Jean-Basile Boutak | Le grand plongeon

« Quand j’y réfléchis, je m’étonne de n’avoir encore jamais tué aucun de mes congénères. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Simon Stawski | écrire dans l’atelier (dedans/dehors)
l’auteur

Jean-Basile Boutak est un auteur et blogueur passionné par la littérature de genre même s’il en récuse le concept. Il parle de lecture et d’écriture numérique – mais pas seulement – sur son blog Écriture & Édition et se montre très actif sur les réseaux sociaux Facebook, Twitter (@e_jbb) ou Pinterest. Il a précédemment publié : Le père Noël ne meurt jamais, un recueil de quatre contes sur le mythe du père Noël, avec Jean-Marie Apostolidès, aux Éditions de Londres, et Historietas – Les Yeux de Fatalitas, un recueil de nouvelles sous forme de cadavre exquis, avec neuf autres auteurs, aux Éditions Edicool. Il est aussi responsable de la collection de polars et romans noirs des Éditions de Londres « East End ».

le pitch

Le Grand Plongeon est une tentative – peut-être extrême – de lâcher-prise. La violence, le sexe et la vulgarité ; le monde d’aujourd’hui n’en manque pas, et sa littérature doit lui faire une place. Mais il n’est pas toujours facile, pour un auteur, de se saisir à plein bras du désordre de la surface, trouver des voix pour mieux dénoncer. Se risquer dans la boue et l’exhiber pour ce qu’elle est, parce que sinon soi-même on ne comprend pas ce qui se passe.

le texte

 

L’eau me coule le long du corps. Ni trop chaude, ni trop froide. Mais cette saloperie de bouton-poussoir coupe la flotte toutes les trente secondes, alors je reste appuyé dessus, les bras dans le dos. Si je fais mine de vouloir passer une main dans les cheveux, c’en est fini de ce délicieux ruissellement de pluie fine et artificielle. Qui embaume le chlore. Je n’ai jamais compris pourquoi, dans les piscines municipales, même l’eau des douches semble sentir le chlore et la javel. Tu as beau te doucher et te savonner, quand tu sors, tu as toujours cette odeur dans la peau.

J’entends un bruit, j’ouvre les yeux. Un autre gars vient de terminer ses longueurs, et s’installe sous le pommeau à côté. Je l’ai repéré à mon arrivée. Le genre beau-mec, qui fait de la compet’, qu’a du pec’ et un tatouage tribal dans le dos. Le genre de mec à qui les nanas — les jolis petits culs comme les baleines de mer — demandent si c’est bien comme ça qu’il faut bouger le bassin quand on nage le crawl. Je pense qu’elles voudraient plutôt le remuer pour autre chose, mais le problème n’est pas là.

Il est où le problème d’ailleurs ?

Le problème, c’est que cette belle petite gueule, j’ai envie de la lui défoncer.

Le problème, c’est qu’a priori, il me faudrait une bonne raison pour le faire.

Après, des raisons, c’est pas le plus difficile à trouver...

Parce qu’il est beau comme un dieu grec ? Je suis pas mal non plus. Dans la moyenne, je veux dire. Transparent, en revanche. Le genre passe-partout, après qui on ne se retourne pas. J’ai du muscle, et pas un poil de graisse. OK, pas une musculature de nageur bodybuildé, honteusement ostentatoire, mais on défonce pas la gueule d’un type pour ça, si ?

Parce qu’il doit attraper les filles sans même avoir à se baisser ? Et après ? Ça se trouve, comme beaucoup de beaux mecs, il est gay. J’aurais envie de penser pédé, tapette, tarlouze, mais depuis que j’ai sucé Kevin dans les chiottes du lycée, ça me gêne. J’ai aimé ça, et ça me fait chier, mais bon, faut juste pas que ça se sache. Pas de risque avec Kevin : gringalet comme il est, il est conscient que ses heures sont comptées si la nouvelle se répand. Enfin, bref, putain, ça ne me dit pas pourquoi je pourrais maraver la tête de ce boys band solitaire. C’est pas de sa faute à lui, si les nanas lui tournent autour comme des abeilles autour d’un pot de miel. C’est à ses mouilleuses de maillot de bain que je devrais m’en prendre. Et les empaler sur autre chose qu’un manche à bite.

Et si justement, il était pas gay ? Ce serait pas une bonne raison ? Je pourrais lui proposer un plan cul dans les vestiaires, et lui dégueniller la tronche s’il refuse. Ouais, pourquoi pas ?

Non, attends, ça ne suffit pas. Si ça me démange de lui faire passer l’envie de se regarder dans la glace, c’est pas parce qu’il est peut-être hétéro.

Je le mate à la dérobée, en train de se savonner les fesses et la queue, pour essayer de comprendre ce qui m’a donné envie de le buter. Parce qu’en fait, je ne veux pas simplement lui faire passer un sale quart d’heure, je veux le crever. Le faire couiner comme un cochon, comme ceux que l’oncle Raoul égorge une ou deux fois l’an pour faire le boudin et les jambons.

Ça me revient doucement : c’est son assurance, cet air du mec qui sait que tout va bien aller, qu’on va lui ouvrir les portes, qu’on va lui demander son avis, qui est convaincu qu’il aura bientôt une belle bagnole et une belle maison. Le mec populaire et à l’aise, quoi.

Et si y a un truc que je n’ai jamais été, c’est populaire et à l’aise. Non, ça non. J’ai toujours été le mis à part. Ça a commencé à l’école primaire. J’étais du début d’année, et je faisais systématiquement partie des plus grands. Et pour ne rien arranger à l’affaire, j’étais grand « pour mon âge ». Du coup, les gars de ma classe ne voulaient pas jouer avec moi – je courrais trop vite, lançais trop fort, tirais le ballon trop loin ou trop haut – et pour ceux de la classe supérieure, qui faisaient ma taille, j’étais un « petit », dans son acception « mentale ». Problème insoluble pour un enfant qui n’a pas atteint l’âge de raison. Je dois avouer qu’ensuite, j’ai réussi à me mettre à part tout seul. J’avais la réputation sans doute méritée d’un élève turbulent et insolent, et les parents n’aimaient pas trop que leurs gosses me fréquentent. Ça signifiait par exemple que je n’étais jamais invité aux fêtes d’anniversaires. Parfois même, ces mauviettes avec qui j’usais mes chaussures dans la cour de l’école n’osaient pas jouer avec moi, car leurs vieux leur avaient dit que je n’étais pas un « bon exemple ». Tu parles !

Aujourd’hui, on a tous un peu grandi, je suis au lycée, en Terminale, mais c’est toujours pareil. Je suis vraisemblablement « trop » pour ces fils de bourges qui m’entourent. Trop grande gueule, trop nerveux, trop précoce, trop intelligent. Mais ils finissent tous par suivre le mouvement. Quand j’ai apporté du shit en début de seconde, et que je me suis roulé un pétard derrière le marronnier de la cour du milieu, tous étaient curieux, mais pas un n’a osé me demander de tirer une taffe. Et aujourd’hui, je sais qu’ils se passent des bédos lors des raouts de richards qu’ils organisent pour leurs anniversaires.

Quand j’y réfléchis, je m’étonne de n’avoir encore jamais tué aucun de mes congénères.

J’ai dans l’idée que le type qui se frotte maintenant les poils du torse — ou plutôt son absence anormale de pilosité — va payer pour les autres. C’est dommage pour lui et probablement pas très juste, mais je trouve que c’est moral.

Moi aussi, j’ai payé pour les autres. J’ai toujours encaissé, car je savais qu’un jour, je rendrais les coups. C’était comme si chaque humiliation rechargeait l’accumulateur.

Les punitions collectives, ou la tentation de la facilité des profs : y a du grabuge pendant le cours, c’est Damien qui prend, de toute façon, y a de bonnes chances que ce soit lui le fautif. C’est vrai que les probabilités étaient pour eux, mais ce n’était pas une raison. Mes camarades avaient bien compris comment en tirer avantage, et je n’ai saisi que trop tard pourquoi certains se battaient soudainement pour s’asseoir à la table devant ou derrière la mienne. J’ai cru quelques semaines que c’était la manifestation inespérée d’une tardive popularité. J’ai vite déchanté, et je m’applique désormais à choisir la place la plus isolée ou la plus reculée. Pour plus de sécurité, je promets des cigarettes ou un devoir de chimie à deux filles sages mais un peu fainéantes, pour qu’elles s’installent devant moi. Je ne passe pas à tous les coups entre les gouttes, mais cela me permet d’esquiver les balles perdues.

Maintenant que la question morale est résolue, il me faut réfléchir aux problèmes techniques qui se posent.

D’abord, même si je finirai sans doute par avoir maille à partir avec la justice, j’aimerais l’éviter le plus longtemps possible. Concernant des témoins, je ne me fais pas trop de soucis. Cela fait déjà un moment que le maître nageur s’est enfermé avec la jeune femme responsable du guichet à l’entrée. Il la saute tous les vendredis soir dans son vestiaire. Je les ai aperçus un jour, par une porte entr’ouverte, alors que j’allais rendre un pull boy. Ils ne savent donc pas qui est sorti du bassin en dernier. Et peu de chance qu’ils puissent dire à la police qui était présent aujourd’hui. La guichetière lève à peine le nez de son roman pour fille quand elle vous donne votre ticket — je n’ai pas d’abonnement, et je paie en espèce —, et le sauveteur en lavabo a le sien plongé dans le journal pendant les trois heures que dure son service. Je me suis toujours demandé s’il réagira à temps le jour où quelqu’un va se noyer pour de vrai. Ni l’un ni l’autre ne m’ont jamais adressé la parole, pas même un bonjour, ni accordé le moindre intérêt. Quand bien même ils me soupçonneraient, je les vois mal pouvoir faire un portrait-robot. Pour une fois, ma transparence sera une vertu. La piscine n’est bien entendu pas équipée de caméras. Et, pour plus de sécurité, je ne reviendrai plus.

Ensuite, même si je ne figure dans aucune base ADN, il faut que j’évite autant que possible de laisser des traces. Dans cette optique, lui sauter dessus maintenant, alors que nous sommes presque nus, ne me paraît pas une bonne idée. J’attendrai de m’être rhabillé — j’enfilerai même mes gants de moto, ce sera une précaution supplémentaire.

Enfin, last but not least, comment vais-je parvenir à lui exploser le coquillard, à cet Apollon du 25 mètres ? Je ne suis pas un gringalet, mais il est encore plus costaud que moi. Un coup de boule avec mon casque facilitera sans doute les choses, mais ne l’achèvera pas. Je n’ai aucune arme sur moi ni dans mon sac. Rien qui puisse servir de matraque pour le tabasser, ou de corde pour l’étrangler. Quoique... J’avise la lanière en silicone de mes lunettes de natation. Cela devrait faire l’affaire. J’ai acheté de la marque, on peut espérer que ce soit assez résistant. Par chance, il n’a pas un cou de taureau.

Je suis calme, et je ne tremble pas. Je suis décidé. Je doute rarement, mais là, maintenant, c’est comme si j’avais oublié jusqu’à la définition même de ce mot.

En retournant aux vestiaires, je commence donc subrepticement à démonter mes lunettes. Lui aussi a terminé de se rincer, et il me suit en regardant par terre, tout en faisant tomber l’eau de ses cheveux avec sa main.

Tout s’accélère soudain. Les événements, et mon cœur qui bat la chamade. Je dois agir vite, avoir fini de me sécher et de m’habiller avant lui. Je prends sur moi, car je déteste devoir enfiler un vêtement sur ma peau mouillée, mais je néglige la serviette. Lui est plutôt méthodique, agile, rapide. Mais j’ai de l’avance. Je mets mon casque. Je m’avance vers lui. Il croit que je m’en vais, il lève la tête pour me souhaiter une bonne soirée. C’est le moment idéal, l’instant de vérité, le grand plongeon. Je me jette sur lui de toutes mes forces. Le coup de casque fait craquer son nez et les os de sa mâchoire. Quand je relève les yeux, il titube, se tient le pif, il pisse le sang, et me regarde d’un air incrédule. Il s’agit de ne pas lui laisser le temps de reprendre ses esprits. Je lui saute dessus, et lui passe la lanière autour du cou. Je tire en arrière. Il essaie d’attraper la corde de fortune, pour prendre un peu d’oxygène, mais il n’y parvient pas, elle est trop plate, trop collée à sa peau, et ses mains sont sans doute encore trop humides. Il bouge bien comme un porc qu’on égorge, mais je m’attendais à plus de sport, à une sorte de rodéo infernal. Après tout, quand l’oncle Raoul tue le cochon et que ses copains ne le tiennent pas correctement, ça peut être rigolo à regarder. En se débattant, Apollon tombe la tête la première sur la mosaïque délavée. Il remue encore, mais c’est le moment ou jamais. Alors je mets un genou sur son dos, et tire d’un coup sec. J’ai au niveau du sexe, cette sensation qui précède souvent l’orgasme, ça chatouille presque. Un dernier craquement met fin au spectacle. Un filet de sang s’écoule jusqu’au siphon creusé dans le sol, près de sa tête. Çà a été moins long et plus facile que je ne le pensais. Je le laisse là, tel quel, et je m’en vais, un peu déçu. Aucun couinement, aucun signe dans ses yeux pour demander pardon.



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1ère mise en ligne 24 mai 2013 et dernière modification le 24 juin 2013.
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