Sabine Bossuet | Voyage immobile

« construire une ville avec des mots », les contributions

Dans ses bagages, écrire et faire écrire, par intermittence, en chemin vers d’autres possibles, le temps d’un été, tenir la ville à distance mais l’écrire pas à pas. Son site : au fil des mots.
proposition n° 1

Revenir, rêver de revenir, ne pas le faire –- juste le rêver –- se laisser porter par la puissance de la pensée qui vous fait voyager immobile.

Arriver sur le Plateau, se laisser guider par le souvenir, les pieds qui marchent, la tête qui suit – avancer le nez au vent, se dire que le corps sait, il connaît le chemin, il se re-souvient, il vous emmène et vous suivez tout simplement. Il vous embarque, vous lui faites confiance.

Les odeurs sont là, les mêmes qu’il y a 20 ans, odeur d’automne – rouge, orange, brun.

Les couleurs sont là, escaliers accrochés au devant des maisons, blanc, noir, rouge, les façades de bois bardé –- rose, vert, bleu, rouge –- et la brique plutôt orangé -– les toits d’ardoise noire et les perrons devant les entrées.

Les ruelles en montées et les filles aux démarches chaloupées.

S’arrêter devant la maison qui fut la vôtre en ce temps-là. Ne pas douter, c’est bien celle-là. Les escaliers, les monter, pousser la porte, l’entrée, le plancher de bois, les murs blancs, et la vue sur les toits, au loin le fleuve et de l’autre côté les rangées de maisons, toutes semblables, toutes différentes. A l’arrière, la petite terrasse et l’escalier de secours, comme dans West Side Story, un élément essentiel.

La chaleur de l’été qui affleure et la montagne de neige qu’il faut à la pelle dégager. L’été, l’hiver, l’automne, et le printemps qui explose, la légèreté des corps dénudés, les terrasses des cafés bondées et vos larmes le jour du grand départ.

proposition n° 2

En bas du Boulevard Saint-Laurent, Le parallèle fait son cinéma d’été, il sort le grand jeu et étale sa terrasse jusqu’au trottoir d’en face, les tables bistrot se démultiplient, les parasols sont de sortie et les futs de bière coulent à flots, les serveuses valsent avec leurs plateaux, les cinéphiles sont attablés, ils attendent la séance suivante du festival.

A l’intérieur, silence religieux, cent places sont réservées pour ceux qui confortablement installés se laisseront embarquer par la dernière sélection de la programmation d’un certain Claude Chamberlan.

proposition n° 3

Les escaliers des maisons à deux étages tous en rangs alignés, en colimaçons ou droits, en métal ou en bois, en haut, des perrons et leur porte d’entrée toutes en rang d’oignon et plants de tomates, jardinières et balconnières, transats et hamacs, lierre grimpants et liserons fleurissants. Entre les pierres, interstices, herbes folles, un brin de nature dans la ville. Devant ou derrière, c’est pareil, au milieu coule le bitume, brûlant en été, souvent blanc en hiver.

proposition n° 4

La Rue de Normanville, vers le nord, elle croise les rues Everett, Villeray, Tillemont, Jarry, vers le sud elle redescend, tout droit et croise les rues Jean Talon, Saint-Zotique, Beaubien et Bellechasse, elle emmène au parc Lafontaine où bruissent les feuilles d’automne rouge et or, lentement tombées au sol et virevoltantes dans le vent, amassées en paquets, monticules de végétaux où jouent allègrement les écureuils gris qui se sont par centaines reproduits et de branches en branches envahissent le parc, l’ayant adopté avec ferveur au point d’en devenir les habitants les plus visibles, hôtes ni désirés, ni rejetés. Plus loin encore, en quittant le parc, vous voilà embarqué vers la Sainte-Catherine, et les quartiers de la basse ville, le Saint-Laurent vous appelle, on y respire les effluves de la lointaine Gaspésie, quelques gracieux fous de Bassan égarés, patinent vaillamment sur la rivière glacée de l’hiver. Le pont Jacques-Cartier enjambe le Saint-Laurent et c’est le lac des Dauphins qui est devenu une patinoire naturelle où glissent les mordus.

proposition n° 5

Avoir le souci du détail, pourtant envolé avec les années écoulées, remonter le fil de la mémoire, s’accrocher au moindre cliquetis sonore ou rai de lumière à travers la large baie vitrée, et c’est l’intensité lumineuse de l’hiver qui ressurgi et inonde l’appartement quand la blancheur de la neige accroît la limpidité du jour, pas pour si longtemps. Opalescence des murs et douceur d’une lumière dans laquelle baigne le lieu – une lumière qui a la faveur des cieux et transforme l’espace lui offrant vastitude, silence, plénitude, une lumière longtemps recherchée par la suite mais jamais vraiment retrouvée – particularité d’une localité, position unique dans l’espace-temps, se trouver sous une autre latitude, une autre longitude et c’est un autre monde qui s’ouvre, celui-ci étant perdu, pour toujours dans les recoins d’une infidèle mémoire qui frémit à la douceur de la réminiscence.



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1ère mise en ligne 23 juillet 2018 et dernière modification le 12 août 2018.
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