Emmanuel Delabranche | de lui mon histoire

« la vie il ne l’a finalement pas supportée
elle le lui a rendu »

un autre texte de la revue, au hasard :
Camille Philibert | À la masse (with Clash live)
l’auteur

Emmanuel Delabranche est architecte, métier qu’il pratique un peu partout dans le monde et enseigne à l’école d’architecture de Rouen. Il a travaillé sur Le Corbusier photographe, et lire Une ville, 13 boucles sur sa façon d’inventer une langue qui dans le récit de la ville maintienne son regard spécifique de constructeur et d’artiste.

Son site : à peine perdue, aussi bien pour les textes que pour la densité des images. Sur Twitter : @edelabranche.

le pitch

Le Havre, la ville neuve devant la mer, est à nouveau le référent principal pour cet hommage au père décédé. Travail de deuil, mais qui passe par les signes, par une langue brisée qui n’hésite que pour venir au plus près, et laisser ce travail de l’approche comme la première instance du récit.

le texte

 

le havre

les années 70 puis 80
une maison sur les hauteurs
la ville haute
un appartement au cœur
centre reconstruit

de l’une voir la ville
de l’autre le port
et entre les deux un immeuble de briques
à son pied l’entreprise familiale
delabranche frères inscrit

vie partagée entre ces lieux
vie morcelée
finalement
vie déchirée puis reconstruite par eux
en moi

aujourd’hui je peux dire
ce qui m’a fait souffrir
le temps passé à chercher
comment simplement l’écrire
voilà

*

enfant le monde était séparé en deux
celui du silence du non-dit des choses en soi enfouies

et
celui du mensonge sorte de crime violation de droit

enfant le monde m’apparaissait tel qu’il est
à taire

enfant je voyais en certains un équilibre une paix peut-être la sagesse même
et en d’autres tout ce que je pensais devoir fuir

mon père est mort l’an passé
jeune encore fatigué

la vie il ne l’a finalement pas supportée
elle le lui a rendu

*

sa voiture une twingo je l’ai vendue l’an passé juste vidée non nettoyée
en l’état j’avais écrit sur l’annonce postée
elle sentait encore le tabac refroidi
je ne l’avais pas dit
je me suis retrouvé aussi à vider un appartement dans lequel je n’étais jamais allé
des morceaux d’enfance aux murs en valises en étagères en tiroirs
des morceaux de vie comme la vaisselle qui ne l’avait jamais quitté
des boîtes de plastique aux couvercles colorées étiquettes intactes fossilisées
des centaines de livres derrière des portes derrière des vitres
des tableaux de famille peints par un oncle aux murs accrochés
des illustrations de la ville gravures du port visions maritimes encadrées
des meubles au placage déglacé et le buffet au plateau de marbre sclérosé
on a rien gardé
presque rien
et cette odeur de la mort qu’on allait y laisser
impossible à prendre
et qu’en faire

on s’était quittés des années auparavant
on ne s’est jamais retrouvés

*

le quartier était de pavillons à la brique rouge et aux garages répandus
on aurait parlé de cité jardin si l’architecture y avait existé

la rue de l’abbaye
la place de la liberté
l’escalier roulant
les châteaux d’eau
et la forêt toute proche où on finissait le dimanche par aller

des arbres plein les rues dans les cours les jardins
et tout le monde derrière des murs des haies chez soi chacun

les boulangeries
la droguerie
le marchand de journaux
l’épicerie
les deux pharmacies

on s’y ennuyait plus qu’ailleurs
c’est certain

*

le quartier était lisse et droit aux angles béton si doux sous la main
on s’y déplaçait flottant dans l’air soulevés l’air de rien

la rue de paris
la place des halles
le sémaphore
les abeilles en constant mouvement
et la mer toute proche où on finissait chaque dimanche par se perdre

les cuves de méthane au loin dessinaient un autre horizon
que celui maritime et puissant par nos fenêtres fragmenté

les boulangeries
la droguerie
le marchand de journaux
le primeur
les deux pharmacies

on s’y ennuyait comme ailleurs
c’est certain

*

mentir
pâlir
perdre la face
qu’importe
ce qu’on tait est pire
vérité crachée
que de le dire

ce qui perce ment
n’est que surface de tant

le mensonge
contrepoids de la vérité
en dit tout autant tout aussi clairement
un cache une armure la force la plus grande qu’on ait en dedans

enfant n’avais pas le choix
tendant les bras me refermais
me taisant criais
le croyais

ma réalité pour toute vérité

*

il fallait partir s’échapper
s’évader pour dire
refuser

il fallait fuir
sa main
ses mots

fuir mais
on ne sait jamais
que rester

se le dire
l’accepter

*

la rue portait le nom d’un président assassiné
complot des états
et l’autre toute proche
celle d’un poète en exil

(la ville était communiste)

sur la côte vivaient les armateurs
commerçants de peaux puis de grains
qui de leur fortune faisaient bâtir
des villas au milieu des pins

les rues ont gardé leur nom
mais
on ne sait plus qui sont
ni allende ni neruda

ont partagé les maisons
vendu les étages en appartements
transformé les parcs en stationnements
et affiché à louer à vendre
ici investissez

on a voté à droite
pour exclure la pauvreté
on a voté à droite
pour exclure la misère

(la ville était communiste)

on a exclu les dockers
on a exclu les ouvriers
on a exclu chacun / ville vidée

et la ville de se renouveler
comme les produits dans les rayons des supermarchés

rêver d’ailleurs encore
rêver d’ailleurs

*

bleu

un bleu métallique
un bleu outremer
un bleu sur le dos
un bleu toute la journée
il était ouvrier

l’enfilait avant huit heures
le posait sur la chaise vers midi
le remettait à quatorze
et vers dix-huit trente finissant le rangeait dans la penderie
dessous toujours le pantalon
du costume et cravate en fond

le plomb chauffait
le cuivre se cintrait
le zinc se pliait
les heures passaient
et au travers de la ville se déplaçait
toujours à deux se déplaçaient

la 404 était grise
l’estafette bleue
comme lui
comme eux
comme le ciel les jours d’été dans les parcs des villas aux vues mer
comme un espoir

ça n’a rien changé
jamais

*

boulevard kennedy et rue allende
boulevard maritime et rue de la corniche
deux mondes s’opposaient
la tour de béton érigée contre
pelouse et briques en rangées
vivre sur un palier et
vivre sans jamais à qui parler

boulevard de la mer
aux passants anglais
aux bateaux quittant le port
aux tempêtes de novembre
au bal des abeilles et pilote allant au large chercher matière
et ce navire entré au port
manœuvrant seul se retournant absurdement
rafale de vent
tous à la mer

rue du président assassiné
accidents incessants la nuit dans le virage que le ruban d’asphalte à l’ouest faisait
un par mois au moins
voitures écrasées
me souviens d’une matra trois places frontales accidentée restée là sur le trottoir dans un renfoncement
durant des semaines
cadavre de fibre de verre orangé
(mon père avait fini par faire comme un trou dans le jardin pour y ranger la gs et la préserver des accidents nocturnes qui nous réveillaient dès le premier coup de frein dérapage et avant même le choc de carrosseries auquel nous assistions debout à la fenêtre presque en direct impliquant toujours aussi des autos stationnées)

à la tour l’ennui assis à même le sol de grès cérame regardant le port

dans la maison un ballet sans fin
encore l’ennui mais la peur
d’autre chose

*

à l’entreprise (il disait ça) chaque espace regorgeait de mystères comme des territoires à découvrir
j’y passais le matin y revenant le midi
le soir encore
chaque moment d’attente était une échappée dans l’atelier où se trouvaient les trois plieuses à zinc et dans une réserve des gouttières appuyées aux murs des tubes pvc des cuvettes cassées des lavabos sur pied et plus loin dans une ancienne boutique à la façade vitrée occultée d’un rideau de bois baissé et annexée à l’entreprise une autre plieuse couverte de cartons emplis de carreaux à la faïence neuve et des supports courbées zinc ou galvanisés pour les gouttières
boucles bouclées
des photos de femmes nues à effeuiller chaque mois étaient affichées sans aucune mise à jour le temps ne faisant qu’en jaunir le papier glacé et elles toujours aussi avenantes de me regarder
au plafond un système de suspentes permettait de ranger sans gêner les échelles de toits en bois et celles des échafaudages en aluminium que chaque matin on tirait dans un geste sûr allant les fixer sur la galerie de la camionnette et rapportait le soir fatigués
le long du plus grand mur de l’atelier était une paillasse faite d’un morceau de fibre-ciment ondulé qui contenait les trouvailles que faisaient sur les toits les ouvriers
des révolvers de plastique noir des balles de tennis ou plus petites et blanches celles légères comme l’air de ping-pong des pièces de fer à l’usage inconnu des morceaux de bois divers sculptés
il y avait aussi des carnets des stylos des casquettes pour le soleil des lunettes rayées
le sol était de bois grandes lames de chêne brut et blanchies par le temps couvert de copeaux de zinc coupants

un escalier montait à l’étage
je n’y suis jamais allé

*

finalement j’étais triste pleurais sans cesse mais pourquoi disait-il pleurs-tu sans cesse
pourquoi pleurs-tu pour un oui pour un non pour rien
je ne me souviens pas
je me souviens de pleurer d’être au bord des larmes prêt à fondre me souviens de ça mais pourquoi
pleurais-tu toi
n’était-ce que moi
non tu ne pleurais pas enfin pas devant moi
tu gardais en toi toutes ces larmes tous ces cris ne laissant sortir que la violence de tes mots et gestes
tu frappais au lieu de pleurer tapais comme on renifle se mouche
mais seul ou ailleurs pleurais-tu sur toi
finalement je me souviens très bien de ces années de tristesse où les larmes disaient ce que je ne pouvais prononcer de vive voix
c’était comme m’envelopper d’un drap
tu as pleuré plus tard plus vieux bien que pas
je ne me suis jamais approché ni ne t’ai repris dans mes bras

*

il y avait ce lit de fer tubes et toiles drues qu’on dépliait le soir film fini
dans un duvet se glissant confort précaire camping à la tour ravi

il y avait elle qui à côté dormait lit ceinturé de livres au format poche qui étudiait
et ces jours de maladie alité à sa place centre du monde dorloté

il y avait cette femme (grand-mère) qui venait le matin réveiller
et les yeux cernés de cire ne demander à la nuit que d’y replonger

il y avait cet étrange bonheur d’être où l’on n’avait rien chez soi
juste des regards des voix des mains tendues aimé comme un roi

*

la centrale était à charbon
un charbon noir comme la suie
comme la nuit qui couvrait le sol
recouvrait du port un bord aplat mat et profond
et comme posés dessus des monticules des tas des tipis de coke
et plus haut encore le volume pure et blanc de la chaudière oreillée de deux cheminées de béton

des trains coupaient régulièrement cette étendue que reformaient inlassablement des pelles des grues des tapis filant vitesse du vent
c’était un théâtre au décor mouvant sans acteurs sans rôles sans voix et applaudissements
et c’était au paysage urbain un centre des amers

de la maison les choses étaient claires lointaines partagées désignées avantage des hauteurs

du port tout était différent ni émergence ni verticale ni fumée s’élevant
la vapeur comme seule issue du charbon brûlé
nuages blancs

*

naissant

une peugeot 404 break noire tel un corbillard nourrisson dedans remontant comme chaque jour la côte d’ingouville et dépassant file du milieu des voitures moins puissantes moins poussées par des conducteurs moins nerveux

puis ce fut une fiat 127 sport coupé trois portes quatre places nerveuse et couleur duvet de poussin aux sièges noirs et volant gainé qui finira écrasée dans le virage de la rue de l’abbaye devenue allende un soir de plus où dérapant un inconnu réveilla le quartier et les pompiers

la gs x2 orange comme le fruit remplaça avantageusement les défuntes qui après le contact mis se mettait à relever l’avant puis l’arrière de sa carrosserie comme un chien se lève pour s’étirer après un somme privilège de la suspension hydraulique qui en avait un second une fois le frein à main au tableau de bord repoussé rendre malade quiconque n’était pas conducteur durant tous déplacements de plus d’une heure et sa gauloise fumée à bord à n’importe quelle heure d’en rajouter encore
le plastique noir des sièges de celle-là n’imitait rien et d’y parvenir très bien rougissant seulement la peau les jours chauds d’été alors malades et brûlés que resterait-il de nous si nous n’en avions pas changée

une renault 20 achetée presque neuve un vaisseau gris anthracite dont aura rapidement raison la rouille venue s’y loger lors d’une simple visite d’entretien chez un garagiste du bord de mer garage en contrebas inondé par une tempête décidée à reprendre la terre sur la mer gagnée

j’avais grandi

*

à la tour

le lundi
la viande était froide dans l’assiette
juste d’y passer le midi
le rejoindre d’abord à l’entreprise qui se changeait
monter dans la gs et se frayer un chemin au travers des îlots de la ville régulière et quadrillée
et après déjeuner devant l’institution de me déposer
rien ne changeait

le mardi
marqué de ma présence le soir
comme une fuite des hauteurs
un espoir disons
mais rien de varier à l’heure du déjeuner
et eux mes grands-parents à cinq heures de venir me chercher
elle devant à attendre déjà âgée lui au volant pied au plancher
retour vers la tour en simca à raconter la journée
goûter et dîner film du soir sous la table allongés
juste lui le grand-père encore plus âgé la jambe coupée de rester dans le fauteuil ciré

le matin du mercredi sortir tard du duvet lit de camp chambre du bout et aller déjeuner
s’assoir parfois devant la brume et ses longues plaintes sonores aveugle chant
parfois sans y voir à dix mètres univers blanc
parfois les choses claires l’entrée du port devant sémaphore et musée pointant
et le jour de passer et les courses de se faire dans le quartier
jouer attendre s’ennuyer
le soir sur les hauteurs de la ville rentrer

le jeudi comme le lundi
rien de plus à préciser

le vendredi midi quitter le centre
passer par l’hôpital se garer devant et attendre
il y avait comme en mauvais présage les marchands funéraires aux échantillons de marbre et de granit polis il y avait les fleures de céramiques qui chaque fois me faisait envie de les offrir ne comprenant à quoi aux morts elles pouvaient servir
et elle de sortir semaine finie qui ne travaillait pas cet après-midi là
en ville haute déjeuner rapidement et redescendre
finir d’apprendre

*

le vendredi étais rarement à la tour
seulement les jours de vacances ou de maladie
et d’entendre la matinée durant
les brosses sur les meubles
la cireuse électrique
et de sentir la cire d’abeille
le savon en copeau se dissolvant dans l’eau
éponge sur les carreaux de grès ou de verre
humidité séchant vite

voir ce couple âgé courbés à tout lustrer
la pendule de bronze aux trois femmes nues
les verres de baccarat colorés
et de faire l’argenterie sortant un à un des tiroirs les couverts
lui assis chiffon en main du tube extraire une pâte rose
et frotter frotter changer de chiffon lustrer
et remettre brillants tout en place
les plateaux d’argent aux dessins gravés
les cuillères les fourchettes les couteaux hérités

chaque jour était ainsi
bol de café au lait alités assiette à soupe en soucoupe deux tartines beurrées
puis la toilette puis le linge
courses à faire faire à manger
l’après-midi une sieste je regardais la télé
puis d’autres courses
jeux de cartes après le goûter un jeu de manie retournée cartes en mains et sur table et les gestes quand distribuait comme savoir-faire que je n’ai pas oublié
vite le soir venait le dîner
vie réglée

*

on a ce qu’on mérite me suis-je mis un jour à dire
à répéter
regardant avec mépris le malheur accabler ceux qui avec moi avaient été mauvais

comment dire

il y avait une semaine sur quatre où les samedis et dimanches à l’hôpital elle travaillait
on l’appelait général depuis qu’un autre plus grand et suréquipé avait été construit
des années à y aller en bus ligne 10 hôtel de ville et revenir terminus caucriauville
des années après changer de ligne s’éloigner du centre au dehors de la ville il l’avait mis

il la conduisait le samedi le dimanche aussi la reprenait le midi la ramenait le soir
et parfois quelqu’un de passer la prendre qui ne le réveillait pas ses dimanches-là
à peine le bruit du bol et de la porte refermée juste un moteur qui redémarrait
mon frère et moi dans la chambre silencieusement à jouer en secret

on ouvrait les tiroirs de sous le lit les tirant sans bruit masse de légo au nombre infini
on bâtissait des villes comme d’autres des rêves et n’étaient jamais déçus
on pourrait recompter ces dimanches par années et les années passées
on pourrait comptabiliser ces matins ça n’y changerait rien

*

dans ses affaires on a retrouvé ce sachet de sucre glace au parfum de citron
il était intact comme conservé par le sucre même
l’alsacienne dessus n’avait elle non plus pas changé
coiffe bleue et visage orangé

on a retrouvé ça dans ces affaires pourtant on n’avait que faire

le soir la journée de travail achevée elle remontait en ville haute
le ménage inlassablement devait le faire
chaque jour comme on écrit ou va au café
quelque chose comme une raison plus profonde mais difficile à deviner

à la cuisine préparait un de ces desserts où juste il était nécessaire de bouillir le lait
y ajouter la poudre en sachet
crème pistache crème citron flan aux œufs
une minute c’était prêt dans un moule plastique et au frais

il n’aimait pas
n’en mangeait jamais
mais dans une boîte avait gardé sans le savoir
un miroir du passé

*

il écrivait mal
tapait fort
fumait beaucoup
en est mort

il s’était inscrit à un parti
liste municipale
les élections perdit
peu fier a fui

il faisait de la photo
on disait des diapos
des boîtes entières remplies
rien pris

jamais ne jouait
ni ne chantait
jamais à nous lire
juste pire

*

ce n’était pas l’heure pas encore rester là enfoui à l’abri retenir son souffle faire le mort
question de survie

*

le jardin
n’en était pas un
juste un simulacre juste en apparence une façade
on n’y jouait jamais
mais on passait un temps important à l’entretenir
couper l’herbe les haies les roses fanées
retourner la terre
semer

il y avait eu d’abord une allée centrale
de briques à plat posées
parterre bordé en dents de scie
de briques aussi
à droite comme à gauche uniformément une herbe verte l’hiver et jaune l’été
et un pommier
et puis un mini bassin au bleu pâle
et aux poissons rouges vifs

un cèdre en plein milieu fut planté
comme on pose un giratoire sur une départementale de campagne
l’allée régulière disparut que des dalles d’ardoises éparses tentèrent de remplacer
on contournait et découpait l’herbe aux ciseaux autour qui dépassait
le bassin finit par s’évaporer
et des haies qui deviendraient hautes d’être plantées
alors les murs mitoyens de disparaître derrière
intimité

dans l’allée
je me souviens avoir joué
sur l’herbe ramassé les pommes celles à jeter
je me souviens de la boîte aux lettres fixée au pommier
et de la clôture qui côté rue manquait
un terrassement ceinturé de trois murets avait été fait
un trou dans le jardin comme l’ablation d’un rein
qui préserverait désormais la voiture nouvellement achetée

*

au premier étage de la maison une ancienne salle d’eau
qui ne tarda pas à disparaître
cloison abattue laissant place à une bibliothèque au bois peint fabriquée de ses mains
il la montait le soir la journée faite
(après le repas des heures à bricoler refaire chaque pièce on aurait dit qu’il adorait des années ainsi à se crever pour se sentir chez soi ou bien était-ce elle)

la salle d’eau devint bibliothèque
les carreaux de verre cathédrale grande fenêtre verticale remplacés par du vitrage clair sur le jardin
au loin la centrale et ses cheminées
vapeur blanche soleil d’été
on avait mis un secrétaire ancien à multiples tiroirs et un fauteuil thonet
mais personne jamais de s’y installer

une radio posée sur le sol diffusait d’ici en fin d’après-midi les voix de chancel et de ses invités
france inter avait remplacé europe 1 depuis quelques années comme télérama fera plus tard une bouchée du télé 7 jours hebdomadaire

aux étagères les livres de me faire rêver
en pris un
le titre plaisant
livre au jaune clair passé
presque sable

la chute

le lus
le second ne tarda pas
et c’est aussi par le titre que je le choisis

la condition humaine

même collection format plus grand
seulement
douze ou treize ans

en livres de poche
vers ma chambre
je déplaçais les prévert sur une étagère
en aimais les couvertures avant d’en découvrir les vers
(rachetés depuis)
les lisais
les parcourais
les effeuillais
la poésie me plaisait

de la philosophie de la littérature et des poèmes
beaucoup de classiques
dans cette bibliothèque au rangement alphabétique
quelques objets éparses alternant
anecdotiques

j’ouvrais les pages de quelques livres au coupe-papier qu’il se ventait d’avoir lus
mais qui portaient cette trace intacte de la fabrication pliée des pages des belles éditions
je ne lui en parlais pas
l’ai dit à d’autres plus tard
mais pourquoi

je n’en lus que peu finalement
mais sentais un gouffre

qu’avait-il fait de toute cette matière
où avait-elle bien pu se nicher en lui

ne comprenais pas

*

moi je disais qu’un type qui travaille chez renault devait gagner autant qu’un chirurgien qu’il n’y avait pas de raison que les études ou la chance d’en faire ça ne valait rien ni la difficulté de ce qu’on faisait et qu’il fallait voir les gars bosser en usine et au havre des usines y-en avait des tas et aussi je disais des revenus qu’ils devaient être régulés limités et encore que si la société avait besoin de chacun de ces emplois-là alors tous ils devaient toucher pareil

lui il était ouvrier payé une misère simple employé dans l’ancienne entreprise de son père mais pensait le contraire

*

chaque mercredi premier du mois c’était une plainte étirée sur la ville qui sonnait l’heure de midi
les casernes de pompiers les toits des mairies rodant un spectacle que personne ne voulait voir recommencer
à la tour on était habitués à la corne de brume aux sirènes des bateaux quittant le port au bruit des abeilles harponnant les cargos aux klaxons des anglais attendant l’enregistrement pour gagner le ferry
et l’orage aussi de résonner carreaux vibrant aux cadres de béton ou de se glisser ondulant sous les arcades de la rue de paris
chaque jour de la semaine vers 11 heures mais sans me souvenir précisément un autre bruit plus rare plus cher aussi fendait le ciel d’un trait de vapeur blanche
le concorde passant
la ville était sur sa course paris / new york et du retour nous ne savions rien
revenait-il seulement
ce bruit dépassait tout il était du ciel était d’ailleurs était continu au cours de la traversée
avant et après d’exister
à la ville à mes yeux ça donnait une échelle immense l’imaginant à peine décollé de découvrir de la vallée la seine et la ville point minuscule embouchure commissure du territoire français
je repense à un oncle commandant de bord volant des années durant sur air algérie
moi-même il y a deux jours parcourant une longue distance à 850 kilomètres/heures dans le ciel assis
on s’imagine pilote tête en avant le monde nous souriant et la terre en bas ses villes ses campagnes ses êtres à se battre juste pour l’être
on voit des cubes de couleurs glisser sur des rubans d’asphalte blanc et les sillons des lames fines des champs
on voit des milliers de maisons toutes pareilles aux toits de tuiles ou d’ardoises justement
comme si il n’y avait aucune alternative que de vivre dedans
on voit les barres et les tours placées proprement en cours d’effacement
rêves filaments
on voit les usines les parkings
on voit et eux peut-être de nous le rendre qui nous entendent dans le ciel passant

*

on ouvrait la porte nous laissant entrer
après avoir comme chaque jour à celle du hall sonné
il y avait l’attente celle de l’ascenseur
cage de fer
côte à côte figés

il était grand bien sûr c’était mon père
et moi de lui arriver à la taille
il était fier aussi
je n’ai jamais su de quoi
pas même si c’était de lui

(on ne parlait pas
ne me souviens pas
et de quoi
aurions-nous parlé)

à table le midi il y avait ce type dans le poste
on disait ça
le poste
qui interrompant le générique du journal disait
bonjour à pleine bouche
et nous qui mangions de détourner chaque fois la tête
comme par politesse
vers lui qui à nous s’adressait
et tout en l’écoutant
chacun de raconter sa matinée
et de continuer à manger

(je me taisais)

*

il en est passé des années
ainsi
sans rien changer
la table carrée dessous le tapis
la mer au travers des carreaux
l’argentier adossé et lui devant
ses parents sur le côté
elle toujours à se lever
et moi de lui faire face comme rassuré
la table était grande la nappe mise
et ma grand-mère me protégeait

*

l’été

on allait à la montagne ou dans une grande ville du sud
sans y être encore
trois semaines on partait gs orange dehors noir plastique dedans coffre plein
se levait tôt le matin chargeait bagages et glacière
et démarrait

je me souviens qu’on parcourait la france par les nationales
faisant halte sur les bords de routes
sandwichs pain de mie préparés œufs durs café
jamais à aller dans un restaurant
pas le temps
et repartir rouler rouler un seul conducteur lui
cigarette sur cigarette et nous derrière à s’ennuyer presque
sauf que le paysage on le regardait vraiment

un rail de béton décollé du sol portique au monorail expérimental
les premiers giratoires qui le faisait rater la sortie alors refaire un tour
les signalisations manquantes et la voiture de s’engager dans une mauvaise direction
énervement sur énervement
jamais à tort qui se retournait toujours vers les autres les accusant assurément

il y avait la traversée des villes rocades en devenir avec un arrêt pour des croissants
et un regard vite jeter sur une église une rue un musée
sans s’arrêter
toujours pas le temps
des pleins de carburant on devait faire chez esso total ou elf mais je dormais surement

mis à part ce malaise constant cigarette et gs et ces énervements ces demi-tours on arrivait en temps

l’hiver on restait chez nous

*

la prison on n’y avait jamais pensé
avant
après oui
et quoi

un magnéto cassettes gris micros incorporés
stéréo
avec antenne pour la réception de la bande fm
et réglages de tonalité
de volume
sur le dessus des boutons à enfoncer larges touches grises
play rewind et son contraire
record pause eject
des cassettes tdk transparentes à la bande visible
dont je refaisais systématiquement les jaquettes

c’était un cadeau d’anniversaire
alors je m’étais mis à tout enregistrer
les bruits de la maison
ceux de la rue
et le soir à faible volume de réécouter

enregistrés
des films entiers passant à la télé
(comme un bond à la musique célèbre comme l’heure de vérité)
une série sur soupault
(des photos de l’écran glissées dans la boite)
la météo
(ne sachant qu’en faire)

enregistrés
des émissions de radio
(journaux comme publicités)
des tubes
(mauvais et oubliés)
des feuilletons sur l’algérie et sa guerre
(le bac à réviser)

enregistrés
aussi
ce qu’il ne fallait pas
preuves à l’appui
preuves à l’appui

la prison on n’y avait jamais pensé
avant
un jour oui
mais NON

*

on écoute
entend à peine
et rien n’y comprend

un monde comme inventé
si vous saviez
hurlait en moi

juste ça
pas la peine
la joie

*

en fait je n’y arrive pas et ça se voit
je pourrais tourner autour longtemps
parcourir mes souvenirs les donner à lire
et jamais ne m’y retrouver vraiment

il est mort ça fait un an
rien qui ne me retient à lui si ce n’est
cette injustice que je ne prononce pas
(c’est ce que je disais juste avant)

on me disait menteur
je disais vérité
triste réalité
transformée en survie

je n’effeuillerai plus objets et ville
trajets et pas
rien de plus à inscrire ici
juste de la porte fermée le poids

quelqu’un a écrit il y a peu
ce bruit de claquement dans l’huis
ce bruit de prison étouffé
en moi

je garde ça et le remercie



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1ère mise en ligne 8 juin 2013 et dernière modification le 27 juin 2013.
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