Fabienne Verstraeten | De tout près

« construire une ville avec des mots », les propositions

Après avoir longtemps travaillé dans l’art et la culture, Fabienne Verstraeten exerce aujourd’hui la psychanalyse à Marseille.
proposition n° 1

Retour sur image, non pas une maison, non pas une ville d’enfance, mais retour à l’image-même, aux photographies énigmatiques d’une époque qu’elle n’a pas connue. Longtemps demeurée image sans images en quelque sorte. Entendue plutôt que vue. Ce qu’on lui a conté, et qui a fini par faire légende. Image surgie par bribes, morceaux d’images et de sensations : le noir et le blanc d’une foule engoncée dans de lourds vêtements – c’est l’hiver. Le cercueil que l’on ne peut voir en entier et, derrière, ce jeune-homme d’à peine vingt ans, le regard rivé au sol. A ses côtés, l’épaisse silhouette triste de sa mère. Une image fixe qui défile, qui glisse comme avance le cercueil, au pas, filant, disparaissant sur la gauche. Un retour vers, son retour à cette histoire dont on lui a dit depuis l’enfance qu’elle était sienne. On ne peut échapper à ce qui s’est inscrit.

Ce jour-là, elle décide d’y aller regarder de tout près, c’est la première fois.

proposition n° 2

Mais l’image a toujours été là, il suffisait d’y revenir, de la retrouver. Plus qu’une image, c’est une scène qui se déroule sur une place pavée de gris. En fond de scène, un bâtiment, une église peut-être, ou tout autre monument officiel, maison communale, mairie. Architecture lourde. A droite, un mur aveugle, fait de briques. Le bâtiment officiel comporte deux ouvertures, une loggia dans l’ombre de laquelle une foule s’est amassée qui regarde la scène. Devant, des lampadaires sont recouverts d’un drap noir, on y a accroché des haut-parleurs. Il y a du son, on imagine le son mais on ne l’entend pas. Au premier plan, devant la bâtisse, à gauche de l’image, un dais noir. Une foule marche derrière un cercueil porté à l’épaule par huit jeunes hommes vêtus d’une combinaison claire et coiffés du béret noir des résistants. Un brassard serre leur bras juste au-dessus du coude. Le cercueil est couvert d’un drapeau comme un drap couvrirait un mort. Plus qu’une image, c’est une scène qui rompt avec la fixité de l’image. Les porteurs avancent, se dirigent vers la gauche. A côté du cercueil, un homme marche, le visage tourné vers la scène comme s’il l’orchestrait. Un parapluie est accroché à son bras. Juste derrière, on voit marcher le jeune-homme triste, long pardessus noir, regard myope rivé aux pavés. Dans sa main, gants et chapeau. Lorsqu’on agrandit l’image et que l’on zoome pour en saisir les détails, on voit à l’avant de la loggia une fillette blonde avec une grande écharpe claire, assise sur le rebord d’une dalle de ciment. Cette enfant surplombe la scène.

proposition n° 3

C’est une ville et ce n’est pas une ville. Une ville image, un instant de ville serti dans le cadre d’une photographie de format ancien, à peine plus grande qu’un timbre poste. On voit une place ou une large avenue pavée de gris. Aucun détail ne trahit le lieu. Si l’on porte le regard vers la gauche, c’est une nouvelle image qui surgit, raccord avec la première. Image arrêtée cette fois, en attente, gros plan sur le dais noir à gauche du bâtiment. Cinq cercueils sont posés là recouverts chacun d’un drapeau. Entre le premier et le deuxième, un emplacement vide. A l’arrière, des hommes habillés en civil, cravate noire et pardessus, d’autres en uniforme militaire. A l’avant, des gerbes de fleurs dissimulent ceux qui les portent. Et ce que l’on ne voit pas et qui est hors-champ, il faut imaginer : des maisons, de vieux commerces à la devanture usée, des enseignes fatiguées en ce jour gris de l’immédiat après-guerre. Non pas des ruines, car ce quartier de la ville n’a pas été bombardé par les Alliés en mai ‘44, mais une impression de lassitude, d’abandon. Enfant, lorsqu’elle traversait les rues et places de ce quartier, elle ne pouvait se départir du sentiment qu’il y avait là quelque chose de très vieux, de poussiéreux, qui appartenait définitivement à un temps révolu.

proposition n° 4

Autre temps, autre époque. A ce lieu qui n’est plus, elle relie le quartier de son enfance, à la périphérie de la ville. Une banlieue proche, imaginée et construite dans les années soixante pour les familles nouvelles, père, mère, deux ou trois enfants. La guerre est loin désormais, on l’a oubliée, on reconstruit des pans entiers de villes. Des maisons de brique rouge, pas très grandes. Au rez-de-chaussée : une cuisine, un salon. A l’étage : trois chambres, une salle de bains. Des jardins fleuris qui aujourd’hui paraissent minuscules, l’asphalte flambant neuf des rues, les trottoirs couverts de gravillons, des arbres chétifs. De la périphérie où ils habitent à présent, ils reviennent souvent en ville. A l’époque, il n’y avait pas d’autoroute. Au volant de la Simca bleue, son père empruntait une vieille chaussée, succession de pavés et d’asphalte, l’ancien et le nouveau. Sur les côtés, les maisons défilaient à toute allure, des enseignes de magasins d’ameublement, l’électroménager s’inventait à peine, les premières cuisines équipées en formica. Elle se souvient de ce magasin sur un coin de la chaussée, vastes vitrines emplies de lourds canapés en cuir, tables, chaises et buffets en bois. Vastiau-Godeau lettres rouges sur fond blanc, le logo est toujours pareil, qui signalait la proximité de la ville.

proposition n° 5

Même image, même lieu, le retour encore. Le drapeau tricolore qui enveloppe le cercueil comme un drap recouvrirait un mort, les plis du tissu figurant le corps dessous. Les porteurs : des hommes jeunes, vêtus de combinaisons claires, coiffés du béret noir de la résistance. Ils sont à l’arrêt, jambe gauche fléchie, pointe du pied touchant le sol, talon levé. Un léger déhanchement. Elégance du guerrier victorieux, oui, mais à quel prix ? Et devant, les deux qui guident la marche, leur main enserrant la hampe du cercueil, doigts crispés sur le manche, visages graves. Les gants et le chapeau que le jeune-homme triste tient négligemment dans la main gauche. Les lunettes cerclées de noir qui dissimulent ses yeux, regard myope rivé au sol. Et sur son visage, cette moue boudeuse, lèvres serrées. Derrière la mère et le fils, un homme semble trop grand, puis le cortège des femmes, manteaux sombres, chapeaux et parapluies. Sur les lampadaires, un tissu noir est posé comme pour éteindre la lumière. Et la fillette blonde assise sur un rebord de la loggia, qui surplombe la scène avec son petit manteau d’hiver et son écharpe blanche.

Le ciel est invisible, il devait être d’un blanc laiteux.

proposition n° 6

Soixante dix ans plus tard, ce même lieu du retour qui déjà s’appelait Place Cardinal Mercier. A lui seul, Désiré Félicien François Joseph Mercier relie les différents lieux de l’enfance. Car il était né dans la petite ville de la périphérie où elle a grandi, et il était mort à cet endroit précis. Le 1er janvier 1915, sa lettre pastorale Patriotisme et Endurance avait été lue dans les églises en cachette des Allemands. Patriotisme et endurance : pareil pour les résistants de la seconde guerre qui suivrait vingt cinq ans plus tard.

De l’autre côté de la place, face à la maison communale, une gare semblable à toutes les gares de briques rouges et pierres grises bâties à la fin du dix-neuvième siècle dans ce style néo-gothique particulier que l’on trouve un peu partout dans la partie nord de la ville. Et puis Jette, Jette ! comme une injonction. Jette ou le nom de ce lieu où sont nés et morts son père et son grand-père, eux qui portaient le nom. Ce même patronyme, V., qui désigne aujourd’hui une rue du quartier, drôle de V de victoire. Lorsqu’elle déposait ses enfants petits à la crèche, chaque matin, elle empruntait la rue V. éprouvant ce vague sentiment de fierté que c’était bien là sa rue. V., où le nom de la rue-même puisque le patronyme, d’origine flamande, signifiait « loin dans la rue ». Non loin de la place, intégré à son paysage actuel, le Centre public d’Aide sociale en quatre lettres, CPAS, où un jour d’été son père avait décidé de mettre fin à ses jours. Né à Jette, mort à Jette, jour de juillet.

Et ce jour-là, le ciel était bleu.

proposition n° 7

La scène n’est plus, cependant elle demeure et persiste en un point obscur. Les témoins nombreux qui composaient la foule ne sont plus. Ceux qui escortaient le mort pour un dernier hommage en ce jour gris d’hiver, formant le lent cortège qui traversait la place, sont morts à leur tour. Disparus, tous, sauf une que l’on ne voit pas encore sur l’image, silhouette oblitérée par celui qui accompagne la procession, par le fils et la mère. On la découvre plus tard sur une autre photographie, jeune-fille de quinze ou seize ans, habillée d’un tailleur clair aux larges épaulettes, mains gantées de noir, jointes en signe de prière, visage pâle, évanescent.

La scène n’est plus, à peine aura-t-elle existé. Pendant longtemps, elle n’eut d’yeux que pour la silhouette du jeune-homme triste, regard myope rivé au pavé. De la scène toute entière, depuis l’enfance, elle avait extrait ce seul personnage vêtu d’un long manteau noir. L’image avait toujours existé, sans rien autour, rien au-delà, isolée de tout paysage. Une image abstraite, comme ces marqueurs, ces points de repère que l’on a tous, petits bouts d’histoire que l’on raconte et qui, mis bout à bout, constituent la légende ou le roman familial dont on sait aujourd’hui combien il est invention et fiction. Voire même rattrapage, comme ces examens de repêchage proposés à ceux qui ont échoué, on leur tend la perche, on leur propose de s’accrocher, s’ils ne la saisissent pas, ils se noient. L’image du jeune-homme triste avait toujours existé comme un moment-clé de l’histoire familiale. Un trait, une marque qui traverse les générations, comme la forme d’un nez, les lèvres boudeuses que l’on retrouve sur le visage du fils, puis du petit-fils, avec des écarts, car celui-ci n’est pas le fils du fils qui lui est resté sans enfant. Un jour, elle s’était décidée à y aller voir de tout près, et c’était le début d’une autre histoire.

proposition n° 8

Il pleut. Aujourd’hui, il pleut comme il pleuvait ce jour-là. Il pleut et c’est une pluie infinie, un rideau incessant, comme un voile tombé sur le paysage. Elle écrit au cœur de l’été resplendissant du Sud, au centre de la canicule qui cet été-là s’épand sur tous les paysages de France. Il fait chaud comme jamais encore, la nuit comme le jour, on ne peut échapper à cette chaleur envahissante qui assèche tout, qui recouvre tout, les pages des journaux, les voix de la radio, les conversations aux arrêts de bus et dans les commerces. Chaleur étouffante, et pourtant il pleut. Dans l’image, tout indique la pluie triste et lourde des jours d’hiver, cette lente marche funèbre ne peut appartenir qu’à l’hiver. Non pas l’hiver lumineux des jours de neige, mais les journées moroses qui précèdent le froid. Il pleut et c’est novembre, le mois des morts. Ils sont habillés de lourdes redingotes, de manteaux sombres. Ils portent des chapeaux et des gants, il y a ce parapluie qui pend au bras de l’homme qui accompagne le cortège et l’écharpe blanche de la fillette assise sous la loggia. On n’entend ni cris ni sanglots. Image grise de pluie. Il pleut d’une fine pluie qui ne cesse pas.



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1ère mise en ligne 9 août 2018 et dernière modification le 12 août 2018.
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