contribution auteur | Philippe Sahuc Saüc

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Son blog Carambolingue et son site.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

Dans les champs de fin d’automne, bordés par une haie protectrice, où prédomine la terre mouillée piquée de quelques touffes vertes, herbe en résistance ou prémisse de blé, deux rapaces se font face. Coopérants ou concurrents, amis ou ennemis ? Leur attitude fière vient-elle d’une complicité d’une proie sous chaque serre ou d’un défi pour une proie commune ? Leurs plumes tachetées se gonflent, isolation thermique ou intimidation ? Mon passage furtif de bipède ne m’a pas permis de les observer plus longtemps, de rentrer dans leur univers. Le grillon a échappé aussi. Il se taisait. Etait-il inquiet d’eux ou de moi ? Dans ces champs où les mottes de terre ont été ramollies par les pluies de fin d’automne, le grillon avance difficilement. Fuyant ou fureteur, rampant ou crapahuteur ? Son attitude prudente vient-elle de la crainte des plus grands que lui ou d’un découragement de ce que son chant produit ? Mes passages précédents ne m’ont pas permis de l’écouter, de le comprendre peut-être, si tant est qu’un oreillard à pavillon puisse comprendre une stridulation.

La route défile son long ruban gris. Au loin, l’horizon brille presque dans une luminosité étrange qui tranche avec le bleu sous lequel je roule. L’air se régale des derniers rayons de cette journée automnale. J’avance sans souci et soudain je me cogne à un mur blanc, j’entre dans du coton qui me coupe de tout repère. Instinctivement, je ralentis. Plus de bruit, plus de vision, tout peut arriver. Ce pourrait être fantastique de flotter dans l’incertain, mais je pilote une machine sur un espace partagé. Deux points blafards viennent de me croiser sans que j’aie pu anticiper, ils sont apparus comme ça, brusquement. Je pourrais heurter une semblable qui roulerait devant moi, ou être percutée par l’arrière, cette purée me fait jouer avec le hasard sans que je l’aie demandé. Je scrute les lignes au sol, traces directives, en remerciant mentalement ses scripteurs vitaux. Et tout à coup c’est le dissemblable qui me fait face. Se déroule jusqu’au sol son long manteau beige. Tout en haut, à son front brille un diadème dont l’éclat tranche avec les couleurs ternes de son habit et de son visage. Il semble indifférent à la lumière qu’offre la conclusion de ce jour automnal. Il est tellement immobile que j’aurais pu me cogner à lui, comme on se cogne à une porte, la nuit, qui s’ouvre alors et livre passage à une autre dimension. Peut donner envie d’accélérer. A condition de ne pas se couper de ses sensations. Ce serait pourtant fantastique de flotter dans l’incertain, ai-je envie de suggérer au dissemblable auquel je fais face. Ses yeux sont comme deux points intensément lumineux qui paraissent me chercher. Il ne sait peut-être pas encore qu’il vient de rencontrer une créature qu’il aurait pu prendre pour une semblable. A condition de ne pas rester rivé aux lignes du sol, d’avoir opéré aussi un certain réglage de ses scripteurs vitaux.

Deux murs inégaux, des pierres qui en ont vu, des lichens, du lierre et autre verdure qui colonisent pour donner vie au minéral et la ruelle qui se faufile. Le sol est inégal, des paquets de feuilles que l’automne arrache aux arbres dont on ne voit que la houpe se rassemblent au hasard des croisements, des courants d’airs. Quelques maisons cachées au milieu d’une parcelle ou appuyées au bout d’un mur, des ouvertures au petit bonheur, pour nains ou lutins, ou de belles entrées travaillées, les portes obstruent le regard. Rien ne se laisse regarder dans ce dédale. Jusqu’au moment où on le distingue, parce que tout de même l’orientation de ses yeux pyramidaux est inégale. Ses yeux qui en ont vu, tout en haut, tout en bas et tout derrière ! Pour le reste, il porte sur la peau les reflets des lichens, du lierre et de toute autre verdure, colonisante ou non. Pour marcher sur le sol inégal, il prend un temps qui contribue à rendre son mouvement indiscernable. A se demander si les nains et lutins, eux… A se demander si, dans sa lenteur d’une autre dimension il entrevoit les entrebâillements des portes de leurs maisons enchantées. A moins qu’un insecte enviable passe. Il passe alors, lui, de la lenteur à la vitesse éclair. Il ne laisse rien échapper entre ses amygdales.

proposition n° 8

Une cabine.

Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. Il y a là une couleur, dominante, sucrée. Il se dit là, parfois, des choses sucrées peut-être. On y a mis du verre, le verre est là, des reflets partent dans tous les sens. Parfois, la conversation s’échauffe. La buée construit des murs. La lumière n’explore plus, elle enferme. Une jeune fille passe. On pourrait croire que ses couettes, qui se secouent au rythme de la marche, époussettent la cabine en passant tout près d’elle. Elle rit. Et tantôt elle lâche un soupir, long et sonore. Elle est vêtue de couleurs multiples, elle n’a pas de bagage. Mais sur son visage, des traces noires, dont on ne peut deviner si elles sont de maquillage, de cendre ou de goudron.

De là, l’enquête.

Une telle chose a-t-elle pu être un jour une invention ? Viendrait-elle en filiation directe de celle du cabinet de curiosité ? Une simple tête humaine, jusque là bien nourrie, aurait donc pu être le genre de kaléidoscope qui assemble les morceaux d’idée de façon telle que l’image nette apparaît et surtout la possibilité d’une fonction. Transmettre sa voix à distance, avec tous les morceaux d’idée qui peuvent venir en tête, à partir d’une simple cabine. La curiosité n’est-elle donc pas venue traîner là, au moins au début ? Apposée au bureau de poste, la plaque de la rue suggère qu’un homme d’ici aurait pu inventer le téléphone. « Charles Bourseul, inventeur du téléphone ». Jamais entendu parler de lui auparavant. Donne envie d’en savoir plus. Surtout qu’il y a un rôle à tenir. Nuit de février, heureusement pas trop froide. Parc boisé de région parisienne, ancienne chasse seigneuriale. Il faut se tenir dans la petite cabane en bois jusqu’à une heure avancée de la nuit. C’est le jeu. C’est peut-être l’ancien repaire du gardien ukrainien du parc. Celui qui chassait les sangliers au couteau en sautant depuis une automobile à plateau. Il a fallu laisser pousser la barbe depuis plus d’un mois. Pour le rôle à tenir. Il a fallu aussi s’enfariner la barbe, paraître un vénérable vieillard. Essayer de tenir la posture un peu voûtée, surtout quand un groupe de quête s’annonce. Prendre une voix éraillée pour les accueillir. Ils aiment, ça leur rappelle une émission de télévision qu’ils réclamaient à leurs parents quand ils étaient petits. La farine retombe sur l’habit. Pas grave, un grand sac de jute taillé juste pour la circonstance.

Un rapport à l’autobiographique ?

Elle est indomptable, la jubilation de pouvoir se dire créateur. Mais elle est comme ces vents qui ne savent souffler que par rafales. Entre deux, on tremble. Aucune cabine ne saurait en protéger. Un autre a bien dû y penser avant... Il aurait été tellement plus simple d’être père d’un enfant ! Quoi que… Mère, d’accord, mais on sait vite, dans certains cas, que cela ne sera jamais possible. A moins d’une bien grande curiosité. Et elle, qu’en penserait-elle ? Elle est recroquevillée dans son tout petit appartement, où elle n’a pu rassembler que quelques unes des affaires accumulées en cinquante-cinq ans de vie. Elle a au coin des lèvres les plis de l’amertume. Elle n’ouvre plus les livres, pourtant nombreux sur les étagères de la bibliothèque. Mais elle regarde souvent les grandes photographies de cette enfant. De cette enfant qui a grandi.

Dans l’écriture elle-même…

Il y eut jadis une compétition entre les cahiers bistres de Berthe, la vieille buraliste, sur lesquels s’écrivaient les premières histoires. Elles se devaient d’avancer de page à page et, au bout d’un moment jugé en général trop court, cela se bloquait. Revenons du papier à l’arbre. Après tout, une branche peut décider de s’initier bas sur le tronc, là où il est pourtant déjà bien épais. Que les histoires s’écrivent désormais comme bourgeonnent les arbres et que de ces effusions de sève nous vienne l’ivresse. Une saqueta en cuir de chèvre du pays des arbres à palabre est là, en bandoulière perpétuelle, pour recueillir tout ça. Et l’oubli.

proposition n° 7

Dans la saqueta de cuir de chèvre du Niger, l’agenda roumain de 2006 dont l’association des dates à des jours est obsolète mais qu’importe ! L’essentiel est d’avoir le repérage, par le quantième, d’un jour sur deux pour le projet d’écriture, contribution de rythme tierce, pour le grand et peut-être trop ambitieux, ou peut-être faussement ambitieux, projet de saga. Agenda à chercher dans le compartiment de devant, celui qui est juste derrière l’attache re-bricolée avec un lacet en cuir, mais agenda à l’abri derrière toutes les feuilles volantes, juste derrière le carnet à dessin. Le carnet à dessin, forme de registre d’écriture aussi ? Dans le deuxième compartiment qui suit -juste après celui du porte-monnaie et du téléphone portable-appareil photo -autre forme de registre d’écriture ?- il y a le carnet à haïku, celui qui sert le plus souvent le lundi matin, dans l’attente sur le quai de la gare de Cahors. Autrefois, il y avait aussi là le petit carnet de recueil des idées de livres. Mais il s’est délité au fil des années et il est maintenant à l’abri derrière la vitrine du secrétaire. C’est rassurant de se dire que tant d’idées de livre sont à portée de lit ! Il ne faudrait pas oublier, dans la saqueta, le crayon à papier (pour noter l’encore incertain dans l’agenda roumain) et le stylo noir (pour les repères qui ne changeront pas, ceux sur la rotation des personnages, réglée à la façon de l’OULIPO). Mais il ne faut pas oublier l’ordinateur portable non plus et son registre PhilDeFéval. Il me rappelle que j’habite dans une impasse portant le nom de l’auteur du Bossu, de La fée des grèves, des Mystères de Londres, des Habits noirs, etc. Il me rassure de passer chaque jour devant la plaque portant le nom de quelqu’un qui a eu, avant moi, l’idée de tant de livres ! Cela donne le courage d’ouvrir certains matins -presque toujours le matin, avec une préférence pour la tranche 8h-9h qui est parfois ramenée à celle de 7h-8h ou même à celle de 6h-7h- les dossiers tels que AtelierBonHiver et de jouer à compléter des fichiers ou à en créer de nouveaux. Dans d’autres registres, tel SagAfrik, il y a aussi des fichiers de collecte documentaire. Toujours se rassurer, comme si l’on craignait en permanence d’être pris en défaut, porteur que l’on est de la prétention d’écrire. Et signant et persistant, par refus de la possible perspective du grand effacement, tout est soigneusement recopié sur la clé d’ordinateur verte, d’un vert qui ne dit même pas l’espoir d’être un jour livre.

proposition n° 6

Une cabine. Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. L’homme ne sait plus quel numéro composer. Son doigt se tend vers le cadran, erre un moment au dessus des touches puis retombe. Il aimerait que son geste puisse être une invention mais, dans le fond, il s’en sent incapable. A l’extérieur de la cabine, côté opposé à la route, le rectangle de lumière fait apparaître un renflement allongé, dans l’herbe. L’homme prend une grande inspiration, qui le plaque un instant contre la paroi de verre derrière lui, ouvre la porte et se propulse à l’extérieur. Le voilà à plat ventre dans le rectangle de lumière, le menton dans l’herbe. Ses deux mains écartent les brins pour mieux apercevoir le renflement. Il courbe puis il arrache, il dégage le petit mamelon de terre allongé. Puis il creuse, d’abord doucement puis plus fermement et enfin, frénétiquement, il dégage la goulotte de plastique rouge aux annelures comblées de terre. Il force, de ses deux pouces rassemblés, il parvient à fendre avec ses ongles le tuyau de plastique. Alors il ouvre la brèche, il écarte, il arrache, le câble de filaments métalliques tressés apparaît, luisant de la lumière de la cabine. Il le prend à deux mains, soulève. La terre se fend devant lui, la goulotte qui ressort esquisse un long fil rouge. Il est en nage mais il est en sourire. Il continue de soulever par saccades, comme on le fait avec les rênes d’un attelage pour le lancer au galop. La résurgence rouge se perd dans l’obscurité de l’herbe, bien au-delà du rectangle de lumière. Il saute pour soulever encore plus loin. Il lui semble que la colline tremble à l’horizon. Il lui semble que des arbres s’écartent. Il espère qu’aucune fondation d’habitation n’en sera ébranlée mais, pour autant, il continue. Il se pourrait que New York soit déjà alerté par le risque de tsunami. Il se pourrait que l’Afrique se gonfle d’espoir d’espoir à l’annonce de la venue d’un gros nuage engraissé des vapeurs libérées de la terre. A cet instant, il faut imaginer cet homme heureux.

proposition n° 5

Une telle chose a-t-elle pu être un jour une invention ? Pourtant, une fois son usage devenu quotidien, pour certaines personnes, plus grande trace d’émerveillement. Ça ne marche pas, zut ça ne marche pas. Il faudrait quand même qu’on puisse joindre les gens quand on en a besoin. Oui, quand on en a besoin ! Une simple tête humaine a-t-elle pu être le genre de kaléidoscope qui assemble les morceaux d’idée de façon telle que l’image nette apparaît et surtout la possibilité d’une fonction ? L’idée de kaléidoscope sonore est à retenir mais qui peut en profiter vraiment ? C’est tellement bon de t’entendre. Such a lovely place here. Jamtande, Diawara. Ah Cisse, torantaŋ ? J’aurais tellement de choses à te demander mais je n’ai pas beaucoup de pièces… Babudu be jan ? J’ai préféré appeler, bien sûr que j’aurais pu vous écrire... Eh sama xarit, neexnede ! J’espérais te faire plaisir en t’appelant justement aujourd’hui mais si je te dérange… Mbe duala… Well, I have juste read your letter concerning Granny… Transmettre sa voix à distance, avec tous les morceaux d’idée qui peuvent venir en tête, à partir d’une simple cabine, en soi quelle belle idée ! Mais les mots peuvent avoir des bords qui tranchent. One more word, plea Ani ku Viele grü Je ne te dirai jamais assez… mais je n’ai plus de piè Apposée au bureau de poste, la plaque de la rue suggère qu’un homme d’ici aurait pu inventer le téléphone. « Charles Bourseul, inventeur du téléphone ». Jamais entendu parler de lui auparavant. Donne envie d’en savoir plus.

proposition n° 4

Une cabine.
Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. Il y a là une couleur, dominante, sucrée. Il se dit là, parfois, des choses sucrées peut-être. On y a mis du verre, le verre est là, des reflets partent dans tous les sens. Parfois, la conversation s’échauffe. La buée construit des murs. La lumière n’explore plus, elle enferme.
De là, l’enquête.
Une telle chose a-t-elle pu être un jour une invention ? Viendrait-elle en filiation directe de celle du cabinet de curiosité ? Une simple tête humaine, jusque là bien nourrie, aurait donc pu être le genre de kaléidoscope qui assemble les morceaux d’idée de façon telle que l’image nette apparaît et surtout la possibilité d’une fonction. Transmettre sa voix à distance, avec tous les morceaux d’idée qui peuvent venir en tête, à partir d’une simple cabine. La curiosité n’est-elle donc pas venue traîner là, au moins au début ? Apposée au bureau de poste, la plaque de la rue suggère qu’un homme d’ici aurait pu inventer le téléphone. « Charles Bourseul, inventeur du téléphone ». Jamais entendu parler de lui auparavant. Donne envie d’en savoir plus.
Un rapport à l’autobiographique ?
Elle est indomptable, la jubilation de pouvoir se dire créateur. Mais elle est comme ces vents qui ne savent souffler que par rafales. Entre deux, on tremble. Aucune cabine ne saurait en protéger. Un autre a bien dû y penser avant... Il aurait été tellement plus simple d’être père d’un enfant ! Quoi que… Mère, d’accord, mais on sait vite, dans certains cas, que cela ne sera jamais possible. A moins d’une bien grande curiosité.
Dans l’écriture elle-même…
Il y eut jadis une compétition entre les cahiers bistres de Berthe, la vieille buraliste, sur lesquels s’écrivaient les premières histoires. Elles se devaient d’avancer de page à page et, au bout d’un moment jugé en général trop court, cela se bloquait. Revenons du papier à l’arbre. Après tout, une branche peut décider de s’initier bas sur le tronc, là où il est pourtant déjà bien épais. Que les histoires s’écrivent désormais comme bourgeonnent les arbres et que de ces effusions de sève nous vienne l’ivresse. Une saqueta en cuir de chèvre du pays des arbres à palabre est là, en bandoulière perpétuelle, pour recueillir tout ça. Et l’oubli.

proposition n° 3

Selon une première version de la légende, il est le véritable inventeur du téléphone. Rêvant là où avait vécu le poète François Maynard, il s’est dit qu’on pourrait faire entendre une voix poétique au loin. Et puis il a oublié la dimension poétique. Mais comme il avait beaucoup rêvé et seulement rêvé, nul n’a su qu’il avait conçu, le premier, le téléphone.

Selon une deuxième version, Antonio Meucci lui a inspiré l’idée du téléphone. C’est en allant au théâtre qu’il avait rencontré le fécond italien, toujours entouré de fils pour actionner de compliquées machineries. Il avait imaginé des gens percevant les illusions théâtrales à distance mais c’est Meucci qui proposa l’idée de cabines terminales.

Selon une troisième version, Graham Bell lui aurait soufflé l’idée. Mais il était très sensible aux efforts de Graham Bell pour communiquer par-delà le mur du silence dans sa famille de malentendants. Il ne revendiqua pas la paternité. A quelqu’un qui le lui faisait remarquer, il déclara même : une licence ? mieux vaut passer mon idée sous silence.

Selon une quatrième version, Graham Bell et Thomas Edison ont été émus de sa rêverie. Il leur a fait découvrir les vers de François Maynard presque tombés dans l’oubli et la passion secrète d’Antonio Meucci pour les machineries de théâtre. La diversité possible des cabines terminales leur est alors apparue et leur nécessité de présence dans chaque bourg, seule.

proposition n° 2

Etre là, sur la place de Saint-Cé et être capable de faire entendre sa voix jusqu’à Paris… Il y a rêvé, à coup sûr, il y a rêvé parmi ces vieux livres, en creusant l’accoudoir du fauteuil peut-être. Que lui importe d’être lu comme lui ! Lui, il n’écrit pas en vers, il écrit d’un bord à l’autre des accoudoirs du vieux fauteuil, sans revenir à la ligne : « si ton esprit veut cacher les belles choses qu’il pense, dis-moi qui peut t’empêcher de te servir du silence ». Il écrit une seule ligne. Pour lui, une seule ligne compte, pas comme l’autre qui voulait toujours revenir à la ligne. Pourtant, lui aussi ne cesse de penser à la ligne, une ligne qui se déploierait depuis la place de Saint-Cé, traversant causses, coteaux, forêts, prairies et arriverait ainsi à Paris, portant une voix, peu importerait si ce n’était pas la sienne. Il n’est pas là pour faire entendre sa voix, il est là pour faire entendre la voix des autres, et loin ! Se servir du silence pour faire entendre la voix des autres, c’est pour ça qu’il se sent en phase avec ce maître François de l’académie dont il occupe la maison, dont il reluque la statue et quoi ! Son esprit à lui n’a rien caché, il a dit ce qu’il voulait faire. Les autres ne l’ont pas cru mais quoi ! Etait-il plus belle chose que ce qu’il a imaginé ? Et pas seulement jusqu’à Paris. Cela pourrait aller en tout point de l’horizon, il suffirait d’installer les lignes ! Ce qui peut l’empêcher, ce qui peut réduire sa belle idée au silence ? L’équivalent de ton académie, maître François, le cénacle des encroûtés qui décident.

proposition n° 1

Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. Il y a là une couleur, dominante, sucrée. Il se dit là, parfois, des choses sucrées peut-être. On y a mis du verre, le verre est là, des reflets partent dans tous les sens.

Comme une tour alors que vrombissent, tout près, des voitures. Au moment où le banc se peuple des conversations que personne n’écoute au-delà d’ici. Et puis le soir, quand les brebis passent et que la porte de verre parfois en vibre.

Les reflets passent du rouge au vert et puis du vert au rouge. L’orange s’en mêle parfois, pour qui est attentif. Pour qui n’a pas à se soucier d’un gros sac de couteaux de cuisines tenant en équilibre sur la tablette de métal.

On sait d’où part la lumière, on se confond même avec sa source. Au-delà, le rectangle de la cabine fait une découpe dont la texture est donnée par la nature du sol. Cela peut être du ciment granuleux, de la terre qui vous renvoie à la figure le reflet des flaques ou encore de l’herbe, masquant elle-même les ondulations de la terre, les révélant par son absence parfois.

La buée a tout recouvert. Au début de la conversation, la vue partait de la cabine et la lumière allait avec. Mais la conversation a provoqué de l’échauffement sans doute. La buée est venue, elle a tout tapissé. Il n’y a donc plus rien autour, juste ces plaques verticales qui renvoient durement la lumière et des gouttes qui tentent d’en effacer un petit chemin. On est enfermé dans la conversation.

Des petites plaques de chevrons vont dans un sens, alternant avec celles qui vont dans l’autre. Toutes de métal, qui brille tant qu’il n’est pas maculé. Mais les pieds des conversations sont passés par là. Ils ont disposé, entre certains chevrons, des gravillons, des brins d’herbe mouillés, des lais de chien, recouvrant même les chevrons parfois.



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1ère mise en ligne 24 décembre 2018 et dernière modification le 4 mars 2019.
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