Emmanuelle Bouillier | Rue de La Boétie

« construire une ville avec des mots », les contributions

Ecrire, oui mais autre chose que des notes, des courriers, des rapports et autres power-point. Ecrire pour raconter ce que je ne connais pas, ce qui vient de je ne sais où, ce qui passe par le coeur et l’émotion. Son blog : Miss Tour Eiffel écrit.
proposition n° 1

Il y a 24 ans déjà. Dans cette rue, rue de la Boétie, cette grande artère qui traverse Paris, au numéro 8. Son premier poste. Sa première expérience professionnelle. L’appartement Haussmannien transformé en bureau, un long couloir, les bureaux à droite et à gauche, une cheminée dans chaque pièce. Emma se souvient du bureau de la directrice : un salon immense, une ancienne salle de bal, 2 cheminées, un parquet de hongrie, des miroirs et des moulures au plafond.

24 ans plus tard, la voici à nouveau dans le quartier, pas exactement rue de la Boétie, mais pas très loin, à deux rues parallèles. Alors Emma s’était réjouie en pensant, « je vais retrouver cette rue, c’est un peu comme si je recommençais à vivre une partie de ma vie, comme si j’allais voir comme dans un film tout ce que j’avais vécu ».

Le premier jour, Emma a pensé que ça serait bien d’aller voir la rue de ses débuts professionnels. Le deuxième jour, elle a pensé, qu’elle trouverait le temps, que rien ne la pressait d’aller voir. Puis, elle a oublié de se souvenir, comme si se replonger dans le passé, était amusant quand on y pensait, mais pas quand on le fait. Alors, elle évitait la rue de la Boétie, elle passait ailleurs, elle n’allait pas jusque-là.

Aujourd’hui, elle se sent prête à remonter dans le passé, à retourner la rue, celle de ses débuts, celle de sa jeunesse, celle du temps passé de sa vie.

Elle est en bas, au n°8 de la rue de la la Boétie. Elle reconnaît le tabac du coin, les feux à traverser, les bus qui roulent à toute allure, le trafic assourdissant. Les immeubles Hausmanniens se dressent fièrement en conquérants victorieux de la rue. Les pierres de taille moins grises que dans son souvenir donnent un air propret à la rue.

Elle se souvient, au 8, il y avait la gardienne, il fallait traverser la cour, monter au deuxième étage, mettre la clé dans la serrure et au fond du couloir sur la droite, il y avait son bureau. 4 mètres de hauteur de plafond. La table de l’ordinateur était proche de la fenêtre. La fenêtre donnait sur la rue. Valérie s’occupait de développer la marque à l’export. Son bureau faisait face à Emma. Evelyne développait son activité dans les grands magasins. Elle officiait au fond de la pièce face à la fenêtre. Carole s’occupait du développement commercial, et disparaissait dans son bureau au fond du troisième couloir à gauche pour appeler les clients au téléphone. Elle se souvient du parquet qui craque, sous ses pieds, de ce couloir interminable, du dédale des pièces les unes après les autres, en enfilade. Emma se dresse sur la pointe des pieds de son trottoir, dans l’espoir d’entrevoir qui occupe le bureau désormais.

Emma se souvient de l’odeur de beurre chaud des croissants du matin juste avant de pousser la grande porte. La boutique du boulanger a disparu. Elle est remplacée par un organisme de crédit. Le magasin de vêtements, de l’autre côté de la rue, celui dont elle apercevait la vitrine de la fenêtre de son bureau. Disparu lui aussi. Le marchand de robes s’est transformé en sushi bar.

21 rue de la Boétie, une plaque rappelle qu’une grande galerie d’art y présentait les peintres les plus modernes de l’époque, avant la deuxième guerre mondiale, avant que les Allemands réquisitionnent les oeuvres d’art. Au 23 rue de la Boétie vivait Picasso. Pas de plaque. Un restaurant italien à droite, un chinois à gauche. Emma ne reconnaît plus rien. Et le restaurant qui lui servait de cantine ? Ou est-il ? Disparu ? C’était le seul de la rue, il y a 24 ans. Aujourd’hui, on peut acheter des sandwich, des salades, des plats fermiers en directs, des plats chinois, japonais, vietnamiens, italiens, à droite, à gauche, s’assoir à une terrasse, puis à une autre, rentrer dans le magasin, manger sur le pouce ou assis, d’un côté du trottoir, de l’autre côté.

La pharmacie est restée. Elle est là au coin à l’angle de la rue de la Boétie et de la rue Percier, en face du métro. Son décor intérieur n’a pas changé. Emma pousse la porte. Le carillon est le même, elle s’en souvient. On n’entend plus cette mélodie aujourd’hui. L’escalier intérieur attend les clients.

proposition n° 2

Au 8 de la rue, se trouve un immeuble hausmannien, de cinq étages. Une lourde porte cochère vert foncé freine les envies de découvertes des passants qui n’auraient pas été habilités par le code à composer sur la plaque de cuivre flamboyante de propreté.

La poignée ronde de la porte ne se tourne pas, elle est seulement décorative.

La porte atteint le haut de l’entresol de l’immeuble. On devait y faire entrer des carrioles trainées par des chevaux. Plus de cheval aujourd’hui. La porte garde sa majesté. La façade du rez de chaussée et du 1er étage est striée de longues pierres horizontales et régulières. Elles donnent un aspect de solidité et de tradition à l’ensemble.

A gauche de la porte cochère, un traiteur haut de gamme propose ses plats cuisinés.

Des pâtés et tourtes en croute, des farandoles de légumes, des plats en sauce se disputent les honneurs de la vitrine. La façade colorée de bleu turquoise évoqueraient presque les vacances, comme une trouée d’île exotique dans cette façade historique et typiquement parisienne.

A droite de la porte cochère, se trouve un appartement de rez de chaussée, certainement la loge de la gardienne. les fenêtres sont doublées de panneaux acryliques transparents, qui isolent du bruit et gardent la lumière.

Les étages sont pourvus de balcons devant chaque fenêtre. Seuls les deuxièmes et cinquième étage possèdent des balcons filants tout autour de l’étage. Le balcon du troisième étage au dessus de la porte cochère déborde de géraniums rouges descendants. On ne voit plus la fenêtre. La trouée de verdure colorée dans le monde urbain pollué.

Les pierres de taille blanchies témoignent d’un ravalement récent. Des têtes d’angelot au deuxième étage, directement sculptés dans la pierre, sourient aux passants qui lèveraient la tête. Ils soutiennent les balcons du troisième étage, au dessous du géranium.

Les étages supérieurs sont identiques les uns aux autres. Mêmes balcons, mêmes fenêtres, mêmes voilages. On ne sait rien de ce qui s’y passe. Des familles habitent-elles l’immeuble ? Est-il transformé en diverses sociétés de bourse ou de cabinets d’avocats ? Quelle vie se déroule derrière ces voilages ?

proposition n° 3

C’est une longue avenue, de plus d’un kilomètre. L’une des artères centrales de la ville. Elle porte le nom d’un écrivain disparu depuis longtemps, un moraliste précise la plaque de rue, sans doute du 17ème siècle. La rue est large, plus de 20m séparent les immeubles d’un trottoir à l’autre. Une distance règlementaire et typique de ces rues construites par l’ancien préfet de la Seine, ce baron qui a transformé la capitale mais aussi, on le sait moins des villes de province.

La rue est majestueuse, fière, elle a un premier air de passé flamboyant, de rue chargée d’histoire, de rue dont on se dit qu’elle connaît la vie, et qu’elle l’a vue se dérouler.

Les immeubles sont de 5 étages. Pas plus. De lourdes portes cochères rythment chaque nouvelle entrée. Des balcons aux deuxièmes et 5èmes étages. Des pierres de taille, de couleur beige. Les façades ont été nettoyées et donnent un air propret.

Ces immeubles sont pourvus de rez de chaussée de couleurs inattendues, noir brillant, bleu turquoise, orange incontournable, ou vert campagne. Des commerces alimentaires de restauration rapide, salades, sandwiches, nourriture fermière, exotique, chinoise, japonaise, péruvienne, se sont installés en bas des immeubles e et colorent les façades de modernité agressive. Pas de restaurant élégant, ou de bistrot français typique. Seulement des comptoirs où apparaissent des plats à choisir, déjà emballés dans des des frigidaires, des jus mixés de fruits et de légumes aseptisés. Les serveurs et les préparateurs de commandes sont jeunes, moins de 25 ans, ils mixent des jus, notes vos demandes, rajoutent des sauces et proposent le paiement sans contact.

La rue est animée et particulièrement à l’heure de pause des bureaux, elle grouille de monde, de ceux qui ne savent pas comment cheminer sur les trottoirs, encombrés de scooters garés, de palissades, de tables et de chaises surgies de nulle part. La ville de Paris est en travaux, elle rénove pour se préparer à accueillir les jeux olympiques, alors, elle refait les trottoirs, creuse des trous dans les trottoirs, change les tuyaux de chauffage urbain, de câble numérique, d’électricité.

Les piétons descendent sur la chaussée pour se frayer un passage au milieu des travaux, des barrières et des panneaux infranchissables. Ils manquent à chaque instant de se faire écraser par les bus et les taxis klaxonnants lancés à toute vitesse sur la rue, invincibles et réfractaires à tout arrêt qu’imposeraient les feux tricolores. Les moteurs vrombissent. Ils rassurent par leur présence. On sait qu’une voiture est là. Les scooters et trottinettes électriques, constituent eux un vrai un danger par leur silence, qu’on n’entend pas arriver et qui surgit de nulle part triomphant. Malika avance d’un pas décidé rue de la Boétie. Elle a rendez-vous d’affaires important dans une heure. Un contrat à conclure. Perchée sur ses hauts talons, elle avance avec difficulté et se dirige vers la station Miromesnil. Ecouteurs dans les oreilles, téléphone à écran géant dans le sac et micro à la main, elle dicte à son assistante, les dossiers qu’elle doit lui préparer pour son retour. La conversation terminée, Malika appelle la nounou de son fils et donne ses instructions pour la soirée. Malika traverse. Elle passera prendre un sandwich, au comptoir fermier. Ce sera facile de le grignoter dans le métro. Les voitures attendent que le feu passe au vert. Heureusement Malika avait fini de traverser.
Soudain, comme dans une course automobile, les trois rangées de voiture et de bus démarrent. A celui qui prendra le plus de vitesse. Gaz d’échappement, vrombissement de moteur, clochette de bus, ponctuent constituent le début de cette symphonie. Le brouhaha de la rue se mêle harmonieusement au un halo de poussière et de brume.

proposition n°4

Tous les immeubles de la rue sont identiques. Rien ne les distingue les uns des autres. Tous bâtis sur le même modèle, et sans doute avec le même architecte. Cela donne une vue d’ensemble, une vue d’unité, d’élégance urbaine. Une vie identique à tous les pas de porte, à tous les étages. Mais cela rappelle ce qui se fait aujourd’hui, dans les lotissements de banlieue, où toutes les maisons se ressemblent, partagent un mur mitoyen et confondent les visiteurs.

Dans la rue, ce sont les magasins de restauration rapide, la banque à la façade rouge et grise, la Poste en jaune traditionnel, qui scandent la rue et différencient le lieu.
Plusieurs rues petites et secondaires la croisent. les rues sur la droite sont en sens unique et montent vers la colline du 17ème arrondissement. Curieusement, la foule grouillante ne parvient pas jusque là. Elle reste rue de la Boétie.

Les feux régulent la circulation automobile. On les retrouve à chaque croisement. Au rouge, la chaussée s’immobilise alors, dans une brume âcre et grisâtre de pollution. Les fourmis grouillantes des passants se ruent et traversent pour passer sur l’autre trottoir, de l’autre côté de la chaussée, là où le soleil de midi écrase les pavés. Quand le feu tourne au vert, la circulation automobile reprend ses droits, les voitures, les taxis, les bus vrombissent, démarrent, accélèrent et usent de leur droit de priorité. La course est lancée.

C’est entre 11h30 et 14h30, qu’il serait nécessaire d’organiser la circulation sur les trottoirs. Sandrine tente de se frayer un chemin sur le trottoir. C’est mercredi, elle ne travaille pas aujourd’hui et veut amener son fils dans un coin de verdure parisienne. Direction Parc Monceau. Elle pensait faire simple et a pris une poussette pour éviter à son fils trop de marche. Mais là c’est elle qui souffre. Elle croise sur son chemin, les fumeurs qui s’intoxiquent en bas des immeubles et les femmes pressées de celles, qui courent faire leur courses, entre le Monoprix, et la Poste, de celles qui déjeunent sur le pouce d’un sandwich avalé rapidement.

Ces reines de l’efficacité slaloment, glissent, traversent où c’est possible, et parfois dans les passages piétons le téléphone dans le sac, le haut parleur du casque à la main, et continuent leurs conversations racontant le diner de la veille, le comportement du mari, le problème de mathématique de la fille, et l’abus du supérieur hiérarchique.
Elles ne regardent pas les immeubles, elles ne lèvent pas la tête, ne voient pas le lieu chargé d’histoire. Elle ne connaissent cette rue que pour ses commerces qui lui permettent de gagner du temps sur leur agenda durant l’heure de pause du déjeuner.

proposition n° 5

Il suffit d’appuyer sur le bouton central de la plaque de cuivre du code, pour entendre le déclic de la porte cochère qui s’ouvre. Derrière la porte, un long couloir se dévoile. De la pierre au sol, du marbre sur les murs. On est aveuglé au premier abord, car soudain plongé dans l’obscurité. Puis, la lumière du couloir s’enclenche automatiquement, au mouvement et illumine le décor.

Dans le couloir, de part et d’autre, à droite, comme à gauche, une porte de verre pourvue d’un interphone empêche l’accès aux étages et rappellent la modernité de l’époque. Pas de noms sur les boutons. Juste des numéros. De grandes plaques sont accrochées au mur, et donnent la liste des sociétés installées dans l’immeuble, avec le numéro qui leur est associé.

La température de ce côté de la porte est différente de celle de l’autre côté : l’atmosphère est fraîche. Les pierres gardent la température constante. Plus d’odeur de gaz d’échappement, plus de bruit de bus lancés à toute vitesse. Le mouvement de la ville est laissé dans la rue. La vie moderne s’est arrêtée derrière la porte cochère. Ici, dans ce rez de chaussée, on est retourné en arrière. Une autre époque. A la fin du siècle dernier.

La cour est aménagée de sorte, que des petites établis apparaissent au fond. Des écuries d’autrefois. Il n’y a plus d’animaux aujourd’hui, les plantes les ont remplacées. Des géraniums de toutes les couleurs, des blancs, des roses, des rouges, des grimpants, des descendants. Ils sont arrangés par couleur, comme si un peintre impressionniste avait déposé avec son pinceau des buissons de touches de peinture. Des arbustes de rhododendrons complètent la nature inattendue de la cour. Du lierre grimpe au deuxième étage et recouvre la façade intérieure de la cour. La terre est encore humide et exhale l’odeur lointaines des champs, après une nuit de pluie. La gardienne surveille le comportement des intrus derrière son rideau. Elle ne bouge pas, ne demande rien et attend.

proposition n° 7

Au carrefour des rue Cambacérès et de la Boétie, alors qu’elle attendait au feu, immobile, engourdie au milieu de ses pensées, elle vit cette femme singulière. Elle portait une étole de tulle blanc qui flottait au vent, me rappelant les navigateurs à l’assaut de l’inconnu : grande, brune aux cheveux courts, la quarantaine, un grand manteau léger. Elle portait son sac à main en bandoulière ce qui laissait ses mains libres. Elles les tenaient devant elle, comme si elle implorait des créatures invisibles. Emma la voyait s’arrêter devant les immeubles et scruter les balcons, comme un marin l’horizon. Elle cherchait une adresse, un numéro de la rue ?

Au feu, alors qu’elle se décidait à traverser, elle vit la femme singulière changer d’immeuble et de balcon à scruter. Ses mains s’agitaient comme dans un ballet lent et gracieux. Des bracelets blanc entouraient ses poignets et s’élevaient dans les airs comme autant de tourbillons de fleurs de jasmin que prolongeait son écharpe de tulle blanc.

Que cherchait-elle ? Au 14, au premier étage, une forêt de géraniums rouges, avec de grandes feuilles vertes masquaient les fenêtres. Emma était déjà passée devant, quelquefois, sans rien remarquer de particulier. Elle suivit le regard de la femme et découvrit, au dernier étage de l’immeuble, certainement sur une terrasse en surplomb, un cèdre gigantesque, une forêt en haut d’un immeuble Hausmanien, sur une terrasse invisible.

Les yeux de la femme continuaient de passer d’un balcon et d’un immeuble à un autre. Emma la suivit pour comprendre, la femme remonta vers le boulevard Hausmann, tourna à droite, puis à gauche, toujours avec la même attention sur les balcons. Puis, elle quitta son navire de conquête pour observer une entrée d’école. Elle montait sur la pointe des pieds, trépignait comme une enfant qui veut absolument savoir qui est dans la cour, qui on peut voir jouer. Elle oscillait entre la surprise et l’étonnement. Sa joie enfantine était émouvante et inattendue. Qu’avait-elle découvert ? Qu’avait-elle retrouvé ?

proposition n° 8

La pluie a commencé à tomber, sage et heureuse. Quelques gouttes éparses. Rien d’alarmant. Rien ne change.

La pluie s’intensifie et se charge de missions urbaines : humidifier les trottoir, laver la chaussée, chasser l’odeur d’urine humaine et animale des coins de rue, effacer les poussières des trottoirs, remplir les caniveaux, charrier les papiers, nettoyer la ville.

La pluie s’est mise à ruisseler. A tomber dru. Un rideau de fer. La rue change d’atmosphère. Les gouttes tombées du ciel martèlent les toits d’ardoises des immeubles de la rue. Le vacarme des lourdes gouttes scandent un rythme de tambour, comme un témoignage du passé colonial.

Ce n’est pas une bruine qui tombe, ni une pluie plaintive, mais une pluie d’attaque. De celles des fins d’été. De celles des pays tropicaux. De celles qui changent l’odeur des paysages. De celles qui permettent à la nature citadine de reprendre ses droits.
Les passants surpris courent se réfugier sous les enseignes des magasins et à l’entrée du métro. Ils regardent le ciel d’un air plaintif en attendant la fin de la colère. Des parapluies colorés apparaissent sur les trottoirs. C’est l’anarchie de couleurs, de formes et de tailles. Aucun n’est droit, ils se chevauchent les uns derrière les autres, et se cognent quand ils se croisent ou se doublent.

Le chant des klaxons se fait plus vigoureux et se complète avec celui des pneus qui crissent dans les flaques. Malheur au passant sur le bord du trottoir. Il finit invariablement éclaboussé du passage du bolide qui croit utile de se presser.

Emma regarde la rue, postée rue Cambacérès devant le feu, juste avant de traverser. Le feu est passé au rouge. Elle regarde la chaussée se parer de brillance et de lumière de pluie. Elle traverse le fleuve et marche sur l’eau.

proposition n° 9

Le feu devient vert pour les piétons. Emma pose le pied droit sur le passage piétons. Un long crissement de pneus suivi d’un choc assourdissant de tôle froissé arrête son pas. La vie semble s’être suspendue. Le silence. Puis un klaxon qui hurle. Les passants se sont arrêtés, les têtes se sont tournées vers le bruit, les cous se tendent, les regards convergent, des murmures bruissent, et se demandent si quelqu’un est blessé. Même Marion a enlevé ses écouteurs après avoir dit à son interlocuteur,

— Il s’est passé un truc grave, je te rappelle.

Emma s’entend respirer.

Le conducteur de bus baisse la vitre et demande « tout va bien là dedans ? ».
Le taxi noir embouti descend de sa voiture, claque la portière, regarde l’étendu des dégâts et hurle

— Merde, comment je vais travailler ? Non, mais faites-vous soigner, le feu est rouge, on s’arrête. Tu l’as eu où ton permis ? et ponctue son cri d’un coup de pied dans le pneu de la voiture fautive et incontrôlable.

Une portière claque à nouveau et une voix aiguë répond

— Ferme la ta gueule gros con ! T’avais qu’à avancer avec ta voiture de merde brillante !

Les passants restent bouche bée. Un klaxon lointain se fait entendre. Le bus avance vers le feu, prêt à démarrer quand ce sera vert, pour ne pas être là quand la bagarre éclatera et que les conducteurs en seront venus aux mains.

Le serveur du bar à l’angle de la rue sort et clame avec autorité :

— Vous allez vous calmer tous les deux, j’ai appelé les flics, ils vont vous régler votre sort. Alors fermez-là et signez votre constat.

Les conducteurs lui répondent que l’autre a commencé en premier et qu’ils ne font que se défendre. Les passants ont repris leur course sur le trottoir encombré. Le bus s’est éloigné. Les voitures passent en file indienne dans le couloir étroit qui leur est laissé, doucement, les moteurs ronronnent sans puissance. Le brouhaha reprend ses droits.

proposition n°10

En 1994, elle ne voyait rien de la rue impressionnante, rien de la rue chargée d’histoire. Elle ne regardait pas les immeubles, elle ne s’extasiait pas devant l’architecture du 19ème siècle. Elle n’imaginait les familles qui avait habité ces lieux de hauts plafonds et de parquet de Hongrie. Elle n’était pas intéressée par l’architecture, elle ne voyait pas en quoi les immeubles de la rue étaient majestueux. Elle ne voyait que du gris. Du gris sur les façades des immeubles, du gris des pots d’échappement, de la tristesse de la rue passante. Elle sentait les fumées, elle voyait le brouillard. A chaque inhalation d’air dans la rue, elle ressentait ses poumons se tapisser de noir et de gris,, comme les immeubles ternes, moches, et décrépis.

Elle prenait le bus 80 et s’arrêtait un peu plus haut. Elle n’était pas contente de marcher sur ses trottoirs, de passer à côtés des voitures lancées à toute vitesse. Elle aimait juste, pouvoir toucher le bouton de la porte, faire semblant de le tourner alors qu’il ne bougeait pas. Sentir le contact froid du cuivre sur sa main chaude. Avoir du mal à l’attraper à pleine mains. Pousser la lourde porte, entrer dans la cour, c’était quitter la rue, être protégé des clameurs. Accéder à une autre vie. Entraîner avec soi des odeurs de croissants chauds et de beurre fondus ? Pas les odeurs artificielles qu’elle sentait au métro Invalides, dans lequel un point de vente de viennoiseries parfumait les couloirs de cette odeur censée donner envie aux passants d’acheter.

Les croissants de la boulangerie du 8 rue de la Boétie, avaient une odeur plus subtile, une odeur de partage, de cafés chauds pris avec les collègues le matin, pour se souhaiter la bienvenue.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 16 juillet 2018 et dernière modification le 9 août 2018.
Cette page a reçu 69 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).