Catherine Plée | Être l’été

« construire une ville avec des mots », les contributions

Longtemps livrée à l’écriture formatée, espère être en voie de libération, cheminant sans but précis, quelques contraintes ne peuvent pas lui faire de mal…

proposition n° 1

Bien sûr qu’il ne fallait pas revenir. Devant la haute grille défensive curieusement grande ouverte, elle pense mécaniquement : éviter partir courir fuir, mais avance d’un pas têtu, à croire que c’est le pas qui décide ou que son esprit lui ment. Elle a l’entêtement de l’amoureux éconduit, du criminel fasciné par son crime. Il ne fallait pas bien sûr, elle se le dit encore et encore tout en continuant à monter la corde raide de l’allée qui mène à la villa, la villa dont l’unique photo cornée sortie d’un tiroir en met toujours plein la vue. Ça lui prend de temps en temps, elle montre cette photo de la villa, c’est à ne pas y croire : c’était là ! C’était là que son père possédait autrefois un appartement, un petit bout de la villa haut et bien placé, un petit bout du gros gâteau coûteux. C’était là. Qu’on fasse bien le rapport entre elle et la villa, elle son goût des choses et la villa, elle, ses petits mois et la villa, elle son ambition défaite et la villa, avec un peu de honte à céder à ça, ce mouvement qui la reprend parfois, ce c’était là mystérieux pour elle-même et volontaire comme la posture courbée qui l’aide à grimper l’allée. Elle retourne à la villa quelques décennies plus tard, elle ne sait plus très bien l’âge qu’elle avait… petite. Elle retourne à la villa même s’il ne faudrait pas et ça la tourmente. Et puis la voilà : énorme, blanche comme du sucre glace, lourdement assise sur son gros cul, empâtée de rotondes à péristyle, de loggias, infatuée de colonnes doriques, tous ses yeux en arcature lorgnant vers la mer, avec à ses pieds trois piscines comme trois gouttelettes turquoise, avec son aile ouest qui aspire la mer et là-haut qu’elle ne peut pas voir d’où elle est, les quatre arcades de leur terrasse… la voilà la cossue qui s’attribue toute la lumière.

Elle reconnaitrait sa lourde silhouette entre toutes. Pourtant, du temps où elle y passait ses vacances, elle ne la regardait pas dans son ensemble. Petite, elle s’attachait aux détails : le soupirail qui donnait sur le logement du concierge notamment, fascinante cette bouche noire donnant sur un sépulcral intérieur, invisible et mystérieux. Elle était alors persuadée que le concierge était un monsieur important dont l’autorité la faisait trembler. Elle aimait pour ses couleurs les grands vitraux de la cage d’escalier entre le premier et le deuxième étage, comme tous les enfants aiment les vitraux, dessiner des rosaces et les remplir de couleurs, et ceux là avaient une ouverture qui permettait de se glisser sur la terrasse en rotonde où elles retrouvaient le garçon trop dégourdi qui les avait initiées à bien des jeux interdits. Leur passage soi-disant secret puisqu’aucun adulte ne le prenait jamais pour aller jouer dans le plus luxueux des appartements de la villa. Autrefois, elle était surtout impressionnée par les coins ombreux du parc qui rendaient invisible, et la petite mare aux papyrus pour le plaisir de leur mouvance dans ce paysage immobile. Petite, on aime sans esprit de hiérarchie. On n’a pas l’idée du luxe, mais de ce qui est amusant, mouvant, secret.

Elle s’approche maintenant de la haute porte vitrée où serpente un volubilis en ferronnerie, bien fermée celle-là et cadenassée par un digicode. Elle appuie sa tête contre la vitre et n’en revient pas de ce monstrueux vestibule totalement oublié, de sa richesse déclinée dans toutes les couleurs de marbre soulignée d’or, de ses hautes colonnes de palazzo ostentatoires. Ses yeux enfants ne s’étaient jamais intéressés à ce luxe étalé, aucun souvenir des marbres, des colonnes, seulement des énormes crachoirs en céramique dont on vantait la rareté, parce que sa sœur avait été accusée d’en avoir ébréché un, l’histoire que ça avait été… Elle ne se souvenait pas plus du plafond à caissons ornementé, elle imagine qu’à peine entrées, elles s’élançaient pour être la première à appuyer sur le bouton de l’ascenseur — elle le repère au fond du vestibule, serti entre les deux volées de marches de l’escalier XVIIe et lui revient son délicieux parfum de renfermé et d’acajou ciré. A l’intérieur, on lévitait au milieu des dorures et des marbres, montant au ciel du bâtiment tandis que les marches tapissées et larges comme des avenues, les lustres en sucre filé glissaient vers le bas. Comme un bijou dans son écrin, on s’élevait jusqu’au troisième niveau, tout blanc, sans fard, réservé, ouvert sur une dernière volée de marches desservant les chambres des domestiques aménagées en appartement où vivait la famille du colonel.

Le plan du leur lui apparaît avec une grande netteté bien qu’elle ne l’ait pas vu depuis des décennies, bien qu’elle n’y ait séjourné que quatre ou cinq étés.

proposition n° 2

Derrière sa porte d’entrée, à gauche, un escalier de pierre bordé d’un garde-fou en ferronnerie art déco s’élance vers la mezzanine. A droite, la porte verte de la salle de bain claire et spacieuse, carreaux blancs, vaste baignoire à pieds de lion, et puis la porte sang de bœuf de la cuisine, un corridor de placards rouges et au fond, le coin dinatoire devant une baie donnant sur la colline. On mangeait là ou sur la terrasse où l’on trainait une amusante desserte à roulette, sacré beau jouet qu’on se disputait comme font les enfants avec tout ce qui roule et se pousse. Elle peut le visiter cet appartement, dans sa tête. Son ameublement misait sur une cohabitation stylée entre mobilier suédois contemporain et antiquités — La table ronde et ses robustes chaises de bois blanc, les fauteuils Louis XVI, la banquette et son coussinage de reps, le meuble Efa, le cabinet chinois et les potiches de Delft retrouvent dans son souvenir leur juste emplacement même s’ils avaient, de déménagement en déménagement, subi entr’autres avanies le déclassement de son père, de Cannes à la Brie, de la Brie au Val de marne, du Val de Marne à la Seine Saint Denis — Le tiers de son volume occupé par la mezzanine qui courait tout du long, et face à elle, la pleine vue sur la mer au travers des quatre fenêtres cintrées d’une hauteur d’église redoublées par les arcades de la terrasse, comme des vitraux de ciel et d’eau. Leur appartement comme une chapelle dans les cieux, toute dévolue à la sainte Mer, c’était là qu’ils avaient passé les premiers étés que sa mémoire lui accorde, suspendus face à la mer, le ciel et l’île où se jouait un son et lumière retraçant la vie de l’homme au masque de fer dont les échos peuplaient d’angoisse les trop vastes nuits d’été.

proposition n° 3

En somme, excepté le faste écoeurant du hall, il n’y a rien à voir ou revoir. Tant mieux…

Le parc tout de même… Lâchant ce ruissèlement de marbres, elle se retourna vers le petit parking d’à peine huit ou dix places à l’ombre d’un talus où s’agrippaient des figuiers de Barbarie et des agaves. S’y reposaient une Mercédès et une décapotable.

proposition n° 4

Déboulait là aux premiers jours d’août leur minuscule quatre-chevaux bleue dodelinant sous un amoncellement de bagages qui doublait son volume et saturait l’habitacle. Toute poudreuse, criblée de moustiques écrasés en vol, elle avait bravement roulé depuis Paris en trois étapes tonitruantes de disputes, sillonné la route Napoléon, essuyé quelques orages, étouffé sous la canicule, toussoté dans les montées tandis que ses passagères arrière s’agitaient et demandaient toutes les cinq minutes « c’est quand qu’on arrive ? » en piétinant les nombreux paquetounes qu’on avait calés entre les sièges.

Puis elle prenait l’impossible virage, montait l’allée du parc et venait s’insérer entre des voitures vastes comme des yachts, Jaguars ou Rolls à tableau de bord en bois miel sièges de vrai cuir et chromes étincelants.

Même pas une coccinelle, un puceron, l’air un peu comique, naïf et fier dans ce curieux rassemblement.

proposition n° 5

Revenue du passé sur le bitume collant de l’allée, elle huma profondément l’air brulant et parfumée, le piquant parfum des résineux qu’elle aimait retrouver dans la région comme dans les bonbons du pharmacien.

Après le parking, l’allée continuait en lacets, elle en connaissait les secrets, uniques à ce lieu. Le parc offrait un festin abondant qui durait tout l’été, on se rendait malade en se gavant de noix de coco pas plus grosses que des calots. On les ouvrait d’un coup de pierre, on lapait la goutte de lait qu’elles tenaient en leur cœur avant de détacher la chair blanche de sa coque velue. On se piquait bravement les doigts, on s‘ensanglantait les mains, le tour de la bouche et la robe afin d’engloutir la chair saignante des figues de barbarie. Dans un coin dégagé de la pinède poussaient sur un muret deux figuiers, l’un à fruits blancs, l’autre à fruits noirs, mûrs et brûlants d’une saveur jamais retrouvée. Et puis il y avait les pignes qu’on faisait tomber des pommes de pin en les secouant que d’autres coups de pierre, tout légers, ouvrait en deux sans les écraser, si on s’y prenait bien.

Elle avait lu quelque part que ce parc, fameux, abritait des espèces tropicales rarissimes qui avaient le tort de ne pas être comestibles et ne lui avaient laissé aucun souvenir ; sauf peut-être les graciles papyrus pointant d’une mare abreuvant un faux ruisseau qu’elle avait peiné à associer aux supports d’écriture égyptiens. Elle y avait aperçu la première sauterelle de sa vie dont sa sœur avait profité pour l’effrayer, lui expliquant doctement que ces bestioles portaient ce couteau sur leur dos pour mieux découper la viande à même les enfants-méfie-t’en…

Qui devinerait que cette jungle généreuse plantée sur une colline, derrière cette villa assise entre mer et montagne faisait partie de la ville ? Mais les villes de la côte en sont-elles ?

Qui pourrait imaginer que cette villa repose sur un nymphée, dont elle s’était longtemps demandé si elle ne l’avait pas inventé avant d’avoir retrouvé sa trace sur le web, oui il existait bien, au secret dans une grotte de huit mètres de haut où ruisselaient plusieurs cascades, avec en prime un détail oublié : des voutes d’arêtes reposant sur un pilier sculpté, en revanche elle se souvenait très bien avoir vu lors d’un déjeuner la fille Chéneux passer derrière la grande baie vitrée isolant la grotte de la salle à manger pour aller remplir la carafe d’eau bien fraiche. Comme elle l’avait enviée !

proposition n° 6

La mère Chéneux, replette épouse d’un banquier belge qu’on n’avait jamais croisé se montrait toujours d’une bonhomie joyeuse. Elle invitait volontiers dans sa piscine pour désennuyer sa grande bringue de fille, longue, masculine et boudeuse. Pas pire amie que le fils du colonel qui explorait nos corps avec autant d’assiduité que de fascination. Moins captivante que les nus caramélisés des danseuses du Lala Boum exposés pour des séances de bronzage intégral sur la terrasse du dessous, et finalement plus aimable que les sévères Piquet, anciens amis ou simple fréquentation de la grand-mère auxquels il semblait qu’on devait un déjeuner annuel soit là, soit dans leur obscur appartement du XVIème arrondissement à Paris. Et sans aucun doute moins joyeuse que Maman Line, l’ainsi nommée par tous pour des raisons demeurées mystérieuses dont la délicieuse villa Palm Eden se rejoignait à pieds en longeant la route de Golfe Juan. C’est chez elle qu’on se baignait le plus, dans « sa » crique privée et grouillante d’algues qu’elle protégeait de l’intrusion des voiliers en les chassant comme des mouches d’un geste furieux de la main, c’est là qu’on avait appris à nager en se cramponnant à son corps lacéré de rides.

Qu’était devenu Palm Eden ? Sans doute vendu, rebaptisé et introuvable.

proposition n° 8

Rarement il pleuvait, comme il pleut dans le sud, par trombes d’eau tiède qui vous tombent soudainement dessus. Et puis ça cesse, tout d’un coup. Ce n’était pas une mauvaise nouvelle d’entendre crépiter la pluie sur les carreaux de ciment de la terrasse, on courait tendre les bras entre les balustres pour recueillir ses grains lourds et frais. La mer alors virait au gris fer comme si le masque du prisonnier de l’île Sainte Marguerite la recouvrait toute entière. Quand la foudre fendillait le ciel charbonneux, on était priées de rentrer pour subir les récits des tantes nourris par la lecture de Nice-Matin où elles avaient lu que toute une famille avait grillé sous un pin, et des boules de feu pénétré à l’intérieur des maisons. Se méfier du ciel, se méfier des arbres à pignes, se méfier des fenêtres ouvertes… Alors on s’inquiétait du paratonnerre le plus proche de notre coin de jungle.

proposition n° 9

Les oreilles encore toutes pleines des bruits du jour apprivoisaient le silence du soir magnifié par les chants des grillons. Très vite, le sang qui battaient les tympans, le souffle discret des draps froissés par les corps remuants, le va et vient de la respiration, un bâillement, une toux sèche refoulaient l’écho du ressac, des cris des enfants sur la plage, les castagnettes des cigales, car on dormait tous ensemble dans ce grand espace, curieux dortoir à deux niveaux, les enfants sur des matelas asiatiques dépliés sur le sol, les parents dans la mezzanine d’où provenaient leurs murmures. On distinguait un mot, un bout de phrase, on tâchait de reconstituer les propos inaudibles dans l’espoir d’entendre quelque chose de déterminant sur soi, une parole tendre, un témoignage de satisfaction, une confirmation de ce qu’on aimerait être, un enfant parfait.

Puis au moment de l’endormissement – une voix. Quelqu’un ? Quelqu’un là tout près ? quelqu’un sur la terrasse, furetant dans la nuit ? Quelqu’un là-bas dans le parc, quelques uns partout en groupes, escadron, cohorte, horde envoyés par la mer.
Une voix d’homme soudain parle à l’oreille, sur la terrasse ou au loin… Voix lugubres, dans la pièce, tout autour, dedans, dehors , on ne sait plus, ça grince, ça grésille, ça crache, ça se tait, musique lugubre, effet larsen, cri…

Peur.

C’est juste le son et lumière dit-on depuis la mezzanine pour rassurer. Son et lumière ? Nouveau mystère, qu’est ce que peut bien être ?

C’est l’histoire du Masque de fer précise la mezzanine.

Masque… Fer… Effroi…

Et toutes les nuits, elles reviennent, ces voix de fer, tout le long de l’été, l’horrifiant drame se rejoue et arrive dans nos rêves, dans le creux d’un lit tout glacé où l’on redoute crispées le sort funeste du prisonnier de l’île.

proposition n° 10

Vingt ans après, sanglots dans la pinède, l’odeur des résineux lui rapportait en chien fidèle toute son enfance, les tantes, les oncles, les grands tantes et grand-mère depuis longtemps enterrés, la villa Marie-Hortense de longtemps vendue, le gout du sel et l’odeur sucrée de l’Ambre Solaire, les tablées familiales du côté de Tourrettes et de Fayence, les cris, les disputes, les jalousies, les promenades sous la nuit étoilée, le goût du pastis et des raviolis à la daube, le pistou, l’aïoli et les relents pourris du stockfish faisant trempette dans une bassine en terre , la garrigue où l’on se brûlait le dos pour cueillir des aromates pour l’année thym, sarriette, verveine et sauge. Temps révolu, heureux ou malheureux. Tout lui revenait en plein nez comme un long cri odorant. Et les deuils gelés par le courant fou de la vie s’embrasaient de nouveau.

proposition n° 12

Il fallait en passer par là : le tunnel. Plutôt un long goulot taillé dans la falaise où l’on trottinait à la queue leu-leu dans une pénombre d’autant plus profonde qu’on venait de la lumière aveuglante de l’après-midi. Elle estimait que c’était mieux que traverser la route où ça roulait à tombeau en direction de Menton ou de Saint-Tropez.

La fraicheur du tunnel faisait monter des petits grains sur la peau encore brulante de soleil. On trottinait d’un pas mal assuré en évitant de se prendre les sandalettes dans la grille de la rigole centrale où s’écoulait une eau suspecte. On apprivoisait peu à peu l’ombre et la fraicheur, l’odeur de pierres et de la rigole, on se guidait en tâtant la muraille. Des lézards en fuite faisaient pousser de petits cris, on criait de nouveau pour jouer avec l’écho, et chasser de notre esprit des idées qui font peur comme l’ombre de ces ombres qui approchaient, serviettes humides sur l’épaule, et pour le passage desquels on se plaquait contre la muraille en subissant leur frôlement fortuit, ou intentionnel…

Sur les derniers mètres, on percevait le bruit du ressac, puis un rond lumineux et bleu annonçait l’issue. Il s’ouvrait sur le ciel, la mer toute proche, la plage de sable encombrée par les coussins bruns des posidonies et ses rochers rouges. On retrouvait la brûlure du soleil, la fraiche odeur des eucalyptus, la lumière aveuglante. La première épreuve était passée. Il fallait maintenant lutter contre le vertige pour emprunter une espèce d’échelle de meunier en ferraille rouillée accrochée à la falaise. Elle tanguait sous notre poids. Cris de nouveau. Pour nous aider, elle descendait la première, dos à la plage, et nous encourageait de la voix et du geste pour qu’on ne tombe pas. Dès qu’on posait les pieds sur le sable, on s’envolait comme des moineaux lui laissant la corvée de l’installation des serviettes et des politesses aux voisins. On se déshabillait en courant, avides de nous tremper dans l’eau fraiche.

proposition n° 13

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus. Plage de sable, blond. Mer très calme, évidemment. Emeraude, sous l’impitoyable azur. Parfums sucrés, les chichis fregi viennent juste de passer… On vient de se tartiner d’Ambre solaire. La plage sent la crème. La crème sent la plage. Goût du sel sur les lèvres, jambes et fesses abrasés par le sable. Chaleur brûlante au ras de l’étouffement. De temps en temps on se vide un seau d’eau de mer sur le corps.

Pas le droit de se baigner. Elle est intraitable. Pas de bain une heure après avoir mangé. Pas de soleil plus d’une heure. On attend, on se baigne, on s’en va.

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus.

Dans l’eau, des baigneurs tendent leurs bras vers le ciel, d’autres tendent leurs jambes, s’arrosent les uns les autres en poussant des cris. Une grosse dame a de l’eau jusqu’aux genoux, elle hésite, se retourne, sourit, fait un pas en avant, son dos est tout rouge, pelé.

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus. Cris des joueurs. Cris du bébé tout proche qui sue sous un parasol. Ses parents enlacés sur la même serviette le bercent d’une main distraite. Un avion passe. Un gros gars lève la tête, un morceau de tomate tombe de son pan-bagnat dans le sable, il essaie de le rattraper, son pain baille et le thon dégouline à la suite.

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus. De l’autre côté, c’est une fille qui contemple les coulures roses de sa glace le long de ses mains et de ses jambes, elle se penche, lèche, langue alerte et yeux dans le vide, ses mains doivent poisser, pas grave, ici on a le droit de se tacher.

Le bébé suant sous son parasol hurle de plus en plus fort, sa maman le bouche avec un biberon d’eau, son papa oriente mieux le parasol. Devant nous, des amoureux se crèment longuement le dos, il glisse la main sous son slip de bain. Elle rigole.

Ça y est ? On peut aller se baigner ? Pas encore… Elle lit, elles lisent toutes les deux, et je m’ennuie. Elles n’ont pas voulu m’enterrer dans le sable pourtant j’aime bien ça. Elle veulent trop lire, c’est embêtant. L’avion a tracé un trait blanc dans le ciel…

Poc du ballon de volley qui rebondit sur des doigts tendus.

Derrière moi, une drôle de petite vieille, très blanche, et toute habillée sous un grand chapeau de paille, ses jambes étendues toutes droites devant elle, elle mâchonne l’air en tournant la tête dans tous les sens, elle regarde en mâchonnant les peaux marrons, les ventres qui débordent des maillots, les nichons qui dansent et tremblotent dans les soutien-gorge, les fesses nues des petits enfants, elle mâche l’air en chiffonnant d’une main sa robe à fleurs.

Les joueurs de volley posent leur ballon, ils se bousculent et se taquinent, les garçons en profitent pour toucher les hanches des filles, un brun empoigne une blonde et la jette à l’eau. Rires, arrosages. Rires.

Elle lève le nez de son livre. Ça y est, les filles, vous pouvez aller vous baigner …

proposition n° 15

Allez galope ma fille galope saute et crie, plus tard plus tard te souviendras-tu de moi — de sa mère on se souvient toujours un peu — ça me terrifie, ne suis pas idéale ça non, et toi si émotive et aussi tellement agitée ton père dit : insupportable, on préfère généralement la grande mais toi, tu es ma petite mon trésor de douceur ma récompense mon médicament, ta sœur bien plus facile, oui elle l’est bien plus, si jeune et déjà froide — ne me recherche pas comme toi - et moi j’ai besoin de ce besoin que tu as de moi — t’ai enfantée contre l’avis de tous, les médecins, et lui, et la famille, tous paniquaient du risque la belle affaire « entre votre maladie et votre trompe brûlée, madame, ce n’est pas bien raisonnable vous avez déjà une jolie petite fille, en outre pas certain que ce soit un garçon ni un enfant viable » — et te voilà toute agitée, émotive, anxieuse, maladive, tes cauchemars, tes rires trop bruyants, tes larmes trop faciles, tes cris qui nous percent les tympans, tes clowneries, ta sensibilité excessive, ta susceptibilité mais vivante tellement vivante à faire frémir Dieu que tu es fatigante — malade ? dix ans que je n’ai rien eu et pas faute de… avec tout ce qu’il y a eu à subir en déceptions la vie des femmes c’est comme ça effrayant d’avoir eu deux filles qui devront obéir au premier imbécile contre toutes les déceptions du monde lui n’est-ce pas ce n’est pas que je l’aimais mais j’avais de l’estime enfin bon pourquoi remuer tout ça on ne peut pas tout refaire et si c’était à refaire qu’est-ce que j’aurai comme choix : rester rue Massingis sous la dureté de cette femme — ça y est voilà qu’elle pleure allons viens ici, pourquoi tu veux toujours jouer avec les autres ca finit toujours comme ça, reste là au calme- qu’est ce qui m’a été proposé d’autre que m’a apporté la vie ? le premier je l’ai l’aimé ça oui mais veuf, passer derrière une morte ça non et l’autre grande nouille de fils à maman je pensais il m’apportera au moins la sécurité c’est un gentil garçon et amoureux sa mère a de quoi déjà 35 ans et ces crises et maman dure si dure, faute à pas de chance on peut pas décider de tout comme elle dit : c’est le bon dieu qui décide... de tuer mon enfant ? Mon enfant a eu droit à deux heures de vie, et lui, même pas eu le courage de le regarder, l’a laissé partir aux déchets hospitaliers, mon petit garçon n’a pas de tombe, pas de photo, juste une ligne sur le livret de famille et de la place dans le cimetière que j’ai dans la tête, on peut dire qu’il s’y sont tous mis à le faire disparaitre une deuxième fois mais je l’ai dans la tête mon fils — myosotis forget me not forget me not — oui ma petite pleure, là, n’y retourne pas, j’aime sentir ta peau ton corps fin et doux, si tu te tenais un peu tranquille aussi... je t’en prie ne grandis pas trop vite — mon seul fils est parti comme un bout de viande avarié un déchet. Ils l’ont pris et personne n’a osé seulement le regarder mon si beau, le plus beau et ils me l’ont pris, et du lait, comme j’en avais ! dans les déchets, ma chérie, comment je pourrais te dire que ton grand frère qui n’a jamais été que tout petit est parti avec les déchets de l’hôpital avec la complicité de tous ces crétins ton père compris — madame il faut passer à autre chose — dans ma tête je lui dis une messe par jour mon petit aimé vois comme je pense encore à toi et toujours toujours tu seras lové dans mes pensées et toujours toujours tu seras le premier il a laissé faire par économie sans doute parce que Dieu n’existe pas selon lui — bien sûr qu’il existe et c’est un beau salaud — par peur aussi, et par bêtise, couché devant l’autorité, médicale ou autre, même pas une question pas un regard pour son enfant mort quand j’ai hurlé : où est-il où l’avez-vous mis ? toutes ces faces blettes bande d’hypocrites — ça y est tu files encore tu n’en as jamais assez des rejets et des déceptions d’où tu tiens cet entêtement, ah de la vie tu en as toi, je me demande parfois si tu n’en as pas trop tandis que tu galopes dans l’eau en t’égosillant petite soeur de Fabien le fils éphémère — deux heures pour vivre et s’étouffer — jeté parmi les déchets…

proposition n° 16

Je hais cet endroit. Je lui avais dit de vendre, les charges sont bien au dessus de nos moyens, on n’a rien à faire ici. Qu’on s’achète un vrai toit pour la vie de tous les jours, voilà ce que je lui ai suggéré, ça serait quand même plus raisonnable, ça l’a mis hors de lui, je ne vendrai jamais Marie-Hortense, c’est comme si tu me demandais de vendre ma mère ! ça n’a aucun sens, dans un deux-pièces misérable toute l’année, et ici les deux mois d’été à raser les murs pour éviter les voisins snob comme des pots de chambre. Même les gosses sont snobs ici. On vous observe de haut en bas et à peine bonjour. Tout ça au nom du sacrosaint héritage de sa mère qui soit dit en passant ne nous a pas beaucoup aidés… Je t’en foutrais de l’héritage de sa mère, je ne suis pas née avec une petite cuiller en argent dans la bouche moi ! Peux pas m’habituer. Tout sent Sa mère, le bon goût de Sa mère, le fric de Sa mère, les prétentions de Sa mère, l’arrogance de Sa mère. Dès que quelque chose lui plaisait, elle l’achetait en dix exemplaires, il y en a plein les coffres de galons, rubans, dentelles, soieries, boutons, soutaches, chaussures et j’en passe, ça permet aux filles de se déguiser. S’il savait qu’elles paradent dans les sacrosaints fourreaux de soie et se tortillent sur les sacrosaintes chaussures, ces pièces uniques de haute couture comme il aime à le répéter, il s’étranglerait. Mais bon, je ne vais pas aller faire le marché avec ces machins emperlousés, et lui non plus je présume, les petites, ça les amuse.

Il y a ses lettres, là dans le bureau. Louis XV le bureau, authentique à ce qu’il dit. Avec les lettres, authentiques elles aussi. Toutes lues, à sa mort, seule ici et toutes lues. Oublions, j’oublie…

Ici tu déplaces un fauteuil et il se casse la figure dessus, j’ai la mémoire des lieux comme il dit. En attendant, l’aménagement est tellement bien pensé pour la domesticité qu’il faut parcourir trente mètres de la cuisine à la table à manger.

Et ces danseuses qui occupent leurs journées à se faire bronzer les fesses sur la terrasse juste en dessous, pas besoin de les déshabiller du regard celles-là, elles mâchent le vice. Tout de même pas un spectacle pour les enfants… Les gosses se démanchent le cou pour les lorgner, la petite s’est même coincé la tête entre deux balustres, j’ai bien mis dix minutes à la dégager, j’avais beau lui dire que si sa tête était passée dans un sens, elle devait forcément passer dans l’autre, elle s’agitait tellement, pas moyen de le trouver le passage. Et elle braillait ! Tout le parc en a profité, personne n’est venu à l’aide bien sûr…Ya pas de quoi en faire un drame, voilà ce qu’il va dire… Les danseuses du Lala Boum… ça le fait rire cet imbécile mais quand il croise une de ces créatures, il est tout chose. Et le concierge qui vient jusqu’ici pour accuser la grande d’avoir cassé un crachoir hors de prix, est-ce que c’est un drame ? Combien ça va nous coûter ça encore ? Il m’a traitée comme moins que rien, le concierge, il est au diapason du reste le concierge. J’ose à peine sortir de l’appartement. Mes sœurs osent à peine venir. On n’a pas la garde-robe appropriée, on aurait l’air de romanichels, comme si je l’avais, moi... Évidemment, lui ne se rend compte de rien. Il est né dedans.

proposition n° 17

Fade, bizarre et fade. Pourquoi font-ils ça ? Elle veut recommencer, moi je ne veux pas, sa langue a un goût fade, ou pas de goût du tout, pourquoi font-ils ça ? On s’est installées sur la terrasse on s’est fait une cabane avec les vieux paravents, la cabane, çà, ça me plait. Mais je ne veux plus goûter sa langue. Elle insiste, c’est la grande, elle sait des choses que je ne sais pas, comme la sauterelle qui mange les enfants, et aussi le bisou des papa-maman. On va jouer au papa et la maman c’est ce qu’elle a dit et puis elle m’a montré. C’est le garçon du premier qui lui a montré à elle et maintenant elle me montre. Mais je n’aime pas, je me fâche ! Maman dit qu’il faut qu’on se calme ou sinon on n’aura plus droit à la cabane où on a fait un grand lit comme papa maman. Elle se couche sur moi et approche sa langue pointue qui n’a pas de goût, j’aime pas ça, je me débats, les paravents tombent. Le jeu est fini.

C’est pique-nique, on adore. Sous les arbres, elle sort le plat de farcis enveloppé dans un torchon, la pissaladière, un melon, on a déjà détaché de grandes croutes de liège des troncs des chênes, notre oncle y sculptera des bateaux et de la vaisselle pour les poupées on y compte. Il y a de l’eau dans un Thermos, et du café pour les adultes dans un autre. Au retour, on est pris dans un embouteillage. Des kilomètres de voiture à la queue leu-leu qui klaxonnent tant et plus. On finit par apprendre pourquoi : un incendie dans la forêt, celle où on pique-niquait. Un hélicoptère passe au dessus de nos têtes. On entend les sirènes des voitures de pompiers, puis il faut se garer au plus près du ravin, ça colle la frousse. Les voitures n’avancent plus depuis un moment, les gens en sortent pour prendre l’air, il fait très chaud, on aperçoit de la fumée au loin, les adultes discutent et essaient d’établir où a lieu l’incendie, il y a aurait plusieurs foyers. Le tocsin sonne. Elle pleure, elle dit que ça lui rappelle la guerre. C’est la première fois que j’entends parler de la guerre. On reprend la voiture, une longue file d’automobiles s’enfonce doucement dans la forêt. On sent que les adultes sont inquiets, curieux et inquiets, elle a peur. Un arbre est feu à 1mètre de la porte arrière. Cris perçants. Il déboite et double un bon nombre de voitures. Les hommes n’aiment pas ça, l’insultent et tapent sur notre capot. Il se défend en braillant que ses petites filles ont trop peur. Ça ne calme personne, et maintenant on a peur des hommes. Et honte. Enfin rentrés, ils ont mis ont la radio qui disait : Tous les morts sont en feu. Les morts, il y a eu des morts ? Effroi. Non, il parle des Maures, c’est le nom de l’endroit où nous avons pique niqué…

Quand elle ne voulait pas se rendre à la plage, on tachait de se faire inviter dans la piscine de madame Chéneux. Une belle piscine rectangulaire avec une eau turquoise, sans algues ni vagues. La piscine n’est pas très bien remplie. Je ne sais pas plonger, je tente un genre de saut de grenouille arrière, je me cogne au menton et sans comprendre voit l’eau rougir autour de moi. Ça me donne l’idée que j’ai mal. Braillement. Je me suis bien entaillée sur une pierre saillante de la margelle. Une plaie en forme de bec dont j’exhiberai longtemps et avec fierté la cicatrice, ma blessure de guerre. Interdite de baignade jusqu’à la fin des vacances, je découvre que ce n’est pas si désagréable d’être traitée en grande blessée, ça donne une certaine importance.

proposition n° 18

Contourner éviter s’éloigner partir fuir… Ne pas plier, ne pas s’opposer, fuir… blabla : Toi, tu… Elle, elle… Ils, ils… radotent par-dessus les gens, étiquètent, circonscrivent, quantifient, comparent, contournent, fuient…

Fuir tendrement. Important ça, tendrement, pas facile mais important. Tendrement je vous contourne, évite, m’éloigne vous fuis… On les a aimés pourtant : la souffrante et le tyran, la souffrante dans sa souffrance tyrannique, le tyran dans sa tyrannie souffrante, on les a aimés, on leur a même écrit ça : je vous aime tellement, à combien ? Huit ans ? et on a vite jeté le papier obscène. Tendresse en péril…

Alors là, ce gros machin en stuc, s’en souvient-il ? S’en souvient-il de la tendresse en péril ? Et des jeux sur la terrasse vue mer et jolis culs ? Et des cavalcades-cueillettes dans le parc jungle ? Des frissons de mort et de désir sous les arbres ?

Il y avait … noix de coco, pignes et figues dans la pénombre fraiche des arbres odorants dont il ne reste qu’une ligne pour cacher le parking. Rasées ! Liquidées à la tronçonneuse, dessouchées les essences tropicales rares…

Contourner éviter s’éloigner… le meurtre des arbres aimés trucidés au profit d’un bataillon de Sam’suffit jamais avec piscine. Les grands vainqueurs.

Et la terrasse vue mer et culs nus ? Inaccessible. La souffrante y tricotait inlassablement bien calée dans un transat, distraite à tout, comptant ses mailles une envers une endroit, rang inversé, point de… ? Le bruit des aiguilles égrenant nos siestes.
Porte verrouillée, pas de lévitation dans l’écrin verre et acajou, dommage… peut-être le seul dommage. La porte est verrouillée, le digicode boudeur, on circule peu dans ces villas, tout est à disposition, loin des remous de la ville, abrité et servi sur un plateau d’argent, nul besoin de fuir, la retraite est absolue et luxueuse derrière une haute porte verrouillée ? Pas que la porte quand on y pense, le corps, le cœur, les pensées…

Qu’est-ce que je fous là ? Ce qui s’appelle prendre racine, bouturage désespéré, marcottage illicite, pleurnicherie nostalgique, c’était tellement mieux avant, Non, c’était pas mieux, ni pire, autrement, pris dans la tendre chair de l’enfance, voilà le truc, la tendre chair qui saigne pour un rien. Alors qu’aujourd’hui, peau coriace, vieux cuir qui peut contourner éviter là où les enfants attendent et s’exposent. Quand je dis enfant, c’est moins de quatre ans, après la candeur se raréfie, on imite. Après, on se met à voyager dans des espaces fabriqués, après on se met à quantifier et catégoriser…

Allez contourne, évite et fuis, tout est voyage pour peu qu’on ne s’obstine pas à camper à la gare.

proposition n° 19

Il suffit d’un rien. Que l’air soit tiède sur la peau, la touffeur de l’été n’importe où, à Paris, Marrakech, Toscane. Un dîner dans la douceur d’une nuit étoilé, une plage de sable, un palmier qui s’évente dans le ciel, les terribles parfums des pinèdes qui enivrent l’esprit et la téléportent dans cet ailleurs, la plus modeste terrasse, le plus simplet des balcons et elle y est, dans cet autrefois, ce lieu disparu de la vie, ce lieu perdu, ce lieu d’éternel été. Au Vietnam, elle avait choisi un restaurant au son des cigales, nombreuses et assourdissantes dans la touffe d’un arbre unique. Elles chantaient presque trop fort, la magie n’eut lieu qu’un bref instant. Le sable de Paris plage se montra plus propice. les rêves aussi le portaient cet l’appartement quitté à jamais à l’âge de 8 ans où il revient, métamorphosé, réagencé, mais lui, tellement lui , par la magie d’une terrasse donnant vue sur une autre terrasse plus grande encore, disproportionnée avec balustrade en fer et non des balustres en pierre, peu importe, le ciel y est immense, on peut pencher la tête et plonger dans les dédales du passé, une petite rue qui descend vers la mer, rêve sans limites qui hisse à l’étage une piscine couverte qu’on rejoint par un entrelacs de corridors, de passages secrets, par des fenêtres qui s’ouvrent de manière tout à fait inattendue sur une pièce puis l’autre car ce sont les déambulations qui restent intactes, plus que les lieux, les passages et cet atmosphère donnée par les fauteuils profonds, la lumière intense, la tiédeur ambiante. Cet appartement lointain, on en a quitté très tôt l’enveloppe mais on a conservé, nomadisé tout ce qu’il contenait, lambeaux luxueux qui ont suivi tous les déménagements pour venir s’inscrire dans une maison rustique de Seine et marne, puis dans le logement social où elle vécut avec ses parents qui y sont morts, puis par petits éléments, chez elle, sa sœur, ses enfants. Regarder autour de soi, des objets ont survécu et fait tous les voyages pour rester auprès d’elle comme cette malle de voyage qui porte les initiales de sa grand-mère remplie de dentelles jaunies et inutilisables dont elle n’est jamais parvenue à se défaire et soudain, elle reçoit comme un message le curieux hasard qui fait qu’elle écrit depuis peu sur une minuscule table en bois pliante, récupérée de la cave des parents, et qui vient, elle s’en souvient bien, de la terrasse de Marie Hortense. Oui, il y a peu, elle a déplacé cette petite table près de la fenêtre et constaté qu’y écrire y est plus aisé. Cette table trop petite et trop basse avec ses pieds qu’on a dans les jambes, qui se rabattent dans la structure quand on replie ses deux plateaux, où elle s’est installée pour écrire depuis peu, alors qu’elle en a deux autres bien plus fonctionnelles, celle-là n’est pas confortable, mais elle s’y sent comme à l’abri, cette minuscule table repeinte un jour en turquoise alors qu’elle était grise, dépourvue de son revêtement en lino noir parce que le temps l’a fait onduler. Cette table plutôt incasable et assez moche qui est le seul meuble avec deux fauteuils qui vient de là-bas, mais mis au rebut dans la cave, elle ne porte en elle que la terrasse de Marie-Hortense, alors que le fauteuil directoire et la petite bergère louis XV déjà retapissée deux fois avait connu leur logement familial et peut-être même la maison rustique de Seine et marne, ses propres appartements et maison portaient tant d’autres lieux en eux. Parmi tous ses objets et ses meubles achetés à bas prix chez Emmaüs ou récupérés chez ses parents, ces choses qu’on ne voit plus pour les avoir trop vues, cette table-là, vilaine comme tout, porte en elle un ciel d’azur, une vue sur mer, les carreaux de ciment de la terrasse et ses arcades, l’enfance et la découverte de la nature et des sombres ressorts de la vie des adultes.

proposition n° 20

Dehors, les cigales jouent des cymbales. Dedans, les murs de l’appartement rendus à leur respiration propre se rapprochent les uns des autres et font paraitre l’espace plus petit. Des empreintes géométriques de poil tassé sur la moquette évoquent le souvenir de chacun des meubles, ici le guéridon monopode, là la bibliothèque et la banquette, plus loin le meuble Efa, près de la fenêtre, la table ronde et ses chaises. Dans le cagibi, quelques étiquettes froissées, un bouton, des lambeaux de rubans et des bouts de dentelle. Sur les murs, des rectangles aveugles et trop blancs révèlent la crasse alentour. La manivelle du store pend, inutile et tordue, on l’avait adoptée comme jouet, le store baissé interdit au soleil de rentrer, qu’importe, il s’engouffre par les quatre immenses baies et plaque leurs arcades disloquées sur la moquette. Il brûle les carreaux de ciment gris de la terrasse. L’intérieur mis à nu exhibe des cicatrices ignorées dont les meubles ne le protègent plus, des fissures sur la terrasse, des éraflures et marques de semelles d’enfant sur les murs, des traces d’usure sur la moquette, des trainées noires sur le carrelage des sanitaires. Sur la mezzanine, quelques plumes d’oreiller volètent et visitent le vide. L’entrée peu accessible au soleil demeure un coin frais. La cuisine n’a jamais parue si ordonnée, la salle de bain si propre. A la nuit tombée, les plaintes qui proviennent de l’île Sainte-Marguerite hantent le lieu, comme tous les étés.

Dans un mois, le nouveau propriétaire prendra possession du studio, en changera la nature, mais toujours les quatre arcades majestueuses se rempliront de mer et de ciel au dessus de la ligne de balustres en staff.

proposition n° 21

Il y a un stylo en laque jaspé noir et blanc à agrafe dorée posé sur un dessous de plat en mosaïque anthracite enchâssé dans un bois noirci par endroits, comme brûlé. Il y a le verni acajou de la table apparaissant entre des feuilles A4 et les dessous de plat. Composition en blanc, brun, noir et gris. Enchevêtrement de feuilles blanches dactylographiées ou écrites main, bic, crayon mine comme tombés là. Certaines pages sont striées d’une écriture au crayon penchée et gris pâle, on peut lire : -19- Exploration libre. Derrière le dessous de plat, il y en a un autre semblable bien que camouflé par la bordure argentée du moniteur. La fiche et le fil d’écouteurs trace dessus une tangente souple. L’écran est allumé sur une photographie de page blanche portant un titre : Le palace. A gauche de l’écran, la barre des Favoris indique Favoris/menu/signets/ Art/ Diy/ tricot patron pulls/ instructions 1301/ crochet fleurs/ purple laine/ Nettoyage/ Stragier Tissus/ Recettes/ Méditation/ Couture/ bipolaire/ film/ musique/ philosophie/ Ulysse Joyce/ textes/ revues et Cie/ vins. Sur la base argentée du moniteur, on peut voir le dessin très stylisé d’une pomme déjà mordue.
Dessous, alignement de touches carrés dans l’ordre azerty, des ombres grises aux coins de chaque touche, les touche O et Entrée sont particulièrement sales. Le clavier recouvre le coin d’un tapis de souris noir sur lequel repose une souris Logitech anthracite. A sa gauche, une page blanche A4 et en train de s’écrire à la mine de crayon, les mots que vous venez de lire. Plus à gauche, un boitier rond, peut-être un pilulier en émail cloisonné de couleurs rose, blanche, et noire. Au centre du cercle, on peut distinguer un genre de soleil rose et jaune. Sur la page vient de s’écrire le mot « mot ». Sur une serviette en papier noire, quelques miettes et l’écran noir d’un Smartphone d’un ancien modèle dont la jaquette montre de sérieux signes d’usure. Si le regard s’abaisse jusqu’au sol en aplomb, il verra un parquet blond et un sac en papier kraft sur le quel est imprimé le mot « LANG » en lettres bâton d’où déborde un lainage kaki et rouille et quatre aiguilles à tricoter piquées dedans comme sur le chignon d’une geisha. Le soleil qui perce à travers la baie rampe à peu près jusque là. Sur la façade en vis-à-vis, une femme peint derrière une fenêtre ouverte. On dirait un tableau .

proposition n° 22

Dans le grand silence ami, la large plage de pin teintée très sombre. Au centre, un cahier ouvert est écrit partiellement d’une écriture penchée dans un sens, puis l’autre, puis bien droite, des R et des E à calligraphie changeante un rien contournée, des ratures, des hésitations, des alinéas essoufflés… Près du cahier, un pied de lampe en laiton circulaire u sommet duquel s’épanouit une cloche de verre sablé verte. A gauche, fenêtre sur jour sans rideaux, la jolie rambarde fer forgé fait des découpages sur la place du marché. L’énorme stylo de résine noire encombre la main trop fine et hésite au dessus de la page, avance, recule, n’écrit guère. Au coin de la table, une pile de livres de cours, éditeurs Puf et Bordas, sur le dessus, jaquette blanche Figures II, Gérard Genette un peu corné, pas trop. A côté, petit tas de feuilles de classeur grand format à gros carreaux avec rangée de trous sur la gauche. Un faisceau de crayons B et HB verts à bout noir et des stylos Bic transparents à capuchons bleus s’ennuient dans une timbale en métal argenté noirci à motifs perles sur la base. La plume en or blanc et jaune gravée du Montblanc Meisterstück 149 tournicote et hésite au dessus de le page sans l’effleurer. Tout y est, le stylo genre « écrivain », le cahier ligné genre Hemingway, la table près de la fenêtre, la posture, mais ça n’écrit pas sous la tête vide d’où s’écoule une longue mèche rebelle et luisante de cheveux châtains balayant doucement la page qui ne se remplit pas. Ecrire, oui, mais écrire quoi ?

proposition n° 23

Bord jaune de la serviette son poil moucheté de sable. Grains jaunes, rosés, quelques noirs brillants mélangés aux algues desséchées d’un brun éteint. Flacon planté en biais rempli d’un liquide caramel étiqueté « Ambre Solaire Huile Filtrante ». Deux grands pieds passent s’enfoncent un peu, éclaboussent la serviette, laissent des empreintes informes et molles. Petits pieds fuselés suivent, juste le temps de fermer les yeux, dans une lumière rouge on s’en prend plein la figure, les dents crissent, les coins des yeux piquent, la serviette est ensablée. Un seau en plastique rouge couché là, sa grande gueule ouverte sur un rateau a l’air de tirer une langue dentelée. A perte de vue, toute une ville couchée dans un dortoir en plein air, corps alignés allongés sur des rectangles de coton colorés, à perte de vue, toutes les nuances de peau reluisent. Au loin, là-haut, la montagne à moitié noire d’arbres calcinés.

D’abord des carreaux pastel et la mosaïque qu’ils dessinent. (le matin, ils sont tièdes et doux aux pieds, dès onze heures, on ne peut plus poser un pied dessus sans ressentir une vive brûlure, il en monte une chaleur qui rend la terrasse impraticable jusqu’au soir où l’on revient diner, un œil sur la mer qui peu à peu se fond dans la nuit.) Au bout de la terrasse, la rangée de balustres, leurs silhouettes ventrues, entre deux, on dévore tout le point de vue, la pente du parc, les têtes ébouriffées des palmiers, les pointes sombres des cyprès, le vert ondoyant des papyrus, l’immobile rectangle turquoise de la piscine des Cheneux, et puis celle immense et en forme de goutte dont on ne sait pas à qui elle est. La terrasse circulaire de la rotonde, et celle gazonnée, tout en bas où s’exposent les danseuses du Lala Boum. Son cou ne doit pas être assez long car elle n’est jamais parvenue à les voir contrairement à ce qu’elle fait croire.

De Marie Hortense à Palm Eden, parcourir le plus interminable et le plus éprouvant des chemins. Longer la route en traversant les nuages de puanteur que les autos hurlantes laissent derrière elles après nous avoir éventées d’un souffle brûlant. On s’entend mal et pour peu que le Paris-Vintimille vienne cogner les rails parallèles à la route, on ne s’entend plus du tout. La chaleur accablante vient ricocher sur la muraille que nous longeons, plus brûlante qu’un radiateur. Il faut tenir sa main moite même si ça glisse. Sous le gravier gris, le goudron noir devient juteux et colle aux semelles. Parfois, on se griffe aux pointes acérées d’une agave qui surgit de la muraille. Quand, à nos pieds, des figues à peau craquelée dégorgent leur chair grenat, pas question d’y toucher, pas plus que les jolies bractées violettes des bougainvillées tombés des jardins suspendus au dessus de nos têtes. Non, il faut avancer et ramener sa main gluante au creux de la sienne, éviter les agaves et les flaques de goudron, avoir soif et chaud…

Même année. 14 mai 1958. Rue de Meaux, Paris au 19. L’escalier monte raide, les marches sont hautes. On les grimpe une à une.

Quand on le descend le soir c’est pour vider le seau rempli de petits paquets de déchets enveloppés dans du papier journal humide. En bas, attend la grosse poubelle de l’immeuble, en fer blanc, ronde, sonore, quand on soulève son couvercle, une odeur désagréable en monte. Sur un des paquets du jour, on peut lire :

VIVE

APPEL
à la classe ouvrière et à
tout le peuple de France

On soulève le couvercle, on jette nos petits paquets en pinçant le nez, on repose le couvercle, gros bruit de métal. Les marches sont hautes et l’escalier raide. Sur le palier, les toilettes à la turque, des feuilles de papier journal encore, découpées et accrochées à un clou. On toque l’autre porte, étroit couloir, à gauche la cuisine, devant la pièce à vivre. Un lit cage et un grand lit occupent presque tout l’espace, la fenêtre ouvre sur des toits de zinc habités par les pigeons. Dans la cuisine, un lit pliant pour la grande et la machine à laver qu’on convertit chaque samedi en baignoire pour les enfants. Les adultes, eux, se lavent à l’évier.

Même année, rue Vivienne, on a dormi là, la plus petite dans le divan, la plus grande sur la banquette, réplique exacte de celle de Marie Hortense, il parait qu’on déménage. Tout est encore un peu vague, étonnée d’être là, chez cette tante, première fois qu’on dort là, le démenagement est un concept vague lui aussi. Au petit déjeuner, elle nous sert d’étranges petits pains dorés qui s’éparpillent en miettes fines comme du papier à cigarettes, on plante les dents dans le feuilletage tiède qui sent le beurre chaud, plein de miettes en tombent ; c’est possible quelque chose de si bon ? Oui, ça s’appelle des croissants, au beurre, précise-t’elle, surtout ne jamais se laisser refiler des croissants ordinaires, ils sont préparés à la graisse de cheval !

proposition n° 24

Après la vente de Marie-Hortense, on n’avait plus jamais pris cette route à pieds, aucune raison. Chaque été, on passait devant en voiture et chaque fois, elle demandait qu’on s’arrête, chaque fois, le virage était déjà passé, on l’avait manqué, une autre fois peut-être lui disait-on, et elle dévorait des yeux cette muraille couverte de jardins qui menait à Palm Eden qu’on n’avait pas non plus le temps de repérer. Elle avait beau hurlé ralentis ralentis ! on était déjà à Golfe Juan, pas question de faire marche arrière, on n’avait pas le temps, on était attendus à Nice, on reviendrait d’ici peu pour se baigner et rendre visite à Line de plus en plus décatie mais toujours prête à sauter dans son maillot pour se baigner dans sa crique ; chaque fois elle se reprochait de s’être trop laissée bercer par la voiture, trop laissée obnubiler par ce premier instant où l’on aperçoit enfin la mer après des heures de route, chaque année elle se faisait avoir d’abord parce que trop petite, elle n’avait guère la notion du temps et des espaces, et plus grande, ces notions étaient restées très flous. Il ne lui était jamais venu à l’idée de prendre une carte pour repérer les lieux, Nice était- elle avant ou après Cannes ? Où pouvait bien se trouver le Cannet où ses parents avaient des amis qui avait un fils de son âge ? La Provence et la côte d’azur était un conglomérat de lieux peu soucieux de la géographie : Marie-Hortense, Palm Eden, le quartier de la place de la libération et la place Masséna à Nice, la place de Tourrettes-sur-loup et à la lisière du village, le cabanon de son oncle, Fayence dans le Var étaient frontaliers dans son esprit parce que voisins dans son cœur. Tout ce qui existait entre ces points lui était inconnu. Elle avait su très tard que Palm Eden était à Golfe Juan, elle avait entendu parler de Menton, Antibes, Saint-Tropez, Fréjus, Toulon, Marseille, Monaco, Nîmes, qui flottaient quelque part dans la région dont les piliers demeuraient Cannes, Nice, Tourrettes et Fayence, les quatre haltes essentielles et habituelles de leurs vacances. De Nice qu’elle connaissait le mieux aucun plan de la ville ne lui permettait de situer la rue Monplaisir où habitait une tante, la rue Bellevue où habitaient deux autres, même si elle savait aller de l’une à l’autre selon un parcours immuable et toujours un peu hésitant car pour peu que sa distraction l’emmène trop loin, elle était totalement perdue. Une artère conduisait à la place Masséna et de là à la plage. Une rue conduisait à la gare, elle n’en connaissait pas les noms ne s’était jamais soucié de les savoir. Ce qui reliait Fayence au lac de St Cassien, n’étaient pas des routes, mais l’accent de Renée appelant sa chienne avec tendresse Diane ! Diane ! de sa voix un peu criarde et haute, le parfum citronné de ses bras mous et blancs embrassant le pelage malodorant de la bête qui occupait une sacrée place dans la 4 L où elle haletait langue dehors en vous bavant dessus tout du long avant d’aller se baigner dans le lac et de s’ébrouer dans vos jambes.

Ce qui reliait Fayence à Nice, c’était sur une même table les pains fendus de la boulangerie du village où les recevait une cousine et un plat de raviolis à la daube apportés de la ville par une tante qui insistait pour qu’on les mangent « de suite » car ils étaient du matin et jamais leur fabricant exemplaire n’en vendait l’après-midi. Ce qui reliait la place de la Libération au port de Nice, c’était la marraine qui y logeait dans un gourbi insalubre où on n’avait jamais voulu l’emmener, dont la voix forte et l’humour féroce jetaient un malaise lors des déjeuners en famille sur les hauteurs de la ville.

Sa géographie était donc plus mémorielle et sensorielle que physique si bien qu’adulte, elle se perdait encore dans la ville où elle était venue chaque été, était surprise de découvrir que tous les villages liés à son histoire familiale n’étaient pas tous réunis dans les Alpes maritimes, qu’elle ne plaçait pas les Maures ou le Mercantour au bon endroit, ou que la Vésubie était une rivière. Mais elle savait d’expérience qu’une rue inconnue pouvait aboutir sur une place qui lui était très familière, même si elle n’en connaissait pas le nom.

proposition n° 25

Pourquoi cette obsession pour Marie-Hortense, c’était assez mystérieux, des lieux aimés et quittés à jamais elle en avait connu d’autres. L’avait-elle d’ailleurs aimé cet endroit ? Même s’il faisait un peu figure de paradis perdu (tropical jardin… ) Elle ne s’y était pas fait d’amis, en avait assez peu de souvenirs, eux-mêmes pas si marquants mais curieusement imprimés de manière indélébile dans sa mémoire. Pourquoi de tous les lieux où elle avait vécu (et vécu des moments autrement forts), c’était Marie-Hortense qui revenait le plus souvent dans ses rêves. Elle avait prémédité d’écrire sur l’année 1966, l’appartement de la villa Marie-Hortense avait été vendu probablement en 1963. Et voilà que cette villa s’était imposée avec une insistance obsessionnelle. Pourquoi pas la maison humide de Seine et Marne où elle avait passé tant de temps durant neuf ou dix ans, y compris en 1966, où elle s’était fait tant d’amis, avait couru les bois et les champs appris à faire du vélo, observer les premiers amours de sa grande sœur, assisté à des meurtres de lapin et la traite des vaches. Pourquoi pas le logement social en banlieue Est où elle avait grandi, y compris en 1966, fait ses études, connu l’amour et des amitiés intenses. Pourquoi pas le petit appartement de Bagnolet où elle avait vécu pour la première fois avec un homme et celui qu’ils achetèrent à Champigny où leurs enfants étaient nés, puis cette autre maison de Seine et Marne qui elle, n’était pas trop humide puisqu’on la chauffait quotidiennement, pourquoi pas son appartement actuel, ou celui du faubourg Montmartre loué une année pivot de son existence, pourquoi pas la rue Amelot, ou la rue de Téhéran ou la maison de sa plus vieille amie, encore dans la Brie, et en effet pourquoi pas la Brie où sa vie l’avait sans cesse reconduite, y compris en 1966. Sa grand-mère était morte la même année que Gérard Philippe, c’est ce que répétait son père établissant un lien entre les deux drames dont on ne savait lequel primait sur l’autre. Elle était donc morte en 1959 et aucun souvenir ne lui était resté de cette grand-mère. Si, une poupée. Elle revoit le geste de la poupée offerte, une silhouette vague derrière ce geste, une allure qui emprunte beaucoup aux photos qu’elle a pu regarder à de nombreuses reprises, sans doute le don avait eu lieu à Marie-Hortense, puisque sa grand-mère y habitait les dernières années de sa vie. Elle était morte à 69 ans mais hors le don de la poupée, souvenir assez brumeux, elle ne se rappelait rien de cette femme si ce n’est ce qu’en disait son père( c’est à dire son fils) et qu’elle lui fut désignée par un psychanalyste comme la seule voie de survie possible ( ce qu’évidemment, elle n’avait jamais pris au sérieux. Elle ne comptait pas ouvrir une maison de mode. Paul Poiret n’allait pas jaillir d’une lampe magique pour lui prêter les sous nécessaires comme il l’avait fait pour sa grand-mère, cette femme qu’elle n’avait pour ainsi dire pas connue mais dont elle portait encore les bijoux et certains vêtements.) En réalité, de toute sa vie, déjà un peu longue, elle n’y avait peut-être passé que trois étés, tout au plus quatre, (elle venait de faire le compte), entre la mort de sa grand-mère et la vente de l’appartement de Marie Hortense. Mettons quatre étés, donc de quatre à huit mois de sa vie, tout au plus, sans doute moins, et c’était peut-être le lieu dont elle se souvenait le mieux, même si souvent elle aimait à revisiter en pensée tous les lieux qu’elle avait occupés et les réaménager dans sa tête, poussant certains meubles, en rajoutant d’autres, ce qu’elle n’avait jamais fait pour l’appartement de Marie-Hortense, et elle se demandait bien pourquoi, qu’avait-il de si particulier, à part cet anecdotique décalage social entre leur vie d’alors et cette villa hallucinante, recensée parmi les plus belles (c’est à dire les plus dingues et faramineusement prétentieuses) de la côte d’azur, et tout particulièrement pour son jardin tropical, qui avait été magistralement détruit afin que des immeubles résidentiels puissent y pousser leurs étages profitables, avec piscines à débordement sur une vue imprenable, c’est à dire la mer (de l’eau qui s’écoule dans l’eau) et afin qu’une publicité puisse ainsi mentir : dans résidence de luxe sur jardin tropical renommé, somptueux appartements, prestations haut-de-gamme, vue mer panoramique, et avec régularité, au fur et à mesure que ce jardin disparaissait, on le vantait de plus en plus, on le vendait tout en le faisant disparaître comme on avait fait disparaître tout ce qui avait fait le charme de cette côte, à coups de bulldozers et de pelleteuses pour la rendre à vomir, un grand marché de baies vitrées avec vue imprenable sur la mer, on avait tout détruit et sa mère, qui était née là, dans la région, à chaque retour dans sa ville, comptait les disparus. D’autres jardins, d’autres villas dans une ville de plus en plus puante et étouffante dans tous les sens du terme, au fur et à mesure que se multipliaient les vues imprenables, ces vues prenant tout l’espace, en privant d’horizon tout le reste de la ville. Et le mensonge publicitaire des promoteurs de plus en plus mensonger au fur et à mesure que la laideur de la côte s’amplifiait, et ce de Toulon à Menton, tout du long. (Elle avait vérifié sur la carte). Les fameux jardins de la french Riviera, sa nature luxuriante dont était tombé amoureux l’aristocratie anglaise, puis la russe puis les congés payés avait quasiment disparus. Sa mère s’affligeait à chaque nouvelle construction : ici il y avait une très jolie maison belle époque, dans un si beau jardin. C’est comme les palmiers de la promenade, ils sont devenus pitoyables. Autrefois, ils… Mais de 59 à 63, la villa Marie-Hortense pouvait encore s’enorgueillir de son jardin exceptionnel, elle le faisait toujours éhontément. La villa, elle, restait pareillement bouffie de luxe mais la nostalgie maternelle prenant sa source à Nice se préoccupait essentiellement des innombrables chantiers de Nice. Sa préoccupation, c’était la transformation de Nice, son paradis perdu était Nice, qu’elle détestait tout en y restant attachée. Si elle était encore en vie, le sort du parc défoncé de Marie Hortense lui serait probablement indiffèrent. Par le plus grand des hasards, cette villa avait l’aplomb de porter le prénom de sa belle-mère (la grand-mère inconnue) qu’elle détestait également, c’était un peu trop pour une seule villa, même parmi les plus remarquablement foutraques de la côte.

Non, il ne lui était jamais venu à l’idée le moindre petit changement dans l’appartement de Marie-Hortense. Les lambris de marbre du hall étaient positivement à gerber, mais l’appartement de sa grand-mère n’avait rien à se reprocher.

L’appartement de sa grand-mère dans la villa Marie Hortense était un endroit parfait, définitif et immuable. Tous les lieux que sa grand-mère avait habités dont on avait gardé des photos étaient également parfaits. Tous les lieux qu’elle avait elle-même habités et décorés n’en finissaient pas d’avoir besoin de modifications, ils étaient imparfaits et pas seulement parce qu’elle avait manqué d’argent contrairement à sa grand-mère inconnue. Même si elle avait éduqué son goût, c’est certain, en puisant dans les malles d’une grand-mère qu’elle n’avait pas connue, un genre de Coco Chanel restée dans l’oubli dont son père assurait qu’elle avait devancé la fameuse couturière par certaines de ses créations, ses intérieurs avaient toujours laissé à désirer. Mais ce n’était probablement pour ces considérations décoratives que Marie Hortense occupait cette place de choix dans sa mémoire, l’appartement avait été vendu quand elle avait sept ou huit ans, à un âge où donc elle était encore un peu candide concernant le monde et l’humanité, et probablement indifférente à la décoration, s’amusant essentiellement de la manivelle du store du salon et des paravents derrière lesquels elle pouvait se cacher. Marie Hortense était ce qui était resté d’un orgueil familial possible, sans doute, l’avant désastre, l’avant débine, l’avant décadence, témoin d’une origine plus prestigieuse. Peut-être. C’était sans doute aussi le premier endroit qui n’était pas immonde et où l’on pouvait dire, même très provisoirement, qu’on était chez soi. Mais les enfants sont-ils sensibles à cet immonde et au prestige ? A se rappeler l’étrange avidité qu’éveillaient chez elle toutes les saloperies dont étaient jonchés les trottoirs parisiens, elle pensait que non. Tout cela n’était-il pas reconstitution d’un orgueil frustré ? Ou autre chose mais quoi ? Elle sentait bien que c’était autre chose mais quoi ?

proposition n° 26

Au feu rouge on marche entre les clous au feu vert on s’arrête, entre les clous, les pavés gris foncé. Et tant de trésors : papiers gras, petits cylindres écrasés des mégots jaunes qu’elle aimerait sentir, trognon de chou blanc et vert qu’elle aimerait toucher, fruits pourris bien bons à goûter, boites de carton cabossées, une jambe de poupée, un chiffon coloré, un bout de cageot… Parfois un carré de sable apparait au milieu du bitume, elle tire la main pour en ramasser, on la tire en retour pour l’en empêcher. Elles avancent entre les façades noires griffées de fissures blanches, le noir des portes d’immeuble, tout ce noir qui s’élève vers le ciel blanc. Elle se cogne aux jupes et aux pantalons pressés. Elle tire, elle tire la main ferme qui la tient pour ramasser les petites choses qui l’attirent, un bout de gâteau dont la crème se répand au sol, un bonbon perdu, elle tire elle tire sans résultat Non mais tu ne vas pas ramasser cette saleté ! Saleté ? Ce bonbon tout rose, la crème luisante de ce gâteau ? Saleté ? Ce papier aux si jolies couleurs ? Elle tire elle tire pour rejoindre la bordure du trottoir, elle aime bien marcher sur la bordure du trottoir, ses petites jambes se prennent dans de grandes jambes, elle est bousculée, elle s’engouffre dans une jupe de laine rouge, on demande pardon pour elle, on lui dit de regarder devant elle, un réverbère surgit entre elle et sa mère qui la tire plus fort pour ne pas la lâcher, la perdre dans cette foule, de grands pieds menacent ses petits pieds, des talons poinçonnent violemment le sol, au feu rouge il faut marcher dans les clous au feu vert on s’arrête, de grandes chaussures à côté des souliers de maman, wchvvvchchch des voitures, elle est déséquilibrée par la main qui la soulève, un de ses pieds ne parvient pas toujours à toucher le sol, elle est suspendue au bout du bras de sa mère, ses yeux ne quittent pas le bitume gris foncé où serpentent de si captivantes fissures qu’elle aimerait suivre du doigt, on l’empêche de marcher dans une flaque, on l’empêche de ramasser tout un tas de choses intéressantes, on l’empêche de ne pas marcher sur la ligne qui sépare les dalles du trottoir, on l’empêche d’aller voir le petit ruisseau dans le caniveau et les gros flots au niveau de la bouche d’égout, des choses tentantes s’y agglutinent, elle aimerait bien tremper un peu ses pieds, éclabousser, elle a envie de faire pipi, elle se retrouve entre deux autos, elle se retrouve avec sa culotte aux genoux, elle se retrouve dans les airs, elle aimerait mieux qu’on ne la voit pas, elle s’entend dire personne ne te voit et on a déjà vu la lune elle fait pipi, elle est secouée, reposée, reculottée, empoignée, tirée, elle aimerait attraper la grande roue de la carriole du marchand de quatre saisons, la torsion de son bras se relâche un peu, elle réussit à ramasser un bout de plastique vert, très très très joli, elle le goûte du bout de la langue c’est défendu, il n’a pas beaucoup de goût mais elle aime bien sentir le bord de cette lame qui ne coupe pas, elle le tient fort au creux de sa main, elle aimerait bien glisser son beau bout de plastique vert entre les rayons de fer de la grille de l’arbre, on la tire fort, elle n’y arrive pas, au pied de l’arbre il y a aussi des choses coincées, elle aimerait voir ça de plus près, elle aimerait continuer sa chasse cueillette, mais la main la tire de nouveau, elle voudrait glisser son beau bout de plastique vert dans le trou de la bouche d’égout, elle aimerait sauter sur la plaque d’égout Arrête de sauter comme ça , on la tire vers une porte, elle bute contre la marche du seuil, on la tire vers le haut, elle s’envole un peu, ça lui fait mal sous l’aisselle. Dans l’escalier du dizneuf rud’mo, les marches de bois sont grises, ça sent berk la poubelle, les marches sont trop hautes, on la pousse par les fesses, elle met les mains pour s’aider, sur le premier palier le monsieur à moustache sort des wécé en reniflant ses doigts il dit Bonjour madame Bonjour petite, on lui dit Dis bonjour au monsieur, elle n’aime pas le dire mais elle le dit, il faut encore grimper, pousser sur les mains, poussée sur les fesses, soulever haut les pieds ; on se dirige vers une porte, elle entend le bruit de la clef, la porte s’ouvre, on lui tire les bras trop fort pour l’extirper de son manteau, elle tient son beau bout de plastique vert bien fort pour qu’il ne tombe pas, sa mère dit Ouf pas trop tôt viens te laver les mains, elle pose sont beau bout de plastique vert sur l’étagère de l’entrée et se rend dans la cuisine, on la fait grimper sur un escabeau, elle veut ouvrir le robinet toute seule, elle sait très bien se laver les mains toute seule, elle est grande, elle aime bien faire mousser le savon Ne gaspille pas l’eau, elle rince mais c’est moins rigolo, on lui essuie les mains, on la pose sur le sol, elle ramasse son beau bout de plastique vert dans l’entrée et entre dans la chambre, elle tire un peu le voilage et écrase son nez contre la vitre c’est frais, elle souffle dessus, ça fait de la buée, elle trace des signes dans la buée avec son beau bout de plastique vert, sur les toits de zinc gris, il y a son copain le pigeon, elle lui montre son beau bout de plastique vert L’est beau hein ? Le pigeon penche la tête, il est un peu jaloux, il marche sur le zinc, ça fait un tout joli petit bruit, elle aimerait bien toucher ses petites pattes et ses plumes, elle lui propose l’échange, le pigeon dodeline de la tête, elle se ravise.

Et toi où t’habites ? Moi j’habite à Paris, dizneuf rud’mo.

proposition n° 27

Lyon-Perracheu, Lyon-Perracheu c’est là que ça se passe c’est à l’instant que ça se passe. C’est là qu’on sait. A l’accent du type qui fait l’annonce, on dirait la même voix depuis toujours. Lyon-Perracheu, on l’aime ce type, il annonce la bonne nouvelle, on est partis de Paris, on va arriver sur la côte, on est plus qu’à mi-chemin et déjà dans l’oreille c’est le sud qui s’exclame. C’est déjà les tantes et les oncles, les effusions, les retrouvailles, le sentiment d’être aimé, le premier repas consacré : courgettes de Nice avec huile d’olive ail et basilic, du gâteau, des courgettes-gâteau, J. va chougner comme à son habitude qu’elles n’étaient pas bien belleu, ce sont les dernières de la saison, sont si fragileu, Lyon-Perracheu… On veut, on exige de manger ces courgettes-là, on n’aime pas les légumes sauf les pommes de terre qui n’en sont peut-être pas, mais les courgettes de Niceu, on en veut, on les réclame, on sait qu’elles nous attendent dans leur saison finissante. Elles ont la couleur du jade et non de bouteille comme les parisiennes, elles sont petiteu et tordues, et surtout douces en bouche pas comme les gourdins mastoc qui portent le même nom à Paris. Trop fragiles, elles ne voyagent pas, on n’en mange qu’ici, à Niceu mêmeu. Lyon-Perracheu annonce le festin de courgetteu, le retour à la mer, les odeurs du sud la lumière du sud, la famille du sud, les vacances dans le sud, l’alimentation du sud, les disputes renouvelées, toujours les mêmes, politiques même si toujours est rappelé qu’il ne faut pas parler politique en famille, Nice-Matin contre l’Huma, aucune chance de signer une armistice. Lyon-Perracheu à mi-parcours ne fait voir que ce qu’on veut bien voir, mer, soleil, bien manger. Après on y sera, et ce sera autrement, querelles, bouderies, poisson cuit, jugements. Avec un peu de chance, on aura droit aux raviolis à la daube, ne voyagent pas non plus, se gardent mal, les manger très frais, le midi si possible. Il y aura les silences entre les trois sœurs, Tchekhov en méditerranée, les bavardages chantants qui enfouissent tous les secrets, les peuchère comme t’as grandi ! Et au fond du couloir les approches dérangeantes de l’oncle aimé Mais… tu es une vraie petite femme maintenant, son odeur aigre. Lyon-Perracheu chante tous les espoirs, les croyances têtues de l’enfance, déjà tout se délite, on a perdu Marie-Hortense, on ne veut pas le savoir, on court après ses rêves, on croit à Lyon Perracheu, le train souffle comme un cheval qui piaffe, une carriole de boissons remonte le quai pour se faufiler dans les couloirs longeant les compartiments, l’oreiller SNCF dur comme une pierre ne trouve pas sa place, on ne doit pas avoir la tête comme il faut, on a les pieds emmêlés dans le sac à viande, on ne doit pas être faite comme il faut, la couverture rêche sent les pieds sales, un type ronfle, on pense qu’on va toute sa vie prendre des trains couchettes pour neuf heures de voyage dans un cercueil à six places, on n’imagine pas l’invention du TGV, on croit à la pérennité des choses, des affections, des parents, quand bien même on a perdu Marie-Hortense. C’est ce qu’annonce en quatre syllabes Lyon-Perracheu. Dès qu’on les entend, on est frappée de cécité. On soulève le store pour voir, une lumière dorée nimbe le quai désert, on soulève le store côté couloir, dans une franche lumière, un type fume la tête en appui sur ses bras accoudés à la fenêtre, de temps en temps, la petite trappe du cendrier sonne comme une clochette, tout est calme, on est baignée dans le souffle des dormeurs, dans leurs odeurs, on n’est pas bien grande mais on sait déjà que Lyon-Perracheu est le début du Sud, qu’on a bien le temps de se rendormir un peu après s’être désentortillée du sac à viande, le roulis du train va nous bercer et quand on se réveillera, il y aura les cyprès, les palmiers et entre deux tunnels, comme sortis de l’enfer, une ouverture du paysage sur le bleu intense de la mer qui fera monter des cris de joie.

proposition n° 28

Parfois, c’est en voiture qu’on descendait, les quatre agglutinés dans l’oeuf de l’habitacle se dilatant d’année en année, de la 4 CV à la Dauphine, de la Dauphine à la 403, puis la 404… les deux vivantes à l’arrière, lui au volant, Elle à la place du mort, là où elle est à présent mais déjà à l’époque, de toutes les époques, ça lui allait bien la place du mort… je le dis sans emphase, on a beau se souvenir du moment un rien effarant où on a entendu pour la première fois l’expression, et tremblé pour Elle, pourquoi Elle à cette place menaçante ? Elle très froussarde en voiture, la main constamment accrochée à la portière, les deux yeux braqués devant, sur le ruban filant de la route menaçant de nous engloutir, nous les quatre agglutinés dans notre œuf en expansion, nous les quatre et Elle effrayée, toujours, comme moi à sa suite, avec mes propres enfants, conduisant, mal, distraitement, très crispée, mains suant sur le volant, arc-boutée, hésitante au dépassement, à l’affût du tueur qui n’allait pas manquer de surgir en sens inverse. Mais en ce temps, lui seul savait conduire, même si dans mes cauchemars, c’était Elle qui était au volant, nous conduisant Elle et moi, sur une petite route boisée de montagne, et toujours, à un moment, l’auto dévalait le ravin, les arbres se jetant sur nous jusqu’à mon réveil. Donc Elle à la place du mort, ça tombe sous le sens, les sens même, je dirai.

Avec Elle, on marchait plutôt, c’était une marcheuse. Elle avait des mollets ronds de bonne marcheuse, un bassin solide, une lourdeur particulière qui la reliait à la terre, Elle qui s’envolait parfois on ne sait où avait un corps étonnamment terrien. Elle avait aussi randonné à vélo en sa jeunesse, gravissant seule sur son douze vitesses les cols de haute Provence, dormant seule dans les granges, cette peureuse… comment l’imaginer ? Son pays, on s’en doute à présent, son pays offensé, humilié, assiégé, c’était la solitude, solitude de lectrice, de marcheuse de randonneuse. Désormais apatride pour s’être mise en ménage sur le tard, Elle ! À cause de ses peurs sans doute, ces monstres qui l’occupaient et la faisait jaillir hors d’elle, ses démons, ses idées noires, sa neurasthénie disait-on pour ne pas trop en dire, (sous-dire souligne si bien l’énormité du mal), ou peut-être de l’envie d’avoir des enfants, deux vivantes-un mort, d’être normale, comme tout le monde, ce que jamais Elle n’a pu être, le monde ne voulant pas et Elle ne pouvant pas. Un mari, une maison, des enfants, et qui sait, gardée ultra-secrète, une envie de meubles Lévitan, d’instants Ricoré au petit déjeuner… Ne pense pas que la voiture la faisait rêver. C’était une fille de la Crau, comme disait son pays, une fille de sentiers. A la gare, prends donc un taxi, lui disait-il (avec ses habitudes de riche, pensait-elle), avec les valises et les petites, tu ne vas pas t’en sortir, prends donc un taxi, je te dis, Elle disait oui de guerre lasse, Elle prenait le car, on prenait le car. On prenait encore le car treize ans plus tard pour aller de Nice à la plage de Cagnes (qu’Elle avait connu village), le taxi était au car, ce que le restaurant était au pan bagnat, on prenait donc le car avec nos pan bagnat. Lui et Elle ne vivaient pas sur le même pied. Elle n’aimait pas dépenser, estimait qu’il ne gagnait pas de quoi. Il n’aimait pas gagner mais aimait dépenser. Ils ne dansaient pas non plus sur le même pied, ce couple avait un problème de pied. Donc le car si nécessaire, mais le plus souvent les pieds. C’est peut-être en sa compagnie qu’on avait appris à musarder, à pas lents, Elle et moi derrière, lui et l’autre vivante devant. Lui dévalant, courant, se précipitant, l’autre vivante suivant comme une jeune gazelle et Elle nonchalante et lourde, citant les enseignes et les arbres, zigzaguant, se souvenant, à pas lourds et lents, chapardant des boutures sur ce qui dépasse des clôtures (ce qui est dehors est à tous), des fruits s’il s’en trouvait, ce qui le faisait râler, lui. Lui, la probité même, probité maladive même je dirai, réglementaire aussi, lui qui ne gagnait pas de quoi pour raisons quasi-idéologiques, ou filiales, allez savoir. Il a hérité de Marie-Hortense et d’un Rembrandt et qu’est-ce que c’est devenu ? Pas de quoi. L’argent dans la bouche avec lequel il est né lui fond dans les mains.

En voiture, elle avait si peur. La main accrochée à la portière, les yeux braqués sur le ruban filant Pas si vite, pas si vite ! Mais je ne vais pas vite ! Ces deux-là avait un problème de rythme. A la marche, elle devenait causante, on avait écumé Nice ensemble de la place de la Libération à la plage aller retour pas la peine de dépenser pour le car, du marché aux fleurs au port, et les rues parfumées de Cimiez, tout à pieds, le tour de la place Massena dans un sens puis l’autre toutes vitrines contemplées, la place où il y avait 25 ans elle avait vu les deux pendus, Séraphin Torrin et Ange Grassi (est-ce que ça s’invente ?) deux archanges flottant au dessus d’une foule de niçois enveloppés dans un drap de silence, ramenés là à coups de crosse, obligés de regarder, Elle dans la foule, Elle dont les yeux hallucinés se souviennent de tout, les villas en fleurs, les bébés mort-nés, les archanges pendus place Masséna. Le tour de la place, on l’a fait et refait, dans un sens puis dans l’autre, à musarder et l’écouter, Elle n’avait rien dit de Séraphin et Ange, (est-ce que ça peut se dire ?) mais Elle avait des récits sur tout, parlant peu, écoutant beaucoup, Elle s’était faite des opinions, sur l’amour (on en fait toute une histoire et puis bon, hein…) à travers les romances des autres, jamais la sienne, les oncles les tantes plutôt, y ajoutant grands oncles et grands tantes, plus grands-parents côté paternel et maternel, cousins cousines, plus plus plus égal= pas beaucoup d’amour et quelques mariages consanguins. Ce furent nos seules vacances ensembles, rien que nous deux, Elle et moi, marchant dans la fournaise de sa ville d’origine, dont elle citait les plantes comme autant de miracles, avant d’accéder à ma propre nostalgie, j’étais immergée dans la sienne, les nostalgies se transmettent mieux que les maladies, Elle et moi, soudées comme jamais.

proposition n° 29

Soudées, collées, encastrées mais l’ai-je jamais rencontrée ? M’a t’Elle jamais rencontrée ? Un seul instant ? Je l’ai fuie, je la cherche. Où est-Elle ? Petit tas d’os désséchés en sa tombe, cimetière de la Caucade, avec son papa et sa maman mais sans son mari dont les cendres ont nourri les poissons entre Paris et le Havre. Elle ? Elle ? Elle ? J’ai le souvenir exact, limpide, quasi luminescent d’avoir rencontré un jour précis, à une heure précise, dans une lumière et un lieu précis sa souffrance. A raconter un jour... Sa souffrance me l’a rendue obsédante. La comprendre. Comprendre. Pourquoi la maladie ? Pourquoi Elle et pas ses sœurs ? Pourquoi Elle et pas moi, pas nous, les vivantes ?

Et Elle ? Elle, qui était-elle ? Sa souffrance était sa souffrance, Elle avait pris toute la place, ce n’était pas une souffrance commune, pas un petit bobo, plutôt une rage de dents permanente, mais tout de même, elle a fait son importante. En ne la disant pas, jamais, on lui a cédé toute la place, toute, nous les quatre. On n’avait pas les mots bien sûr, nous les deux vivantes, mais peut-être bien que lui non plus n’avait pas les mots, et Elle pas plus. Sa souffrance a pris toute la place, elle a fait son importante. Il ne faudrait pas non plus que je fasse mon importante avec sa souffrance, il ne s’agissait que de souffrance, comment dire ? Elle disait avoir vécu une belle enfance. Et il y avait du bonheur, sûrement, dans ses randonnées à vélo, ses boutures chapardées, ses souvenirs des jardins de la Côte, ces photos retrouvées d’une bande de jeunes, cousins cousines, troupée joyeuse et nombreuse. Elle, l’air un peu ailleurs, toujours, avec ce sourire ailleurs, toujours, que je lui ai connu bien des années après. Ne pas faire son importante avec sa souffrance… je l’ai pourtant fait, j’avoue, fallait bien en faire quelque chose de cette souffrance qui occupait toute la place et nos esprits, qui a fait reflué la vie en Elle, et en nous, les deux vivantes, et lui s’agitant et s’agitant avec cet art qu’ont les adultes de s’abstraire, mais nous les deux vivantes, on ne savait pas s’abstraire, juste se figer, serrer les fesses dans l’attente de la fin de la chose qui n’a jamais fini. Il y eut pourtant un instant… Ce jour de printemps où nous avions été au parc pour promener mon bébé, nous étions assises, silencieuses, côté à côte devant l’aire de jeux, ça montait en moi comme chaque fois que je la revoyais dans ma vie d’adulte, ça montait et nous restions silencieuses à regarder jouer les enfants, je ne suis pas certaine que nos visages exprimaient quoi que ce soit, elle regardait en elle-même, absorbée, alors je lui ai dit, honteuse, mal à mon aise, effrayée de ce que j’allais dire que je ne pouvais pourtant plus retenir. J’ai transgressé l’omerta dans la terreur d’enclencher l’irrémédiable. Pourquoi grand Dieu ? La vague gonflait depuis trop longtemps, j’en voyais la crête, indubitablement elle allait me tomber dessus, on ne peut pas arrêter une vague, elle poursuit sa destinée de vague envers et contre tout, et je me retrouvais là, à l’aplomb de son déferlement imminent, tétanisée, il allait falloir faire avec, éviter de prendre la tasse, ne pas s’opposer, se laisser glisser dans le courant, ne pas résister tout en espérant qu’elle ne sera pas trop puissante, qu’elle ne nous emmènera pas trop loin, qu’on aura suffisamment de souffle pour tenir jusqu’à la fin du reflux. Alors ça a été dit : « Tu sais, j’ai beaucoup souffert de ta maladie. » dit en serrant les dents, dit en serrant mon bébé dans mes bras, ce bébé qui était né et dont on n’a jamais rien sur dire, dit en ce jour de printemps, dit dans un parc où jouaient des enfants. On n’avait jamais prononcé le mot « maladie », jamais on ne la mentionnait, on se débattait avec tout un corpus de litotes qui nous évitaient de le faire « pas bien, fatiguée, cafard, nerveuse… », maladie c’était pour mes angines et les otites de l’autre vivante, maladie c’était pour les cancers des vieux, maladie c’était pas pour Elle, aucun diagnostic n’avait jamais été prononcé n’empêche ça prenait toute la place et nous menaçait de noyade, les quatre, nous débattant, chacun isolément dans sa cellule de silence, en grand désordre, les uns tout contre les autres, collés mais seuls infiniment, jamais ensemble. Elle a répondu sans attendre, dans son rythme à Elle qui n’était jamais rapide : « Je sais » Aussitôt le silence. C’était déjà beaucoup ces onze mots et dix-neuf syllabes. Je n’en revenais pas, Elle savait. Elle savait. Elle savait. Elle ne pouvait pas faire plus court, ni dire plus, ni moi entendre plus, Elle savait donc qu’elle était malade, que cette maladie était connue de nous et que nous en souffrions. Je ne savais pas qu’Elle savait, qu’Elle était emmurée elle aussi, nous étions emmurés, les quatre, chacun dans sa cellule. Je sais…était comme une première respiration après longtemps d’apnée. Pour se libérer, il faudra encore bien des années, des douleurs et les déchirements ordinaires de la vie. Je sais était beaucoup pour un premier échange. Il n’y en eut pas de deuxième. Nous étions assises côte à côte sur un banc dans ce parc où braillaient des enfants très excités par le toboggan et le tourniquet, mon bébé sur mes genoux, Elle portait un foulard enroulé en turban, ses yeux comme les miens étaient fixés sur le lointain, sur la ligne de maisons au-delà du parc, leurs façades ocre, leurs balustres replets, la circulation derrière nous masquait le bruit de la mer. Elle était plutôt bien ce printemps-là, dans un de ces entre-deux où l’on savait si bien faire semblant d’être amnésiques, nous les quatre, où l’on savait si bien jouer la famille normale avec des enjouements de famille normale, la surveillant toujours d’un œil, nous les trois, prompts à enregistrer le moindre signe de tempête, en bons petits météorologues de son humeur.

Cet instant fut le seul où côte à côte, sur ce banc face à l’aire de jeu dont les enfants faisaient voler le sable autour du toboggan et du tourniquet, avec mon bébé dans mes bras qu’il me fallait protéger je savais bien de quoi, cet instant fut notre seule rencontre, où quelque chose a été dit entre nous, bien posées, Elle sur un quart de fesse comme Elle seule savait faire, dans sa lourdeur corporelle méditerranéenne à la Maillol. Souvent Elle disait « moi, j’aime bien Maillol » comme Elle m’avait dit un jour en refermant son livre « j’aime beaucoup Rainer Maria Rilke, » sans aucun autre commentaire et comme Elle venait de me dire « Je sais… » lors de notre seule et unique rencontre, ces trois phrases formant un triangle supposé résoudre l’énigme. « Rilke Maillol Je sais ». Les trois pointes d’un triangle montrant l’insoupçonné et me frappant du même étonnement.

proposition n° 30

Remplir le coffre, tout le monde ne sait pas faire, à vrai dire personne ne sait, lui si. Demande de l’œil, bonne appréciation des volumes, esprit d’organisation, sens des priorités, mémoire visuelle, patience, sagacité, tout le monde n’a pas. Lui si. Quiconque prend l’initiative d’introduire la moindre petite chose dans son coffre s’expose : Quelle est la connasse qui m’a foutu ce truc ici ? Mais qu’est ce que tu fous ? Je t’ai dit de poser ça là. Tu vois bien que ça rentre pas, de quoi tu te mêles ? Stratégie dos rond, motus, sourires en coin, yeux au ciel et comme des anguilles, amener les choses, circuler au sein du monticule qui grossit sur le trottoir. Observer son combat face à la grande gueule édentée de sa voiture. Lui seul sait, nous, on transporte. Commencer par apporter le gros à la mesure de notre force. Grosses valises, plus petites, table de picnic, sacs, caisse de livres, glacière puis attaquer le moyen, panier picnic, sièges de toile, enfin le petit, innombrables paquetounes où sont fourrés à la va vite les oublis qui auraient dû trouver place dans le gros, jeux dans boîte branlante, crayons à dessin diversement taillés, un maillot de bain, serviette de plage décolorée, pataugas accouplés par leurs lacets. Mais bon dieu, vous pouviez pas y penser plus tôt, qu’est ce que je vais foutre de tous ces trucs moi maintenant ? Râleur de principe, les paquetounes ont leur vertu, comblent avec précision trous et intestices, assurent un coffre rempli jusqu’à la gueule sans le moindre centimètre cube d’espace inutile. Pourrait concourir sur le sujet si concours il y avait, aurait pu inventer le rubyk’s-cube… Ah tes paquetounes ! encore un peu de tendre malice dans le ton, de la moquerie gentille entre époux, et puis joueur pour se mettre en bouche un mot de son vocabulaire à Elle, de sa région à elle, ce mot qui farniente déjà au soleil. Une fois, le principe établi du gros du moyen et du petit étalés sur le trottoir, reste encore à tout engouffrer dans le monstre. D’abord la table de picnic oui mais non on va en avoir besoin sur la route, donc les grosses valises, bien serrées, bien tassées, gonflées comme des bêtes au bord de mettre bas, consolider avec deux trois paquetounes entre les rondeurs, ne pas perdre un centimètre. Jusqu’ici tout sous contrôle, les filles à même de répondre aux ordres, postées à l’abri des giroflées qui volent, contemplant à respectable distance. Mais Elle intervient, mets donc ça devant, il vocifère, tendresse évanouie, extinction de la malice, Elle partisane de s’en et nous en mettre plein les jambes, lui aspirant au coffre plein sans débord, il a de l’ordre dans le cerveau, lui, trop, mais ça se fait pas tout seul, il s’énerve, tout doit rentrer dans la gueule de la bête qui résiste et régurgite le trop, on retire tout on essaie une autre méthode, on bourre le fond de paquetounes, Elle s’inquiète, faut pas écraser ça, attention tu vas tordre mes aiguilles, non pas celui-là c’est pour le picnic, lui : fous-moi la paix s’il te plait. Les vivantes se regardent, la plus grande des vivantes commence à avoir l’œil question paquetounes en proportion du volume coffre, fruit de l’observation, de l’expérience, soudain sûre de son coup, ose une suggestion si tu … mais non ! prend le risque d’insister, s’expose au pire, lui déteste avoir tort, insiste, tord les aiguilles dans l’entêtement, fait chuter le panier, qui m’a foutu ça là ? les fruits d’été roulent dans l’eau glauque du caniveau, vraiment pas secondé, Elle remonte à l’étage, dents serrées, yeux en haut, sainte et martyre, on apprend ça aussi, entre pas mal de frousse et certaines envies de rire. On se dit qu’au bout de ce supplice s’étend la mer, huileuse, calme et bleue. On se dit pas grand-chose, on serre les fesses, on attend l’embellie, il se débat, rouge, furieux de céder, adopte la solution de la grande, ne pas relever, laisser passer, un art aussi, lui en short, mollets blafards hérissés de poils fins, visage cuivre, chaussure toiles beige, chevilles fines, élégant même dans l’horrifiante fureur, les vivantes se tortillant dans la même tenue chemisette assortie short orange jambes nues, fines, baguettes délicates et cassables, chevilles comme des poignets, très cassables, une blonde, une chataigne, les deux à distance respectueuse, à portée de cris mais pas des giroflées, la routine du départ, lui seul tellement seul, croisé de l’organisation à l’assaut de la barbarie féminine, le foutoir des connasses dont il a fallu fermer les valises en s’asseyant dessus avec force cris et énergie. Soudain un drame, où est la glacière ? vous n’avez pas descendu la glacière ? et où je vais la foutre moi maintenant la glacière ? au lieu de ricaner va donc chercher la glacière ! Non mais c’est pas vrai, qui est-ce qui m’a foutu ces mains gauches, mais dépêche toi bon sang, on devrait déjà être partis depuis une demie-heure, on va encore se yaper les encombrements. La glacière est ouverte sur la table de la cuisine, Elle tartine à tout va, ferme le Tupperwear, infamie impérialiste entrée par contrebande dans la maison, contenant les farçis du déjeuner, la pissaladière, résistant à la modernité, est emballée dans un torchon noué, descend vite la glacière sinon ça va encore hurler, je ferai un paquet à part… Glacière déposée sur le trottoir, c’est pas trop tôt, une partie du moyen ressortie du coffre pour lui faire place évidemment ça rentre pas et merde ! la fureur devient trépignement, c’est l’heure des giroflées, les deux reculent encore un peu. Rouge concentré il case enfin tout le gros et une bonne partie du moyen dans le coffre, cale avec paquetounes. Reste deux orphelins, incasables, le carton de livres et le panier picnic désormais seuls sur le trottoir, bon ben tant pis, je mets les livres entre les sièges, tu feras attention de pas les piètiner, moins rouge, il se détend, sourirait presque, pose à contre coeur le panier picnic dans ses jambes à Elle, que voilà, silencieuse et nonchalante dans son entêté culte du fragmenté, les bras chargés d’ultimes paquetounes de dernière minute -– gilet de la petite — sandales méduses- masques et tubas- restes du frigo et dans son torchon noué, la pissaladière…

proposition n° 31

Faire la morte, c’est le jeu. C’est la nuit, tout est noir, je suis dans mon cercueil, j’imagine, plus bouger, pas de place pour, j’imagine, sauf un peu les doigts, en haut et en bas, des pieds comme des mains, tourner un peu le cou, grimacer, tirer la langue, loucher si je veux, j’imagine, dans le noir de la chambre, dans mon lit cercueil, au dessus il y a le couvercle, j’imagine, un deux trois, j’y suis, au-dessus le couvercle fermé, et encore au-dessus, la terre, plein, des litres et des litres, et son poids sur mon petit réduit cercueil, ma boîte, je l’imagine, lourde, très, noire, habitée, j’imagine, forée par les longs lombrics affamés, tout autour de la boîte où je ne peux pas bouger, sauf les doigts, les yeux, la langue, un peu le cou, et la dalle de pierre encore par-dessus, étanche, pesante, grise, des kilos et des kilos, pesant sur ma boîte et tout au fond mon petit moi apeuré. Mon petit moi imagine, mon petit moi ne veut pas, mon petit moi bien vif et encore avide au fond du trou panique et se rétracte. Mon petit moi étouffe. Lui quand il dit : bouffer les pissenlits par la racine, ça parait drôle, lui quand je lui dis de dire aux messieurs que moi je veux pas mourir, qu’il ne faut pas me tuer, mourir n’est pas naturel, c’est sûr, des messieurs décident et des soldats vous exécutent, forcément, c’est ce que j’imagine, il y a des responsables, forcément, lui n’a qu’à leur dire aux responsables, les messieurs qui décident de qui tuer ou pas tuer, il ne comprend pas, sa bouche fait un Ô sans bruit, il dit que c’est pareil pour tout le monde, faudra les bouffer les pissenlits par la racine, alors j’imagine, je suis dans ma boîte, au dessus, il y a la vie sans moi, maintenant que j’habite la mort, que lui n’a pas su me protéger, est-ce qu’ils pensent à moi ceux qui sont dans la vie sans moi, est-ce qu’ils me pleurent, qu’est-ce qu’ils peuvent bien dire de moi ceux qui ne sont pas encore en boîte, j’imagine, et je me pleure à chaudes larmes, je veux pas, peux encore loucher si je veux, le cœur n’y est plus trop, parce que j’imagine que je voudrai bouger, et crier, et sortir, et courir encore sur la terre bien dure, j’imagine, je voudrai danser et courir encore, et pourrai pas, et crierai, et personne n’entendra, alors je crie, je crie pour de vrai, lui aussi crie par delà le mur par delà ma boîte que j’imagine, lui crie c’est l’heure de dormir, je veux pas, alors je crie plus fort, je les lâche mes gros sanglots, et Elle vient, tu es encore toute brûlante, c’est qu’il fait chaud dans ma boîte, Elle me sort de ma boîte, je m’envole dans ses bras, Elle m’emporte dans son lit, lui n’est pas content, elle m’allonge quand même près d’elle, lui est fâché, la boîte est pire que son fâcher, contre elle je suis en sécurité, je n’imagine plus, je sens son ventre se dilater et se rétracter, le ressac de la mère, respiration lente de son ventre rond, la tièdeur de son corps où tout s’apaise. Je me sens partir dans un doux sommeil au sein duquel je suis soulevée encore, balancée dans ses bras comme j’aimerai pour l’éternité, balancée dans son souffle qui est le mien, un peu d’Elle en moi, rendue à la vie par ma tombe même, contre le ventre tombe de ma mère où la mort a laissé de la suie et des cendres, née couverte de suie et de cendres dans son ventre tombe, je renais.

proposition n° 32

À cet endroit du parc, les troncs noirs des pins s’appliquent sur un ciel immobile. L’azur est un ciel bête et dur, il a besoin de Matisse pour se défendre. Elle aime les ciels moelleux du nord, délavés et mouvants, avec leurs longs lambeaux de nuées éffilochés, douces à les toucher. Ils flottent au dessus d’une mer grise à marées amples vernissant des kilomètres de sable le long d’un rang de volants plats bordés d’écume. Elle a pris goût à cette palette d’aquarelle ignorée de Matisse, tous ces gris qui salissent les verts les bleus et les roses et font croire que le ciel se noie dans la mer ou la mer boit le ciel.
L’azur lui découpe les paysages d’un coup de ciseau brut, il est fixe comme des yeux d’aveugle, constamment éberlué, plaqué sur la mer, en aplat qui fait gueuler le rouge de l’Esterel et le vert des palmiers, murmurer en sourdine celui des pins. L’azur est vide comme des yeux aveugles et d’un bleu de jeu de cubes au nom imprononçable : cobalt. Ce ciel de mer où il faut qu’un arbre berce sa palme, que la montagne y profile sa dureté de pierres et de terre sèche du côté d’Eze, c’est un ciel qui a de l’eau dedans, et de l’eau dessous, mais pas un seul nuage, les avions y tracent à la craie. La nuit pourtant, aux villages là-haut, il s’approfondissait, s’allumait de guirlandes, mettait son écharpe de voie lactée, faisait filer les étoiles et clignoter les satellites, on se donnait mal au cou de l’admirer, alors d’habiter ce ciel de nuit où s’offrait tout l’univers, tellement calme et vaste, on frissonnait, et pour le modérer, on comptait ses constellations, on cherchait en choeur le grand et petit chariot, l’étoile du berger et Cassiopée comme si on le connaissait en voisins, le ciel, et toutes ses adresses, comme si on n’était pas impressionnés face à tout ce grand qui nous réduit, nous si petits et posés au hasard sur la grande main de l’univers.

proposition n° 33

12 juillet 1914, Elle vient de naitre. Elle dort dans son berceau, un silence délicat l’environne, épuisée, les yeux battus, la mère somnole dans le haut lit conjugal, le père n’ose pas toucher les petites perles roses de ses doigts de pied, il se contente de les contempler chapeau à la main, la petite cousine orpheline joue avec son baigneur dans la pièce à côté. Cours Saliera, le parfum sucré des gros oeillets festonnés du marché aux fleurs font fuir les relents de la mer, , chez Auer, de belles étrangères à voilette font provision de fruits confits, au port Lympia, les pointus sont de nouveau amarrés après la pêche du matin au large, des dauphins dansent sur l’eau. Place Masséna, un gamin vend à la criée le supplément illustré du Petit Journal qui se repait en quatrième de l’Assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche et de sa femme à Sarajevo. Une gravure mignardise la duchesse de Hohenberg s’affaissant sur l’archiduc, le ciel est bleu, la foule est aux fenêtres pour les acclamer, des types à chapeau et en uniforme se précipitent vers la traction dont la capote est rabattue. On s’attendrait presque à voir une dame à voilette traverser la chaussée en portant un paquet enrubanné de chez Auer. Le drame date de quinze jours, le Petit Journal en fait un potin mondain. L’Europe sourcille à peine.

Le 2 août à cinq heures, Elle sourit aux tirets de lumière projetés par les persiennes fermées. Le voile de son berceau en est tout illuminé. Des affiches apparaissent sur les murs de la ville : Mobilisation ! Elle commence à peine à ouvrir les yeux sur ce monde d’apparence enchanté, un monde de lumières, de couleurs, de murmures quand le tocsin sonne, voilà son papa soldat dans le 15e corps en route pour le sud de Nancy. La famille déjà ne compte pas, c’est la nation qui compte dit-on. Ne crois pas ceux qui annoncent qu’on sera de retour dans 15 jours, dit-il à sa jeune femme à peine remise de couches, ce sera plutôt dans deux ou six mois… Elle dort à poings fermés et le monde change autour de son berceau. La nonchalante Riviera se mue en vaste hôpital militaire, les palaces ont été réquisitionnés, les femmes, les enfants et les vieillards conviés à l’effort de guerre. Fabriquer des obus pour le front, coudre et tricoter pour le front, moissonner et labourer pour le front. Elle dort dans son berceau, sa cousine déjà orpheline veille sur elle. Elle tient fort dans son petit poing l’index de la petite fille, le monde autour d’elles s’accroche à son illusion, quelques jours de guerre et tout redeviendra comme avant, la Riviera roulera de nouveau carrosse mais sans les villégiateurs boches, les palaces seront vite nettoyés du sang des pioupiou pour l’arrivée des riches hivernants. Qu’est-ce que c’est naitre avec la guerre ? Prendre vie dans la crainte du lendemain, prendre vie dans les yeux d’une mère sans soutien, prendre vie loin d’un père exposé à la mort. Prendre vie dans le son du tocsin et les restrictions alimentaires. Prendre vie dans le chahut du monde qui ne sera plus jamais comme avant.

proposition n° 34
EST

Tout contre la promenade, les Ponchettes font barrière entre la vieille ville et la mer, elle imagine les intérieurs des maisonnettes comblés de lumière, d’un coté les degrés qu’on gravit entre des maisons ocre, de l’autre la platitude méditerranéenne telle qu’elle l’a toujours connue, calme. Entre les Ponchettes et la plage s’étire le ruban vicié de la Promenade et ses palmiers dépenaillés, désespoir de sa mère. Il y a bien longtemps, elle y avait assisté à une bataille des fleurs, juchée sur les épaules de l’oncle qui avant d’avoir les mains voltigeuses offraient tous les divertissements refusés par les parents, films de Don Camillo, fêtes foraines, barbe à papa et corso fleuri, son cœur battait quand passait le char de Nice et ses niçoises en jupes rayées, galette de paille en biais sur le front, leurs paniers emplis d’œillets et mimosas qu’elles distribuaient à la foule. Sur les épaules de l’oncle, elle se voyait dans le rôle et balançait ses confettis avec grâce.

Derrière les Ponchettes, le cours Saleya d’où l’on faisait envoyer de gros œillets ébouriffés à une tante paternelle. La marchande les alignait tête-bêche dans un grand carton plat, ils partaient par la poste et arrivaient intacts à Paris. Elle en profitait pour faire le plein d’huile chez Alziari, l’huile d’olive rare ailleurs qu’ici dont l’usage la distinguait. Le bidon jaune et bleu devait faire l’année, Elle achetait aussi 1 ou 2 kilos d’olives, les petites violettes qu’Elle mettait en saumure une fois à Paris. En partant de Sainte-Réparate on gravissait quelques ruelles pour le plaisir, pour acheter un peu de socca grillée et la grignoter dans la rue, au frais. Plus à l’est, la sœur du grand-père, souriante et moustachue habitait rue Cassini, près du port et de la rue Emmanuel Philibert où l’on n’allait jamais, là vivait la cadette des trois sœurs, dans un gourbis sinistre, à les entendre, avec leur mère, les deux autres ne l’ayant pas hébergée parce qu’elles étaient mariées. La cadette n’ayant jamais quitté le foyer parental, ni jamais vraiment travaillé devait accorder l’instrument foutu de son exaltation excentrique au gâtisme de sa mère dure de regard, et aigre d’odeur et la canne pour un rien brandie qui tenait les vivantes à distance. Plus haut, avenue Montplaisir on ne manquait jamais de rendre visite à Renée, dite Nénette, son mari et leur chienne groenendael obèse. Petits, on prend le chemin qu’on nous dit, on ne le regarde même pas, on s’arrête à des détails en ignorant l’ensemble, on descend l’escalier derrière les grands, on les suit, on ne s’étonne pas que du rez-de-jardin on arrive au rez-de-chaussée, puis qu’on y descende un escalier plutôt que le monter, qu’on longe des murs bruts dans un bâtiment pourtant sophistiqué, on n’est pas alerté, on suit les grands, on va voir Renée, on n’a pas l’âge des initiatives, on pose des tas de questions mais pas celle-là, on descend donc, on passe devant un toilette à la turc dont la chasse ne fonctionne plus, il faudra se retenir ou évacuer au broc, on frappe en face, une serpillère fait paillasson, on ne voit rien, on ne voit qu’elle, son visage rieur et heureux de nous voir, l’espace se remplit de sa voix très haute qui chante l’accent mieux que les autres, des aboiements de la chienne obèse à la fête, et du son grésillant et constant de la télé devant laquelle Pierre est statufié, on embrasse des joues fraiches, on évite l’encombrante et malodorante chienne, on va embrasser Pierre qui tourne un peu la nuque, allume un instant ses yeux et les éteint de nouveau face à l’écran, on s’assoit sur le bord du lit, au plus près de Pierre pour loucher sur la télé, on trouve ça bien la télé, il n’y en a pas chez nous, comme on trouve rigolo de grimper sur une chaise ou l’accoudoir du fauteuil de Pierre pour rejoindre le jardin en passant par une fenêtre soupirail. Il fait toujours sombre et frais ici. C’est ce qu’ils disent. Au moins, ici il fait frais.

NORD

Les autres habitent Nice Nord, au dessus de Libération et la gare du train des Pignes qu’on devait toujours prendre et qu’on n’a jamais pris, le Nord résidentiel, tout bouffi de villas blanches et ocre à balustres en céramique bleu ou vertes et toits festonnés, ayant jardins d’où débordent bougainvillées et plumbago, d’où s’élancent agaves, palmiers et aloès, ils habitent les deux immeubles construits par l’arrière grand père, devenu maçon à la Belle Époque, belle époque pour les maçons de la côte, enrichis par l’expansion de la French Riviera. Deux immeubles art déco comme deux tours couleur melon qui s’érigent en périscope pour scruter l’horizon, la mer au loin, le château, et les collines toutes vertes encore, ou brunies par les feux de plus en plus fréquents, on voit leur fumée noircir le ciel et retomber en cendres dans l’azur, la puinée se lamente, ça a encore brûlé de ce côté, et la verdure est mangée par l’épidémie de constructions blanches ou roses, de plus en plus imposantes et nombreuses. C’est là-haut qu’on vient s’agglutiner en famille quelques nuits, les deux vivantes dormant dans l’entrée sur des lits rami, les parents dans la chambre contigüe au salon, chez Caro d’abord, puis à sa mort, chez la puinée qui en a hérité, ce qu’Elle n’a jamais digéré, Ah ! Ils lui ont bien chauffé les pieds… son ressentiment prospère au même rythme que la propagation immobilière à dos de collines. Pour rejoindre l’avenue Malausséna, il faut se garder de la chute en serrant les fesses pour dévaler le raidillon que Caro a bravement grimpé et descendu sa vie durant pour faire son marché auprès des rudes maraichers qui vendent le pistou sur pied, des courgettes pâles et tire-bouchonnées, des aubergines fines et longues, tout ce que sa cuisine exige de petits légumes frais et gouteux exposés sur des planches terreuses ou dans des cagettes à même le sol. Les vivantes l’accompagnent et savourent les mélodies méridionales, ces « assent » ailés qu’elles imitent jusqu’à en être imprégnées, pensent-elles, espérant se débarrasser de leur soi-disant accent pointu.

OUEST

A l’ouest, on n’y allait jamais, sauf une fois, revenant de l’aéroport lointain en traversant un quartier de faubourgs anonymes où grouillait une population dont on ne savait rien, dans des rues dont on ne connaissait pas le nom, des extensions infinies de la ville qui avait pris à la cuvette tout ce qu’elles avaient pu avant d’assiéger les hauteurs sans aucun respect pour la topographie naturelle. Nous avions pris l’avion, une Caravelle, avec Caro qui tenait à ce baptême de l’air avant de mourir et le vécut pour nous rendre visite à Paris, et nous l’offrit en retour à nous, les deux vivantes pour nous emmener à Nice. Ce qui fit trois baptêmes de l’air d’un seul coup. La joie de Caro dans les airs était telle que la nôtre paraissait terne, elle attirait toute l’attention des hôtesses si belles avec leur calot planté sur leur chignon de danseuse. On n’avait pas idée alors, nous les vivantes, de ce que représente un tel vœu, faire telle chose avant de mourir, on n’avait pas idée, et pas plus quand Renée, la cousine orpheline avait formulé celui de découvrir la Bretagne dont elle était en partie originaire, vœu jamais exaucé, vœu mort-né, enterré avec elle, et comme ce vœu inexaucé mine encore les survivantes aujourd’hui, n’avoir pas su l’y emmener à temps, comme si c’était si compliqué, eh oui, en réalité ça l’était, pas techniquement bien sûr, mais l’égoïsme vital des premières années adultes est tellement lourd à déplacer.

SUD

Y a t’il plus au sud que ce sud ? Y a t’il plus méditerranéen que ce morceau de la Méditerranée ? Y a t’il la Corse, l’Espagne et la Grèce ? Et l’Afrique dont bien sûr on a entendu parler ? Autant de pays irréels, connus uniquement par ouï-dire. L’Italie réduite à San Remo se situerait donc à l’est, on ignore son Sud, l’Italie est juste un immense marché au-delà de la frontière, elle-même incertaine tant elle a joué au lasso autour de la ville, on a aussi entendu dire sans l’avoir jamais vu que parfois le Sirocco souffle sur le sable rouge du Sahara et le redépose comme un voile sanglant sur la côte. Le plus au sud, pour nos yeux, c’est la Promenade viciée, ses palmiers pitoyables, et au-delà du parapet une étendue de gros galets gris et inconfortables, pénibles à marcher, tellement brûlants sous les pieds nus qu’on y dodeline comme de pathétiques canards. Et sur les galets, des corps roses et rouges et bruns allongés à perte de vue sur leurs serviettes chamarrées, cherchant un confort impossible sur la masse pierreuse, des attroupements de parasols, de pédalos, des bouées et des matelas pneumatiques qui flottent sur l’eau et vexent la mer comme un fauve dompté et muselé. Et des corps et des corps et des cris et des cris et des vendeurs de glaces et de chichis, et des lits de repos pour les plus riches bien calés sur des matelas rayés comme si la plage était un peu de leur propriété, tandis que de serviables garçons de plage à peau caramélisée leur servent des boissons colorées dans l’odeur sucrée des crèmes solaires.

proposition n° 35
EST

Tout contre la promenade, les Ponchettes font toujours barrière entre la vieille ville et la mer, d’un côté les degrés qu’on gravit entre des maisons ocre, de l’autre la platitude méditerranéenne telle qu’elle l’a toujours connue, calme. Elle n’imagine plus les intérieurs des maisonnettes comblés de lumière, elle n’est pas venue depuis dix ans. Bien loin le temps des batailles de fleurs. Peut-être n’y retournera t’elle jamais plus. Elle googlise la Promenade, suit la trajectoire avec sa souris, cherche le monument provisoire aux victimes villa Masséna, monument et provisoire, il n’y est pas. Google map est encore dans l’avant. Ou serait-on déjà dans l’après du provisoire ? Elle se sent dans l’après de bien des choses, tous ces morts, un à un, égrenés comme d’une grappe qui s’appellerait famille, qui s’appellerait Nice, qui s’appellerait humains, une grappe trop pesante et soudain si légère. Alors qu’elle zoome les Ponchettes, une flèche lui indique la conserverie de la Belle Iloise…la belle Isloise sur le cours Saleya… Elle ferme les yeux, Nénette est là, elle sent le citron et a mis du rouge à lèvres, elle l’aide à monter dans le train, en route pour la Bretagne. Elle ouvre les yeux, elle ferme les yeux, assise sur les épaules de son oncle, elle balance des confettis…

NORD

Les autres habitaient Nice Nord, au-dessus de Libération et de la gare du train des Pignes qu’on devait toujours prendre et qu’on n’a jamais pris, le Nord résidentiel, tout bouffi de villas blanches et ocre à balustres en céramique bleu ou vertes et toits festonnés, ayant jardins d’où débordaient bougainvillées et plumbago, d’où s’élançaient agaves, palmiers et aloès, ils habitaient les deux immeubles construits par l’arrière-grand-père, devenu maçon à la Belle Époque, belle époque pour les maçons de la côte, enrichis par l’expansion de la French Riviera. Deux immeubles art déco comme deux tours couleur melon qui s’érigeaient en périscope pour scruter l’horizon, la mer au loin, le château, et les collines toutes vertes encore, ou brunies par les feux de plus en plus fréquents, on voyait leur fumée noircir le ciel et retomber en cendres dans l’azur, la puinée se lamentait, ça a encore brûlé de ce côté, la verdure était mangée par l’épidémie de constructions blanches ou roses, de plus en plus imposantes et nombreuses. C’est là-haut qu’on venait s’agglutiner en famille quelques nuits, les deux vivantes dormant dans l’entrée sur des lits rami, les parents dans la chambre contigüe au salon, chez Caro d’abord, puis après sa mort, chez la puinée qui en avait hérité, ce qu’Elle n’avait jamais digéré, Ah ! Ils lui ont bien chauffé les pieds… son ressentiment prospérait au même rythme que la propagation immobilière à dos de collines. Pour rejoindre l’avenue Malausséna, il fallait se garder de la chute en serrant les fesses pour dévaler le raidillon que Caro avait grimpé et descendu bravement sa vie durant pour faire son marché auprès des rudes maraichers qui vendaient le pistou sur pied, des courgettes pâles et tire-bouchonnées, des aubergines fines et longues, tout ce que sa cuisine exigeait de petits légumes frais et gouteux exposés sur des planches terreuses ou dans des cagettes à même le sol. Les vivantes l’accompagnaient et savouraient les mélodies méridionales, ces « assent » ailés qu’elles imitaient jusqu’à en être imprégnées et qu’aujourd’hui on n’entend presque plus.

OUEST

À l’ouest, on n’y allait jamais, mais cette fois, elle avait bien dû y aller, avec ses fils et son compagnon, et Lui et l’autre vivante avec son compagnon, avec la puinée et son mari dont les mains avaient cessé de voltiger, elle et ses fils et son compagnon étaient descendus en train puis avaient loué une voiture, Lui et l’autre vivante avaient pris l’avion et avaient été récupérés par le compagnon dans sa voiture, tous avaient traversé ce quartier de faubourgs anonymes dont les rues étaient plutôt désertes, les GPS les avaient conduit au cimetière de la Caucade où la famille avait au moins deux caveaux. Elle avait décidé d’intégrer celui de ses parents plutôt que celui de l’orpheline et de Caro, la puinée s’était inquiétée qu’il restât une place pour elle et son mari. Ils ne formaient pas un bien grand cortège. Elle n’avait voulu ni fleurs ni couronnes. Lui s’est montré brave, un des fils avait lu les premiers vers de Mireio « Je chante une jeune fille de Provence dans les amours de sa jeunesse, À travers la Crau, vers la mer, dans les blés, Humble écolier du grand Homère, Je veux la suivre. Comme c’était seulement une fille de la glèbe, En dehors de la Crau il s’en est peu parlé. » Lui a eu une petite explosion dans la gorge. Au retour, on s’est rappelé le jour où nous avions pris la Caravelle avec Caro qui tenait à ce baptême de l’air avant de mourir et le vécut pour nous rendre visite à Paris, et nous l’offrit en retour à nous, les deux vivantes pour nous emmener à Nice. Ce qui fit trois baptêmes de l’air d’un seul coup. La joie de Caro dans les airs était telle que la nôtre paraissait terne, elle attirait toute l’attention des hôtesses si belles avec leur calot planté sur leur chignon de danseuse. On n’avait pas idée alors, nous les vivantes, de ce que représente un tel vœu, faire telle chose avant de mourir, on n’avait pas idée, Elle, Elle n’avait jamais émis aucun vœu.

SUD

Y a t’il plus au sud que ce sud ? Y a t’il plus méditerranéen que ce morceau de la Méditerranée ? Y a t’il la Corse, l’Espagne et la Grèce ? Et l’Afrique dont bien sûr on a entendu parler ? Autant de pays irréels, connus uniquement par ouï-dire. On ignore le Sud, on a aussi entendu dire sans l’avoir jamais vu que parfois le Sirocco souffle sur le sable rouge du Sahara et le redépose comme un voile sanglant sur la côte. Là, sur l’écran, ce n’est pas le sirocco, mais dans la nuit de Nice, un camion blanc comme un fantôme qui poursuit la foule, dans les cafés, les hôtels, les escaliers d’immeubles, les corps des uns se collent aux corps des autres, ils ne savent pas encore ce qu’ils fuient. La camionnette roule, fait des embardées pour mieux tuer, tressaute par-dessus des corps. Elle pense à ce film Duel qu’elle n’avait jamais voulu regarder. Des corps apeurés enjambent le parapet et vont se blesser plus bas en tombant sur les galets, et sur la chaussée, encore des corps allongés, à perte de vue sous des linceuls de fortune, des corps et puis des corps, et à côté des corps d’autres corps à genoux et éplorés, dans les rues, des corps qui meurent, des corps habités par la peur, des corps qui courent, des corps qui crient, des cris et puis des cris…

proposition n° 36
EST

Tout contre la promenade, des maisonnettes font barrière entre la ville et la mer, d’un côté les degrés qu’on gravit entre des maisons ocre, de l’autre la platitude maritime telle qu’elle l’a toujours connue, calme. Les intérieurs de ces maisons sont comblés de lumière, entre les maisons et la plage s’étire le ruban vicié d’une route côtière plantée de palmiers dépenaillés. Il y a bien longtemps, elle y avait assisté à un corso fleuri juchée sur les épaules de l’oncle qui n’avait pas encore les mains voltigeuses et offrait tous les divertissements refusés par les parents, son cœur pulsait au passage des chars depuis lesquels des beautés habillées de peu et souriant de trop jetaient des brassées de confettis à la foule. Sur les épaules de l’oncle, elle se voyait dans le rôle et balançait ses confettis avec la grâce requise.

Derrière la rangée de maisonnettes, le marché aux fleurs d’où l’on faisait envoyer de gros œillets ébouriffés à des proches. La marchande les alignait tête-bêche dans un grand carton plat, ils arrivaient miraculeusement intacts à destination. Une fois dépassée l’église jaune, on gravissait quelques ruelles pour acheter un peu de galette grillée et la grignoter dans la rue, au frais. La sœur du grand-père, moustachue et toujours d’humeur bonhomme habitait dans une rue plus à l’est, près du port et de la rue où l’on n’allait jamais, là vivait la cadette des trois sœurs, dans un gourbi sinistre, à les entendre, avec leur mère, les deux autres ne l’ayant pas hébergée parce qu’elles étaient mariées. La cadette n’ayant jamais quitté le foyer parental, ni jamais vraiment travaillé devait accorder l’instrument de son exaltation excentrique au gâtisme de sa mère dure de regard, et aigre d’odeur et la canne pour un rien brandie qui tenait les vivantes à distance. On préférait aller voir une cousine, son mari et leur chienne groenendael obèse au pied d’une des nombreuses collines qui enserraient la ville mais que la ville avait fini par assiéger.

Petits, on prend le chemin qu’on nous dit, on ne le regarde même pas, on s’arrête à des détails en ignorant l’ensemble, on descend l’escalier derrière les grands, on les suit, on ne s’étonne pas que du rez-de-jardin on arrive au rez-de-chaussée, puis qu’on descende l’escalier plutôt que le monter, qu’on longe des murs bruts dans un bâtiment pourtant sophistiqué, on ne s’alerte pas, on suit les grands en toute confiance, on n’a pas l’âge des initiatives, on pose des tas de questions mais pas celle-là, on descend donc, on passe devant un toilette à la turc dont la chasse ne fonctionne plus, il faudra seulement se retenir ou évacuer au broc, en face, une serpillère fait paillasson, on ne voit rien, on ne voit qu’elle, son visage rieur et heureux de nous voir, l’espace se remplit de sa voix très haute qui chante l’accent mieux que les autres, des aboiements de la chienne obèse à la fête, et du constant grésillement de la télé devant laquelle le mari est statufié, on embrasse ses joues fraiches, on évite l’encombrante et malodorante chienne, on va embrasser le téléphage qui tourne un peu la nuque, allume un instant ses yeux et les éteint de nouveau face à l’écran, on s’assoit sur le bord du lit, au plus près pour loucher sur l’écran, on trouve ça bien la télé, il n’y en a pas chez nous, comme on trouve rigolo de grimper sur une chaise ou l’accoudoir du fauteuil pour rejoindre le jardin en passant par une fenêtre soupirail. Il fait toujours sombre et frais ici. C’est ce qu’ils disent. Au moins, ici il fait frais.

NORD

Les autres habitent au Nord, le Nord résidentiel, tout bouffi de villas blanches et ocre à balustres en céramique bleu ou vertes et toits festonnés, ayant jardins d’où débordent bougainvillées et plumbago, d’où s’élancent agaves, palmiers et aloès, ils habitent les deux immeubles construits par l’arrière-grand-père. Deux immeubles comme deux tours couleur melon qui s’érigent en périscope pour scruter l’horizon, la mer au loin, le château, et les collines toutes vertes encore, ou brunies par les feux de plus en plus fréquents, on voit leur fumée noircir le ciel et retomber en cendres dans l’azur, la puinée se lamente, ça a encore brûlé de ce côté, et la verdure est mangée par l’épidémie de constructions blanches ou roses, de plus en plus imposantes et nombreuses. C’est là-haut qu’on vient s’agglutiner en famille quelques nuits, les deux vivantes dormant dans l’entrée sur des lits rami, les parents dans la chambre contigüe au salon, chez la vieille tante d’abord, puis à sa mort, chez la puinée qui en a hérité, ce qu’Elle n’a jamais digéré, Ah ! Ils lui ont bien chauffé les pieds… son ressentiment prospère au même rythme que la propagation immobilière à dos de collines. Pour aller au marché, il faut se garder de la chute en serrant les fesses et dévaler le raidillon que la vieille tante a bravement grimpé et descendu sa vie durant pour faire son marché auprès des rudes maraichers qui vendent le pistou sur pied, des courgettes pâles et tire-bouchonnées, des aubergines fines et longues, tout ce que sa cuisine exige de petits légumes frais et gouteux exposés sur des planches terreuses ou dans des cagettes à même le sol. Les vivantes l’accompagnent et savourent la mélodie locale, cet accent ailé qu’elles imitent jusqu’à en être imprégnées, pensent-elles, espérant se débarrasser du leur.

OUEST

À l’ouest, on n’y allait jamais, sauf une fois, revenant de l’aéroport lointain en traversant un quartier de faubourgs anonymes où grouillait une population dont on ne savait rien, dans des rues dont on ne connaissait pas le nom, des extensions infinies de la ville qui avait pris à la cuvette tout ce qu’elles avaient pu avant d’assiéger les hauteurs sans aucun respect pour la topographie naturelle. Nous avions pris l’avion, avec cette vieille tante qui tenait à ce baptême de l’air avant de mourir et le vécut pour nous rendre visite, et nous l’offrit en retour à nous, les deux vivantes pour nous emmener chez elle. Ce qui fit trois baptêmes de l’air d’un seul coup. Sa joie dans les airs était telle que la nôtre paraissait terne, elle attirait toute l’attention des hôtesses si belles avec leur calot planté sur leur chignon de danseuse. On n’avait pas idée alors, nous les vivantes, de ce que représente un tel vœu, faire telle chose avant de mourir, on n’avait pas idée, et pas plus quand la cousine orpheline avait formulé celui de découvrir le nord-ouest du pays dont elle était en partie originaire, vœu jamais exaucé, vœu mort-né, enterré avec elle, et comme ce vœu inexaucé mine encore les survivantes aujourd’hui, n’avoir pas su l’y emmener à temps, comme si c’était si compliqué, eh oui, en réalité ça l’était, pas techniquement bien sûr, mais l’égoïsme vital des premières années adultes est tellement lourd à déplacer.

SUD

Y a t-il plus au sud que ce sud ? Y a t’il plus maritime que ce morceau de mer ? Y a t’il les îles, les continents ? Et tous ces pays irréels connus uniquement par ouï-dire. Le pays voisin réduit à sa ville frontalière se situerait donc à l’est, on ignore son Sud, juste un immense marché au-delà de la frontière, elle-même incertaine tant elle a joué au lasso autour de la ville, on a aussi entendu dire sans l’avoir jamais vu que parfois le vent souffle un sable rouge dans le désert de l’autre côté de la mer et le redépose comme un voile sanglant sur la côte. Le plus au sud, pour nos yeux, c’est la promenade viciée, ses palmiers pitoyables, et au-delà du parapet une étendue de gros galets gris et inconfortables, pénibles à marcher, tellement brûlants sous les pieds nus qu’on y dodeline comme de pathétiques canards. Et sur les galets, des corps roses et rouges et bruns allongés à perte de vue sur leurs serviettes chamarrées, cherchant un confort impossible sur la masse pierreuse, des attroupements de parasols, de pédalos, des bouées et des matelas pneumatiques qui flottent sur l’eau et vexent la mer comme un fauve dompté et muselé. Et des corps et des corps et des cris et des cris et des vendeurs de glaces et de beignets, et des lits de repos pour les plus riches bien calés sur des matelas rayés comme si la plage était un peu de leur propriété, tandis que de serviables garçons de plage à peau caramélisée leur servent des boissons colorées dans l’odeur sucrée des crèmes solaires.

proposition n° 38

La petite fille du feu
Faire la morte
De ville en ville
Bataille de fleurs
Mais les maisons
Trois pommes

Il faudrait écrire autrement, plus resserré et ample à la fois. Puisqu’écrire, au final c’est juste écrire, un regard, des mots alignés, qui peu à peu font regard ce qui permet d’aligner plus encore de mots-regards et ouvrir le regard, sortir du champ d’un tout petit petit soi très étouffant.

On pourrait poser son instrument dans une orientation arbitraire pour peu qu’elle plaise un peu, et puis le bouger si la lumière faiblit…

Il faudrait peut-être écrire un genre de quête du réel : grâce à un comparatif raisonné des souvenirs d’une mère, d’un père et de leurs enfants, impossible à obtenir donc mais tout peut s’inventer : sont-ils les mêmes, ont-ils la même couleur, en font-ils la même interprétation. Les regrouper tous pour tenter par un procédé de logique flou de reconstituer la « réalité ».

Il faudrait avoir la patience et la retenue nécessaire pour radiographier un même lieu (Par exemple, un pâté de maison, l’entour d’une église ou d’une mairie, un parking, ou dix numéros d’une rue) avec relevés tous les cinq ans pendant 200 ans, donc en 40 fragments qui recenserait les évolutions, changements, destructions, créations dans ce périmètre restreint. Il faudrait donc encore résister 200 ans… Pour ceux qui pensent que la terre n’en a plus que pour 80 ans, c’est mort !

Il faudrait peut-être véritablement commencer véritablement à écrire sur la ville, une autre bien connue, ou totalement inventée.

Reprendre 1914 en faire quelque chose qui n’a pas été fait, défi.

Il faudrait peut-être tenter l’écriture de l’’histoire d’Untel à travers tous les lieux qu’il a habité.

Il faudrait travailler la Maison comme temple des souvenirs et des désirs, refuge contre les peurs, ou ermitage contemporain, comme un repli, une mise à l’abri face à des menaces diverses plus ou moins réelles ou supposées, ce refus d’en être, cette impossibilité à faire société. Souvenir de, désir de, construction de, réaménagement de, attachement à, achat de, vente de, histoire de, la maison, et comment on l’habite mal ou bien.

Il faudrait pouvoir écrire comme si on découvrait le monde du haut de trois pommes, donc écrire le monde à hauteur d’un enfant de trois ans.

Et puis se documenter pour livrer un opuscule illustré sur la côte d’azur avant la Riviera, sans plantes tropicales, ni villas et buildings bord de mer, la côte d’azur d’avant 1850, avec revue des lieux emblématiques : Saint-Tropez, la croisette, la Californie, la Promenade des anglais encore propriété d’une nature simple et sauvage et de modestes pêcheurs … voire remonter au crétacé.

Ou aborder bravement la naissance de sexualités d’un point de vue strictement sensoriel… ou bien pour encore faire parler les corps, raconter une relation juste au travers les postures corporelles des protagonistes.

Ou raconter l’Histoire d’une vie via les apprentissages, paroles, marche, lecture, natation, musique dessin, travail, réussis ou non, avec qui, où comment, atmosphère, tension, détente, rébellion, refus, accueil, soulagement…

Et comment ce serait d’écrire le roman de la ratiocination, des pensées répétitives mécaniques et envahissantes sans pourtant s’enliser dans un épouvantable sur-place ?

Mais bien sûr, il faut rien du tout, y’a qu’à rien du tout, juste s’y mettre chaque jour…

proposition n° 39

Circuler, aller chercher les uns, les autres, à la gare, l’aéroport, ville Nord, ville sud, ville est pour aller l’enterrer à l’ouest n’était pas rien. Depuis la dernière visite, avait été pratiqué une profonde saignée des collines à la mer, harakiri sur le ventre de la ville, la large avenue centrale écorchée à vif, peau de bitume arrachée dévoilant une chair sablonneuse et terne. Le tout grillagé tout du long et de part et d’autre, exhibant le sacrifice mais interdisant de s’en approcher, permettant aux regards de fouiller la blessure et transformant le centre ville en un immense clapier où grinçaient et se dandinaient des Caterpillar à pattes courtes et bras très longs autour desquels s’agitaient de petits hommes casqués en gilet fluo qui semblaient trouver sens et avoir à faire dans ce chantier. Les instances municipales se targuaient d’un tramway qui allait transporter quotidiennement des milliers d’urbains vers les pôles d’emploi, désengorger le centre et désenclaver la ville. Sur le tracé du tramway futur, les engins de chantier rivalisaient avec les habituels mouvements de terrain et le Vulcain en bronze du salon (ville nord) était encore une fois tombé de son piédestal et cette fois, le manche de son marteau était brisé.

S’était mêlée au grondement incessant des excavatrices remuant une terre compacte trop longtemps tassée et piétinée, trop longtemps asphyxiée qui peinait elle aussi quoique rendue à l’air libre à respirer, tant de poussières collantes flottaient là, le fracas de quelques affaissements inattendus et du creusement spontané d’un puits sur la peau du monde qui avaient terrifié la population et ralenti l’œuvre des hommes en gilet fluo contraints d’injecter du mortier pour lifter le tracé, prolongé l’enfer des riverains, des piétons hagards cherchant comment traverser sans descendre jusqu’à la plage ou remonter jusqu’aux collines, les commerçants claquemurés derrière l’avenue-clapier sur les trottoirs de laquelle plus personne ne venait s’aventurer, et les automobilistes déboussolés comme jamais entre déviations et sens interdits qui prolongeaient indéfiniment la simple traversée d’un carrefour.
On avait aussi énucléé les bords de la saignée de quelques 800 arbres pour faciliter la tâche des tunneliers et foreuses et des riverains se souvenant que leurs aïeux avaient cherché ombrage sous certain platane avaient menacé de s’y attacher, ce à quoi on avait répondu qu’on en replanterait 1200, et des tous neufs encore mais comme le remarquera la puinée, leurs troncs ne seraient pas plus gros que de la corde à linge…

La coupe longitudinale de la ville avait découvert de médiévales entrailles révélant que sous la ville sommeillait une autre ville qui en cachait une troisième en fortifiant une quatrième qu’on se promettait d’étudier comme elles le méritaient avant de les exposer aux yeux avides d’un public affamé de culture selon un parcours guidé et chronométré où rien ne serait négligé et tout bien décortiqué de cet autrefois dont cependant on était bien satisfait de ne pas en être. Cela la ramenait à ses obsessions de jeunesse, quand adolescente, elle se demandait ce qui pouvait bien grouiller et vivre encore sous la croûte de bitume des villes, et ce que, l’arrachant, on découvrirait de la sauvagerie originelle. Pas grand-chose semblait-il. Ils sont ainsi les hommes, toujours plus malins et incessamment à détruire et reconstruire en vue de progrès et selon leurs ambitions du moment, comme en témoigne le site déterré où des murs doublent d’autres murs qui furent ensuite démolis en fonction des besoins et des conquêtes de leur temps et la terre, patiente jusqu’à l’amnésie subissait cela maintenant depuis quelques 200 000 ans, enfouissant profond d’insondables rancoeurs qui un jour ou l’autre referont surface. Ils avaient donc longtemps erré dans ce cœur de la ville qui, une fois interdite l’avenue principale, lui démontra qu’elle ne s’y repérait pas si bien, même les petits vieux autochtones montés à bord de leur voiture hésitaient et ne reconnaissaient plus rien quand enfin on s’extirpa de ce nœud d’interdictions, la circulation se fit plus fluide et le GPS tout comme les petits vieux put indiquer le chemin le plus court vers le cimetière où Elle les attendait dans son modeste cercueil.

proposition n° 40

Désormais, on quittait l’autoroute pour attraper la voie rapide qui s’étirait au ras des immeubles, longeait les façades en soufflant son air vicié sur le linge suspendu aux fenêtres avec un air de misère italienne. Des trainées de suie hachuraient les crépis ocre rose et une grasse poussière noire comblait les jours de moins en moins décoratifs des loggias en béton. Les encombrements vous enfermait dans une touffeur puante dont on se défendait en fermant toutes les fenêtres de la voiture, dans les immeubles c’était pareil, on fermait tout mais comme il faut bien vivre, sur les balcons construits en regard de la voie par des architectes farceurs, agonisaient des plantes crasseuses et faméliques et triomphaient des bouquets d’antennes paraboliques. A défaut de pouvoir y séjourner, on y foutait tout ce qui ne trouvait pas sa place à l’intérieur, vélos, petit mobilier, cartons de déménagement, caisse à outils, canes à pêche, cagettes, jouets. Elle ne pouvait s’empêcher de jeter un œil furtif dans les intérieurs, espérant distinguer leur aménagement ou quelque scène familiale, entrer quelques secondes dans la vie d’inconnus. Mais c’est le soir que les fenêtres devenant autant de boites lumineuses, s’ouvraient sur de passionnants spectacles devant lesquels on passait trop vite. Un enfant bercé, un autre qui joue, une tablée familiale, un vieillard à sa solitude, et de nombreux écrans de télévision très animés.

Dedans, dehors, sur les bords, au cœur, nulle part, la voie rapide contourne d’abord la ville mais s’introduit aussi dans certains quartiers où son toboggan va serpenter faute d’espace, frôlant de plus près encore les façades, chevauchant des maisons décrépites et des avenues découragées. C’est donc par ce goulot crasseux qui contourne les parois d’une cuvette surchauffée qu’on arrivait. Tandis que les façades se jetaient sur nous le long du ruban à six voies serpentant devant et derrière, avec des montagnes de carte postale au lointain, on se sentait enfermés dehors comme on dit quand on est à la porte, là où les embruns n’ont aucune chance de parvenir et il semblait impossible que plus au sud la ville s’ouvre comme une fleur sur des jardins tropicaux et la mer.

proposition n° 41 (34 augmentée)
EST

Tout contre la promenade, les Ponchettes font barrière entre la vieille ville et la mer, elle imagine les intérieurs des maisonnettes comblés de lumière, d’un côté les degrés qu’on gravit entre des maisons ocre, de l’autre la platitude méditerranéenne telle qu’elle l’a toujours connue, calme. Entre les Ponchettes et la plage s’étire le ruban vicié de la Promenade et ses palmiers dépenaillés, désespoir de sa mère. Il y a bien longtemps, elle y avait assisté à une bataille des fleurs, juchée sur les épaules de l’oncle qui avant d’avoir les mains voltigeuses offraient tous les divertissements refusés par les parents, films de Don Camillo, fêtes foraines, barbe à papa et corso fleuri, son cœur battait quand passait le char de Nice et ses niçoises en jupes rayées, galette de paille en biais sur le front, leurs paniers emplis d’œillets et mimosas qu’elles distribuaient à la foule. Sur les épaules de l’oncle, elle se voyait dans le rôle et balançait ses confettis avec grâce.

Derrière les Ponchettes, le cours Saleya d’où l’on faisait envoyer de gros œillets ébouriffés à une tante paternelle. La marchande les alignait tête-bêche dans un grand carton plat, ils partaient par la poste et arrivaient intacts à Paris. Elle en profitait pour faire le plein d’huile chez Alziari, l’huile d’olive rare ailleurs qu’ici dont l’usage la distinguait. Le bidon jaune et bleu devait faire l’année, Elle achetait aussi 1 ou 2 kilos d’olives, les petites violettes qu’Elle mettait en saumure une fois à Paris. En partant de Sainte-Réparate on gravissait quelques ruelles pour le plaisir, pour acheter un peu de socca grillée et la grignoter dans la rue, au frais. Plus à l’est, la sœur du grand-père, souriante et moustachue habitait rue Cassini, près du port et de la rue Emmanuel Philibert où l’on n’allait jamais car là vivait la cadette des trois sœurs, dans un gourbi sinistre, à les entendre, avec leur mère, les deux autres ne l’ayant pas hébergée parce qu’elles étaient mariées. La cadette n’ayant jamais quitté le foyer parental, ni jamais vraiment travaillé devait accorder l’instrument foutu de son exaltation excentrique au gâtisme de sa mère dure de regard, et aigre d’odeur et la canne pour un rien brandie qui tenait les vivantes à distance. Plus haut, avenue Montplaisir on ne manquait jamais de rendre visite à Renée, dite Nénette, son mari et leur chienne groenendael obèse. Petits, on prend le chemin qu’on nous dit, on ne le regarde même pas, on s’arrête à des détails en ignorant l’ensemble, on descend l’escalier derrière les grands, on les suit, on ne s’étonne pas que du rez-de-jardin on arrive au rez-de-chaussée, puis qu’on y descende un escalier plutôt que le monter, qu’on longe des murs bruts dans un bâtiment pourtant sophistiqué, on n’est pas alerté, on suit les grands, on va voir Renée, on n’a pas l’âge des initiatives, on pose des tas de questions mais pas celle-là, on descend donc, on passe devant un toilette à la turc dont la chasse ne fonctionne plus, il faudra se retenir ou évacuer au broc, on frappe en face, une serpillère fait paillasson, on ne voit rien, on ne voit qu’elle, son visage rieur et heureux de nous voir, l’espace se remplit de sa voix très haute qui chante l’accent mieux que les autres, des aboiements de la chienne obèse à la fête, et du son grésillant et constant de la télé devant laquelle Pierre est statufié, on embrasse des joues fraiches, on évite l’encombrante et malodorante chienne, on va embrasser Pierre qui tourne un peu la nuque, allume un instant ses yeux et les éteint de nouveau face à l’écran, on s’assoit sur le bord du lit, au plus près de Pierre pour loucher sur la télé, on trouve ça bien la télé, il n’y en a pas chez nous, comme on trouve rigolo de grimper sur une chaise ou l’accoudoir du fauteuil de Pierre pour rejoindre le jardin en passant par une fenêtre soupirail. Il fait toujours sombre et frais ici. C’est ce qu’ils disent. Au moins, ici il fait frais. [1]

NORD

Les autres habitent Nice Nord, au-dessus de Libération et la gare du train des Pignes qu’on devait toujours prendre et qu’on n’a jamais pris, le Nord résidentiel, tout bouffi de villas blanches et ocre à balustres en céramique bleu ou vertes et toits festonnés, ayant jardins d’où débordent bougainvillées et plumbago, d’où s’élancent agaves, palmiers et aloès, ils habitent les deux immeubles construits par l’arrière-grand-père, devenu maçon à la Belle Époque, belle époque pour les maçons de la côte, enrichis par l’expansion de la French Riviera. Deux immeubles art déco comme deux tours couleur melon qui s’érigent en périscope pour scruter l’horizon, la mer au loin, le château, et les collines toutes vertes encore, ou brunies par les feux de plus en plus fréquents, on voit leur fumée noircir le ciel et retomber en cendres dans l’azur, la puinée se lamente, ça a encore brûlé de ce côté, et la verdure est mangée par l’épidémie de constructions blanches ou roses, de plus en plus imposantes et nombreuses. C’est là-haut qu’on vient s’agglutiner en famille quelques nuits, les deux vivantes dormant dans l’entrée sur des lits rami, les parents dans la chambre contigüe au salon, chez Caro d’abord, puis à sa mort, chez la puinée qui a hérité du lieu, ce qu’Elle n’a jamais digéré, Ah ! Ils lui ont bien chauffé les pieds… son ressentiment prospère au même rythme que la propagation immobilière à dos de collines. Pour rejoindre l’avenue Malausséna, il faut se garder de la chute en serrant les fesses pour dévaler le raidillon que Caro a bravement grimpé et descendu sa vie durant pour faire son marché auprès des rudes maraichers qui vendent le pistou sur pied, des courgettes pâles et tire-bouchonnées, des aubergines fines et longues, tout ce que sa cuisine exige de petits légumes frais et gouteux exposés sur des planches terreuses ou dans des cagettes à même le sol. Les vivantes l’accompagnent et savourent les mélodies méridionales [2], ces « assent » ailés qu’elles imitent jusqu’à en être imprégnées, pensent-elles, espérant se débarrasser de leur soi-disant accent pointu. [3]

OUEST

À l’ouest, on n’y allait jamais, sauf une fois, revenant de l’aéroport lointain en traversant un quartier de faubourgs anonymes où grouillait une population dont on ne savait rien, dans des rues dont on ne connaissait pas le nom, des extensions infinies de la ville qui avait pris à la cuvette tout ce qu’elles avaient pu avant d’assiéger les hauteurs sans aucun respect pour la topographie naturelle. Nous avions pris l’avion, une Caravelle, avec Caro qui tenait à ce baptême de l’air avant de mourir et le vécut pour nous rendre visite à Paris, et nous l’offrit en retour à nous, les deux vivantes pour nous emmener à Nice. Ce qui fit trois baptêmes de l’air d’un seul coup. La joie de Caro dans les airs était telle que la nôtre paraissait terne, elle attirait toute l’attention des hôtesses si belles avec leur calot planté sur leur chignon de danseuse. On n’avait pas idée alors, nous les vivantes, de ce que représente un tel vœu, faire telle chose avant de mourir, on n’avait pas idée, et pas plus quand Renée, la cousine orpheline avait formulé celui de découvrir la Bretagne dont elle était en partie originaire, vœu jamais exaucé, vœu mort-né, enterré avec elle, et comme ce vœu inexaucé mine encore les survivantes aujourd’hui, n’avoir pas su l’y emmener à temps, comme si c’était si compliqué, eh oui, en réalité ça l’était, pas techniquement bien sûr, mais l’égoïsme vital des premières années adultes est tellement lourd à déplacer. [4]

SUD

Y a-t-il plus au sud que ce sud ? Y a t-il plus méditerranéen que ce morceau de la Méditerranée ? Y a t’il la Corse, l’Espagne et la Grèce ? Et l’Afrique dont bien sûr on a entendu parler ? Autant de pays irréels, connus uniquement par ouï-dire. L’Italie réduite à San Remo se situerait donc à l’est, on ignore son Sud, l’Italie est juste un immense marché au-delà de la frontière, elle-même incertaine tant elle a joué au lasso autour de la ville, on a aussi entendu dire sans l’avoir jamais vu que parfois le Sirocco souffle sur le sable rouge du Sahara et le redépose comme un voile sanglant sur la côte. Le plus au sud, pour nos yeux, c’est la Promenade viciée, ses palmiers pitoyables, et au-delà du parapet une étendue de gros galets gris et inconfortables, pénibles à marcher, tellement brûlants sous les pieds nus qu’on y dodeline comme de pathétiques canards. [5] Et sur les galets, des corps roses et rouges et bruns allongés à perte de vue sur leurs serviettes chamarrées, cherchant un confort impossible sur la masse pierreuse, des attroupements de parasols, de pédalos, des bouées et des matelas pneumatiques qui flottent sur l’eau et vexent la mer comme un fauve dompté et muselé. Et des corps et des corps et des cris et des cris et des vendeurs de glaces et de chichis, et des lits de repos pour les plus riches bien calés sur des matelas rayés comme si la plage était un peu de leur propriété, tandis que de serviables garçons de plage à peau caramélisée leur servent des boissons colorées dans l’odeur sucrée des crèmes solaires.

proposition n° 43

Un ratage ? À moins … de parvenir à écrire la mère dans la trame de sa ville, la mère et sa ville, ville de vacances et de bain de mer, associées à jamais à la mère, la mère et la mer, mauvais jeu de mot et pourtant juste, l’enfer et la joie confondus.

De revenir sur cette histoire de feu, l’incendie où Elle faillit périr, feu sur le père, cendre de sa mèche penchée sur sa blessure, cauchemar du feu. Feu la mère. Suivre ces fils qui trament quelque chose, ne serait-ce que trop fine gaze…

De parvenir à écrire le silence et l’absence, pas facile, s’y coller pourtant.
Donc écrire autour d’Elle, Elle, l’hiver dans l’été, et la façon dont contre et pour Elle, on était l’été…

Peut-être se réjouir et dire les malles de conte de fée de la grand-mère et les jeux de filles.

Et puis la folie, est-ce que ça s’écrit la folie quand on ne fait que la regarder ?
Tout étant parti d’un chantier en cours, clairement sur Elle, et voilà cette histoire de ville qui éloigne du sujet et finalement dise quand même Elle, ce vieux thème usé jusqu’à la corde qui rebutait déjà, et a été repoussé maintes et maintes… (quand un chien aboie à la porte, il parait que le plus sage est de lui ouvrir)… donc travailler à la fusion du chantier interrompu et des textes de l’atelier. Travailler aussi à travers l’autre ville à peine abordée, celle ou Elle s’est exilée pour tenter de vivre la vie adulte.

Peut-être que cette danse de la ville vue par l’est et l’ouest, le dessus et le dessous, le large et le travers et qui revient, lancinante, toujours vers Elle la révèlera mieux qu’un portrait brut. Donc continuer de danser dans sa ville et l’autre ville et quand ça n’ira pas, se rappeler que l’écriture est plus intelligente que moi, elle sait elle ce que je ne sais pas moi, alors la suivre bien gentiment, en confiance. On verra…

proposition n° 44

Il me revient la lecture de ce grand saut dans le vide : écrire enfin, une tentative vite écourtée, une maison chère, et toutes les maisons sont les miennes, toutes les histoires sont les miennes, un grand-père et une grand-mère, et toutes les familles sont les miennes, des niveaux dans le jardin, un clocher, le travail âpre du souvenir enclenché qui lutte pour la plus extrême précision, sans emphase ni pose, la maison est là, les vieux qui l’habitent aussi, et on apprend ce que veut dire frères humains qui après nous vivez… et on voudrait que le texte continue, qu’est-ce qui a bien pu l’arrêter ?

C’est, je crois, l’histoire d’une femme au travers de la ville où elle est née, d’une femme enclavée un peu comme sa ville. Il y a de la rage et de la tendresse, peut-être, pour la femme et sa ville. Et la recherche de traces et de signes pour les dire, la femme et sa ville, aucune certitude, peut-être l’écriture les reconstruisent, la femme et la ville.

Comme ça, à le lire, le monde n’est pas pareil, il est inventé, se réinvente le monde écrit comme ça. Et là, on voit ce qu’on pas eu le courage de voir jusque là, on voit et c’est sombre, et dans cette nuit-là, dans la ville inventée qui réinvente le monde et le fait voir, si on tient, se tenir, il faut tenir fort soudain, si on tient, c’est là : la lumière qui inonde le monde dans sa nuit, la lumière toute entière dans les mots écrits qui réinventent le monde en inventant une ville, noire. Où elle brille, l’écriture.



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1ère mise en ligne 8 juillet 2017 et dernière modification le 20 septembre 2018.
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[1Pourquoi songer à l’Est ? On y est. Sud-est précisément. Nice est une enclave ceinte par la montagne et la Méditerranée, à l’Est il y a d’abord le château sur son promontoire et au-delà, le port près duquel le gourbi Donc à l’Est, il y a la vieille mère, bien plus à l’Est, l’Italie. Quel Est ? l’Italie l’un des pays source, dans les années 70, on allait y faire des emplettes, cuir et alcools pour payer moins.

De cet Est, est arrivé la soldatesque en 1942, les italiens, qu’elle nomme les macaronis par rancœur, remplacés en 1943 par les allemands ( boches par rancune) qui ont pendu Ange et Séraphin, L’Est c’est le froid et la guerre. L’Est c’est aussi la Seine-et-Marne et ce petit village où à la suite de la vente de Marie-Hortense, il a acheté maison, une briarde collée à une église romane qui avait la fâcheuse habitude de perdre son toit, la première fois sous un bombardement, la deuxième dans les années soixante-dix par effet d’usure, désagrégation de la charpente. Il y avait à craindre qu’elle s’écroule sur elle-même voire sur la briarde cette petite romane car la commune n’avait pas les sous pour la chapeauter. Elle est restée comme ça décapitée, pendant des années. On avait donc pris maison, la seule maison qu’on eut jamais, dans cette Brie rustre et fouettée par les pluies, cette Brie qu’Elle a fini par chérir, car Elle pouvait y venir souvent humer les senteurs fortes venant des étables, se débarrasser deux mois d’été de la promiscuité maritale, vivre à son rythme que jamais les vivantes ne viendraient contrarier, trop occupées à courir la campagne, l’une avec les garçons de son âge, l’autre avec des gamines plus jeunes, l’une en apprenti séductrice, l’autre en semblant de nurse. Et c’est dans cette maison à l’Est de Paris que ça lui a repris, la maladie.

Dans cette maison de l’est de Paris, Elle a de nouveau perdu le nord. Alors l’Est ? Alors le Sud, qu’est ce qu’on en fait ? Il y a pire, à l’Est, c’est ce que tous se disaient, à l’aube de sa vie, à l’Est sur la frontière où se battait son père à Elle, l’armée embourbée et les villages rasés et pillés, après les premières batailles sanglantes où le 15ème n’aurait pas brillé selon la presse et l’état-major, trop heureux de trouver un coupable, ces foutus soldats méridionaux… le 15e humilié et déshonoré. À cause duquel, soi-disant, les soldats croupissaient dans la fange avec les rats. Certains arriveront gueules cassées se faire réparer sous les ors du Negresco tout neuf. Pour eux, c’était le sud, certainement pas l’Est même si sud-est, les mots ne disent pas tout, ils trompent souvent. Ils regarderont la mer dos à la montagne et découvriront la ville et un semblant de paix le temps de reprendre les forces pour retourner se faire tuer sur le front de l’Est. En attendant, les dames les réparent, qu’ils soient de nouveau tuables, ça les change des mondanités, c’est l’effort de guerre. Les femmes d’ouvriers deviennent ouvrières, ça ne les change pas beaucoup, elles fabriquent des obus, ça change un petit peu, les femmes d’agriculteurs moissonnent et labourent, ça ne les change pas du tout, c’est juste un peu pire, c’est l’effort de guerre, les palaces sont déguisés en hôpitaux, ça les change énormément, c’est l’effort de guerre. On espère quand même avoir le temps de laver tout ce sang français pour la haute saison de l’hiver 14 car ça ne devrait pas durer. Ça durera.

L’Est, dans son esprit, c’est gris et noir, luisant de pluie, glaçant de neige, et les pays de l’Est comme on dit, les pays de l’est comme si un seul pays, un paradis sur terre selon lui, et qu’il faut désormais sillonner. Tchécoslovaquie, Roumanie, Azerbaïdjan. Un Est qui vous fait sentir très à l’ouest, même à Nice, même dans la Brie. Mais ça… Elle préfère mieux se taire… Alors, l’Est, oui, mais lequel ?

Et comme si ça ne suffisait pas, c’est d’un de ces pays que la plus jeune des vivantes a rapporté son blondinet, un truc qui l’énerve, Lui, car du paradis, le blondinet peut parler d’expérience, et comment, il a grandi dans cet enfer. Oui, l’enfer est à l’est, Elle l’a toujours su.

[2Elle, Elle n’a pas l’accent comme on croit ne pas en avoir à Paris, un mystère, à trop écouter les maitres d’école sans doute, Elle a hérité du phrasé pointu, Elle en a perdu cette façon de tortiller la langue et de la poser en appui sur toutes les muettes, qui justement ne le sont plus, muettes, on n’entend qu’elles, les muettes, on les fait vivre et chanter les muettes avé l’accent du pays qui préfère bouffer les consonnes. L’accent n’a pas les mêmes accents, Elle en a peut-être gardé juste la mélodie très atténuée, mais Elle, Elle les respecte les muettes, comme si elle n’était pas du pays, et bien avant de monter à Paris, où son accent s’est définitivement perdu, les muettes que ses sœurs ignorent, mais elle, non. On n’a jamais compris pourquoi.

[3Un jour, elle l’a suivi bien plus au Nord. Vincennes d’abord où ils se sont mariés, elle dans son manteau neuf, lui dans son vieil imper élégant. Vincennes où il vivait, sa garçonnière, et puis la rue de Meaux, Paris 19e, l’épouvantable déception. Pas de salle de bain bien sûr, toilettes sur le palier et murs suintants dans l’escalier. L’odeur des poubelles qui grimpent plus vite que les occupants. Elle savait qu’il n’avait pas le train de vie de sa mère mais à ce point…regardée par ses sœurs comme l’élue du destin, épousant un gosse de riche, la voilà élevant ses deux filles, dans un deux-pièces, peinant à cuisiner les légumes coriaces du nord dont le manque de goût crie la carence en soleil.

[4Son vœu à Elle ressemblait plutôt à une lubie : Se rendre à Washington pour voir les cerisiers en fleurs. Jamais jusque-là Elle n’avait regardé vers l’Ouest, Bretagne, Vendée, Landes… terra incognita, sa vie a toujours suivi un axe nord sud. Paris-côte d’azur. Côte d’azur-Paris. Quand on est fille de méditerranée, on ne regarde pas beaucoup du côté de l’océan. Sauf cette fois, son unique voyage seule, après avoir vidé son livret de caisse d’épargne. Même pas une façon biaisée de s’intéresser au Japon, non, juste les fleurs de cerisiers l’attiraient, et peut-être la facilité d’hébergement puisqu’une amie de la famille vivait là-bas. Très bien elle y va, elle les voit les cerisiers et elle est prise de panique, l’amie panique aussi, on la remet dans l’avion tant bien que mal, elle ne rapporte rien de son voyage qu’un énorme paquet d’angoisse. À peine arrivée déjà couchée, on n’en parlera plus, ultime et unique initiative de sa vie d’adulte. Mais d’une certaine façon, sa vie, elle l’a passée à l’ouest, c’est bien connu.

[5pas comme sur l’accueillant sable de Cannes, comme si fait pour Lui aux pieds délicats, détestant rien moins que tanguer sur ces foutus galets et se bruler la plante des pieds, il préfère Cannes ça va de soi, Marie-Hortense, autre train de vie, bien qu’à Nice aussi, certains ont de quoi mais pas nous.