contribution auteur | Benjamin Revol

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Site : safaris littéraires.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _5 _6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de d’Ermentrude, la sirène de Salernes : selon la première, elle fut la fille du seigneur de Salernes et dernière descendante de la déesse mère du peuple Scythe, de ce fait son corps ne se terminait pas par une paire de jambes mais par une queue de poisson.

Selon la deuxième, une bonne fée, amie de la famille lui vint aide avec un sortilège qui lui donnait l’usage d’une paire de jambes tous les jours sauf le lundi (ce qui l’arrangeait car elle n’aimait pas se lever le lundi.)

Selon la troisième, au moment de sa mort ce n’est pas à la vie normale que ses jambes lui avait permis d’avoir du mardi au dimanche qu’elle pensa, mais plutôt à ces lundis esseulés passés à se languir du lendemain et à rêver d’une vie normale.

Restait l’inexplicable queue de poisson. — La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable.

proposition n° 2

La dernière aventure de Hank Chinaski se déroula à l’angle de Sunset Avenue et Hollywood boulevard dans un bistrot qui jadis, de son vivant, était sans fenêtre, coincé entre un garage et un salon de tatouage et avait orné fièrement les projections de vomi, les flaques de pisse, les tâches de sang, la puanteur de l’alcool et l’odeur étouffante du tabac brun fumé à la chaîne du matin au soir par les clients. Aujourd’hui, le bar est devenu un bar à jus végan et crudivore. Le garage avait disparu. Il avait été remplacé par une station de vélos électriques et une salle de fitness ouverte 24/24. Le salon de tatouage était resté un salon de tatouage : seule sa clientèle avait changé.
Une chose avait demeuré la même : Chinaski passait encore ses jours et ses nuits dans le bar, assis sur le même tabouret qu’il avait occupé de son vivant. Personne en dehors des fans de l’écrivain décédé ne savait qu’il hantait l’endroit. Principalement car tout le monde s’en foutait. Il n’y avait pas de mystère. En fait, la patronne de l’établissement avait même aménagé un tabouret spécialement réservé aux fans de l’écrivain pour qu’ils puissent partager un verre avec le spectre de leur idole. Certes, l’endroit ne servait que du jus de goyave ou du thé vert matcha, et pas le fameux whiskey coca bas de gamme qui avait servi de carburant à l’écriture de l’œuvre de Chinaski. Enfin, le plus important était de pouvoir avoir sa photo avec l’homme ou plutôt ce qu’il en restait.
Même si je n’étais pas le genre de mec à idolâtrer quelqu’un, je dois dire que la perspective de voir Chinaski avait éveillé en moi un vif intérêt. Aussi, alors que ma copine et moi organisions notre voyage dans la ville, je lui demandai de réserver un créneau pour que nous puissions nous rendre dans cet établissement, même si j’avais du mal à croire les rumeurs qui rapportaient la présence de son fantôme dans ce bar. Surement s’agissait-il d’un piège à touriste pensai-je alors que nous approchions du bar, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une profonde excitation à chaque… Quelle ne fût pas ma surprise lorsque tirant la porte de l’établissement je vis l’apparition. Le dos courbé par-dessus le comptoir, les cheveux longs tirés en arrière, le regard fixe, baissé, une main tenant un verre, l’autre à plat sur le comptoir—c’était bien lui, l’apparition correspondait aux illustrations qui accompagnaient ses livres. Saisi d’effroi autant que de surprise je m’approchai de lui. Le tabouret d’à côté était libre. Je voulais lui adresser la parole, lui dire combien la lecture de son œuvre avait changé ma vie, lui dire combien je l’admirais, et voire peut-être lui demander un conseil ou deux pour encourager et c’est alors que je cherchais une formulation assez polie pour déranger le repos éternel du grand auteur que je sentis ma gorge se serrer. Un vigil énorme m’avait attrapé par le col. Il me montra du doigt la file des fans qui attendaient patiemment leur photo avec l’apparition. Un écriteau indiquait 45 minutes d’attente. Ma copine fit la moue. Je lui demandais ce qu’on avait au programme, elle répondit :
— Rien d’absolument important.
— Ah ok, répondis-je.
— Donc si tu veux attendre, on peut attendre.
— Non c’est bon, dis-je. Je voulais juste voir l’endroit.
— Ok.
— Ça fait long 45 minutes pour une photo.
— Comme tu veux.
— Ça te dérangerait de rester ?
— Non, je fais ça pour toi.
— Je veux rien t’imposer.
— Tu m’imposes rien. Mais décide parce que quitte à rester autant faire la queue.
— Bon ben on s’en va. J’ai lu tous les livres j’ai pas besoin de la photo.
— Tu es sûr ? Réfléchit bien parce qu’on reviendra pas ici tous les ans.
— En même temps, c’est vrai que…

Pendant que nous discutions de ce qu’il fallait faire, plus de gens entraient dans l’établissement et rejoignaient la file d’attente alors que la silhouette de l’écrivain à peine discernable s’animait à intervalles réguliers, la main tenant le verre décrivait un arc de cercle entre le comptoir et la bouche, comme celle d’un automate.

proposition n° 1

Hier, 25 décembre 2018 à 15h57 sur la route entre Valensole et Riez j’ai vu un nuage qui avait la forme d’un test de Rorshach. Maintenant que j’écris ça, je me rends compte que je l’ai déjà lu quelque part. Je me rends compte aussi que je n’ai pas vraiment vu de nuage. Principalement parce que je n’étais pas sur la route entre V alensole et Riez. J’étais pas loin mais pas assez près pour le dire et puis je ne crois qu’il y avait des nuages. J’étais bel et bien quelque part et je faisais quelque chose mais je n’ai pas jugé cela bon de le faire figurer ici.

Une portion de route refaite qui s’échappe du coin inférieur gauche et s’enfuit en diagonal vers le centre. Le marquage sur le bitume n’a pas encore été fait mais déjà il est presque visible. À gauche, une forêt de chênes perd ses glands, sa terre, ses cailloux et au milieu, il y a le bout d’une oliveraie. À droite, une maison de paysan entourée de champs labourés qui surplombent le vallon s’étendant jusqu’au fond de l’image. Le tout sur fond de ciel bleu uniforme.

Si nos semelles pouvaient laisser des traces sur l’enrobé du trottoir combien de mètres faudrait-il pour commencer à distinguer des traces individuelles ? Quel diamètre aurait la forme des traces de semelles faites en piétinant autour du même endroit ? Et surtout, le trajet qui mène de chez soi à la voiture ou à la destination, serait-il complètement uniforme ?



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 janvier 2019.
Cette page a reçu 137 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).