Pierre Ménard | Radio Ethiopia

Retrouver le mystère des premières écoutes d’un disque de son enfance en écrivant sa musique...

un autre texte de la revue, au hasard :
Mike Kasprzak | Troisième oeil et compagnie
l’auteur

Philippe Diaz (alias Pierre Ménard), né en 1969, bibliothécaire, vit à Paris. Auteur très investi dans le champ de l’écriture et de l’édition numériques. Il enseigne à Sciences Po Paris et anime régulièrement des ateliers d’écriture et de création multimédia. Présent au travers d’interventions en revues, ainsi que sur supports sonores, en radio et sur Internet. Il est le fondateur du site Liminaire, un des lieux les plus étonnants et novateurs dans les croisements web et littérature. Il participe au comité d’orientation et publication de Publie.net et y anime la revue de création : d’ici là. Son site : Liminaire. Sur Twitter : @liminaire.

le pitch

Retrouver le mystère des premières écoutes d’un disque de son enfance en écrivant sa musique, non pas écrire sur la musique, décrire la musique qu’on entend, ou même ce que l’on ressent en l’écoutant, ou bien encore raconter l’histoire des musiciens, mais écrire la musique, composer un texte dont le temps de lecture est équivalent à la durée du morceau à partir duquel le texte est écrit, comme on improvise sur un thème, un tempo, quelques notes.

le texte

 

Face A

Blow up, Michelangelo Antonioni, 1966.
Fellini Roma, Frederico Fellini, 1972.
La règle du jeu, Jean Renoir, 1939.
Stromboli, Roberto Rossellini, 1950.

 

ASK THE ANGELS – 3:07

Across the country through the fields
You know I see it written « cross the sky »

Dans tout le pays à travers les champs
Vous savez que je vois écrit traverser le ciel

 

Un groupe tout droit sorti d’un carnaval, irréel, visage masqué, le teint blanc, blafard, entre dans le jeu. Tous leurs gestes, leurs mouvements semblent élastiques, ondoyants. Ils jouent les gestes, accentuent le moindre de leurs mouvements, leurs sourires, signes du bras, appels ou discussions. Mais toujours en silence. Seuls leurs gestes ont la parole. Tout autour tu entends les bruits du parc ce matin-là, les oiseaux dans les arbres, le vent frissonnant dans les feuilles, la lointaine circulation automobile, assourdie par les distances feutrées. Un air ouaté qui renforce leurs simagrées gesticulantes de pantomime aux allures d’animaux en liberté.

Tu regardes ce spectacle à distance, un rien ahuri. Un peu surpris par cette brusque apparition dans ton champ de vision. Encore plongé dans tes pensées, fatigué par la nuit blanche que tu viens de traverser.

Tu marches nonchalamment dans le parc, accordant tant bien que mal tes pensées au rythme de ton pas, rêveur. Quand ils arrivent, déboulent littéralement devant toi, tout en bruits, en exagérations, la scène bascule soudainement, et toi qui te promenais tranquillement dans la douceur à peine hébétée de fatigue de cette calme matinée, te voilà pris par la main et invité à danser sur scène avec eux, à participer à leur spectacle loufoque, leur amusante improvisation. Spectateur unique pour l’instant.

Ils se prennent au jeu. Deux d’entre eux montent sur la scène qu’ils viennent d’inventer, sur un court de tennis abandonné et vide à cette heure matinale, chacun d’un côté du filet.

Le couple se met à jouer une partie invisible, mimant les gestes de l’effort pour renvoyer la balle à son adversaire qu’il renvoie à son tour de l’autre côté, reprenant la balle au bond.

Tous les coups sont permis. Toutes les figures du tennis y passent. Ceux qui les accompagnent se sont agglutinés derrière le grillage du court de tennis et observent le match, le commentant avec force gestes, mais sans parler. Sans prononcer un mot. Tout en gestes. En signes. Droite, gauche pour souligner le jeu, le rendre visible.

Tu trouves le spectacle amusant, cela te change les idées finalement, te distrait. Tu souris même à la jeune femme qui vient ramasser la balle échouée dans l’angle du court où tu t’es installé pour les regarder jouer en silence. Elle se baisse et lorsqu’elle se redresse, croisant ton regard, te fixe un court instant, et tu lui souris. Ta main bouge presque malgré toi, on dirait que tu lui fais signe.

Quelques coups après, alors qu’elle vient de monter au filet à contretemps, son compagnon tente de la lober, mais il dose mal son geste, la balle sort hors des limites du terrain, passe au-dessus du grillage et va atterrir un peu plus loin dans l’herbe grasse du parc.

Tout le monde se retourne vers toi. Tu ne bouges pas tout de suite, un peu interdit, ne sachant pas comment réagir. Le couple te regarde avec insistance, tu comprends avec un temps retard qu’ils te demandent d’aller chercher la balle pour la leur renvoyer. La jeune femme surtout, bras le long du corps, paumes ouvertes en signe de demande muette. Tu t’exécutes sans trop hésiter, jouant désormais leur jeu.

La balle invisible est tombée à une dizaine de mètres derrière toi. À sa hauteur, avant de te baisser pour la ramasser, tu poses sur le sol ton appareil photo, tu te retournes, et dans un geste très gracieux, avec élan et intensité, sans calcul, tu lances le projectile fictif dans la direction du court de tennis. La trajectoire invisible de la balle, dans le ciel gris, tout le monde la suit des yeux. Et c’est ce regard qui nous la rend visible.

Le couple te remercie d’un signe de la main. Tu restes là où tu es et tu les observes jouer de loin. Au milieu de la pelouse. Tu es seul, petit point dans l’immensité naturelle du parc. Pas plus grand qu’une balle de tennis échouée au milieu de l’herbe.

Tu entends désormais la balle imaginaire que les deux joueurs se lancent et se renvoient sur le terrain. Tu prends ainsi conscience de ton incapacité et de ton impossibilité à t’approprier le réel. Tu apprends à le questionner, à revoir tes positions face à lui et à prendre conscience du signe. Le son monotone de ces allers-retours lancinants.

La réalité et les apparences peuvent se confondre. Comme si tout ce que tu venais de vivre ne l’avait été que dans ton imagination. Un seul regard ne peu suffire à prouver quoi que ce soit. Comme les rêves dont nous ne nous souvenons que certaines images animées, les actions déterminantes, le mouvement général des scènes, mais dont il est rare que l’on garde un souvenir précis de l’environnement sonore.

Caractère irréductible de la réalité, difficulté d’en percevoir le sens au-delà des apparences. La préhension de la réalité ne saurait, en effet, se limiter à notre seule perception, notre subjectivité, notre unique point de vue. Il faut donc en accepter le caractère illusoire. Un bruit de fond.

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AIN’T IT STRANGE – 6:35

They come and they call and they fall on the floor
Don’t you see when you’re looking at me
That I’ll never end

Et ils viennent et ils appellent et ils tombent sur le sol
Ne vois-tu pas quand tu me regardes
Que je ne vais jamais finir

 

Dans la ville déserte cette nuit-là, Rome ville ouverte, tu traverses l’espace dans un immense bruit de moteur, musique assourdissante, envahissante, et lumières aveuglantes qui soulignent les monuments, leur pierre à nu sous les projecteurs indécents (façades des palais, immeubles, devantures des magasins fermés à cette heure tardive, statues et fontaines).

Avant de pénétrer pleinement dans la nuit, se mesurer à son spectre. Relativiser. Revitaliser. Le silence d’une puissance supposée. Intoxiqué de souvenirs, tu tournes la tête à gauche, à droite, plusieurs fois. Puis le calme revient avec la même disposition arrangée : comprendre au fur et à mesure l’écoulement, avec la mémoire pour guide.

Pour entrer dans l’histoire, il faudrait la raconter à reculons : il manque l’essentiel, ce qui continue malgré tout de nous ressembler.

Tu perds le sommeil au fur que tu perds la vue.

Nous vivons à une époque de migrations à l’échelle du monde. Par la porte ouverte, un poste de radio, un air de danse, le rythme si mal synchronisé avec les pulsations et les remous de la végétation vivifiée par le vent.

Tandis que tu pénètres la nuit, tu pénètres dans une nuit de plus en plus profonde. L’impression de voir un de ces vieux films muets se déroulant seul de son côté tandis que le piano ou le violon d’accompagnement suit une ligne mélodique tout à fait étrangère au frisson des feuilles comme à la houle des branches.

Tandis que tu pénètres la nuit, tu pénètres dans une nuit de plus en plus profonde ; ta mémoire, labile déjà, s’amenuisant à mesure.

Sentiment de puissance et d’impunité, juché sur ta machine, à vive allure. Vouloir encore rouler des mécaniques pour se jouer de soi, se prendre à son propre jeu, et tomber dans les mailles du filet, cet espace qu’il y a entre nous et les autres, ce qu’on appelle justement du jeu.

Devant chaque monument, chaque palais, la moindre fontaine ou la plus petite statue, les souvenirs remontent à la surface, l’espace d’un instant, avec cette précision photographique de l’image éphémère, profondément enfouie.

La nuit de nos villes ne ressemble plus à cette clameur des chiens des ténèbres latines, ni à la chauve-souris du Moyen-Âge, ni à cette image des douleurs qui est la nuit de la Renaissance. Ne peut-on parler d’une archéologie de l’infime ? Tu en vois déjà des fragments, des éclats. C’est un monstre immense, une lumière chantante. Des tatouages, elle porte des tatouages mobiles sur son sein, cette nuit-là.

Cette image que l’on garde en soi, avant qu’elle ne disparaisse tout à fait, s’efface à tout jamais, comme dans un lieu tenu secret, à l’abri, protégé de la lumière, de la pollution urbaine, dont on découvre la beauté à l’air libre. Seul à voir cela, à pouvoir en profiter, spectacle admirable.

Une image invisible depuis des siècles, et le moment où tu peux enfin en profiter pour l’admirer, à peine le temps, elle commence déjà à disparaître, à s’effacer lentement mais inexorablement. Que peut-on faire dans ces cas-là, bien impuissant, trop tard pour faire machine arrière.

On ne peut pas réparer son erreur. Revenir sur ses pas, fermer la brèche ouverte dans le mur qui cachait ces chefs-d’œuvre, le fait d’avoir été découverts, vus, ils deviennent invisibles et n’existeront plus désormais que dans notre mémoire. Te souviens-tu ?

Le jour n’est pas plus facile que la nuit. Si, un peu. Quand tu écris aussi tu passes dessus frottant du bout, puis tu effaces par une dernière trace. Oublier. D’un pas différent. La clé est un œil. Quelqu’un t’a tendu un piège. Là où rien ne bouge. Tu entends par cela tout autre chose. Tu te voudrais sans comparaison.

Avancer dans le noir. Pour la plupart d’entre eux c’est un travail en bordure. Il suffit d’avancer. Le noir se détache du noir. Le chemin s’arrête dans le regard. Le point qui figure la marge. Les couleurs sont enfermées. Sans mémoire de l’emplacement. L’inertie des choses épuise l’émotion.

Le temps est une vitesse continue, stable, en expansion régulière et cependant sujette à variation. Le temps reste une direction fébrile. La mécanique ne bouleverse pas. Une vitesse continue, une expansion régulière, et cependant le temps n’a pas d’issue, le temps se mord la langue, le temps est une arme cosmique. Et c’est là que tu te rends compte que la question de la culpabilité est une question qui transcende finalement quand même. Pas du tout le pourquoi, pas du tout le comment ! Ce qui coûte deux sous n’est pas ce qui a le plus de valeur.

Dans la ville plongée dans le noir, le même phénomène se reproduit. Tu te souviens de tout ce que tu as vécu dans cette ville. Un dernier tour, à vive allure, visières baissées, moteurs vrombissants, circuit en roues libres, comme si tu venais faire tes adieux à cette ville que tu aimes, passer à nouveau dans tous les lieux que tu as fréquentés, pour leur rendre un dernier hommage, en sachant que tu t’éloignes déjà, tu sors de la ville.

Les sources de la nuit sont baignées de lumière, mais pas dans les mots de la plainte. Elles sont dans la répétition des mots de la langue. Elles sont cette répétition. Rire d’une même impulsion, d’une même pulsation. Retourner la lumière et parler de ces paysages fuyants. C’est une étoile qui nous suit. À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin.

Les images que l’on fait avec la volonté d’archives, pour le futur, ne nous enseignent pas tant sur le passé, mais davantage sur l’incertitude de l’avenir. Cet endroit de mémoire qu’on savait sien avant de l’aborder. On voit plus nettement son âme dans des espaces qui n’en ont pas. Apprendre à voir et à entendre, tel est l’enjeu. La langue tout entière est lumière.

Les lumières des motos dans la nuit. Il ne te reste que cet ultime souvenir.

Faire échec à la nuit — sans la nier pourtant — mais en la surmontant, par un lent mouvement de sortie. Ce sont aussi des tentatives pour te rapprocher d’un secret. Le détachement ne s’apprend pas.

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POPPIES – 7:05

He´s delight to love me, but you know,
I just don´t know what to say to him. I just don´t know.

Il est ravi de m’aimer, mais vous savez
Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne sais pas

 

Tu ne sais pas ce que tu veux. Tu ne veux pas choisir. Tu ne sais pas dire non, difficile de prendre position, de s’engager, d’avancer au hasard. Une fois le malentendu dissipé, la fête peut enfin commencer.

Tu ne sais pas comment réagir, un peu perdue, tu veux mais tu ne peux pas. Tu l’entends dire finalement : « Nous nous déguiserons. » Eh oui, tu l’approuves d’un sourire accompagné d’un geste las. Tu ne l’aimes pas, mais c’est avec lui que tu vis, tu es sa compagne car il te ressemble au fond, il fait partie de ton monde, penses-tu en toi-même.

D’un côté la poursuite, de l’autre l’affrontement. La musique commence et t’emporte. En effet, c’est peut-être ça.

Déjouer les calculs d’un monde qui ne connaît plus que le chiffre. Une unité toute relative, puisqu’ici se croisent un grand nombre de personnes et d’intrigues, dans un désordre grandissant. Une espèce de lucidité, comme une reconnaissance.

Toutes les frayeurs, une attention taciturne et continue, polie, réservée, à la place de l’angoisse hurlante par à coups. Le désordre aspire à l’ordre et l’ordre au désordre.

Cette musique ciselée et cérébrale, radicale et personnelle, se parcourt comme parade sauvage, ronde endiablée, un monde introverti, la plongée secrète dans un monde sans parole. Franchement, ça suffit comme ça. Le monde est un.

Le déclenchement du piano mécanique et c’est la prolifération des drames. Tu ne sais pas si c’est la fatigue, la déception, tout ce bruit et cette agitation, une image en surimpression se fixe sur ta rétine. Tout s’envenime en tournant sur soi-même. Et les chants s’emmêlent. Nous ne sommes rien, soyons tout.

Paradoxalement, les transformations ont lieu de manière insensible. Illusion du temps réel, impression que cela se déroule en direct sous tes yeux. Le monde va changer de base.

Nous ne sommes rien, soyons tout. Marchons, marchons. Une seule et unique scène. Léger décadrage qui prépare au basculement. La musique toujours en tête. Elle ne te quitte plus. Nous y trouverons leur poussière.

Une scène de ménage. Tu ne peux rien y faire. Juste te laisser porter, et danser au rythme de la musique, t’abandonner ainsi, à corps perdu. Le soleil brillera toujours.

Les riches et les pauvres. Les premiers masquent leur vraie nature et leur raison d’être pour donner l’illusion de l’union et de l’égalité.

De leur côté, les autres ne s’opposent pas à cette société qui les trompe. Fascinés par elle, ils n’aspirent qu’à la rejoindre en s’y soumettant totalement : l’un rêve de porter l’uniforme du domestique pour mieux contempler la femme de chambre, comme elle-même le fait du reste avec sa maîtresse. Le mensonge est un vêtement trop lourd à porter.

C’est que c’est ciselant. Tu as dressé tes mains à effacer le miroir, la lampe derrière les rideaux. Tu as un peu froid. Ce geste de l’esquive. Tu couvres leurs voix par tes pensées.

Ils sont tous « déguisés en eux-mêmes ». Ils ont perdu leurs repères.

Inventer une forme, tournée autour d’elle, la combiner, la regarder, lui donner un relief avant de nouvelles transformations. C’est une danse, et tu t’y connais. Tu écoutes, écoutes attentivement, tu bois ses paroles, mais tu n’as pas soif. Tu les regardes de loin, distante, ailleurs.

Tu lui avoues que tu es désemparée par le comportement de son ami, et que tu ignores si tu l’aimes ou non. Lui de dos, toi de face. Préfiguration du quiproquo final. Rendre possibles les vibrations. Lignes partagées et traversées au nombre desquelles on compte l’écriture elle-même.

Tu attends ton moment mais il ne vient pas. Dans cet acte rien n’est assuré, ou donné comme certitude. Il y a une musique pour tout, ça se défend, non ?

Un homme tire dans la foule, c’est la cohue. Tout a lieu très vite. Avec le coup de feu, la jeune femme à tes côtés pousse un cri perçant, comme si elle l’accompagnait, et tu entends un air de valse joué au piano, off, dans le grand salon. Cet air se prolonge en sourdine.

Changement brutal de programme. Avant la dernière limite. Jeux de miroirs, fascinantes correspondances de formes, à déboiser le cœur, tu auras beau jeu. L’homme reboutonne sa chemise, entendant par tous les moyens, même au milieu de ce chaos, à préserver les convenances. Malgré la fatigue, et la peur, cela te rassure. Le monde est un. Ce monde est le tien. Un monde comme une étoile morte dont tu perçois encore très nettement la lumière bien qu’elle ne vive plus depuis longtemps.

Dans une même continuité la totalité du monde et des passions, mais sans jamais oublier combien cette unité est multiple et de quelle variété de forces elle ne cesse d’être animée.

Tu attends le grand coup de pied qui fera tout valdinguer, mais ils enchaînent. Le ton est toujours le même, entre observation et ironie, premier et deuxième degré. Cette saisie du réel se fait en toute impunité. Comme souvent la fin du mot ne se prononce pas.

Circulation ininterrompue et désordonnée des uns et des autres. Comment partir ? Comment revenir ? Valse hésitation. Difficile de dire la vérité, elle n’est pas unique mais elle est vivante et elle a par conséquent visage changeant. Toi aussi quand tu te regardes dans ton miroir.

La fête bat son plein, la mort et les fantômes mènent la danse. Que le spectacle commence !

Tu te demandes où vont les mots que l’on efface. Des façades de bâtiments traités comme de simples décors sans épaisseur, comme tous les invités de la fête, simples silhouettes sans chair, sans épaisseur et sans caractères. Cette danse de mort est l’ultime soupir de la société dans laquelle tu vis, celle d’une époque révolue. Peut-être ne connaissons-nous de l’inconscient que le lustre ?

La vérité peut prendre l’apparence du mensonge, le premier plan remplacer l’arrière-plan. C’est que la vérité ou la critique des apparences intéressent moins que la vie, laquelle, précisément, est dans le va-et-vient incessant du point et du contrepoint, de l’apparemment vrai et de l’apparemment faux.

La vie n’est ni à la surface ni au fond : elle est dans le mouvement, te dis-tu. Du passé dans le présent comme des souvenirs perdus. Le temps coule, il ne faut pas l’interrompre ni tenter de le piéger.

Et soudain, tu me souris.

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PISSING IN THE RIVER – 4:41

Pissing in a River, watching it rise
Tatoo fingers shy away from me
Voices voices mesmerize
Voices voices beckoning sea

Pisser dans une rivière, le regarder se lever
Les doigts tatoués timide loin de moi
Voix voix hypnotiser
Voix voix font signe de revenir

 

Tous ces hommes chantant à l’unisson, comment résister au charme de leur voix au rythme lancinant ? Tu les regardes, les observes à la dérobée, assise à peu de distance, en retrait sur le ponton. Tu n’oses pas affronter leur regard directement. Ils sont au travail, leur corps en action, leurs muscles saillants, peau en sueur. Des hommes qui travaillent tous ensemble. Comme un seul homme.

Mais tu ne penses qu’à lui, à son corps d’homme, aux muscles de ses bras auxquels tu t’accroches quand il t’étreint, te soutient, à son odeur musquée, mais avec la force et la beauté de tout le groupe réuni.

Ils tirent sur la corde, crient en chœur pour se donner du cœur à l’ouvrage, trouver la force d’extirper hors de l’eau cette masse encore invisible dont tu pressens déjà, la force et la vivacité. Leurs efforts réguliers. Si tu regardes attentivement la surface de l’eau qui paraît ne pas bouger, tu remarques des ombres se faufilant en eau peu profonde. La mer tremble tout à coup comme sous l’influence d’un grand vent créant des vaguelettes qui peu à peu se mettent à s’agiter plus vivement encore. Cela te fait penser au liquide qui bout dans la casserole à la maison. À gros bouillon.

Tu sembles étonnée, perdue, déstabilisée. Tu n’as pas l’habitude de vivre ce genre de chose, d’assister à tel spectacle. Tu n’as jamais vraiment réfléchi d’où venait ce que tu manges par exemple, tout ce qu’il fallait faire pour qu’il parvienne jusque dans ton assiette. Cette surface d’eau délimitée par l’assemblage longiligne de ces bateaux placés en enfilade, barrières de barques parallèles, disposées en miroir, en formation de combat mais combattant ensemble, unissant leurs forces pour une fois. Une vieille tradition.

À force de tirer sur la nasse, l’étau se resserre, exposant à l’air libre les poissons prisonniers, qui se débattent en vain pour s’échapper, remuant leurs nageoires pour se dégager de cette étreinte. Les poissons les plus proches du bord sont attrapés, d’un coup vif qui les harponne. Un second les saisit. Les pêcheurs les ferrent et les traînent vers l’arrière pour les faire glisser dans le bateau accoté à la grande barque sur laquelle tous sont juchés, à pied d’œuvre.

Tu commences à comprendre ce qui est en train d’arriver, ce qui se joue là, auquel on t’a invité sans te prévenir. La violence de la scène te met mal à l’aise. Par amour tu es prête à tout. Mais tu ne t’attendais pas à cela. Et tout va très vite.

L’eau se met à bouillonner violemment de vagues écrêtées et de nageoires luisantes. La forme impressionnante des thons transparaît brusquement à la surface de l’eau, tu en mesures la violence bestiale, indécente. Les éclaboussures atteignent désormais ton visage, te giflent, tu n’es plus à l’abri, trempée, ton cœur se met à battre, craintive. Peur de chavirer. De sombrer. De te faire harponner à ton tour ? C’est un combat et tu es au chœur de l’arène. Les harpons griffent les animaux, les blessent, jusqu’au sang qui coule et se mêle à l’eau, assombrissant la surface, la troublant.

Tu ne supportes pas la vue du sang. Tu en as peur. Tu ne sais pas quoi faire, terrifiée, personne à cet instant pour te venir en aide, tout à la tâche qu’ils sont en train d’effectuer, obnubilés par le combat qu’ils mènent. Ce corps à corps bestial dont tu comprends enfin le sens, la sauvagerie sanglante. Au cinéma, traditionnellement le sang est remplacé par du chocolat mêlé à de l’eau. Mais là, le sang est rouge, épais. Même en noir et blanc.

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Face B

Paris Texas, Wim Wenders, 1984.
Nouvelle vague, Jean-Luc Godard, 1990.
The Touch of Evil, Orson Welles, 1958.
Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958.

 

PUMPING (MY HEART) – 3:20

And my heart starts pumping, my fists start pumping
Upset, total abandon, you know I love you so...

Et mon cœur commence à battre, mes poings commencent à battre
Bouleversé, en complet abandon, tu sais je t’aime tellement...

 

Le vide offre un bel espace de résonance.

Je ne connais plus personne là-bas, et personne ne me connaît.

La beauté de l’heure, entre chien et loup. Un épuisant jeu de cache-cache et de rendez-vous ratés s’est mis en place. Il ne semble même plus s’apercevoir de ma présence. Il y a des gens que la moindre singularité indispose. Il semble bien distrait. Tout chiffonné comme flou. Flou comme une photo ratée.

Je garde de lui un souvenir assez confus, car lointain. Les éléments d’un puzzle encore très incomplet. Juste de quoi ranimer de vieilles impressions. Dans la foulée remontent d’autres souvenirs, par bribes, pêle-mêle. Juste une sensation de vide, de froid, de vide dans mon ventre et de froid dans mes membres. Quelque chose, peut-être, comme un chagrin d’enfant. Je suis dans l’égarement du décalage horaire. Pas de distraction, aucune échappée possible, le regard happé, assigné à fascination, comme aveuglé. Le regard affranchi de toute illusion, de toute idéalisation. La fascination et la liberté sont difficilement compatibles. Le jeu des ressemblances pourrait se décliner indéfiniment.

Soudain je m’arrête, la main en suspens. Je ferme les yeux, c’est en moi que je ranime l’image et peu à peu celle-ci se transforme. J’ai l’impression que ma voix se détache de mon corps et qu’elle rebondit au loin.

La clarté du jour est étrange, elle poudroie, soyeuse et cendrée. C’est une clarté d’antre du monde, ou de sa faim, à moins que je ne sois entré par effraction, par enchantement, dans un autre monde. Là où s’enlacent l’oubli et la mémoire pour produire un souvenir flottant qui hante en sourdine les sens, le cœur, les rêveries, le souvenir fantôme surgit sans crier gare.

Qu’a-t-il voulu dire en s’avouant en perte de vitesse, et que tout lui échappe ? L’expression de quelqu’un qui ne comprend rien à ce qu’on lui raconte.

Les sentiments peuvent-ils basculer si subitement, radicalement, sans raison apparente ?

Des frissons glacés me parcourent le dos, et les tempes me brûlent. La lumière, les images, le visible, ces yeux-là les avalent en bloc.

Je ne sais pas ce que j’attends, je me contente d’être là, je fais bouger mes épaules, pivoter ma tête sur mon cou. Du silence et un étonnement inquiet, comme si je me demandais, du fond de l’ailleurs où je me suis naufragée. Où suis-je ? Où es-tu ?

Mes mains diaphanes, et longues et fines. Mes mains ont la fragilité et la mobilité d’un visage, sa beauté insaisissable. Mon regard recru de fatigue est aussi traversant que la lumière du jour. Autant présente qu’absente, aussi proche que lointaine. Je ne sais pas ce que je suis venu chercher là, ce que j’attends.

Une mince fente en forme de lunule luit entre mes cils.

Le sourd chuintement de son souffle, est-il l’écho assourdi du brouhaha de la ville, du bourdonnement du temps ?

Tout se brouille en moi, physiquement et mentalement, vacillant, entre vie et absence. En suspens. J’ai l’impression de m’effacer à vos yeux.

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DISTANT FINGERS – 4:17

All my earthly dreams are shattered,
I’m so tired I quit
Take me forever, it doesn´t matter
Deep inside of your ship

Tous mes rêves terrestres sont brisés,
Je suis si fatiguée que je m’en vais
Prenez-moi pour toujours, ça n’a pas d’importance
Profondément, à l’intérieur de votre vaisseau

 

Dans le silence de l’attente, l’impression de reprendre ce jeu de hasard, l’espoir d’un temps désirable. Oui, là seulement est le vrai, tu es en moi depuis tout ce temps.

Étrangement, il y a quelque chose de l’ordre du palimpseste. Ce serait l’archive d’un livre qui n’existe pas. Dans la conscience sans éclat de parcourir une sorte de décor vide, de trompe-l’œil, le désir chercherait en vain des prises.

Ça s’est fait petit à petit, voilà tout. Même regard, seules les nuances diffèrent. Un temps — lointain, vingt ans déjà — nous avons fixé le noir qui nous séparait, nous attendions un nouvel ordre. Une nouvelle vague.

Parvenir à se raconter un jour sans masque, il faut du temps. L’un près de l’autre, depuis. Appel d’air à chaque mouvement révolu, dans l’effort du désir tendu. Nous irons jusqu’au bout, ensemble.

Alors c’était toi ?

Certains persistent à confondre colère sourde et atonie, rage froide et somnolence, on ne partage rien ou si peu...

L’épreuve de force est inévitable, nous sommes allés au maximum de ce que nous pouvons faire compte tenu des contraintes qui pèsent sur nous, le maximum dans la limite du raisonnable. L’épreuve de force est raisonnable, la diversité est contagieuse. Collages dont les facettes sont multipliées par le son et la radio. La diversité est contagieuse à la manière d’une nouvelle vague arasant la précédente.

Archives des fragments de périodiques, journal des faits saillants de l’actualité. Laissez-moi voir le futur, la volonté de laisser un souvenir impérissable, décrocher ce soir le sésame pour la suite. Le calme sera ramené en fin de journée.

C’est toi, c’est moi.

Elle a sa place à lui, lui à sa place à elle. Ce sont les mêmes scènes, mais à l’envers, de l’autre côté du miroir. Du côté où les formes sont libérées de la pesanteur et de l’inertie de ce qui doit consister pour exister sous sa forme unique.

« Le monde ne se rappelle à nous que par sa disparition. Qu’est-ce que nous aurions à faire ici, nous les vivants, sinon, non de vivre, mais de mimer la résurrection ? »

Rectifier le passé et le rendre capable d’en convertir l’enseignement en preuves d’amour lucides et durables.

Quelle merveille de pouvoir donner ce qu’on a pas. Miracle de nos mains vides.

Le présent est une perpétuelle catastrophe. Une lettre tracée sur le bleu puis effacée, un trait. Un peu de lumière et déjà c’est un visage qui vous regarde. C’est là leur grandeur et leur limite. Leur fragilité.

Les choses justes ne se peuvent jamais contrarier entre elles. Sans doute nous trompons-nous d’horizon. J’aimerais maintenant faire un détour.

À l’envers de la marche, je n’ai fait que chercher la place, l’endroit où écrire. Voir des oscillations dont les mouvements ne modifient que légèrement l’ordre des choses. La parole, mais aussi le geste, épousent l’architecture. La réciproque est aussi vraie. Comment perdre ? c’est la question. Pour mieux comprendre, pour se perdre dans une nouvelle vague.

La vivacité, de celle qui s’épuise au moment même où elle s’énonce, et non du bonheur perdu. Visage aimé, visage bien connu de nous surpris dans la foule, dans le va-et-vient de la rue. On dirait que ces détails sont mal synchronisés. Mais non. Il est tôt, je pars marcher. Il faut d’abord suivre un chemin et c’est toi qui m’accompagnes.

++++-

RADIO ETHIOPIA – 10:00

Oh, I ‘ll send you a telegram
Oh I have some information for you
Oh, I ‘ll send you a telegram
Send it deep in the heart of you
Deep in the heart of your brain is a lever

Oh, je vais vous envoyer un télégramme
Oh, j’ai quelques informations pour vous
Je vais vous envoyer un télégramme
L’envoyer profondément dans votre cœur
En plein cœur de votre cerveau il y a un levier

 

Quand on te parle d’un film, ce sont toujours ces premières images que tu vois, qui défilent sous tes yeux amusée, émue, attendrie. Un détail que l’on comprend immédiatement. Mais ce n’est pas ce qui compte. Ce que tu cherches est ailleurs. Tu avances, surtout ne te retourne pas. Et ces images se mêlent à ta propre histoire, pourtant sans lien apparent. Ce film vu ensemble ce jour-là, dont vous n’aviez regardé que la première séquence, avant de sortir discrètement, de vous échapper de la salle obscure.

Une bombe à retardement réglée par une main habile en gros plan. Battement du mécanisme déclencheur repris et orchestré par une musique syncopée (cuivre et percussions).

Vous sortez ensemble du cinéma, et ce geste vous unit au-delà de ce que l’on peut imaginer. Ce n’est pas un prétexte, c’est comme un contrat signé entre vous deux. En filigrane. Une fuite ? C’est le mot déviation qui s’impose à toi d’évidence. Si tu tournes subitement à droite, alors que tu devais prendre une autre direction, c’est un bon début assurément, peut-être même le commencement d’une étonnante histoire.

La musique. Place à la musique.

Brusque mouvement vers la gauche. Pas chassés. Rue déserte en enfilade, un rire aigu de femme qui sonne comme une fausse note, le dos dans l’obscurité du porteur de bombe, imprévisible, tic-tac, tic-tac. Il se déporte soudain vers la droite, court dans la rue le long d’un mur couvert d’affiches. L’ombre du poseur de bombe fait le mur, sa forme fugitive s’évase et s’échappe. Projection murale. Il parvient jusqu’à une voiture, garée tout à côté, parking sombre, plongé dans la pénombre, il ne fait pas bon rester là trop longtemps, véritable coupe-gorge.

La percussion redouble de force, le rythme s’accélère, comme un mal de tête dont on ne peut se débarrasser. Le poseur de bombe introduit l’engin dans la malle arrière, avec dextérité, la marque du professionnel assurément, et il disparaît à gauche alors que le couple, à peine entrevu au fond de la rue, s’avance vers nous. Il faut qu’il marche vers nous mais sans nous regarder. On s’élève en plongée, très haut, révélant deux petites silhouettes s’introduisant dans la voiture piégée. Toujours la même, il faut suivre un peu.

Tu marches à ses côtés, longtemps silencieuse, juste à l’écoute du dialogue muet de vos corps traversant la place du cinéma, dans le froid sec mais ensoleillé de cet hiver-là, vos mains se frôlant à peine, ondoyant en écho, au diapason, chacun adaptant son allure pour entrer en contact avec l’autre, se mettre au rythme de son voisin, dans son intimité, respirer en même temps, inspiration, la poitrine se gonfle, les épaules s’élargissent, la tête bien droite, menton pointant vers le ciel, expiration, un souffle unique qui se transforme en sourire.

Jouer au chat et à la souris avec la voiture et ses occupants, s’approcher, s’éloigner, descendre, remonter. C’est un jeu qui a ses règles, son mode d’emploi. Effet élastique. Ça s’en va et ça revient.

À la hauteur d’un ou deux étages, glissant à droite le long de bâtiments à peine éclairés, ville sombre, la voiture à un croisement, la quitter à nouveau, la retrouver lorsqu’elle tourne à angle droit, s’arrêter à un carrefour au commandement d’un agent de police : vous là, oui vous, avancez droit sur nous, en reculant mais en restant au-dessus du niveau de la rue. De tous petits riens.

Les obstacles qui traversent la rue se multiplient. Véritable fourmilière : une charrette à bras, pour la couleur locale, un couple, puis un autre à peine discernable, de droite à gauche, d’un trottoir l’autre.

Jusqu’ici nous n’avons distingué aucun visage. Ce n’est pas une question d’attention, la scène est ainsi, virevoltante. Difficile de tout capter. Tu te laisses guider. Emportée. S’approcher du couple qui traverse la rue et atteint le trottoir de gauche. D’un bon pas. Pas question de les perdre de vue. Les saisir de plain-pied, à mi-distance.

La voiture tourne également, effleure la femme, comme si le danger que représente son colis piégé contaminait à son tour le couple de piétons, transmettait à la femme plus précisément, sa charge de menaces, se désintéressant apparemment du premier couple, pour s’attarder sur le second qui remonte la rue aux larges arcades, au milieu d’une foule bigarrée et bruyante. Surtout bruyante.

Par petites touches, tu embrasses le décor d’une ville du Sud, qui se construit sous tes yeux à mesure que tu y progresses : des chèvres dans la rue, une foule désordonnée. En même temps, pas le fouillis, le désordre auquel on peut s’attendre en pareil endroit. Ballet coordonné aux centimètres près.

La voiture et ses occupants refont surface, frôlant à nouveau le couple, puis disparaissant, avec de nouveaux obstacles latéraux (encore une charrette) et une enseigne en espagnol. Je n’arrive pas à lire ce qui est écrit, mais ce n’est pas important. Ceci jusqu’au poste frontière, alors que le couple de la voiture et le couple de piétons y parviennent en même temps.

L’intérêt du meurtrier et ses proies, dont nous ne connaissons rien sinon le sexe et la silhouette, se déplace vers un jeune couple encore anonyme. Le douanier (vu et entendu de dos) prête d’ailleurs lui aussi plus d’attention aux piétons. Un couple américano-mexicain récemment marié. L’homme est un policier mexicain en voyage de noces.

De son côté, le couple en voiture ne suscite guère d’intérêt. Leurs visages demeurent indistincts, alors que le visage du couple mixte devient plus discernable. Par-dessus la voiture ignorée, douanier et policier mexicains continuent leur conversation. Ce qu’ils se disent ne nous regarde pas. Nous sommes passés du Mexique aux États-Unis sans vraiment nous en rendre compte.

Une fois le couple à la voiture rapidement contrôlé, bien que la femme se plaigne d’un bruit de tic-tac dans le véhicule, le policier mexicain et sa femme s’enlacent.

Ce baiser donne le signal d’une violente explosion, saisissante déflagration — celle de la voiture bien sûr. Le crime a eu lieu. Mais encore une fois sans que nous ne voyions rien. Crime, fausses pistes avec changements constants de direction, danger avec déplacements d’angle et de cadrage, tourne la tête à droite, lève les yeux, tourne-toi, écoute, les obstacles accumulés traversant l’axe principal de direction, frontière et ligne de séparation entre deux mondes, gangsters et policiers, rythme haletant et syncopé de la musique.

Le baiser entre jeunes mariés coïncide avec l’explosion de la voiture, et marque une première séparation entre l’homme et sa femme.

Dans le couloir du café, la lumière basse et rasante du soleil hivernal vous éblouit, derrière la vitre légèrement embuée, vos corps font un pas l’un vers l’autre, et toute la scène vous revient avec précision, la projection murale de l’ombre du poseur de bombe sur le mur, sa forme qui, en s’échappant, laisse en vous sa marque inaltérable, son empreinte, et cette voiture piégée qui vous accompagne désormais avec sa charge de vaines menaces, au milieu d’une foule bruyante que vous n’entendez pas. Il te prend dans ses bras, t’enlace puis t’embrasse. Tu penses : amoureusement. Comment l’oublier ? C’est un bon début.

Une parenthèse d’une trentaine d’années. Et c’est toujours vrai. Tu souris en pensant que finalement tu n’as jamais vu la fin de ce film. Oui, c’est un bon début.

++++

ABYSSINIA – 2:10

Tell him to get out of here
Go down to the sea if he would just tell me
He appreciates Brancusi´s space
The sculptor´s mallet has been taken in place
Every time I see

Dites-lui de sortir d’ici
De descendre jusqu’à la mer s’il voulait seulement me dire
Qu’il apprécie l’espace de Brancusi
Le maillet du sculpteur a été pris sur place
Chaque fois que je vois

 

J’y crois. Je veux y croire. J’y crois parce que je crois que tu y crois aussi, que tu es de mon côté, sur la même rive. Je t’attire à moi, car tu m’attires. Si tu me fais douter, si tu remets en cause ce que tu ressens, tout s’écroule aussitôt, et tout est à refaire. Si tu disparais, je te crée de toutes pièces, je t’invente à nouveau. Même contre ton gré. Je ne vois pas que si tu acceptes cette folie, c’est une preuve d’amour. Je garde jalousement en moi cette image enfouie dans ma mémoire que je tente de ranimer, dont j’essaye de raviver les couleurs. Je ne vois pas ce geste d’amour, cette tendresse, aveuglé par l’amour que je t’ai porté. Je ne vois pas ton amour, je suis aveuglé. La vie est sans réplique. Et la vague se brise sur les rochers dans une explosion d’écume blanche.

Le tronc de cet arbre, il faudrait le regarder de très près pour compter les cercles de ses années. Revenir sur les traces du décor d’un film tourné dans cette ville dont les lieux ont servi de motifs à la fiction, en visiter tous les endroits, en relier les points sur une carte.

Une carte du temps ou une carte du tendre ?

Écrire à nouveau l’histoire, dans l’ordre aléatoire de notre périple et de la découverte de ces lieux, au fil de nos errances urbaines. Tous ces monuments dressés. Mais rien ne vaut mieux qu’une carte de nos souvenirs enfouis, ce diagramme du temps, pour sa lisibilité.

Tu te souviens de la coupe de séquoia découvert sous un abri du Jardin des plantes, au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Tu prononces un nom étranger que je ne comprends pas. Comme en rêve, je te montre un point hors de l’arbre. Je t’entends dire : « Je viens de là… »

Je te prends dans mes bras, je sais que je ne peux pas arrêter le temps, personne n’en est capable, mais la force de mon regard, les mots que je prononce pour t’empêcher de douter, de te perdre, ou de disparaître, cherchent à te libérer des phrases dont tu es prisonnière. Je sers mon étreinte, hausse la voix. Je te regarde dans les yeux : regarde-moi. Et la vague se brise sur les rochers dans une explosion d’écume blanche.

« La nostalgie concerne un concept élémentaire que nous portons en nous, écrit Antonio Tabucchi : la vie ne peut se répéter. Tous nos instants, toutes nos actions, tous nos gestes, enfin, tout ce qu’il nous est permis de vivre, n’ont lieu qu’une seule fois, ne pourront plus jamais être. »

Ne pas trouver son chemin. Un appel lointain. La vie ne peut se répéter.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 mai 2013.
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