Ugo Pandolfi | Couche après couche

« construire une ville avec des mots », les contributions

Ugo Pandolfi, journaliste durant quarante années et scripteur parfois. Deux romans policiers a mon passif : La Vendetta de Sherlock Holmes et Du Texte clos à la menace infinie (éditions Albiana). Sur le pire des réseaux sociaux, mon avatar est une maîtresse femme qui soutient mon vieux blog. Il m’arrive aussi de parler franchement sur ello.co.
proposition n° 1

Y retourner ? Jamais. Inutile. Redondant. Cette rue fait partie des lieux de son adolescence. Topos sans génie de ses découvertes premières. Terrain de jeux de ses libertés, de ses complicités, de ses duplicités, de ses perversités. Il y a quelques années — il avait encore des obligations familiales le contraignant à retourner dans sa ville natale — le hasard des déviations pour grands travaux l’avait fait repasser dans cette petite artère du vieux quartier italien. Toujours toute droite. Toute simple. Trop simple. Elle n’était rien dans la ville qu’il n’avait jamais aimée. Et pourtant si présente, tellement là, quand le rêve, l’analyste ou un maître en écriture le portait à faire retour. Pas pour rien qu’il repoussait toujours tard dans la nuit le moment d’aller dormir. Pas pour rien qu’il n’avait jamais fait confiance à un psychanalyste. Pas pour rien non plus qu’il avait une peur indicible de mettre ses pieds dans un atelier d’écriture. Lui, qui avait passé sa vie à pisser de la copie. Pour vivre, payer son loyer, avoir un toit sur la tête, manger, nourrir ses chats. Et voir la mer avant tout. Voir la mer, toujours. Jusqu’à la fin.

proposition n° 2

Rue modeste, droite et courte, en pente légère.Elle ne comptait que deux commerces : une épicerie étroite, toujours un peu sombre, et un « Bon lait », toujours bien propre, la seule vitrine de la rue. Deux artisans aussi : le maçon qui avait réussi et dont le garage servait de dépôt ; un ferronnier dont l’antre faisait régulièrement jaillir des gerbes d’étincelles et entendre des cris de sciages électriques. Le reste n’était qu’habitations, petits immeubles étroits, jamais plus de trois étages, aux toits de tuiles, surmontés de vieilles cuves à eau ; Ou petites maisonnées sans prétention avec leurs jardins à légumes, une balançoire pour les enfants, une longue corde à linges, parfois une place pour un véhicule et toujours un portail métallique de peu avec sa boite à lettres et une allée de rien du tout avec ses graviers. Une seule maison, au bas de la rue, presqu’à sa fin, avait un air de villa, pas grande,protégée par des murets crépis. Son portail de bois vernis laissait entrevoir une allée cimentée, plantée de rosiers. A double sens, avec deux trottoirs, ses constructions des années 1930, cette rue était l’une des dernières marges du quartier des Italiens. Au delà, juste après, commençait le territoire de grands domaines, des parcs anciens, richement arborés, entretenus, entourés de grands murs en haut desquels les tessons de verre avaient été solidement scellés. Des interdits dits.

proposition n° 3

Anar de caire. Dans le provençal des montagnes, c’est comme cela que l’on dit : Aller de côté. Caire : un endroit, un quartier, un coin, un angle,une pierre d’angle, un rocher. Laissar de caire : omettre, laisser de côté. La rue a son autre, son raccourci parallèle : un insignifiant et malodorant cours d’eau, la Foux, qui suit le vallon. Le seul segment qui n’a pas été canalisé et enfoui sous terre est l’exacte portion qui correspond à la rue. Entre ces deux lignes, identiques chemins, quelques passages existent, sortes de traboules sans escalier. Certaines petits immeubles dont celui du 12 par exemple, disposent d’un jardin derrière leurs murs, invisible depuis la rue. Le jardin ouvre une porte sur les berges du minuscule canal et l’on peut ainsi, à pieds, descendre ou remonter la rue sans s’y faire voir. Idéal chemin caché, voie clandestine, toujours humide, souvent puante. Double glauque d’une rue sans luxe, ni prétention. Dans une ville prétentieuse et riche où se pavaner est un impératif catégorique à l’ordre de chaque jour. La Croisette, son vieux palais des festivals, son nouveau palais des congrès, ses palaces ne sont pas loin. Dix sept minutes a pieds indiquent les traceurs d’itinéraires en ligne.

proposition n° 4

Un jardin plus loin, une rue au dessus. Des bas nylon. Ils sèchent en plein air. Tentation d’aller toucher. Plus loin, à l’ouest du canal sale, terrain vague et la cabane du vieux russe blanc, vieil exilé que personne ne comprend. Il joue du violon au milieu des roseaux. Plus loin encore, la grande église, son grand jardin entouré de murs hérissés de tessons et les rochers bidons de la grotte de Marie, la Vierge. Enfin le grand boulevard jusqu’à la place de l’ancienne usine à gaz. Les cuves ont été démontées. Des immeubles de bureaux les remplacent. Le marché subsiste. D’autres rues le complètent. Des harengs dorés faisaient cercle dans un cylindre de bois. Puis l’obstacle de la voie ferrée. La passerelle métallique pour la voir en dessous a disparu elle aussi. Un passage sous-terrain la remplace qui abrite des SDF. La grande artère vitrine de la ville enfin. Pas large, mais luxueuse. Du chic et cher partout. Tout le long. Quelques rues adjacentes où les prostituées se font discrètes. Le cliché des clichés enfin : le lieu de croisement s’appelle La Croisette. Alignement de palmiers, de plages privées, de palaces renommés. Le cinéma y fait son cinéma une fois par an. Seule originalité à l’horizon : Deux petites îles en face, dans la baie. A l’ouest, zones industrielles, zones commerciales, zones d’habitations périphériques. Puis le grand massif de roches rouges, une frontière de mimosas que les lotissements rognent. A l’est, la côte vue d’avion, c’est pire. Jusqu’à l’Italie voisine.

proposition n° 5

« Secouer l’arbre » dans une rue qui n’en avait pas. Une fontaine publique, équipée d’un volant. Grosse bite de fonte, couleur verte, qui crache fort si l’on tourne vite. La boite à lettres du grand-père typographe, petite maison de bois avec sa plaque de cuivre, toujours propre. Le nom seul. Le soupirail au ras du trottoir, bouche ouverte de la cave à charbon. Le lavoir de l’immeuble dans un coin du jardin triste. Même l’eau vive a des odeurs de savon. Dans un angle noir, le foyer, sa réserve de bois, la lessiveuse galvanisée. Dans la vitrine du « Bon Lait », les pots de yaourts artisanaux, ronds de grés gris, consignés. Les dessous féminins, couleur chair, dans un jardin voisin, aguicheurs trapézistes sur la corde à linges. Et les murs, les grands murs, les hauts murs, hérissés de tessons, véritables appels à braver l’interdit, à s’affranchir des obstacles, à violer les propriétés privées. Les nouveaux poteaux électriques, tous les cent mètres, en béton désormais, escaliers fabuleux pour les Arsène Lupin qui méprisent les tessons de bouteille. La Marie polychrome de la paroisse du quartier, vierge de plâtre dans ses rochers de pacotille, une grotte en ciment mal ferraillé s’écaillant sur la rouille.Les photos des suppliciés des camps de la mort dans le local des associations. Le piano droit dans la fosse poussiéreuse du vieux théâtre. Le bac de bois circulaire venu d’Europe centrale où sont rangés les harengs fumés. Les chaises de La Croisette, lourdes ferrailles, inconfortables et payantes, repeintes cent fois comme des coques de vieux navires. Le sable de la plage qui s’ennuie, en rade, à la laisse d’une mer qui ne fait même pas de vagues.

proposition n° 6

Ville de Cannes, Alpes-Maritimes. La rue Caire, entre l’avenue du Grand Pin et l’avenue Prince de Galles, ne compte qu’une petite vingtaine de constructions dont neuf du côté pair. Parallèle au vallon de la Foux. Doit son nom au donateur des terrains à la ville au XIX me siècle, le descendant d’une riche famille de postiers à cheval : Pierre François Caire. L’épicier de la rue, Susini, n’a pas de vitrine. Sur les hauteurs autour demeurent au début du XXIe siècle ce qu’il reste des parcs des grandes villas anglaises de la Côte d’Azur : Montrose, Victoria, Oxford. Springland, Araucaria. Vers la ville, la paroisse du quartier, l’église du Prado. Le boulevard d’Italie, rebaptisé de la Libération en 1945. La rue Titien qui grimpe vers le deuxième boulevard de la ville, Carnot, a reçu le nom du résistant Léon Noël, mort sous la torture le 23 septembre 1943. L’école communale Maurice Alice où l’un des instituteurs, monsieur Menusan, était un adepte de la pédagogie Freynet et donnait à ses élèves le goût d’écrire et la curiosité de l’Afrique. L’une de ses collègues, Madame Lacroix, laissait derrière elle un parfum subtil, sucré, ambré. La directrice était une vieille sorcière aux cheveux gris qui tapaient sur les doigts des gauchers pour les faire écrire de la main droite. Plus loin, prés de la mer, le Palais des Festivals et la Croisette envahie par les oiseaux d’Alfred Hitchcock. En voilà un qui n’avait pas suivi d’ateliers d’écriture, mais avait tout compris : « l’important, c’est le hors champ » disait-il.

proposition n° 7

Point obscur ou plutôt salle obscure. Salle de projections. Pas un cinéma. Rien à voir. Un palais dédié aux projections de films. Tout à écouter-voir. Et bien plus, parce qu’après la projection, le réalisateur est là, vivant, vibrant. Il répond aux questions des privilégiés accrédités. D’immenses cinéastes dont les œuvres resteront souvent invisibles, souvent ignorées, souvent reconnues longtemps plus tard. Trop tard ? Œuvre immense toute en mouvement, de cercles incessants, de cercles qui enserrent, menacent, protègent,encouragent. D’immenses plans-séquences. Des nudités comme jamais. Hommes. Histoire. Aliénation. Révolution(s). Le hongrois Miklós Jancsó (1921-2014) reçoit le prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1972 pour Psaume rouge. Il prévenait. Il a prévenu : le titre original hongrois, Még kér a nép, emprunté à un poème de Sándor Petőfi, peut être traduit approximativement par « Le peuple exige encore..." (sous-entendu : "ce qu’on ne lui donne pas") ou encore "Vite, le peuple ne fait encore que demander…". Dix ans plus tard, 1982, la dernière projection du Palais Croisette qui sera démoli en 1988, est marquée par le triomphe (sic) d’E.T., the Extra-Terrestrial, de Steven Spielberg. Perdu quoi ? Pas le chemin qui conduit au lieu détruit. Il mène à une autre réalité. Un casino. Un bar, restaurant, branché, minimaliste. Une maison du caviar. Qu’importe. Des films on peut en voir partout. Dans les cinémas. A l’abris. En plein air. At home, cinéma. TV. DVD. VOD. Streaming. En payant. En piratant. En buvant. En mangeant. Pop corn et pulp fiction, pas incompatible. Perdue, la plongée dans l’obscurité, l’apnée dans la projection, le retour à la surface, l’aspiration, la bouche et les yeux qui se rouvrent. Et la compréhension du monde, un bout de la compréhension du monde, un tout petit bout sans doute, mais un bout tout de même.

proposition n° 8

Tempéré, le climat. Code C. Saison sèche en été, code s en minuscule. Été tempéré, code b en minuscule. Sur la ville, la précipitation moyenne est de 880 mm. Ce que ne dit pas la typologie des climats de Köppen-Geiger, c’est que ce n’est pas la pluie qui compte : c’est le moment qu’elle choisit. En mai, la pluie est gentille. Elle mouille, passagère, toujours les premiers jours du festival du film. C’est comme une tradition au générique, une fatwa du ciel, une moquerie des peoples en tenues de soirée. Il pleure dans mon smoking comme il pleut sur la ville. On ne peut plus fumer nulle part bientôt, mais le tuxedo, black tie, est toujours de rigueur. La pluie, en octobre, en novembre, en décembre, est plus cruelle. Elle se lâche. Quand ça trombe, la rue Caire n’en souffre jamais trop. Elle a son autre, sa parallèle, son double humide, le trou du creux de son vallon. Il regorge alors, dégorge, déborde. Le spectacle de l’eau en folie ne dure jamais longtemps. Sauf à l’ouest de la ville : il y eu des morts parfois, dans des parkings construits dans des rious inondables. Ce n’est pas la pluie qui compte, c’est le prix du mètre carré. Méditerranéen. Csb. Rien à faire des typologies. Ou alors faut tout comprendre. Le bruit de la pluie, par terre et sur les toits, il n’est pas pareil si t’habites dans un carton ou dans un Carlton.

proposition n° 9

Un cri chaque semaine, récurrent, remontant la rue. Strident dit Baudelaire. Viiiiiiii-trier. Des injures aussi, en langue italienne, des voix de femmes, querelle de voisinage. Des jurons plus masculins. Mots grossiers, mots interdits, jamais traduits. Stronzo. Pezzo di merda. Vaffancùlo. Figlio di puttàna. Toujours utiles à l’école, surtout à la sortie. Avant, pendant,après les échanges de pierres, de crachats, de coups de cartables.

proposition n° 10

Des herbes odorantes. Senteur rouge au goût à peine sucré. Pas un jour sans l’alchimie tomate dans la poêle à faire revenir. Flagrances musquées d’une institutrice. Parfum de femmes aux cheveux noirs. Saveurs, faveurs, furtives d’une initiatrice. Étreintes découvertes, saisies dans le noir des escaliers d’une cave. Faveurs, saveurs d’une femme inespérée. Contacts soyeux de jambes habillées de bas en haut desquels la main marque une pause, puis reprend son enquête inquiète. Les chants siffleurs des merles noirs, gouailleurs réjouissants qui s’adaptèrent longtemps à nos villes. Les chants, les cris, les alertes de tous les oiseaux de la planète.

proposition n° 11

Lieu d’exposition le matin. Lieu des enchères les après-midi. La salle des ventes d’alors était un lieu de poussières et d’incongruités hétéroclites dont le parquet aux lames usées gardait les traces. Les objets du décor changeaient chaque semaine. Avec toujours ses lots de chambres à coucher, salles à manger, fauteuils, canapés, lots de vaisselle, lots de bijoux, lots de livres. Literie. Loteries. Les manutentionnaires portaient des blouses grises et ne parlaient jamais. Ni muets, ni mutiques. Discrets simplement dans un temple où la seule parole autorisée est celle d’un commissaire. Priseur, le commissaire, armé d’un petit marteau comme le président d’une cours d’assises. Ceux qui renchérissent n’ont pas droit à la parole. Lever haut la main, faire un léger signe, un hochement discret, un simple mouvement. Rien de plus. Une fois, deux fois, trois fois. Adjugé. Une blouse grise venait ensuite remettre un formulaire, obtenir une signature. Les habitués se connaissaient tous. Parmi eux, un petit groupe d’hommes, toujours au fond de la salle, sur une estrade à gauche de l’entrée. Pas de vieux amis. Des concurrents. Certains se parlaient. Certains s’ignoraient. Mais tous étaient complices. Là pour affaires les concernant. Là pour ce qu’ils convoitaient. Là pour saisir leurs proies. Là comme au théâtre, attendant la fin d’une pièce dont le public s’imagine, idiot de service, être acteur d’une représentation unique. Les blouses grises n’étaient pas dupes. Le maître au marteau non plus. La mascarade finie, le petit groupe des hommes du fond restait encore un peu. Ils sortaient enfin. Dans la soirée ou le lendemain, ils se retrouveront, entre eux, dans un lieu autre, privé. Ils appelaient ça la révision. Rien ne leur échappait. Jamais.

proposition n° 12

Passage sous les rails. Des escaliers pour l’atteindre, puis tout droit et léger virage à droite à la fin. A la sortie, toute une vieille histoire : une rue Jean Jaurès, une place Gambetta. Onze arbres épargnés. Un petit marché formaté. La traversée souterraine est carrelée. Blanchâtre. Neutralisante. Démoralisante. Rien pour elle. Même les deux panneaux publicitaires qui y habitent perdent leur sens et leur fonction, faute de recul dans cet espace étroit tout en longueur. Les seules âmes qui vivent ne font qu’y passer, pressées d’en finir. Tel un syphon mal entretenu, le lieu qui transgresse la voie ferrée, dérogation passante dans l’en dessous, à des odeurs de pisse tous les matins, de détergents industriels vers le midi, un mélange des deux le restant de la journée. Les seules âmes qui vivent qui ne le parcourent pas sont des hommes, des femmes et des chiens trouvant là un refuge provisoire, précaire, passager. De ces humains que nos villes ne nomment même plus. Même plus droit à un mot. Pas de qualificatif. Ni de substantif. Même plus clochard. Même plus vagabond. Même plus chemineau. Trois lettres suffisent à la siglaison. SDF. Même les points entre les initiales, facultatifs, n’ont plus lieu d’être. Entre ceux qui passent et ceux qui y restent, point d’échanges dans ce passage. Ou parfois simplement une pièce de monnaie, un ticket restaurant. Il y avait bien aussi une femme, de retour du marché, qui offrait une baguette de pain, quelques fruits, une boite pour le chien. « La boite, c’est pour le chien » précisait-elle à chaque fois.

proposition n° 13

Si la ville de cette côte avait une originalité, c’était d’avoir ce que les autres cités côtières de la région n’avaient pas à leur horizon : des îles. Attraction des yeux. Attraction de l’imaginaire. Illusion de la fuite. Imagination des échappées possibles. Hors saison, il se rendait sur le ponton d’où les navettes partaient pour Sainte Marguerite, la grande île, et Saint Honorat, la petite, la plus éloignée de la côte. En saison haute, le déferlement des touristes noyait l’embarcadère d’une foule bruyante entre huit et dix-huit heures au rythme d’une douzaine d’aller-retour. Les mois d’hiver, seules les mouettes et les goélands animaient le ponton et l’espèce de grand abris bus de plexiglass qui recouvrait son entrée. Sous cet abris, en mettant la tête à l’envers, on pouvait observer les grands larus vus d’en dessous. Bien voir leurs pattes palmées un peu roses, le grand bec jaune. Il aimait ce ponton quand il était désert, parce qu’il était désert. Parce qu’il y avait des peintures qui s’écaillaient, des aussières en attente, des navettes immobiles, des horaires effacés.Parce qu’il y avait aussi, tout proches, les sleep de carénage. En stand by ou en chantier. Des travaux qui le fascinaient. Œuvres des mer dont il apprendrait plus tard, un jour, demain, les gestes, les usages, les mots, le langage. Mais pas ici. Ailleurs. Dans une île, une vraie. Dans un archipel, un véritable.

proposition n° 14

Paul, le brocanteur obscène. Né au Chili d’un père savoyard, Paul est un petit homme rond, au visage bouffi, aux doigts potelés, aux ongles salis par les colles de poissons, les vernis, les laques. Ses jambes sont trop courtes pour toucher terre quand il s’assoit. Un mégot toujours à sa bouche aux lèvres charnus. Il n’a pas d’âge sous le béret basque qui ne le quitte jamais. Il parle une langue incompréhensible avec du français dedans. Dans son échoppe quand une cliente s’y aventure, son plaisir, son jeu préféré, est une parole obscène, toujours sexuelle. Il mélange, a ses réponses aux questions des clientes, des propos grossiers. Turlute, pipe, pompier sont les mots qu’ils préfèrent. Même quand son épouse est présente dans la boutique et le rappelle à l’ordre, il s’amuse encore à glisser ces mots dans des phrases tordues que les oreilles inhabituées ne peuvent pas comprendre vraiment.Et ça l’amuse Paul quand une élégante cliente répond par un sourire poli à ses invites pornographes.

Adélaïde, abandonnée à sa naissance sur les marches d’une église en Toscane, retrouve sa mère, cordonnière et chiffonnière, à Marseille vingt ans plus tard. Elles viennent ensemble vivre à Cannes où Adélaïde rencontre son futur mari : un aristocrate de la classe ouvrière. Ils auront un fils.

Ugo, le typographe séducteur et cinéphile. D’origine piémontaise, termina sa carrière d’ouvrier du Livre comme contre-maître d’une imprimerie renommée pour ses tirages numérotées. Ugo, toujours tiré à quatre épingles,conservait un exemplaire de chacune des éditions auxquelles il avait contribué. Une fois par semaine, il apprenait le mensonge à son petit fils : il affirmait à sa femme qu’il emmenait le petit jouer dans les jardins de la Croisette, alors qu’ils allaient s’enfermer au Lido, le cinéma du quartier, voir des westerns ou des films d’épouvante.

Michel, le géant. Très grand et mince, il savait tout de la musique et de la littérature. Et de la capitale aussi où il partit vivre avec ses parents. Son père, CRS, parlait souvent de l’année 1968 et du quartier latin.

Nelly, First est son parfum. Elle n’a jamais manqué un concert de l’orchestre symphonique régional, ni une session de la cours d’assises. La musique en scène et le théâtre de la Justice. Elle se permet tout pour ses deux passions. Elle est grande, belle, séduisante, élégante, spontanée. Son merveilleux accent pied-noir juif marocain donne de la force à chacun de ses mots. Elle est chez elle dans les deux mondes qu’elle affectionne. Greffes ou partitions, elle sait tout. Le verdict à l’avance. Le malaise dans la fosse. Les autres mondes, elle les fréquente faute de pouvoir les éviter.

proposition n° 15

Plus de huit cent cinquante quatre mots — et une quantité extrême de points virgule, de tirets, de deux points, de guillemets, de parenthèses — seraient nécessaires pour dire, en une phrase interminable et, au final à coup sûr, inintelligible, toute la complexité de cette vérité sans fard, si lourde, à la fois évidente et indicible, que tu fuis à chaque fois que tu rencontres, dans un miroir, ton reflet, cette image de toi en laquelle je me vois moi-même, tel que tu es, et au fond de laquelle tu ne veux jamais aller voir qui je suis que tu hais ; tu sais bien,alors, qu’elle avait raison de te dire que le bleu de tes yeux ne donne rien d’autre à voir que ton égoïste absence de sentiment, qu’il n’y a rien, au fond de toi, d’autre que moi, rien, en moi, d’autre que toi ; et que cela ne fait même pas deux : seulement un égo triste.

proposition n° 16

L’escalier sans lumière qui menait aux caves, de ciment gris avec ses nez de marche en fer, cloqués de rouille... tu n’en dit rien alors que tu ne peux rien en oublier. « Ma mémoire n’occulte rien — dit-il. Je ne refoule pas ce que j’ai pu faire de sordide. Ailleurs, dans un autre lieu, aurais-je été le même ? Voilà ce qui me hante ». Foutaises. Dans toutes les ville du monde, il y a des rues de rut, des mendiantes vénales, des lieux sombres où baisent les queutards. « J’étais un enfant » — dit-il. Foutaises. Dans toutes les villes du monde, il y a des adolescents précoces. « C’est en elle que des adultes m’ont appris le mensonge » — dit-il. Foutaises. Dans toutes les villes du monde, la réalité n’est qu’une construction de la réalité. « C’est aussi dans une cave que j’aie été enfermé par ma mère » — dit-il. Foutaises. Sur toute la planète, il y a des mères qui ont peur. « Pourquoi ? Pourquoi, moi ? Pourquoi, loin d’elle, je trouve le repos ? » — dit-il. Tu fais chier avec tes questions. J’en sais rien. Dans toutes les villes du monde, il y a des caves, des escaliers sans lumière, du mensonge et des maltraitances. Peut être qu’il suffit de traverser des mers et de trouver une île ? « Pour oublier ? Sans être dupe ? » — dit-il.

proposition n° 17

La fine cicatrice blanche est toujours là, sous le pouce, sur l’éminence thénar de ma main droite. C’était l’hiver et j’avais des gants. Plusieurs lames de rasoirs usagées trainaient sur une poubelle. J’en choisis une et la cachai dans ma main droite. Sur le chemin de l’école, avant de prendre le bus, la lame m’entailla le Mont de Vénus. Pour cacher le sang, j’ai gardé le gant toute la journée et le soir j’ai du mentir. Je ne sais plus ce que j’ai inventé, ni quel âge je pouvais avoir. Main droite encore, bien avant la lame de rasoir, sur la tabatière anatomique. C’était mon voisin en première année du certificat d’études. Deux cancres. Nous déconnions sans cesse. Pour rire, il me planta un crayon mine bien taillé à l’endroit charnu où le pouce et l’index se rencontre. L’instituteur n’entendit rien. Pas vu, pas pris. J’ai gardé longtemps une petite marque bleutée sous la peau que les taches de vieillesse font désormais disparaître. Main gauche ? Au tout début de l’école. Une directrice aux cheveux gris tapait sur mes doigts de gaucher. Pour m’apprendre, sans doute, à écrire de la main droite. Concession que j’ai toujours refusée.

proposition n° 18

Flagrances musquées d’une institutrice. Fragrances musquées d’une institutrice. Fragrances musquées de l’institutrice. Particulière flagrance : l’institutrice qui va et vient sans cesse dans les deux allées de la classe. Fragrances musquées omniprésentes. Particulière flagrance : le va et vient permanent de l’institutrice dans la classe. Particulières fragrances musquées. Flagrance : l’institutrice promène son parfum dans la classe. Fragrances : bergamote, agrumes, jasmin, vanille, musc.

proposition n° 19

Pas une droite. Pas un horizon.Un ligne, une simple ligne, courte, modeste, sans prétention. Un segment infime de l’horizon, entre deux îles, vue partielle et partiale. Entre figuration et abstraction, mer et ciel, vagues et nuages. Ligne de vie de lignes. Pas un jour sans tirer à la ligne. Juste ce qu’il faut quand la paie est au feuillet, le salaire à la pige. Absence totale de ligne de conduite. Un toit sur la tête suffit. Et franchir une porte-fenêtre de Matisse, entrer dans le grand concert inachevé de Nicolas de Staël, suivre les lignes de Paul Klee.

proposition n° 20

Ces événements se déroulent entre 18 h 30 et 10 h 30. Enième saison d’une série chronophage. Les nuits commencent tôt dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. « Un marché rentable et pérenne » assurent les conseillers en investissement. Il y en a plus de 150 dans le département. Quelques uns sont de statut public. Quelques autres relèvent du privé non lucratif. Le plus grand nombres des EHPAD est du privé commercial, appartenant à de grands groupes dont certains côtés en bourse. Il y en a huit dans la ville dont quatre disposant d’une unité Alzheimer. L’objet de la mission concerne l’établissement géré par l’un des poids lourds du secteur, un groupe particulièrement bien développé à l’international dans treize pays dont la Chine. C’est le client qui a choisi : il veut être sur que l’on prendra soin de son placement. C’est qu’il y tient à son placement. Et ce qu’il veut savoir, c’est ce qu’il se passe pour son placement quand les visites sont interdites, entre la fin de journée à 18 heures 30 et le lendemain matin à 10 heures 3O. Impossible d’introduire qui que ce soit ou quoique ce soit susceptible d’espionner le lieu. Impossible de soudoyer les personnels de nuit qui ont trop peur de parler. Impossible de se fier aux 80 narrateurs potentiels qui passent là la fin de leur vie. L’une a peut être appelé au secours en vain toute une partie de la nuit. Un autre a peut être dépassé les capacités d’absorption de sa couche. Alzheimer, omertà, secret médical ? Il n’y aura personne pour s’en souvenir. Même dans les pays où la main d’œuvre est moins chère et où des offres émergent sur le marché assurant un(e) employé(e) pour un patient, il est très difficile de répondre à l’attente du client qui s’inquiète, la nuit, pour son placement. En Tunisie, il y a bien un établissement dont chaque chambre est équipée de webcam permettant aux familles de surveiller en permanence, au delà de la mer, celui ou celle qui a perdu son autonomie. Si le patient a toute sa tête et entend préserver son intimité, il peut déconnecter la webcam. Ce n’est pas ce qui convient au client qui de toute façon n’a pas l’intention de mettre son placement hors de la ville. Ce qu’il veut, c’est avoir des nouvelles de son placement au quotidien, lui rendre visite chaque jour, aux heures autorisées, entre 10 h 30 et 18 h 30. Et s’assurer aussi qu’en dehors de ces heures, tout se passe bien, que si il y a un problème...Le client imagine le pire. Il sait bien que la mission qu’il exige est impossible à satisfaire. Il a beaucoup de mal à se résoudre à faire confiance a ceux qui investissent dans la prise en charge globale de la dépendance, fussent-ils leaders dans ce domaine. Le client ne veut pas investir, placer de l’argent, chercher une optimisation fiscale. Son placement, c’est sa mère. On le rassure : tout va bien la nuit. Il ne se passe rien. Tout le monde dort. Les couloirs sont vides. Il n’y a rien à signaler. Tout est calme. Pas de soucis, même si il y a un problème, nous veillons, nous faisons le nécessaire. Le client se rassure au fil des semaines, des mois, des années qui s’écoulent. Avec toutes les nuits qui vont avec. Toutes ces nuits invisitables, indicibles, interdites. Des nuits qui le rongent un peu. Des nuits auxquelles il se fait à la longue. Sa mère, elle, de toute façon, elle s’en fout. Il y a longtemps qu’elle a oublié les lieux où elle vivait avant son placement. Tous les matins, au téléphone, quand il l’appelle, elle lui répète la même phrase, toujours sur le même ton qui ne trahit rien des secrets de la nuit : « oui, j’ai bien dormi ».

proposition n° 21

Six lattes de bois, teck sale et vieilli, pointes d’un ciseau, mug cendrier, bord marron foncé souillé de mégots mouillés, briquet rose de marque Bic sur paquet de cigarettes, bord noir de l’écran d’une tablette Apple, traces de doigts, partie latérale du clavier, minuscules poussières sur les touches du bas, point blanc sur la touche de maintien majuscule, lattes de bois, teck sale et vieilli, tasse à café, porcelaine blanche, dans le trou central de la table, traces de café séché dans la tasse et sur les bords, coin supérieur de l’écran de la tablette, lattes de bois, teck sale et vieilli, dossier d’un fauteuil de jardin en plastique blanc, traces noires, petites fientes d’oiseaux,deux fois cinq trouées verticales dans le dossier, herbes vertes au sol, tache de soleil, bout d’une vieille traverse de chemin de fer, plaques de mousses par endroit, feuilles très vertes des belles de nuit, grand coin droit de l’écran de la tablette de marque Apple, l’éditeur de texte IWriter se devine, coin de la table de teck sale et vieilli, deux pots bleus, ronds, deux petits arbustes, mélange de taches jaunes et vertes sur le sol, des chatons de châtaigniers plus ou moins dorés, la tête ronde et le bec pointu d’un gros oiseau de plastique, les premières marches d’un escalier de pierres, l’angle d’un mur de pierres, bleutées ou beiges ou grises ou presque blanches ou parfois tirant sur un vert grisonnant, un tête de Bouddha en résine, de même hauteur, une acanthe desséchée, grande masse de lierre chapeautant le mur de pierres, un rosier à fleur blanche ivoire, feuilles attaquées par la rouille, reste de vert grignoté par le jaune et le marron, trois roses à peine écloses, trois restes de roses sèches, un segment de hamac bleu, une remorque, un triangle rouge sur fond noir, le numéro 152 en blanc, bâche grise sur la remorque, une rallonge électrique de couleur rouge, un mur de béton gris entre deux murs de pierres, le tronc sombre d’un grand laurier sauce, les branches d’un sapin, bien vertes, jusqu’au sol, l’herbe plus haute, tache jaune et sèche, une voiture rouge, un œil renvoyant la lumière du soleil, phare gauche de la voiture rouge, RTY, FGH, CVB, un bout du clavier amovible de la tablette, petites traces de poussières entre le F et le G, point blanc (cendre de cigarette ? ) sur la touche de la lettre J.

proposition n° 22

Vert militaire, la couverture rugueuse sur le lit. Jaune bruni, la trace ronde d’une brûlure de cigarette. Vernis marron foncé, presque noir, de la bibliothèque au pied du lit. Blancheur crème du dos de tous les livres du rayon le plus haut. Rouge foncé des coffrets de carton qui protègent chaque livre du rayon le plus haut. Vert foncé des cartons qui protègent chaque livre du rayon le plus haut. Noir,le tissu serré de la couverture de deux livres au dos anonyme dans l’étagère au dessous du rayon le plus haut. Cuivre de l’interrupteur à gauche de la porte. Blanc jaunâtre de la baguette électrique en bois laquée. Bleu sale de la blouse accrochée à la patère de bois fixée à la porte. Blancheur veinée de gris bleu du marbre de la grande commode. Vernis marron foncé écaillé de la grande commode. Or ou argent ou rouge ou vert ou blanc des couvercles des petits pots de peinture rangés sur le marbre de la grande commode. Fauve ou marron ou paille ou brun ou noir ou jaune, le poil des pinceaux et brosses rangés, têtes en l’air, dans des bocaux de verre sur le marbre de la grande commode. Jaunâtres, les transparences des traces de colle séchée sur le marbre de la grande commode. Marron clair, le gros rouleau de papier gommé. Brun acier, presque bleuté par endroit, le métal d’un outil à trancher sur le manche duquel sont gravées les lettres U et P. Brun acier, presque noir, le métal d’une pince où sont gravées les lettres U et P. Jaune et marron, les motifs de la carpette usée, au sol, entre la grande commode et le lit. Rouge profond sang de bœuf, les tomettes hexagonales de terre cuite. Blanc brillant, le joint repeint de frais entre les tomettes hexagonales de terre cuite. Verte il y a longtemps, la peinture toute écaillée de la persienne de l’étroite et seule fenêtre. Blanc jaunâtre, la laque des bois de l’étroite et seule fenêtre. Gris galva usé, le petit verrou de métal de l’étroite et seule fenêtre. Blanc légèrement bleuté de la peinture à l’huile des murs et du plafond. Blanc légèrement bleuté des traces de coulures de la peinture à l’huile aux angles des murs. Blanche opaline de l’abat-jour suspendu au plafond. Brun foncé palissandre, le cosy. Blanc jauni usé du minuscule abat-jour de la lampe pincée sur le cosy. Dos blancs, noirs ou jaunes, des livres rangés dans le cosy. Vert militaire de la couverture rugueuse posée sur le lit.

proposition n° 23

Longues dalles de pierre des quais du port, cubes géants de pierres et de béton installés dans la mer, contre la mer, protégeant la jetée longue, crépis jaune éteint ou gris des constructions modestes des années 1920 aux toits de tuiles, loin, tout au fond d’un parc immense, la façade gothique d’une villa anglaise du début du XX ème siècle, palais, pas laid, très laid, bunker de verre et de béton qui ne reflète même pas le ciel, sable couleur sable d’une longue fausse plage botoxée, faite, refaite, surfaite, pour fêtes privées, vue d’avion, une seule large ligne grise de béton et de bêtises, une frange trouée de tâches bleues, signes extérieurs de pauvres richesses.

proposition n° 24

Cubes géants de pierres et de béton installés dans la mer, contre la mer, protégeant la jetée orientale des vents de l’est et de l’ensablement. Pas des cubes, des parallélépipèdes, d’énormes blocs artificiels, rangés sur une longueur de plus de 260 mètres. Vieux, des pierres prises dans le ciment, d’avant l’invention des tétrapodes de béton armé pour les récifs artificiels. Un futur roi pour poser la première pierre. Une plaque indique : Albert Edward prince de Galles 1898. Entre les blocs et les yachts, une large quai, parking à voitures aussi. Loin de l’esprit qui hante les lieux, la femme navigatrice. A l’entrée pourtant, une sculpture honore : Virginie Herriot 1890 1932. Aventure(s) : marcher sur les blocs, sauter d’un bloc à l’autre, se faire peur en plongeant la tête entre deux blocs, entendre la mer au fond, prisonnière, s’imaginer chutant là, prisonnier. Interdit d’aller là. Une plaque indique : danger. Artificiels récifs, emblématiques, à l’image du récit de la côte. Les compter sur Google map, vue satellite. Inutile. Attendre le vent d’est.

proposition n° 25

Des interstices se multiplient qui appellent un complément : Voir la mer, avant tout voir la mer, quitter la terre, la terre battue de la cave sans lumière, la terre artificielle de l’après les inventions anglaises, le construire qui détruit, le construit qui enferme, refuser l’histoire au fond après avoir chercher à lui trouver un sens, s’illusionner dans la fuite salutaire, ne pas chercher à interroger l’illusion, aller trouver ailleurs les pays plantés de vignes, d’oliviers, d’orangers, de figuiers, ne pas creuser, ne pas chercher, ne pas éprouver les raisons, se contenter de la séduisante et solide légende selon laquelle Graham Greene et son « J’accuse » m’ont fait fuir le « dark side » de moi-même, obéir à l’intelligence et à la clairvoyance d’un ancien agent du MI6, comprendre enfin que seule la déloyauté sauve et dans l’écriture.

proposition n° 26

Une autre, celle d’à côté, la grande rivale avec ses salades et ses affaires sales. Nous y vivions tous alors et en écrivions au quotidien les péripéties de l’imbroglio politico-judiciaire permanent. Le contrat demandait l’analyse de tous les pouvoirs dans la ville. La collection s’intitulait « métropole ». Son directeur : un universitaire, spécialiste de droit et de finances publiques. L’éditeur avait fait ses preuves dans les investigations solides : D comme Drogue, M comme Milieu, E comme Espionnage, nos modèles. Notre ami correspondant du grand quotidien du soir refusa de s’associer à ce travail. Un terrible drame familial empêcha ensuite notre camarade de l’agence de presse française de se joindre au projet. Adieu le travail en pool : Nous n’étions plus que deux pour faire le job. Deux énormes années, sans débander, plus de huit cent pages au final, des documents en annexes, un long index des noms cités. Puis, l’éditeur lui même reprit en main la collection : plus offensif, plus nerveux, pagination réduite. Tout rewriter, en quelques semaines. Au final, deux cent huit pages, index compris. Le bouquin n’épargne personne. Nous avions fait le job. L’impression de « Nice, la baie des requins » fut achevée au premier trimestre 1982. Les six mille exemplaires tirés furent vendus en quelques mois. Avions-nous bien travaillé ? Jean-François Kahn nous encourage à le penser. Graham Greene aussi. Dans ses meetings, le député-maire, lui, nous traite de voyous. L’euphorie et la fierté passées, je comprenais enfin qu’une ville n’est pas un concept, mais un animal social dangereux. Une bête vicelarde qui sait parfaitement se défendre, mordre qui l’attaque, sans lâcher jamais. Un objet politique, un méchant objet politique.

proposition n° 27

« Si vous êtes entré dans ce compartiment, c’est que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre ». Ce n’était pas le train, mais le bus, que vous aviez choisi. Et vous ne lisiez pas La Modification. Si vous êtes monté dans ce bus, c’est qu’il est le moyen le plus simple pour vous d’arriver par le haut de la ville, de ne pas avoir recours aux taxis, de n’avoir plus qu’à marcher. Se laisser aller surtout, le front contre la vitre, au travelling avant vers l’ouest. Vous aviez choisi l’un des deux sièges les plus proches du conducteur, le coin droit face à la marche pour éviter, sur l’autoroute, la vue des voitures en sens inverse. Vous aviez découvert les nouveaux labyrinthes permettant de sortir de l’aéroport, puis les accès nouveaux à l’autoroute, puis les architectures nouvelles dans la plaine du petit fleuve, puis l’autoroute enfin. Vous aviez conservé en mémoire les images des vieilles serres abandonnées, confettis aux vitres blanchies au blanc d’Espagne au milieu des lotissements, des villas, des immeubles de standing. Puis un moment, là où l’autoroute surplombe la route nationale, là où une sortie permet de prendre la route menant à la fondation dessinée par Joan Miro, vous n’aviez plus en tête que des images apaisées, des bruissements de fontaines entre les murs, un homme debout, l’infini mouvement aquatiques de Pol Bury, un immobile mobile de Calder, des coulées de peinture de Bram Van Velde, le souvenir précis de Malraux inaugurant son musée imaginaire. Vous aviez tant de fois fréquenté ces lieux magiques que c’est leur présence qui s’inscrivait entre la vitre du bus et votre tête appuyée. Le travelling avant vers l’ouest continuait ; mais vous n’y étiez plus, pas absent, ailleurs simplement, ailleurs surtout. Vous avez tenté de conserver le plus longtemps possible cet éloignement dans le temps, puis l’ubiquité cessa, sans brutalité. A l’arrêt qu’il vous fallait ne pas oublier, dés la sortie de l’autoroute, les grands pins, les galets des murs, Giacometti, Braque, encore étaient là. Il ne vous restait plus qu’à marcher dans la laideur de la ville factice. Plus vous avanciez en elle, plus les images apaisantes s’éloignaient de vous. Déjà, pensant au départ, au retour vers l’aéroport, vous saviez qu’un siège à gauche face à la marche serait libre. La vue des voitures en sens inverse était désormais un inconvénient mineur, rassurant presque : elles allaient vers un endroit que vous étiez en train de fuir.

proposition n° 28

L’arrêt, le deuxième après la sortie de l’autoroute, se situait sur une aire de stationnement, entre deux bretelles à deux voies, sur laquelle un petit immeuble de bureaux abritait au rez-de-chaussée un magasin Apple. Là, il y a des années, fin 1991, début 1992, il s’était offert l’entrée de gamme des premiers portables de la marque à la pomme : un Power book 100. Cet arrêt du bus, la descente de la navette, les premiers pas sur le parking se mélangeaient toujours avec l’image de cet objet, son contact, sa matière, sa couleur grise. Le lecteur de disquettes, externe, qu’il fallait acheter en plus. La valeur du dollars US à cette époque était supérieure à cinq (francs). Du luxe, l’objet gris livre qui libérait le pouvoir écrire. La descente à cet arrêt, obligatoire. Ne pas en voir les banales réalités ou plutôt les dissoudre dans les affects qui rassuraient, n’était qu’une manière, efficace, de supporter l’obligation qu’il avait de revenir là. Marquages au sol qui s’effaçaient, panneaux publicitaires omniprésents, signalétiques incompréhensibles, abris bus avec pub se déroulant, massifs tristes de lauriers-roses séparant les voies, arrosages automatisés, tuyaux déterrés, villes jumelées. Aller voir ailleurs : Madrid, Kensington and Chelsea, Beverly Hills, Shizuoka, Acapulco, Sanya...Durant cinq années, il s’était abimé les yeux à écrire un bouquin sur l’écran merdique de son premier portable. Il l’avait aimé cet outil, avant de s’en débarrasser. Il l’avait aimé avant même de le posséder, avant même de descendre du bus.

proposition n° 29

Il n’en manquait aucun, Max. Il adorait ce spectacle des explosions dans la nuit, réfléchies par la mer. Une année, il s’était même offert le voyage à Montréal pour assister au concours international d’art pyrotechnique de Loto Québec. Et depuis qu’il s’était installé sur la Côte, tous les voyages en Italie qui marquaient sa retraite durant l’été, étaient liés aux « fuochi » : Riccione, Rome, Forte dei Marmi, Recco, Adelfia, Reggio d’Emilie, Scoranno. Il n’était jamais déçu, Max. Dans la journée, il lisait beaucoup ses grands auteurs préférés. Dans la journée, il écoutait beaucoup ses grands opéras préférés. Dans la journée, il cuisinait beaucoup ses grands plats uniques préférés. Céline, Verdi, couscous. Platon, Wagner, pot-au-feu. Balzac, Callas, choucroute. Dans les nuits, en été, dans le miroir des eaux, ce sont les explosions de couleur des bombes qui le fascinaient. Il était éclectique, Max. Il avait été pupille de la Nation, Max. Il était ingénieur, Max. Il avait fait carrière dans le pétrole, Max. Il était né à Oran, Max. Il avait vécu longtemps en Afrique, Max. Il réservait toujours sa table, longtemps en avance, sur la plage du Martinez. Pour rien au monde, il n’aurait manqué la compétition rituelle des meilleurs artificiers du monde. Il adorait les dompteurs de bombes, Max. Et les retombées nocives des métaux rares et des poudres magiques, il s’en battait les couilles, Max.

proposition n° 30

Pantalon noir, chaussures noires, chaussettes noires, la tenue obligatoire des serveurs affectés à la plage du palace était insupportable dans le sable et la chaleur de l’été. Ridicule aussi, la marinière blanche à manches courtes, taillée dans une toile de coton rude, sur le devant de laquelle était brodé le nom de l’hôtel préféré des princes saoudiens. Les pires journées sont celles des feux d’artifices : des journées-nuits qui exigent deux mises en place et ne s’arrêtent pas à la tombée du jour. Journées de merde, journées sans fin, avec double ration d’allées et venues dans le sable, double service, double rangement des transats, des tables et des fauteuils qui s’enfoncent dans le sable. Un cauchemar, une torture, une course épuisante, un rituel marchand et débile qui n’a pas lieu que les 14 juillet. Le concours des bombes, la compétition des artificiers, l’apothéose aux fleurs explosées des métaux mélangés à la poudre, c’est tout l’été ici que le spectacle, allégorie d’une guerre à l’ancienne, commence et n’en finit pas de finir ; n’en finit pas de séduire les foules, d’attirer les touristes, d’auréoler la cité, de grandir ses élus, de remplir les caisse, de faire sens, de rassembler, de faire vivre ensemble. Jusqu’à la mort : 86 personnes assassinées et 458 blessés en moins de cinq minutes à Nice, promenades des Anglais, le 14 juillet 2016. Il faut lire à haute voix les prénoms et les noms de ces 86 morts. Le temps réel pourrait peut être ainsi, sans discours déplacé, sans musique inutile, sans rituel indécent, se frayer un chemin dans le temps douloureux de la mémoire.

proposition n° 31

Les concessions de terrain dans le cimetière communal comporte toujours cinq articles. Vu la demande « à l’effet d’y fonder une sépulture particulière des membres de sa famille », l’arrêté municipal fixe la durée, la surface, le prix, le montant des droits de timbres et d’enregistrement. Le document est établi en trois exemplaires. Adélaïde, ma grand-mère italienne, dont les revenus étaient des plus modestes, dépensa, en 1967, la somme de mille cinq cent francs afin de réaliser enfin ce qu’elle désirait le plus au monde depuis la mort de son mari : une place au Grand Jas, trois mètres superficiels, une place au soleil, bien orientée, face à l’ouest.Elle fit rapatrier les restes de son époux qui, à son grand désespoir, avait du être inhumé à la périphérie humide,froide et ventée, là-bas, au loin, hors la vraie ville, dans le quartier des HLM. Adélaïde mourut rassurée. Son fils, mon père, également : il avait dépensé en 1980 la somme de deux mille trois cent trente quatre francs et vingt cinq centimes pour obtenir dans la même concession les trois mètres superficiels « à l’effet d’y fonder la sépulture particulière des membres de sa famille ». C’est là qu’ils voulaient ne plus être, être après la vie. C’était là et pas ailleurs. Rassemblés là et c’est tout. Rien a voir avec la réputation aristocratique du Grand Jas, ouvert en 1866 et « souvent considéré comme l’un des plus remarquables cimetières français à visiter » (sic). Rien à voir avec la liste des personnalités inhumées là : ma grand-mère avait certes entendu parler de Martine Carol mais elle ignorait tout de Prosper Mérimée, de Jean Mineur, de Fabergé et de Jacques Monod. Rien à faire de toutes ces vedettes, ces grands noms, ces importants, ces gisants. Toute sa vie, Adélaïde n’avait été que discrétion, prudence, abnégation, modestie. Il n’y a que pour sa vie après la mort qu’elle avait eu cette prétention d’avoir une petite place là où l’on disait qu’il fallait être. Jean-Louis, mon ami le chanteur, auteur, compositeur, interprète, mort à 42 ans d’un cancer à la gorge n’avait pas le même désir. Il voyait plus loin. Après sa crémation, nous allâmes, le jour même, disperser ses cendres dans la mer, sa femme Méditerranée. Quelques fleurs, sa guitare, le contenu de l’urne cinéraire s’en allèrent sur l’eau et la mer était calme, apaisée, sans ride aucune. Est-ce lui qui pleure et crie à présent du fond du cimetière des migrants ? Pleure et crie les noms des 34 361 « victimes de la forteresse Europe » de ces quinze dernières années ?

proposition n° 32

Il est « noir-mangé-goyave » disait de lui une amie guyanaise qui le dévorait des yeux chaque fois qu’elle le rencontrait. Et c’est vrai qu’il était beau, pas très grand, de profonds yeux noirs, d’épais cheveux sombres et frisés, une peau, cuite à point, comme une brioche dorée. Il était à croquer. Craquant. Et sa compagne blanche avait bien raison de s’inquiéter des regards enflammés que les belles créoles jetaient sur son homme. Le plus incroyable chez lui, est qu’il croyait au ciel d’une manière tout à fait surprenante pour un garçon brillant, diplômé de l’enseignement supérieur, entrepreneur et cultivé. Par temps gris, quand le ciel était nuageux, ce bel homme pensait, croyait dur comme fer, que le soleil n’existait plus. Lui démontrer le contraire, lui affirmer que le seul fait de prendre un avion et de voler au dessus des nuages suffisait à vérifier l’absurdité de sa croyance, rien n’y faisait. Pour lui, le ciel était une totalité sans altitude, une globalité compacte qui avait pouvoir de vie et de mort sur le soleil. Point final. Le plus curieux dans son attitude, est qu’il n’éprouvait aucune angoisse par ciel gris, aucune joie quand le ciel se dégageait. Toute sa vie, par contre, il évita toujours les contrées aux atmosphères les plus nuageuses. Toute sa vie, en revanche, il refusa d’entendre que « le ciel est noir et non pas bleu ».

proposition n° 33

Une suite de degrés permettant de passer d’un niveau à un autre, ce n’était que cela un escalier. Longtemps, il s’était demandé comment, pourquoi, par qui, par quoi une telle suite, fut-elle écarlate, fut-elle sans cage, pouvait s’affubler de légendes, devenir mythe et à un point tel que des villes voisines, des villes étrangères, des villes lointaines en étaient jalouses. Il cessa de s’interroger un jour, très tôt un matin, après avoir soigneusement observé la tâche des poseurs de bouts d’éternité. Dix jours durant, il s’était tenu, assis dans le recoin d’un petit square. Il avait tout compté, tout mesuré, tout noté, tout recompté. L’escalier foulé par des milliers de festivaliers avait vingt-quatre marches et nécessitait soixante mètres de moquette. Durant les dix jours, ils étaient changé trois fois par jour. Le maintien en bon état, propre et rouge, de cet « élément incontournable de la plus grande vitrine du cinéma mondial » (sic) était le secret. Et pour le garder, des mots étaient interdits, des mots autorisés remplaçaient les mauvais mots. Personne ne disait l’escalier. Tout le monde parlait des marches. Personne ne disait la moquette. Tout le monde parlait du tapis rouge. Urbi et orbi, il devait en être ainsi.

proposition n° 34

Au nord des îles de la baie, une propriété contemporaine d’exception neuve : villa de 1100 mètres carrés avec jardin de 3500 mètres carrés. Prestations de luxe, piscine intérieure et exterieure, spa, salle de sport, salle de cinéma, logement de gardiens, garage 8 voitures. Air conditionné, fenêtres coulissantes, double vitrage, Internet, maison de gardien, abri de voiture, éclairage extérieur, ascenseur, alarme, coffre-fort, portail électrique, porte blindée, piscine, spa, cafetière, cuisinière, fer à repasser, four, four à micro-ondes, lave-linge, lave-vaisselle, plaque de cuisson, réfrigérateur, sèche-cheveux, sèche-linge, vaisselle. Huit chambres, huit salles de bains, deux cuisines, une salle à manger, un séjour, une salle de sport, une salle de cinéma. La société de siège habilitée à la gestion de ce bien est domiciliée à Dubaï (Émirats Arabes Unis).

A l’ouest, pointe du cap saint-pierre, une villa d’exception de 600 mètres carrés, située dans une prestigieuse résidence avec surveillance 24 heures sur 24. Entourée par la mer, vue panoramique. Huit chambres en suite, un double salon avec un bar et piano à queue, une salle à manger, une bibliothèque avec un bureau équipé, une cuisine entièrement équipée. A l’extérieur un parc aménagé de 9000 m2, flore typiquement méditerranéenne, piscine à débordement, jaccuzi, patio ombragé avec bassin et fontaine, piste d’hélicoptère. Air conditionné, fenêtres coulissantes, double vitrage, Internet, meublé, éclairage extérieur, héliport, alarme, gardien, piscine, cafetière, cuisinière, fer à repasser, four, four à micro-ondes, lave-linge, lave-vaisselle, lecteur CD, lecteur DVD, plaque de cuisson, réfrigérateur, sèche-cheveux, sèche-linge, vaisselle. Huit chambres, huit salles de bains, une cuisine, une bibliothèque, une salle à manger, un séjour. La société de siège habilitée pour la gestion de ce bien est domiciliée au Lichenstein.

Au 180, au sud de la baie, la longue liste des yachts de luxe surligne l’horizon de pavillons de complaisance. La mer n’est qu’un tapis-carte, une table de jeux pour le poker des longueurs démesurées : des petits joueurs de 225 pieds jusqu’aux géants charia-compatibles au-delà des 500 pieds. Des mondes séparent un yacht de 68 mètres d’un autre de plus de 150 mètres de long. Entre les mesquins et les plus ostentatoires, il y un milieu juste, tapageur discret, avisé indécent. Une longueur de 90 mètres, six cabines, douze invités possibles, immatriculé à Malte. Une longueur de 85,50 mètres, neuf cabines, douze invités possibles, immatriculé aux Isles Caïman. Une longueur de 77 mètres, huit cabines, douze invités possibles, immatriculé aux Isles Caïman.

Dans une baie, à l’est, une villa de 350 mètres carrés. D’époque, entièrement rénovée avec vue mer. Un emplacement privilégié à 5 minutes à pied des plages. La villa dispose de 4 chambres en-suite avec cuisine équipée, salon, toit-terrasse et de deux studios indépendant offrant 2 chambres supplémentaires. À l’extérieur un jardin et une piscine rajoutent au confort de la villa. Internet. Meublé. Piscine. Cafetière. Fer à repasser. Four. Lave-linge. Lave-vaisselle. Plaque de cuisson. Réfrigérateur. Sèche-cheveux. Sèche-linge. Vaisselle. Six chambres, six salles de bains, une cuisine, un séjour, une salle à manger, une terrasse. La société de siège habilitée pour la gestion de ce bien est domiciliée au Lichenstein.

proposition n° 35

Au nord des îles de la baie, une propriété contemporaine d’exception : villa de 1100 mètres carrés avec jardin de 3500 mètres carrés. Prestations de luxe, piscine intérieure et exterieure, spa, salle de sport, salle de cinéma, logement de gardiens, garage 8 voitures. Surveillance armée 24 heures sur 24. Air conditionné, fenêtres coulissantes, double vitrage, Internet, maison de gardien, abri de voiture, éclairage extérieur, ascenseur, alarme, coffre-fort, portail électrique, porte blindée, piscine, spa, cafetière, cuisinière, fer à repasser, four, four à micro-ondes, lave-linge, lave-vaisselle, plaque de cuisson, réfrigérateur, sèche-cheveux, sèche-linge, vaisselle. Huit chambres, huit salles de bains, deux cuisines, une salle à manger, un séjour, une salle de sport, une salle de cinéma. La société de siège habilitée à la gestion de ce bien est domiciliée à Dubaï (Émirats Arabes Unis).

A l’ouest, pointe du cap saint-pierre, une villa d’exception de 600 mètres carrés, située dans une prestigieuse résidence avec surveillance armée 24 heures sur 24. Entourée par la mer, vue panoramique. Huit chambres en suite, un double salon avec un bar et piano à queue, une salle à manger, une bibliothèque avec un bureau équipé, une cuisine entièrement équipée. A l’extérieur un parc aménagé de 9000 m2, flore typiquement méditerranéenne, piscine à débordement, jaccuzi, patio ombragé avec bassin et fontaine, piste d’hélicoptère. Air conditionné, fenêtres coulissantes, double vitrage, Internet, meublé, éclairage extérieur, héliport, alarme, gardien, piscine, cafetière, cuisinière, fer à repasser, four, four à micro-ondes, lave-linge, lave-vaisselle, lecteur CD, lecteur DVD, plaque de cuisson, réfrigérateur, sèche-cheveux, sèche-linge, vaisselle. Huit chambres, huit salles de bains, une cuisine, une bibliothèque, une salle à manger, un séjour. La société de siège habilitée pour la gestion de ce bien est domiciliée au Lichenstein.

Au 180, au sud de la baie, la longue liste des yachts de luxe surligne l’horizon de pavillons de complaisance. La mer n’est qu’un tapis-carte, une table de jeux pour le poker des longueurs démesurées : des petits joueurs de 225 pieds jusqu’aux géants charia-compatibles au-delà des 500 pieds. Des mondes séparent un yacht de 68 mètres d’un autre de plus de 150 mètres de long. Entre les mesquins et les plus ostentatoires, il y un milieu juste, tapageur discret, avisé indécent. Une longueur de 90 mètres, six cabines, douze invités possibles, immatriculé à Malte. Une longueur de 85,50 mètres, neuf cabines, douze invités possibles, immatriculé aux Isles Caïman. Une longueur de 77 mètres, huit cabines, douze invités possibles, immatriculé aux Isles Caïman.
Dans une baie, à l’est, une villa de 350 mètres carrés. D’époque, entièrement rénovée avec vue mer. Un emplacement privilégié à 5 minutes à pied des plages. Surveillance armée 24 heures sur 24. La villa dispose de 4 chambres en-suite avec cuisine équipée, salon, toit-terrasse et de deux studios indépendant offrant 2 chambres supplémentaires. À l’extérieur un jardin et une piscine rajoutent au confort de la villa. Internet. Meublé. Piscine. Cafetière. Fer à repasser. Four. Lave-linge. Lave-vaisselle. Plaque de cuisson. Réfrigérateur. Sèche-cheveux. Sèche-linge. Vaisselle. Six chambres, six salles de bains, une cuisine, un séjour, une salle à manger, une terrasse. La société de siège habilitée pour la gestion de ce bien est domiciliée au Lichenstein.

proposition n° 36

La mi-partition qui avait été engagée après les tragiques événements survenus dans la dernière décennie du XXI eme siècle, s’étendait, du levant au couchant, de la frontière, à l’est, jusqu’aux failles abyssales du département voisin, à l’ouest. Au nord de cette démarcation semblable à une sorte de pare-feux infranchissable large d’une dizaine de kilomètres, l’hinterland n’en était plus un : l’arrière-pays n’avait plus aucun lien possible avec le littoral ; il en était séparé, totalement et de manière définitive. L’hinterland était désormais un non-lieu, une espace négatif, un topos entropique. Un hors la ville au sujet duquel personne n’avait à en connaître. Ce qui pouvait s’y passer, les populations qui y avaient trouvé refuge, les violences qui s’y déchaînaient étaient autant de sujets dont le caractère tabous avait fini par les rendre absents, sans existence, non là. L’anormalité de l’hinterland et l’anomie qui y régnait était une réalité dont les habitants de la ville n’avaient pas à se soucier parce que justement, eux, ils habitaient la ville et que celle-ci avait su à la fois se protéger et s’étendre sur l’ensemble du foreland. A la différence des villes les plus futuristes qui étaient encore bâties jusqu’au milieu du XXI eme siècle, cherchant à vaincre les contraintes des constructions en altitude, toutes les structures habitables du foreland n’étaient que de trois étages. Cette uniforme petitesse, due essentiellement au fait que ces constructions reposaient sur un réseau d’îles artificielles, était largement compensée par l’immensité infinie de l’étendue de la ville elle-même. Le foreland était la ville et le foreland n’avait pas vraiment de limites : il était réseau, rhisome. Toutes les constructions étaient identiques. Elles avaient toutes la même fonction, toutes les mêmes ouvertures, toutes les mêmes personnels affectés. Tout était pareil, partout. Point de repères. Ni nord, ni sud. Ni est, ni ouest. Comme si les lieux avaient perdus leur mémoire immédiate, leur histoire récente, leur lointain passé. Un seul et uniforme paysage à dominante bleutée s’étendait vers l’horizon. Nul bruit, nul son. Un seul et uniforme silence à dominante aquatique se répandait au dessus des structures de béton et de matériaux composites supportant les artifices insulaires. Leur conception révolutionnaire avait permis de concevoir le plus grand parc de résidences pour les personnes âgées dépendantes. Les tickets d’entrée pour le foreland couvrant la zone du sud de l’Europe et le nord de l’Afrique devaient être réservés au moins dix ans à l’avance. Le prix de l’hébergement et des prestations fournies n’était jamais communiqué. Et les résidents retenus devaient s’engager à respecter une clause de confidentialité. Les membres de leur famille également. La seule chose qui était de notoriété publique, concernant les foreland de la planète, est que les actions de « Sea view », la société transnationale qui les possédait, étaient à la hausse de manière constante depuis plus d’un demi-siècle. Du jamais vu dans l’économie financiariste.

proposition n° 37

Dans la ville voisine, Nice, la rivale, un très grand écrivain qu’il admirait, avait occupé longtemps un appartement dans le quartier du port. Cinq, six, sept pièces, il ne savait plus. Seule la grande hauteur des plafonds et l’enfilade des pièces restaient dans ses souvenirs. Et ce détail qui ne le quittait jamais, qu’il tenait de son ami dessinateur, Edmond Baudoin, voisin et ami de J.M.G. Le Clezio : l’écrivain travaillait de pièce en pièce, chacune ayant sa table, sa chaise, ses outils d’écriture, ses personnages, ses lieux. L’écrivain allait dans l’une, puis l’autre, puis l’autre, puis l’autre, progressant, par l’enfilade de ces pièces, dans la construction du puzzle de son œuvre. En rêve parfois, à lire Le Clezio, lire Butor, lire Balzac, relire Celine, relire Henri Calet aussi, et Conrad, et Kipling, Loti, Maupassant, Colette, Cendrars, Yourcenar, tant d’autres encore dont Jean Malaurie souvent, il s’attribuait cette force écrivante qui lui ferait passer les murs, écouter-voir tout, tout recenser, tout connaître et tout comprendre des plus riches comme des plus pauvres, des derniers bigots aux plus indécents libertins, des femmes les plus inaccessibles aux filles les plus faciles, des hommes de pouvoir comme des hommes de peines, des unes et des uns, des autres et des autres, de ceux qui parlent normalement et de ceux qui sont bègues. En rêve, parfois, il s’évertuait à rassembler les objets qui feraient signes en un lent et long travelling avant, reliquat ultime de sa ville-cinéma. Le film restait un court métrage. Ses efforts demeuraient vains. Ses expériences étaient misérables et sa mémoire gavée de dénis. Sa mal-liste ne valait rien, même pas digne d’une énumération. Un amas plutôt, un foutoir, source de mal-être comme il en surgit quand il faut débarrasser l’appartement d’une personne disparue. S’éloigner d’un proche mort, c’est prendre ses distances, au point d’être capable de fouiller les restes de sa vie, d’en faire le tri, d’en jeter l’inessentiel auquel parfois il (elle) tenait tant. Tout en vrac, toute une vie, toute une ville : planche à découper usée, hachoir de boucher et petit éléphant en ivoire jauni, violon Mirecourt année 1930, révolver modèle réglementaire 1892, fauteuil de dentiste, piano droit, seringues et aiguilles, huile sur toile signée Utrillo, fosse d’orchestre, appareil de projection Pathé, caméra Bell & Howell 16, Rolleiflex 6 x 6, couverts, services, tables et chaises pour réception de 300 invités, eaux minérales, vins, champagnes pour réception de 150 invités, saumons et pain brioché de chez Fauchon ( Paris), boites de thon, sardines à l’huile et piment, provenance Portugal, photos pornographiques, sac à main vernis noir, flacon de parfum First, table de montage 16 mm, partition de Carmen, besace armée US, casque intégral, gants gris obligatoires pour les extras chez les Mondadori, miroir vénitien, collection d’étains XVIII ème, quatre premiers volumes de l’Encyclopédie de Diderot, deux couples d’inséparables en cage, un Cézanne enchâssé dans la boiserie, fusil de chasse, chevalet de peinture, caisses à chats, vieux journaux déchirés sur le sol, costume de clown blanc, scie musicale, plaques offset, guitare, chimpanzé à la fenêtre, grosse caisse, caisse claire, magnétophone de marque Uher, clarinette, machine à écrire, machine à coudre, machine à café, machine à vapeur, machine à sous, machine à machines, ciboire, hosties, préservatifs, chocolats rares, amandes amères, huile d’olives et citron, orchidées de Madagascar, lourds bracelets prisons de chevilles, planche à laver d’une femme Saramaka, collier de dents de singes hurleurs, les éléphants peints de Francis Gimgembre, la peau d’une table dépliée de Max Charvolen, un totem miniature, la grande volière d’Albert Chubac où les colombes de Martial Raysse trouvèrent refuge, coulées de la peinture chez Bram Van Velde, une peau de castor, un typomètre, des morasses maculées de taches, un revolver de petit calibre 6,35, des smartphones partout, des tablettes partout, des yeux rivés aux écrans, des caméras partout, surveillance constante...
— Elles n’ont pas vu le camion qui préparait l’attentat,tes caméras !
— Si, elles ont vu. Elles l’ont enregistré. C’est l’analyse qui a failli. C’est nous qui n’avons pas su voir à temps ce qu’elles voyaient.
— Parce que voir ne suffit pas, voir n’est pas comprendre, écouter n’est pas entendre.

Il n’avait pas de réponses et il n’écoutait plus déjà. Il pensait aux éléphants et à toute la mémoire des non-humains dont nous sommes les prédateurs.

proposition n° 38

I pas love Cannes — Sémiologie d’une prédation. Il ne reste rien des paysages du littoral et de l’hinterland qui séduisirent l’aristocratie anglaise à la fin du XIX ème siècle. Analyse critique de l’espace d’une géographie immobilière.

La ville escalie — Les riches heures d’un poseur de moquette. Dix jours par an, sa vie est un enfer : il doit changer le tapis rouge d’un grand escalier trois fois par jour.

Capitale sans livres — Si elle est devenue la capitale internationale du cinéma, Cannes est une ville où meurent les libraires.

Écran noir et tapis rouge — Un film qui dérange : « Traité de bave et d’éternité ». La dissociation du son et de l’image, proposé à Cannes par le film d’Isidore Isou en 1951 n’a pas fait l’unanimité.

L’apprentissage du mensonge — Entre les fards d’une ville qui fait la retape et les dénis et les mensonges de ses propres parents, un jeune homme rêve de devenir journaliste. Mais la ressource n’existe pas. Le roman d’une erreur 404 ou le bogue d’une vie.

Adieu cinoches — La rencontre, à Cannes en 1951, de Guy Debord et de Isidore Isou : un moment fondateur dans l’aventure du lettrisme.

Mon père, ce clown — Écrite par son fils, la biographie romanesque d’un papa musicien qui voulait être clown et mourra dépressif.

Vue mer — Îles artificielles et paradis offshore : Révélations sur la mafia des résidences flottantes pour personnes âgées dépendantes.

Le prédateur, le pornographe et l’architecte — Au moment où il prend la photographie d’un Corse,empereur des jeux, sortant d’une Mercedes blindée immatriculée à Naples, John Rigobertson ne sait pas que sa vie va basculer dans un roman noir.

Le poivrier de Graham — Inspiré d’une nouvelle, parue en 2008 dans l’anthologie « Piccule fictions », le roman vrai d’un moulin à poivre de marque Peugeot devenu un objet magique, fétiche de l’écriture.

L’afornication — Le baiser qu’ils se donnèrent la nuit où le film « Jeanne Dielman, 23, Quai du commerce, 1080 Bruxelles » fut projeté à Cannes, fut leur seul échange charnel. Trente-neuf ans plus tard, au lendemain du suicide de la cinéaste Chantal Akerman, ils échangèrent deux courriels. Le minutieux roman non fiction d’un amour dans le temps.

Heureuse comme un galet en pleine tempête — Un roman graphique sur la violoncelliste Lise Cristiani (1827 - 1853), morte à vingt-six ans à Novotcherkassk dans le Nord Caucase.

proposition n° 39

La vie dans les interstices du sable est si infiniment petite qu’on ne l’envisage jamais. Jamais assez. Dans une ville qui doit sa gloire à une promenade de béton et de bitume longeant un vieil artefact de sable qu’on appelle la plage, quel idiot inutile aurait l’outrecuidance de se soucier de microfaune intersticielle et de microflore aux laisses de la mer ? Au lycée pourtant, une fois, il y a longtemps, il avait appris qu’un tel regard était possible, qu’il pouvait avoir un sens. La jeune femme était belle et rousse, une sévère et séduisante professeure de sciences naturelles. Elle les avait obligés à aller à la plage, tout un après-midi de sciences nat en maillot de bain. Il avait retenu deux choses de la sortie pédagogique : la prof avait des taches de rousseur sur tout le corps et le sable était habité par des Orchestia, des puces de mer, du peuple des Talitres. D’infimes petits êtres qui travaillent en un chantier permanent à la construction de galeries complexes là où le sable est humide. Et c’est à ces talitres qu’il pense à présent que commence un nouveau chantier géant, un bouleversement de plus, une croissance démesurée : la plage va s’agrandir de près de quarante mètres, d’énormes gueules de suceuses crachent des tonnes de nouveaux sables. Un nouvel artefact va remplacer l’ancien. Tout remodelé. Tout reformaté. Tout finalisé pour la restauration de plage des grands palaces. Le petit peuple des talitres va s’adapter une nouvelle fois à la démesure anthropique. Peut être ? Dans les interstices de sables où désormais le plastique s’ajoute au minéral et au végétal. Grains sans plus d’émotion, grains vains, granulométrie dégradée. Le temps est passé, fini : l’empreinte que nous laissons ne s’efface plus. Les grains s’écoulent, s’écroulent. Il est trop tard. La ville se réjouit et se vante, offrant toujours plus, dévorant la mer, fière de ses artifices sacrificiels. Comme si elle ne savait pas, ne voulait pas savoir, que tout le sable était écoulé.

proposition n° 40

Très tôt, à la fin du XIXe siècle, c’est le fer, un chemin de fer, qui marqua définitivement le visage à venir de toute la zone : une balafre d’ouest en est, au plus près du littoral. Et depuis, tout est ville, tout fait ville, le long de ce tracé. A son nord seul, au nord du nord de l’hinterland, la ville qui ne cesse jamais, qui absorbe tout, y compris ce qu’elle n’est pas, commence à laisser des traces, fragiles, à peine visibles, de sa non existence. Rares lieux fragments de l’entre deux villes que les projets à très grande vitesse de chemins de fer nouveaux n’épargneront pas au milieu du XXI ème siècle.
— Tout n’est pas ville. Ce n’est pas possible.
— Tout le devient. La ville est multiforme. Elle n’est que métastases.
— La ville versus la nature ? C’est ça ? Écolo-manichéen, non ?
— Non. La nature n’existe pas. C’est une construction à nous, la vision du monde, humaniste, qui nous arrange. Nous voulons croire au progrès, tout nous permettre, maîtres et possesseurs de la Nature avec un grand N. C’est notre mythe.
— Descartes est un con ?
— Un gros con, oui. Et qui a fait des petits, une foule d’enfants rois, gâtés-pourris, nous.
— Nous tous ? Toute l’humanité ?
— Une part seulement. L’humanité a ses déchets, ses exclus, dont elle ne sait que faire, qu’elle contrôle par les guerres des uns contre les autres, qu’elle parque dans les extensions de la ville, dans les hors la ville qui font villes nouvelles.

Les deux rails étaient à peine visibles tant les herbes avaient grandi. Des traverses rongées s’étaient affaissé. Le tas de traverses en bon état avait disparu, pillé, au fil du temps, par les gens du voisinage qui utilisaient les traverses puantes de créosote pour leurs jardins. Il y avait non loin de là de superbes carrés potagers encadrés par ces bombes à retardement gavées de produits toxiques dont même les déchèteries ne veulent pas. Incrustées de cailloux, de bouts de ferraille, ces vieilles traverses huilées sont d’une beauté rare quand dans leur ventre infecté prend racine une succulente, un arbrisseau, une quelconque plante. Comme si la nature pouvait trouver sa place dans la politique.
— Faut pas rester là, monsieur. Vous n’avez pas vu le panneau ? C’est un chantier, interdit d’accès.
— Un chantier ? Ici ?
— Un grand centre commercial est prévu. L’Atrium, je crois, ça s’appelle. Un grand parking entre les deux ronds-points, 2600 places. Un gros truc. Avec une soixantaine de boutiques, des restaurants et plein de services gratuits. Le Wifi, gratuit et illimité, même.

proposition n° 41

Des interstices [1]
se multiplient qui appellent un complément : Voir la mer, avant tout voir la mer, [2] quitter la terre, la terre battue de la cave sans lumière, [3]
la terre artificielle de l’après les inventions anglaises, le construire qui détruit, le construit qui enferme, refuser l’histoire au fond après avoir chercher à lui trouver un sens [4], s’illusionner dans la fuite salutaire, ne pas chercher à interroger l’illusion, aller trouver ailleurs les pays plantés de vignes, d’oliviers, d’orangers, de figuiers,
 [5] ne pas creuser, ne pas chercher, ne pas éprouver les raisons, se contenter de la séduisante et solide légende selon laquelle Graham Greene et son « J’accuse » m’ont fait fuir le « dark side » de moi-même, obéir à l’intelligence et à la clairvoyance d’un ancien agent du MI6, comprendre enfin que seule la déloyauté sauve et dans l’écriture [6]. Plus un ajout [7]

proposition n° 42

entre la 14 et la 15

Elle, comme tous les autres, venait d’un ailleurs. Elle, seule, avait toujours su te dire ton égoïsme. Plus ou moins lointains, toujours radicalement autres, ce sont ces ailleurs de l’autre qui nous construisent aussi.

entre la 26 et la 27

Et si toute littérature était policière ? Et celui qui écrit, un fuyard qui enquête ? En quête ?

entre la 39 et la 40

Faire partie de la génération qui n’a rien su changer à temps et comprendre, toucher du doigt, qu’il n’y a pas de fuite possible, ni de retour.

proposition n° 43

Faut-il s’interroger sur un corpus de petits textes, aussi peu satisfaisants soient ces derniers ? Au risque d’ajouter au corpus et, sans fin, de devoir s’interroger à nouveau ? La réponse est : oui, peut être, sans doute. Pour autant, s’interdire de le faire, n’est pas interdit. Aussi, faire le choix de ne rien ajouter, de ne pas en rajouter, autorise la définition du corpus comme un texte clos rendant, par là même, possibles ses lectures infinies. Ce choix, arbitraire privilège du scripteur, ferme, certes, des portes, mais, transformant le corpus des textes en objet, il ouvre des libertés, en lectures seules, à tout autre que le scripteur. Détachement, objectivation, délaissement, cet abandon n’en est pas moins porteur de richesses possibles. Qui sait si dans le tas de gravats des mots devenu un simple objet, un passant curieux ne rencontrera pas un déchet recyclable, un rebut réparable, voire une pépite utile ? Il y a un temps où le scripteur doit couper le cordon. Et comme dirait l’autre (stalinien) : il faut savoir terminer une écriture ! Et voir la mer avant tout. Voir la mer, toujours. Jusqu’à la fin.

proposition n° 44

Une fuite, comprise comme telle, recherchée, assumée, qui s’accommode, combine, avec un refus obstiné de la description des espaces, une incapacité totale à se situer dans le temps et une incorrigible tendance à donner un sens au récit, à raconter une histoire. Sans cesser de se livrer un peu. Sans cesser jamais de voir la mer.

Trop grande abondance des souvenirs détails de celui qui se rappelle à l’ordre de ses six ans. Le récit de ce que sa mémoire peut lui donner, fabulations comprises, n’a la force que du particulier ; pas celle d’atteindre à l’universel.

Les saccades de ses écritures sont comme les rafales des vents qu’elle ne nomme jamais : vibrations, résonances, odeurs, varech et gas-oil. Autant de ports en partage, vécus, lus ou rêvés. Avec aussi toutes ces communes expériences, des tourniquets du bouquiniste chez qui nous nous alimentions, de l’usure qui nous sépare des livres, d’aller les mains dans les poches.



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1ère mise en ligne 29 juin 2018 et dernière modification le 12 septembre 2018.
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[1L’intérêt pour les petits espaces qui séparent deux objets, deux corps, deux éléments, est récurrent dans les écrits de l’auteur. Ceux-ci ne sont jamais vides : ils sont le réceptacle de vies plurielles, de vies possibles. Ainsi, par exemple, les interstices du sable abritant microflore et microfaune.

[2Les rares éléments biographiques désormais disponibles attestent de l’importance de la proximité de la mer soulignée ici : à partir de 1987, année de son départ pour six mois à Saint Pierre et Miquelon, dans l’Atlantique Nord, Ugo P. loua un studio appartenant à sa grand-mère maternelle face à la plage de Golfe Juan où débarqua Napoléon après sa fuite de l’île d’Elbe ; à partir de 1990, Ugo P. s’installa sur la côte est du cap corse où il acquit en 1995 une maison dominant la mer face aux îles du canal de Corse : Elbe, Pianosa et Monte Cristo.

[3La cave est un lieu qui revient à plusieurs reprises dans le corpus des textes rassemblés en 2018 grâce à l’atelier d’écriture initié par François Bon. Il n’est pas impossible qu’enfant, l’auteur ait été victime à plusieurs reprises d’enfermement dans une cave de terre battue, située au deuxième sous-sol de l’immeuble où il habitait avec ses parents. Ignorée par son père, cette maltraitance était le fait de sa mère. Non sans humour, sur ce délicat sujet, Ugo P. a toujours dit qu’il aurait bien aimé naître aux Etats-Unis où la judiciarisation de la vie quotidienne lui aurait permis d’attaquer sa mère en justice et de lui réclamer réparations.

[4Élève du philosophe marxiste André Tosel (1941-2017), Ugo P. quitta le PCF en 1981 suite aux profonds désaccords qui opposaient les partisans d‘une refondation aux tenants de la ligne dure du parti.

[5Description à rapprocher des écrits de Guy de Maupassant sur Cannes ainsi que des textes de différents auteurs anglo-saxons décrivant la Riviera française à la fin du XIXe.

[6La notion de déloyauté, au sens où Graham Greene l’entend, doit être rapportée ici à trois niveaux différents : celui du rapport à la famille, celui de l’engagement politique et celui de l’activité professionnelle. Dans ce dernier registre, il est à noter qu’en 1995, sous la signature de Jean Crozier, son pseudonyme de journaliste, Ugo P. publia une tribune libre particulièrement critique sur la politique éditoriale de la rédaction de la société nationale de télévision France 3 en Corse. Cet écrit, intitulé « la télé, le clandestin et le sorcier » , dénonçant les techniques scéniques utilisées pour mettre en valeur des organisations clandestines, lui valut d’être menacé de licenciement pour faute grave. Deux syndicats de journalistes, le SNJ et la CFDT, allèrent jusqu’à l’accuser de ne pas respecter le « devoir de réserve des journalistes » (sic). Au final, il ne fut sanctionné que par un simple avertissement : au plus haut niveau de l’entreprise publique de télévision, on estimait que ses écrits posaient des questions que l’entreprise audiovisuelle ne souhaitait pas aborder.

[7La question de savoir comment un paratexte se distingue du texte hante de nombreux chercheurs pour lesquels, souvent, le caractère indécidable de la question est incontestable. Hors cette impasse, l’expérience d’une scripture totalement dédiée au paratexte offre cependant une possibilité de répondre à la question. Si, en effet, un paratexte était écrit en l’absence totale de texte, c’est bien le métatexte (ou paratexte) qui devrait être considéré comme texte lui même. Pour prendre le cas d’un paratexte basique tel que les notes de bas de page, il suffit que celles-ci occupent à elles seules la totalité de la page pour rendre impossible la distinction texte vs paratexte. Pour le dire autrement : des notes de bas de page écrites pour elles-mêmes sans référence aucune à un texte, sont le texte. L’avantage de cette option, dépassant la distinction texte/paratexte, réside dans le fait que le non-texte n’a pas à être écrit. Autant de temps économisé pour le scripteur qui peut ainsi mieux s’appliquer à l’écriture du paratexte. La question de savoir si un ouvrage ne contenant aucun texte autre que des notes de bas de page, serait susceptible de trouver son public, est à poser aux éditeurs. L’audace d’une « collection paratexte » dans le catalogue d’une maison d’édition sérieuse aurait-elle une chance ? Cette audace aurait-elle seulement un sens dans la mesure où, le paratexte étant le texte même, les livres d’une telle collection n’auraient absolument rien à envier aux ouvrages des collections traditionnelles ? Seul le prix de revient des livres dont le paratexte est le seul texte pourrait motiver les éditeurs dans la mesure où le coût serait moindre puisqu’il n’y a pas de texte proprement dit à imprimer. Il n’est pas certain pour autant que l’impression du seul paratexte (devenu texte) induise la mise en circulation de livres à prix modiques.