Anne-Sophie Barreau | Buttes-Chaumont

notes pendant la course, et le paysage urbain bascule...

un autre texte de la revue, au hasard :
Anne-Sophie Barreau | Paris-Lille avril 2014
l’auteur

Anne-Sophie Barreau est née en 1973 à Angers et vit à Paris où elle est aujourd’hui journaliste indépendante. À paraître sur publie.net : Retour Pôle Emploi.

Entre 2008 et 2010, elle a travaillé pour la coopération française au Burkina Faso. Depuis son retour d’Afrique, elle fait de fréquents séjours à San Francisco.

Sur Twitter : @asbarreau.

le pitch

Le temps de la course, 10 kilomètres trois fois par semaine, descendre en soi-même, en ses pensées, jusqu’au jour où celles-ci, étonnamment aidées par les circonstances, s’arriment à un événement unique tiré de la vie extérieure. Décider d’en faire le récit.

le texte

 

Ils ont leur banc. À les voir assis toujours au même endroit dans le parc, c’est la réflexion qui vient assez vite. La première fois, c’est le son de la radio posée à côté d’eux qui m’a fait tourner la tête. Sans cela, sans doute aurais-je poursuivi ma course sans leur prêter plus d’attention, avertie seulement de leur présence par l’irruption dans mon champ de vision de vagues silhouettes à quelques mètres. Cette voix de la radio, je l’entends encore, c’était celle artificiellement primesautière des publicités, des réclames aurait-on dit autrefois, d’abord j’avais entendu « .fr », rien d’autre, mais c’était suffisant pour provoquer un petit sursaut, une surprise, en raison du contraste entre eux que je supposais avoir pris la direction des Buttes-Chaumont depuis un centre d’hébergement, et ce rappel au monde connecté, au monde moderne. Alors que je m’éloignais déjà et que j’avais eu le temps nécessaire à une description sommaire – un homme et une femme, même âge, la cinquantaine, habillés pareillement, jean et anorak – j’avais cette fois très distinctement entendu la publicité pour le Crédit Lyonnais « Plus plus un petit peu plus un peu plus plus plus un petit peu plus... » sur l’air du « Tout pour ma chérie » de Polnareff. Et je n’avais plus trop pensé à eux alors, la banque aurait dû pourtant, je m’étais surtout demandée ce que cela faisait d’entrer dans un studio d’enregistrement et d’entendre sa voix dire et même chanter un texte de publicités.

Se peut-il que j’aie eu quelque intuition, deviné qu’ils seraient toujours là ou presque ? toujours est-il que dès cette première fois – et sans doute la régularité de mes passages à leur hauteur a-t-il aussi joué un rôle : je fais cinq fois le tour du parc, toujours le même – c’était comme si déjà je les attendais, qu’ils devenaient mon principal repère. Un autre élément, sans doute, avait compté. Quand je les avais vus cette première fois, ils dormaient. Assis tous deux, leur corps de biais par rapport au banc, la femme prenait appui sur le dos de l’homme, lui légèrement courbé et la tête en avant. La proximité entre eux était établie d’emblée autant que le désir pour moi d’en savoir plus. Dans le parc, cette première fois, je me souviens aussi d’avoir croisé, personnages secondaires, un couple près du théâtre de marionnettes, un enfant avertissant son père que son nez coulait, une mariée en robe prête pour la séance de photos officielle lançant au marié « tu prends la pause d’accord ? » et lui, docile, répondant « Oui, bien sûr, comment veux-tu ? ».

La deuxième fois, ils sont réveillés et occupés – ils se préparent un sandwich avec du pain en tranches et du pâté de supermarché –, je les observe un peu mieux. Est-ce la similitude de leur mise, de leur physionomie, ou leurs cheveux pareillement blancs en surface, mais très noirs à la base, on pourrait facilement les croire frère et soeur. Lui, et toujours c’est ainsi, comme absent, retiré du monde, le regard dans le vague, et elle, tout l’inverse, gestes incarnés, mobile, vivante, sans que la différence semble avoir la moindre incidence sur leur entente. Où plutôt si, mais pour le meilleur, comme en une sorte de partage tacite, elle endossant la part lumineuse pour deux, lui la part sombre. Ils ne sont pas seuls, ils sont ensemble. Le banc, leur banc, qui dit tout de leur aspiration à la tranquillité autant qu’à la discrétion, est, avec quelques autres, un peu à l’écart, dans une sorte d’appendice. Ils ne peuvent donc ni voir ni être vus des élèves des écoles des XIXe et XXe arrondissements qui ce jour-là courent le long du tracé principal à l’occasion d’un cross géant. En revanche, ils les entendent, aucun doute là-dessus, la distance n’est pas si grande entre les deux endroits et le groupe de toute façon pourrait difficilement passer inaperçu. Idem pour l’adulte qui accompagne. Si le gilet jaune fluo siglé UNSS par quoi il se signale leur est resté inconnu, en revanche il est presque certain que lorsque celui-ci a lancé à un groupe de filles et de garçons à l’arrêt « et vous là, arrêtez de flirter, à chaque fois que je vous vois, vous êtes de plus en plus serrés sur votre banc ! », ils l’ont entendu.

D’un côté, la vie normale, des familles, des amoureux en goguette, des enfants qui courent, et de l’autre, eux, dont la situation est à coup sûr tout sauf ordinaire. Des scènes, des contrastes de ce type, la ville en est pleine. Rien que dans mon quartier, je vois déjà quatre personnes postées à des endroits très précis d’une rue très commerçante – fréquentée par une foule majoritairement jeune et aisée – faire la manche. Et aussi la haute silhouette de cet homme qui passe régulièrement parmi les voyageurs du métro en leur demandant une pièce ou un ticket restaurant. Et encore des duvets débordant des halls d’immeubles quand à un mètre vont et viennent des travailleurs pressés. Pour celui qui habite la ville de façon normale, cette réalité surgit par flashs. Et si la pensée se fixe un instant sur cet autre différent, sans doute, rattrapée qu’elle est par son propre agenda – des enfants à aller chercher à l’école, des courses à faire, un rendez-vous de travail... – n’excède-t-elle que rarement le temps de ce surgissement. Avec le couple du parc, c’est différent. Ils ne sont pas en permanence dans mes pensées bien sûr. Mais à chaque fois que je prends la direction des Buttes-Chaumont, je suis presque certaine de les y trouver. Première série de questions : la première, la plus évidente, que faisaient-ils avant, comment en sont-ils arrivés là ? Et après, où et à quelle heure précisément arrivent-ils lorsque je les vois assis toujours sur ce banc en milieu ou fin de matinée ? Pourquoi viennent-ils toujours là ? Mais aussi, d’une fois sur l’autre, il y a comme un léger tremblement du motif, des changements, et cela aussi m’interroge. Ainsi, si avant Noël, je les quitte sur cette image de pain en tranches et de pâté de supermarché, début janvier, lorsque je les retrouve, vraie baguette et papier de charcuterie enveloppant des tranches de saucisson sont là en lieu et place des premiers. Faut-il y voir, comme je le pense spontanément, une amélioration de leurs conditions de vie ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un luxe rendu possible par de possibles étrennes de Noël ? Et si sans doute je pense à cette seconde hypothèse, c’est que percevant l’allocation de solidarité spécifique, j’ai eu en début d’année la surprise de constater qu’en plus de mon indemnité journalière, une prime de Noël m’avait été versée. Disant cela, je ne fais pas de lien entre les situations, la leur et la mienne, ce serait parfaitement déplacé et indécent. Simplement, cette prime de Noël, je l’ai envisagée comme une poire pour la soif et je ne suis pas loin de penser qu’elle a fait le même effet au couple des Buttes-Chaumont. Reste aussi que la situation dans laquelle je me trouvais à ce moment-là – l’absence de revenu fixe, le moral parfois chancelant, le footing comme une drogue – a certainement modelé mon regard sur eux.

Au plus froid de l’hiver, alors que je continuais à courir, je ne les ai plus vus pendant plusieurs semaines. Venir dans ces conditions n’aurait été d’aucun agrément. Pendant toute cette période, je n’ai cependant jamais été inquiète. Depuis ce jour où je les avais vus pour la première fois, je n’avais jamais supposé qu’ils dormaient dehors. Pour moi, ils avaient un endroit à eux dans la ville, un toit de fortune peut-être, mais un toit. Le banc était restée désespérément vide. Mais un jour de neige, un jour insolite de montagne aux Buttes-Chaumont – bruits assourdis passés au filtre du tapis neigeux, enfants dévalant les pentes sur leurs luges, poste de garde jamais remarqué auparavant faisant l’effet d’une apparition, paysage tout entier transformé – j’aurais parié qu’ils étaient venus. Leur banc – où peut-être était-ce un de ceux qui se trouvaient en face, mais quelle importance – était recouvert d’une épaisse couche blanche. À l’endroit de l’assise cependant, deux cercles côte à côte, par quoi la surface verte familière reprenait ses droits, le creusaient et j’avais aussitôt pensé qu’ils s’étaient assis là. Alors que je m’attardais sur la vision de ces deux arrondis parfaits comme découpés dans la neige – je n’ai pas songé à regarder plus haut, j’aurais dû pourtant, s’ils étaient venus là, ils s’étaient forcément aussi adossés -, j’avais repensé à cet autre jour où, arrivant juste après qu’il ait plu, je les avais vus déplier puis recouvrir le banc de ces journaux gratuits distribués à la sortie du métro avant de s’asseoir.

Je les ai revus ensuite, mais différemment et selon des séquences qui étrangement ont dessiné comme une parfaite suite narrative. Un jour je cours et pour la première fois je les vois marchant côte à côte devant moi dans un endroit du parc assez éloigné de leur banc. Au tour d’après, ils ont repris leur place habituelle. Le lendemain, ils marchent toujours, mais cette fois à l’extérieur du parc, avenue Simon Bolivar. Cette fois, l’un des deux, mais je ne sais plus lequel, précède l’autre. C’est du bus, où je me trouve, que je les vois, et par chance – parce qu’ainsi je vais avoir tout le loisir de mieux les observer quand je n’ose généralement qu’un regard furtif en direction de leur banc lorsque je cours -, celui-ci s’arrête à un feu rouge quelques mètres seulement après les avoir dépassés. Las, à peine entrent-ils dans mon champ de vision que déjà le bus redémarre. Quelques minutes plus tard, c’est sans surprise que je les retrouve sur ce banc où j’ai coutume de les voir. Ces deux occasions suffisent quoi qu’il en soit à me persuader qu’ils n’arrivent pas de loin, que leur toit se trouve à proximité des Buttes-Chaumont. Pourtant, ma dernière vision d’eux brouille les pistes. Je reviens du parc, je suis dans le bus 26 quand, à l’arrêt Gare du Nord, je les vois littéralement – quelle surprise ! – passer sous mes yeux. Lui devant comme contrarié et elles quelques mètres derrière un léger sourire sur les lèvres. L’idée que je les vois peut-être pour la dernière fois m’effleure. Mais n’est-ce pas plutôt un souhait ? Entre le désir que j’éprouve maintenant de plus en plus souvent d’aller à leur rencontre, de leur parler, et son exact opposé, celui d’en savoir le moins possible, mon choix n’est-il pas fait ? J’ai été bien présomptueuse de penser que j’allais choisir. Je ne les ai en effet plus jamais revus après cela. Ils ne sont plus assis sur ce banc vers lequel je continue d’instinct de tourner la tête à chaque fois que je cours.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 juin 2013.
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