Guillaume Augias | l’amour perdu reste perdu

Il essaie d’imaginer quelqu’un qui écoute son disque seul chez lui, son casque vissé sur les oreilles...

un autre texte de la revue, au hasard :
Geneviève Flaven | HaiKu4You
l’auteur

Né à Nice en 1976, travaille à Paris depuis 15 ans. Son texte Rivières jumelles a été lauréat du prix « Opération manuscrits » 2007, organisé par le magazine Technikart et remis par Régis Jauffret.

Son site : Randomize. Sur Twitter : @Gui_Billy.

le pitch

« Ce texte a été écrit sur le vif, alors que je m’intéressais de près à la figure d’un jeune artiste de la scène indépendante du hip-hop californien – sur le vif, c’est d’ailleurs pourquoi je tiens à l’entorse typographique de la majuscule du titre, traduit tel quel de son répertoire.

« Pour un webzine dans lequel j’écrivais des chroniques, j’ai assisté à plusieurs de ses concerts et leur alchimie a fait que le projet de reportage s’est transformé en un texte plus personnel.

« Les strates dont témoignent ces fragments mêlent impressions instantanées et immersion dans les univers, le phrasé et la texture du personnage proposé par cet artiste ; éléments qu’il prolonge avec peut-être encore plus de talent une fois quittée la scène.

« C’est ainsi une expérience sensorielle tout à la fois brute et profonde que, je l’espère, rend ce texte enroulé sur lui-même. »

le texte

 

Il a vingt-sept ans, vingt-huit peut-être. Quelques cheveux blancs. Sur scène, il danse comme un robot. Sa cage thoracique est longue et étroite. Ses bras désarticulés. Il dit avoir trop fumé. Il a dû s’arrêter pour pouvoir continuer son travail d’artiste. Il se dit qu’il n’y a rien de naturel dans l’acte de fumer. Il explique qu’il est pauvre. Qu’un jour un ami l’a emmené voir les yachts noirs des milliardaires. Des corbillards. Sa voix est mécanique. Elle tranche comme le métal. Il est parfaitement à l’aise. Il se contente de décrire le monde. Absurdité, cruauté, simplicité. Une fille vous met dans des états pas possibles. Son ordinateur blanc indique le sens de son propos et rythme sa prise de parole. Il évoque les trois réseaux métropolitains qu’il connaît. Deux sont en Californie, l’autre bien plus à l’Est du pays. La géométrie de ses mots est élastique. Depuis sa chambre il aperçoit l’univers. Il est indépendantiste. De sa propre personne. Son propre chef. Les disques durs sont les héros de ses textes. Ce sont les seuls sujets connus. Une seule grande entité. Personne morale. Les risques sont plus élevés. Il doit détailler ce qu’engendre une mauvaise donne. Comme au poker.

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Ses baskets sont rouges et blanches. Ou vertes et grises. La couleur des deux lacets n’est pas toujours la même. On dirait que c’est son corps qui prolonge son micro. Quand il dit des phrases désagréables, il fait attention d’être respectueux des gens, des lieux. Il ne connaît ni la modestie ni l’orgueil. Il serre la main d’à peu près tout le monde et casse son corps en deux pour saluer les filles. Du haut de ses deux mètres, il voit. Mais il vit par en dessous. Palimpseste. Il absorbe les regards sans les distinguer. Il inspire à fond avant de commencer. Puis son souffle se place comme il peut au milieu des paroles. Il n’est pas malvenu. La moindre pensée amène un commentaire, l’ensemble fait une matière à ouvrager. Il n’y a dans la salle aucune marque tangible de sa présence. Il ne boit pas d’eau. Ne branche aucun fil. La foule n’arrive pas à le toucher. Partageant la vedette avec un comparse, il n’ajoute pas sa voix. Il empêche le mélange, son phrasé reste en morceaux. Son attitude face au monde ne change pas, jamais. Qu’il s’agisse de l’amour qui ne pourra pas venir, ou qu’il s’agisse d’un spectateur ivre. Il est à la fois le carbone et la scorie. Le diamant et sa gangue. Souvent il préfère suggérer.

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Sa musique est un écrin pour ce qui est au-dehors. Il encourage son public à partir sans délai, le plus loin possible. Par n’importe quel moyen de transport, l’essentiel étant d’être sur le départ, dans la fuite, ailleurs, au loin, quitter la maison. Personne ne le fait bien sûr, en tout cas pas sur-le-champ. Il n’est pas non plus le prédicateur qu’il imite. Quand il promet de retrouver la hâte perdue, il reste vague. Il ne formule aucun éloge de Los Angeles. Cependant il aime sa ville. Ses disques et ceux qui les achètent. Sa vie n’est pas sur les routes, même s’il voyage parfois beaucoup. Ce qu’il aime plus que tout, c’est regarder les destins des gens se révéler tous les jours. Ils font ce pour quoi on les a mis là. Ils vivent ce qui est possible. Ils défient les lois de la physique. C’est le pied permanent. L’état de grâce. La tête de gondole. Il admet qu’une fois sorti de chez lui, une fois au cœur de ce monde, il ne va plus revenir. Plus vraiment. Plus pareil. Il veut peut-être faire une autre musique, il veut surtout ne pas se prendre au sérieux trop longtemps.

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Au micro, il énumère ce qui occupe ses pensées et la liste est sans ambiguïté. Les sentiments sont une arme tournée vers soi-même. Tant qu’elle n’est pas chargée la vie manque de saveur. Les idoles sont un motif qui va décrire l’aspect d’une époque. Ne pas les imiter, c’est les faire durer plus longtemps encore. En privé, il n’a aucune théorie. Sur rien. Il se borne à sa propre expérience. Elle dépasse déjà sa capacité d’étonnement. Il vit son âge comme une menace. L’impression que le temps commence à manquer. Qu’il faut faire vite. Ou qu’il n’y a rien à faire. C’est rassurant quand il s’ennuie. Il s’ennuie rarement. Il élabore des plans. Des plans anonymes, sans protagonistes. Il suffit de prévoir le cadre, la structure globale de ce qui nous attend. Il est sûr que nous pouvons nous adapter. À presque tout. Ce n’est pas là le problème. En voyage il habite des rues dont il ignore qu’elles sont chics. Le regard qu’il porte sur les pays n’est pas compris. Le malentendu ne le froisse pas. Son objectif n’est jamais atteint. Il repousse sans cesse le moment de le fixer. Il ne parle pas pour ne rien dire. Plutôt l’inverse.

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Sur la rétine son image s’imprime en triple. Trois corps en un seul. Il n’est pas une hydre, il s’en approche. De profil c’est une statue, de face un monument. Un oiseau qui vole les ailes fermées. À le regarder on comprend mieux ce qui ressemble à des rêves éveillés. S’allonger sur un divan ou sur le bitume. Croiser quelqu’un qui ne devait plus y être. Nous avons plusieurs vies et il les aborde en série. Avec méthode. Dans l’une il nous suggère de continuer. Sans donner aucune clé. Dans une autre nous ne comprenons pas pourquoi nous agissons ainsi. Et pourquoi personne ne veut l’entendre. Il continue ses phrases. Elles sont incomplètes. À travers nos vies. Chacune d’elles, pour chacun de nous. Il est notre entraîneur. Quand nous franchissons la fine cloison qui sépare une existence de l’autre, il n’est jamais bien loin. Depuis la fosse, on fixe sa silhouette aux contours francs. Il s’essuie le front avec un bracelet en serviette-éponge noire. À y regarder de plus près, ce dont il parle est un dialogue de sourds. Il s’intéresse à ce qui est à côté. Si on le suit, on perd le fil. Pour lui nous ne mourrons pas avec un mot sur la bouche, un nom, un code. Le langage aura été abandonné bien plus tôt. En redevenant des animaux, nous sommes enfin des machines. Son ordinateur portable en a parlé très tôt : le fait que nous soyons encore vivants n’est pas sujet à interprétation. C’est une donnée brute. Comme la musique qui se déroule. Et son débit qui coule comme du mercure. Son phrasé n’a pas d’autre but. Diffuser une annonce. Il faut que l’on répète qu’il est possible de s’exprimer. La forme domine le fond. Il ne peut pas apprendre la musique. Il faut qu’il tâtonne. S’il ne tâtonne pas pour trouver des boucles sonores, les mots ne viennent pas. Quand il pose sa voix sur le son des autres, il écoute toujours après coup. Jamais avant. Il constate. Pratique un art froid et spontané.

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Les autres musiciens sont ses amis. Ensemble ils ne parlent pas de musique. Ou peu. Ils sont amis. C’est régressif. Il a deux vies distinctes, sans aucune hiérarchie entre elles. Il peut parler avec un client d’un disque qu’il vend, mettre en avant les points forts et les plus faibles. Sans dire que c’est là son propre disque. Sans ressentir de gêne. De blessure ou de vexation. Sa musique est une contribution de plus. Il ne veut pas faire autre chose. Il ne veut pas surestimer ce qu’il fait. Le répertoire de son téléphone portable est rempli de noms étranges. Des centaines de noms, qui souvent ne lui disent rien. Il les a pourtant rentrés un par un dans le petit appareil. C’est une forme de gloire. Il appelle parfois un numéro au hasard. Une longue discussion intervient. Ou rien du tout. Quelquefois une amitié. Très rarement du sexe. Et aucun sentiment, ce qui est une partie de la gloire. La renommée. Les affiches et quelques chambres d’hôtel payées. Les tournées de concerts. Prendre le train sans se rendre au travail ou en vacances. Voir des fast foods dans tous les pays de la terre. Il lui semble qu’en tournée sa tête se vide. Néanmoins il écrit beaucoup de ses textes à l’hôtel. En sortant des chambres il se rend compte qu’il y dort très peu. Il est stimulé, éveillé. Ne repart pas fatigué. En dehors des salles de spectacle il a souvent froid, même l’été. La scène le protège. C’est toujours pour lui une sensation bizarre, quand on lui remet un chèque ou des billets à la fin d’une représentation. Quand ce sont des petites coupures, il a envie d’en laisser au public qui reste encore. Il voudrait les remercier et cherche la meilleure façon. Dire merci dans la langue locale est presque insultant, à force. Il parle d’autre chose. C’est une histoire différente qui se construit dans ces moments-là.

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Il essaie d’imaginer quelqu’un qui écoute son disque seul chez lui, son casque vissé sur les oreilles. Il découpe chaque mouvement du visage, chaque battement de paupière. Ce faisant il se force à ne pas répandre le son dans sa tête. Il faut qu’il se reconnaisse dans le silence, dans le regard d’inconnus venus le voir. Dans leur langue maternelle qu’il ne connaît pas. Faire de la musique de nos jours, essayer d’en vivre et voir son nom dans des publications gratuites partout, sert à ça. À prolonger ce contact virtuel. À se montrer qu’il est possible de l’établir. Le signal est accessible. Les outils nous mettent en relation. Nous partageons un corps. Ou plutôt, ce corps nous départage. Au troisième top il sera l’heure. Nous sommes tous appelés. Il nous prépare pour ce jour-là. Quand il aura lui-même compris pourquoi il est si bavard, il nous emmènera. Il n’aura plus à parler, plus à donner d’interviews. Plus même à se produire. Stop.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 mai 2013.
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