contribution auteur | Jérémy Elyerm

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _5 _6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 3

Quatre proches me rapportent l’histoire du grand-père que je n’ai pas connu : selon la première, il avait été élevé par ses grands parents. Il était devenu facteur après la guerre d’Algérie et chasseur durant ses loisirs. Il avait fini au conseil municipal de sa ville, apprécié de tous. Il avait été à l’origine de l’idée d’une allée de noisetiers à l’entrée des nouveaux lotissements. Il était fier d’avoir eu trois petits-fils, pour la transmission du nom. Il en connaissait l’origine bretonne et sa signification que mon père nous redisait régulièrement. Il avait été dur avec mon père qui précisait lui avoir pardonné sur son lit de mort, sans toutefois oublier.

Selon la deuxième, ils s’étaient rencontrés au bal d’un village voisin où ma grand-mère était allée en vélo. Il avait quatre ans de plus qu’elle. Il était bien habillé et charmant. Il avait choisi la marine pour son engagement et sa carrière. Souvent absent, en mission ou à l’entrainement. La grand-mère faisait attention à ne pas le rendre jaloux. Elle s’empêchait, durant ses absences, la naissance d’amitiés féminines ou masculines. « Parce que ça pouvait être compliqué à la maison », elle précisait. « Mais il était aimant » disait la grand-mère. C’est elle qui gérait les finances, c’est elle qui disait au grand-père, après le passage de tel ou tel représentant commercial, « on peut » ou « on ne peut pas », et il écoutait.

Selon la troisième, il avait agressé sexuellement et violé, à plusieurs reprises, l’ainée de mes cousines. Mon oncle, ayant appris ça, voulait le tuer à coups de fusil mais il n’en n’a rien été. Tout le monde l’en dissuadant. Elle, avait fait plusieurs tentatives de suicides à l’adolescence. C’est à partir de ce moment là qu’elle avait commencé à prendre du poids. Elle avait protégé sa petite sœur des attaques du grand-père. Une autre cousine disait comment sa mère – agressée et violée également par le grand-père – gardait une méfiance envers tous les hommes, au point d’avoir entretenu entre son mari et sa fille une certaine distance affective. Une autre de mes tantes – agressée et violée également par le grand-père – a passé sa vie sous neuroleptiques, dépendante, aux bons soins de ma grand-mère puis en institution.

Selon la quatrième, le grand-père avait toujours été charmant. Il n’y avait pas eu de difficultés particulières. S’il avait pu être violent, c’était simplement des emportements sans conséquences. Et puis, il fallait faire attention à ce que disait les cousines et les tantes. Et surtout, se méfier de la grand-mère, « cette sorcière ». Elle était invivable et devait être à l’origine des frustrations du grand-père. Il était en souffrance, poussé à boire toujours plus d’alcool, insatisfait de sa sexualité. C’était elle le bourreau. C’était la seule responsable. Voilà ce que disait ma mère.

proposition n° 2

C’est au stylo-plume qu’il inscrit la date du jour sur le papier à en-tête -– frottement de la tranche de main et accroche de la pointe. Suivent les nom et prénom associés au genre -– froissement de la blouse au changement de ligne. Parfois, pour les personnes qu’il ne voit pas souvent ou bien qu’il rencontre pour la première fois, c’est le moment de leur fait rappeler ou confirmer leurs noms et prénoms. Mais à onze heures trente, c’est Émilie qui avait rendez-vous. Il finit d’écrire son nom en sachant bien qu’il la reverra la semaine d’après. Un nouveau symptôme aura fait irruption, le traitement aura été inefficace, lui n’aura pas compris, il ne comprend pas, il est en difficulté face à elle. Dans ce moment fréquent du soin qu’est la rédaction de l’ordonnance s’installe un silence doublé d’un détachement du regard : un abandon en somme. Tout ce qui constitue alors le soin est suspendu, mis entre parenthèses, dans un retranchement qui le prolongera. Il se demande... il se demande si quelque chose de cet ordre ne se joue pas dans la relation étrange poursuivie avec Émilie. Il se le demande jusque dans l’écriture de son journal, le soir venu : chose rare. Habituellement, son exercice de soignant ne vient que peu perturber son travail d’écriture, là où il use le papier à la mesure de son entêtement, de sa colère, là où il en jette des feuilles de mots, des arbres de phrases, des forêts de livres. Toutes choses exclues dans l’espace d’une consultation. Il prend la décision, quelques semaines plus tard, de l’exclure de sa patientèle.

proposition n° 1

Ça sent l’herbe mouillée. Assez haute l’herbe, suffisamment pour se demander s’il est bon de poursuivre plus en avant. Ce carré où l’herbe monte porte un mur de vielles pierres du côté du canal, suffisamment haut pour masquer le chemin de halage de cette rive. Peut-être du lierre parcourt sa surface et lui donne vie. D’ici, on aperçoit simplement un écoulement d’eau le long de l’autre rive, mais l’ampleur des volumes du canal nous échappe. Au fond de cette prairie sauvage, une construction en pierre avec toit en ardoise, de hautes ouvertures et une croix.

C’est bruyant. Plus encore que le reste de la ville. Plein de moteurs au point mort, des moteurs qui tournent pour rien, quelques freins qui chauffent pour les engins qui arrivent, des portes qui s’ouvrent et se ferment (et le bruit des gaz qui expirent, bien plus, qui crachent leur pression), les klaxons démesurés, décibels hurlés à la face des piétons, des vélos ou bien encore des voitures qui par négligence, inattention, non compréhension des enjeux, ralentissent pour quelques secondes le flux tendu des transports au niveau de l’unique goulet des entrées-sorties.

Une femme est debout en haut du grand escalier. Elle sourit et ses joues se gonflent, elle sourit et ses yeux pétillent, se plissent. Elle est pleine d’amour. L’enfant qui la regarde d’en bas pleure de la quitter, pleure son premier amour, cet impossible amour. Bientôt, il doit lui tourner le dos. Les larmes coulent alors plus fort. Elles pleuvent sur le gravier blanc qui ternit. Les sanglots grandissent à mesure qu’il marche vers le car. C’est l’odeur de sa peau, son haleine, ses baisers, ses cheveux, sa voix, ses mains, ses mots, ses expressions, ses émotions. Il est possédé et c’est violent.

Une vitre remplie de stickers électrostatiques à type d’animaux d’Asie et d’Afrique. Au travers, un dehors qui sauve, pour un instant, l’homme qui se tient debout derrière la porte vitrée. À l’intérieur ça bout, c’est le feu. Il n’y a pas de poignée, ça chauffe dans le dos, ça brûle. Il va ouvrir, il va briser la vitre et libérer les animaux. Il va se libérer l’instinct qui lui ronge les viscères. Il veut juste prendre l’air, faux ! il veut se mettre à l’air, sentir l’air lui refroidir le dos, lui refroidir toute l’épaisseur de sa chair, et toutes ses idées qu’il contient difficilement, des idées violentes.

Un espace immense devant elle. Sortie du chemin de randonnée, elle pose le pied sur la baie. Le vent semble se lever d’un coup et soulève, en nappes gifleuses et sadiques, les grains de sable transfigurés. Elle remonte son tour de cou jusqu’aux lunettes et resserre les lacets de sa capuche. Buée sur les verres qui l’oblige à prendre le vent de face. Elle n’avait pas prévu de venir ici pour crier. Mais tout l’y pousse et, au fond, elle a de la réserve, des mois d’absence de cri. Alors elle lâche un premier cri, timide, sans le moindre écho. S’en suivront d’autres bien plus longs et de tout le corps ceux-là.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 1er janvier 2019.
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