Catherine Plée | Riviera

« construire une ville avec des mots », les contributions

Longtemps livrée à l’écriture formatée, espère être en voie de libération, cheminant sans but précis, quelques contraintes ne peuvent pas lui faire de mal…

proposition n° 1

C’est lourd. S’éloigner, partir, contourner, éviter, fuir... Comme souvent, la villa avait été baptisée d’un prénom féminin composé. Sans doute en hommage à une vieille mère, un amour perdu - ou simulé, qui sait ?

Généralement, elle évitait de la nommer, cela ramenait trop brutalement le passé. C’était donc une villa Belle Epoque sur la riviera.

On disait on va à… à ces deux prénoms de fille désuets. Elle ne pouvait pas les prononcer, ni les écrire. Les penser ça ne se décidait pas, ça venait tout seul, un coup de griffe. Disons pour simplifier : « la villa Marie Hortense » qui sent tout aussi bien le mimosa, même si de mémoire il n’y en avait aucun dans le parc. Quoique… on n’y allait jamais en février.

Elle était souvent passée devant sans s’arrêter, l’entrée était embusquée dans un virage, si bien qu’on se rendait compte trop tard qu’on l’avait dépassée, ce qui l’agaçait et la soulageait. Elle se disait tant mieux, ne remuons pas trop les poubelles, tant mieux, tu ne voulais pas la voir, encore moins y aller, tant mieux, c’est qu’il n’est pas temps, tant mieux…

Aujourd’hui elle avait prémédité l’étape avec une légère sensation de vertige et de sacrilège.

C’était fait.

Cette grille haute et défensive n’existait pas autrefois. Le digicode apparemment en panne lui autorisant l’entrée, elle y engagea la voiture. La montée la désempara, le parc était à présent divisé en lotissements. Il est vrai qu’autrefois, les charges du studio avaient fini par devenir insoutenables pour le modeste budget familial et conduit à la vente. Ça lui serrait le ventre.

La voiture gravit la colline, traversa le périmètre sacré maintenant si protégé, privé, privatisé, et de plus morcelé en jardins privatifs, comme disent les agents immobiliers. Privatif, ça prive ou ça privilégie ?

La voilà devant la villa — disons Marie-Hortense — énorme gâteau meringué, cossu, vaniteux, protubérant, crument blanc avec ses vastes terrasses cernées de balustres, ses loggias, sa rotonde, son péristyle, ses fenêtres plein cintre dont l’architecture tarabiscotée alimentait encore ses rêves.

Un autre digicode défendait l’imposante porte d’entrée du bâtiment, vitrée et armée de volubilis en fer forgé. Celui-là fonctionnait. Donc privait. Tant mieux…

proposition n° 2

Le vestibule à hautes colonnades est entièrement tapissé de marbre, toutes les couleurs existantes de marbre : vert, ocre, rouge, blanc, noir. Prétention palazzo… Au pied de chacune des colonnes, les grands crachoirs en céramique carrés, des raretés, où personne n’irait plus cracher. Au fond, l’imposant escalier double prétention XVIIe embrasse entre ses courbes le petit ascenseur de verre et d’acajou. Celui-ci s’élève lentement vers un plafond invisible en vous enfermant dans sa bonne odeur boisée, comme un bijou dans son écrin, on s’élève ainsi dans les hauteurs de la villa, médusé par le luxe époustouflant de l’escalier de bois, les tapis, les vitraux et les lustres à pendeloques jusqu’à l’avant dernier palier, tout blanc, bien réservé, qui dessert le « studio ». Aujourd’hui on dirait « duplex ». A gauche de son entrée, le large escalier de pierre à rampe de fer forgé conduit à la mezzanine. En contrebas, l’espace ouvert définit un coin salon, un coin bureau, un coin salle à manger si parfaitement aménagés, si bien meublés et décorés. Harmonie audacieuse entre antiquités, meubles suédois et cinquante. En face, sur toute la hauteur, la pleine vue au travers des cinq fenêtres cintrées redoublées par les arcades de la terrasse sur le ciel et la mer qui parent de leurs bleus tout l’espace. La mer, le ciel, et l’île où se joue tout l’été un son et lumière retraçant la vie de l’homme au masque de fer dont les échos peuple d’angoisse les trop vastes nuits d’été.

proposition n° 3

En somme, excepté le faste écoeurant du hall, il n’y a rien à voir ou revoir. Tant mieux…

Le parc tout de même… Lâchant ce ruissèlement de marbres, elle se retourna vers le petit parking d’à peine huit ou dix places à l’ombre d’un talus où s’agrippaient des figuiers de Barbarie et des agaves. S’y reposaient une Mercédès et une décapotable.

proposition n° 4

Déboulait là aux premiers jours d’août leur minuscule quatre-chevaux bleue dodelinant sous un amoncellement de bagages qui doublait son volume et saturait l’habitacle. Toute poudreuse, criblée de moustiques écrasés en vol, elle avait bravement roulé depuis Paris en trois étapes tonitruantes de disputes, sillonné la route Napoléon, essuyé quelques orages, étouffé sous la canicule, toussoté dans les montées tandis que ses passagères arrière s’agitaient et demandaient toutes les cinq minutes « c’est quand qu’on arrive ? » en piétinant les nombreux paquetounes qu’on avait calés entre les sièges.

Puis elle prenait l’impossible virage, montait l’allée du parc et venait s’insérer entre des voitures vastes comme des yachts, Jaguars ou Rolls à tableau de bord en bois miel sièges de vrai cuir et chromes étincelants.

Même pas une coccinelle, un puceron, l’air un peu comique, naïf et fier dans ce curieux rassemblement.

proposition n° 5

Revenue du passé sur le bitume collant de l’allée, elle huma profondément l’air brulant et parfumée, le piquant parfum des résineux qu’elle aimait retrouver dans la région comme dans les bonbons du pharmacien.

Après le parking, l’allée continuait en lacets, elle en connaissait les secrets, uniques à ce lieu. Le parc offrait un festin abondant qui durait tout l’été, on se rendait malade en se gavant de noix de coco pas plus grosses que des calots. On les ouvrait d’un coup de pierre, on lapait la goutte de lait qu’elles tenaient en leur cœur avant de détacher la chair blanche de sa coque velue. On se piquait bravement les doigts, on s‘ensanglantait les mains, le tour de la bouche et la robe afin d’engloutir la chair saignante des figues de barbarie. Dans un coin dégagé de la pinède poussaient sur un muret deux figuiers, l’un à fruits blancs, l’autre à fruits noirs, mûrs et brûlants d’une saveur jamais retrouvée. Et puis il y avait les pignes qu’on faisait tomber des pommes de pin en les secouant que d’autres coups de pierre, tout légers, ouvrait en deux sans les écraser, si on s’y prenait bien.

Elle avait lu quelque part que ce parc, fameux, abritait des espèces tropicales rarissimes qui avaient le tort de ne pas être comestibles et ne lui avaient laissé aucun souvenir ; sauf peut-être les graciles papyrus pointant d’une mare abreuvant un faux ruisseau qu’elle avait peiné à associer aux supports d’écriture égyptiens. Elle y avait aperçu la première sauterelle de sa vie dont sa sœur avait profité pour l’effrayer, lui expliquant doctement que ces bestioles portaient ce couteau sur leur dos pour mieux découper la viande à même les enfants-méfie-t’en…

Qui devinerait que cette jungle généreuse plantée sur une colline, derrière cette villa assise entre mer et montagne faisait partie de la ville ? Mais les villes de la côte en sont-elles ?

Qui pourrait imaginer que cette villa repose sur un nymphée, dont elle s’était longtemps demandé si elle ne l’avait pas inventé avant d’avoir retrouvé sa trace sur le web, oui il existait bien, au secret dans une grotte de huit mètres de haut où ruisselaient plusieurs cascades, avec en prime un détail oublié : des voutes d’arêtes reposant sur un pilier sculpté, en revanche elle se souvenait très bien avoir vu lors d’un déjeuner la fille Chéneux passer derrière la grande baie vitrée isolant la grotte de la salle à manger pour aller remplir la carafe d’eau bien fraiche. Comme elle l’avait enviée !

proposition n° 6

La mère Chéneux, replette épouse d’un banquier belge qu’on n’avait jamais croisé se montrait toujours d’une bonhomie joyeuse. Elle invitait volontiers dans sa piscine pour désennuyer sa grande bringue de fille, longue, masculine et boudeuse. Pas pire amie que le fils du colonel qui explorait nos corps avec autant d’assiduité que de fascination. Moins captivante que les nus caramélisés des danseuses du Lala Boum exposés pour des séances de bronzage intégral sur la terrasse du dessous, et finalement plus aimable que les sévères Piquet, anciens amis ou simple fréquentation de la grand-mère auxquels il semblait qu’on devait un déjeuner annuel soit là, soit dans leur obscur appartement du XVIème arrondissement à Paris. Et sans aucun doute moins joyeuse que Maman Line, l’ainsi nommée par tous pour des raisons demeurées mystérieuses dont la délicieuse villa Palm Eden se rejoignait à pieds en longeant la route de Golfe Juan. C’est chez elle qu’on se baignait le plus, dans « sa » crique privée et grouillante d’algues qu’elle protégeait de l’intrusion des voiliers en les chassant comme des mouches d’un geste furieux de la main, c’est là qu’on avait appris à nager en se cramponnant à son corps lacéré de rides.

Qu’était devenu Palm Eden ? Sans doute vendu, rebaptisé et introuvable.

proposition n° 8

Rarement il pleuvait, comme il pleut dans le sud, par trombes d’eau tiède qui vous tombent soudainement dessus. Et puis ça cesse, tout d’un coup. Ce n’était pas une mauvaise nouvelle d’entendre crépiter la pluie sur les carreaux de ciment de la terrasse, on courait tendre les bras entre les balustres pour recueillir ses grains lourds et frais. La mer alors virait au gris fer comme si le masque du prisonnier de l’île Sainte Marguerite la recouvrait toute entière. Quand la foudre fendillait le ciel charbonneux, on était priées de rentrer pour subir les récits des tantes nourris par la lecture de Nice-Matin où elles avaient lu que toute une famille avait grillé sous un pin, et des boules de feu pénétré à l’intérieur des maisons. Se méfier du ciel, se méfier des arbres à pignes, se méfier des fenêtres ouvertes… Alors on s’inquiétait du paratonnerre le plus proche de notre coin de jungle.

proposition n° 9

Les oreilles encore toutes pleines des bruits du jour apprivoisaient le silence du soir magnifié par les chants des grillons. Très vite, le sang qui battaient les tympans, le souffle discret des draps froissés par les corps remuants, le va et vient de la respiration, un bâillement, une toux sèche refoulaient l’écho du ressac, des cris des enfants sur la plage, les castagnettes des cigales, car on dormait tous ensemble dans ce grand espace, curieux dortoir à deux niveaux, les enfants sur des matelas asiatiques dépliés sur le sol, les parents dans la mezzanine d’où provenaient leurs murmures. On distinguait un mot, un bout de phrase, on tâchait de reconstituer les propos inaudibles dans l’espoir d’entendre quelque chose de déterminant sur soi, une parole tendre, un témoignage de satisfaction, une confirmation de ce qu’on aimerait être, un enfant parfait.

Puis au moment de l’endormissement – une voix. Quelqu’un ? Quelqu’un là tout près ? quelqu’un sur la terrasse, furetant dans la nuit ? Quelqu’un là-bas dans le parc, quelques uns partout en groupes, escadron, cohorte, horde envoyés par la mer.
Une voix d’homme soudain parle à l’oreille, sur la terrasse ou au loin… Voix lugubres, dans la pièce, tout autour, dedans, dehors , on ne sait plus, ça grince, ça grésille, ça crache, ça se tait, musique lugubre, effet larsen, cri…

Peur.

C’est juste le son et lumière dit-on depuis la mezzanine pour rassurer. Son et lumière ? Nouveau mystère, qu’est ce que peut bien être ?

C’est l’histoire du Masque de fer précise la mezzanine.

Masque… Fer… Effroi…

Et toutes les nuits, elles reviennent, ces voix de fer, tout le long de l’été, l’horrifiant drame se rejoue et arrive dans nos rêves, dans le creux d’un lit tout glacé où l’on redoute crispées le sort funeste du prisonnier de l’île.

proposition n° 10

Vingt ans après, sanglots dans la pinède, l’odeur des résineux lui rapportait en chien fidèle toute son enfance, les tantes, les oncles, les grands tantes et grand-mère depuis longtemps enterrés, la villa Marie-Hortense de longtemps vendue, le gout du sel et l’odeur sucrée de l’Ambre Solaire, les tablées familiales du côté de Tourrettes et de Fayence, les cris, les disputes, les jalousies, les promenades sous la nuit étoilée, le goût du pastis et des raviolis à la daube, le pistou, l’aïoli et les relents pourris du stockfish faisant trempette dans une bassine en terre , la garrigue où l’on se brûlait le dos pour cueillir des aromates pour l’année thym, sarriette, verveine et sauge. Temps révolu, heureux ou malheureux. Tout lui revenait en plein nez comme un long cri odorant. Et les deuils gelés par le courant fou de la vie s’embrasaient de nouveau.

proposition n° 12

Il fallait en passer par là : le tunnel. Plutôt un long goulot taillé dans la falaise où l’on trottinait à la queue leu-leu dans une pénombre d’autant plus profonde qu’on venait de la lumière aveuglante de l’après-midi. Elle estimait que c’était mieux que traverser la route où ça roulait à tombeau en direction de Menton ou de Saint-Tropez.
La fraicheur du tunnel faisait monter des petits grains sur la peau encore brulante de soleil. On trottinait d’un pas mal assuré en évitant de se prendre les sandalettes dans la grille de la rigole centrale où s’écoulait une eau suspecte. On apprivoisait peu à peu l’ombre et la fraicheur, l’odeur de pierres et de la rigole, on se guidait en tâtant la muraille. Des lézards en fuite faisaient pousser de petits cris, on criait de nouveau pour jouer avec l’écho, et chasser de notre esprit des idées qui font peur comme l’ombre de ces ombres qui approchaient, serviettes humides sur l’épaule, et pour le passage desquels on se plaquait contre la muraille en subissant leur frôlement fortuit, ou intentionnel…

Sur les derniers mètres, on percevait le bruit du ressac, puis un rond lumineux et bleu annonçait l’issue. Il s’ouvrait sur le ciel, la mer toute proche, la plage de sable encombrée par les coussins bruns des posidonies et ses rochers rouges. On retrouvait la brûlure du soleil, la fraiche odeur des eucalyptus, la lumière aveuglante. La première épreuve était passée. Il fallait maintenant lutter contre le vertige pour emprunter une espèce d’échelle de meunier en ferraille rouillée accrochée à la falaise. Elle tanguait sous notre poids. Cris de nouveau. Pour nous aider, elle descendait la première, dos à la plage, et nous encourageait de la voix et du geste pour qu’on ne tombe pas. Dès qu’on posait les pieds sur le sable, on s’envolait comme des moineaux lui laissant la corvée de l’installation des serviettes et des politesses aux voisins. On se déshabillait en courant, avides de nous tremper dans l’eau fraiche.

proposition n° 13

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus. Plage de sable, blond. Mer très calme, évidemment. Emeraude, sous l’impitoyable azur. Parfums sucrés, les chichis fregi viennent juste de passer… On vient de se tartiner d’Ambre solaire. La plage sent la crème. La crème sent la plage. Goût du sel sur les lèvres, jambes et fesses abrasés par le sable. Chaleur brûlante au ras de l’étouffement. De temps en temps on se vide un seau d’eau de mer sur le corps.

Pas le droit de se baigner. Elle est intraitable. Pas de bain une heure après avoir mangé. Pas de soleil plus d’une heure. On attend, on se baigne, on s’en va.

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus.

Dans l’eau, des baigneurs tendent leurs bras vers le ciel, d’autres tendent leurs jambes, s’arrosent les uns les autres en poussant des cris. Une grosse dame a de l’eau jusqu’aux genoux, elle hésite, se retourne, sourit, fait un pas en avant, son dos est tout rouge, pelé.

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus. Cris des joueurs. Cris du bébé tout proche qui sue sous un parasol. Ses parents enlacés sur la même serviette le bercent d’une main distraite. Un avion passe. Un gros gars lève la tête, un morceau de tomate tombe de son pan-bagnat dans le sable, il essaie de le rattraper, son pain baille et le thon dégouline à la suite.

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus. De l’autre côté, c’est une fille qui contemple les coulures roses de sa glace le long de ses mains et de ses jambes, elle se penche, lèche, langue alerte et yeux dans le vide, ses mains doivent poisser, pas grave, ici on a le droit de se tacher.

Le bébé suant sous son parasol hurle de plus en plus fort, sa maman le bouche avec un biberon d’eau, son papa oriente mieux le parasol. Devant nous, des amoureux se crèment longuement le dos, il glisse la main sous son slip de bain. Elle rigole.

Ça y est ? On peut aller se baigner ? Pas encore… Elle lit, elles lisent toutes les deux, et je m’ennuie. Elles n’ont pas voulu m’enterrer dans le sable pourtant j’aime bien ça. Elle veulent trop lire, c’est embêtant. L’avion a tracé un trait blanc dans le ciel…

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus.

Derrière moi, une drôle de petite vieille, très blanche, et toute habillée sous un grand chapeau de paille, ses jambes étendues toutes droites devant elle, elle mâchonne l’air en tournant la tête dans tous les sens, elle regarde en mâchonnant les peaux marrons, les ventres qui débordent des maillots, les nichons qui dansent et tremblotent dans les soutien-gorge, les fesses nues des petits enfants, elle mâche l’air en chiffonnant d’une main sa robe à fleurs.

Les joueurs de volley posent leur ballon, ils se bousculent et se taquinent, les garçons en profitent pour toucher les hanches des filles, un brun empoigne une blonde et la jette à l’eau. Rires, arrosages. Rires.

Elle lève le nez de son livre. Ça y est, les filles, vous pouvez aller vous baigner …

proposition n° 15

Allez galope ma fille galope saute et crie, plus tard plus tard te souviendras-tu de moi — de sa mère on se souvient toujours un peu — ça me terrifie, ne suis pas idéale ça non, et toi si émotive et aussi tellement agitée ton père dit : insupportable, on préfère généralement la grande mais toi, tu es ma petite mon trésor de douceur ma récompense mon médicament, ta sœur bien plus facile, oui elle l’est bien plus, si jeune et déjà froide — ne me recherche pas comme toi - et moi j’ai besoin de ce besoin que tu as de moi — t’ai enfantée contre l’avis de tous, les médecins, et lui, et la famille, tous paniquaient du risque la belle affaire « entre votre maladie et votre trompe brûlée, madame, ce n’est pas bien raisonnable vous avez déjà une jolie petite fille, en outre pas certain que ce soit un garçon ni un enfant viable » — et te voilà toute agitée, émotive, anxieuse, maladive, tes cauchemars, tes rires trop bruyants, tes larmes trop faciles, tes cris qui nous percent les tympans, tes clowneries, ta sensibilité excessive, ta susceptibilité mais vivante tellement vivante à faire frémir Dieu que tu es fatigante — malade ? dix ans que je n’ai rien eu et pas faute de… avec tout ce qu’il y a eu à subir en déceptions la vie des femmes c’est comme ça effrayant d’avoir eu deux filles qui devront obéir au premier imbécile contre toutes les déceptions du monde lui n’est-ce pas ce n’est pas que je l’aimais mais j’avais de l’estime enfin bon pourquoi remuer tout ça on ne peut pas tout refaire et si c’était à refaire qu’est-ce que j’aurai comme choix : rester rue Massingis sous la dureté de cette femme — ça y est voilà qu’elle pleure allons viens ici, pourquoi tu veux toujours jouer avec les autres ca finit toujours comme ça, reste là au calme- qu’est ce qui m’a été proposé d’autre que m’a apporté la vie ? le premier je l’ai l’aimé ça oui mais veuf, passer derrière une morte ça non et l’autre grande nouille de fils à maman je pensais il m’apportera au moins la sécurité c’est un gentil garçon et amoureux sa mère a de quoi déjà 35 ans et ces crises et maman dure si dure, faute à pas de chance on peut pas décider de tout comme elle dit : c’est le bon dieu qui décide... de tuer mon enfant ? Mon enfant a eu droit à deux heures de vie, et lui, même pas eu le courage de le regarder, l’a laissé partir aux déchets hospitaliers, mon petit garçon n’a pas de tombe, pas de photo, juste une ligne sur le livret de famille et de la place dans le cimetière que j’ai dans la tête, on peut dire qu’il s’y sont tous mis à le faire disparaitre une deuxième fois mais je l’ai dans la tête mon fils — myosotis forget me not forget me not — oui ma petite pleure, là, n’y retourne pas, j’aime sentir ta peau ton corps fin et doux, si tu te tenais un peu tranquille aussi... je t’en prie ne grandis pas trop vite — mon seul fils est parti comme un bout de viande avarié un déchet. Ils l’ont pris et personne n’a osé seulement le regarder mon si beau, le plus beau et ils me l’ont pris, et du lait, comme j’en avais ! dans les déchets, ma chérie, comment je pourrais te dire que ton grand frère qui n’a jamais été que tout petit est parti avec les déchets de l’hôpital avec la complicité de tous ces crétins ton père compris — madame il faut passer à autre chose — dans ma tête je lui dis une messe par jour mon petit aimé vois comme je pense encore à toi et toujours toujours tu seras lové dans mes pensées et toujours toujours tu seras le premier il a laissé faire par économie sans doute parce que Dieu n’existe pas selon lui — bien sûr qu’il existe et c’est un beau salaud — par peur aussi, et par bêtise, couché devant l’autorité, médicale ou autre, même pas une question pas un regard pour son enfant mort quand j’ai hurlé : où est-il où l’avez-vous mis ? toutes ces faces blettes bande d’hypocrites — ça y est tu files encore tu n’en as jamais assez des rejets et des déceptions d’où tu tiens cet entêtement, ah de la vie tu en as toi, je me demande parfois si tu n’en as pas trop tandis que tu galopes dans l’eau en t’égosillant petite soeur de Fabien le fils éphémère — deux heures pour vivre et s’étouffer — jeté parmi les déchets…

proposition n° 16

Je hais cet endroit. Je lui avais dit de vendre, les charges sont bien au dessus de nos moyens, on n’a rien à faire ici. Qu’on s’achète un vrai toit pour la vie de tous les jours, voilà ce que je lui ai suggéré, ça serait quand même plus raisonnable, ça l’a mis hors de lui, je ne vendrai jamais Marie-Hortense, c’est comme si tu me demandais de vendre ma mère ! ça n’a aucun sens, dans un deux-pièces misérable toute l’année, et ici les deux mois d’été à raser les murs pour éviter les voisins snob comme des pots de chambre. Même les gosses sont snobs ici. On vous observe de haut en bas et à peine bonjour. Tout ça au nom du sacrosaint héritage de sa mère qui soit dit en passant ne nous a pas beaucoup aidés… Je t’en foutrais de l’héritage de sa mère, je ne suis pas née avec une petite cuiller en argent dans la bouche moi ! Peux pas m’habituer. Tout sent Sa mère, le bon goût de Sa mère, le fric de Sa mère, les prétentions de Sa mère, l’arrogance de Sa mère. Dès que quelque chose lui plaisait, elle l’achetait en dix exemplaires, il y en a plein les coffres de galons, rubans, dentelles, soieries, boutons, soutaches, chaussures et j’en passe, ça permet aux filles de se déguiser. S’il savait qu’elles paradent dans les sacrosaints fourreaux de soie et se tortillent sur les sacrosaintes chaussures, ces pièces uniques de haute couture comme il aime à le répéter, il s’étranglerait. Mais bon, je ne vais pas aller faire le marché avec ces machins emperlousés, et lui non plus je présume, les petites, ça les amuse.
Il y a ses lettres, là dans le bureau. Louis XV le bureau, authentique à ce qu’il dit. Avec les lettres, authentiques elles aussi. Toutes lues, à sa mort, seule ici et toutes lues. Oublions, j’oublie…

Ici tu déplaces un fauteuil et il se casse la figure dessus, j’ai la mémoire des lieux comme il dit. En attendant, l’aménagement est tellement bien pensé pour la domesticité qu’il faut parcourir trente mètres de la cuisine à la table à manger.
Et ces danseuses qui occupent leurs journées à se faire bronzer les fesses sur la terrasse juste en dessous, pas besoin de les déshabiller du regard celles-là, elles mâchent le vice. Tout de même pas un spectacle pour les enfants… Les gosses se démanchent le cou pour les lorgner, la petite s’est même coincé la tête entre deux balustres, j’ai bien mis dix minutes à la dégager, j’avais beau lui dire que si sa tête était passée dans un sens, elle devait forcément passer dans l’autre, elle s’agitait tellement, pas moyen de le trouver le passage. Et elle braillait ! Tout le parc en a profité, personne n’est venu à l’aide bien sûr…Ya pas de quoi en faire un drame, voilà ce qu’il va dire… Les danseuses du Lala Boum… ça le fait rire cet imbécile mais quand il croise une de ces créatures, il est tout chose. Et le concierge qui vient jusqu’ici pour accuser la grande d’avoir cassé un crachoir hors de prix, est-ce que c’est un drame ? Combien ça va nous coûter ça encore ? Il m’a traitée comme moins que rien, le concierge, il est au diapason du reste le concierge. J’ose à peine sortir de l’appartement. Mes sœurs osent à peine venir. On n’a pas la garde-robe appropriée, on aurait l’air de romanichels, comme si je l’avais, moi... Évidemment, lui ne se rend compte de rien. Il est né dedans.

proposition n° 17

Fade, bizarre et fade. Pourquoi font-ils ça ? Elle veut recommencer, moi je ne veux pas, sa langue a un goût fade, ou pas de goût du tout, pourquoi font-ils ça ? On s’est installées sur la terrasse on s’est fait une cabane avec les vieux paravents, la cabane, çà, ça me plait. Mais je ne veux plus goûter sa langue. Elle insiste, c’est la grande, elle sait des choses que je ne sais pas, comme la sauterelle qui mange les enfants, et aussi le bisou des papa-maman. On va jouer au papa et la maman c’est ce qu’elle a dit et puis elle m’a montré. C’est le garçon du premier qui lui a montré à elle et maintenant elle me montre. Mais je n’aime pas, je me fâche ! Maman dit qu’il faut qu’on se calme ou sinon on n’aura plus droit à la cabane où on a fait un grand lit comme papa maman. Elle se couche sur moi et approche sa langue pointue qui n’a pas de goût, j’aime pas ça, je me débats, les paravents tombent. Le jeu est fini.

C’est pique-nique, on adore. Sous les arbres, elle sort le plat de farcis enveloppé dans un torchon, la pissaladière, un melon, on a déjà détaché de grandes croutes de liège des troncs des chênes, notre oncle y sculptera des bateaux et de la vaisselle pour les poupées on y compte. Il y a de l’eau dans un Thermos, et du café pour les adultes dans un autre. Au retour, on est pris dans un embouteillage. Des kilomètres de voiture à la queue leu-leu qui klaxonnent tant et plus. On finit par apprendre pourquoi : un incendie dans la forêt, celle où on pique-niquait. Un hélicoptère passe au dessus de nos têtes. On entend les sirènes des voitures de pompiers, puis il faut se garer au plus près du ravin, ça colle la frousse. Les voitures n’avancent plus depuis un moment, les gens en sortent pour prendre l’air, il fait très chaud, on aperçoit de la fumée au loin, les adultes discutent et essaient d’établir où a lieu l’incendie, il y a aurait plusieurs foyers. Le tocsin sonne. Elle pleure, elle dit que ça lui rappelle la guerre. C’est la première fois que j’entends parler de la guerre. On reprend la voiture, une longue file d’automobiles s’enfonce doucement dans la forêt. On sent que les adultes sont inquiets, curieux et inquiets, elle a peur. Un arbre est feu à 1mètre de la porte arrière. Cris perçants. Il déboite et double un bon nombre de voitures. Les hommes n’aiment pas ça, l’insultent et tapent sur notre capot. Il se défend en braillant que ses petites filles ont trop peur. Ça ne calme personne, et maintenant on a peur des hommes. Et honte. Enfin rentrés, ils ont mis ont la radio qui disait : Tous les morts sont en feu. Les morts, il y a eu des morts ? Effroi. Non, il parle des Maures, c’est le nom de l’endroit où nous avons pique niqué…

Quand elle ne voulait pas se rendre à la plage, on tachait de se faire inviter dans la piscine de madame Chéneux. Une belle piscine rectangulaire avec une eau turquoise, sans algues ni vagues. La piscine n’est pas très bien remplie. Je ne sais pas plonger, je tente un genre de saut de grenouille arrière, je me cogne au menton et sans comprendre voit l’eau rougir autour de moi. Ça me donne l’idée que j’ai mal. Braillement. Je me suis bien entaillée sur une pierre saillante de la margelle. Une plaie en forme de bec dont j’exhiberai longtemps et avec fierté la cicatrice, ma blessure de guerre. Interdite de baignade jusqu’à la fin des vacances, je découvre que ce n’est pas si désagréable d’être traitée en grande blessée, ça donne une certaine importance.

proposition n° 18

Contourner éviter s’éloigner partir fuir… Ne pas plier, ne pas s’opposer, fuir… blabla : Toi, tu… Elle, elle… Ils, ils… radotent par-dessus les gens, étiquètent, circonscrivent, quantifient, comparent, contournent, fuient…

Fuir tendrement. Important ça, tendrement, pas facile mais important. Tendrement je vous contourne, évite, m’éloigne vous fuis… On les a aimés pourtant : la souffrante et le tyran, la souffrante dans sa souffrance tyrannique, le tyran dans sa tyrannie souffrante, on les a aimés, on leur a même écrit ça : je vous aime tellement, à combien ? Huit ans ? et on a vite jeté le papier obscène. Tendresse en péril…

Alors là, ce gros machin en stuc, s’en souvient-il ? S’en souvient-il de la tendresse en péril ? Et des jeux sur la terrasse vue mer et jolis culs ? Et des cavalcades-cueillettes dans le parc jungle ? Des frissons de mort et de désir sous les arbres ?

Il y avait … noix de coco, pignes et figues dans la pénombre fraiche des arbres odorants dont il ne reste qu’une ligne pour cacher le parking. Rasées ! Liquidées à la tronçonneuse, dessouchées les essences tropicales rares…

Contourner éviter s’éloigner… le meurtre des arbres aimés trucidés au profit d’un bataillon de Sam’suffit jamais avec piscine. Les grands vainqueurs.

Et la terrasse vue mer et culs nus ? Inaccessible. La souffrante y tricotait inlassablement bien calée dans un transat, distraite à tout, comptant ses mailles une envers une endroit, rang inversé, point de… ? Le bruit des aiguilles égrenant nos siestes.
Porte verrouillée, pas de lévitation dans l’écrin verre et acajou, dommage… peut-être le seul dommage. La porte est verrouillée, le digicode boudeur, on circule peu dans ces villas, tout est à disposition, loin des remous de la ville, abrité et servi sur un plateau d’argent, nul besoin de fuir, la retraite est absolue et luxueuse derrière une haute porte verrouillée ? Pas que la porte quand on y pense, le corps, le cœur, les pensées…

Qu’est-ce que je fous là ? Ce qui s’appelle prendre racine, bouturage désespéré, marcottage illicite, pleurnicherie nostalgique, c’était tellement mieux avant, Non, c’était pas mieux, ni pire, autrement, pris dans la tendre chair de l’enfance, voilà le truc, la tendre chair qui saigne pour un rien. Alors qu’aujourd’hui, peau coriace, vieux cuir qui peut contourner éviter là où les enfants attendent et s’exposent. Quand je dis enfant, c’est moins de quatre ans, après la candeur se raréfie, on imite. Après, on se met à voyager dans des espaces fabriqués, après on se met à quantifier et catégoriser…

Allez contourne, évite et fuis, tout est voyage pour peu qu’on ne s’obstine pas à camper à la gare.

proposition n° 19

Il suffit d’un rien. Que l’air soit tiède sur la peau, la touffeur de l’été n’importe où, à Paris, Marrakech, Toscane. Un dîner dans la douceur d’une nuit étoilé, une plage de sable, un palmier qui s’évente dans le ciel, les terribles parfums des pinèdes qui enivrent l’esprit et la téléportent dans cet ailleurs, la plus modeste terrasse, le plus simplet des balcons et elle y est, dans cet autrefois, ce lieu disparu de la vie, ce lieu perdu, ce lieu d’éternel été. Au Vietnam, elle avait choisi un restaurant au son des cigales, nombreuses et assourdissantes dans la touffe d’un arbre unique. Elles chantaient presque trop fort, la magie n’eut lieu qu’un bref instant. Le sable de Paris plage se montra plus propice. les rêves aussi le portaient cet l’appartement quitté à jamais à l’âge de 8 ans où il revient, métamorphosé, réagencé, mais lui, tellement lui , par la magie d’une terrasse donnant vue sur une autre terrasse plus grande encore, disproportionnée avec balustrade en fer et non des balustres en pierre, peu importe, le ciel y est immense, on peut pencher la tête et plonger dans les dédales du passé, une petite rue qui descend vers la mer, rêve sans limites qui hisse à l’étage une piscine couverte qu’on rejoint par un entrelacs de corridors, de passages secrets, par des fenêtres qui s’ouvrent de manière tout à fait inattendue sur une pièce puis l’autre car ce sont les déambulations qui restent intactes, plus que les lieux, les passages et cet atmosphère donnée par les fauteuils profonds, la lumière intense, la tiédeur ambiante. Cet appartement lointain, on en a quitté très tôt l’enveloppe mais on a conservé, nomadisé tout ce qu’il contenait, lambeaux luxueux qui ont suivi tous les déménagements pour venir s’inscrire dans une maison rustique de Seine et marne, puis dans le logement social où elle vécut avec ses parents qui y sont morts, puis par petits éléments, chez elle, sa sœur, ses enfants. Regarder autour de soi, des objets ont survécu et fait tous les voyages pour rester auprès d’elle comme cette malle de voyage qui porte les initiales de sa grand-mère remplie de dentelles jaunies et inutilisables dont elle n’est jamais parvenue à se défaire et soudain, elle reçoit comme un message le curieux hasard qui fait qu’elle écrit depuis peu sur une minuscule table en bois pliante, récupérée de la cave des parents, et qui vient, elle s’en souvient bien, de la terrasse de Marie Hortense. Oui, il y a peu, elle a déplacé cette petite table près de la fenêtre et constaté qu’y écrire y est plus aisé. Cette table trop petite et trop basse avec ses pieds qu’on a dans les jambes, qui se rabattent dans la structure quand on replie ses deux plateaux, où elle s’est installée pour écrire depuis peu, alors qu’elle en a deux autres bien plus fonctionnelles, celle-là n’est pas confortable, mais elle s’y sent comme à l’abri, cette minuscule table repeinte un jour en turquoise alors qu’elle était grise, dépourvue de son revêtement en lino noir parce que le temps l’a fait onduler. Cette table plutôt incasable et assez moche qui est le seul meuble avec deux fauteuils qui vient de là-bas, mais mis au rebut dans la cave, elle ne porte en elle que la terrasse de Marie-Hortense, alors que le fauteuil directoire et la petite bergère louis XV déjà retapissée deux fois avait connu leur logement familial et peut-être même la maison rustique de Seine et marne, ses propres appartements et maison portaient tant d’autres lieux en eux. Parmi tous ses objets et ses meubles achetés à bas prix chez Emmaüs ou récupérés chez ses parents, ces choses qu’on ne voit plus pour les avoir trop vues, cette table-là, vilaine comme tout, porte en elle un ciel d’azur, une vue sur mer, les carreaux de ciment de la terrasse et ses arcades, l’enfance et la découverte de la nature et des sombres ressorts de la vie des adultes.

proposition n° 20

Dehors, les cigales jouent des cymbales. Dedans, les murs de l’appartement rendus à leur respiration propre se rapprochent les uns des autres et font paraitre l’espace plus petit. Des empreintes géométriques de poil tassé sur la moquette évoquent le souvenir de chacun des meubles, ici le guéridon monopode, là la bibliothèque et la banquette, plus loin le meuble Efa, près de la fenêtre, la table ronde et ses chaises. Dans le cagibi, quelques étiquettes froissées, un bouton, des lambeaux de rubans et des bouts de dentelle. Sur les murs, des rectangles aveugles et trop blancs révèlent la crasse alentour. La manivelle du store pend, inutile et tordue, on l’avait adoptée comme jouet, le store baissé interdit au soleil de rentrer, qu’importe, il s’engouffre par les quatre immenses baies et plaque leurs arcades disloquées sur la moquette. Il brûle les carreaux de ciment gris de la terrasse. L’intérieur mis à nu exhibe des cicatrices ignorées dont les meubles ne le protègent plus, des fissures sur la terrasse, des éraflures et marques de semelles d’enfant sur les murs, des traces d’usure sur la moquette, des trainées noires sur le carrelage des sanitaires. Sur la mezzanine, quelques plumes d’oreiller volètent et visitent le vide. L’entrée peu accessible au soleil demeure un coin frais. La cuisine n’a jamais parue si ordonnée, la salle de bain si propre. A la nuit tombée, les plaintes qui proviennent de l’île Sainte-Marguerite hantent le lieu, comme tous les étés.

Dans un mois, le nouveau propriétaire prendra possession du studio, en changera la nature, mais toujours les quatre arcades majestueuses se rempliront de mer et de ciel au dessus de la ligne de balustres en staff.

proposition n° 21

Il y a un stylo en laque jaspé noir et blanc à agrafe dorée posé sur un dessous de plat en mosaïque anthracite enchâssé dans un bois noirci par endroits, comme brûlé. Il y a le verni acajou de la table apparaissant entre des feuilles A4 et les dessous de plat. Composition en blanc, brun, noir et gris. Enchevêtrement de feuilles blanches dactylographiées ou écrites main, bic, crayon mine comme tombés là. Certaines pages sont striées d’une écriture au crayon penchée et gris pâle, on peut lire : -19- Exploration libre. Derrière le dessous de plat, il y en a un autre semblable bien que camouflé par la bordure argentée du moniteur. La fiche et le fil d’écouteurs trace dessus une tangente souple. L’écran est allumé sur une photographie de page blanche portant un titre : Le palace. A gauche de l’écran, la barre des Favoris indique Favoris/menu/signets/ Art/ Diy/ tricot patron pulls/ instructions 1301/ crochet fleurs/ purple laine/ Nettoyage/ Stragier Tissus/ Recettes/ Méditation/ Couture/ bipolaire/ film/ musique/ philosophie/ Ulysse Joyce/ textes/ revues et Cie/ vins. Sur la base argentée du moniteur, on peut voir le dessin très stylisé d’une pomme déjà mordue.
Dessous, alignement de touches carrés dans l’ordre azerty, des ombres grises aux coins de chaque touche, les touche O et Entrée sont particulièrement sales. Le clavier recouvre le coin d’un tapis de souris noir sur lequel repose une souris Logitech anthracite. A sa gauche, une page blanche A4 et en train de s’écrire à la mine de crayon, les mots que vous venez de lire. Plus à gauche, un boitier rond, peut-être un pilulier en émail cloisonné de couleurs rose, blanche, et noire. Au centre du cercle, on peut distinguer un genre de soleil rose et jaune. Sur la page vient de s’écrire le mot « mot ». Sur une serviette en papier noire, quelques miettes et l’écran noir d’un Smartphone d’un ancien modèle dont la jaquette montre de sérieux signes d’usure. Si le regard s’abaisse jusqu’au sol en aplomb, il verra un parquet blond et un sac en papier kraft sur le quel est imprimé le mot « LANG » en lettres bâton d’où déborde un lainage kaki et rouille et quatre aiguilles à tricoter piquées dedans comme sur le chignon d’une geisha. Le soleil qui perce à travers la baie rampe à peu près jusque là. Sur la façade en vis à vis, une femme peint derrière une fenêtre ouverte. On dirait un tableau .



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1ère mise en ligne 8 juillet 2017 et dernière modification le 20 juillet 2018.
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