils contiennent. L’incision se fait en deux coups d’incisives et leur contenu se déverse, plus qu’à choisir comme dans les restaurants de sushi où défilent les mets devant les tables. Quand le service d’entretien se met en branle, les rats ont encore un peu de temps avant de rejoindre le métro où les attend le second service dont ils vont pouvoir profiter jusqu’à l’aube. De station en station, le long des couloirs, sur les rails, les restes laissés par les humains sont partout. Le métro devient un supermarché souterrain où il n’y a qu’à se balader et se servir. Les rails sont un garde-manger dans la gare comme en sous-sol. Entre les traverses on trouve de tout. Au matin, à deux pas des premiers humains, noctambules avinés, étudiantes ivres, travailleurs endormis, employés RATP concentrés sur leur tâche, les rats que personne ne voit finissent tranquillement de grignoter quelques débris avant de s’engager dans les tunnels pour éviter la cohue.

proposition n° 21

On verrait en plan serré la table de travail depuis le plafond. On ne saurait pas d’ailleurs si c’est une table de travail. On devinerait des livres et des journaux superposés. Ça donnerait ça : en haut, un bandeau qui prend toute la largeur de l’image d’une même photo avec sur la gauche un laotien accroupi dans cette position de repos que les chaises ont fait oublier aux Occidentaux, il surplombe un centre de loisir avec toboggans arc-en-ciel, piscine bleu azur entourée de palmiers, tours d’habitation bistres et grues en arrière-plan. Il est possible que le laotien de la photo fume. Il a un coude replié sur le genou, l’autre bras est étendu vers le bas et entre ses doigts pourrait être tenue une cigarette. On ne le voit pas mais la position le suggère, celle du fumeur-travailleur au repos. Le laotien ne regarde pas la ville, il regarde devant lui. On ne sait pas s’il fume, un rectangle blanc coupe la photo, à droite du rectangle, sur la couverture du magazine on lit N°15 – Printemps/Été 2018. En haut de la photo, dans le ciel au-dessus des toboggans arc-en-ciel, en lettres rouges, on lit

VILLES
FOLLES

le quart supérieur de VILLES est coupé par le cadrage. On ne sais pas de quelle revue est cette première page. Le rectangle blanc est posé au centre de l’image. C’est un livre. Il est posé perpendiculairement au magazine et au journal, plus bas sur l’image. En haut à gauche de la couverture du livre, verticalement, on lit John Edgar Wideman. En bas à droite, verticalement toujours, L’imaginaire, Gallimard. L’imaginaire figure en gras. Au centre, horizontalement, le titre : DEUX VILLES. Les trois lettres, VIL, sont décalées vers le bas, comme s’il fallait monter la rue à l’est vers LES. Et que DEUX à l’ouest était une falaise. Sous le titre, on lit un texte en trois colonnes. Le texte est haché par des rectangles blancs traduits ici par : « (espace) ». Sur la colonne de gauche : « Il relit : 1. Établissement ou petit jardin (espace) public dan(espace)s lequel o(espace)n garde des ani(espace)maux (espace) vivants, en (espace) général p(espace)our les mon(espace)trer à la population. Abréviation de jardin zoologique. 2. (Argot) Lieu ou si(espace)tuation da(espace)ns lesque(espace)ls règne le d(espace)ésordre. (espace) Une définit(espace)ion qu’il s(espace)avoure. Do(espace)nt il laisse la saveur et l’odeur lente s’infiltrer en lui, comme le café (espace) du matin chez O.D. après la (espace) première gorgée brûlante. (espace) Oui. Les mots lui disent ce (espace) qu’il en attendait. Ni trop n(espace)ombreux. Ni trop peu. Oui. Il (espace) aime que les mots l’introd(espace)uisent en un lieu familier, comme s’ils partageaient depuis » Sur la colonne du centre, le texte se déroule sous les trois lettres, VIL du titre DEUX VILLES, décalées vers le bas : « le début de sa quê(espace)te et qu’ils aien(espace)t patiemmen(espace)t attendu qu’il les trouve. Un lieu dans sa tête en corr(espace)espondance av(espace)ec celui où il pé(espace)nètre grâce à eux. Un zoo ce sont odeurs de fauve rugissements cages d’acier murs de verre les g(espace)ar(espace)dés l(espace)es gardi (espace)e(espace)ns les regardeur(espace)s. Trente six m(espace)oments cent li(espace)e  » La colonne de droite commence dans le prolongement de VIL, et sous le LES de VILLES. Le texte se prolonge « ux mille choses ; tout ne tient (espace) pas là-haut m(espace)ais ça n’en rest(espace)e pas moins un zoo, tel que défini, et ce zoo qui attend, (espace) quelque part sur (espace) ces pages, on e(espace)st heureux de le trouver : le sien et pas le sien cet autre lieu en noir et blanc où les mots et le sens sont propres c(espace)omme fesses (espace) de bébé mêm(espace)e quand le la(espace)nge est sale. (espace) Avant la const(espace)ruction des » On peut lire le texte d’une colonne à l’autre sans changer de ligne mais on perd le sens. Par exemple, la septième ligne en partant du bas de la couverture : « la (espace) première gorgée brulan d’acier murs de verre le sens sont propres. » A partir de cette ligne et pour les six suivantes, le texte est recouvert d’une figure grillagée qui complexifie encore la lecture. Sous le texte en trois colonnes et sous le grillage d’encre, on peut lire sur une seule ligne la suite du texte : « tours où logent les étudiants de l’institut technologique, de Powelton Village on pouvait aller à pied jusqu’au zoo » Le livre posé sur le magazine couvre en partie un journal. On a donc un magazine et un journal, l’un sous l’autre sur lesquels Deux villes est posé perpendiculairement. Le journale est plié comme il l’est en kiosque. À gauche de Deux villes, on lit sur une colonne dimanche 12 - lundi 13 août 2018 74è année - n°22887 2,60€ France Métropolitaine www.lemonde.fr Fondateur : Hubert Beuve-Méry Directeur Jérôme Fénoglio. À droite de Deux villes, deux lettres en typo old London revisité, un « d » à moitié coupé, un « e ». La une du journal apparait partiellement. A gauche de Deux villes, le début du titre du jour : « La nouvel » à droite, la fin du titre « ux armements ». À gauche de Deux villes, on lit sur une colonne : « Le vice-président américain, Mike Pence, a annoncé, jeudi 9 août, la création d’une “force de l’espace“, une sixième branche des forces armées » À droite de Deux villes, on lit sur une colonne tronquée : « Poutine étenir déjà absolue” des ui dépassent la vitesse du son » Sur une dernière colonne : « M éditorial La guerre des étoiles Saison 2 pages 2-3 ». En dessous, à mi page, en bas à gauche de l’image qu’on ne voit pas car il faudrait pour cela déplier le journal, en lettres majuscules MONSANTO, en bas à droite en italiques sur fond bleu L’été. Voilà ce qu’on voit sur le coin droit de ce qui serait une table de travail, ou une table de salon, ou un buffet qui pourrait se situer contre le mur du fond du salon. On aurait envie de prendre le livre, d’en poursuivre la lecture, de déplier le journal, de feuilleter le magazine.

proposition n° 22

On entre directement dans la cuisine depuis le palier du premier étage de l’immeuble. À droite, une petite fenêtre donne plein ouest sur le jardin étroit dans lequel poussent quelques légumes et quelques fleurs. Au fond à droite en rentrant, juste après la fenêtre, un évier un bac sous lequel est caché la poubelle derrière un rideau. Au-dessus de l’évier, à droite, accroché au mur au plus près de la fenêtre un miroir est suspendu à une chaînette. C’est là que le matin il se rase pour profiter de la lumière du jour augmentée de celle, jaune et faible, de la loupiote nue placée au-dessus de l’évier. Depuis l’évier, on voit le jardin en se lavant les mains au robinet fixé au mur, avec son col de cygne et ses deux poignées en forme de croisillon, une, à gauche pour l’eau chaude, une, à droite pour l’eau froide. Sur le mur du fond – par convention le mur du fond est celui qui est situé face à soi quand on entre dans l’appartement, c’est-à-dire dans la cuisine, le mur de droite est celui de la fenêtre, le mur de gauche est celui qui ouvre sur la chambre et le mur de l’entrée est celui dans lequel est ouverte la porte d’entrée – sur le mur du fond, donc, à gauche de l’évier à hauteur de visage un chauffe-eau à gaz Chaffoteaux et Maury ou de Dietrich. Il sert peu. Le gaz est le plus souvent coupé par économie. Et puis il y a toujours une bouilloire d’eau chaude sur la cuisinière à charbon. Il suffit de se tourner depuis l’évier pour la saisir. C’est ce qu’il fait le matin, pour se raser. Il verse l’eau chaude dans une bassine en émail placée dans l’évier, plonge ses mains et s’asperge le visage d’une eau à la température à peine supportable, il fait mousser le savon avec son blaireau, un gros savon de Marseille carré posé sur le rebord de l’évier, il s’enduit de mousse le cou et les joues et se rase dès avant le café avec le rasoir coupe coupe Manufrance qu’il sort chaque jour de sa boîte en carton dur sur lequel est inscrit « Manufrance Saint-Etienne » sur la partie la plus longue et « Rasoir Extra »sur le couvercle. En se tournant depuis l’évier, on a accès à la cuisinière à charbon. Entre l’évier et la cuisinière, il y a une place pour le seau à charbon en zinc, avec une poignée en bois usé par les milliers de transports entre la cave et la cuisine, et une autre poignée, métallique, soudée à la base du seau, permettant de faire basculer le seau le charbon dans le foyer de la cuisinière. La cuisinière est en fonte, une cuisinière Coste avec une devanture en émail blanc. Sur la plaque en fonte, au-dessus du foyer, il y a plusieurs cercles dont on peut jouer pour la cuisson. Il suffit d’enlever la plaque centrale ou les anneaux de plus en plus large pour donner du feu ou au contraire de les remettre en place et de décaler la poêle ou le fait-tout pour laisser mijoter. C’est sur cette cuisinière, sur la porte laissée ouverte du four, qu’il avait placé sa petite fille née prématurée en 1940, dans une boîte à chaussures remplie de coton. Sur le mur de gauche, à droite, une porte donne dans la chambre aveugle. Occupant presque tout le mur, un buffet double corps contient la vaisselle. Sur le plateau du buffet, à droite, un calendrier éphéméride offre chaque jour un dessin humoristique. Sur la gauche du plateau, quatre petits bustes crème, Joffre, Foch, Lyautey, Pétain, les sauveurs de la France. Sur le mur de l’entrée, un buffet, bas, sur lequel parfois est posé le Progrès. Au centre, la table occupe toute la place restante, cernée de six chaises et recouverte d’une toile cirée. Au milieu de la table, une soupière, juste sous la lampe coulissante que l’on peut rapprocher ou éloigner selon la lumière dont on a besoin.

proposition n° 23

Au sixième étage du 36 bis, depuis l’avancée de l’oriel en pointe, il voit toute la Grand rue du Sud au Nord. Enfin pas vraiment. La vue est obstruée par les arbres et par le rétrécissement dû à la perspective. Au très loin, on dirait que les immeubles traversent le trottoir et se collent les uns aux autres, effaçant la Grand rue à partir de Centre deux au Sud et de Badouillère au Nord. Mais même lorsque la chaussée et les trottoirs ont disparu, il suit la longue cicatrice de la ville que les trams démangent de cinq heures à minuit. De là, au sixième étage, depuis cette pointe à peine avancée mais suffisamment pour le sortir de l’axe des façades, il sent la ville, surtout la nuit. Elle ne dort jamais. Il suffit de ne pas dormir soi-même pour s’en rendre compte. Entre deux heures et cinq heures la Grand rue est calme, à peine assoupie avec la vigilance d’un navigateur qui ferme les yeux quelques secondes et les ouvre au premier mouvement du bateau. Face à lui, les vieux quartiers aux maisons basses au-delà de l’Université et de sa bibliothèque et leurs rues qui montent, droites et étroites, griffant la colline jusqu’à la Vivaraize. Au fond à droite, le Guizay d’où il descendait la nuit à mobylette, tous feux éteints, pour sentir son corps vibrer et où, en fin de journée l’été se faisait le pique-nique familial. Au Rez-de-chaussée, depuis l’arrière-boutique du magasin, elle ne voit passer que des silhouettes à travers la vitrine translucide au rideau de fer à moitié baissé. Elle en reconnaît certaines à leur démarche, elle reconnaît des voix. Le soleil entre peu dans cette arrière-boutique transformée en salle à manger pour la famille, au milieu du matériel du père. Parfois, assise, elle prend un livre lorsque le petit est endormi. Elle n’arrive pas à lire, trop fatigué. Alors, son regard se perd de l’autre côté de la vitre où ne passent que des silhouettes. La rue est sombre, comme ses pensées. Les mobylettes rugissent avant de pétarader juste avant le virage. On est au début de la rue Roger Salengro qui descend vers le Nord et la pauvreté, avant de retrouver un peu de couleurs en arrivant à Carnot. Juste après le magasin, la rue devient triste, vieille. Au quinzième étage, depuis la tour de la Cotonne, il voit toute la ville. C’est la première fois qu’il la voit ainsi, de si haut et que son regard porte aussi loin. Ça lui donne une impression de puissance. C’est là que Radio transat a installé ses studios. Une radio-libre ne pouvait pas émettre depuis un sous-sol. L’underground a pris de la hauteur. D’ici, on voit les ondes irradier la ville de liberté de collines en collines. La radio est libre. Il se sent libre. Plus besoin de se cacher de la police comme le faisait la CGT avec Radio Manufrance qui cavalait d’un étage à l’autre dans une autre tour, la Tour Arc-en-Ciel à Montreynaud. Ici, il est dans un nid sonore d’aigle invicible nourri au whisky et au rock’n roll. Il ne voit la ville que de haut et de nuit. Les lumières de la ville noire éclairent son regard. Depuis la plus haute tour de la Cotonne, perchée sur la colline, il se sent avec Patti Smith à New York où il n’est jamais allé. Assis à la terrasse du Mac Do de la place du Peuple, il voit la ville défiler. Chaque tram qui s’arrête libère une partie de ses habitants. Ceux qui descendent de Bellevue s’ouvrent face à lui. Il regarde qui en descend et dans quelle direction partent les nouveaux personnages du feuilleton qu’il observe pratiquement chaque jour, devant une barquette de frites, un hamburger, un café ou quand il est plus gourmand et avec quelques francs de plus, un sundae caramel sans arachides. Les trams qui montent à Bellevue doivent d’abord repartir pour qu’il voit qui en est descendu. Parfois, le Peuple est le dernier arrêt au-delà duquel on ne va jamais en direction de Bellevue quand on vient de La Terrasse. Quand on vient de Bellevue par le tram, c’est au-delà de Carnot qu’il est difficile de s’aventurer. Le centre fait tampon entre les extrémités de la ville, un tampon, qui mélange tout ce que la ville accueille. De l’autre côté de la rue et des voies de tram, il regarde le camion qui vend des crêpes et des gaufres. On dirait qu’une partie de la ville y a aussi rendez-vous. Derrière le camion, la Droguerie de la Tour veille sur l’accès aux dernières ruelles de la vieille ville. Le Monoprix au coin de la Grand rue. Ça entre, ça sort. Le va-et-vient est continu. Il n’y a pas encore de vigile pour fouiller les sacs. En face, sur la droite vers Dorian, le soleil tape sur les immeubles bourgeois XIXè. Il doit être aux alentours de 14h. La place fourmille entre les trams et les piétons. Les voitures y passent encore. Le lit du Furan a été recouvert il y a déjà bien longtemps. Depuis tout en haut des tribunes populaires de Geoffroy-Guichard, il a accès au monde. En arrière-plan, les usines qui parfois fument rappellent où il est. Saint-Etienne, ville ouvrière. Du haut des tribunes, on voit la ville, vers l’Est et vers le Sud, par-delà le terrain d’échauffement. Ici c’est le chaudron mais autour ça bosse. C’est là qu’on se gare quand on vient en voiture, devant le portail des usines ou dans leurs cours quand elles sont accessibles. Avec toutes les usines autour, on ne peut pas oublier qu’ici ça bosse, même si pas le dimanche ni le samedi soir. A l’intérieur du stade, on peut circuler d’une tribune populaire à l’autre, de la tribune Sud à la tribune Nord. On peut changer de perspective, monter, descendre, faire le tour du stade, regarder la ville autour depuis les gradins les plus hauts. Il aime bien aller à la tribune nord avant le début du match et regarder le stade d’athlétisme, se repérer, trouver la direction de la Terrasse, de la piscine Grouchy, se projeter vers les tours de Villard et chercher les hauteurs de Montreynaud. Pour ceux qui viennent voir le match (on ne dit jamais « un » match, toujours « le » match) le stade est le point de concentration physique, affective, attentionnelle. Pour lui, gamin, tant qu’il peut circuler à l’intérieur, tant que le match n’a pas débuté et même pendant le match lui-même durant lequel il continue à passer d’une tribune à l’autre, à circuler sous les tribunes centrales (aux gradins réservés aux bourgeois qui restent assis et qui ne chantent pas) le stade est un point de diffraction, de dispersion. Il monte regarder la ville au dehors, la nuit qui tombe et qui la transforme, les lumières sur les collines. Il se retourne, il regarde la ville au dedans, au regard et aux émotions concentrées sur un espace vert, lumineux, rompant avec le noir autour.

proposition n° 25

Construire une ville avec des mots c’est bien gentil mais comment on fait quand on n’a pas les mots les mots du bâtiment les mots savants des ingénieurs et des architectes les mots des ouvriers les mots des outils les mots de ceux qui font la ville qui la creusent ou qui l’élèvent les mots des matériaux et des plans. On la construit comment hein. Construire avec des mots comment on peut si on n’y connait rien si on a tout oublié le nom des rues et des boutiques et des quartiers et des directions si on a tout mélangé dans la mémoire des lieux qu’on n’a pas car elle est une traitresse. Et puis qu’est-ce qu’on fait des noms qui s’égrènent sur les monuments aux morts on retrouve comment leur adresse on retrace comment leur histoire leur parcours comment ils sont partis par quel train quel itinéraire a fait le facteur pour apporter la lettre néfaste comment on répond à tout ça. Et puis lui comment il rentrait quand il passait par la ville. Déjà comment on la construit la ville d’aujourd’hui celle qu’on peut visiter photographier filmer dans laquelle on peut déambuler la traverser en voiture ou en autobus à vélo ou en taxi ou au contraire s’arrêter et l’observer depuis un point fixe un pont un carrefour la terrasse d’un café depuis ses hauteurs ou planqué dans ses sous-sols cette ville qui change sans arrêt de lumière d’atmosphère de jour de nuit. Alors quand on voit ça on se demande comment on peut la construire sur ses propres ruines. Comment on reconstruit les bâtiments effondrés dynamités détruits sur lesquels une autre ville a été reconstruite toujours la même toujours différente. Et puis comment on retrouve les lieux qu’on n’a pas notés ceux d’un instant d’une rencontre d’un regard croisé d’une boutique où l’on a acheté je-ne-sais-quoi pour presque-rien comme ça juste en passant. Si on réinvente le passé triche-t-on. Et ça sert à quoi surtout de construire une ville avec des mots quand un homme arrivé de Californie a déjà raconté où vit le peuple d’en-bas dans la ville dont il porte le nom quand l’arrivée de Bardamu à New York a donné lieu à la description d’une ville droite raide ou quand encore on a tout vu de Paris depuis les tours de Notre-Dame et les yeux de Quasimodo. Est-ce que ça sert encore de construire une ville quand on sait tout du Dublin du 16 juin 1904 en suivant Bloom et Dedalus ou que le quartier des Boroughs à Northampton a été donné à lire dans la succession des différents strates historiques qui le constituent. Et puis par quoi on la voit se transformer se déformer se réformer se reformer se multiplier dans l’espace dans le temps où elle se déploie par strates plans lignes étages courbes directions parcours itinéraires monuments bâtiments qui s’effacent se combinent se répondent. Une fois qu’on a vu tout ça comment même une ville morte continue à se transformer par l’effondrement l’enfouissement l’oubli on le dit comment. Peut-être qu’on peut creuser la terre avec les mots ou bien des souvenirs ou encore des images vous en pensez quoi. Se métamorphose-t-elle une ville change-t-elle de nature et cela est-ce dû au nombre d’habitants à son activité son rayonnement ses réseaux ses connexions sa reconnaissance sa discrétion ses secrets ses édiles et ses gens de l’ombre. Que change la mise à l’égout par exemple aurait-on pu écrire l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille s’il n’était pas né le 17 juillet 1738 à Paris mais dans la même ville le 17 juillet 2018 hein. Aurait-il eu ce nez ou bien est-ce la ville qui le lui a donné par ses effluves ses puanteurs. La couverture du Furan à Saint-Etienne a-t-elle changé la vie a-t-elle changé la ville. Comment faire face à ces questions qui font la ville dans sa transformation qui s’accélère avec les transports le train le tram l’automobile l’avion et l’Internet on en fait quoi de l’arrivée de l’Internet et du numérique qui permet de capter et de diffuser l’instant de la ville la multiplicités des instants vécus au même instant dans tous les points de la ville et diffusés par image par vidéo et commentaires sur les réseaux sociaux. Et puis surtout quand même surtout à quoi ça sert pour soi de construire une ville que l’on sent fuir s’évanouir se dissoudre au fur et à mesure qu’on la construit comme si les mots c’était du sable sec dont on ne peut même pas faire des châteaux pour les enfants. Ça sert à quoi de se perdre en soi à force d’y chercher les mots pour la bâtir et d’y retrouver rien ou pas grand-chose. Peut-être pourra-t-on y chercher le premier homme ailleurs qu’à Alger à Firminy par exemple en partant de Saint-Etienne et même en allant jusqu’à Chaudeyrolles jusque dans les Alpes jusque dans les Vosges. Mais pour ça il faudra combien de temps, combien de mots, combien de morts.

proposition n° 26

Nous sommes arrivés à Paris en 1968. Le village que nous avons quitté était à cette époque presque au plus bas de son évolution démographique avec 1646 habitants. Nous partîmes à cinq pour rejoindre une ville qui en comptait 2 590 771. Mais je ne les ai pas vu de suite. A l’école, on allait chez les bonnes soeurs, dans une salle de classe où nous étions tous ensemble, je veux dire tous les niveaux de maternelle rassemblés autour d’une grande table. Ma mère nous conduisait à l’école et venait nous chercher. Dans la ville on n’allait pas à l’école seul : Il fallait donner la main, attendre sur le bord des trottoirs avant de traverser, bien regarder à gauche, à droite, puis à nouveau à gauche et traverser sur les clous qui existaient encore, et donner la main pour traverser, toujours donner la main ou tenir le landeau. La ville est la conscience de la peur qu’il puisse nous arriver quelque chose. Elle est aussi la conscience de la peur des autres, les beatniks, les hippies, les blousons noirs (que je n’ai vu que bien plus tard), les clochards, les étudiants qui faisaient la révolution pas loin et nous empêchaient d’aller voir Guignol dans les Jardins du Luxembourg. On a eu la télé où on voyait aux informations ce qui se passait dans la ville : elle était si grande qu’on n’avait rien vu de ce que nous montraient les informations alors même que nous venions juste de nous promener avec notre mère, pas une barricade, pas un CRS, pas un trotskiste, pas un maoïste, pas un panier à salade, rien. La ville était si grande que le temps qu’on rentre à l’appartement, le Popeye qu’on avait commencé à regarder à la vitrine d’un magasin de télé était déjà fini. La ville, il fallait pour y circuler prendre des transports en commun, le métro, l’autobus avec plein de gens qu’on ne connaissait pas et on était serré et il fallait rester près les uns des autres pour ne pas se perdre, mon frère et moi à un pas de ma mère qui trimballait notre soeur dans le landau, toujours se tenir la main, tenir le landau. Et même, parfois, il fallait prendre la voiture pour aller chez les grands-parents, rouler sur le périph, râler (mon père) dans les embouteillages. La ville, c’était la peur de se perdre, la peur de ma mère qu’un de nous se perde, comme au Monoprix de la rue de Vaugirard, à quelques jours de Noël où j’ai suivi des jambes qui marchaient à ma hauteur avant de m’apercevoir qu’elles n’appartenaient pas à mon père. La ville c’était ce Monoprix immense dans lequel j’ai eu peur de tous ces gens que je ne connaissais pas et qui m’avaient fait disparaître à mes parents. La ville surtout, c’était les clochards sur les bouches de métro. Je m’arrêtais pour les regarder. Ma mère me tirait par la main, il ne fallait pas qu’on s’arrête, fallait pas les regarder. Au village, personne ne dormait dehors, personne n’était sans logis. Il pouvait y avoir des gens sales, qui puaient, qui ne changeaient jamais de vêtements mais ils avaient un toit. Les clochards de Paris vivaient dehors, au milieu d’un monde qui les évitait. Je les voyais aussi depuis le balcon de l’appartement. Ils étaient mon spectacle de rue. Je les attendais, je les voyais arriver de loin ou repartir de chez les bonnes soeurs qui priaient pour leur âme d’ivrogne et leur faisaient charité chrétienne. Ils poussaient leurs landaus qui contenaient toutes leurs affaires. La ville c’était ça, des landaus qui servaient à transporter autre chose que ma petite soeur. Le balcon aussi fut une révélation de la ville. Vivre en hauteur, voir les gens d’en haut, comme de petits animaux, habiter dans une maison avec un ascenseur et un balcon. La ville, c’était l’interdiction de cracher dans l’ascenseur et de pisser par le balcon de l’immeuble de la rue Desnouettes.

proposition n° 27

Le train a longé le Rhône vers le Sud. Puis il a traversé le fleuve. Il s’est arrêté à Givors-Ville, à Givors Canal, puis a pris la vallée du Gier, arrêt à Rive-de-Gier puis à Saint-Chamond avant d’atteindre Terrenoire et d’entrer dans la ville. Depuis Givors, la ligne ferroviaire et la route jouent parfois à se toucher à se frotter l’une à l’autre pour transporter le charbon ou livrer les colis Manufrance depuis Saint-Etienne. Givors, Rive-de-Gier, Saint-Chamond, il sent qu’il arrive, il l’entend à l’accent de l’annonce Saint-Chamond deux minutes d’arrêt. Le message n’est pas enregistré. Le contrôleur est un gars du pays. Il y a longtemps qu’il n’a pas entendu cet accent. L’accent Alsacien, celui des infirmières sètoises, tous les accents de France, il les a entendus pendant des mois. Entendre à saint-Chamond l’accent d’ici lui serre le coeur, comme s’il était déjà chez lui. Il sent qu’il arrive aussi à la vitesse du train. Après Saint-Chamond, le train accélère mais ne prend pas sa pleine vitesse profitant des dernières collines vertes du Pilat. À Terrenoire, il roule au ralenti. La ville est là. Il regarde les immeubles bas qui défilent, les rues étroites. La lenteur lui permet de saisir les vies à l’intérieur des immeubles qui longent la voie. Son regard moitié attentif moitié perdu capte une table, un lit, des rideaux, parfois un buste en marcel blanc coiffé d’un béret à une fenêtre avec une pipe ou un mégot, du linge qui s’étend, des silhouettes qui traversent l’embrasure d’une fenêtre, des enfants qui jouent sur le trottoir, certains qui font des signes de la main au passage du train. Arrivé à Châteaucreux, il descend du train. Il va pouvoir prendre le dernier tramway pour Bellevue, direct depuis la gare. Après, il va falloir marcher, plus de tram pour Firminy. Deux heures de marche, sur du plat tout au long de la vallée de l’Ondaine. Ça ira bien.

proposition n° 28

Il fait nuit. Il marche dans la ville. Des heures durant. Sans but. Sans but précis plutôt. Il va chercher la fatigue et son ivresse, il se saoule aux corps croisés, aux voix et aux rires traversés. Il ne cherche pas à entrer en contact, à faire la conversation. Il fait nuit. Il regarde. Les lumières éclairent la ville. Des boutiques conservent éclairées leurs vitrines et leurs enseignes. Les panneaux publicitaires surlignent les affiches aux néons. Les feux tricolores, les lampes vertes ou rouges des taxis, les phares, les feux arrière et les feux stop qui éblouissent de rouge à chaque freinage. Il traverse tout ça, cherche les quartiers animés. Sur les places, les terrasses produisent un brouhaha qui disparait sitôt la rue tournée. Selon l’heure les voix sont plus ou moins fortes. On entend de loin celles qui ont bu, les cris, les chants, les rires. Il entend tout ça en marchand, le bruit des moteurs, les sirènes de police ou de pompier, les téléviseurs. Il marche d’un bon pas. La fatigue vient tard, bien après la fermeture des bars. Il marche toujours. Les lumières sont toujours là. Il cherche des coins moins éclairés, des rues plus étroites, sans boutiques, aux lampadaires moins agressifs que sur les grands axes. C’est là qu’il se laisse aller à la poésie des rectangles de lumière, un rez-de-chaussée avec de gros rideaux, un premier étage où l’on voit une femme passer près de la fenêtre, au sixième, là-haut, sur le balcon, deux personnes fument. Il marche en quête de vie. Parfois il entend des cris de jouissance. Des menaces aussi, des engueulades. Il ne traverse pas la ville. Il ne va nulle part. Il s’y épuise et s’y nourrit.

proposition n° 29

Ce vieil arabe saoul, je l’avais vu plusieurs fois, titubant toujours souriant, poli, s’excusant d’exister, saluant les gens qu’il croisait. Vêtu comme un ouvrier qui sort du chantier, je le voyais entrer ou sortir d’un bar, sans jamais faire d’histoire. Une petite moustache courte et fine lui donnait un faux air de Charlie Chaplin dans monsieur Verdoux. Il était jovial, toujours jovial. Je pensais que c’était un Chibani célibataire comme il y en avait plein dans la ville. Je le trouvais vieux. Je prenais parfois un tram ou un trolleybus où il se trouvait. Il était toujours devant, se tenant à une barre ou à une poignée du plafond. C’était le seul moment où je le voyais avec un air triste. Un jour alors que j’étais avec un ami au fond du trolley, il est venu vers nous joyeux. Il a parlé à mon ami en arabe. L’ami a eu l’air gêné, honteux même. Le vieil arabe était visiblement content de le voir. L’ami a répondu quelques mots en arabe sur un ton sec. Le vieil homme est reparti à l’avant du trolley après m’avoir adressé un regard pétillant et un grand sourire. Il a fait la tête de celui qui s’est fait engueulé pour une broutille et a haussé les épaules. J’ai senti la gêne de mon ami. Je lui ai dit que j’avais vu cet homme complètement soul dans ma rue à ne plus marcher droit, à se tenir aux voitures pour arriver place Dorian. Mon ami s’est levé à l’arrêt suivant. J’descends là. Tchouss. Il aurait dû continuer avec moi. Il habitait au terminus. Il est descendu sans se retourner. Je suis resté dans le trolley. Le vieil homme m’a fait signe de la main deux ou trois fois avant que je descende moi-même. Il a continué vers le terminus.

Le pochtron marche sur la chaussée, bouteille d’1,5l de _Villageoise_ à la main levée comme un point en criant qui c’est c’est le préfet ouais qui c’est c’est le préfet ouais et il enchaîne en faisant un tour sur lui-même c’est l’préfet ouaaaaaaiiiiiiiis il sourit à pleines dents et s’arrête au coup de Klaxon de la voiture qui voudrait passer fait demi-tour c’est l’préfêt c’est l’préfet ouais et il sourit aux trottoirs aux fenêtres il ne croise aucun regard il ne voit personne, il s’appuie d’une main sur le capot de la voiture, l’autre tient la _Villageoise_ levée, qui c’est c’est l’préfet, il se redresse garde à vous, présentez armes, de la _Villageoise_ gicle sur le capot, sur sa parka, dans ses cheveux ébouriffés. Il s’assied sur le capot et pivote, s’incline vers le chauffeur, mes respects monsieur le préfet et se met à hurler quand la voiture démarre c’est l’préfêt, c’est l’préfet, c’est l’préfet ouais ouais ouais pour l’préfet hip hip hip hourra. On le voit parfois dans la rue, toujours bouteille à la main, sourire aux lèvres, à demander qui c’est.

La fille le regarde, assise à deux sièges de lui dans le bus vers la Métare. Elle est blonde aux cheveux longs, yeux bleus visage carré, une image pour publicité. Son regard l’émeut. Elle a son âge. Il lui sourit. Il n’ose pas la regarder. Il la regarde. Elle le regarde aussi. Il rougit. Elle descend. Le bus repart. Il la suit du regard. Elle se retourne et lui fait un geste de la main.

proposition n° 30

Il sort. Il ne sort jamais sans s’être rasé. Il prend aussi le temps de se coiffer. Il a coiffé ses cheveux en arrière, les a plaqués avec la paume. Il sort le visage rasé de frais, les cheveux humides, le blouson trop grand ouvert sur un pull marin, le jean et les chaussures usés mais propres. Il descend la rue, tourne à gauche, regarde devant lui. Le soleil est déjà haut et lui tape dans la nuque. Il entre aux _Bar du coin_, le patron le salue ça va t’as récupéré, t’as été chiant hier soir. Il ne répond pas, il fait profil bas et tâche de trouver une place au bout du zinc, sa place, dans le coin, de là où il peut voir la salle, les deux portes d’entrée, le billard et le bar en enfilade, de là où il est comme un élément du décor à force de ne pas bouger. Dans ce coin là, il n’a pas à se faire face et à voir sa tête aux cheveux lissés dans le miroir plaqué au mur, en arrière des verres et des bouteilles. En ne se voyant pas, il se rassure. Quand il ne croise pas son image, il peut se dire qu’il ne fait pas encore bien plus que son âge. Parfois la place est prise. Alors il attend avec un verre de blanc, accoudé au comptoir. Il y a toujours une place au comptoir, quitte à se placer derrière les tireuses, là où peu de clients s’installent. Sa place se libère toujours. Il suffit d’être patient. Il la prend, se hisse sur le tabouret, pose son verre vide devant lui et redemande un blanc. Il va alors chercher les journaux si personne ne les lit. Sinon, il suffit d’être patient, de repérer quand un lecteur ferme le journal devant lui, de se lever, de s’approcher et de demander poliment je peux. Le lecteur secoue légèrement la tête en plissant les lèvres. Il prend le journal, retourne à sa place. Ces quelques aléas, la place occupée, les journaux empruntés, se règlent toujours, le temps s’en charge. Une fois à sa place avec les journaux, il sort un crayon de papier et un carnet. Il commande un quart de blanc et commence à lire _Le Progrès_. Il commence par le sport. Il y a toujours quelque chose sur les Verts. Ensuite il parcourt les sports, tous les sports. Le lundi, il lit tous les comptes-rendus sportifs amateurs du week-end, cherchant des noms connus. Il est content lorsqu’il voit que le petit Bonnet a marqué deux buts avec le F.C. Saint-Etienne, que le fils Lafay a fait basculer le match en faveur de Saint-Charles, que les filles de La Ricamarie ont battu celles de Saint-Chamond en volley-ball ou que les jeunes du Coquelicot ont remporté le championnat régional de cross par équipe. Sa joie tient parfois à des choses très distantes. Il a joué à Saint-Charles et au F.C., sa petite amie d’il y a trente ans a joué à la Ric, il connaissait quelques amis de lycée au Coquelicot. Mais ce sont des joies qu’il garde pour lui. Après le progrès, il lit _l’Humanité_. Le patron est un coco. Un des rares patrons de bar coco. Quand il paie à boire il propose toujours un communard. J’te sers un communard ? Et il le sert dans un verre rempli à ras bord sur lequel il faut se pencher pour aspirer les premières lampées avant de lever le coude. En lisant l’_Huma_, il prend sa dose de colère. Puis il lit _l’Équipe_ et le monde s’apaise. Comme dans l’_Huma_, il est partagé en deux. Nous et eux. Mais dans _l’Équipe_, il arrive qu’on gagne. Parfois, il prend des notes dans son carnet. Il passe la pointe de son crayon sur sa langue et il écrit après avoir noté la date. Entre quatorze et seize heures, le bar du coin est presque vide. Il a fini sa lecture. Il prend un oeuf avec un verre de rouge. Il donne un coup de main pour débarrasser les tables. Vers quinze heures deux amies viennent boire le thé. Elles sont aussi discrètes qu’âgées. Elles restent une paire d’heure à papoter. Lui, il reste à sa place, le regard perdu. Mais dès que la porte s’ouvre, il s’éveille. Si le patron est dans la remise, il le dit aux clients qui entrent. Asseyez-vous, il va arriver. Il fait un peu hôtesse d’accueil, un peu serveur. Il a l’impression d’être de la maison. Il connaît les habitués de café du quartier, ceux qui sont en transit, ceux qui font une étape et ceux qui ne boivent qu’au _Bar du coin_. Lui, c’est l’taulier qu’on l’appelle. Il est toujours là. À partir de seize heures, les choses s’emballent. À seize heures dix, Dédé et Le Ponot débarquent. Il les salue. C’est rare qu’ils arrivent après. Dans les minutes qui suivent l’Asticot et Lopez entrent par la porte latérale. Ils prennent un galopin avant d’aller s’entraîner. La chopine se s’ra d’ta l’heure dit l’Asticot quand on aura bien sué. Il n’est pas la demie qu’arrive Mado. Elle a déjà éclusé. Elle remonte la Grand rue sans sauter un seul canit. En la regardant, il sait à peu près quelle heure il est. Passées vingt heures, elle tangue. Elle s’est mise au baby depuis une paire d’heures. Et elle en a éclusé quelques-uns. C’est dans ces eaux là que la Martine ou le Jeannot la raccompagnent. Elle râle un peu mais elle n’est plus en état de résister. Il admire sa ponctualité dans l’ivresse. Il redoute un jour de s’échapper à lui-même comme elle le fait, quotidiennement. Autour de dix-sept heures, les joueurs de billard arrivent. Les paires sont constituées. Le tour de rôle aussi. Si t’es pas un habitué tu ne peux pas jouer. Tu peux mettre ta pièce mais on te dit qu’il y a déjà plusieurs parties programmées. C’est le Lyonnais qui distribue les tours de rôle. Il porte des pantalons si serrés qu’à chaque fois qu’il se penche pour jouer, on se dit qu’ils vont craquer. Il est sérieux quand il joue. Il établit un no man’s land autour du billard, expliquant qu’il lui faut de la place pour jouer. Quand il joue un coup, qu’il le réussisse ou qu’il l’échoue, il a le même visage grave. Il joue toujours la première partie, c’est-à-dire une fois que les gamins qui sont passés après le lycée ont quitté les lieux. Les gamins sont bruyants quand ils jouent mais ce ne sont pas les seuls. Eux, ne jouent pas au billard. Ils tapent dans des boules avec une queue. S’ils trainent un peu trop, le Lyonnais les vire. Allez les gosses faut rentrer faire les devoirs. Il sort sa queue de son étui, la visse et choisit son premier adversaire. Lui, il regarde le Lyonnais. Il trouve que le surnom lui va bien. Il ne joue pas mieux que les autres. D’ailleurs, il perd souvent. Mais il prend le jeu au sérieux et surtout il se prend au sérieux. Ça se voit à la manière dont il regarde le tapis en passant le bleu sur la tête de sa queue. Il entrouvre les lèvres, se passe la langue sur la lèvre supérieure puis sur la lèvre inférieure. On sent qu’il sent qu’on le regarde. Il prend des poses à la Freddy Mercury à Wembley. Il repose le bleu, s’approche et joue. Pendant que le Lyonnais joue, le bar se remplit. Ça rigole, surtout quand le Mitch arrive. Avec sa grande gueule, il interpelle tout le monde, un mot pour chacun, une tape sur l’épaule. Le signal qu’il y aura de l’ambiance pour l’apéro. Depuis sa place, il regarde le Mitch. Il est content de le voir arriver. Il lui fait un signe de la main. Il aimerait être comme le Mitch, aimé. Le Mitch commande du Ricard. C’est le signal, pour lui de passer aussi au Ricard après les bières de l’après-midi. Il aime écouter le Mitch qui commente la politique, le foot. Sur le foot, il refait le match, celui du week-end, jusqu’au mercredi. À partir du jeudi, il commente le match à venir le week-end suivant. Chacun joue son rôle dans le débat. Titi en veut à l’arbitre. Toujours. Lulu en veut à la Ligue et à l’argent qui pervertit le sport. Pour Jean, c’est plus comme avant. Le patron distribue les bons points. Pour avoir un bon point, j’vous l’avais bien dit, t’as raison, il suffit d’être de son avis. Le Mitch malgré sa grande gueule est le plus fin. Sauf quand on lui parle des olympiques de Marseille et, pire, de Lyon. Lui, il se moque du foot. Il ne retient pas les résultats, les classements. Il écoute ce qui se dit. C’est un bon sujet pour l’apéro. Aves les verres qu’on enchaîne, c’est une bonne manière de marquer sa virilité, même si on s’engueule moins qu’avec la politique. Mais les Verts, quand même, ça continue à lui faire des choses. C’est dans ses tripes. Entre dix-huit et vingt heures, parfois un peu plus, c’est l’apéro et c’est là que c’est le plus animé. C’est le seul moment où des jeunes viennent au bar. Parce que le patron sert des Ricard sans dosette, alors forcément, ils sont mieux dosés. Et puis après vingt heures, ça s’éclaircit. Les anciens sont rentrés, parce que ma bourgeoise, tu comprends. Le patron commence à remonter les chaises sur les tables du fond. Il lui file un coup de main. Il essuie les verres qui sortent du lave-vaisselle et les range. Lui, il n’a pas mangé. Le patron lui dit t’as rien mangé, t’es là depuis c’midi et t’as mangé qu’un oeuf. Le soleil est couché depuis un moment. Il salue le patron qui lui répond allez, rentre chez toi. Il rentre chez lui, parfois sans tituber.

proposition n° 31

« c’est le récit de l’arrivée, chez nous, du petit réfugié des bombardements imprécis, meurtriers, sur Saint-Etienne en mai 1944, camarades et maîtres morts dans les décombres » écrit Guyotat . Et le récit des morts, camarades et maîtres, voisines et mères, il est où, quand on veut pas savoir ce qui s’est passé, quand on le dit pas, quand c’est trop violent à entendre de savoir que c’est les Américains, les sauveurs de la France qui ont lâché 450 tonnes de bombes, 450, sur Saint-Etienne, sur des civils, qui ont rasé l’école de Tardy, massacré huit maîtres vingt-quatre élèves, camarades et maîtres morts dans les décombres, et les rescapés réfugiés dans la famille Guyotat et ailleurs, dans ce qui reste de la famille, dans les campagnes, il est où le récit des maisons éventrées, pulvérisées par 450 tonnes de bombes, celles de Châteaucreux, de Saint-François, celles du Soleil, comment on les raconte les autres cadavres dans les décombres qui attendaient la fin de la guerre, on fait quoi de leur mort dont on parle moins que la mort du jeune aviateur anglais dans un village très près de Deauville, à quelques kilomètres de la mer, à Vauville, ils sont morts aussi et on n’a pas écrit leur mort malgré trois lignes écrites par Guyotat page 34 d’Idiotie, il y en a eu des morts pourtant, plus de neuf cents, dont il ne reste rien ou presque, une plaque au Soleil où l’on descend du trolley pour aller jouer au foot à Méons
« passant
souviens toi que dans ce quartier
de nombreuses victimes innocentes
sont tombées pendant le
bombardement du 26 mai 1944
La meilleure façon de leur rendre
hommage est d’oeuvrer
pour éviter le retour de
bombardements plus meurtriers encore

La population du Soleil »

Une plaque comme début d’un récit pour les passant qui ne se souviennent pas qui n’en ont jamais entendu parler de ces morts tués par les Alliés venus les libérer à coup de bombes, par tonnes. Des bombes alliées qui se sont abattues là-même où six mois plus tard, en novembre 1944 une rue sera baptisée rue des Alliées, parce que le récit national n’a que faire des morts retrouvés sous les décombres. Et le récit des mineurs qui sont restés au fond à Chana en 1942 au puits Mars en 44, on en fait quoi aussi quand on ne peut pas dire ce qui s’est passé, quand le préfet a une version officielle dont on peut douter pas parce que c’était un préfet de Vichy, même si, forcément, aujourd’hui la parole d’un préfet de Vichy… on peut en douter parce que 65 morts à Chana, il faut bien une version officielle qui protège la compagnie, qui accable les mineurs dont il ne reste rien que le souvenir chez les proches jusqu’à ce qu’ils s’éteignent à leur tour, tous ces mineurs on en fait quoi dont il ne reste que les flammes des bougies de la Sainte-Barbe pour les vieux et les vieilles qui savent encore que le 4 décembre c’est à elle qu’on fait offrande sur les rebords des fenêtres pour qu’elle conserve la mémoire des mineurs restés à Chana, à Mars, à Firminy, à Roche, à Verpilleux, à Pélissier pour que leur mémoire qui a disparu du souvenir des vivants vacille encore un peu à travers la flamme fragile des lumignons dont on ne fait pas une fête commerciale. Le 4 décembre, ici, des mains fânées et tremblantes craquent encore des allumettes pour alimenter le récit simple des morts de la mine et ceux de mai 1944, des morts d’une mort injuste, dont l’histoire ne se raconte pas.



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1ère mise en ligne 20 juin 2018 et dernière modification le 6 septembre 2018.
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