contribution auteur | Cécile Camatte

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Musicienne de profession, j’écris et photographie à mes heures trouvées…
Site : cecilecamatte.com.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

Une route qui tourne, et des phares qui la dévoilent. Bitume fatigué, tout comme celui qui conduit la voiture blanche. On est au cœur de la nuit. Il fait humide et de la brume apparaît, s’immisce ci et là. Plus il avance dans la rue principale, plus la brume devient présente en nappes flottantes, damier fantasmagorique au-dessus du sol, à des hauteurs diverses. Il se dit que les vieux fantômes l’accueillent. Feu rouge. Voilà que son œil se pose et remarque comme la petite ville se trouble, se désincarne dans certaines zones. Là, un pan de mur entier disparaît. Peut-être est-ce un mirage, un passage qui s’amorce vers un ailleurs ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Ce lieu plutôt commun, coquet, fameuse « ville fleurie » prend une allure plus mystérieuse, plus troublante avec ces nébuleuses apparues au cœur de l’obscurité. La maison de Julie se distingue à peine : une unique barrière commence dans un nuage, puis après une incarnation rapide est de nouveau avalée par la nuit, par ce brouillard. Au travers du silence nocturne les phares trouent et déchirent ces écharpes denses et effilochées à la fois. La présence de l’ouate semble rendre l’absence d’humains dans les rues suspicieuse.

La maison de Julie. Le vert rieur du jardin. La balançoire où l’on passe chacun son tour et où l’on se dispute aussi, à vouloir se balancer encore un peu, rien qu’un petit peu encore. La sous-tasse vert tendre qui va avec la petite assiette qui ressemble à une fleur. La cuisine de la maison qui sent si bon. Le verre qui sert d’emporte pièce pour les sablés gourmands. Le chignon un peu penché, maladroit, piqué d’un crayon. Les beaux yeux sous celui-ci, sombres, attentifs ou pétillants. Dans la maison de Julie, les temps de l’enfance comme de l’adolescence s’y sont déclinés avec force et bonheur. Même les jours de brouillard. Car l’eau du fleuve est trop près de la petite ville. Même les jours de foire quand trop de jeunes garçons regardaient Julie. Même quand mémé est morte. Même quand il pleut et qu’il devait rester chez lui, avec ennui.

Peut-être que ces nuits de voyages, brumeuses, n’existent que pour nous rappeler que la vie n’est qu’un passage, un moment avec ses moments d’évidences et ses heures de flou, de dissimulations et d’hésitations. Peut-être que ces voyages existent pour nous rappeler l’ambivalence du tangible et que tout n’est qu’interprétation. Peut-être que la brume existe pour nous parler de la beauté de ce qui se dévoile, de ce qui peut apparaître, jaillir. Peut-être la vie n’est qu’un trajet de poétique du présent, de ce présent immuable qui nous accompagne et nous emmène on ne sait où.

Et si écrire n’était aussi qu’un trajet, une ligne d’encre qui coule, se brise, s’étire, se délie puis rencontre du silence. Un espace avec des blancs. Ces blancs libres d’être chargé de symbole ou d’émotions, ou de questions par celui qui lit. Les espaces seraient les bancs de brumes, la ligne noire une route plus ou moins sinueuse, escarpée, joyeuse ou nerveuse. Une nuit qui s’étale, fine, insidieuse. Un bruit de plume ou de stylo qui s’incarne et voyage sur le papier. Un bruit de plume qui serait comme le moteur d’une voiture. L’écriture alors pourrait être comme une musique, un rythme doux de samba, ou un jazz nostalgique et sensuel. L’écriture serait ce disque noir qui gratte un peu. La plume qui pose chaque mot nous emmènerait un peu plus vers cette musique. Cette musique qui s’enrichit alors de légers craquements, comme un diamant qui tourne et offre en surimpression à la voix son propre son. L’écriture riche en plein et en déliée, ligne fine qui trace sa route sur cette page ne deviendra pas un disque noir, un 33 tours, bien rond, qui tourne, tourne, et craque. Non, l’écriture qui chante en posant ses mots deviendra un réseau de routes noires fines sur le papier, un réseau avec aussi des silences qui feront voyager le lecteur.

proposition n° 3

C’est l’histoire d’une très jolie jeune fille, fort bien élevée. Sa mère-grand l’adore, au point de lui avoir fait faire un charmant chaperon rouge. Justement, la jeune fille va rendre visite à son aïeule, lui apportant un morceau de galette et un peu de beurre. Dans la forêt, elle rencontre le loup. Elle parle avec lui et lui donne toutes les indications pour aller chez sa mère-grand. Le loup s’y rend illico, et mange la vieille dame. Il tend ensuite un piège au petit Chaperon Rouge, et grâce à celui-ci, la dévore aussi.

Il existe des versions sans galette, ni beurre. La demoiselle ne va peut-être voir sa mère-grand que pour le plaisir d’aller la voir, et peut-être même simplement pour lui montrer comme elle est jolie avec son Chaperon. Dans cette vieille, vieille version, le loup ne mangera pas complètement la grand-mère. Ainsi, se faisant passer pour elle ensuite, il fera boire du sang et manger de la viande au petit Chaperon Rouge. Quant aux dents trouvées dans la chair ? Mais... ce sont des haricots !

Il s’est réveillé d’excellente humeur ce matin. Depuis qu’il a quitté la meute afin de pouvoir fonder la sienne, il est toujours de très bonne humeur. Prêt à partir à la recherche de la louve de sa vie. C’est le printemps, ou plutôt plus vraiment l’hiver. La neige a disparu et des fleurs recommencent à pousser. Le gibier également commence à se faire de nouveau sentir : il a reniflé quelques pistes. Mais pour l’instant, il est encore absolument affamé. Rien mangé depuis qu’il s’est séparé de ses semblables. Il sent un lapin. Il l’imagine si mignon, craquant à souhait. Une mise en bouche idéale avant un gibier plus conséquent qui le fait déjà saliver. Le nez au vent, il part à la chasse au lapin, et tombe nez à nez avec une jeune fille à la cape rouge. Galant, il échange quelques mots. Se rend rapidement compte qu’elle est très naïve, voire carrément idiote. Tellement sûre d’elle, de ses principes et de son éducation qu’elle finit par lui expliquer tant de choses... il dit alors adieu à son lapin. Une vieille carne d’abord à dévorer, puis ce sera de la chair souple et fraîche. Et il pourra même terminer son repas par une petite touche de sucré. Poliment, il dit au revoir. Et dès qu’il le peut, le voilà qui court avec bonheur et entrain vers le restaurant « mère-grand ». Comme l’enfant crédule le lui a expliqué, il tire la bobinette, entend la grand-mère dire qu’elle arrive. Et à peine la chevillette a-t-elle effectué son travail qu’il se jette sur celle-ci et la croque goulûment. Puis il rote longuement avec ravissement. Après un nécessaire nettoyage de l’entrée, il ferme les volets de la maisonnette, puis ouvre l’armoire de mère-grand afin d’y trouver un bonnet et une chemise de nuit. A peine enfilés voilà que son second plat se présente. Vite, au creux du lit. L’idiote ne soupçonne rien, ne le reconnaît pas. Il ouvre même largement sa mâchoire pour la dévorer sans qu’elle ne soupçonne quoique ce soit. Là, il mâchera bien, dégustant la chair souple aux parfums de légumes d’hiver. Repus, il prend alors la galette pour finir par cette légère touche de sucré bien rare dont il est pourtant friand...

Il existe de nombreuses versions de ce conte : son succès est indéniable. Ainsi, dans l’une d’elle, un chasseur héroïque parvient à sauver les dévorées. Le loup est à peine tué, encore chaud, qu’on lui ouvre le ventre et hop ! Magique ! Les proies sont entières et vivantes. Ravies et reconnaissantes, elles remercieront le chasseur par un baiser ou une poignée de main collantes de suc gastrique du loup.

Prom’nons nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas. Et mère-grand ou pas, n’oubliez pas. Le loup est malin... Moralité : ne soyez pas trop naïf sinon vous serez mangé...

proposition n° 2

exquis. Un homme exquis également. Un homme qui pensait être paresseux. Je l’ai rencontré dans le café de mon quartier, son éternelle cigarette au coin des lèvres. Un ami commun nous a présenté, il savait que nous avions en commun la passion de faire des collages. Je n’osai rien dire au tout début de la rencontre, fort intimidée. Alors j’ai pris un œuf sur le comptoir, et tout en le dépiautant, je me demandais si sa fille allait mieux. Avoir une fille anorexique est bien difficile. Elle a un appétit d’oiseau, me dis-je, sans doute est-ce pour cela qu’il les aime tant. Il pleuvait ce jour-là, oui, sans nul doute Paris pleurait. Lui, silencieux tournait son café, et nous souriait. Tous les trois nous regardions les lignes d’eau apparues sur la porte d’entrée en verre, qui glissaient et ruisselaient. Soudain, une femme a jailli dans la rue, rieuse, sous cette pluie. Lumineuse. Il a sorti un petit carnet, et a écrit quelques mots. J’ai juste eu le temps de lire « Barbara ». Il m’a demandé d’où je venais, j’ai répondu de Brest. Je ne sais pas trop ensuite ce qui s’est passé, je ne voyais plus ce qu’il écrivait. Il y avait ce parfum qui nous envahissait. Arôme d’une orange qu’une autre femme, plus loin, à une autre table, épluchait. Et cet

proposition n° 1

Un arbre, à la fois droit, allant vers le ciel et qui pourtant semble attiré par le sol. Sur le bitume gris sombre des lignes blanches consécutives, larges, verticales. De part et d’autre de celles-ci des rebords qui emmènent sur des trottoirs. Au-dessus, des lignes horizontales noires, fines et un peu courbes. Sans doute doivent-elles rejoindre quelque part un poteau de bois foncé, rond. Mais bien plus loin. Un peu partout, des volutes, des écharpes de brumes, brouillard ou nuages bien bas. Du silence, certainement. Et personne.

La lampe sapin, allumée, semble avoir traversé la vitre. Comme pour rejoindre le réverbère de la rue. La nuit. Aux lumières immobiles répond l’ombre inquiétante et graphique des branches de l’arbre du jardin. L’ombre qui paraît être incrustée dans la vitre.

Il y a un bar tabac, une librairie, l’hôtel de ville. Devant, la terrasse d’un restaurant : « Côté Place ». Toutes les rues amènent ici. Au centre, des platanes et des oiseaux. Une femme à l’air revêche se dirige vers le restaurant, un petit chien en laisse à sa droite. Plus loin, debout, accueillant, un homme aux yeux ronds l’attend.

Papiers collés, papiers pliés. Ci et là quelques mots surgissent sans pour autant que l’on puisse les lire pour autant. Des directions, des circonvolutions à ces pliures. Des tons poudrés. Sur les crêtes de ces reliefs les couleurs semblent presque noires. En haut à gauche, une montagne trône. Faite d’un seul trait. La couleur travaillée dans cette zone semble parler de vent, un vent qui explique le dénuement de cette dune. À la base, ici, au coin d’une pliure, on peut lire « c’était ».

Deux globes de verre, d’un gris sale. Qui semblent collés sur un mur plutôt orangé. Un mur aux lignes nombreuses, qui descendent et coulent vers celui qui regarde. Contre-plongée. On remarque des lignes plus grandes et plus vastes sous les globes. Le ciel, étrange, tout en haut, d’un bleu magnifique. On ne voit que ces yeux, au regard vitreux, et qui semblent avoir pleuré.



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1ère mise en ligne 4 janvier 2019 et dernière modification le 12 janvier 2019.
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