Philippe Liotard | Pour arriver là

« construire une ville avec des mots », les contributions

Travaille actuellement à l’Université Lyon1. S’intéresse aux corps en chantier, qu’on fabrique aussi avec des mots. Un de ses sites : L’inqualifiable.
proposition n° 1

Pour arriver là, il a fallu qu’il se guide au GPS. Ni le nom des rues, ni leur orientation, ni les immeubles, ni les boutiques, ni le ciel, ni rien ne lui permet de s’orienter. Il suit l’itinéraire indiqué sur le smartphone, dans le sens de la flèche. Il est venu à pied. Il voulait sentir la ville avant de voir. Il prend l’itinéraire « 4 minutes plus long », puis « 1 minute plus long », puis « 2 minutes plus long ». Il marche. Il a le temps. Il prend chaque itinéraire « plus long ». Il ne ralentit pas. Il marche vite sans être pressé. Il y va le moins directement possible. Il arrive dans la rue, à cinq minutes encore de sa destination finale, sur sa droite. Il prend à gauche, « calcul du nouvel itinéraire », vers l’est, s’éloigne, dos au soleil, marche une dizaine de minutes coupe le GPS. Il a le plan en tête. Il arrive à la plus longue rue qui traverse la ville en diagonale, sud-ouest/nord-est. Elle ne lui dit rien, si ce n’est le nom. Rien ne lui dit rien, ni les façades, ni les trottoirs, ni les voitures. Il prend la diagonale, direction sud-ouest. Les moteurs, les klaxons, les odeurs d’échappement, rien ne lui rappelle rien. Il sent la ville, son énergie, sa densité, mais rien ne remonte, aucune image. Il sent en lui qu’il n’est pas loin. Tout à l’heure, le lieu le repoussait, maintenant il l’attire. Il a une boule dans les tripes, une impatience, il accélère, son pas est celui d’un homme pressé, presque en retard. Du boulevard, il remonte, vite. Il prend à droite, puis à gauche, revient dans la rue et cette fois-ci file vers l’immeuble, côté impair. S’il accélère encore, il va courir. Il transpire, retire sa casquette, s’essuie le front à pleine paume. Son ventre se crispe, comme s’il finissait un huit cents mètres.

Il y est. Il est arrivé, là, devant l’immeuble qu’il ne reconnaît pas. Il reste un moment sur le trottoir puis traverse pour le voir depuis en face. Il compte les étages. Ce devait être au quatrième. Il revient à l’immeuble, s’approche de la porte d’entrée, appuie son front sur la vitre, les mains de part et d’autre pour voir le hall. La vitre est fraîche. Il reste un moment le front posé, il souffle.

À l’intérieur, l’ascenseur s’ouvre, une vieille femme s’approche, ouvre la porte, il la lui tient, s’efface. Elle le regarde, le remercie, il entre, se dirige vers les boîtes à lettres. Il ne connait aucun nom, plus aucun. Il reste un moment dans le hall, sans émotion, ni nostalgie, ni tristesse, ni joie du retour. Il s’approche de l’ascenseur, ouvre la porte. C’est un tout petit ascenseur où l’on rentre à peine à trois.

C’est la seule image qui lui revient. Cet ascenseur immense où il arrivait à peine à toucher les premiers boutons en se hissant sur la pointe des pieds.

proposition n° 2

Deux images se superposent. Depuis la gare, la ville est noire. De petits immeubles de deux étages dont on ne sait s’ils sont faits de briques ou de pierres tellement ils sont encrassés de la poussière des mines. La route de terre est traversée par des garagnas aux poches trouées à force de chaparder des grêles de charbon. Sur la gauche, un attelage à l’arrêt. La carne qui le tire souffle, la tête pendante, attendant de repartir, la carriole pleine de houille. Derrière elle, au cani, les hommes boivent un canon puis un autre et un autre encore, éclairés par le soleil qui va bientôt plonger derrière le puits Couriot. Les fumées d’usine se voient à droite de l’image. Le vent les pousse depuis le sud. Elles tracent des diagonales ascendantes vers la gauche. Juste devant la gare, dans l’axe, une rue part, étroite, salle, comme tout ce qu’il y a alentour. Des canis occupent le bas des immeubles, une épicerie, un marchand de vin. A cette heure, la rue est animée. Elle part plein ouest et le soleil au point de se coucher y jette ses dernières et rasantes lumières sans parvenir à éclairer le gris si sombre déposé partout par la mine et les usines. La seconde image n’est pas celle qu’on a sous les yeux. Elle s’y superpose. Elle vient de bien avant, de l’enfance, d’un livre d’histoire, de morale et d’images, dont on se souvient de la légende par coeur parce qu’il fallait l’apprendre et la réciter tous ensemble, devant le maître et sa blouse noire comme la ville. « VUE DE SAINT-ETIENNE. - C’est après Lyon, la plus grande ville du Lyonnais. Autrefois sous-préfecture, elle est devenue le chef-lieu du département de la Loire. C’est aux environs de cette ville que le premier des chemins de fer français a été construit par l’ingénieur Séguin. Aujourd’hui Saint-Etienne a trois lignes de chemins de fer pour desservir son industrie, et compte 120 800 habitants. » L’image est une image qui aurait pu être dessinée à peu près depuis ici, depuis la gare, mais de plus haut, du haut du puits Couriot peut-être. Palimpseste de l’enfance, l’image des cheminées d’usine et de leurs fumées, inclinées elles aussi de la droite vers la gauche, imprime la mémoire d’une ville alors inconnue à la vision présente de la ville ou l’on revient.

proposition n° 3

Depuis devant la gare, on tourne d’un quart de tour à droite pour faire face aux usines et à leurs cheminées qui balisent la ville à perte de vue, selon une diagonale qui plongent, Sud-ouest, vers la vallée de l’Ondaine et au-delà la Haute-Loire. Encore un quart de tour et l’on fait face à la gare. Derrière elle, le puits Couriot est en travaux. Il ne domine pas encore le quartier. Il attire les trains, les mineurs, leurs familles, les ouvriers et tout le petit peuple des journaliers. On creuse pour descendre à plus de 700 mètres, la mine sera moderne. Les deux chevalements de bois se font face. Les cages métalliques semblent les transpercer par où monte le minerai, descendent et remontent les mineurs. Deux cheminées, l’une fine légèrement décalée sur la droite, l’autre plus massive, encore un peu plus à droite, juste derrière la gare. Les lignes se croisent, verticales, horizontales. Cheminées et chevalement en arrière pointent vers le ciel. En avant, la gare trace une horizontale qui va d’une terre à l’autre. L’ensemble donnerait une toile de Georgia O’Keeffe, si elle avait vu la ville et si elle avait alors remplacé l’East River vue du Shelton Hotel par les rails de Saint-E vus depuis devant la gare du Clapiers, la gare toute en bois au milieu de laquelle passent les rails principaux qui remontent de la Béraudière, transportent le charbon, partent au Nord vers Carnot, avant de revenir vers l’Est à Châteaucreux et d’obliquer nord-ouest vers Lyon par la vallée du Gier. Devant le bâtiment long et bas attendent des charrettes et des chevaux. Entre la gare et la mine, les rails sont nombreux qu’on traverse après avoir jeté un oeil à droite puis à gauche. Ils semblent venir de partout pour alimenter la voie principale. Pas de quai, pas encore. De la terre, noire. Pour monter dans le train à quai dont la locomotive embrunit à l’unisson des usines, il faut saisir la barre de fer verticale, lever le pied jusqu’à avoir la cuisse à l’horizontale pour atteindre la marche, pousser dans le pied en tirant dans l’épaule pour hisser son corps dans le wagon. Le train n’est pas un transport de loisir. Les loisirs n’existent pas. Pas ici. Pas encore. Les bâtiments de bois de la gare sont encadrés par des wagonnets, des centaines de wagonnets en attente de la houille, à droite et à gauche, derrière aussi, sur le terrain des Houillères. Le train à l’arrêt est un train court. Un wagon pour quelques voyageurs suivi de quatre bennes. Les femmes qui traversent devant la locomotive à l’arrêt sont des ouvrières à la robe longue, poussiéreuse, au regard fatigué et espiègle. En arrière du bâtiment ou se reposent les cheminots, deux monticules, l’un de métal qui empile des rails avec devant des tas distincts de crampons, de pinces, de clous et de tire-fonds rouillés, l’autre est de bois, fait de traverses de chêne entassées en attente. On ne le voit pas mais c’est là, un peu à gauche, en arrière-plan de la locomotive, juste devant le baraquement, là où précisément il n’y a rien, c’est là qu’il y a moins de cinquante ans un éboulement a emporté sous-terre une autre locomotive, juste là où passe un cheval.

proposition n° 4

De l’arrière du tram, on voit le centre de sa vie, de sa ville, s’éloigner. Quand on vit dans un rayon de cent mètres entre Hôtel de ville et Préfecture tout déplacement mène à la périphérie. La grand-rue coupe la ville en deux selon l’axe nord-sud. En quittant l’Hôtel de Ville, on est déjà éloigné de la place Marengo. Quand on a la chance d’accéder tout au fond, contre la vitre arrière, dans le recoin, on peut voir véritablement la ville s’éloigner et se transformer arrêt après arrêt en espace inconnu. En attendant, on fend la foule qui traverse la rue derrière le tram, qui s’agite sur la place de l’Hôtel de Ville, qui se presse sur les trottoirs saturés entre Hôtel de Ville et place du Peuple où la rue se resserre malgré les boutiques. Arrivé au Peuple le wattman agite sa cloche pour écarter les badauds. Pendant l’arrêt, on peut voir en arrière, à gauche les dernières maisons à colombage. La place du Peuple vit encore mais bien moins qu’elle a vécu. Quand on la quitte, les piétons se font plus rares, les boutiques moins luxueuses et moins attractives. En allant sur Badouillière le tram passe devant le cinéma d’art et d’essai, le Mélies. Pas besoin de savoir grand-chose du cinéma pour s’apercevoir que ce n’est pas un cinéma comme les autres. Aujourd’hui, un vieux film, J’irai cracher sur vos tombes. Le tram à l’arrêt permet de voir l’affiche, d’être interpellé par le titre. A l’arrière du tram, une Fuego, bleu métallique, voiture du futur qui le suit sans le doubler, la voie unique du tram étant aussi celle des voitures. Après Badouillière, au moment où il prend un peu de vitesse, toujours sur la gauche, passe l’armurerie. Sa devanture défile et ravive l’émotion ressentie lorsqu’on passe devant à pied et qu’on peut s’arrêter longtemps pour y observer avec une concentration rare les couteaux, les poings américains, les nunchakus et les armes à feu. L’émotion de l’armurerie se ressent depuis le tram alors qu’elle s’éloigne et qu’il nous attire encore plus au sud, encore plus en dehors… Il faut aller au terminus, à Bellevue. Nouvelle place où se tient un marché le dimanche. Là, elle n’est qu’un parking au bout duquel la Société des Transports de l’Agglomération de Saint-Etienne où l’on va faire sa carte de transport et payer ses amendes. L’éloignement se poursuit par le trolleybus cette fois. Nouvel engin électrique raccordé par deux longues perches aux caténaires. Le trolleybus sort de la ville mais on reste en ville, des villes ouvrières, marquées par la mine et le parti communiste français. Le trolley traverse la vallée de l’Ondaine, la Ricamarie où l’on voit le puits Pigeot encore en activité, le Chambon-Feugerolles et Firminy, terminus. Au-delà, après Firminy vert, il n’y a plus de ville, plus de trolley, juste la route qu’il faut prendre pour s’éloigner encore et revenir là d’où tout est parti.



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1ère mise en ligne 20 juin 2018 et dernière modification le 14 juillet 2018.
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