contribution auteur | Hélène Boivin

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Hélène Boivin écrit des textes pour des marionnettes et des êtres vivants, elle anime des ateliers dans des centres sociaux et en milieu scolaire. Elle participe aux aventures de M.o.M.o(ts) et Boivinoscopies , elle est aussi femme de chambre, remplaçante, gardienne de musée, rédactrice et marabout de ficelle….

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Assis sur son lit, je découvrais mon amitié sous un angle insoupçonné. La lumière crue du matin en pointait la poussière, les tâches, les leurres. Ma collection des Pieds Nickelés à portée de main mais intouchable. Ce voyage clandestin me laissait un arrière goût. Toutes ces bandes dessinées que je lui prêtais qui je ne revenais jamais, ce poids de lui demander, cette faiblesse de ne pas oser lui réclamer. Tu ne vas pas croire que je ne te rendrai pas ce livre. Tu n’hésiterais tout de même pas à me rappeler. Quelle force de persuasion, quel instinct divinatoire ! Et moi de m’empresser de le rassurer sur la transparence de nos échanges, trop craintif d’y mettre un voile d’ombre. Je proposais, et il recevait un brin distrait, comme si cette déférence que j’avais malencontreusement installée était dans l’ordre des choses, une réparation. Et collection de logos de voiture que nous piquions dans les garages des résidences adjacentes. D’un commun accord, après concertation, il avait été convenu qu’elle serait plus en sécurité chez lui où ses parents ne s’aventuraient pas dans le domaine des chambres. Je me souviens comment je la sortais de sous son lit avec émotion. Peut être y était elle toujours ? Mais à quoi bon vérifier. Je répugnais à aller plus loin . J’avais le même malaise que l’on a quand on rentre dans la chambre d’un mort. Je n’aurais pas été étonné d’apercevoir le reflet de son sourire dans la fenêtre. Je me surpris à renifler un vieux t-shirt qui traînait sous son oreiller, je reconnaissais son odeur. Je commençais à me mettre l’imagination en Bolduc, regardant derrière moi, aux aguets du moindre grincement, du bruit de moteur dans la rue, du martèlement réguliers des travaux d’été sur le rond point. Mais j’étais insatiable et reprenais mon inspection ; à côté des paquets de Camel , à peine dissimulée une petite boulette dans du papier d’argent. Que j’étais timoré, quel écart inexorable ! Je lui adressais un petit signe du quai, il était dans le train derrière la porte, mais je ne voyais plus que la silhouette de mon ami qui partait pour une destination où je n’étais pas prévu. Je pris le vieux t- shirt avec le logo de pilote de rallye sur la poitrine ; un petit pavillon en damier et un casque de course que je dissimulais sur mon ventre et m’éclipsais. Je pus enfin respirer sur le seuil du pavillon, dans le désert estival de ma rue d’enfance.

source de l’apocryphe
L’une dit leurs peaux c’est comme une carte avec tous les faisceaux des fleuves, des confluents. L’autre d’ajouter leurs mains pleines de nœud, de creux et de rigoles. Elles disent c’est comme une dentelle qui tient à peine à la trame. Elles sont les gardiennes des archives corporelles, elles veillent à la mémoire des corps qui tiennent à un fil. Elles connaissent la matière des peaux, des mosaïques de couleur et les grains de beauté rouge comme des lentilles d’eau et ces petites taches de son ; miroir obscurcit par la brume. Elles sont encore presque des enfants et c’est elles qui touchent au bout des vies et officient à la cérémonie de la toilette. Elles disent pieds nus elles aussi pour ne pas être trop éclaboussées, leurs bras vigoureux soutiennent et leurs mains dans le Gant de toilette. Elles disent il y a celui pour la toilette intime, c’est eux tant qu’ils peuvent, ils gardent cette pellicule de pudeur et l’autre gant pour le corps et la figure. Elles disent qu’elles ont des pensées flashs comme quand on conduit, si vulnérables, s’ils tombaient, si elles poussaient , la peau un peu lâche comme un poulet, les mêmes pensées qu’on a avec un nourrisson. Elles disent c’est comme avec les bébés sauf qu’il y a la mort tout près. Elles disent que c’est pour ça aussi qu’elles sont là et puis la proximité des corps, elles disent qu’on ne se touche pas assez. C’est un peu comme dans la coiffure, les gens sont contents de sortir du bain. Elles découvrent des usages surannées, le talc sous les seins et les bras, et la combinaison avant de mettre la jupe, et c’est un peu leur grand-mère et beaucoup plus utile qu’être assis dans une salle de cours et même au CDI. Et puis, il y a les bas de contention, comme s’ils dansaient le French Cancan. Elles disent encore qu’elles aiment bien découvrir les maisons, les salles de bain et sentir les parfums. Elles disent qu’ils sont si fatigué après la cérémonie de l’eau qu’ils soufflent et respirent fort, et s’endorment dans leurs habits du jour. Bien sûr il y a les racistes qui ne veulent pas si tu es noire, bien sûr elles ont envie de crier et danser quand elles quittent leur monde si ralenti et de mettre leur casque très fort et elles se dépêchent d’oublier et de prendre un autre chemin quand elles ne doivent plus passer, et que les stores sont baissés. Elles disent qu’il faut laisser la place aux autres.

proposition n° 7

proposition n° 8

Vie Brève de Moritz

La table de bridge du bow-window avait disparu sous le plateau de jeu hérissé d’hôtels rouge et vert. Les cartes du parc immobilier et des dollars édentent les côtés. La banque est vide, le croupier a déserté la boite. Ils ne restent plus que trois joueurs dans le désordre des chaises autour d’un Monopoly. Moritz réfléchit, se frotte la moustache qu’il a rasée maintenant depuis longtemps, épuisant ses partenaires et les sabliers. Il décline le verre qu’on lui propose, n’a pas l’air affecté par la désertion des fumeurs, les blagues et les conversations qui dérivent au-dessus du jeu. Moritz est tout à l’évaluation des forces en présence, comptabilise son capital et apprécie s’il est prudent de racheter les gares à ses partenaires épuisés par sa lenteur hypnotisante. Il était mal parti, plutôt ! Il est resté plusieurs tours en prison, il a dû payer des amendes, emprunter pour survivre, on finissait par avoir de la pitié. C’est un cadet besogneux, qu’on a toujours attendu dans les ballades, mais minutieux, oui et pieux. Il répare avec une précision d’horloger tous les rebuts, il sort le jour des grands encombrants. Moritz demande à réexaminer la règle du jeu, pour vérifier les obligations de chacun. Les autres le laissent vérifier, rompus par cette partie interminable. Il n’a pas désespéré pendant toutes les années noires partagées avec son frère. Soudé à la communauté polonaise qui lui a fourni des chantiers, il a rencontré par la paroisse sa femme de bonne famille qui l’a aidé à monter son entreprise de menuiserie. Il travaille très lentement mais c’est parfait. Il n’aime pas trop tous ces migrants qui ne cherchent pas à s’intégrer. Il se décide enfin à acheter la rue de la Paix et l’avenue Foch. Il remercie Dieu car sa journée a été bonne.

Vie brève d’Isabelle, la jeune femme du musée

Septembre 2009, embauchée en CDD reconductible pas plus de trois fois pour une période de trois mois, comme agent de surveillance Isabelle a sa licence en histoire de l’art en poche. Elle part légère passer l’été avec son amoureux en Grèce et s’offre une robe pour une fois pas en solde. Sa silhouette drapée antique est parfaite pour rejoindre les Cyclades. Septembre 2018, le travail temporaire s’est prolongé, avec quelques interruptions sentimentales et digressions à la Biennale d’Art Contemporain vécues comme des récréations. La jeune femme est affectée à la collection permanente, à l’étage des paysages où le parquet craque. Isabelle va bientôt être libérée du remboursement de son prêt étudiant, vit toujours avec son compagnon mais ce n’est plus le même. Miguel est vénézuélien et ne retournera pas de sitôt dans son pays, ils sont pacsés. Septembre 2019, elle a déposé son sujet de thèse sur les Regardeurs regardés, et les Regardés regardeurs. Affaire en cours. C’est déjà tellement difficile de vivre sa vie ! Isabelle s’habille en harmonie avec la salle où elle travaille. Sa présence est une performance quotidienne. Aujourd’hui en robe rouge assise à côté du cardinal, elle va aller dans les toilettes se poudrer.

Vie brève d’un chœur de moineaux

Nous tous dans le thuya. Même mais pas identiques. Ils nous cherchent nez en l’air, ils écoutent tête penchée, la pupille resserrée. Nous tous, dans les branches, cachés, mais sonores comme dans les alvéoles, les picots d’une enceinte. Jacques a dit allez à la poubelle, Nord- ouest, miettes du déjeuner, jeux de jambes croisées. Jacques a dit Sud- ouest, échauffourée sur le gras du jambon. Jacques a dit éparpillez-vous en escadron, sortie scolaire boites noires qui brillent. Dans le sillage de Jacques, nous tous même mais pas identiques, sur la balustrade de la terrasse. Toujours un qui s’attarde à jouer avec le feu, s’envoler au dernier moment, trop jeune pour discerner le prédateur de l’amateur. Nous tous mais pas identiques.

La vie brève de l’ange de la fuite en Egypte

En lévitation comme s’il était accroché par un piton derrière ses ailes, l’ange indique depuis maintenant quatre siècles la direction à Joseph. On pourrait dire un GPS avant la lettre, avec pour itinéraire suivant : lieu de départ : Israël, lieu d’arrivée : l’Egypte. Mais ce qui est sûr c’est qu’avec son joli profil de médaillon et son sourire énigmatique, il montre la direction de l’exil, de la fuite des frontières, des passages sous les portiques-détecteurs, des péages et des papiers officieux. Une personne plus terre à terre pourrait voir dans son index impérieux, la direction de la sortie.

proposition n° 7

Mon coin pour écrire à la maison est sombre. C’est un peu comme si je rentrais dans une grotte, celle de Saint Jérôme avec son lion et son crâne. Mais sans lion avec juste mon crâne que je tiens dans la paume de ma main. La grotte correspond à une alcôve, une chambre sans fenêtre qu’on appelle aussi la boutique. On a remplacé Les parois par des fenêtres et la porte est vitrée à hauteur de taille. Elle s’ouvre avec un bruit de rideaux de perles. Derrière, une commode avec des livres que je ne lirai pas et sur une étagère, des dictionnaires, français, anglais, d’étymologie, Winnie the Pooh, les contes de Grimm, et un globe pressé dont il manque une partie de continent. Souvent sur la commode un panier de chaussettes, dépareillées, idées confuses à chasser. Un ballon dégonflé de Pilate comme une promesse tenue une journée. A gauche, le lit, ou le pain sans levain, un futon sur un tatami ; je préfère qu’il ne soit pas encombré. Toujours je le fais, avant d’écrire, des draps tous confus, ça n’aide pas à calmer l’inquiétude d’écrire ; il faut du calme, de la perspective. De même que je préfère écrire le matin, après avoir dormi, après avoir laissé retomber tous les sédiments au fond de moi, et ne pas entendre encore les idées qui condamnent, les affaires qui assaillent, l’angoisse de n’avoir pas pris le temps d’écrire. Mais je ne regarde jamais le lit quand j’écris, ou peut être juste le motif de la couverture anglaise qui le recouvre. Selon l’humeur, je mets le dessous du dessus de lit, dessus, ou le dessus du dessus de lit, dessous, et vice versa. Sinon, tout est sur la table. Et devant, un mur jaune, avec le journal de bord d’un corsaire, la poésie de Sacha punaisée de travers, un masque mexicain à la carnation très rose et la bouche rouge qui déborde, des petits dessins, des post-it périmés mais que je renâcle à jeter, le chat devant ses croquettes, la carte d’un gladiateur qui tire une longue chaine retenu à un objectif, une porcelaine de chérubin à qui il manque un bras, une boite en bois avec des vieux trucs ; une pile, une épingle à cheveux, un bout de craie orange, un bout de règle, un crayon mal taillé, et à côté une armada de cahiers, plus ou moins commencés ou complets, un espèce de peigne pour se masser la tête, des huiles antiques comme Ulysse qui a beaucoup souffert. Enfin tout un fatras de petites choses, que je regarde sans voir, et qui constitue les brindilles de mon nid, chacune hétéroclite mais qui dans leur assemblage forme un réceptacle tout à fait confortable et nécessaire à ma concentration. Je mets rarement sur la table le livre que je lis. Ce sont deux mondes distincts comme le jour et la nuit. Je me tiens bien droite, et parfois je me tourne sur le côté droit, qui correspond à l’entrée de la grotte, les bords des chaises autour de la table du petit déjeuner brillent, tout à l’air immobile. Il n’y a plus que des bords, et des arrêtes. L’immeuble voisin par la fenêtre à l’air de coller la vitre, l’espace est aboli comme dans un tableau de Giotto. Un triangle de ciel bleu. La grotte est un théâtre, pas un beau théâtre avec des dorures et du velours, non juste une scène dans une pièce sombre dans l’obscurité. On n’a pas besoin d’artifice pour pouvoir inventer des histoires, il suffit d’avoir du vide, un élan pour pouvoir rentrer à l’intérieur de sa tête et de son histoire, et pouvoir regarder sans voir la table en bois avec ses taches de tasse, ses nœuds, et ses fractures. Je quitte la grotte pour me faire un café ou un thé, il faut alors ne pas s’égarer dans la béance des tâches ménagères qui attendent en guet- apens. Je colle le nez à la fenêtre et dans l’immeuble d’en face. Le cendrier est bien plein sur le rebord de la fenêtre, l’immeuble a des pieds qui dépassent, un immeuble à pied, voilà qui plairait à Anthony Brown, l’illustrateur de livres d’enfants où chaque page d’album réserve une bizarrerie de l’ordinaire. J’ai oublié de dire que la condition essentielle est d’avoir du silence, au moins pour commencer et lancer la concentration, alors je préfère être seule, quand ils sont tous partis. Sinon l’énergie d’un café où je ne connais personne, me va très bien, du moment que je puis me fondre dans l’anonymat et le bruit des entrées des sorties et des percolateurs et de la porcelaine et des commandes et que l’on ne me demande pas ce que j’écris, ce qui me fige. Je commence toujours par écrire sur un cahier avec un stylo, un stylo ordinaire mais avec une plume qui glisse bien. Le jour d’après, je reprends sur l’ordinateur. Il m’arrive d’écrire des textes bien différents.

proposition n° 6

Tout ressort un jour ou l’autre, pensa Jerzy en extirpant l’épingle de son pantalon. Le dard avait mordu la masse molle de sa fesse. Un point à peine rouge dans la chair. Elle était à présent dans sa paume, inoffensive. Il la saisit entre la pulpe de son pouce et de son index pour l’examiner avec un œil d’horloger. Un trait qui attrape toute la lumière. Au bout une petite tête, à peine différente de l’extrémité opposée, la pointe de l’épée. Sans sa morsure, Il n’aurait jamais examiné de si près une tête d’épingle. Il ne verra plus de la même manière une personne qui a une tête d’épingle et goûtera l’expression « monter en épingle ». Voilà Jerzy errant dans les champs du dictionnaire. Dans un sursaut d’esprit, il calcula la probabilité que cette épingle le pique. Infinitésimale…Soit un instant x, une épingle y, et des fesses, z. Quelle chance avait cette aiguille d’arriver à la cible ? Merveilleuse petite aiguille qui par le jeu du hasard avait réussi pleinement sa mission de picador. D’où venait- elle ? Etait- ce lui qui l’aurait piquée par inadvertance sur le drap de son pantalon ? Mais à quelle occasion ? Tous ces gestes dont il ne pouvait garder le souvenir. Sans doute trouvée par terre puis épinglée rapidement alors qu’il était déjà ailleurs. Il n’était pas un grand raccommodeur ; avait- il même une trousse de couture ? Il balaya rétrospectivement les sièges auxquels il avait pu se frotter pour ramasser cette épingle tenace. Un accrochage est si vite arrivé. Peut- être sur le banc du jardin avec Isabelle qui avait toujours un ouvrage en cours ? Les flèches de l’amour…A moins qu’il ne soit l’objet d’une vengeance vaudou :la gardienne de la salle Rubens, lasse des débauches de chair offertes qui la narguaient sur tous les murs, et avec qui il avait un petit passif, lui envoyait des malédictions à coups de piqûre d’aiguille. Il regarda son portable, dimanche 21 janvier, mort de Louis XVI, 15h45, 4 degrés. Il entendait le murmure du musée et de la ville et se rendormit en pensant à des éclats de verre sur la chaussée. Des bulles s’étiraient en petit chapelet de la chambre à air qu’il noyait dans une bassine. Une lente asphyxie. Il faudrait poser tous ces petits désagréments côte à côte, pour reprendre à tête reposée, ce montage qui se dérobe. Il soupira les mains sur son ventre qui se dégonflait, de plus en plus plat, comme un matelas pneumatique se ramollissant, jusqu’à faire corps avec le banc.

proposition n° 5

Oui, si vous pouviez vérifier le temps qu’ils prennent pour déjeuner, très, très élastique, ils savent, de pause en pause, et je ne parle pas des arrêts, les migraines, la mauvaise santé, les rendez- vous en pleine journée, je peux comprendre, les enfants malades bien sûr mais bientôt ce sera … Surtout, n’oublie pas de laisser les clés au troisième, à la surveillance, c’est la procédure, sinon je suis responsable, tu signes le tableau avec l’heure, en bas, c’est simple, si, si, je viens de te l’expliquer. On reprend, tu restes dans le sas pendant une minute avant de composer le numéro, très important, toujours l’avoir avec toi, le mot de passe, l’âge que tu avais à 35 ans et celui que tu n’auras plus quand tu seras mort, et n’oublie une minute, sinon tu restes bloqué, c’est un laser, et quand ça se bloque, ça hurle. C’est simple, enfin si tu n’y arrives as, alors là, c’est clair je me poserai des questions sur la suite de ma vie professionnelle... Si tu savais ce qu’il y a dans les jarres, tu serais édifié, des chewing-gums, des vieux mouchoirs, des papiers de bonbon, des mégots... J’étais aux remontes pente, et puis les aléas de la vie, je suis venu ici. Mais finalement ça se ressemble, les paysages grandioses et les tableaux, pareil. Je dessine, toujours un carnet dans ma poche : je trouve que le chef d’œuvre, c’est le tableau du hall d’entrée, la scène de Pérugin, tu as vu la nappe, il y a même les plis, j’ai bien regardé parfait.. Oh, tu sais les gens, c’est nous qui les voyons. Ils butinent, ils se disent en regardant— tu ne trouves pas qu’elle ressemble à Fanny, Jessica — et ils passent devant tous ces cadres comme ils passent devant nous, sans nous voir. Les tableaux, ils sont là pour nous qui tous les jours les retrouvent… On prend un sandwich et on file chez Zara, c’est la deuxième démarque. Oui tu sais le manteau que je t’avais montré, comme celui que j’avais à l’enterrement de Francis. Je l’adorais. Tu sais bien gris chiné avec une martingale, le même !... ça va péter un jour, vraiment, vraiment, ils ne vont pas comprendre, d’ailleurs c’est parti, ça pète, avec leurs costumes à cinq cent mille, et tutti quanti.

proposition n° 4

Le hall d’entrée du personnel dans un musée national des Beaux-Arts, en région. L’accès est invisible de la place, à peine une porte vitrée teintée dans l’enchainement classique du Palais ; une licence accordée aux normes. De l’intérieur, il faut emprunter des couloirs, monter, descendre, passer par l’étage des antiquités, faire craquer les parquets de la salle dévolue aux pièces, flirter avec la salle de sécurité des gardiens de nuit. La nuit est déjà tombée mais il est encore tôt. C’est l’heure vide où l’après-midi s’étire ; les gardiens se retrouvent pour parler de recettes de cuisine. Mais ici tout est à son absence. La salle vaste comme le transept d’une église. C’était un ancien couvent d’avant la Révolution. Elle résonne. Les paroles sont projetées contre le mur comme dans une salle de squatch, on ne sait plus d’où vient le son. Je la traverse sous une avalanche de recommandations, de codes d’entrée et de sortie, de la remise d’un trousseau de clés, chacune différentes, ouvrant des portes, des placards, des coffres, où chaque nouveau point achève de brouiller le précédent. Mon aimable instructeur m’explique les us et coutumes de la maison afin que je puisse être lâchée dès le lendemain. Tout ça à vitesse accélérée car il n’a pas que ça à faire avec la pénultième préposée aux cartes postales et certainement pas la dernière. J’essaie d’intégrer scrupuleusement toutes ces indications mais la tension de mon application fait fumer mon cerveau en goupillon. Tout s’évapore et se dissipe en fumée d’encens. J’aspire à passer le sas de la sortie, à rejoindre les éclairages publics, le pavé mouillé, les passants qui se hâtent. Au milieu de ma trajectoire, une voix d’outre- tombe résonne » C’est toâââââ ? » L’employé des musées nationaux n’a pas l’air surpris, et acquiesce. Personne. » Elle est partie à midi avec son sac de voyage et son fiston de photographe, pour une mission en terres de Québec. Bon après- midi mon petit Jerzy » tonne la voix qui remplit tout le dôme. L’oreille dressée, je cherche dans la pénombre. Au fond de la pièce, un mur ouvert, comme un pan de coulisse d’où surgissent des chaussures horizontales, en légère lévitation au- dessus du sol. Un mur à double fond, avec un banc derrière permettant au passe muraille de s’allonger. L’oracle doit être de grande taille car ses pieds dépassent.Des chaussures de chantiers taille 45 . Dans l’émotion de cette vision magique, je ne retiens que les dessins complexes et gaufrés de ses semelles. Comme celle des plaques d’égout.. D’ailleurs, il aurait également pu surgir d’une trappe, que l’affaire n’eut pas été plus surprenante.

Je décrypte progressivement l’énigme. Le dialogue de mon accompagnateur avec les chaussures m’apprend qu’il s’agit du jardinier du musée. On est en hiver. A la morte saison, il s’allonge sur le banc derrière le mur, et on l’oublie. Il est habile à reconnaitre la démarche de chacun, devient invisible aux hommes nuisibles et apparaissant aux pas amis. Il enregistre tout comme la caméra de surveillance. D’ailleurs, ils le connaissent bien là- haut au troisième dans la salle des télévisions. Ils se repassent des fiches de jeux d’échec, des vidéos et des sites. Il est l’oreille du musée, le réceptacle de toutes les confidences. On s’oublie dans cette dernière salle juste avant le sas de sortie. Sur le départ, on baisse la garde, on retire le masque. On se gêne plus pour les confidences. Il s’appelle Jerzy Sidor. Il était arrivé en France juste après les grèves de Gdansk. On dit qu’il avait été ingénieur des eaux et forêts mais on dit aussi qu’il était ouvrier dans une entreprise de fourrure ou peut-être dentiste. Il n’avait pas pu retrouver de travail arrivé en France. Pas d’équivalence. Alors il était devenu jardinier du musée. Je ne l’ai jamais vu dehors car je travaillais l’hiver seulement. Il parait qu’il a tissé un labyrinthe à l’intérieur même du jardin du cloitre avec des grottes cachées dans les arbres, des niches pour les oiseaux, des poissons qu’il héberge dans le bassin, un monde parallèle. Une résistance dans une société extrêmement normée. Un vide administratif . J’ai oublié les pieds du jardinier. Ils s’évaporent. Ça fait longtemps.

Un truc bizarre me rappelle Jerzy Sidor :L’image récurrente où enfant, je disparaîs dans l’étroite ligne des deux miroirs parallèles de l’entrée de la maison . Je ne suis pas encore en âge d’aller à l‘école, je traine dans l’escalier de l’entrée, je connais tous les dessins du meuble, les gants dans les tiroirs, les gants dépareillés, les choses orphelines placée dans le vide poche. Les deux miroirs avec mon reflet. Je fais des mines et des grands gestes circulaires ; je suis placée devant la jointure des deux glaces et je disparais partiellement. Je me déplace doucement pour m’amputer. Il me reste les côtés mais mon milieu s’évapore alors je frotte mes mains pour être sûre que la partie disparue est toujours là. J’ai entendu que la moyenne nationale de natalité en France est de 2.7 enfants par femme, alors c’est normal. Si je disparais partiellement pour être conforme à cette densité d’enfant par foyer à l’échelon national à l’occasion je rentrerai dans le référencement de la population.

C’est une histoire d’identité, un peu hors sol. Ça pourrait être une pièce de théâtre car le hall d’entrée du musée ressemble à la scène où on y jouerait un classique sauf que l’objet de la pièce, ça serait le type dans les coulisses, celui qui dépasse : le souffleur ou le pompier, ou celui qui attend les deux mots de la fin. On pourrait également transformer cette matière en une chanson à la manière de « l’homme à la tête de chou ». Ce serait également adéquat avec le sujet, sauf que ce serait les pieds du jardinier. Ou encore un album d’enfant avec un homme qui se transforme comme la lune selon le moment de l’année, plein, demi, croissant, solstice, disparaî

proposition n° 3

Voici quatre légendes sur l’histoire de Tirésias :

Selon la première, adolescent il surprend par hasard la déesse Athéna qui se baignait dans un lac. La déesse le punit de ce sacrilège en lui retirant la vue. La mère du jeune homme qui appartient à sa cours, la supplie de fléchir son châtiment. Alors la déesse lui accorde le don de lire l’avenir, lui donne un bâton de cornouiller qui permet à son possesseur de se déplacer partout, lui purifie les oreilles si bien qu’il peut entendre les paroles des oiseaux, et lui accorde une longue vie, sept fois plus longue que les autres mortels.

Selon la deuxième, Tirésias est née fille. Sa beauté attire le désir d’ Apollon qui l’élève et lui transmet son art de la musique. Adulte, elle se refuse à lui alors pour la punir il la transforme en homme pour qu’elle ressente l’emprise d’Eros.

Selon la troisième, Tirésias rencontre sur son chemin un couple de serpents qui s’aimaient. Il les frappe avec un bâton, ils le transforment en femme pendant sept années. Il les rencontre une nouvelle fois enlacés. Il les frappe de nouveau pour se délivrer du sortilège, c’est ainsi qu’il retrouve sa forme première. Ayant connu les deux états, les dieux le convoquent à leur table pour trancher le débat qui opposait Zeus à Héra. Qui de l’homme ou la femme a le plus de plaisir ? chacun soutient que c’est l’autre sexe. Tirésias tranche le litige en expliquant que le plaisir se divise en dix parts, une part revient à l’homme, les neufs autres à la femme. Mais la reine des dieux fâchée étonnamment, se venge en lui ôtant la vue. Zeus contrebalance sa cécité et lui offre le don de dire l’avenir.

Selon la quatrième, Tirésias devient un des devins les plus renommés de la Grèce , il est consulté par Œdipe qui le somme d’expliquer la raison des malheurs de Thebes, par Ulysse qui vient le trouver jusqu’en enfer pour savoir si un jour il peut rentrer dans sa patrie.

Reste qu’il est voyant dans les ténèbres et passe d’un genre à l’autre.

proposition n° 2

Les portes avaient été fermées, ils durent toquer à la vitrine. Sur la pointe de pieds, essoufflés, ils trouvèrent de la place dans le fond. Il fallait veiller à étouffer les bruits des semelles, des pattes de chaise, des bruissements du manteau qu’on retire. S’excuser de respirer dans cette atmosphère de chapelle. Un jeune homme présentait avec application l’invité, notes sous la main. Un grand enfant de chœur étreint par la grâce et qui avait laissé son sourire au vestiaire de la sacristie. Elle aperçut la tête bienveillante comme sur la vidéo : un peu Bourvil, finalement. Il fallait qu’elle se défasse de cette manie des ressemblances. Il regardait devant, non plutôt
à travers l’assemblée, un peu comme s’il cherchait le nom d’une rue sur une plaque. Non plutôt en dedans comme on roule une hypothèse ou un énigme. Elle devait se concentrer pour attraper le fil. Mais il y avait tout ce public de concert, de papivores, des professeurs avec leur diplômes à la boutonnière, des bibliothécaires, des personnes avec des questions à rallonge, de comédiens superbes. Elle, muette. Pas de question. D’ailleurs on parlait d’un livre dont elle n’était même pas sure de saisir le titre, le Graal théâtre ? C’était tout récent cet engouement. Elle venait juste de le découvrir dans un recueil déjà vieux de vingt ans. Et puis sur la vidéo, il se promenait dans les rues avec un sac plastique Ed. Comme le vieux dans le quartier toujours le nez dans les poubelles à la recherche de pépite dans les rebuts. Un peu gênée aussi. Son mari avait tenu à l’accompagner. Elle qui avait proposé comme ça, en l’air, déjà sur le départ. Pour être honnête, elle ne savait même pas si elle aimait la poésie et sa poésie. Elle avait vu que la personne du livre de poésie avec sa tête reproduite en série sur la collection Gallimard, existait encore, qu’il serait là jeudi 21 avril, qu’elle pouvait approcher un poète pas mort, un poète vivant. Elle avait même mis dans son sac le livre pour une dédicace. Et la voilà dans la queue jusqu’à la table. Ça ressemblait vraiment à la communion. Devant lui, elle avait balbutié qu’elle l’aimait beaucoup, une phrase idiote ou on pouvait croire plusieurs choses,et elle n’avait pas osé sortir le livre un peu démantibulé. Il n’avait rien à dire , et c’est ce qu’il a fait. Son mari avait ajouté qu’il faisait lui aussi des vers en alexandrins et des mathématiques, tout comme lui.

proposition n° 1

Le mur sud du studio est recouvert de trois grands panneaux de miroirs juxtaposés. Si l’on se trouve placé devant la ligne verticale de démarcation, le danseur disparaît, avalé par la fente. N’apparaît que partiellement un demi, un quart, un tiers de lui-même alors que les autres se reflètent fidèlement sur la glace. Disparition tangible, le danseur se déplace pour retrouver son image et échapper à la fente. Sur le sol de linoléum, les traces des cercles de taille diverse mais multipliés comme autant de nids d’oiseaux ou de tourbillons. Il a tellement regardé ce sol qu’il se perd dans ces spirales.

La toilette d’une vieille femme avec son assistante. La vitre embuée de la douche. Le corps nu émouvant dans son abandon, sa vulnérabilité, cette image du poulet qui se superpose pour être vite chasser, le ventre qui ressort . La main dans un gant de toilette qui savonne le dos, les cuisses, les pieds, les seins soulevés comme on fait un lit. La proximité des deux femmes, où la plus jeune donne l’autre gant, pour la toilette intime. Les gymnastiques pour attraper le savon, saisir la pomme de douche, avec l’eau chaude qui coule sur le dos, apaisante. L’essoufflement du vieux corps après ces mouvements. La serviette de bain qui entoure vite pour réchauffer, frictionne. La peau qui rougit sous le frottement.

Derrière la fenêtre sale de la porte du train, la silhouette de la fille encore mais qui se mélange avec le reflet du quai, sa propre image, les wagons du TER , un bout de panneau publicitaire pour le dernier quelque chose. Partie enfant, maintenant femme. La conversation muette avec l’ombre, une main sur l’oreille, téléphoner pour dire qu’on est bien arrivé, baisers soufflés. Le train TGV 3456 en direction de Paris Gare de Lyon... prenez garde à la bordure du quai. Commence la course ralentie sur le quai pour suivre jusqu’à la disparition.



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1ère mise en ligne 13 janvier 2019 et dernière modification le 8 mars 2019.
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