en 4000 mots | nouvelles de nos nouvelles

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sommaire des nouvelles « en 4000 mots »
mlses en ligne terminées le 11 mai 2019

Huguette Albernhe _ Didier Austry _ Sébastien Bailly _ Pietra Balsi _ Marie Barthélémy _ Laurence Baudot _ Anne-Marie Bertrand _ Nicolas Bleusher _ Hélène Boivin _ Rudy Brindamour _ Jérôme C _ Cécile Camatte _ Roselyne Cazanave-Enfroy _ Piero Cohen-Hadria _ Juliette Cortese _ Chrystel Courbassier _ Isabelle Dartiguelongue _ Anne Dejardin _ Christiane Deligny _ Juliette Derimay _ Michèle Ducret _ Béatrice Dumont _ Françoise Durif _ Christine Eschenbrenner _ Monika Espinasse _ Geneviève Flaven _ Vincent Francey _ Xavier Galaup _ Xavier Georgin _ Françoise Gérard _ Danièle Godard-Livet _ Laurence Gourdon _ Nathalie Holt _ Jean-Pierre Jean-Pierre _ Marion Lafage _ Liliane Laurent _ Claire Le Goff _ Véronique Le Milan _ Cat Lesaffre _ Mateo London _ Christelle M. _ Christiane Mansaud _ Catherine M’boudi _ Pierre Ménard _ Marie Michel _ Ugo Pandolfi _ Jean Perguet _ Jean-Louis Piette _ Catherine Plée _ Sylvie Pollastri _ Ista Pouss _ Franck Queyraud _ Agathe Raybaud _ Françoise Renaud _ Ana Ressouche _ Stéphanie Rieu _ Shirin Rooze _ Philippe Sahuc Saüc _ Elisabeth Saint-Michel _ Marlen Sauvage _ Cyril Sauvenay _ Laurent Schaffter _ Sylvie Serpette _ Catherine Serre _ Françoise Sullivan _ Gil Sutra _ Christophe Testard _ Jérémie Tholomé _ Vincent Tholomé _ Guy Torrens _ Milène Tournier _ Jacques de Turenne _ Simone Wambeke _ Will _ Lamya Ygarmaten

 

Nicolas Bleusher | La mort de Vladimir Hadden


Journal — 18 septembre

On m’a parlé de vous, Monsieur.
De votre savoir-faire, de votre sensibilité. J’aimerais avoir la compagnie de votre plume, le temps de quelques après-midi. Il s’agirait d’une courte biographie ou d’une longue épitaphe, je ne suis pas encore fixé. D’un exercice original, pour le moins, d’une expérience à tenter votre curiosité — et votre talent, certainement. Je vous expliquerai.
Pour nous aider, j’ai réservé des promenades au piano et des langueurs admirables. Enfin, en plus de vos émoluments, j’offre le thé ou l’eau de vie, à votre goût.
Vous viendrez ?
V. Hadden

La lettre est soigneusement pliée en trois. Sans doute ce qui m’a décidé.

Journal — 3 octobre

Le village de Sartroux est un pensum. Il faut marcher pour tout : arriver, repartir, se rendre chez. Me suis arrêté à l’Hostellerie du cheval fourbu. Cela sent le chêne ciré, la bûche au feu, le gigot de sept heures et le gras fondu. On m’interroge. J’ignorais qu’il y eut un Vladimir pour arpenter nos rues : tu connais, Pierre ? Mais Pierre n’écoute pas. C’est le propriétaire du grand chalet dit un homme habillé en assureur — ou en agent immobilier, un blanc sec à la main. Ah, lui... On le remettait, maintenant. Un solitaire, une canne, un chapeau. Pour le patron de l’auberge c’est juste un ancien de la ville qui s’est offert une retraite agréable, au bord du lac : ces gens là ne se mélangent guère avec nous. Un torchon de lin jeté sur l’épaule.
Je ne sais pas encore, une semaine, peut-être davantage. Avec une exigence toutefois : une table où je puisse écrire. Il y a l’arrière salle, si vous n’êtes pas trop regardant. Personne n’y vient jamais et la fenêtre du fond donne sur un petit jardin ; vous y seriez très bien.
Dehors tout est vert, brutal, caillouteux, plus vif. C’est la fin de l’été. Il fait bon, encore. Suivez donc le chemin creux jusqu’à la sortie du bois : c’est la bâtisse aux volets rouges posée en haut de la colline.
Mes semelles dans ses pas. La fin de journée tombe vite par ici ; il faudra vous en souvenir. Sur le seuil, en robe noire, les cheveux tirés, qui m’attend : vous devez être l’écrivain public ? Une méditerranéenne. Elle me dévisage avec un air soupçonneux. Ne m’en voulez pas mais je dois veiller à tout, ici : la maison est grande et Monsieur n’est pas toujours d’humeur causante. Elle se retourne en m’accompagnant jusqu’à l’étage. La natte qui oscille entre ses épaules. Et les marches qui craquent, sous notre poids.

Journal — 4 octobre

Il est couché. Je ne le verrai, ne l’entendrai jamais que couché. Sous un gros édredon rouge à motifs roses et dorés, la chevelure absorbée par deux oreillers aux taies fraîches, blanches et repassées. Le haut du corps, les deux bras, les deux mains surtout. Sa figure de Napoléon III, sans la barbichette, sans la moustache effilée, mais avec les mêmes yeux — doux, bleus, délavés — et cette tête, grave et hautaine. Entrez, entrez donc : nous vous attendions. Avec un léger sourire, complice, peut-être moqueur ou tendre, difficile à déchiffrer, qui tiendra lieu de bonjour et de poignée de main. Installez-vous là, en désignant près du lit un fauteuil en cuir, fatigué. Allons bon : je ne parlais pas de Florinda ! Je voulais dire la mort, jeune homme, la mort et moi. Sur un ton amusé, volontairement amusé.
C’est une pièce en torchis grossier, aux meubles lourds, avec des lambris vernissés tapissant les murs. Pas de médicaments, de potence, pas de poche accrochée ou de sonde humiliante, ces accessoires de la fin de vie si souvent côtoyés. Je devine l’atypique, le bonhomme singulier. Sur une table de chevet, un bougeoir, un plateau. À l’intérieur du plateau deux tasses en porcelaine, une coupelle, quatre biscuits, une théière en fonte. Parfums d’orange et de citron. Un verre à dégustation, en forme de tulipe, attend une pleine bouteille d’un brun-rouge des plus réjouissants. Sur un guéridon, de l’autre côté lit, un flacon noir, un volume de Jean Lorrain.
Je vous découvre bien portant, Monsieur Hadden ! En ôtant mon pardessus, en extirpant d’une poche mes instruments de consultation, un Moleskine et un stylo-plume au capuchon étoilé. Ne vous fiez pas trop à ma bonne mine, Nicolas — je peux vous appeler Nicolas ? Je suis insupportable, croyez-moi ! Et puis, par principe, je ne meurs jamais le premier soir...
Il décolle sa main de l’édredon, pointe en direction de la fenêtre. C’est la première chose que j’ai remarquée, en entrant ici : cette large guillotine. J’ai pensé à Hopper. Ce grand tablier d’herbe, les arbres serrés, en bordure, ce coin de lac et ce long morceau de voûte, encadrés, posés, là, devant moi. J’avais trouvé mon endroit, ma vue, mon reposoir. Il tourne légèrement son visage vers moi. Vous entendez ? Il a fermé les yeux, j’ai ouvert le carnet, par habitude. Le battant est relevé, le fauteuil confortable. Un store à moitié déroulé cache un ciel gris, jaune, des lignes violettes. Ce murmure... De l’air frais pénètre dans la chambre, par bouffées. Odeurs de bois, d’humidité. Houle profonde, vagues répétées, aléatoires, infiniment, des deux voilages en mouvement. C’est la respiration des eaux !

Journal — 5 octobre

Il circule plusieurs racontars à propos de la mort de Vladimir Hadden.
Pour certains, il fut terrassé par une congestion cérébrale. On nota qu’il faisait terriblement froid dans la chambre où il fut découvert, inanimé. On a trouvé, serrée, entre pouce et index, la page d’un grand quotidien. Précisément sous le titre : Recueil d’énigmes amoureuses.
Pour d’autres, il fut emporté par un arrêt brutal du cœur. Il fut consigné qu’il faisait particulièrement chaud dans la pièce où il s’était endormi. On a trouvé, contre sa jambe, le tome 1 d’À la recherche du temps perdu. Son pouce encore posé sur la couverture tandis que son index était, lui, fiché entre les pages 40 et 41 du volume. Précisément sous la phrase commençant par Mais je lui répétais : « Viens me dire bonsoir ».
On a cru y voir des messages posthumes. Vladimir Hadden s’est éteint dans son sommeil. Comme une ampoule, comme une flamme : sa vie, pincée, entre deux doigts.

Il me regarde, stupéfait. Vous m’aviez dit une longue épitaphe... Il se penche vers la table de chevet : je crois qu’il va me falloir plus de thé !

L’humour, heureusement. Car je comprends assez vite qu’il sera difficile de synthétiser, de donner forme au flot de souvenirs disparates et d’un intérêt à géométrie très variable de ce buveur de tisane. Il y a son définitif et envahissant premier chagrin d’amour, Dimitri Ostroff — Dimi, mon Dimi — un peu dandy, beaucoup entretenu, qu’il épilogue avec tendresse et férocité. Sa correspondance avec Anaïs de Gercy dont je ne peux rien faire et son voyage initiatique, à Cythère...
Et puis : j’ai découvert, assez tard, les émotions complexes et les bienfaits inattendus que procure la musique baroque. Et moi ceux de la bergamote, en respirant le breuvage infusé d’un nez mal encore accommodé. On écoute Tombeau Les regrets de Monsieur de Sainte Colombe. C’est amer ? C’est grinçant... Me direz-vous, à la fin, ce qui explique votre alitement prolongé ? Une certaine mélancolie, je suppose. La misanthropie, probablement. La mythomanie, à coup sûr. Il fanfaronne. C’est un pays que je ne connais pas. Il me sourit avec cet air entendu. Je crois bien que je m’y suis perdu...

Avec sa voix calme et révérencieuse : Monsieur vous attend.
Florinda, personnage secondaire. Ouvrière et discrète à l’intérieur du huis clos. Ce que Monsieur Hadden lui cache. Ce qu’elle sait, déjà. Ce qu’elle écoute, peut-être, derrière la porte de la chambre. Ce qu’elle ne me demande pas. Alors je vous souhaite la bonne nuit, en refermant sur mes épaules l’univers soudain immense et froid.

Journal — 6 octobre

Il s’est contorsionné, redressé, appuyé sur un coude. Il agrippe mon poignet de sa main tiède et parcourue de petits soubresauts. Il porte une veste de pyjama en soie bleue, mal croisée, qui laisse apparaître sa peau blanche et de longs poils gris, mouillés. La maladie. Celle qui le ronge et dont il ne veut pas parler. Dont il s’est affranchi. La mort ? Je la tiens dans le creux de ma main... Le flacon noir.
Faites de moi ce qu’il vous plaira : un personnage de nouvelle, la morale d’une fable, le héros d’un récit apocryphe. Inventez du vraisemblable, ce que j’aurais pu être et ce que personne ne pourra contredire. Je sais bien que je vous demande l’impossible. Il retombe dans les plis chauds de sa couche. Mais gardez, s’il vous plait, mon goût pour la paresse et les corps sucrés salés du Levant, donnez-moi le bénéfice de quelques amours réussies et ce recueil — il hésite — ce recueil musical et poétique, récité de mémoire et connu de moi seul dont vous révélerez plusieurs minutes, surprenantes de beauté...
Je m’étais apprêté depuis un moment déjà. Ses mots suspendus, étonnants, au bout du lit. Nous en reparlerons demain. Il m’envoie une bouille de vieux séducteur, avachi.

Journal — 7 octobre

À l’arrière de l’auberge, contre la fenêtre — deux fois trois carreaux de verre sale, lumière tombante, écrue, d’un ciel haut perché — contre le jardinet à l’abandon. Le matin. Rarement plus d’une heure, rarement moins. Sur la toile cirée qui protège la table d’écriture il y a de grandes fleurs épanouies, rouges, bleues, roses, imprimées. Le bruit de l’élastique. Dans le carnet, un maquis de notes, une broussaille de phrases inachevées, un entrelacement d’images et de ressentis, de ratures, d’ajouts, de rejets. Un capharnaüm. Dans l’air se mêlent l’odeur du savon de Marseille et les effluves de la cafetière à pression. Je taille, je cisaille, j’extrais. Je mets debout, j’habille et je coiffe. Le silence du clavier virtuel.
Sur le rebord de la fenêtre, de l’autre côté de la vitre, un chat roux est assis. Je ne sais pas d’où il vient, par où il passe. Je l’appelle Vladimir. Ses yeux verts — absinthe, agate, traversés de tilleul et d’orange, fendus, défendus — me fixent et m’inspirent. Assis, troublant, contemplatif. Le matin, seulement. Rarement plus d’une heure, rarement moins.

Journal — 8 octobre

Connaissez-vous Shangalaa ? C’est une ville imaginaire : j’y séjourne souvent. Il savoure sa répartie, projeté bien au-delà de la fenêtre ouverte et du gazon ras qui file jusqu’au lac. Les garçons y ont les cheveux longs, leurs yeux brillent dans la chaleur tardive des bas quartiers. Je peux respirer leur peau cuivrée, mâte, à peine et juste modelée. Les muscles du cou, tendus, les clavicules, si douces, et leur touffe de poils drus, au bas du ventre...
Il s’est tu. Il grimace. Il enfonce ses doigts maigres dans l’édredon. Il observe et j’observe les oiseaux en filigrane qui vont, qui viennent, corps souples accrochés à la lisière du voilage. Des hirondelles. Ou peut-être des volants imaginaires, eux aussi. Je les dessine, je les disperse, changeants, multiples, à l’intérieur de la page, entre les lignes déjà écrites. Pendant qu’il s’épanche. Leur queue en V. Leurs ailes en forme de feuille, en forme de goutte, criblés de petits ronds pour figurer les mailles par où passent l’air d’octobre et les prémices de l’hiver. Leurs yeux creux, en amande. Tantôt remplis d’obscurité, tantôt vides et inquiétants. Ou simplement vides. Voilés, dévoilés. Hypnotiques. Des images me viennent. L’escalier raide, les gémissements de la mezzanine, rue de Trouville. Le visage de Mathieu. Sous le drap fin, dans l’intimité retrouvée, son sourire, malicieux, qui rampe jusqu’à moi...

Journal — 9 octobre

Fleuve chargé de limon, voiles et turbans, amarres, jonques et marins... La chambre est devenue un port à fantasmes. Nous voyageons entre les vapeurs fruitées de l’Écosse et les lenteurs acidulées de la Chine. Moi qui l’écoute, qui le déchiffre, qui le complète, lui qui se souvient, peut-être, qui affabule, se laisse aller. Son imagination transforme le torchis, le lambris, la dentelle en donjon des sables, en jardins suspendus, en bibliothèque merveilleuse. En palais d’une dernière nuit.
Je sors un bras, une idée, une jambe de sous le duvet. Hadden m’occupe, me préoccupe. Me presse, aussi. Le texte avance, se construit, se dégage peu à peu de sa logorrhée. Je vois, enfin, où cela mène : je tiens la dernière phrase ! C’est par là qu’il faut toujours commencer. Je dois, je vais le surprendre, le troubler. Le satisfaire. Ne m’en dites rien, surtout. Je veux simplement lire notre aventure et m’en aller... Je ne vous demande pas de me comprendre, mais de m’aider à quitter ce monde avec un peu de bonheur et d’originalité. Nous avions trinqué : faïence délicate contre verre à whisky.

Journal — 11 octobre

Les mains croisées sur la table. Carnet fermé, tablette éteinte. J’attends Florinda. Le café — jour de départ oblige — est offert par le patron. La promesse de Min-Ho. Huit pages imprimées, agrafées, glissées dans une enveloppe. Notre contrat, rempli, respecté. Ni biographie, ni épitaphe. Un pied de nez au destin. Savant, cynique et dérisoire. Humain. Émouvant, donc. Une fin toute en éclipse.

Le chat roux, ce matin, ne viendra pas au rendez-vous.

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Michèle Ducret | sans titre


La grand-mère tressaille un peu sous le léger fléchissement de sa petite fille contre son flanc. C’est une femme massive, entre deux âges mais lequel ? Rassurante de certitudes jamais interrogées ; ses traits un peu rudes sont curieusement adoucis par une singulière particularité : des yeux comme dépareillés, l’un très bleu, l’autre tirant sur le vert confèrent une tendre douceur inattendue à son visage en dépit des cheveux tellement tirés en un chignon si serré qu’on a presque mal pour elle.Elle observe brièvement alentour les femmes endimanchées, semble s’éveiller de la rêverie où elle était plongée ; elle a écouté sans véritablement entendre le prêtre tonner « Au commencement était le Verbe... »Son regard se pose sur la gamine à ses côtés et elle lui donne un bref coup du coude avant que ne surgisse la suite « Et le Verbe se fit chair » espérant éviter ainsi à la petite de cirer de son avant bras le dossier du banc devant elles comme si, elle voulait de ce geste effacer les paroles de l’officiant.

Lorsqu’elles s’en reviendront, surgiront alors de nouvelles questions comme la dernière fois : le verbe sans compléments, sans qualificatifs, qu’est ce que ça peut vouloir dire ? Et le verbe se fit cher ? En tout cas c’est ainsi que la grand-mère l’entend. Cher c’est aimer Dieu toujours et partout.
La petite qui s’arrête habituellement à chaque fleur au détour d’un sentier tellement que cela dérange la vieille femme, elle a d’autres chose à faire ou à penser : le repas à préparer enfin des choses à faire… La gamine fouette alors de son pied les fleurs envoyant promener senteurs et beautés fragiles ; elle a l’air en colère.
La femme est un instant désemparée ; de quoi se mêle t’elle cette enfant : »cher » c’est ceux qu’on aime avant tout sans pouvoir le leur dire autrement. Les mots ne la tiraillent pas elle au moins ; elle n’a connu que ceux des ordres donnés, « mange ta soupe, tais toi, occupe toi de ton frère ! » les mots des prières et ceux de la seule chanson que lui chantait sa mère, « Le Prussien » qu’elle chante à son tour à ses petits enfants, raide et la main sur le coeur.
A la gamine elle donne du « ma colette » sans doute l’équivalent d’un ma chérie dont l’infinie tendresse n’a pas échappé à la petite qui baptise systématiquement de « colettes » toutes les rares friandises qu’elle parvient à lui acheter en cachette de son taiseux d’époux qu’elle redoute et qui pourtant sait appeler « ma colombe » leur petite fille. Difficile d’imaginer cet oiseau blanc s’envoler d’une bouche la plupart du temps fermée sur de vieilles plaintes et rancoeurs !

Les mots, elle, la grand-mère a commencé à les découvrir à travers les romans de Delly, Slaughter ou Cronin que lui prête parfois sa fille qui voulait être institutrice : a t’on idée ? Des mots d’amour qui ne sont même pas prononcés mais affleurent tout proche sous la pensée. Elle les dévore en secret en surveillant ses chèvres.

De quel démon est possédée cette enfant depuis qu’elle commence à apprendre à lire, à écrire ; les mots, on dirait qu’elle les épluche, les broie, les décortique comme sa mère au même âge !
La grand-mère se met à rêver à ces instants pourtant pas si lointains où la fillette jouait à la dînette et lui demandait de jouer avec elle. Elle lui préparait alors un vrai gâteau, un vrai cacao que la petite découpait et versait avec ravissement à ses invités imaginaires, conversant d’une voix flûtée et intarissable ; la grand-mère se lassait vite du jeu, à peine cinq minutes… elle n’avait jamais joué et parlait à ses véritables interlocuteurs passés à l’improviste en patois.
« Pas toi » comprenait la petite.

Un jour, peu de temps après l’enterrement du grand-père, la gamine s’était fâchée lorsqu’elle avait entendu le prêtre parler de la « Vie Eternelle » celle à laquelle chacun devait aspirer : mais alors avait elle demandé à son aïeule qu’est ce que vaut celle où l’on est ? Elle ne compte pas ? Désarçonnant la vieille femme qui n’avait su que lui répondre.

Il y a quelques temps , oh oui déjà quelques temps, sa fille lui avait révélé que la petite passait du temps avec un « effronté »de garçon qui lui faisait des révélations hors de propos, malsaines. Ainsi entres autres, il lui avait déclaré que le Père Noël n’existait pas ; la gamine avait semblé très troublée.
La grand-mère s’arrête à cette pensée : elle même nommait toujours le Père Noël, le petit Jésus : « si tu n’es pas sage, le petit Jésus ne passera pas... »Se pourrait il que sa petite fille ait pu faire une confusion entre les deux pourtant tellement semblables au fond.

Elle a tenté de l’interroger sur ses cours de catéchisme, la gamine a répondu qu’elle aimait bien le grand jardin à l’herbe rase et le sapin si majestueux qu’il lui donnait le vertige : vous parlez d’une réponse !

Elles se retrouvent enfin lorsqu’elles atteignent la côte qui conduit doucement à la chapelle jadis blanche, la dévoilant d’un coup, elle et le miracle de l’éclosion qu’elle fait naître au regard. La grand-mère lâche alors la menotte de sa petiote jusque la emprisonnée au creux de sa large et chaude paume, la regarde gambader dans le bonheur d’un instant oublié et pour elle, une prière enfin exaucée !

« Est il en notre temps rien de plus odieux
De plus désespérant que de n’pas croire en Dieu... » (G Brassens )

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Nathalie Holt | Laura Wiener : un modèle vivant & Rue d’Alésia


I – Laura Wiener, un modèle vivant

Dix ans au moins que je n’avais pas entendu la voix de Paul. Je l’ai aussitôt reconnu. Cette toux sèche qui précédait les premiers mots. Parler embarrassait Paul, alors, avant de parler il toussait, de une à trois fois selon l’importance qu’il accordait à son interlocuteur ou au sujet qu’il devait aborder. La plupart du temps il évitait d’avoir à prendre la parole. Pas surprenant qu’il ait choisi de s’exprimer par le dessin. Des dessins à l’encre ou à la mine de plomb d’une minutie obsessionnelle. Il dessinait principalement des arbres dont il démêlait le lacis, filant les ramures jusque dans des retranchements invisibles à l’œil nu, enfin pour un œil non exercé. Au premier regard ce n’est pas l’arbre qu’on voyait mais un réseau de lignes d’une précision et d’une finesse de dentellière. Ses dessins en noir et blanc repoussaient la surface du papier, ils semblaient même s’en affranchir. Sa gamme de gris impressionnait.
C’est à la grande chaumière dans les années 80 que nous nous étions rencontrés. Trois ans d’une amitié dont nous ne pensions pas qu’elle put avoir de fin. Nous passions nos journées dans l’atelier de dessin, chevalet contre chevalet. Je crois même qu’on nous surnommait les jumeaux. Puis Paul était parti étudier la gravure en Allemagne. De mon côté après plusieurs échecs aux concours des écoles d’art je m’étais orientée vers le journalisme.
— Laura Wiener, tu te souviens.
— Lorette, tu veux dire ?
Comme si j’avais pu oublier nos plus belles séances de dessin. Lorette dans son peignoir chinois ; elle portait toujours un peignoir chinois. Habillée on la remarquait à peine. Une brune de taille moyenne, un peu terne. Elle montait sur l’estrade et laissait tomber son peignoir : une reine. Nue, elle tirait à elle toute la lumière. Sa peau irradiait. Quand elle avait choisi sa pose plus un cil ne bougeait. Une immobilité à couper le souffle. Pourtant tout était vivant, à fleur de peau. Elle trouvait l’angle, la courbure, l’asymétrie idéales, variant de poses en poses comme si elle arrêtait un mouvement dansé à son point d’acmé. Aussitôt les regards étaient captifs. Une séance de pose avec Lorette était inoubliable. Elle donnait tout mais ne lâchait rien. Un vrai marathon. Impossible de tricher. Ceux qui faisaient semblant s’épuisaient d’eux même et ils finissaient par sortir. Elle exigeait tout de vous. Bien entendu, c’était tacite, un modèle n’a pas la parole. Pourtant Lorette menait son monde et « son monde » ressortait exalté et exsangue. Quelqu’un a dit un jour en parlant d’elle qu’elle était la quintessence du modèle vivant.
— Lorette : modèle vivant. C’est comme ça que Lorette se présentait. Quand tu n’es pas de la partie ça surprend. Elle avait, commencé à poser à 17 ans, mineure, elle trichait sur son âge. Lorette aurait appris le métier auprès d’un ancien modèle d’A. Giacometti. On le racontait et d’ailleurs Lorette n’avait jamais démenti. Sur l’estrade elle risquait tout. Quand elle ressortait de la Grande Chaumière enroulée dans un duffle-coat deux fois plus grand qu’elle, elle fumait toujours une cigarette sur le trottoir. Peu osait l’aborder. Elle était plutôt sauvage, revêche disait-on parfois. Boire une bière avec Lorette était un privilège et nous avions fait partie des élus.
— Nos virées dans les bars de Montparnasse. Tu t’en souviens. Lorette parlait à peine plus que toi Paul, et moi je bavardais pour trois.
Paul a toussé et il a dit : Lorette est morte avant hier. Je compte aller à son enterrement, j’ai pensé que tu pourrais m’accompagner.
— Que dis-tu ? Ai-je répondu bouleversée.

***

Le capitaine des pompiers de la caserne du troisième arrondissement de Paris a déclaré qu’après trois tentatives de réanimation, Laura Wiener dite Lorette, modèle vivant pour les Ateliers de dessin de la ville Paris au 4 rue de Sévigné, a succombé aux blessures occasionnées par sa chute du quatrième étage. La commissaire du troisième arrondissement qui s’est aussitôt rendue sur les lieux a ajouté qu’une enquête était en cours afin de déterminer l’origine de la chute : accident, suicide ou crime. Marianne P. déléguée du Syndicat libre des modèles vivants aurait déclaré que Lorette subissait depuis des mois le harcèlement moral du chef du personnel de des Ateliers de Paris, Patrick C.
Sur les photographies trouvées dans le sac de Laura Wiener une enfant d’environ 6 ans est perchée dans les arbres, elle rit. Sur une autre une toute jeune femme entièrement nue danse dans les rayons obliques d’une fenêtre en contrejour, c’est une photographie dédicacée : to Lorette in memory of the days of May – L. Freud. Paris 1977. Il y a aussi une photo de groupe, des femmes en blouse dans un hall, un bâtiment administratif semble-t-il, l’horloge numérique accrochée au dessus d’un lierre grimpant indique : 05 : 47. Dans le sac de Laura Wiener on a également retrouvé un carnet. À la date du 22 juin 2008 il est écrit : Modèle mort, ça peut aussi se faire.

Le bureau de Patrick C., chef du personnel de l’Ateliers de dessin de la ville de Paris de la rue de Sévigné, est au quatrième étage, un immeuble qui date du 18e siècle. C’est le 25 janvier 2008. La lumière vibre. Froide, coupante. Le vent s’engouffre à flux réguliers et tendus sous les bâches des immeubles en réfection. Un ballet de voiles diaprées fuit vers le ciel froid. Cette femme d’une quarantaine d’années qui s’appuie au mur à contre jour des hautes fenêtres du bureau du quatrième étage de la rue de Sévigné, c’est Laura Wiener dite Lorette, modèle sous contrat des Ateliers de Paris. Laura Wiener porte un peignoir chinois, ses cheveux bruns sont relevés en chignon et maintenus avec un pinceau, un martre n°6. Patrick C. se tient face à Laura Wiener, à 2m environ, c’est un barbu, d’une cinquantaine d’années, grand, légèrement vouté, il porte des lunettes d’écailles aux verres larges et une blouse grise. Quand Patrick C. arrive à 8H30 le matin il enfile sa blouse d’un gris marbré. —Les fusains, les huiles, la glaise, le plâtre… que sais-je encore, on s’en colle partout ». Plusieurs fois par jour Patrick C. fait le tour des ateliers. —Non seulement la blouse protège mais elle assoit la fonction, aime dire Patrick C. Si tu ajoutes le badge, pas d’erreur sur la personne. Avec moi pas d’équivoque : on sait à qui on à faire. L’intendance, l’harmonisation des équipes c’est mon travail. Chacun son poste ! Ici l’anarchie pourrait rapidement se propager. Mes équipes, je les respecte mais tout ce qui déroge à la règle je ne tolère pas. ». Le chef du personnel remonte ses lunettes : cette façon de pencher la tête vers l’avant pour vous regarder par dessus ses verres à lecture rapprochée.
Lorette s’est redressée elle a fait un pas vers Patrick C.
— À bout. Je suis épuisée, c’est tout.
— Cinq absences sans certificat en deux semaines ça fait beaucoup. Sans compter les heures de retards. Il paraît que tu t’endors pendant les poses.
— Des nuits que je ne dors plus.
— Parce que tu viens ici pour dormir ?
— C’est toi qui pars à cinq heures quatre jours sur sept pour faire des bureaux.

À côté du bureau du chef du personnel il y a la salle de repos, celle des pauses entre les poses : un vestiaire, une douche, un coin salon avec une méridienne de velours vert, un coin cuisine avec le micro onde et le frigo.
Les modèles y montent au moins cinq fois par jour. Tous auraient préféré que la salle de repos ne jouxte pas le bureau du chef du personnel. Avant elle était à l’entresol, beaucoup trop humide. Après les travaux elle a été déplacée au quatrième étage, celui dédié au personnel. « Maintenant on peut regarder le ciel et c’est plus important que tout. », est-ce Lorette qui avait dit ça ? Quand on a quelque chose d’important à se dire on se retrouve dans le vestiaire, à distance du bureau de Patrick C. . Il entre toujours à l’improviste. Marianne la déléguée du syndicat lui a pourtant signifié de frapper, mais une fois sur deux il « oublie ». La machine à café, le micro onde et le frigo il faut les partager avec lui. Comme les autres il a payé pour le frigo : l’indispensable frigo. On y range les repas de midi ou du soir, chacun sa boite, le lait, le champagne des anniversaires.
Six mois plus tôt il y avait eu l’événement du frigo, l’ancien tomba en panne, juste quand il commença à faire très chaud. C’est Anna qui dénicha l’occasion exceptionnelle. On attendait la livraison pour dix heures, une chaleur tropicale régnait, l’asphalte fondait. On jonglait avec des glacières de pique-nique. Le gardien aurait volontiers proposé de la place dans le sien, mais avec le Ramadan, frigo plein. Ce qui était mangé la nuit on le remplaçait au matin : des plats de fête aux mille couleurs, pas moyen de glisser une épingle. On déposa le nouveau frigo à la place de l’ancien. Il entrait comme un gant. Plus beau que l’ancien c’était certain. Pour peu on aurait dansé. C’est Corinne en se penchant et en ouvrant la porte du frigo, c’est elle qui révéla le hic. Le frigo ouvrait à gauche. Tout allait pourtant si bien. Ouvert le frigo bloquait le passage entre le couloir et la salle de repos. Et ce n’était pas tout, ouvert il éclairait brutalement le coin d’ombre de la méridienne où à tour de rôle chaque modèle venait se reposer. Personne n’avait pensé à ce détail. Une promotion, ça aveugle, on ne voit plus les détails. Un prix de gros c’est en gros. On fonce. Avec la crise qui sévissait, avec cette menace de fermeture des ateliers, impossible de rater une telle occasion : un prix cadeau avait dit le marchand. « On va lui trouver une autre place à ton frigo, avait dit Corinne. — Ce n’est pas mon frigo. — A voir ta tête on croirait. » On ne trouva pas d’autre place. Le frigo qui ouvrait à gauche resta à la place de celui qui ouvrait à droite. On s’arrangea. On s’habitua. Au bout d’un mois tout le monde avait oublié. C’est quand le frigo s’était mis à chanter -car après chaque ouverture de porte il gloussait, roucoulait, caquetait- qu’on avait pensé « qu’en gros » il ne faut pas négliger les détails. « Der Teufel steckt im detail », avait rétorqué Lorette.

Le groupe de l’après midi est en pause. Toutes les trois heures environ il y a une pause. Le micro-onde tourne.
— Quelqu’un voudra de ma soupe ?
Sur la méridienne de velours vert Corinne s’endort. Anna lui retire sa tasse de café, puis elle la couvre avec son châle. Marcel et Jeanne fument à la fenêtre. Le vent pousse le dehors vers le dedans. Brouhaha de cour d’école. L’air glacé s’engouffre. —Oh ! les fumeurs, ça va pas ! Déjà qu’à l’atelier le chauffage marche une fois sur deux. Vous pouvez fermer cette fenêtre !
Aujourd’hui c’est jour des enveloppes : la paye de janvier rabiotée par les fêtes. On parle aussi de réunion de crise. Des rumeurs. On fermerait les Ateliers. Patrick C. a annoncé par mail qu’il voulait faire le point, examiner la situation au cas par cas
( KparK c’est le surnom que lui a trouvé Marianne).
Patrick C. a convoqué Lorette avant les autres.

Dans le bureau du chef du personnel il y a des reproductions punaisées partout sur les murs, certaines depuis la création des ateliers. Femmes à la toilette, femmes tub, au bain, au miroir. Corps nus dans l’embrasure de chambres éblouies. Des Degas, un Lautrec, des Rodin, des Bonnard : Marthe debout en miroir, Marthe penchée, Marthe dans l’or et le bleu d’une eau lustrale. Le jour a fané leurs couleurs - les cartes postales de L. Freud ou d’E. Schiele c’est Lorette qui les a toutes épinglées. Il y a aussi des dessins faits dans les ateliers, des originaux de la grande époque, même des croquis plus récents. On reconnaît Lorette. Comme un Rodin. Équilibre sur une jambe. On dirait qu’elle danse : elle danse. Plus de vingt cinq ans d’atelier Lorette. À 17 ans elle rencontre Yvonne-Marguerite P. dite Caroline dans un bar de la rue Campagne Première à Montparnasse. Lorette cherche un boulot de serveuse. Une petite femme d’une quarantaine d’années avec des yeux clairs très rieurs l’interpelle, elle lui dit qu’elle a mieux pour elle et elle lui apprend à se déshabiller. « Modèle vivant, ça c’est un boulot et c’est pas parce que t’as le cul à l’air que tu te couches ».Y. M.P. dite Caroline lui raconte qu’elle a posé pour A. Giacometti. « Tu ne vois pas ? Il va falloir ouvrir tes mirettes ma cocotte. » En septembre 1975 Lorette entre à l’académie de la Grande Chaumière, le soir elle pose pour des particuliers. L. Freud l’aurait retenue un mois. Toutes les nuits. Il aimait travailler en lumière artificielle. Des nuits blanches à poser nue sur un sofa déglingué, un bras replié sous la nuque, l’autre reposant sur le buste, la main recouvrant le pubis : entre la Maja nue et l’Olympia. Un portrait dur. La peau de Lorette semble couverte d’ecchymoses, le squelette saille, des taches violettes cernent un regard vide. On peut voir le tableau à Londres. « Autant de visages que de regards. Parfois c’est un cadavre qu’on découvre sur la toile » disait Lorette. De 1985 à 2008 Lorette est employée de la Ville de Paris, modèle sous contrat, 30 heures par semaines. Depuis deux ans elle a pris un second travail, pour garder le deux pièces de la rue d’Alésia où elle vit depuis quinze ans elle fait des ménages en intérim.
— Te licencier, toi, la meilleure, ça me file un sacré coup, dit Patrick C.

— Il va nous voir individuellement. Réaffectation des locaux à ce qu’on dit.
— Ce n’est pas classé ici ?
— Si depuis les années 60.
Corinne se lève :
— le bâtiment, oui, pas nous.
— T’as assez dormi ?
— Cinq minutes, à la japonaise.
La porte du frigo grince :
— Ne dis pas qu’il ne ferme plus ?
— Pousse à fond.
— Quelqu’un me donne un mouchoir en papier ?
Anna tend un mouchoir à Corinne.
— Écoute, elle pleure.
— Qui ?
— Lorette.
— Pas elle ! Pas Lorette, c’est un bloc.
— Une muraille tu veux dire.
— Oui mais fissurée.
— Il va la virer ! Je n’y crois pas !
— Et le syndicat ?
— Elle n’a jamais voulu. Toujours à part, tu connais Lorette. Elle veut faire seule. Toujours seule. Elle se croit au-dessus du lot.
— La meilleure ! » à force de te l’entendre dire ça monte à la tête, tu ne crois pas ?
— En tous cas, moi, Lorette, je l’aime.
— Vous parliez de qui ?

Marianne remonte de l’atelier de sculpture, les reins ceints d’une couverture ; elle a mis son chandail bleu à l’envers. À l’envers ou pas ce chandail de laine bleue, c’est son vêtement de travail. Un chandail qui lui vient de son grand père. Il faisait les marchés. Marianne enfile ce chandail pour traverser les couloirs qui vont de la salle de pose à la salle de repos. Entre les pauses Marianne se glisse sous la laine de ce pull trop grand pour elle, tricoté avec de la laine bleue bouillie accidentellement. Bouillie ou « bouillu » ? Quand Marianne était enfant le chandail du grand père avait bouilli et rétréci. Quelle affaire ! Un tricot que le grand père n’aurait quitté pour rien au monde mais le grand père avait grossi, beaucoup grossi. La marge qui avait été prise par Simone la grand mère - elle avait tricoté ce chandail avec passion au temps de leurs amours naissantes-, la marge donc était plus qu’entamée, mangée, dévorée on pourrait dire. Un chandail « bouillu », une vie foutue ? « Marianne, un jour tu l’auras ce chandail, promis juré. », avait dit le grand père. Promesse tenue.
— Cette couleur bleue te va toujours aussi bien Marianne, même à l’envers. Attends il y a un fil de laine qui pend.
— Ne tire surtout pas Marcel !

Tous les petits nœuds qu’avait faits la grand-mère pour arrêter la laine - on pose les aiguilles et avec un crochet on consolide les nœuds qu’on dissimule à l’envers-, tous ces petits nœuds et les coutures qui auraient dû être cachées se montraient. C’est dans le dos de Marianne et Marcel tire un fil du chandail.
— Mais qu’est ce que tu fais ?

La laine vient d’un coup, 1mètre de laine d’un coup.
— Tu te fiches de moi Marcel ?
— Il ne fallait pas mettre ton pull à l’envers !
— Oh, vous n’allez pas recommencer !
— Si tu veux, Marianne, j’ai du fil et des aiguilles, dit Anna. Je peux même te faire un point pour arrêter la maille.

Anna a toujours ce qu’il faut. Tout pour tout : pour l’accroc ou le bobo, pour la crise d’hypoglycémie ou la migraine. Des serviettes hygiéniques elle a, du baume du tigre, un plan de métro, un dictionnaire elle a. Anna ouvre son casier et elle vous remet d’aplomb.
— Est-ce que tu t’es blessée Marianne ? On dirait que tu boites.
— Rien, une crampe, je remplaçais Simone en sculpture.
— T’as jamais remarqué, dit Marcel, Simone et Marianne les mêmes : des clones ! Même la voix !
— Ressemblance ou pas, trois heures à tenir la pose, je suis rincée. Les longues c’est plus pour moi ; en plus il y avait l’hurluberlu. Celui qui se croit à Pigalle.
— Ils ne devaient pas le virer ?
— À ton avis ? Et même pas fichu de balancer une pièce dans le chapeau celui-là.

Lorette avait raconté qu’à ses débuts il en passait beaucoup, de ceux qui ne viennent que pour « regarder », on les repérait tout de suite. Le temps qu’ils prenaient pour régler la hauteur du chevalet puis pour caler leur carton sur le chevalet. Il leur manquait toujours une pince pour maintenir la feuille sur le carton. Pourtant ils arrivaient chargés de matériel. Des boites, des sacs pleins. Ils en mettaient partout. Ensuite ils taillaient leurs crayons, une trousse entière. La séance avait commencé et eux ils taillaient leurs crayons. Ils te « déshabillaient » en taillant leurs crayons. Plus nu que nu ils te mettaient. Ceux là ne dessinaient jamais. « J’en ai viré plus d’un. », racontait Lorette.

— Qui crie dans le bureau ?
— Lorette.
— Elle est passée la première ?
— Oui, convoquée avant nous tous.
— Prends ton enveloppe et on en reste là, dit Patrick C.
— Tu sais que je ne peux pas perdre ce boulot.
— Je t’avais prévenue : retards, oublis…En plus tu t’endors. Assez fermé les yeux. — Je ne peux pas perdre mon boulot, question de survie.

Patrick C. ouvre la porte en grand. Il apparait dans l’embrasure. Il dit à Marianne que ça va être son tour mais qu’il veut d’abord boire un café. On entend un bruit sourd. En arrière, un bruit. Pas de cri. Un bruit sourd. Les corneilles qui occupaient l’arbre nu de la cour, s’envolent.
Patrick C. s’est précipité dans son bureau il s’est penché à la fenêtre puis il a composé le numéro des pompiers avant de descendre en courant les quatre étages qui le séparent de la cour.
Dans le bureau de Patrick C. la fenêtre, la deuxième en entrant sur la gauche, est grand ouverte. Il y a une chaise posée juste devant. Tous se serrent sur le seuil du bureau. Leurs regards affluent vers la fenêtre ouverte. Personne n’ose s’avancer. Il faudrait faire taire le frigo. Il chante. Il lacère le silence. Par rafales le vent s’engouffre. Les images épinglées sur les murs frémissent, comme juste avant la chute : la douce chute des feuilles à l’automne. Une carte postale se détache. Quelques papiers du bureau volent. C’est Marianne qui entre la première. C’est elle qui, la première, franchit la distance qui les sépare de la fenêtre. C’est elle qui se penche. Elle la plus effrayée par le vide. En bas, sur le dallage gris, elle voit le corps de Lorette. Il repose sur le dos. Dans la chute le peignoir chinois s’est ouvert dévoilant le corps nu. Le pinceau qui retenait la chevelure s’est brisé : la chevelure éparse est une grande tache d’ombre qui ceint la blancheur du visage et il semble que le ciel se mire dans le corps étendu. La peau de Lorette irradie, c’est un éblouissement froid. Marianne ne voit pas la bizarrerie de la pose, les bras et les jambes disloquées. Elle ne voit pas les membres disloqués. Elle regarde le buste délicat, la poitrine étroite, il lui semble même qu’elle respire : Lorette est là qui se repose, pense Marianne, elle fait une pause, pense Marianne.
Autour du corps un attroupement s’est formé. Ceux des ateliers d’en bas ont surgi. En cercle ils regardent le corps étendu. Des voix rompent le silence. La sirène des secours se rapproche. Au milieu de ceux qui regardent, là juste en bas, parmi ceux qui encerclent le corps de Lorette, des mains noires ont sorti un carnet, des mains couvertes d’encre. Corinne a rejoint Marianne à la fenêtre. Elle voit les mains dessiner le corps étendu. Corinne crie. Elle hurle qu’on ne peut pas, qu’il ne faut pas… « Modéle mort ça peut aussi se faire »
C’est dans la cour des Ateliers de dessin de la rue de Sévigné. Sur la dalle de pierre froide on voit le corps du modèle mort.
— C’est Laura Wiener, elle est modèle vivant sous contrat ici. A dit Patrick C. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer, nous parlions puis je suis sorti du bureau pour me faire un café. J’ai proposé à Lorette de me suivre, Lorette, oui c’est comme ça que nous l’appelons tous ici, elle a décliné. « Je dois réfléchir », elle a dit. Notre conversation portait sur l’avenir des Ateliers, les difficultés que nous rencontrons pour maintenir chacun à son poste. J’ai laissé Lorette dans le bureau. La porte était restée ouverte. Et…

***

— Qu’as tu dis ? Ai-je répondu bouleversée.
Je m’entendis pousser un cri.
— Le passé ne peut-il revivre que par la mort, Paul ?

Avais-je pensé à Lorette pendant toutes ces années. Il m’était arrivé de regarder les croquis de cette époque. Lors de mes déménagements j’avais hésité à jeter les carnets. Ce qui me retenait ce n’était pas la valeur des dessins, c’était le souvenir du modèle, comme si jetant les carnets j’avais jeté quelque chose de Lorette.
— C’est totalement irrationnel, absurde, je le sais. Cette peur qu’il arrive quelque chose à Lorette parce que j’aurais détruit les dessins. Un pur enfantillage. Dis moi, Paul, est-ce que à cette époque nous étions encore des enfants ?

Nous avions quitté Lorette attablée à une terrasse de Montparnasse. C’était un mois de juin, l’atelier de la Grande Chaumière fermerait pour l’été. « Que vas tu faire ?, lui avions-nous demandé ? —Mais poser. Avait-elle répondu. Je ne sais faire que ça. Poser. » Elle avait ri.
— Lorette avait-elle de la famille ?
— On ne lui en connaît pas. Elle a vécu avec un guitariste portugais ; longtemps qu’il est reparti. Il y aurait eu un drame dans la vie de Lorette. On a parlé d’enfant qui serait mort à la naissance mais personne n’a jamais vraiment su. Ce qui est certain, c’est que pendant une année Lorette n’a plus posé. C’était dans les années 90. Depuis dix ans ses relations connues étaient essentiellement celles du boulot, ou des boulots : elle faisait des ménages en intérim.
— Tu l’avais revue ?
— Deux ou trois fois. Elle m’avait même demandé de tes nouvelles.
— Il faut que j’écrive un article sur elle, ai-je répondu à Paul. Je vais appeler le journal. Je te retrouve à l’enterrement. Mercredi à 11 heures au funérarium du père Lachaise, c’est bien ça ?

II – Rue d’Alésia

J‘ai dit que j’allais écrire un article sur Marcel Chantain.
— Qui ?

Deux ans que j’écrivais des articles pour cette revue d’art.
— Marcel Chantain, un épicier qui a connu Giacometti.
— Ecris ton article et on en reparle.

Le Patron te donnait un accord de principe. Je savais que tout pouvait, à tout moment, se retourner. Il fallait rester vigilant, ne surtout pas s’emballer. Quand le Patron découvrait ton article, un, « Oui ! Formidable ! » N’augurait pas nécessairement, d’un, « Oui ! Je publie ! ». Il arrivait que l’enthousiasme explosif du Patron se retourne en refus catégorique de publier.
— Plus il te semble intéressé plus tu dois te méfier. Jan Malec, était de la création de la revue, il avait, avec ses propres publications, essuyé pas mal de déconvenues. Et si aujourd’hui il présidait des conseils de rédaction, il n’avait pas le dernier mot.
Avec mes trois derniers articles, je m’en étais bien sorti. Trois oui sur trois du Patron — un exploit, paraît-il — je craignais donc le pire pour celui que j’allais écrire. Il fallait à tout prix que cet article soit publié. Des semaines que la banque me harcelait, je n’ouvrais plus ma boite aux lettres.

Le Patron avait aimé le premier article du trimestre, une fiction autour d’un atelier que Lucian Freud aurait habité à Paris dans les années 1970, je lui prêtais une liaison avec un modèle vivant de la Grande Chaumière, façon détournée d’aborder la question de la représentation de la chair dans l’œuvre de Lucian Freud. Le modèle, une certaine Laura Wiener, avait existé, en cherchant sur internet j’avais trouvé un article évoquant le suicide par défénestration d’un modèle vivant, à l’âge de 48 ans. L’histoire de Laura Wiener, m’avait touchée. Menant d’autres recherches j’appris qu’elle avait été initiée au métier de modèle par « Caroline », le modèle de Giacometti. Et, voilà qu’un ami me parlait de Marcel Chantain, l’épicier de la rue d’Alesia qui avait bien connu Giacometti. Assez pour proposer un cycle d’articles autour de la figure d’Alberto Giacometti, ce peintre dont l’œuvre me bouleversait. Bien entendu il faudrait convaincre le Patron, fervent de grands courants artistiques, il appréciait peu les figures singulières, « les inclassables » comme il disait, désignant : Balthus, Bacon, Bram Van Velde et quelques autres.

Le second article, suivait un aveugle taiwanais durant sa visite au musée Rodin. Je transcrivais ce que les doigts de l’aveugle épris de sculpture lui dictaient. Le Patron garda « ma copie » deux jours, quand je le croisai dans le couloir, il me lança sans même un regard « Je ne suis pas, mais vraiment pas convaincu. » Ma chance fut qu’Anne Dumont, la spécialiste de Chagall sécha sur son dernier article, et qu’elle ne rendit rien. Le patron phobique de ce qu’il appelait « des trous dans ses feuilles », trancha en ma faveur. Le papier fut publié in extremis dans les dernières colonnes. Le troisième article fut retenu sans commentaires. Le numéro de décembre consacrait ses pages aux fêtes de fin d’années, Noël dans l’histoire de l’art du 19e à nos jours. On me chargea des années 70. L’enfant Jésus à l’erre du Pop en quelque sorte.

C’est Paul, un ami graveur, qui m’avait mis sur la piste de l’épicier de la rue d’Alesia — Il existe encore un témoin de la grande époque de Montparnasse, m’avait-il dit. Un témoin mineur qui te révélera des éléments inédits et cruciaux. Il a vécu plusieurs années dans l’entourage de Giacometti. Je soupçonne l’épicier d’avoir en sa possession des croquis originaux que personne n’a jamais vus. » J’eus l’intuition que la rencontre avec Marcel Chantain offrirait plus que ce qu’elle laissait espérer. Peu de temps auparavant, j’avais relu Les Papiers de Jeffrey Aspern d’Henri James, cette lecture infléchissait certainement mon jugement tout en décuplant ma propension à m’illusionner. J’espérais ne pas revivre l’expérience du narrateur surpris dans l’obscurité par le presque fantôme de Miss Bordereau et transpercé par son regard. Mais la phrase que la vielle prononçait dans la nouvelle, tournait en boucle dans ma tête « Tu veux publier canaille, publier. » Elle m’obsédait.

Au téléphone, j’ai expliqué à Marcel Chantain que je préparais un mémoire sur la rue d’Alésia dans les années 60, me présenter d’emblée comme journaliste aurait pu me fermer sa porte, ce petit mensonge me permettait d’entrer en douceur dans la vie de l’épicier. « Très bien, très bien, la voix éraillée du vieil homme, ne dénotait pas son âge — d’après mes calculs Marcel Chantain, avait dans les 90 ans-, soyez ponctuel. Je soupe à 18H30. ». Il m’a donné rendez vous pour le mardi suivant, 16H, au 137 de la rue d’Alésia.
— Un Tunisien a repris mon épicerie mais j’occupe toujours le logement du rez-de-chaussée a-t-il ajouté avant de raccrocher. »

Je suis arrivé à la station Alésia en fin de matinée. Je voulais prendre le temps de me promener dans le quartier. Au carrefour des quatre chemins, la rue d’Alésia croise l’avenue du général Leclerc et l’avenue du Maine. D’un côté on trouve la brasserie Zeyer de l’autre la charcuterie Noblet avec sa curieuse enseigne, un porc en larmes surmonté de cette phrase : Pleure pas grosse bête tu vas chez Noblet. J’imaginai aussitôt, la phrase couronnant le bureau du Patron.

L’église qui se dressait au centre du carrefour, un bâtiment de style néo roman en pierres de meulière, était fermée pour travaux. Depuis l’enfance j’entrais dans les églises, « ta maladie, disaient mes proches. », je venais d’une lignée d’instituteurs où la seule religion admise était celle de la laïcité. Toutes ces flammes tremblant à l’ombre de la pierre, les vitraux qui essaiment leurs couleurs, tous ces petits autels chargés d’offrandes, bouquets dans leurs vases hétéroclites, vierges de stuc, Christs dans l’antre pourrissant des niches, m’enthousiasmaient. À chacune de mes intrusions dans une église, j’allumais un cierge et m’efforçais à prier. Je ne reçus jamais, il faut l’avouer, le moindre signe de grâce.

J’ai emprunté la rue d’Alesia en direction de la rue de la Tombe Issoire. Le Carillon numérique de l’église a sonné. Des arbres noirs longeaient le trottoir, à leurs pieds les feuilles s’effritaient. L’odeur de pain chaud s’échappait d’une devanture, on se pressait pour les sandwichs de midi. Une femme arrangeait ses cheveux dans le reflet d’une enseigne publicitaire, une autre lisait sous l’abri bus. Une nuée de pigeon s’envola au passage d’une ambulance. A l’angle de la rue de la tombe Issoire et de la rue d’Alesia il y avait un bâtiment de briques, une longue façade à deux étages : une école publique. Un drapeau flottait...

La photographie est connue. Giacometti traverse une rue. La photographie date des années 1960. Le souvenir de l‘image se superposa au lieu : Giacometti s’engage dans un passage piéton - pas la signalétique en larges bandes blanches ou jaunes d’aujourd’hui -, un passage clouté. Il pleut. Ce devait être, ici, à l’angle de la rue d’Alesia et de la rue de la tombe Issoire, face à ce bâtiment de briques, que la photographie avait été prise. Sur le moment il m’a été impossible de retrouver le nom du photographe, il se perdait sous d’autres noms (Brassai, koudelka... Doisneau). Quand j’avais reparcouru l’œuvre du peintre dans les fichiers du journal, j’avais négligé de ressortir cette célèbre photographie de Giacometti. La photographie ne m’intéressait pas autant que la peinture qui avait toujours eu la première place : celle de l’amour impossible - la place royale de l’échec ? - j’avais, j’aurais, je voulus être peintre et me retrouvais à pondre des articles sur les œuvres des autres.
À quelle vitesse d’obturation le photographe, avait-il pris la photographie de Giacometti me suis-je demandé ? Voulait-il qu’on saisisse le mouvement de l’homme pressé de traverser le rideau d’eau ? Voulait-il qu’on voie la pluie, les gouttes comme des perles sur un rideau de fils translucides ? Dans mon souvenir l’image était floue, suffisamment pour donner l’impression du mouvement, celui de l’homme qui avance et celui de l‘averse. Et si le photographe avait voulu qu’on ne regarde que l’homme ? S’il avait voulu que Giacometti soit plus visible que le lieu, plus visible que la pluie, desquels il surgissait ? Giacometti relevant le haut de sa gabardine et enfouissant sa tête dans la carrure d’étoffe. Pouvait-on deviner son visage, le nez large, la bouche en chair, les cheveux comme coupés au couteau ? D’autres images me revinrent en mémoire : portraits de lui dans son atelier, une cigarette pincée aux lèvres, les mains grises de glaise. Lui caressant une longue silhouette de bronze sur une terrasse ensoleillé. Son visage à travers la vitre blafarde d’une brasserie parisienne. Lui…
Un bistrot se trouvait juste en face de l’école et j’avais très envie d’un café. Un bistrot tout en profondeur, étroit comme un couloir. Un écran diffusait les derniers résultats des paris sportifs. J’ai pensé que Giacometti s’était peut être réfugié dans ce bistrot. Qu’il s’était assis sur cette banquette de moleskine, et que, comme moi, il avait brouillé la surface noire du café en tournant sa cuillère. C’est à ce moment même que j’ai crié le nom.
— Henri Cartier Bresson !

J’ai crié et mon cri m’a surpris. Le patron m’a sourit. Les deux consommateurs affalés devant leurs bières ont dressé une oreille. Non, ce n’était pas un joueur de football, c’était le célèbre photographe qui avait pris la photographie d’Alberto Giacometti traversant la rue d’Alésia.
— Alberto qui ? A demandé le patron.

J’avais toujours avec moi un petit carnet où j’écrivais ce qui pouvait nourrir l’article en cours. Des choses lues, des choses vues, comme tout ce qui pouvait, à tout moment, me passer par la tête. J’ai aussitôt noté : Henri Cartier Bresson, photographie/archives. Puis j’ai relu quelques une de mes notes :

10 octobre 1901, Borgonovo Suisse italienne. 11 janvier 1966, Hôpital Cantonal de Coire.

Enfance : anfractuosité d’un monolithe de pierre ocre.

« Tous les matins en m’éveillant je cherchais la pierre, de la maison je la voyais dans ses moindres détails… tout le reste était vague et inconsistant. »
Douze ans peint une pomme : première nature morte. 14 ans : Goethe/ Hölderlin (où se trouve mon exemplaire original d’une traduction française d’Hölderlin ?) Copie/peint/dessine : livres, musées. Copie tout. Voyage en Italie. Premier amour (relire Beckett) : Le Tintoret. L’Amour fou (non pas ça) : les Giotto de Padoue.

« J’étais écrasé par les figures immuables de Giotto, denses comme du basalte avec leurs gestes précis et justes, lourds d’expressions et souvent de tendresse infinie comme dans la main de Marie touchant la joue du Christ mort. Il me semblait que jamais aucune main ne pourrait faire un geste autre dans une circonstance analogue. ».
Paris 1926, A.G. achète un atelier au 46 de la rue Hyppolite Maindron.

Visites de Jean Genet (est-ce qu’on peut écrire encore quelque chose après ça ?).

Peur du noir/terre/ terre battue

« Pourquoi ai-je envie de faire des têtes depuis toujours ? Pourquoi suis-je peintre ? Pourquoi suis-je sculpteur je n’en sais rien. »

Annette/ Caroline/ Diego/ Jean/ James…(Marcel Chantain ?) dans la poussière sous le
pluie de lumière.

Glaise/ Plâtre : la palette qui se confond avec la peau. Ébaucher/ Biffer/ pluie de gris et pluie d’ocre. Déesses (Jean Genet).

Rues/ Nuits/ Chambres de passe/ somme de bête

Chaise/ mur/ têtes d’ombre/ plâtre mort/ palimpseste…

« Les jours passent et je m’illusionne d’attraper ce qui fuit. »

J’ai demandé au patron si la rue Hyppolite Maindron était proche.
— C’est tout à fait à l’opposé, à une centaine de numéros d’ici. La rue d’Alésia a plus de deux km de long. Ici nous sommes au 14. Vous ne seriez pas journaliste ?
Journaliste je ne le portais pas sur la figure que je sache.
— C’est à cause de votre carnet, et de la rue Hyppolite Maindron, vous n’êtes pas le premier. Y c’est passé un truc là bas ?

J’ai flâné. Par chance il ne faisait pas froid. Même beau. Et, alors que la lumière de ce début d’après midi oubliait de porter l’ombre des choses, le ciel s’animait de petits nuages gris mauve. J’ai traversé le carrefour des quatre chemins dans l’autre sens. La brasserie Zeyer était pleine de monde, les repas de midi s’attardaient, on fumait à la terrasse. Ce brusque arrêt du tabac que je m’étais infligé huit jours plus tôt, « quinze ans, m’étais-je dit, ça suffit. », et, j’ai allumé ce que j’ai pensé être, une fois de plus, ma dernière cigarette.

Il y avait un dépôt vente sur le trottoir d’en face. Des hauts parleurs diffusaient Drouot la chanson de Barbara, cette chanson, je l’avais écoutée jusqu’à l’étourdissement après que Marie, du jour au lendemain, ait disparu. Pas un mot d’explication, elle avait pris quelques affaires, et, notre vie d’amants éternels s’était volatilisée. Aujourd’hui la chatte, une siamoise, relevant de la chienne pour l’attachement et du lama pour ses facultés à survivre sans eau, était morte et Marie n’était pas revenue.
La rue descendait légèrement. Et j’allais d’un pas lent. Perdu dans mes pensées je fus rattrapé par le temps, 15. 57 indiquait ma montre.
— Je n’y serai pas avant 16. 05, si le vieux est maniaque, c’en est fait des Giacometti.

Devant la boutique l’épicier tunisien conversait en Arabe, il a mis son téléphone en attente.
— Quelque chose pour votre service ?
— Je cherche Marcel Chantain.
— Monsieur Marcel, c’est la première porte sur la droite. Passez par la cour.

J’ai entendu un chuintement et le vieil homme m’a ouvert. Je n’avais pas vraiment réfléchi à quoi pourrait ressembler Marcel Chantain pourtant je fus surpris. De petite taille et très vouté, un crane chauve couronné de mèches rousses désordonnées. Ses lunettes maintenues par une chainette pendaient à son cou. Il portait un pantalon de golf à carreaux, un pull sans manches et une chemise en gros coton qui avait dû être rose. Même s’il boitait il se déplaçait sans canne. En chaussons, de gros chaussons de feutre gris.

La pièce était peu meublée et ordonnée. Il y avait des piles de livres au quatre coin des murs, droites comme des colonnes. La seule image que j’aperçus était posée sur un buffet des années 50 gris vert, une carte postale très colorée dont je ne pouvais pas distinguer le motif.
— Je vous imaginais plus jeune, a dit Marcel Chantain. Si vous pouviez parler fort, j’entends mal.

Nous nous sommes assis. Lui dans un fauteuil vert à oreillettes qui s’enfonçait — ses genoux surnagèrent à la hauteur de ses yeux—, moi sur une chaise qui se trouvait contre la table. Un bouquet pourrissait dans son vase et dans le pot de terre le café avait moisi. Comme ma chaise grinçait j’ai maintenu mes pieds bien ancrés pour éviter toute nuisance sonore et j’ai demandé à Marcel Chantain, en élevant bien la voix et en détachant les mots, s’il acceptait de me retracer son itinéraire jusqu’à la rue d’Alésia.
— Je suis né en 1934 à Wy-dit-joli, un village de l’Oise, dans une famille d’agriculteurs.

Il raconte qu’à six ans une chute de vélo lui laisse un boitillement à la jambe droite. Pendant la guerre il voit passer dans la ferme de ses parents de nombreux groupes de gens qui disparaissent la nuit. A la libération il travaille trois ans dans une briqueterie, en Normandie, au bord de la mer. Puis il s’attache à un cirque itinérant.
— Je m’occupais des bêtes et je proposais les friandises à l’entracte, fier comme un diable dans mon costume rouge élimé. Malgré les coups de pieds au cul j’ai passé de folles nuits à la belle étoile.

Arrivé à Paris il entre comme commis chez un bougnat du 18e arrondissement, une chambre sous les toits sans eau ni électricité. Il lit Balzac, son préféré, à la lueur d’une bougie.
— J’avais quitté l’école trop tôt. La lecture m’a redressé. Tout ce qui me passait sous les yeux, je le lisais. Le commerce ça s’est fait comme ça. Un client m’a parlé d’une petite épicerie, du 14e arrondissement, au 137 de la rue d’Alesia, et j’ai repris le bail. Je faisais dépôt de pain, je vendais du charbon, des cigarettes. En pleine nuit je dépannais d’une bouteille de lait ou de rouge, il suffisait de frapper au volet. Je n’ai jamais beaucoup dormi, l’entrainement circassien sans doute, j’avais appris à dormir entre « les quarts », comme un marin. Le dimanche j’ouvrais à la demande et j’assurais les livraisons sur un rayon de 3km. Ma vie allait ainsi.
Il s’est interrompu puis il a ajouté :
— Voilà, vous y êtes.
— Est-ce que ça a changé en presque soixante ans ?
— Moi pas en les tous cas.

Il a ri.
— Je peux vous offrir un café ?
J’ai décliné pour le café. Je ne voulais pas prendre le risque qu’il me réchauffe celui qui moisissait sur la table. Avec les vieux on ne sait jamais.

— Vous êtes venu pour quoi exactement ?

Son regard s’est animé de lueurs fauves, il n’avait pas le regard opaque des vieillards mais des yeux mordorés très mobiles.
— J’ai pensé que comme vous viviez à proximité des ateliers d’artistes du 14e arrondissement, vous aviez fait des rencontres passionnantes. Je pensais, entre autre, à Alberto Giacometti qui habitait à deux rues d’ici.
— Qui ?
— Albe…

Un chat roux a sauté sur les genoux anguleux du vieil homme.
— Qui pour un Rembrandt ou pour une édition originale de l’œuvre de Balzac, supprimerait son chat ? Vous le feriez, vous ?

J’ai dit que je n’aimais pas Balzac au point de supprimer un chat mais que pour un Rembrandt j’y réfléchirais à deux fois.

Et tout en caressant le chat Marcel Chantain, a ajouté.
— Le chat est un animal surprenant, il ne se laisse pas enfermer. J’en nourris de nombreux dans la cour. Celui-là, je l’ai appelé Diego — allez savoir pourquoi ?— deux ans qu’il vit ici. Il disparait mais il revient toujours. Vous aviez d’autres questions ?

La pièce était peu éclairée et le jour baissait. J’ai aperçu l’heure à ma montre. Je disposais de 50 minutes pour gagner sa confiance. C’est à ce moment là que, détournant la tête pour éternuer, j’ai vu le livre posé sur le guéridon : L’atelier de Giacometti de Jean Genet.
— Oh ! Vous avez ce livre admirable. Vous permettez que j’y jette un coup d’œil, longtemps que je ne l’ai pas eu entre les mains.
— Jamais lu, a dit Marcel Chantain, je me demande d’ailleurs ce qu’il fait là. Je range toujours mes livres sur la pile. Ce doit être Mourad qui l’a oublié quand il m’a apporté du pain. Je lui demanderai tout à l’heure.
— C’est un livre qui parle d’Alberto Giacometti et de l’atelier qu’il habitait rue Hyppolite Maindron, juste à côté d’ici. Un peintre qui sculptait. Un suisse de la Suisse Italienne. Un homme avec une voix de pierres sèches. Il peignit de nombreux portrait. La maigreur de ses sculptures interrogeait. Il a …
— Vous êtes donc venu pour ça ? Comme tous les autres pour ça.
— Parce qu’il y en eut beaucoup d’autres ?

Marcel Chantain s’est levé de son fauteuil et il s’est posté à l’autre bout de la table, juste en face de moi.
— Que voulez vous savoir ? Si c’est votre jour de chance, saisissez là.
— Est-il vrai, comme on me l’a raconté, que vous avez entretenu des liens d’amitié avec Alberto Giacometti. Existe-t-il des … — je me suis retenu de prononcer le mot dessin — souvenirs de lui que vous accepteriez de me raconter et même de me montrer ?

Un matin d’avril, le 12 avril 1962 très exactement, Marcel Chantain avait eu, raconte- t-il, ce qu’il appelait son éblouissement ou sa rencontre avec l’ange. Ce 12 avril, à environ 9H, alors qu’il faisait sa tournée dans la cour de la rue Hyppolite Maindron, il poussa la porte entrouverte d’un atelier qu’il croyait être celui de Karol un graveur polonais qu’il fallait ravitailler parce qu’une chute de cheval d’Arçon le retenait au lit. Dans la lumière diffuse de l’atelier la femme était assise immobile, le buste entièrement nu. La poitrine étroite irradiait, toute la peau irradiait, comme s’il se fut agi d’un ange, — Pardon, je crois que je me suis trompé, avais-je dit » Un homme que je n’avais pas vu se tenait en retrait de son chevalet dans lumière de l’ange, — Si tu t’es trompé, nous sommes frères, avait dit l’homme en souriant. Deux jours que je fais fausse route. Elle se dérobe. Elle fuit. Regarde. Regarde comme elle… »
— Cette première rencontre avec le Suisse des montagnes italienne a été suivie de beaucoup d’autres. Il frappait au milieu de la nuit, il prétextait un paquet de cigarettes, et il entrait. Je lui offrais un café, parfois nous buvions du rouge. « Je m’en sers un autre. Tu veux bien ? Disait Alberto. Tout en parlant il attisait la braise de sa cigarette, je reste, une petite heure encore. Je me sens bien ici. Loin d’elle. En sécurité. Là bas, elle rôde. Il te reste du papier ? » Je lui passais des feuilles, celles dont je me servais pour envelopper le pain ou le jambon et il dessinait. De longues silhouettes tout en jambe. J’avais osé lui dire qu’elles ressemblaient à des compas, ces jambes qui propulsaient les corps. Tous ces passants obliques juchés sur leurs semelles épaisses comme des fers à repasser, est-ce qu’ils allaient vers la lumière ? Jamais, je n’ai osé passer à l’improviste dans l’atelier d’Alberto. C’est lui qui venait me chercher. « Viens, allez viens, disait Alberto, regarde, mais, tu ne trouves pas… ». Que pouvais je trouver d’autre que cet éblouissement devant le combat d’un homme ? Que pouvais-je lui dire d’autre que mon admiration ? Une fois, une seule, Alberto m’a fait asseoir sur la chaise de l’ange. Il a dit, « Ne bouge pas, puis il a murmuré : attraper ce qui fuit ». Il n’a pas terminé mon portrait. J’ai su beaucoup plus tard qu’il l’avait recouvert. « Excuse moi Marcel, j’ai peint une pomme à la place de ton front. »

Un jour comme je lui demandais si l’ange était revenu il m’annonça que Caroline avait disparu et il posa devant moi un portrait minuscule. La tête criblée de lignes flottait dans l’espace blanc ; le crayon avait troué le papier à l’endroit du regard.

Marcel Chantain s’est alors dirigé vers son fauteuil. Il s’est baissé, comme si toutes les articulations de son vieux corps s’étaient soudain déliées, et il a extirpé de dessous le fauteuil un carton à dessins, un demi-raisin, qu’il a posé devant moi.
— Si c’est ce que vous cherchiez !

J’ai ouvert le carton à dessins. Il y avait une dizaine de feuilles, toutes de formats différents. Je les ai tournées lentement. Les feuilles étaient couvertes de formes indistinctes, de taches diffuses, sortes de calligraphies enfantines sous lesquelles le spectre de dessins à l’encre survivait. Abondement arrosés d’urine les dessins d’Alberto s’étaient dilués. Des traits incisifs du peintre il ne restait plus rien.

— C’est l’œuvre de Diego, a dit Marcel Chantain.

Et le chat qui dormait à présent sur la table, a ronronné.

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Sébastien Bailly | Le carnet


Il aurait trouvé ce carnet Moleskine entre deux sièges dans le wagon de seconde classe d’un train Rouen-Paris. Une surprise de meilleur augure que trop souvent les papiers gras tassés dans l’interstice et oubliés là par un personnel de nettoyage trop peu nombreux et trop pressé pour toujours rendre au lieu son lustre entre deux trajets.

La couverture noire tenue par un élastique plat. Couverture rigide, feuilles très légèrement jaunes, on dit ivoire peut-être, lignes espacées pour marquer l’horizontale. Un carnet fait pour les poches de veste, pour tenir dans la main, neuf centimètres de large pour quatorze de haut. L’encombrement pensé pour un confort optimal. Un carnet dont on aurait pris soin, à peine écorné à l’arrière. Et des pages et des pages d’une écriture serrée, dense, pointe fine de stylo noir. Une écriture régulière n’offrant aucune chance à la page de respirer. Pas de marge, des lignes remplies de mots tassés. Sur un tiers des deux cents pages du carnet.

Il l’aurait d’abord ouvert pour y trouver le nom d’un propriétaire. Une adresse. Un numéro de téléphone. Regardé sur la première et la dernière page. Mais rien. Pas de nom, aucune mention mise en avant qui permette de rapporter l’objet à quelqu’un.

Au cœur des lignes serrées peut-être. Il n’aurait pas eu d’autre choix que s’y plonger. Il aurait hésité. La démarche lui aurait paru indiscrète. Indiscrète mais inéluctable. Il y aurait là un indice lui permettant de contacter celui pour qui, forcément, un tel objet devait avoir de la valeur. Il avait fallu des heures pour remplir toutes ces pages.

Il aurait commencé à lire le premier mot de la première page. Il se serait demandé à quoi donc cela rimait.

L’escalier descend et, dans l’ombre indéfinie qui masque les dernières marches, savoir une menace. On y sera aspiré et rien ne peut empêcher d’y aller. C’est opaque. Un trou. Une chute. Un vertige. L’escalier descend et on ne le remontera pas. Un cauchemar déjà fait dont l’angoisse imparable a l’aspect rassurant des choses connues.

Un écrivain. Il serait tombé sur le carnet d’un écrivain. Ou un fou, un fou qui noterait ses rêves en vue de ne rien oublier au moment de s’allonger chez son psy. Un doux dingue. La suite. La suite évidemment. C’était celle d’un fêlé. A quoi pouvait donc servir de noter ça. Les paragraphes ne racontaient même pas une histoire, ne servaient à rien. Il aurait continué sa lecture. Encore une bribe.

C’est un rectangle noir qui attend la mise sous tension. Sous tension. Tension. La tension est un effort de style perceptible. Le rectangle n’en fera pas. S’ouvrira sur des fenêtres fermées. Des fenêtres qu’on choisira d’ouvrir. Des programmes. On s’avachira. Toute tension passée du corps à l’écran. On sera là, amorphe, et le rectangle aura pris forme et lumière, mouvement.

Charabia inutile. Un gars qui se regarde écrire. Il aurait refermé le carnet. Pas la peine de s’infliger ça. Une lecture pareille n’avait aucun sens. Quel esprit dérangé avait pu passer autant de temps à griffonner au noir un si beau carnet pour n’y garder que des paragraphes discontinus, privés de logique.

Mais il aurait été dans un train et l’on n’a souvent rien de mieux à y faire. Et qui sait, se serait-il-dit ? Un peu plus loin peut-être les mots auraient fini par raconter quelque chose. C’était parfois comme cela dans des livres qu’il se souvenait vaguement avoir lu, au collège. On ne comprenait pas tout de suite lui aurait dit alors une enseignante, mais on était récompensé de son effort. Il fallait persévérer. Il n’avait pas longtemps persévéré. Les études, ça n’avait pas été beaucoup plus loin. Mais il se souvenait que cette professeure avait l’air d’y croire dur. Il persévèrerait un peu, cette fois. Il avait encore une heure devant lui.

Il est important toujours qu’au bout du bras, sans regarder, on puisse se saisir d’un volume. On le reconnaît au toucher : grain de la couverture en tissu, rare, mais plaisante, pellicule du livre de poche un peu froid, stries dorées sur la tranche du cuir pleine peau. C’est de la pulpe des doigts qu’on choisit l’auteur, les quelques pages lues avant de s’endormir.

Et il y aurait des gens à qui ce galimatias pourrait plaire ? Des gens que cela intéresserait ? Cela voudrait dire quelque chose pour quelqu’un ? Quand tu veux dire qu’un type attrape un livre, dis qu’il prend un livre. Le reste, c’est quoi ? A quoi ça sert ? La pulpe des doigts ? Secouez-moi, secouez-moi. Pour pas que la pulpe, elle reste en bas. Il sourirait de sa blague. Ce serait toujours ça de pris. Sourire. On n’en a plus si souvent l’occasion.

Il ne sait pas le nom de l’écrivain. Il faudrait donc qu’il lui en donne un. Puisqu’il le lit. Pierre Dupont. Pierre Dupont ça irait très bien. Il aurait pu l’appeler François, ou Jacques. Il aurait hésité. Mais, bon, Pierre, c’était bien Pierre. Et Dupont. Comme tout le monde, comme n’importe qui. Pierre Dupont, en attendant de trouver un indice de son nom ailleurs dans le carnet.

Est-ce que Pierre Dupont serait un écrivain qui remplirait sa machine à laver, qui choisirait le programme délicat, 30°, lorsque ce serait nécessaire, qui saurait la dose d’assouplissant, mais aussi les rouages derrière, les engrenages, les courroies de transmission et qui prendrait s’il le faut les outils pour changer le joint qui fuit ? Est-ce que Pierre Dupont porterait des sweats à capuche ? Qui serait Pierre Dupont ? Est-ce que Pierre Dupont dirait un peu plus loin dans les pages quelque chose qui permettrait enfin de l’identifier ?

Tiens, le début d’une histoire. Un autre morceau de texte, séparé des trois précédents par un mince trait horizontal. On passe à autre chose.

Trois légendes nous rapportent l’histoire de l’écrivain qui n’avait jamais écrit. Selon la première, chaque fois qu’il s’asseyait à sa table de travail, chaque fois qu’il prenait son stylo à la main, il était appelé à se relever. Chaque fois un événement soudain, fuite d’eau, sonnerie, tremblement de terre ou incendie, interrompait sa séance de travail avant son commencement. Craignant une catastrophe encore plus énorme, il avait renoncé.

Selon la deuxième, chacune de ses tentatives à peine aboutie était inexplicablement détruite, perdue, effacée. Mystères des feuilles qui s’envolent, des pages qui tombent à l’eau, des disques durs qui crashent. Aucun témoin pour attester de l’existence furtive de ces textes. Il avait fini par en perdre jusqu’à la mémoire.

Selon la troisième, il n’avait simplement jamais passé le pas. Il aurait voulu avoir écrit. Il était plein des pages à noircir. Ses textes auraient passionné les lecteurs. Il était sûr que ça viendrait. Il s’en vantait. Il mourut terrassé avant d’avoir griffonné le premier mot.

Restait sur la table d’autopsie le livre extrait de son thorax.

Pierre Dupont raconterait donc l’histoire d’un écrivain qui n’avait jamais écrit. C’était peut-être ça, son histoire. Pierre Dupont n’aurait jamais écrit de livre. Juste ce carnet. Et il l’aurait perdu. Alors quoi ? Il ne lui resterait plus rien à Pierre Dupont ? Peut-être que tout ce à quoi il tenait était dans ce carnet Moleskine noir, dans ces pages. Les gens ont des lubies étranges.

Il n’aurait pas le courage de tout lire. Il sauterait des pages. C’était bien gentil mais un peu vain, toutes ces phrases. Jugez plutôt, au milieu du carnet, c’était toujours la même chose, à ne rien dire simplement, à tourner autour du pot.

Les choses ont lieu quelque part où d’autres déjà se sont produites, ou se produiront. Là, c’est un pâté de maison, deux appartements en vis-à-vis au-dessus de deux cours et d’un mur, ce qu’on ne sait que si l’on a habité l’un ou l’autre. Le lieu de l’histoire, c’est cet espace qui permet le regard d’une chambre d’enfant à une autre. Toute la tension est là. De l’une, on voit l’autre. De l’autre, on a forcément regardé vers l’une. Mais, évidemment, on ne l’a pas su, on ne pouvait pas le savoir. Que savent les enfants de ce qui se joue dans l’espace que rien n’occupe ?

A ce moment, cela tilterait dans son esprit : ce sont des indices. S’il est question d’un lieu, c’est peut-être là qu’il pourrait retrouver l’auteur du carnet. L’histoire se poursuit :
J’ai habité l’une de ces chambres, trente ans après que deux petites filles ont habité dans l’autre. Elles ont regardé vers la chambre où je ne dormais pas encore. J’ai vu la fenêtre de celle dans laquelle elles avaient souffert, et joué aussi, forcément. Deux sœurs prises dans les tourments de l’Histoire. Je n’étais balloté que dans celle de mes parents. Cet espace vide, ce temps passé, cette ignorance commune de nos existences. Rien n’aurait jamais permis qu’elles sachent quoi que ce soit sur moi, ni moi sur elles.
Mais les choses ont eu lieu-là. J’ai fréquenté cette boulangerie où elles allaient, étoile jaune au revers du manteau. J’ai rencontré l’une d’entre elle, encore vivante, et elle m’a dit leur adresse, et d’autres choses aussi sur leur histoire. Alors j’y suis allé dans leur immeuble, je voulais voir, pour écrire un livre. Et par la fenêtre, j’ai vu ma chambre. J’aurais pu me voir enfant. Mais il s’était encore écoulé quarante ans.

Je devais choisir quoi faire de tout cela dans le récit. Quelle place pour nos regards qui se seraient croisés. Quelle place pour ce carré d’espace entre les immeubles qui désormais n’appartenait qu’à nous ? Quelle façon d’interpréter l’intérêt que j’avais eu pour leur histoire avant de savoir ce lien, ténu, surprenant, improbable : au même âge, à travers les décennies, nos regards d’enfants s’étaient croisés. Nous aurions pu nous laisser des messages, du doigt, dans la buée des vitres saisies par le givre.

Il serait bien avancé. Deux chambres en vis-à-vis, des fenêtres qui donnent l’une sur l’autre, une boulangerie. Des lieux comme cela, il devait y en avoir des centaines. Dommage. Pour une fois que ça commençait à être intéressant. Il aurait pu écrire l’adresse. Ce n’était pas grand-chose de plus, donner cette adresse. C’était une chance de récupérer ce carnet, peut-être. Une piste. Mais rien. Il écrit des choses trop vagues, pas assez précises. Résultat ? Impossible de le retrouver.

L’histoire continue encore. Quelques pages. C’est la suite. Sans doute la suite. En tout cas, cela y ressemble. Il s’est produit un drame, là, un drame qu’il voudrait raconter. Un drame dont ses lettres qui suivent scrupuleusement les lignes du papier sont une première trace.

J’aurais tendu l’oreille, en été, et j’aurais deviné le rire cristallin d’avant la guerre. Le rire et les cris de joie par la fenêtre ouverte tout là-haut, en face. Un rire un peu aigre de fillettes. Elles se racontent des blagues sur les garçons ou quoi ? Sur le père. Autant le rire est clair, autant les mots sont indistincts. Mais bientôt un écho plus récent recouvre tout. Une respiration haletante, les premiers sanglots. Ils sont venus chercher le père. Comme tous les pères, et ils ne repartiront pas sans. Elles chuchotent et si je ne tends pas l’oreille, leurs mots seront perdu : c’est moi qui les raconterai. L’écho dans la cour s’efface avec le temps, le temps et les années. Pourtant je suis là, en face longtemps après qu’elles sont parties pleurer ailleurs, puis parler à nouveau, et rire, rire malgré le pire. Je n’ai qu’à ouvrir la fenêtre et tendre l’oreille. L’écho s’efface doucement avec les années. Je dois faire cet effort. Ecouter, écouter vraiment. Et raconter au monde ensuite. Papa, papa, ils ont pris papa. Et l’espoir insensé d’une mère : il reviendra.

Aucun doute, c’est le carnet d’un qui voudrait écrire un livre. Un écrivain. Du genre à faire des phrases, à se regarder un peu écrire. Personne ne parle comme ça. Personne n’écrit comme ça. Juste des gars qui se trouveraient importants, qui trouveraient ça important, des gars fiers de ce qu’ils seraient capables de faire avec des mots et qui la ramèneraient un peu. On n’en croise pas si souvent, aurait-il pensé, des comme ça. Il ne connaîtrait pas d’écrivain. Pas personnellement. Quelques noms qu’il aurait vu sur des livres, ici ou là, quelques livres qu’il aurait lu, il y a longtemps, donc. Peut-être qu’il connaitrait le nom de l’auteur du carnet. Il ne saurait pas trop. Peut-être qu’il l’aurait vu à la télé. Les écrivains passent à la télé. Ils parlent comme ils écrivent et on ne comprend pas toujours tout. Ils se crient les uns sur les autres ou poussent des petits rires satisfaits, pleins de sous-entendu qui échappent à la plupart. Il n’aurait jamais regardé longtemps ces émissions. Pour quoi faire ? Il n’irait pas acheter leurs livres, ni les lire. Peut-être qu’on lui en offrirait un, à l’occasion. Il remercierait poliment, en masquant du mieux possible son air gêné.

Il ne se souviendrait pas de la dernière fois qu’il aurait lu un livre. Un roman. Les gens lisent des romans. Les gens adorent qu’on leur raconte des histoires. Penser à autre chose. Imaginer des situations. Il n’aurait jamais aimé ça. Il aurait préféré bricoler, réparer, aménager, construire, ou même s’occuper du jardin. Pas les plantes, non, mais couper du bois, le ranger, et puis monter un muret, repeindre une véranda. Il ne s’arrêterait que contraint et forcé. Et ce serait alors pour écouter un disque, allumer la télévision. Ouvrir une bière.

Mais lire.

Ce gars-là, le gars du carnet, il devait aimer ça. Il était capable d’écrire sur presque rien. Sur une bulle d’air. Non mais, un texte sur une bulle d’air. Rien. Autant dire rien. Et il s’imaginait que des gens paieraient pour lire ça ? Il aurait trouvé le carnet, alors il aurait lu. Mais acheter un livre pour lire ça.

La vitre était ancienne, de celles oubliées dans lesquelles on surprenait parfois une bulle d’air, coincée. Il n’y a plus d’air dans les vitres, ou si peu, mais du vide, du vide entre les doubles vitrages. Avant, il y avait des bulles, comme des signes de mauvaise qualité. Je regardais le monde à travers cette bulle d’air incongrue et qui ne serait jamais libérée que par le bris de la vitre. C’était une bulle d’air coincée là quand on avait coulé le verre chaud juste comme il fallait pour obtenir l’épaisseur adéquate. Une bulle d’un air d’ailleurs, de là où, très loin, on avait fabriqué la fenêtre. De l’air de montagne, de l’air étranger, de l’air respiré par des gens que je ne croiserai jamais.

Cette bulle comme une loupe déformant la façade en vis-à-vis, une distorsion. J’étais enfant, la bulle m’amusait. Des recherches rapides m’apprennent bien des choses sur cette bulle, sa présence et sa disparition. On a changé la façon de fabriquer le verre en 1962, année du dépôt d’un brevet qui permet de produire les vitres autrement. On coule le verre en fusion, chauffé à plus de 1000 degré sur de l’étain, lui aussi liquide à cette température. Et un miracle de la chimie et de la physique se produit, selon la vitesse à laquelle on procède, la vitre, impeccablement lisse, apparaît, à l’épaisseur voulue. On doit la chose aux Pilkington Brothers. Avant, le verre était étalé, puis poli, manuellement puis mécaniquement, mais c’était long, pénible, moins précis. Et il y avait bien plus de bulles dans le verre. Aujourd’hui, il y a des normes, des interdictions, on ne supporte plus la bulle imposante. Les textes sont précis. Pour une vitre de 1 à 3 mètres carrés, le nombre de défauts à diamètre inférieur à 3 mm doit être inférieur ou égal au nombre de mètres courant du vitrage. Sinon ? Je suppose qu’on fond le verre à nouveau. Jusqu’à disparition de l’air. Ma bulle mesurait plus de 3 mm. Jamais elle ne pourrait sortir des chaînes de production aujourd’hui. La vitre est devenue transparente. Elle a perdu toute poésie. La réalité garde sa forme plate. Le double vitrage masque tout. Il n’y a plus d’enfants le front collé à la vitre froide, l’œil rivé sur une bulle dont il cherche à percer des mystères qui ont tous disparu.

Cette histoire de verre, après tout, ça l’aurait intéressé. Il aurait ignoré comment l’on fabriquait ça et que tout avait changé il n’y a pas si longtemps. Il se serait souvenu avoir pesté contre une bulle comme celle-là au milieu d’une vitre. Il aurait aimé le travail bien fait et des défauts lui auraient été insupportables. Un écrivain pouvait donc s’intéresser à ça aussi. Etonnant. Mais regretter le temps d’avant le double-vitrage ? Alors-là, non. Pas question. Ils ont des idées farfelues les écrivains. C’est le moins qu’on puisse leur demander, d’un autre côté. Parce que si c’est pour lire ce qu’on connait déjà, ça n’aurait vraiment aucun sens.

Il aurait commencé à désespérer. Toutes ces pages noircies et le nom de personne, aucune indication de ville, encore moins de rue. Juste que le bonhomme n’habitait pas à la montagne. A cause de l’air dans la bulle de la vitre qui venait de la montagne. C’était logique. Il aurait été fier d’avoir déduit ça. Un écrivain de la plaine donc. Mais, même si il était de Rouen. Puisque c’est là qu’il serait descendu du train. Même si il était de Rouen, il doit y en avoir des écrivains à Rouen. Pas mal. Et ça n’aurait peut-être pas été la bonne ville : l’écrivain doit avoir le droit de voyager. C’est comme ça qu’on perd ses affaires dans les trains.

Il n’y a pas d’habitude d’écriture, ni lieu, ni heure. Des velléités d’ordre, mais rien qui tienne plus que quelques jours. Les tâches s’imposent comme elles se présentent et leur hiérarchie dépend d’urgences qui me dépassent souvent. Ou je repousse tout à plus tard, sans trop savoir comment les choses se feront. Elles se feront. Elles se sont toujours faites. L’essentiel est un ordinateur sur lequel tout est possible, et c’est parfois écrire. Pas assez souvent. Il me manque cette discipline des auteurs qui font œuvre. J’aurais aimé avoir écrit plus que j’aime écrire. L’écriture n’est pas souffrance, non, c’est effort, c’est temps, c’est passer du temps. Et le temps passe autrement bien plus agréablement : manger, boire, regarder un film. Et qu’importe le film, c’est toujours plus facile qu’autre chose. Pourquoi s’imposer ce qui demande un peu plus d’effort. Et encore, j’ai l’écriture fluide. Je peux vingt ou trente minutes écrire sans qu’il y ait beaucoup à corriger. Corriger, ça, ce serait un supplice. La relecture qui biffe, rature, retourne, déplace, remplace m’est étrangère. Tout au plus une répétition à dynamiter, une coquille à effacer. Lorsque le texte devient long, l’ampleur du travail de reprise de l’ensemble me tétanise, je le sais perfectible, mais m’attaquer aux détails, à quoi bon ? Il y a eu les touches du clavier, les lettres à l’écran. Et je regarde régulièrement combien de mots j’ai tapé. J’écris au kilo. Je suis l’homme de l’écriture brute, du premier jet, et de la quantité suffisante. Cela ira bien pour cette fois. Je me satisfais facilement de ce que j’ai produit. J’ai bien, pourtant, un carnet Moleskine qui me suit partout, dedans quelques notes pour un livre à venir. Deux ans au moins qu’il est là, et juste une quinzaine de pages remplies. Cela n’avance pas très vite. Mais c’est peut-être la chose la plus importante. Je m’en sers peu. Le prochain livre est peut-être dans ces griffonnages, dans ces paragraphes manuscrits, serrés, ces maigres réflexions. Je veux parfois y croire. Quand la croyance s’intensifie le carnet monte jusqu’à mon chevet et passe la nuit-là, sans que je l’ouvre plus que s’il était ailleurs.

Des confidences. Marrant comme les gens finissent toujours par parler d’eux. C’est le sujet qui les passionne le plus. Il se serait souvenu que sa mère lui disait ça sur les gens. Elle n’aurait jamais parlé d’elle, justement. Ou alors si rarement qu’il aurait recueilli ses paroles comme un trésor. Et là, l’écrivain ne pouvait pas s’empêcher. Tout du long en fait. C’était moi, moi, moi. Mais sans jamais passer à l’essentiel. Son nom. Son adresse.

C’était la fin des pages noircies. Le moment, aurait-il pensé si telle avait été sa manière, où tout redevient possible. Le blanc, l’ivoire. Vierge. Enfin pas tout à fait. Il aurait été attentif et aurait repéré les bordures irrégulières de quatre pages arrachées au carnet. Quatre pages manquantes entre la partie manuscrite et la partie vierge. Pour les détacher si prêt de la reliure, il faut un soin méticuleux. La manœuvre se fait au risque de déchirer les pages. Il faut les prendre l’une après l’autre, en douceur, avancer par à-coups prudents. A la fin seulement d’un travail minutieux, patient, on tient entre ses mains quatre pages comme délicatement tombées du carnet.

Qu’avait-il écrit avant qu’il les détache ? Quel morceau de texte avait mérité ce traitement particulier ? Il aurait pensé que l’écrivain avait besoin de papier et que faute de mieux il se serait servi là où il en était pour noter une adresse, un numéro de téléphone. Ce qui manquait, justement. Ou une liste de course. Les listes de courses écrites par des écrivains sont-elles de la littérature ? Il ne se serait pas posé cette question. Non, mais celle de savoir ce qu’il pouvait manger, l’écrivain. Dans quel supermarché il choisissait son essuie-tout et s’il optait pour celui coupé en demi-feuilles. Plus économiques en apparence puisque cette innovation maline permet de ne servir que de ce dont on a réellement besoin. Des feuilles plus faciles à détacher que celles du carnet, aurait-il souri.

Ou alors sur ces quatre pages arrachées, le texte parfait, celui qu’il fallait garder et tout le reste du carnet n’aurait plus eu aucune utilité. Juste ces phrases-là à garder pour toujours, à encadrer et afficher quelque part. Le sommet de l’art de l’écrivain.

Il ne saurait jamais.

Il se serait penché pour ouvrir la corbeille de plastique dur et profilée : les pages en boule auraient pu s’y trouver. Mais non. Aucune trace ici.

Tout le reste finalement l’aurait un peu ennuyé, mais le mystère de ce qui manque, juste ce qui manque, cela l’aurait turlupiné. Turlupiner. Un verbe que sa grand-mère employait, ça. Pas un verbe d’écrivain. Personne ne l’utilise plus, mais, lui, quand quelque chose le préoccupe, il se sent turlupiné.

Il aurait pu, aussi, ne pas voir le carnet glissé entre les deux sièges. Le laisser là. Un jour, il serait tombé jusqu’au sol, à l’occasion d’un freinage un peu plus brusque qu’à l’ordinaire. Et c’est quelqu’un d’autre qui l’aurait ramassé. Qui l’aurait lu. Quelqu’un qui aurait succombé au charme d’une prose puissante et douce. Cela aurait été une femme. Une lectrice attentive qui serait tombée amoureuse de ces bribes d’histoire et n’aurait eu de relâche jusqu’au soir de sa vie de rencontrer l’homme qui avait écrit ces lignes, tremblante à l’idée d’une déception.

Il aurait pu, aussi, s’agir d’un éditeur. Un éditeur qui aurait repéré immédiatement le livre en creux jamais écrit, jamais fini, juste ébauché. Et fort d’incroyables promesses. Il aurait vu le livre que l’écrivain lui-même n’aurait pas osé imaginer.

Il aurait pu, encore, ne pas y avoir de carnet. Jamais. Après tout, à quoi bon noircir ces pages ? Pour ce qu’il en reste à la fin. Et l’on ne rencontre jamais vraiment son lecteur. C’est toujours un malentendu : le lecteur voit ce qu’il veut dans ce qu’il lit et l’on n’y a jamais vraiment mis ce qu’on pensait. Ce carnet, longtemps qu’il aurait été oublié au fond d’une sacoche et qu’on ne l’en aurait plus sorti.

Mais ça n’aurait été ni l’un ni l’autre. Juste cet homme-là qui n’aimerait pas les livres, juste le mot turlupiner. C’est un début, déjà, mais c’est un peu court.

Et lorsque le train, gare Saint-Lazare aurait fini par s’immobiliser le long du quai 18, il aurait glissé le carnet dans la corbeille de plastique dur et profilée. Que faire d’autre ?

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Milène Tournier | Mère fille feu


flamme 1

Moi j’ai vécu. Maintenant c’est vous. Elle imite ses anciens professeurs, comme, pour grandir, on prend modèle sur sa mère. C’est votre tour. Moi, mon bac je l’ai déjà. Elle adapte à peine : moi, le monde, je l’ai déjà eu. Le monde c’est vous. Moi j’ai vécu. J’ai déjà vécu dedans. Le monde maintenant c’est vous. Vivre c’est vous. La planète comment elle va c’est vous. Moi j’ai ça y est, j’ai vécu. Le monde, c’est vous, la terre, l’avenir, c’est vous. C’est vos enfants. Le monde. Les choses changent. C’est pas beaucoup plus lourd à changer, les choses, que toute une salle, et mettre autrement les chaises les tables. Le monde change, le monde va changer, pour vous peut-être encore plus vite. L’Europe. Des déplacements de population, encore plus. Depuis toujours, mais encore plus maintenant peut-être. Les animaux se déplacent lorsqu’il n’y a plus à manger. Elles ont des imitations Balanciaga, socquettes montantes sur semelles énormes. Elles ont des petits sacs à mains. Quelle tête peut avoir la mère de chacune ? La terre c’est vous. Elles quitteront le CDI à la fin de l’heure. Elles auront oublié une ou deux clés USB, il faudra les leur garder. Leur cahier. Elles reviendront, madame, j’ai oublié mon câble, ma batterie, vous avez pas vu ma batterie ? Non mais par contre un parapluie. Parapluie ? ah ouais non, pas un parapluie. Elles demandent l’heure. Moins le quart. Mais l’heure, l’heure normale. L’heure bébé quoi. Elles veulent en entier. Dix heures quarante cinq. Une heure et quinze minutes avant le Tacos. Le monde c’est vous. Une seconde lui passe l’idée de tout à l’heure se suicider, en rentrant, par exemple dans la cuisine. Quelque chose est difficile, dans se maintenir en vie. Quelque chose est à la fois naturel et pas. Le monde c’est vous. Elles ont de grands ongles avec la place sur chacun pour en même temps des couleurs et des petites formes, des dessins. Ses mains à elle sont vides. Dix petits tombés de doigts, blancs comme des dos. Elles rient. Combien de temps, qu’elle n’a pas ri ? Elle veut le retour de sa joie, comme une mère tient ses bras prêts pour que revienne un enfant. En rentrant, plutôt que se suicider, ou en tous cas d’abord, elle mettra du vernis. Elle ira dans la baignoire, elle s’en mettra bien, comme si y avait plus que ça à faire, parmi toutes les urgences de la vie, les choses importantes de la terre : mettre bien son vernis.

Le gel douche coule froid parmi sinon l’eau chaude. Elle est assise dans la baignoire. Comme avant pour les bains mais sans l’eau à ras bord. La suite, d’avoir marché, couru, même dansé, d’avoir eu sa fille, à être devenue donc vieille, vieille et les genoux compliqués. C’est en attendant la douche à l’italienne et plus le heurt entre le sol et le baquet, rien à enjamber, pas le poids du corps à soulever, elle pourra même disposer dedans un tabouret, sans risque que ça glisse, et si les genoux s’entêtent à rester comme ça, raides, elle pourra aussi, c’est prévu pour, installer une petite chaise pliante à déployer depuis le mur et recroqueviller tout contre, invisible, après Elle masse dans la baignoire ses articulations humides. Elle parle à ses genoux. Rassurez-vous. Vous n’êtes pas obligés de toujours tout porter. Je vais vous aider. Le dos et moi on va vous aider. Je sais bien, depuis le début c’est vous. C’est vrai qu’elle a toujours tout porté : sa fille, seule, à bout de bras. Mais elle ne va quand même pas s’identifier à ses genoux. Réfute-t-elle un peu bêtement au lieu de justement penser à inverser, et que ses genoux peut-être sont devenus si rétifs à cause, d’elle, sa souplesse. Elle a appris peu à peu à éviter les mouvements et postures qui empirent. Fini par s’à peine tordre, s’un peu pencher, pour soulager ici, ne pas appuyer là. Ça y est. Elle a cessé d’uniquement vivre. Elle négocie. Toujours désormais elle y pense. Elle compense. Elle gère une douleur. Elle fait autre chose que seulement exister. Elle est en train de faire autre chose que vivre. Comme on croit vivre, et en fait on ne vit pas, par de minuscules parades, écrire, fuir, boire, on ne vit pas et ce n’est pas intime, ce qu’on vit, ce n’est ni intime ni vrai, ça se passe mais ça n’a pas lieu ou contenance. A force de masser, elle comprend mieux la forme du genou. Que le genou n’est pas seulement devant, le genou surtout s’en va dessous, derrière. Il faut le saisir pleinement, comme avec les melons ou comme on tient leur tête aux vraiment tout nouveaux-nés, doucement mais aussi avec poigne. Les genoux continuent derrière, il faut les deux mains pour bien en faire le tour. Les genoux sont de ces endroits du corps qui changent de forme. On peut les plier sur eux, ils semblent alors le bec fermé d’un oisillon, ou bien les ouvrir en grand comme pour bailler. Certains jours lorsqu’elle veut penser au passé, parce que sinon à quoi ça sert de vivre et rester soi, autant être un arbre et un différent chaque jour, si elle veut donc tenter l’aventure des souvenirs, elle a l’impression que l’enfant qu’elle a forcément été est très loin, pas tant en arrière que dessous : très loin en bas, comme au fond d’un immense gouffre. La vie est quelque chose d’étrange. Et la souvenance de la vie peut-être encore plus, qui strie et martèle certains muscles plus que d’autres qui, tous ensemble, composeront alors le corps et une certaine vieillesse du corps, comme les arbres gardent dans leurs branches -le sens des branches- la trace d’un élan donné du vent. La souvenance donc de la vie, répartie avec plus ou moins de pugnacité selon les muscles, mais qui n’a pas d’endroit vraiment exprès pour elle, à part bien sûr le lieu dur du cerveau, mais le cerveau on sait bien aussi que c’est presque une illusion, et qu’il n’est pas là où il parait se tenir. C’est vrai que les pensées souvent nagent et vivent dans le front, derrière la peau fine du front, et qu’on pourrait presque les sentir cogner derrière, de minuscules frappes de poings fœtales. De la même façon que les musiques s’approchent des oreilles ou que les oreilles, peut-être, insensiblement se décollent et partent capter les musiques. Les oreilles se tendent pour les musiques comme enfant elle tendait devant le torse un grand filet transparent pour attraper dedans les couleurs des papillons posées sur le grand air blanc et silencieux du rien qu’il y avait entre les choses. Ses deux genoux entre ses mains, elle essaye de comprendre la forme de son enfance. Ce n’est pas l’enfance qui est difficile à rattraper, mais les sensations de l’enfance, parce que se souvenir ce serait quoi sinon ? A part exactement revivre. Exactement revivre, et tout à coup alors ravoir corps, le même corps. Si c’est la même odeur, c’est soudain le même nez. Le goût, alors le retour de la bouche. L’image retrouvée, l’œil, magiquement l’œil, celui-le même qu’avant. Elle pose sa joue sur son genou. Le téléphone sonne. Elle dit allô. Elle n’essaye pas de se lever avant que ça aie fini de sonner. Il lui faudrait cinq minutes au moins pour s’accroupir et réussir à se dresser et décrocher à temps. Elle dit allô à son genou.

D’habitude elle répond. D’habitude toujours, sa mère répond. Le vernis sèche. Elle a posé le téléphone sur le rebord de la baignoire, en haut parleur. Ses ongles coulent rouges au bout de ses mains. L’électrocardiogramme du téléphone sonne plat. Personne. Allô maman. Maman. Je suis prête maman. Elle se sent vraiment prête, là, à ce que sa mère meure. Si sa mère mourrait là maintenant, elle s’en sortirait. Ça la ferait grandir, mûrir. Elle deviendrait plus forte. Peut-être même qu’elle deviendrait plus belle. Plus réelle, plus triste et plus belle. Maman si tu veux là tu peux mourir. Je te mettrai du vernis dans ton cercueil maman. Je ferai ça doucement, ce sera comme te poser dix bisous. Maman. Il faut mourir là, tant que je suis prête. Après c’est trop tard. Là j’ai compris des choses. Mais les choses qu’on comprend brûlent un peu et puis s’éteignent et on revient au point d’avant qu’on a compris et même parfois encore plus avant. Les choses seront tellement réelles, maman, après ta mort. Tellement des choses. Et tellement une chose et puis une autre. Là tout se mêle un peu tu vois. Là, c’est difficile, savoir bien qui je suis. Mais quand tu vas mourir, quelque chose va tomber, du réel va tomber, et je saurai. Une masse de réel va s’abattre et je saurai. On ne met pas de laisse à un feu. Un feu en laisse maman, imagine. J’aurai tellement de choses à dire quand tu seras partie et que j’aurai si mal et que le monde sera devenu vraiment réel. Il faut mourir maman et que ça tranche les choses, ça tranchera ma vie.

flamme 2

Elles sont en rond, comme on s’accroupit autour d’un brasier. Il faut inventer des phrases à partir d’un mot pioché. Cette fois, c’est feu. Après, il faut, par l’absurde et des associations inédites, déjouer le mot. Ruiner un feu. Très bien ! Maintenant avec un adjectif. Un feu dégourdi. Ça fonctionne. Un complément du nom. Les os du feu. Pourquoi pas ? Un verbe encore. Photocopier un feu. Je note tout, on remettra au propre la prochaine fois. L’ordre du feu. Feu un, feu deux, feu suivant de feu précédent. Feu brouillon et feu vraiment. Mordre feu. J’installerai un incendie dans ma bouche. Un feu parmi la langue. Bousculer le feu. Prendre au bras feu comme on prend enfant endormi et animal mort qu’on vient en voiture de renverser. Feu microscopique sous chaque mot dans chaque main. Une minute pour feu. Détache chaque feu de sa petite peau comme le matin la peau bouillie du lait. Entre dans un dortoir d’enfants dans ton siècle, promène-toi entre les sommeils et les épaules et fais courir un feu dans tous les rêves. Fabrique ton feu à la main. Oublie les pierres et le lent frottement des pierres. Fabrique feu sans pierre. Fais un feu dans l’eau. Fais feu d’eau. Ton poids en feu. Fulmine d’un bout à l’autre de la semaine et calmement reconstitue un feu en poudre déshydratée. Cache feu dans ta poche. Entre dans une pièce et débarrasse-toi d’un feu. Ignore les bibliothèques avec ton feu. Entre dans l’usine à papier avec ton feu et ignore l’usine à papier et verse ton feu directement dans la forêt. Fais un grand feu et mets une échelle près de ton feu et plonge. Mets une échelle et plante un feu en fonction d’où monte l’échelle. Entre dans les Ehpad ce siècle ou le suivant et remplace chaque vieux par un feu fatigué. Fais des zoo de feu, mets des feux et, après, mets des cages. Le métier, tous les jours un métier, c’est la classe verte encore, à laquelle l’obligent la société et sa mère. Ce n’est pas pour elle, ce n’est pas une chose pour sa vie, pour son bien. Le monde c’est vous. Le monde c’est sa mère. Soyez responsables. Bientôt vous voterez. Elle ne sait pas le nom du premier ministre. Le monde de demain c’est vous. Le monde d’aujourd’hui c’est comme celui d’hier, c’est tout sa mère. Elle a quarante ans, c’est âge décent pour laisser le monde. Elle n’aura pas trop eu à vivre. De sa mère à la fin de la civilisation, des bras de sa mère à la planète qui expire, elle aura soigneusement évité d’avoir à trop vivre. Maintenant c’est vous. Moi le monde je l’ai déjà eu. Maman meurs, pour que quelque chose se passe dans ma vie. Meurs, pendant ma vie.

Elle perd ses mots. Elle invente. Parfois je chemin est vraiment trop long, d’avoir envie de dire à trouver le mot, comme avec les infections et l’urine qui est là parmi le bas ventre mais qui ne vient pas. Elle perd ses mots c’est trop de concentration. Elle est presque toujours seule maintenant, elle a les choses autour d’elle, et pas besoin du mot alors. Les mots c’est si elle est plus que un. Quand sa fille viendra, elle fera mieux attention. En fait, même pour quand elle est seule, manquer de mots c’est inquiétant. On se parle à soi mais avec la même langue que pour les autres. S’effarant que certains mots lui manquent, elle a l’impression de se parler à elle mais comme à quelqu’un d’autre, elle veut éviter ça aussi maintenant, ne plus penser du tout, n’avoir pas les mots comme des taches dans le cerveau. Si vraiment il faut dire et qu’elle ne sait pas, elle invente. Il suffira de convenir de dire fontaine chaque fois qu’elle ne sait plus le mot. Je vais mettre ma fontaine. Pour ma culotte. J’aime ma fontaine. Pour ma fille, mais là, ma fille, c’est rare qu’elle oublie, en tous cas pour l’instant. Elle a aimé sa fille fort depuis que, petite fontaine, elle a fendu le ciel et est tombée d’entre ses jambes. Elle a porté seule, à bout de bras, sa fille depuis ces jours où, petite fontaine, elle hurlait dans la cuisine qu’elle ne veut pas manger et pas aller en classe de neige maman là-bas ils font des feux et ils me mettent au milieu du feu. Ils n’ont pas le droit. De la même façon qu’il y a la lune, il y a des lois. Te mettre au milieu du feu fait partie des choses que la loi interdit. Je te jure, parole de mère, que personne ne te mettra au feu. Mais par contre, qu’est-ce qui te fait redouter ça, explique-moi. Elle se concentre. Allo ? Je pars un peu me promener. Je prends ma fontaine, mon téléphone avec moi. Bonne journée. Travaille bien au lycée. Elle sort. Le ciel n’est pas si grand finalement. Elle sera bien. Elle a bien vécu. On ne peut pas pousser le ciel. On peut se pousser soi-même. Elle va enlever sa vie avec sa vie. Lave-toi les mains, voilà, l’une lave l’autre, lave l’autre avec l’une et maintenant les deux ensemble. Elle va pousser sa vie. Je te pousse ? Un, deux, trois, hop là. Elle s’en va mourir. Un ehpad, c’est pas tant qu’elle veut pas, mais sa fille pourra pas. Sa fille, sa fontaine, ne saura pas faire. Avoir sa mère en Ehpad, aller au travail, et le soir les visites, je file dès que ça sonne, voir ma mère, ça va, écoute ça va, couci-couça, prendre les transports le soir parce qu’elle n’a pas le permis, rentrer de l’ehpad, corriger les copies de bac blanc dans le RER, téléphoner les jours où elle ne peut pas y aller, la prendre par la main pour doucement l’amener dans la salle à manger, la faire remonter dans la chambre et attendre pour l’ascenseur, lui faire faire une ou deux fois le tour du petit jardin le dimanche, l’obliger à parler avec les autres résidents, tu peux leur parler un peu maman, un petit peu au moins, regarde, bonjour, vous vous appelez comment, ma maman à moi s’appelle, voilà, maman, parle maman, parlez avec la dame. Sa fille ne saura pas. On ne pousse pas le ciel. Elle a par contre assez de force pour se pousser soi. Le pont. Sans élan. Comme simplement faire un pas de trop. Mourir, c’est pareil que marcher, c’est marcher sur cinquante mètres de vide.

flamme 3

Allô, maman ? Maman ? Sa mère ne répond pas. Avant, toujours, sa mère répondait.
Les sirènes enlacent le pont de part et d’autre. On prend des photos d’en haut.

Sans doute qu’elle est morte. Sans doute que sa mère est morte. Elle répondrait plus vite si elle était vivante. Le monde c’était elle, le monde c’était sa mère. Il n’y a plus ni monde ni sa mère. Elle va écrire, alors. Écrire, c’est elle.

Les sirènes enlacent la rue de part et d’autre.
Une femme a mis le feu chez elle. Les voisins diront : une professeure.

Une élève du lycée passe justement dans la rue.
La vie de ma mère, je vous jure. A dix-sept heures moins le quart, seize heures quarante-cinq quoi, je suis passée et dans les flammes, avec les flammes, il y avait écrit : F-E-U, feu, la vie de ma mère.

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Jean-Pierre Jean-Pierre | Transe émeute


Et donc la viande. Je me suis arraché le cœur pour ne plus entrevoir l’amoncellement des chairs. Il y avait mon œil avec. Cette langue de viande, son commerce servile qui la convoie. Il ne m’a suffi que d’un geste pour me situer de l’autre côté du souffle. Je m’habille de renverse. Sur la viande, la neige tombe aussi, elle est fondue. Avec le plomb de leurs armes. Un peu de neige qui fond sur la viande. Elle n’est pas tout à fait froide, cette viande qui ne s’ébroue pas encore de ses glaces. Mes yeux dans la viande, cinq minutes. Une année s’écoule, là. Avec ce silence de viande. Cette république de viande qui se vautre dans mon présent. Me marque au fer. Ma mère. Elle a crevé les bêtes d’un peu chevrotine. S’est crevée avec. La république n’enterre pas ses morts, ses bêtes nombreuses, ne se préoccupe de la paysanne, encore moins de son suicide, elle prélève l’impôt, s’en contente pour entretenir ses ors, et pour le reste se contente de morgue. J’habite en marge de république et les relents de l’heure m’asphyxient jusqu’à ma métamorphose. Je m’abandonne à l’asphyxie avec l’espoir du déchirement. Mais avant il faut encore décrocher le silence des bêtes qui surplombe celui des campagnes. Se frayer un chemin parmi les carcasses qui brument encore. S’agenouiller auprès de ma mère, parmi ses bêtes dont le sang se mélange au sien, de l’homme à l’homme, la violence, et la femme sur le bas-côté. Une même odeur de viande. Des restes de bêtes, de ma mère, de ses bêtes, elle ne souhaitait s’en aller seule, laisser à l’abandon l’œil apeuré des bêtes, les laisser mourir de faim, une faim masquée par le long râle des bêtes qui ont la sagesse de ne pas se départir de leurs instincts, des bêtes qui souffrent les souffrances qu’une vie durant leur impose le maître, un quelconque humain. Ma mère parmi elles. Ma mère qui a partagé la chevrotine. Les cartouches de carne en camouflage de leurs restes. À terre, à ma terre, je rassemble les restes, les enserre contre les miens, contre ma terre, et je reste là plus longtemps que la vie dans l’espoir que le suicide ne se trouve être qu’un écho de la vie qui s’en revient. Mes larmes altèrent ma vision, ou ma vie déjà, des larmes d’acide qui rebroussent leur chemin, qui scarifient mes restes, le reste de ma voix, elle s’éraille, ne sait plus son chemin, elle reste là, avec sa fumée d’hiver, dans l’espoir que s’évaporent avec les chairs les miettes et les ciels, et ce qu’il en reste de ma raison. À jamais interdite face à la cité, sur sa demande de pitié. À l’irruption c’était le crépuscule. Mon pas dans la neige, après la gare, après la route, après le chemin, les transports qui s’arrêtent en amont de chemin, abandonnent la civilisation sur un bord de route, et j’en reviens, reviendrai toujours, le chemin de terre pour éternel, pour ce retour qui griffe de permanence mon temps suspendu. Revenir aux terres d’enfance pour saluer ce que les villes n’ont encore pris, pour embrasser la mère qui demeure parmi sa campagne et ses bêtes. La mère seule, abandonnée par l’homme, par la fille qui désire la ville et ses lettres, abandonnée par la république qui n’accorde en offrande, à la terre ou à ses bêtes, que le reflet de ses ors. Le soleil s’est éteint avec l’hiver qui empèse les champs de sa boue, ma mère a fermé la porte de l’étable avant de faire sacrifice, faire le pas malgré les abandons, une lettre pour sa fille, la main qui tremble, et moi qui ne peux la saisir, j’observe les bêtes, ma mère avec, je m’agenouille avec mes lettres auprès des sangs, et la porte que j’ouvre face à l’éternité, je l’ouvrirai au-delà de toute parole, l’étable à la porte ouverte dont je franchis le seuil face aux restes d’éternité ne se fermera, elle ne s’entrefermera jamais sur mon cœur arraché. La lumière du crépuscule qui transperce la chaux, des planches de poussière pour enfermer mon cri, celui qui s’allonge au pourtour de ma mémoire. Il est l’hiver qui fête son solstice, et la neige tombe encore après la chevrotine, elle ne se gêne pas des foyers, d’une recroquevillée de l’âme allongée dans l’étable, une nature qui fait son chemin jusqu’aux interstices d’humain. Œil pour œil. Il me parle avec son œil au mien arraché. La seconde suivante, le siècle d’après, les manifestations avec l’autorité qui reconduit les faisceaux, les grands boulevards, l’émeute elle-même qui tente d’enrayer la courbe des faisceaux, et la figure naïve de l’homme qui m’adresse le salut. Qui croit être l’homme camarade. Je me suis arraché les yeux, me suis arraché l’œil restant pour qu’à mon cœur à jamais rien ne me réponde. Sous son masque, il a l’œil qui écrit des mondes, qui trompe de fiction les pauvretés. La fiction est un crime. Un crime bourgeois à pulvériser pour découvrir le monde de son linceul, révéler ses débris. Sous notre masque d’immonde, nos gestes sont à la communion des révoltes, mais aucune communion ne me ramènera de ce côté-ci du tragique. Ma parole se bâtit en un labyrinthe dans lequel elle enferme son cri. D’abord l’implacable et la vengeance. Le feu sur l’immonde. Il me parle avec son œil, et son œil œuvre avec candeur à placer les barricades tout autour de nos situations. Lui et ses camardes parlent de révolte, ne connaissent la substance de révolution, ils déversent leurs lettres, ont peur de la renverse, s’arrangent malgré eux des ennuis bourgeois, malgré leurs études, leurs éducations, leur inconscience qu’ils tentent d’extirper de leurs gestes. Ils n’y arrivent. Mais toujours avec l’œil qui demeure de ce côté-ci des justices et des hommes, ils tenteront d’apporter la raison, de fabriquer d’autres hiérarchies, de panser, de s’épancher sur nos ruines. Je m’en moque de leur raison. De toute raison. Mais je refuse de répondre à leurs ruines, je m’en vais à la renverse de nos valeurs. Seule. Il a beau m’observer, il a beau parler de beauté, des soirs très grands qui panseront, s’épancheront sur nos ruines, leurs ruines n’appartiendront jamais à mon irréel, et sur l’homme nouveau, il balbutie, il esquisse une figure, l’impose, elle est encore figure de l’homme qui ordonne à l’homme, émascule la femme, qui a la candeur où doit s’infiltrer le patriarcat, celui qui laisse beugler les bêtes, détourne la tête quand la campagne menace de néant et de chevrotine la terre. Je suis du côté de la fureur, et à rien d’autre, il n’y aura de chemin, de réponse ou de raison. Je l’entends l’homme, et ne l’entendrai jamais. Je reste planter dans ma campagne. Avec la fureur et le feu qui transpercent la neige, le sang noir de ma mère, de ses bêtes sur lequel les flocons indifférents fondent en crépitements de décembre. Il a beau m’observer, me parler de beauté et de grand soir, son geste demeure du côté des générosités d’homme, masque son cœur de bourgeois. Je me suis arraché le cœur, demeure de pierre, je gratte les graviers, les tréfonds de ma campagne, de ma mémoire en quête du feu. L’homme ne percera mon œil restant tant qu’il ne traversera pas les rives du fleuve, sentira leur opposition. Il ne saura ce que murmure l’œil arraché, jeté à la fureur. Son œil à lui parle des écritures clandestines, d’écritures mâles quand même, il a l’élégance préservée, il écrit avec ses lectures bourgeoises, intestines, refuse de les brûler, d’amener au feu les grammaires et les livres, de servir la fureur pour que grandisse une logique nouvelle. L’homme sinue en ses amitiés d’homme. À nos amis disent-ils, les masculins, les mâles qui marchent au pas, qui baisent avec le patriarcat, ou l’inverse, ils baisent comme ils font la révolte, font la révérence aux hiérarchies avec la médiocrité des chairs, ils n’entendent ce que cache le bruit sec de l’œil arraché, l’unique qui accompagne le cœur sur le chemin du silence. Le silence des campagnes est une tombe paysanne. Ma campagne. Les bêtes et ma mère qui demeurent le cristal de mes heures, renversent la cité, et je me place sous la peau de cette seconde, du siècle suivant pour qu’avec mon œil gronde à jamais la vengeance. Et de la chair à la chair. Une émeute sur chairs tuméfiées, avec la milice qui rôde, qui frappe, et nous, avec l’œil arraché, la meute en extase qui rôde et qui frappe en retour de leur réel. S’extirper des campagnes, j’extirpe mes campagnes de leur réel, mes fantômes pour gratter les sols, retourner les pavés, y quêter l’essence de cité. Déranger les sommeils politiques pour faire révérence à la tragédie. Sous la foule qui vire, la masse informe qui dispose de son inconscience pour s’éprendre du pouvoir, croire en son union, sa soumission qui dicte la consommation, elle refuse de retourner l’établi, y retourner à l’établi avec les chaînes épaisses de l’histoire, elle consomme, mais la meute, mon œil arraché qui devance la meute même, avec elle nous suivons de l’âme les faiblesses prolétaires et nous promettons face aux ciels que l’établi sera la fissure d’où renaîtront les furies. La transe est une consomption qui abat les clôtures d’ego. Abattre l’ego avec ses clôtures, ses fictions pour rêver d’évasion, ne jamais s’y risquer. Et cet homme de fiction qui se tient à mes côtés. Il m’adresse le sourire de ceux qui voient dans les ténèbres le spectacle. Ils ne comprennent que c’est la perpétuité du spectacle qui ceint de chevrotine les démunis, ils s’abandonnent eux aussi au spectacle, à leur jouissance propre, ils s’abandonnent, et abandonnent les démunis à leur désespérance. Lui et ses écritures d’ego, il s’oppose à l’autorité, y court pour recevoir sa pièce, s’avilit pour la subvention, et l’émeute tout entière pour jouir du spectacle. Et je ne lui adresse que mon œil arraché, celui qui ne pardonne à quiconque, se remémore ses ancêtres les furies, les rappellent, mes implacables qui parcourront les abysses pour graver sur la cité-monde sa rétribution. Marquer les lâches d’écritures qui prennent prétexte des pauvres pour s’offrir en spectacle, nourrir le spectacle plus grand, et contempler satisfaits les seuls miroitements de leur verbe. Abattre leur miroir et leurs représentations, leur verbe, leur ego, leur trahison mâle. Il se tient là, encore, avec ses écritures, son idée petite de la révolte. Il voit en moi une femme. Et lui le mâle avec son hypocrisie sociale, socialiste, il dit que le commun vainque, et jette sur moi sa prédation mâle, mais j’ai l’œil arraché au-delà des sexes, et s’ébroue derrière la femme son abolition, la révolution du sujet qui se dissimule en moi. De quelconques révoltés, de petits mâles avec leur sexe entre les crocs. Ils parlent d’humanité, d’égalité entre l’homme et la femme, réduisent la femme à la femme, glorifient son essence, l’y restreignent, de leur humanité mâle ils continuent de soumettre le monde à leur ego. Un verbe pour cultiver la soumission dissimulée de la femme. Mais ni femme, ni mâle, je suis la transe, je ne suis pas plus la femme que le mâle, aucunement le désir d’appropriation, à tout le moins mon œil arraché, la transe effrite les vérités, démultiplie les perspectives, j’abats toute propriété, fille de l’obscur, l’expression de sa juste colère. Faire ressurgir la mesure qui recouvrira leurs mondes, et son châtiment offrira à la plèbe sa puissance, sa véritable substance qui déploiera ses ailes. Notre transe, l’équilibre en déploiement d’ailes. Et je me tiens là au-devant de leur réel, en l’irréel qui est la permanence du front, la guerre permanente contre l’idée reine, elle suinte sur le social, diffuse ce qui étire les apparences d’immuable sur le social, la domination ou l’idée reine, mais je remonte l’écoulement jusqu’à la source, râle et frappe contre les origines pour que la terre volte, ne se révolte, déploie sa seule révolution. Ma campagne pour seul souvenir. En cicatrice. J’avance entre ses brouillards. La cicatrice pour perpétuité. J’avance sur le déclin de l’ordre, la milice, celle qui sort ses armes en amont d’émeute, des aveugles qui obéissent, frappent quand l’ordre est donné de frapper, n’assument pas qu’ils frappent. La milice qui a la vulgarité de la force, ne connaît sa noblesse, voilà l’ordre et ses chiourmes, ils tutoient l’individu roi, l’idée reine, nous renvoient à leur royaume, un microcosme sous contrôle, sous surveillance d’empire, mais les lacrymogènes pour tout royaume, nous nous en rassasions jusqu’à la bascule, ils fabriquent notre espace de meute, celui qu’il faut étendre pour que renaissent et meurent les émeutes, les étendues en retour des communes, contre les républiques qui crachent et recracheront toujours le pouvoir mâle, jusqu’à ce que la chose publique soit à sa castration, que mon œil jeté au-devant des retournements venge la parole sorcière qui traîne encore dans les vapeurs de l’aube. Arracher le masque d’immonde, découdre la civilisation, en découdre de peau avec sa chute qui s’éternise la vie durant. Une vie comme le temps d’usine, cinq par sept, la vie en tant que chant des campagnes, minute par minute, à jamais à la terre retournée. Cette terre de ville que le bitume masque. Arracher son masque. Ma peau de citoyenne, du même geste le rappel des figures ancestrales qui jusqu’aux enfers portent leurs courroux à la poursuite de l’impuni. Les lacrymogènes pleurent leur pouvoir, et nous avalons leurs munitions alcalines. Leur démesure pulvérise de pluie les azurs, mais c’est à la grisaille que nous nous référons, que nous fondons, confondons nos gestes pour que sous le masque noir n’existe plus de masque de peau, qu’une même fatalité parcourt à l’identique les césures d’émeute. Nous sommes le bloc noir, et je m’imbibe d’essence. Pour tout état d’âme l’incendie. Une allumette sur la plaine, mon individualité en dissolution de meute, et le démon ancestral revient avec sa lame, il a la figure de la déesse, celle qui devise la sentence, dévisage, arrache les visages des serviteurs d’hybridités. À la milice le châtiment. Le bloc est noir. Sa mémoire en étirement d’histoire, elle enserre de griffures les fétiches. La marchandise d’être qui étouffe l’action, et ses esclaves qui suivent son rythme, ne ressentent les cycles, les retours d’une même histoire, refusent de faire de ces retours une altération, des retours comme des révolutions, et ils nient notre révolution des temps, le retour du même, ils se contentent d’attendre que les temps les renversent. Le bloc noir en avant-garde de nos espaces, de leurs temps qui viennent avec leurs carcans. Fouiller les déchets à la recherche de ce retour, de cette révolution. Le tournoiement se présente comme la victoire, l’absence de futur pour qui s’époumone d’instant. Y mâcher les résidus de vie. En frénésie jusqu’à la transe, l’humain dépassé, sans sexe, sans sa domination mâle. Cette transe pour substrat. Pour terreau ses valeurs. Y croître comme les racines sous les pavés. La pulsion informe qui déforme les surfaces. Gronde de son mouvement. À l’origine aucun sexe, aucune cité, mais la physique qui croît sous les pavés. La meute qui rôde et qui frappe, s’en retourne d’irréel, retourne la chaussée. Avec son œil d’écritures, de mâle esclave qui reproduit les schémas de domination, ne se l’avoue jamais, ne remet en cause son essence d’ego, refuse d’y extraire les pluriels, de façonner en sa silhouette la multitude, il n’entrevoit le mouvement, ne sinue avec notre mouvement sous la terre. Dire je ou nous dans la confusion du sujet nouveau. Je jette au loin l’œil arraché de nos temps primitifs pour conduire les esclaves à leur autonomie, les esclaves qui prétendent la bienveillance, continuent les hiérarchies. Extraire les esclaves de tout paradigme, et les précipiter en dialectique de physique, qu’ils sombrent au-delà des formes précaires de leur humanité. Des passages en perspective de passages. La verrerie à briser, et l’ossature d’acier qui repose dans l’attente de nos gravures oxydées. L’attente jusqu’à l’effondrement substantiel de ce qui gouverne nos palais et nos valeurs. La table n’est jamais rase, il y a les débris et les démunis que la bourgeoisie ignore. En morceaux de monde. La meute n’ignore pas, elle va à ses passages. De suite en suite, et de brisures. Jusqu’au passage barré. Il faudra briser. Milice contre meute. Les faisceaux et la dynamite. La ligne. Dynamite d’être, d’être et de multitude. Gronde à la ronde, la meute qui se rassemble, oublie l’ego. Et la meute pour avenir. En division, les meutes pullulent en pluralité du rêve. À chacune selon ses besoins, de chacune le long d’émeute. Le bloc est noir. Nous en recomposition. La meute en transmigration, et sa transe pour monstration. Nous frappons. Nous cassons. Nous brisons. Nous séparons, nous nous séparons, nous distribuons, redistribuons, notre repli et nous replions nos membres, nous volons, nous nous envolerons toujours au-dessus de ce siècle, et nous déploierons nos ailes, nos cris, hurlerons avec le pavé, la bouteille enflammée qui s’éternise, trace son horizon. L’essaim ou la meute, nous à notre mouvement, cette république des chiens contre celle des loups. Nous ne plions, et déplions nos songes plus vastes que leurs armes, ils frappent avec des armes qui tuent, qui arrachent les yeux, mais d’une même énergie, nous nous arrachons l’œil, et l’œil arraché, l’unique s’en va à la rencontre des faisceaux, en spectre qui traverse les poternes, il flotte au-devant de leurs barrières, fait barricades de nos restes, et nous frappons sans armes, avec notre physique en dialectique, avec le commun qui délie nos êtres, les compose, les recompose en une indivision des devenirs. Les matraques et leurs armures, des matraques plus longues que le jour, et les ciels obstrués par les fumigènes, leurs lumières qui meurtrissent la rue, des bleus d’ordre et d’esclave, des bleus mâles. Ils défilent au pas, obéissent aux ordres de ceux qui obéissent à d’autres, marchent au pas parce qu’ils sont les chiens qui aboient sur les ordres de leurs maîtres. Et notre ecchymose unique, en partage, nous la distribuons, la diluons parmi notre vision d’instant, l’éternel retour d’instant avec l’œil arraché, l’œil nécromant qui présage les passages. L’abîme des passages, et notre vie pour faire du mouvement un partage. Ils frappent avec des armes, meurtrissent la nuit qui rançonne notre voix. Avec l’autorité mâle, ils arrachent nos parures de silence, mais nous avons nos cicatrices pour barricades, des campagnes et des suicides, des bêtes et des mères que la civilisation laisse décrépir dans la violence tue des marchés. Notre œil arraché se dérobe, les devance, il sent la mort de l’homme, pressent la fin des écritures. Mais milice en déluge, meute en submersion. Cet éternel retour d’instant et de défaite, sa saveur formidable de fêlure. La défaite qui se pare d’une aura de révolution, avec le pessimisme des terres qui se déchirent, s’entrouvrent sur une connaissance nouvelle du nombre. Le progrès pour ennemi. Subsister seule dans le savoir du savoir détruit, le basculement de l’ère du progrès, subsister seule aux côtés des traîtres mâles qui dans le secret de leur ego ne cultivent que l’autoportrait, ils jouissent d’ego, en jouissent en secret de sexe et d’esclavage. Ces esclaves de révolte, des mâles de révolte qui ne veulent aucune transformation, trahissent la révolution, avec des regards pour écrire, pour se séparer les uns des autres, cultiver leur ego d’écritures en identité singulière, l’identité identique du mâle égotiste. Ils se séparent de peur, ont peur de l’autorité qui a la sagesse, la stratégie de frapper plus fort que leur lâcheté, ils m’observent comme la femme, ne disent pas la hiérarchie, mais la reproduisent en secret de sexe et d’esclavage, ils s’amusent de la révolte, ils sont les mâles qui écrivent, qui empêchent la femme de ne se contenter d’aucune substance, mais leur verbe d’ordure et de révolte qui parle d’égalité et qui ne fait que marquer à l’encre et au fer, marquer de hiérarchie l’altérité, l’altérité femme qu’ils veulent au moins posséder, mais je ne suis plus la femme, mon œil arraché m’attire au-devant de moi-même, dans la dissolution de mon être, un être dissolu parmi le réseau, et leur ego d’écritures et d’époque, cet ennemi véritable, l’ennemi qui se tient dans la meute, la trahit, parle du progrès, mais ne cesse de s’enfuir, s’enfuit pour préserver son verbe miroir, s’empresse d’accepter les bassesses du pouvoir, la récompense hiérarchique pour laisse, la subvention d’écritures pour que l’ego perpétue son empire. L’ego en progrès, en ennemi de meute, et l’œil arraché qui a une mémoire en étirement d’histoire, en quête du feu qui révélera la renverse. Lui, son ego petit, son verbe petit, en fuite, il ne m’observe plus, il fuit, ne veut plus me soumettre à son sexe, au verbe mâle, qui s’emmêle de pouvoir, il est une fuite. Il se disperse avec les domestiques du pouvoir, les traîtres, les petites mains du spectacle, et de ce spectacle ils s’en sont engorgés jusqu’à plus soif d’ego, et le bloc demeure seul, en solitude de révolution, contre toute révolte d’amusements bourgeois, c’est le tournoiement que le bloc prédit, et à cette prédiction je m’attache dans ma transe, avec mon œil unique, l’œil arraché, nous demeurons pour que le bloc demeure noir, et jusqu’aux enfers nous pourchasserons leur démesure. Et crachats de dents. Des sourires absents dégouttent de roseur. Les fluides teintés de bouche sur la chaussée et les traces démocrates, écarlates. La milice traîne, elle traîne par les pattes, par les viols le fond de nos frénésies, nous impose la question, l’interrogatoire d’idée, mais elle subit nos frénésies en retour, elles qui flottent dans leur ailleurs, se heurtent à la persistance des faisceaux, se contentent de les frapper de néant, elles les anéantissent, les vermines de milice, ils insistent malgré notre sinistre, grouillent de bassesses, n’entendent les imprécations immuables des furies qui peuplent nos enveloppes pour perpétuer la chasse des hommes, des petits mâles qui osent toiser la physique, se risquent à l’asservir. Abattue à cinq heures du matin par la milice. Enterrée dans la terre inconnue. Je suis enterrée dans toutes les terres. À jamais cinq heures sonneront notre aurore. La défaite en tant qu’esthétique, s’y promener avec le squelette entravé par les matraques qui morcellent nos êtres dans l’impéritie des propriétés, et leurs propriétaires de villes, de mondes, de chairs, et sans ma chair à l’œil arraché, ils ne supportent l’affront, ne supportent de subir mon refus, la négation femelle de l’appropriation, ils imposent la possession comme victoire, avec des titres comme des médailles, mais l’étincelle lancée sur leurs écritures disséminera dans les centres et les cités un ver numérique qui questionnera le sens. La défaite en tant que matière, la tragédie se pelote contre moi, essaie de me raconter les viols que je devrais subir pour être la femme, et que je me contente d’essence, m’imbibe de mon essence, l’allumette pour toute substance, l’incendie, l’incendiaire en confusion des mâles pour cibles, et la tragédie sème ce peloton contre moi, je l’embrasse de mes serres, mon incendie pour patrie, je l’entraîne en géhenne vers la scission d’individu, l’individualité miette, l’atome fissuré, peloton qui tente, qui risque de placer l’écrou sur la femme, la flamme, mais quel métal ne supporte la fièvre d’une combustion d’être. La défaite en tant que dialectique, l’état de guerre pour s’abreuver, guerre de mouvement, des guérillas de matière qui cassent le verbe monarque, engendrent des fronts synaptiques au cœur d’idée reine, des éducations serviles pour une reproduction des esclaves, les esclaves obéissent aux écritures, leurs écritures s’en vont rejoindre le pouvoir, les esclaves d’organe, les petits mâles avec leur organe rentré jusqu’à l’estomac, ils n’ont pas d’estomac les petits mâles qui ruminent avec leur cervelle aussi pastel que l’idée reine, les bâtés de tyrans, de monarques, d’oligarques d’avoir, les esclaves ont rejoint d’autres mâles, acceptent les subventions des tyrans, font république contre moi, contre notre commune, ils font de leurs écritures des totalités, les dressent comme des murailles, des murailles ou des chapes de plomb, des vierges de fer qui doivent mener la femme, la flamme à son expiation, mais jamais l’ardeur ne pourra être enfermée en une quelconque condition, condition d’animal ou de femme, la flamme l’affranchit de leur domination mâle. La défaite en tant que mystique, mon œil arraché qui rebrousse leurs routes, longe les potences, s’allonge près des songes pris de brodequins, il y a sous la terre des strates encore à gratter, de dessous terre des errances à révéler, dans l’espoir que s’y enfoncent mes bras d’indépendance à la rencontre de mes ancêtres les guerrières, les vengeresses, celles qui ont fait des épées l’épure d’une harmonie, une mesure pour structure politique où tout ce qui prétend à l’ascendance perturbe l’équilibre d’une nature en mouvement, son tiraillement qui se propulse, fabrique par sa propulsion nos avenirs, ne supporte l’extravagance mâle qui adore son centre, telle l’idole de grès dont l’usure augure la futilité des croyances. La défaite en tant qu’éternel retour, leurs écritures de grammaire, y mettre de la chevrotine et des campagnes dans leur grammaire, des écritures de grammaire qui nient les différences, les perspectives, l’absence de vérité, de vérité qui se construit sur le réel comme la charge d’une caste dominante, celle qui refuse de servir le mouvement, l’irréel plus vaste que son orgueil, n’accepte de ne pouvoir imposer ses vues, tance avec des armes et des écritures de grammaire, des écritures mâles, avec des campagnes suicidées, des suicides fournis par les marchés, par les mâles, les patries, quelque monnaie contre quelque chevrotine, monnaie pour patrie, cette caste qui finance ses vues sur réel, y place des vérités, des barreaux, des barrières, des hypothèques en édictant sa vérité, ses vérités, faisant des vérités sa justice de caste, étouffe les iconoclastes de grammaire qui traquent toute vérité, toute patrie, qui aspirent à la délivrance du réel, vénèrent d’une commune ferveur le mouvement même, l’irréel, des iconoclastes qui chassent les mâles jusqu’en leurs écritures. La défaite en tant que transe, notre œil arraché qui rebrousse leurs routes, longe les potences, s’allonge près des mondes ensevelis sous leur vérité, il y a le prisme des communs jusqu’à la brèche, il divise l’irréel passé sous silence, le dépèce de la vérité mâle qui le cerne, le cercle de limites, mais l’irréel n’a pas de pôles, ne se limite à deux pôles, il se meut en amont de toute tentative langagière de le saisir, la sensation seule apte à remonter son flux, les instincts pour écorcher les républiques et leur vérité, révéler la révolution sous réel, l’irréel sous rêve, la part de cosmique qui somnole sous dème, sous l’illusion d’une autorité qui ne confie au peuple la totalité de son existence. La défaite en tant que révolution, nos ailes déployées, notre transe sous émeute, contre révolte, contre demain, pour les avenirs pluriels qui tournoient d’identités plurielles, la révolution en parallèle de physique et vire sur le même et volte à son devant, désinvolte à rebours de notre exécution je dis nous pour dire je pour dire le sujet que nous menons à sa transe, à sa valeur renversée, son exécution de liberté.

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Danièle Godard-Livet | La maison de la tante Gal


« Le début, le commencement d’une histoire.
C’est l’histoire que je vais raconter, pour la première fois. Celle de ce livre ici.
Ça se passe dans un village... »
C’est l’histoire de Martha, quelqu’un qui ne baissait pas les bras.

C’est contre l’avis de son mari que Marthe Lévigne prit la décision de s’installer seule à La Chevalerie, hameau de Vollore-Montagne situé à plus de mille mètres d’altitude. Contre l’avis de tout son entourage, à vrai dire. Martha (elle préférait qu’on l’appelât Martha) avait largement dépassé la soixantaine lorsqu’elle ressentit le besoin impérieux d’expérimenter vraiment l’isolement. Comme certains ressentent le désir de voyages lointains, elle éprouva celui de l’enfermement.

Le besoin de quitter la ville s’était fait tellement pressant qu’elle avait exigé que Pierre son mari lui laisse tenter l’expérience pour une année au moins. L’idée n’était pas neuve et ils avaient ensemble longtemps cherché le lieu propice. Pierre l’accompagnait volontiers dans ces escapades autour de Lyon où ils habitaient, beaucoup plus loin parfois. C’étaient des occasions de découvertes et de rencontres. Ils avaient ainsi échangé avec beaucoup de commissionnaires d’agences, visité d’innombrables maisons et rencontré pas mal de ces paysans bourrus qui transforment en gîtes les maisons malcommodes dont ils ont hérité. Pierre était confiant, il ne croyait pas au projet de Martha et d’ailleurs aucune maison de convenait jamais. Elle se décida pourtant.

Lorsque son mari consentit totalement à sa lubie, après une longue discussion éprouvante, elle ne rappela aucun de leurs nombreux contacts, mais immédiatement un cousin éloigné, héritier d’une grand-tante qui louait en gîte trois bâtisses du hameau de la Chevalerie ; avec une idée très précise de celle qu’elle souhaitait occuper : celle de la tante Gal, où elle avait passé les premiers mois de sa vie et de nombreux étés. Comme si toutes ses recherches préalables n’avaient eu pour but que de chercher l’approbation à un désir enfoui et encore imprécis. Le lieu de son voyage immobile. Son mari avait cédé devant sa détermination. Ce choix le rassurait. Ne signifiait-il pas un retour vers l’enfance bien plus qu’un désir d’isolement ? Dérangeant, mais compréhensible. Il avait à son tour exigé de pouvoir lui rendre visite une fois par mois, ce que Martha avait accepté.

À la chevalerie, il y avait plus de trente ans que les derniers paysans, anciens résidents permanents, dormaient au cimetière. Ils avaient laissé une quinzaine de lourdes bâtisses de granit. Contrairement à d’autres hameaux désertés où des ruines avaient remplacé les maisons, ici aucune n’était abandonnée, mais toutes étaient vides en cette période de l’année : certaines avaient été transformées en résidence secondaire, d’autres étaient louées en gîtes, toutes avaient un toit qui tenait, des portes et des fenêtres qui fermaient et parfois même une couche de peinture plutôt récente. C’est ainsi que Martha se retrouva, en cette saison de son installation, à la fin de l’été 2018, l’unique habitante du hameau à l’exception d’un célibataire qui y vivait à l’année, à l’autre bout, dans la maison de son grand-oncle.

La maison de la tante Gal comportait deux niveaux reliés par un escalier ; en bas, une grande pièce qui servait de débarras où un cabinet de toilette rudimentaire avait été aménagé, en haut deux pièces claires, une cuisine pièce à vivre et une chambre doublée d’une alcôve pleine de meubles inutilisés. Les fenêtres ouvraient sur la chaine des dômes qui se dessinait au loin. Martha avait tout de suite aimé la verrière qui protégeait l’entrée principale qu’elle projeta de faire réparer à ses frais, car plusieurs vitres étaient cassées, ce que le cousin s’empressa d’accepter tout en rappelant que la neige et le vent en viendraient vite à bout.

Grâce à ces travaux inhabituels et peut-être à quelques confidences du cousin propriétaire qui était pourtant sauvage et taiseux, on sut vite au village que Martha venait de Lyon, qu’elle avait été médecin et était désormais à la retraite. Bien plus que n’en savait Martha sur la vie du village et de ses habitants. Cela fit un sujet de conversation, mais pas plus que d’autres installations. Le village était habitué à ce que des artistes ou des originaux tombent en amour pour le lieu. Leur séjour ne se prolongeait guère au-delà d’une année, car l’état des routes en hiver décourageait vite.
La première nuit fut difficile, tout habitée du bruit constant des eaux des fontaines proches et des ruisseaux lointains, déchirée parfois de l’aboiement d’un chien ou du cri d’un rapace nocturne en chasse. Heureusement la maison dominait le seul accès au hameau qui se faisait par un mauvais chemin tout juste goudronné et cela rassura Martha, mais elle dormit mal. Par chance, le matin de septembre qui suivit était limpide, propice à une longue promenade. Elle se dit qu’elle marcherait beaucoup dans les landes de bruyères et de granit de cette montagne auvergnate et que la fatigue améliorerait son sommeil. À l’ouest, l’horizon se déployait par delà les plaines et par nuit noire elle pouvait voir les lueurs très lointaines de Clermont-Ferrand. À l’est, les bois serrés d’épicéas auraient presque menacé le hameau s’ils n’avaient pas été tenus à distance par des pépinières de sapins et des prés où paissaient quelques vaches à viande qui ne voyaient pas leur propriétaire plus d’une fois par semaine. Tout le reste de l’espace n’était que landes de fougères et ciels immenses.

C’est au cours d’une de ces premières promenades que Martha atteignit Notre-Dame de l’ermitage, lieu d’accueil et de pèlerinage doté d’une église et d’un impressionnant bâtiment d’hôtellerie dont la taille témoignait du succès qu’avait dû connaître le lieu. Près de l’église, un énorme rocher dominé d’une croix servait de belvédère avec une table panoramique à laquelle on accédait par des escaliers ; la vue était encore plus vaste que de chez elle sur la plaine. Cela lui sembla un excellent présage, une sorte de justification de la qualité du choix qu’elle avait fait. C’était à peine à une petite heure de marche de chez elle à travers la forêt et elle se promit d’y revenir souvent.
Une fois dépassés les doutes de l’installation, le premier automne fut très agréable. Il faisait beau, Martha alla souvent se promener vers la Coche ou le Grün de Chignore ou d’autres petits sommets aux alentours. Avec son mari, elle retourna également plusieurs fois à Notre-Dame de l’ermitage comme elle se l’était promis, mais elle apprit qu’il convenait d’éviter les fins de semaine quand le lieu était véritablement pris d’assaut par les visiteurs pour peu qu’il fît beau. Elle aima regarder les fougères roussir, les airelles se dessécher et chercher les champignons. Elle voyait parfois au loin son unique voisin qui était chasseur et parcourait les landes avec son chien et son fusil. Elle s’habillait en rouge par précaution, mais il préférait des zones qui n’étaient pas dans ses sentiers.

Elle garda tout le premier mois de son installation sa connexion au monde via internet, excellente à Vollore-Montagne grâce au réseau installé par le conseil général pour les régions isolées, avant de s’apercevoir que c’était en complète contradiction avec son projet. Elle renonça immédiatement aux réseaux sociaux, aux chaines d’information et même au visionnage de séries dont elle était particulièrement friande pour occuper ses soirées. Elle s’en voulut comme d’avoir enfreint une règle à son nouveau statut. Beaucoup d’otages rapportaient eux aussi avoir conservé temporairement un lien avec l’extérieur par l’inadvertance de leurs geôliers. Ce fut comme une alerte qui l’incita à réfléchir sur son projet. Que cherchait-elle ? Que fuyait-elle ?

Tout était tellement mêlé dans son esprit, la première chose qui sortit de sa réflexion fut une sorte d’ode au pays retrouvé après plus de cinquante ans d’absence :
[Le chêne ; la première chose qui m’importe en arrivant par le raidillon goudronné maintenant ; il me semble qu’il n’a pas grandi ; en cinquante ans ; pas fait pour le granit et l’altitude ; toutes les maisons du hameau sont là ; une dizaine ; pas une de tombée ; les granges non plus ; c’est solide le granit ; toutes vident sauf une au bout du chemin ; on voit de la fumée qui sort du toit ; les dimanches quand on venait voir ma grand-mère c’était difficile de se garer ; les enfants et les petits enfants des vieux paysans du hameau, mais surtout les clients du rebouteux ; voisin de mes grands-parents ; détesté par ma grand-mère ; envié peut-être pour l’argent que ça lui rapportait ; bien plus tard j’ai appris que la grosse Marie la femme du rebouteux était la cousine germaine de ma grand-mère et la ferme de mes grands-parents achetée par mes arrière-grands-parents au père du rebouteux ; rejeton un peu raté d’une famille devenue riche à Lyon ; des pharmaciens ; des notaires ; des médecins ; jamais dit ; trouvé dans les registres ; confirmé par un descendant des Lyonnais par alliance ; près du chêne, la serve ; vide et envahie d’herbes ; mon petit frère avait failli s’y noyer ; sur le chemin du haut, je cherche les abreuvoirs ; l’eau fraîche et les fougères ; sur le chemin du haut non carrossable, il ne reste qu’un abreuvoir ; l’autre a disparu ; les vaches aussi ; sur le chemin du bas des enclos où poussaient les potagers ; toujours plantés à la belle saison sans doute ; les ronces ne les ont pas envahis ; rien n’y pousse en hiver ; plus de choux ; plus de poireaux qui se maintenaient sous la neige ; tout est plus propre ; toits refaits ; volets repeints ; clôtures plantées ; semblants de décoration ; maisons d’estivants pauvres ; plus de tas de fumier ; plus de volailles qui courent ; plus d’odeurs ; l’unique véranda du hameau ; celle de la cousine Marthe ; que je trouvais si citadine ; près du chêne ; n’a que quelques carreaux cassés ; tient encore ; Marthe lisant ses romans à couverture jaune avec une plume et un masque noirs sous sa véranda ; morte depuis plus de trente ans ; nous passions nos vacances dans l’appartement que nous prêtait la tante Finette ; une grand-tante en fait ; au-dessus de chez Marthe ; qui n’était qu’une très lointaine cousine ; jamais dit non plus ; professeur à Firminy ; héritière de la tante Gal ; d’emprunts russes ; nous a invités une fois pour un goûter ; il faudrait revenir en été ; ça sent moins le cimetière et l’abandon en été ; revenir en été ; les chars de foin ; la batteuse ; ma mère brodant des draps sous le chêne et nous contraints à des bains de soleil hygiénistes ; j’ai vécu là les premiers mois de ma vie en hiver ;]

Elle se promit de continuer cette exploration libre de ses souvenirs qui l’apaisait. Doucement les traces de sa vie d’avant laissaient Martha en paix, chaque jour un peu plus. Avec des hauts et des bas certes, la nuit surtout. Des rêves, des cauchemars violents et des réveils hallucinés qui l’obligeaient à faire le point et à trier ce qui était rêve et réalité. Elle s’émerveillait chaque jour du temps libre dont elle disposait. Même si les tâches ménagères (le bois et la nourriture surtout) lui prenaient beaucoup plus de temps qu’en ville, elle pensait souvent en cours de journée qu’elle n’avait aucune obligation, que rien ne l’attendait, qu’elle disposait de tout ce temps pour elle seule. Elle avait aussi le sentiment étrange d’avoir vécu auparavant dans le flou, comme le souvenir d’un fil de vie indistinct brouillé par une drogue quelconque. Maintenant tout était net et précis. Ses minuscules occupations qui tenaient souvent de la rêverie autour d’une lecture, d’un ciel ou d’un arbre avaient la densité d’une découverte majeure et le souvenir lui en restait lumineux et intact. L’hiver arriva avec ses gelées et souvent ce vent glacial qui interdisait ses sorties et justifiait les grosses pierres qui retenaient tous les toits de tuile ; la nuit qui venait plus vite aussi. Elle en profita délicieusement au début auprès de sa cuisinière chargée de bois qui chauffait bien dans la cuisine, mais mal dans sa chambre. Une vie resserrée dans sa cuisine commença. Il fallait bien sortir parfois pour faire les courses et cela devint un petit souci matériel de plus.

Martha faisait ses courses hebdomadaires dans la petite épicerie du village tenue par une vieille dame qui marchait avec une canne. L’été quand il y avait du passage l’épicière était aidée par son fils, mais à la morte-saison elle était seule pour servir les rares clients ; le fils ne s’occupait plus que de l’approvisionnement du minuscule magasin. Au début de son installation, Martha avait préféré faire de grosses provisions mensuelles dans un des supermarchés de Noirétable, mais elle s’était rendu compte que ce retour en ville lui pesait et la mettait inutilement de mauvaise humeur, sans compter qu’il l’obligeait parfois à se nourrir uniquement de conserves lorsqu’elle repoussait la date de son approvisionnement.

En hiver, on ne vendait dans l’échoppe que quelques produits locaux (pomme de terre, noix, pommes, choux, carottes et poireaux), mais c’était tout de même mieux que rien. Le bourg ne comptait que quelques maisons autour de l’énorme église et de la pimpante mairie flanquée de deux monuments aux morts. Il n’y avait plus aucun service dans le village, ni poste, ni pharmacie, ni médecin. Deux hôtels restaurants, l’hôtel du pont, l’hôtel des touristes dont on ne savait s’ils étaient fermés définitivement ou seulement à la morte-saison. Martha n’avait pas osé poser la question. Elle ne voyait jamais beaucoup de monde sauf vers l’heure de midi où quelques voitures s’arrêtaient devant l’auberge du Trinquart pour l’apéritif et elle avait pris l’habitude de boire un café après ses courses, vieille habitude de citadine. Le lieu était parfaitement bien décoré et la carte ne démentait pas une adaptation certaine aux goûts du jour et le café était bon, préparé dans une machine à café aussi moderne que dans n’importe quelle métropole. Pourtant le patron ne parlait que de trouver un repreneur et de prendre sa retraite ; quand il parlait ce qui n’était pas toujours le cas.

Il fallait toujours un long moment à l’épicière pour arriver derrière son comptoir après le tintement de la sonnette de la porte. On entendait dans la pièce qui jouxtait le magasin et qui devait être son salon le bruit de la télévision. Martha avait souvent déjà choisi tout ce dont elle avait besoin quand l’épicière arrivait de sa démarche cabossée. Elle abordait ses soucis de santé en guise d’excuses et de bonjour :
— Je me fais vieille disait l’épicière et l’humidité ne me vaut rien. Elle avait ce ton traînant des gens qui se plaignent sans se soucier d’être écoutés. Parfois j’ai des étourdissements et je ferai mieux de rester couchée.

Martha se sentait obligée de répliquer poliment « qu’on ne rajeunissait pas », bien qu’elle se sentît parfaitement alerte et peu atteinte par l’âge tout en évaluant les années qui la séparaient de son interlocutrice. Dix ans, quinze ans peut-être.
L’épicière enhardie répliquait invariablement, du ton alerte et narquois que prenaient les gens du coin quand ils sentaient le citadin en posture délicate :
— Comment ça se passe là-haut, avec ce temps ?

Martha n’avait jamais dit où elle habitait ni qui elle était et l’épicière ne le lui avait pas demandé. Mais l’information avait diffusé dans le village et ses alentours. Quel que soit le temps, beau ou froid, chaud ou pluvieux, il y avait à redire sur le temps. Martha ne s’étonnait plus de ces entrées en matière convenues et recueillait à cette occasion les informations dont elle avait besoin.

— Je me demande si la commune dégage mon chemin quand il y a de la neige, demanda-t-elle lors d’une de ses visites à la fin de l’automne
— Pour sûr que oui dit l’épicière, mais vous n’êtes pas la priorité et encore faut-il que le tracteur du Gouttefangeas soit disponible. C’est pas la ville ici. Mais ne vous en faites pas, on ne vous oubliera pas, vous et le petit neveu. Vous êtes juste au-dessus. Si on ne voyait pas la fumée, on s’inquiéterait.

Martha se trouva tout émue de la réponse de l’épicière. Elle ne sut pas bien que répondre et remercia en souriant tout en rangeant ses courses maladroitement dans un carton, car elle oubliait presque toujours de prendre un sac.

En remontant dans sa voiture, elle se sentit angoissée. Ces rencontres au village ne lui valaient pas grand-chose ; lui rappelait qu’elle vieillissait elle aussi ; la rendait comme coupable du monde qui changeait et des villages qui se mourraient ; jusqu’à cette sollicitude pour l’étrangère qu’elle était, qui l’émouvait excessivement tout en lui rappelant qu’elle avait perdu sa parfaite autonomie en s’enterrant dans ce trou. N’était-ce pas ce qu’elle avait cherché ? La dépendance n’était-elle pas la conséquence de son choix tout autant que la solitude ? Et puis Martha ne comprenait rien à la rationalité de ce village. De quoi y vivait-on ? Qu’espérait-on ? Quel sens avaient les conflits qui agitaient les habitants, comme cette histoire de vidange du plan d’eau dont elle avait entendu parler plusieurs fois (et avec quelle véhémence) et à laquelle elle n’avait rien compris : pourquoi fallait-il le vider ? Pourquoi critiquait-on le maire de ne pas l’avoir fait à temps ? Tout cela lui échappait et était aussi une des raisons de la fragilité qu’elle ressentait. Comment était-ce avant ? Aurait-elle aimé ces pacages remplis de gardiennes de vaches et d’enfants en sabot, l’école isolée de Bournier qui avait fermé et devait être glaciale aux matins d’hiver, l’église envahie de paysans endimanchés lors des offices du dimanche ? Que regrettait-elle ? Elle ne le savait pas, c’était plutôt une incompréhension qui l’envahissait, l’incompréhension de ce besoin des humains de s’entasser dans des villes où ils ne se serraient plutôt moins les coudes qu’ici. Toute la technologie actuelle permettrait de vivre très bien ici malgré le froid malgré la neige. Les gens reviendraient-ils un jour ?

Comme chaque fois qu’elle se mettait à douter de son projet, elle ressentait des vagues de panique. Ne devrait-elle pas abandonner avant l’hiver ?

Son remède éprouvé alors était d’essayer de comprendre , de faire confiance à sa tête. Martha avait une grande confiance dans l’intelligence et ce qu’elle apporte de sécurité dans les moments de trouble. N’était-ce pas le recours des personnes prises en otage, des isolés volontaires ou non, dont Martha connaissait les récits et auxquels elle s’identifiait volontiers ? N’était-ce pas au cœur de son projet que d’expérimenter cette déstabilisation due à l’isolement ? Il lui fallait faire le point, écrire, retourner à la source de son projet, se l’avouer clairement pour la première fois peut-être. Elle se mit à écrire dès son retour :

[Depuis plus de trente ans, le sort des otages exerce sur moi une fascination que je ne m’explique pas. De la compassion, certes, de l’angoisse, de la colère, mais aussi quelque chose d’autre. Depuis l’année 85 et le rappel chaque soir du nombre de jours de détention des huit otages français au Liban : Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat, Jean Paul Kaufmann, Philippe Rochot, Hansen, Aurel Cornéa, Jean Louis Normandin, litanie entendue pendant trois ans tous les soirs à 20 h. Ils avaient la quarantaine à l’époque, sauf Marcel Carton qui allait prendre sa retraite. Ils n’avaient pas tous connu la même durée de détention, mais trente ans après leur libération, trois seulement étaient encore vivants. Michel Seurat avait été exécuté par ses ravisseurs, Marcel Fontaine mort d’un cancer à 54 ans, 15 ans après son retour, Jean Paul Kaufman avait acheté une maison dans les landes et écrit « la maison du retour », Philippe Rochot était toujours vivant, Georges Hansen mort à 73 ans en 2014 et Aurel Cornéa décédé à 63 ans, Jean Louis Normandin s’était isolé dans la maison dont il rêvait en prison sur une ile dans le golfe du Morbihan, il avait aussi créé une association « otages sans frontière » ; Marcel Carton est mort à 90 ans, le seul à n’avoir jamais perdu espoir, peut-être à cause de sa foi. Aucun ne s’était suicidé au retour, comme il arriva à d’autres. Il y a eu des otages avant et beaucoup après, de toutes nationalités, en Afrique comme en Orient, pour des durées plus ou moins longues. Monnaies d’échange de toutes sortes ou victimes expiatoires d’exécutions sommaires. Je tressaillais à chaque fois et j’étais avide d’en savoir plus. Comment survivait-on à la peur, à l’enfermement, au dénuement, à l’hostilité, à l’imprévisibilité, à l’ennui ? Comment survivait-on au retour, à l’incompréhension, à l’impossibilité de partager, à la pitié, à la dureté de la vie libre, à l’excès ou à l’absence de sollicitation ? Je me suis constitué au fil du temps une médiathèque de récits et de films, toute centrée sur les récits directs ou indirects des otages qui avaient témoigné. Le peu que j’y ai appris m’a convaincue que je devais faire moi-même l’expérience de l’enfermement. Ce n’était pas facile à expliquer. C’est cela que je veux expérimenter et mes angoisses ne sont que la confirmation de la difficulté. Je dois tenir.]

Martha s’expliqua sa faiblesse par le froid qu’elle ressentait dans sa chambre. Le poêle ne tenait jamais toute la nuit et les matins devenaient une épreuve. S’offrir une grosse couette bien chaleureuse et bien épaisse n’était pas un péché. Pas indispensable, non plus, ni très cohérente avec le projet, car elle disposait de beaucoup de couvertures. Mais vital ! Pas question d’attendre la visite mensuelle de son mari pour en faire l’acquisition. Au diable le dénuement !

Le parking était bondé et toute une zone était occupé par des montagnes de sapins de Noël qui attendaient preneurs. Un grand renne blanc avec son traineau trônait dans l’espace devant les caisses, espérant son père Noël. La musique lui vrilla les oreilles dès l’entrée et le monde ; des gens et des charriots partout, difficile de se frayer un passage. En revanche la queue aux caisses n’était pas trop longue de Martha se dit qu’en allant vite, elle pourrait au moins éviter l’attente. On était à peine en novembre et Noël avait déjà remplacé Halloween.

Elle retrouva vite dans le super marché, ses habitudes et ses dégoûts : habitude de ne pas flâner et de poser des questions pour trouver rapidement le bon rayon, dégoût devant les amoncellements de nourritures, de cadeaux, d’objets en tous genres, mais plus encore dégoût de tous ces gens avides et malheureux de ne pouvoir tout posséder.

Tous ces gens, chariots déjà pleins, qui trainaient dans les rayons comme envoûtés par les quantités de produits de toutes sortes ! La circulation était rendue encore plus difficile par les petits stands des démonstrateurs qui vous interpellaient pour goûter, essayer, regarder. La zone de la literie était plus calme que les rayons des jouets et de la nourriture et Martha s’y réfugia pour choisir en toute tranquillité. Un peu de répit au milieu d’amoncellement de couvertures en polaire de toutes les couleurs, d’oreillers, de draps, de linge de toilette, de torchons et enfin de couettes. Elle regarda tout de même les références qui lui semblaient incompréhensibles avec divers types de traitements pour se fixer sur ce qui lui semblait le plus chaud. 500 g/m2 traités antiacariens qui comportait 4 points rouges en guise d’idéogramme pour les nuls. Chargée de son gros volume encombrant elle rejoignit vite les caisses et paya comme on fuit après avoir dérobé un article. Elle courut presque pour rejoindre sa voiture. Garés à quelques voitures de la sienne, deux vieux n’arrivaient pas à manœuvrer. La femme était sortie et faisait de grands gestes inefficaces pour guider son mari. Il braquait mal, calait, redémarrait en marche avant. Tournait maladroitement son cou raide au lieu de se servir des rétroviseurs et reprenait à tous les coups une trajectoire erronée qui l’amenait sur l’aile de la voiture voisine. Il s’énervait, elle aussi. Elle revenait à la portière lui dire à quel point cela n’allait pas. Un spectacle à pleurer qui envahit Martha d’une détresse encore plus grande.

Martha s’en voulut d’avoir cédé à un besoin de consommation un peu futile et d’avoir négligé la répulsion qu’elle éprouvait dans cette période de préparation des fêtes, de bruit et de fureur. Elle avait le sentiment que sa nouvelle vie était plus vraie que l’ancienne, plus proche de sa recherche, mais elle cédait encore au superflu. C’était bien ce qu’elle attendait de cette réclusion choisie comme une expérimentation pour découvrir de nouvelles sensations. Mais elle se sentait en train de céder à une pulsion qu’elle osait à peine s’avouer : la peur de devenir folle dans sa solitude après quelques semaines d’isolement seulement ! Il allait falloir qu’elle apprivoise cette nouvelle dimension qu’elle découvrait sans y avoir jamais pensé, ou plutôt en se pensant assez forte pour la négliger. Il faudrait qu’à l’avenir elle organise sciemment une façon de rester en contact avec ses semblables sans déroger à son vœu.

Le lendemain Martha se réveilla un peu tard, heureux effet de sa nouvelle couette. Il vaudrait mieux dire qu’elle fut réveillée par des coups frappés à ma porte. Situation tout à fait inédite qui la troubla. Elle descendit en pantoufles et robe de chambre pour trouver devant elle un homme tenant un lièvre par les oreilles, mort. Son voisin, son unique voisin chasseur qui lui dit qu’il avait pensé à elle ! Devant les yeux écarquillés de Martha, il lui proposa de le dépecer sur-le-champ pour qu’elle puisse le préparer. Elle restait toujours sans voix, il lui proposa alors de l’inviter pour le manger ensemble. Comment refuser quand on est sorti du lit et de sa solitude par une invitation. Martha accepta. Le voisin indiqua qu’il l’attendrait chez lui le soir de Noël à l’heure qui lui conviendrait, mais pas trop tard. Elle répondit qu’elle viendrait avec un dessert et il partit content la laissant à sa stupeur.

Bien sûr elle tourna dans sa tête des motifs de refus plausibles, elle imagina avec effroi cette rencontre avec un inconnu dans une maison inconnue. Elle pesa aussi le sens de cette sortie de sa réclusion pour une invite qui ne lui disait rien. Et puis, et puis sa peur de la folie prit le dessus. Elle sentit qu’un otage n’aurait pas refusé, qu’il aurait au contraire saisi l’opportunité. C’est comme ça qu’on survivait, en acceptant. Elle était trop rigide. Elle admirait aussi le courage de son futur hôte d’avoir fait la démarche dont elle n’aurait pas été capable. De quoi avait-elle peur en fait ? Et elle commença à réfléchir à un dessert et à une entrée. Un dessert sucré, les hommes adorent ça et surtout un solitaire comme lui et une entrée saine avec des légumes, il ne devait pas en manger beaucoup.

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Rudy Brindamour | sans titre


Un soir une enveloppe entre les mains je me retrouve sur le seuil. Une troublante expérience vient me traverser. Elle me donne des états d’âme. Elle agite mon esprit. Permettez moi de vous en parler. Pour commencer je me présente. Je m’appelle Alicia Fletcher. J’habite dans un lieu de croisement propice aux courants incertains et en ce lieu m’est parvenue par la poste un cahier à spirale rempli d’une écriture qui m’a occupé toute la nuit dernière. Je voudrai vous en donner lecture, vous rendre théâtrale ce qu’il y a d’exprimé sur les pages. Vous partager la matérialité des étonnantes impressions de la dérive que j’eus. Impressions et dérives me semblant sorties de nulles part. Une place s’ouvre et offre une possibilité à de l’indéterminé. Ce cahier qui finalement se veut manuscrit, est arrivé par courrier. Il me présente une écriture perturbée qui à la lecture m’inquiète. Fil conducteur engagé dans le destin, je me retrouve en contact avec une histoire sur le point de se lancer et qui me sollicite. Le propos m’invite, il m’appelle. Sur la première page ca commence par l’affirmation –– je suis une image mentale et la nuit des états concrets de votre personne me sont apparus. Comment ca, un inconnu s’annonce à moi et il me dit ––– la nuit je dors, je n’ai jamais dis que je dors. Non je n’ai jamais su relater les événements proches du danger pouvant arriver. Une parole se déploie par une succession de phrases. Elles me parlent de peinture –– je voulais construire un rapport avec ce qui se manifeste directement au regard de la création picturale. J’allais dans les musées. Et la littérature aussi –– je regardais un cimetière. Non, je me trompe le souvenir n’est pas tout à fait celui là. A proximité du lieu où je résidais il y avait ce cimetière. Un jour je l’ai inclus dans une forme textuelle. Je le faisais en utilisant des mots. L’inconnu se manifeste, il me dit –– je suis venu m’écrire, je me propose à vous, nous nous connaissons. Pour autant je vais rester discret en me cachant derrière la fabrication de personnages. Nous sommes je pense plus une fiction qu’autre chose. Le jeu renferme toute une gamme dans l’acte théâtrale. Très chère amie, je crois à un sentiment. Je m’apprête à vous révéler le destin qui nous lie.

Je ne suis pas sereine devant le phénomène désincarné. Pas de corps, uniquement des mots et la mentalisation en train d’avoir lieu à la lecture de l’histoire. Je suis rentrée le soir, j’ai ouvert la boîte aux lettres et j’en ai sorti une enveloppe marron claire. Mes mains pour la première fois se sont retrouvées en contact avec le contenu m’ayant été envoyée pour lecture. Je lis –– j’ai pensée à vous et j’ai eu besoin de cette mise en scéne. Ce travail que je mène la nuit vous fera mieux me connaître est-il écrit. Veuillez m’excuser d’avance si j’ose affirmer, Ulysse ne retourne pas en sa patrie. La folie me donne à voir des prétendants. Je pense à Hélène rejoignant Pâris et Pénélope ne reconnaissant pas le personnage exilé de sa maison depuis tant d’année. Je pense à Circé et Calypso, à Poséidon très en colère découvrant la disparition du navigateur après qu’il est crevé l’oeil de son fil le cyclope. Dieux et déesses, magiciennes aux fonctions immortels se déploient. Je pense au combat des prétendants sur le point de bander l’arc pour y tirer une flèche empenné (partie du talon d’une flèche munie de plumes ou d’ailerons, destinés à régulariser sa direction). Je vous transmets dans ces cahiers l’histoire de mes vingt dernières années d’errances et de quette du retour. En haut de la première page il est noté en noir. Alicia comme Chaveta, toute une nuit durant pour ma perte au fin fond de l’esprit. Il a commencé à me révéler ce qu’il s’est passé. Nous rentrons dans une boutique remplie d’articles inconnus. En ce lieu nous apparait les premiers personnages, leurs introductions dans l’aventure. Il a peur de son expérience, de ces moments qu’il faut sculpter. J’ai fait une plongé pénétrante. Il m’explique son projet de littérature, les mots retrouvant le sens. Il emploie des formules comme celle là : Alicia en installant ce cadre nous aurons mutuellement la vision. Je suis Kate, Sien, quelques unes des représentations de son cerveau et j’avance une voix abouchée à la sienne. J’ouvre Artaud en Quarto, le cahier aussi, coexistent les correspondances qu’il me fait parvenir. Il me demande si je peux l’appeler Vincent. La situation active la remonté de phases . Ma tête se porte à l’esprit. Il y a un souvenir. Tout proche de Labarthe avec sa trilogie S.B.A et le secret. Un cahier fait se rejoindre des personnages. À cet endroits V.G se trompe en ne rejoignant pas le cinéma sous la mise en forme du cinéaste qui reprend les mots de L’ombilic des limbes. C’est ainsi. Ne croyez-vous pas que se serait maintenant le moment d’essayer de rejoindre le cinéma avec la réalité intime du cerveau. Pour moi c’est ca, une scène. Un plateau nous accueille avec son matériel de travail. Je deviens un personnage, voilà qu’il me nomme Kate. Je vous lis l’action comme elle c’est passée dans son histoire imaginaire.
Pour commencer je me nommerai V.G. Je suis ce personnage. Toute ma vie je me suis engagé dans la peinture, il faut lire V.G pour Vincent Van Gogh. Si vous envisagez des multiples, j’en conviens. Ils sont en nombres chez moi. Ces multiples me suivent de partout. Attention les faces kaléidoscopiques pourraient me donner à croire qu’ils sont plusieurs là où le même ne cesse de me suivre. Dans la maison de Théodore la porte n’était pas accueillante. Pourtant il fallait la passer, de l’autre côté du seuil à l’intérieur, arrivé au court du repas, il y a ce rêve. Je ne débarque pas dans la réalité ? Et bien je n’y peux rien, je ne vais pas me cuir une main sous le soleil, non je viens me présenter à l’intérieur de ce lieu où il y a Kate. Voilà mon apparition dans l’histoire. Mais bien sûr j’avance en ce moment pour vous parler, sur un sol des plus matériels, je suis au contact de votre représentation construisant mon rêve, il se forme à l’arrivée d’une femme emplissant l’espace. Mais suis-je une réalité ou uniquement le propos illusoire d’une nuit. V.G. poursuit, il développe son concept des choses élaborées en dehors de l’expérience directement vécue –– c’est celui d’une femme cachée dans la cuisine, à qui l’on dit non ne sortez pas et donnez lui la réponse que nous avons travaillé ensemble, non jamais jamais de la vie. Il vous répondra elle et aucune autre. Il suffira de répliquer, lui en aucun cas. Ces mots nous le savons représentent le fond d’une histoire, ils possèdent une forme réelle, le cadre se construit très clairement de ces faits. Seulement V.G. vient de rentrer dans son rêve, le personnage féminin lui parle de l’intérieur. Tout se perds, ca n’a pas de corps, c’est sans odeur. Et celà alors si je dois croire le propos du texte, ce sont des mots d’un coup incarnés. Vraiment, ils donneraient vie aux entreprises écrites sur le papier, plus qu’aucune autre ? Il affirme et il écrit il crit, j’incarne j’incarne, nous pourrions nous rejoindre. Libre à nous de nous défaire des obstacles. La table mise, K. se cache, tout se retrouve en suspens, il arrive à l’improviste, sans prévenir. On le savait au village mais tout de même, ce toupet de venir importuner une famille un dimanche au milieu de la grande vaisselle, alors qu’il y a eu un deuil et de se justifier en avançant, nous sommes dans notre histoire, un certain scénario constitue la réalité. Il poursuit –– je propose que nous reprenions en nous articulant sur le principe de mon rêve. Kate, voilà la façon dont nous pourrions nous y retrouver toi et moi. De ton côté tu n’as qu’à rentrer dans une de ces parties constituées d’illusion nocturne et moi je poursuivrais comme dans mais habitudes, folles incertaines inhumaines. Tu sais lorsque ca marque plus que tout, me menant à un embarquement. Non mais le voilà en train se s’abimer dans sa subjectivité. Dites vous à ce moment Alicia ne peut pas être en accord avec ce V.G, sûrement pas. Je ne possède pas de partie que vous envisagez où j’invente ma vie, je suis de mon phénomène théorisant une objectivation de se que je suis par rapport aux autres. Et j’affirme la vie m’apparait comme théâtre et cinéma. Dans cette aventure mortelle nous avons Artaud qui nous guide avec ses mots : j’ai senti vraiment que vous rompiez autour de moi l’atmosphère, que vous faisiez le vide pour me permettre d’avancer. Il lui fallait mettre en parallèle la réalité des faits de sa vie et son imaginaire. Pour ça je devins Kate en train de rêver l’arrivée de Van Gogh, qui lui aussi se rêve de mon côté. Nous nous créons dans des histoires. Ses rêves décrivent des complications. Je suis un personnage sur la scène. Je voudrais des murs lumineux, une retranscription visuelle d’un voyage sur l’océan, l’inscription des mots Ô grand océan. Non ne fait pas ça dit-elle, ce serait te replonger dans une situation de leurs réalités, nous sommes dans le rêve, jamais tu n’as placé ta main au dessus de la bougie, en demandant de me voir autant de temps que tu pourrais l’y maintenir. C’était une illusion, tout ça est faux. Théodore ne l’a pas soufflé, puisque je ne l’ai pas affirmer ce –– jamais jamais de la vie. Pourquoi l’histoire conçoit t-elle ces caractéristiques. On la raconte. Il va arriver, sauves toi, caches toi, mets toi dans la cuisine. Non ça ne se passe pas de cette façon. Nous sommes impliqués dans nos correspondances. Nos corps se déploient sur la feuille de papier. Théodore arrêtez, ne brulez pas notre conversation, n’annulez pas la proposition en train de se matérialiser sur la feuille qui s’écrit. Théodore se situe à la limite, il est placé sur le point spécifique où nous pouvons périr. La réalité nous enlèves le monde, elle nous illusionne. V.G. doit rêver le rêve de K., qui rêve l’arrivé de Vincent. Elle va dire non à Théodore. La proposition je la prends du dessous en intégrant le gouffre, en me rendant à l’intérieur de la structure. Mais qui suis-je ? Je suis elle, elle est moi. Illusion totale à l’oeuvre, immense scénario s’accommodant de personnages désincarnés. La première personne du singulier devant l’un et l’autre. Je me trouve en face de toi, regarde moi. Les niveaux se parcourt dans une abstraction des actions restitués, le sujet intègre l’histoire. Il y a l’image du père –– Theodore il arrive, laissez moi le recevoir. Non ca ne se passera pas comme ça, partez dans la cuisine, je lui dirai elle n’est pas là. Mais Kate insiste, je rêve le rêve de Vincent et il arrive, c’est trop tard, lui aussi me rêve et c’est lui en ce moment en train de me maintenir au milieu des convives, à la lueur de la bougie que vous ne soufflerez pas. Le texte est arrivé dans mon appartement. Je pense le connaitre, c’est un fait réel, il y a une conjoncture particulière à cette construction. Vincent pense ––– ce réveil il ne me mènera pas à Saint Rémi, Je vais marcher vers Paris et y poursuivre le dessin. Ici Kate annonce à Théodore, il vous amène des paysans pour votre salon, des tisserands aussi. En voulez-vous ? Notre histoire vous empêche de refuser. Voilà des mineurs ici. La porte s’ouvre. Ne trouvez-vous pas cela changé si je me présente à travers ce cadre ? Enfin dans cette manière de construire les choses Kate ne se cache pas, elle est libérée des tenues acariâtres. La peinture s’avance et se vit d’une libre interprétation. Vous devez débarrasser la table et nous laisser seul, nous sommes sous la configuration du rêve de Vincent. Un rêve sans père venu se placer devant son amour. On est sale et mal habillé, on a travaillé toute la nuit avec des gestes nerveux, puis on s’est couché le matin. Mes yeux se ferment et j’arrive.

Il écrit, nous rentrons dans le théâtre de nos vies. Et ca me crée des visions d’incarnation sur cet espace là où je ne veux pas poursuivre. Objets mobiles, intensité du plateau recevant l’activité d’une forme en court pas très bien défini pour l’instant, expressions des visages. Là où je ne vous trouves pas ce sont des noms se démultipliant. J’expliquerai aussi Chaveta, image mentale des premiers instants qui n’a jamais quitté l’espace, accentuant la perdition. Il est donc temps de la rétablir sous ses traits d’origines, cette femme phénomène à l’orée de l’enfance. Il me demande alors si j’accepte de laisser coexister ses vies brèves de personnages qu’il va me décrire. Ce sont des manifestations de mon inconscient mais pas uniquement. Il y a ici de la corporalité, j’y trouve de la matière charnelle. Je vous en fait parvenir le contenu pour lecture m’annonce t-il, elles sont trois. Mais aujourd’hui je vous en communique uniquement deux. Je voudrais qu’elles vous évoquent de véritables présences sur la scène en train de se développer. Je les ai écrite toute une nuit durant, elles se lisent d’un trait, comme on boit un alcool fort à son tour. Il écrit –– la forme aborde la vies d’une femme, d’un homme et d’un enfant. Une jeune fille qu’il nomme l’enfant sauvage. Cette enfant sauvage à un rapport avec une histoire de la violence que nous aurons à découvrir en empruntant les chemin de marguerite Duras qui donne à vivre chez lui un péril. Mais ca c’est une autre histoire. Peut-être accepteriez-vous que je vous l’envoie plus tard. Pour le personnage masculin nous aurons aussi je l’espère une autre occasion d’en parler. Monstruosité des murs où ca apparaît. La lumière de la paroi centrale coexiste avec les deux panneaux latéraux. Se manifeste le premier acte de parole incarnant les personnages.

Premier personnage

Une femme se tient sur le devant de la scène un livre à la main. Libre et verticale elle semble ici depuis tout le temps, comme à sa place. Je m’y retrouve, tout ca me va bien en vérité. En la découvrant je me demande s’il y en a pour la reconnaitre dans ses rôles. Je la regarde je l’écoute, je la suis dans ses agissements. Elle se personnalise comme une lectrice des espaces. Elle revient enfin de ses voyages, il était temps, le manque agit de plus en plus sévèrement. Alors oui, l’a ton déjà perçu sur le bord de la scène plongée dans son activité de lecture. Je dirai non. Pourtant ce théâtre que nous avons à suivre dans ses mises en forme, ces histoires poursuivant une mise en oeuvre découlent de son fait. Je peux affirmer l’activité vient de sa voix. Pour matérialiser sa présence il faut laisser agir l’espace, il a forme de vide. Un espace où d’un coté se déploie des images et de l’autre une manifestation de graphie. Elle vient au monde sur un terrain inaccessible. Une nuit d’errance c’est une drôle de mémoire qui me parvient. Je vais avancer ce que je sais d’elle dans le cadre de ce livre en écriture. Son enfance s’entoure de montagne, elle entend des histoires résonner au milieu du souffle des vents fréquents. Elle arrive au monde avec une inquiétude je crois. Ce sont les environnements telluriques de sa région qui donnent des affects à sa peau. On entend ce qui se passe au couché du soleil sans parvenir à affirmer de contour. Elle est née là au milieu de flux montagneux. La maison de son enfance était de type chalet, en bois, avec en son coeur un foyer chaleureux, une flamme incessante en irradiait l’intérieur. Il y une bibliothèque dans la maison, déposition de la famille. Elle l’aborde comme un territoire de voyage. Un jour son père l’autorise à s’y rendre suivant ses désirs. Tu ne seras pas perdue dans la nuit si tu rejoins ces zones où s’écrit les histoires. Elle l’a écouté et la première fois sa main s’avance pour y saisir un livre au hasard. Histoire de Chaveta. C’était un nom de baptéme. Pourquoi celui là entre ces mains où elle découvre du jour au lendemain la navigation. Le livre relatait l’aventure personnelle de Jéromine. Il ne faut pas grand chose pour ouvrir un horizon. Une fois la porte déverrouillée, la perspective est en mesure d’empreinter de multiples interprétation. La chaleur du foyer se répand dans la pièce, elle accueille les livres de la bibliothèque du père, la structure du chalet enserre tout ca, les montagnes autours manifestent leurs puissances. Moi aussi de ce nom je suis faite affirme t-elle. Jéromine est le personnage féminin dans ses lectures. Pourquoi aucune femme ne voyage comme il se doit, pourquoi restent t’elles cantonnées à des affaires serviles. Rien que par son père elle comprenait les choses. Elle lit chez Marguerite Duras ce propos : vous savez les hommes achètent des maisons et y mettent les femmes, c’est un placement. Ce sont les femmes qui habitent les maisons. C’est violent ça, cette parole, ce propos. Il y a donc la bibliothèque du père continuellement en voyage, qu’elle aime. La mère qui est rendue au domicile bien évidemment elle la porte profondément dans son coeur. Le dix neuvième siècle attend encore des prouesses du temps. Il faut chaque jour servir tout ce beau monde et Jéromine pense à voyager. Le déclic sera un livre sur la mer. Nom Chaveta. Profession aventurière. T’en veux, écoute. Non tu n’as jamais vu ca, il y a dix mille aventures. Dis moi y as tu déjà étais ? Elle ne répond pas à la question, la mère en face de la fille stoïque. Eh bien moi je m’y rendrai. Si je comprends bien il faut une personne pour se dévouer, une nouvelle personne je veux dire. Mais c’est une fiction ton histoire, ne te laisse pas avoir par de l’imaginaire. J’aime le théâtre mère. Regarde devant, ne trouves tu pas que ça bouge. De ce propos il suffit de dérouler l’aventure, de construire le corps de son action.

Deuxième personnage

Là où se trouve le dessin nous avons la présence de l’enfant sauvage. Ce n’est pas uniquement une dénomination, ni une époque. Enfant et enfance sauvage possèdent d’immenses espaces de profondeur. Sur ce terrain c’est aussi une continuelle réalité, pour ne pas dire éternel. Il faudrait accepter le temps dans cette étendu, je n’en suis pas loin. Le temps qui désagrège et réagrège les objets. Elle ne sombre jamais dans l’absence, elle s’est élue en un lieu qui représente son origine. En se moment la voilà engagée dans un mouvement. Une enfant sauvage s’assoit dans le jardin, autour d’elle du linge blanc, bleu et vert. Le vert représente la naissance. Le bleu le spirituel, le blanc porte en lui tous les possibles. Généralement j’évite d’annoncer du vert. Mais là des éléments pas encore très clairs apparaissent des alentours. Sentiment peut-être s’approchant du corps. D’un thème, d’une manifestation, de notre langage singulier ou pluriel, il y a une vérité en train de s’ouvrir. Si cela se manifeste sous une forme si caractérisée, je veux dire avec autant d’authenticité, je serais automatiquement obligé dans chacun de mes mouvements vers un futur, de passer par là ou plutôt de l’emmener avec moi. Un sentiment veut faire corps au contact de l’enfant sauvage. Elle se trouve toujours dans son enfance et donc dans sa sauvagerie. Non je n’en sortirai pas crit-elle. Seulement autre chose s’approche d’elle, je le perçois. Bien sûr elle restera continuellement impliquée dans son origine. Le temps apporte une victoire à cette fonction, elle rend le terrain structuré sur de l’aridité, intrinsèque à son individualité. Ce qu’elle ne matérialise pas c’est la parole latente retranché sur le bord du dessin. Toute sorte d’expression est une parole. Comment va t’elle communiquer ses états aujourd’hui. Elle vient de plonger dans un couloir, elle ne sais pas ce qu’elle va chercher. Si on écoute de l’extérieur nous allons entendre ce rapport nouveau. Ca ressemble à une affection du corps. L’enfant sauvage réside dans un terrain expressif. De l’herbe folle d’un poème zen japonais s’y trouve, porté à la croissance ininterrompue. Des cailloux aussi de partout. Un chemin où le gravier est semé. Une cabane en bois pour conclure un aspect minimaliste. Elle devait jouer dans la terre en la creusant. Un objet avec une partie métallique en est sorti. Sans le faire exprès, dans un contact avec un coté coupant elle s’est blessée . Du sang a commencé à couler. La peau devenait entaillée du résultat aventureux de la terre. Oui il ne pouvait y avoir d’autre dialogue. L’enfant devait se couper de cette matière. Dans l’approche et le recule le mot devient ambiguë. Il y a une présence, le terrain s’ouvre. Un aspect arrive de la-bas, une forme se précise. Toutes les nuits un travail mystérieux se poursuit. L’être humain vie dans son monde et la nuit elle est accolée à de multiple possible fait de caractéristique intangible. Un jour après je la découvre assise sur une chaise, autour d’elle le linge est étendu, il sèche. Des traces se sont multipliées, elle cherche à savoir. Sa voix va faire jaillir les mots de mes manifestations mentales...

Et lorsqu’il parle de mentalité, il raconte son origine devenu le résultat d’une histoire de la violence. Pour en arriver là il y a eu cette horrible affection des états. Voilà que les décors attendent de se redéfinir. Si vous représentez les traits nouvellements apparus de Chaveta me précise t-il, nous devons décrire ceux à l’origines de la notion malheureuse où elle vit. Le bateau de la navigatrice ne passe pas comme il devrait les quarantième rugissants, le voilà tout au sud, sur le pôle, il s’échoue. Alicia nous avons donné de l’illusion au nom. La zone de circulation est close, pour autant les véhicules viennent chercher le résultat du travail que nous effectuons avec peine du matin au soir. Il n’entend pas les paroles, elles ne se mobilisent pas. La navigation sera encore dangereuse. Il manifeste ici la violence du vent chahutant les drisses du bateau. Il fait lecture d’un film, il raconte une histoire. Il maintien un équilibre. Il joue de la main, du maintien, de sa manifestation au court d’une pratique de préhension. Il ouvre les histoires de cinéma de Jean Luc Godard au hasard. Les scènes iront admirablement avec le propos. Les images et le son, la désynchronisation. Elles sont belles et violentes, noires et lumineuses. Fondées sur la main et le cri. Elle portent une trace du miracle de la rose. Introduction à une véritable histoire du cinéma, la seule la vraie où l’image de J.L.G. dit : tu as là un récit ne te comporte pas avec lui comme envers les autres récits historiques. Donne lui une place tout autre dans ta vie.

C’est peut-être trop pour moi toutes ces images. Restez en face de moi. Comme Je vous l’ai signalé au début du propos, le cahier se trouvait dans ma boîte aux lettres. Ce personnage a pensé me parler de son histoire et moi j’ai voulu vous en faire lecture. Il m’explique s’être retrouvé dans un terrain vague et ça l’a sérieusement embêté. Je possède les Histoire(s) de cinéma de Jean-Luc Godard édité chez Gallimard. Version papier de ;Toutes les histoires une histoire seule ; Seul le cinéma fatal beauté ; La monnaie de l’absolu une nouvelle vague ; Le contrôle de l’univers les signes parmi nous, qui sont des documents filmés.

C’est de nouveaux de l’image. Un effacement du corps embarqué dans la totalité. Une succession de phénomène, une donné où apparaît un enfant. Il y a un jeune garçon en train de s’éveiller. Mise au point de l’histoire à partir de quoi il filme le cahier. Je tourne la page, qu’avons nous à dire et à faire. Ici nous avons eu à voir, c’était le salon avec ces moments du désastre. V.G. referme la porte de cette pièce où il est apparu. Sur la cahier glissé dans ma boîte aux lettre, rien. Corps et sentiment, réduction au minimum, impossibilité de porter la pensée. Nouvelles images en trois temps avec les initiales J.L.G., le propos rajoute un élément. C’est trop tard, nous sommes séparé . Sur le sol, il y a le peintre. Il lui manquait un élément, au matin le poète lui fait une proposition. Il c’est approché du corps chevalet et à commencé à parler. Maintenant elle le sait, je l’ai informé du résultat, j’ai fait écrire sur la pierre la proposition c’est tout.

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Françoise Gérard | Le point décisif


Le journal, ou plutôt ce que j’avais cru être un journal quand j’ai découvert les feuillets, commençait par quelques phrases banales… « Moment idéal, quand le rituel du café achève la transition entre les activités matinales qui ont maintenu l’esprit en éveil et la demi-somnolence propice à la rêverie qui suit le repas de midi… la caféine fera effet plus tard, quand le corps calé entre les coussins d’un canapé se fera oublier pour laisser place à l’immense espace imaginaire ouvert par l’écran de la tablette tenue entre les mains… » Les premiers mots m’avaient donné l’impression qu’il s’agissait seulement de notes sur l’emploi du temps ou l’état d’esprit de la personne qui les avait prises, mais assez vite, le ton et la tournure des fragments que je lisais m’avaient troublé… En proie à des pensées tumultueuses, j’étais venu chercher la tranquillité dans les allées du parc municipal aux grands arbres centenaires de la petite commune où la troupe devait jouer ce soir-là, et je me laissais apaiser par la frondaison enveloppante qui bruissait sous la brise. Le charme désuet d’un kiosque à musique découvert au milieu d’une clairière m’avait emporté dans une rêverie sans doute favorable à l’observation de détails insolites, car un petit objet qui brillait sur une marche de l’escalier permettant l’accès au kiosque avait attiré mon attention… C’était le fermoir d’une petite sacoche de couleur indéfinissable, délavée et ternie par la pluie, qui contenait un stylo bic et quelques pages manuscrites que je me suis mis à parcourir rapidement en espérant qu’elles me renseignent sur l’identité de leur propriétaire… FG, les initiales n’étaient d’aucun secours… elles avaient été inscrites à côté d’une date, 2003, et de la mention Après mon séjour à L…

Je me suis assis en haut de l’escalier, sur le plancher du kiosque, pour continuer mon étrange lecture. Une sorte de fébrilité, au-delà de la simple curiosité, me faisait sauter des phrases ou des paragraphes entiers, jusqu’à ce que je tombe sur l’évocation surprenante du parc où je me trouvais… « L’amorce d’un chemin bordé de grands arbres dont les plus hautes branches se rejoignent pour former une voûte ; le feuillage tamise la lumière, la terre moussue amortit les pas, quelques notes se font entendre, chant alterné d’oiseaux qui se répondent… Au loin, à l’embranchement de plusieurs allées, s’élève une petite construction métallique circulaire surmontée d’un toit, qui pourrait abriter le concert donné par les oiseaux… les tiges de fer sont rouillées, mais le plancher paraît encore assez solide pour supporter le poids de plusieurs musiciens. Au-delà du kiosque, le chemin mène à un étang dont la surface légèrement ridée par le souffle de l’air reflète l’image mouvante d’un château, inoccupé depuis la fin de la seconde guerre mondiale… Les héritiers ne se sont jamais manifestés et la commune en est devenue propriétaire, mais la petite ville d’Hazinghem, dans le Nord de la France, est trop pauvre pour le remettre en état, elle se contente d’entretenir le parc. » L’auteur-e inconnu-e de ce texte était donc vraisemblablement revenu-e sur les lieux de son récit pour le confronter au réel, à moins qu’il ou elle ne l’ait écrit sur place avant de le perdre peut-être volontairement (mais dans quel but ?!…) à l’endroit même où j’étais en train de le lire !… La situation était extravagante et me donnait des idées d’intrigue pour ma prochaine pièce… Originaire de la région, je connaissais depuis presque toujours l’existence de ce château, son histoire, les bruits qui avaient couru, les rumeurs qui devaient encore alimenter l’imaginaire des gens du cru. La pièce jouée ce soir-là y faisait d’ailleurs quelques allusions. Dans quelle mesure mon auteur anonyme était-il réellement affecté ou concerné par les drames qui s’étaient déroulés ici ?… « Cet endroit, confessait-il, avait hanté mes nuits… Je n’ai pas jeté la lettre, je suis allée (je tenais un indice, si la narratrice était aussi l’auteur, celui-ci était une femme) au rendez-vous… Les archives de la mairie ont conservé de vieilles gazettes qui évoquent les fêtes somptueuses organisées dans le domaine par l’ancien propriétaire, un grand bourgeois issu d’une des familles les plus fortunées de l’industrie textile française de l’époque. Des photos prises entre 1920 et 1938 représentent le château et son kiosque à musique sous différents angles ; les invités sont assis sur des chaises de jardin ou déambulent dans les allées du parc, leurs vêtements élégants témoignent de l’évolution de la mode, le style des années folles devient plus sage après la crise de 1929… La photo la plus récente met en lumière un jeune violoniste que mentionne la gazette locale comme étant le fils d’un ouvrier de l’usine familiale qui jouxtait le château ; en 1940, les bombardements avaient épargné celui-ci mais détruit complètement l’usine et le quartier… » Si le projet de l’auteure (j’avais envie d’opter pour une femme) était contenu dans ces lignes, je me demandais quel rôle y jouait le jeune violoniste, et à quel mystérieux rendez-vous elle s’était rendue ?… Le manuscrit entremêlait fragments de récit et réflexions sur l’écriture, mais la frustration de ne pas en savoir plus sur l’histoire interrompue était compensée par l’intérêt que ces dernières éveillaient en moi en interrogeant ma propre pratique d’écrivain, en tant qu’auteur dramatique mais surtout d’apprenti prosateur, car je poursuivais en secret le désir de venir à bout d’un livre impossible, dont je réécrivais sans cesse les premières pages et que je modifiais à l’infini…

L’anti-héros de ce livre était d’ailleurs un écrivain raté, dont j’avais fait le portrait suivant : « Il ne rase pas les murs mais se fond en eux comme un passe-muraille. Il est invisible. Sa vie apparente est calée sur ses horaires de bureau. Petit fonctionnaire gris, a lâché un jour sa voisine moqueuse…Transparent, dénué d’ambitions !… Il est souvent pris pour un imbécile, le sait, mais n’en souffre que modérément. La vraie vie est ailleurs. Sa vie. Celle qu’il rêve de vivre à temps plein et non par intermittences, en dehors des horaires de bureau. La souffrance n’est pas dans le regard ironique ou méprisant des autres, mais dans ce décalage entre sa vie rêvée et les contours assez hideux de la réalité dont il se sent prisonnier. Il a heureusement développé la faculté précieuse, qui l’a jusqu’à présent sauvé des pires situations, de s’abstraire du monde qui l’enserre en s’enfuyant sur le premier nuage qui passe. De là-haut, le recul est saisissant. Plus rien n’a vraiment d’importance, ou si peu. Les préoccupations des uns ou des autres lui paraissent insignifiantes. La voisine gonflée de prétention n’occupe pas plus d’espace qu’une fourmi. Sur son nuage, il oublie le monde et se sent non pas heureux (le bonheur lui semble incongru) mais en paix avec lui-même. Des mots se forment alors dans le vide de son esprit. Il les entend en même temps qu’il les voit, et les regarde s’assembler en phrases qui se défont à peine écrites comme les fausses notes d’une mauvaise musique. Il voudrait écrire comme Proust ou comme Melville. La tâche est évidemment impossible, ou absurde. Il sent pourtant en lui une parenté certaine, bien qu’étrange, avec les personnes qui se cachent derrière ces noms d’écrivains… Les microgrammes de Walser, les tropismes de Nathalie Sarraute, n’ont de cesse de lui montrer un chemin d’écriture… Son attirance pour le minuscule ou l’insignifiant pourrait le détourner du parisianisme et des fastes mondains de la Recherche, mais elle le tient par l’enfance du narrateur, l’impondérable d’une odeur ou d’une saveur, l’équilibre fragile des réminiscences, les mille et unes digressions de la phrase qui s’échappent vers une improbable destination, la poursuite rêveuse d’un temps hors du temps qui distille l’illusion que le temps perdu se rattrape, la vérité d’un monde immatériel auquel l’accès n’est possible qu’à travers l’expérience d’un temps retrouvé… Il laisse venir à lui des idées de romans ou de nouvelles qu’il ne se sent pas capable de développer, n’écrit que de tout petits textes qui ressemblent à des poèmes, tente d’exprimer la quintessence de ses états d’âme, sensations ou réflexions en faisant confiance aux premiers mots que l’inspiration lui souffle, n’atteint jamais l’intensité et la précision qu’il souhaite, bute obstinément contre l’obstacle qui sépare le langage de ce qu’il cherche à dire au plus près de ce qu’il ressent, désespère d’y parvenir un jour, se découvre privé du don de l’écriture alors qu’il se sent écrivain au plus profond de lui-même… »

Cet alter ego était la face cachée de l’aimable auteur dramatique-metteur en scène sensible aux applaudissements que tout le monde connaissait. Aucun ami proche n’aurait pu soupçonner l’existence en moi de ce type de personnage tourmenté, qui était aux antipodes de ma vie sociale. Pourtant, j’avais un vieux compte à régler avec l’écriture… je n’étais sans doute pas devenu littérateur par hasard, même si mes pièces de théâtre relevaient surtout du registre du divertissement !… Je m’étais lancé un jour une sorte de défi existentiel, pour me libérer de ce que je considérais avoir été des années perdues, clarifier mes sentiments, mettre noir sur blanc ce que j’avais sur le cœur… mon projet était devenu presque fou !… je voulais écrire à n’en plus finir pour oublier ce qui me rongeait, extirper de moi-même ne serait-ce qu’un semblant de récit, une sorte de confession, peut-être un grand poème ou une longue plainte, quelle importance, n’importe quel alignement de mots et de phrases qui ne ressemblerait pas à mes œuvres habituelles, et qui serait capable de dénouer l’écheveau qui me ligotait de toutes parts, d’escalader la montagne de mes incohérences, de progresser au piolet dans le glacier de ma vie, d’avancer sur le front de mine de mes désirs enfouis en les éclairant comme une lanterne magique !… Mon entreprise littéraire avait des allures de pari pascalien, comme s’il fallait que je sois pardonné de mes mondanités !… Sans vouloir en exagérer la dimension sacrée, je devenais sensible à la profondeur mystérieuse que pouvait prendre l’écriture, et j’aurais pu faire miens les mots de l’auteure du manuscrit découvert (je m’obstinais à penser qu’il s’agissait d’une femme), FG, lorsqu’elle exprimait son besoin récurrent de « tourner le dos au monde »… « loin, très loin des angles coupants du langage trivial, à la recherche d’un autre langage qui serait primordial, d’une vérité secrète qui serait enfouie au plus profond de la chair, et que les mots tenteraient de ramener à la surface de la conscience… »

Ces initiales, FG, me titillaient… Ce n’était qu’une vague impression, peut-être la trace d’un souvenir, ou plus vraisemblablement l’effet de mon imagination, une illusion d’optique de la mémoire ?… Cette FG connaissait manifestement les lieux et la région au point d’avoir perdu son sac ici-même, et je commençais à me demander si je ne l’avais pas rencontrée dans une vie antérieure… Or, dans un fragment, il était question d’un bref séjour de la narratrice chez une amie qu’elle avait perdue de vue depuis longtemps…

« Trente ans !… Quelle tranche de vie !… Comment avait-elle eu connaissance de l’adresse ?… Incroyable… Quel fabuleux hasard !… Mais n’était-il pas écrit qu’elles se retrouveraient ?… Comment avaient-elles pu rester sans nouvelles l’une de l’autre pendant aussi longtemps ?… Elles n’avaient pas changé… On aurait dit qu’elles s’étaient quittées la veille !… Tu te souviens ?… Vraiment ?… Oui, elle était heureuse d’être venue, d’avoir répondu à cette invitation de l’amie qui lui avait téléphoné ce jour-là à la suite d’un concours de circonstances incroyable, le frère qu’elle reconnaît dans une rue de R., leur conversation, les adresses échangées, les fils qui se renouent, les voix qui s’appellent et se répondent après trente ans de silence !… C’est l’été, la soirée est douce, on s’attarde dans le jardin en écoutant les cigales… Les deux amies sont intarissables. Ou plutôt, l’une garde le silence pendant que l’autre parle… Cette vie te plaît ?… Cette grisaille, cette monotonie sans fin, cet horizon morne qui borne ton quotidien ?… Tu ne sens pas en toi une énergie créatrice qui pourrait rompre les digues ?… Tu ne cherches pas à t’enfuir de ta prison, métro-boulot-dodo ?… Je ne te reconnais pas… Tu n’es plus… Est-il possible de renoncer à ses désirs ?… Quel gâchis !… La voix est belle, modulée, ondoyante et chaleureuse, elle atteint sa cible, elle emporte la conviction, la voix n’a pas changé… Les silences de l’amie ne sont pas moins éloquents… Curieuse amitié que cette alliance des contraires !… Quand on voyait l’une, on voyait l’autre… Différentes, mais inséparables… L’une plus spontanée que l’autre, plus gaie, plus enjouée, à l’aise en toute situation, affranchie de toute contrainte, merveilleusement libre… Les mots de l’amie sont durs, mais sans doute nécessaires, salvateurs ?… On entend les notes claires d’une eau rafraîchissante qui s’écoule dans un jardin voisin… Il faudrait pouvoir remonter le temps, revenir boire à la source !… Tu ne dis rien ?… Elle rit, elle élude, lève la tête vers le ciel, montre l’étoile du berger… Tu ne changeras jamais ?… Tout change, rien ne change, quelle importance ?… L’amie lui prend la main et la serre avec force, intensité de l’émotion ressentie hic et nunc, point d’insertion dans l’espace-temps de leurs deux poings réunis, l’instant fera date dans le calendrier des souvenirs !… Elle est venue le temps d’un week-end… Mouvement de pendule du voyage-retour, la rame du TGV l’emportera bientôt à mille lieues, au sens propre du terme, de cette séquence soustraite au continuum de l’existence… Dans quelques heures, elle sera loin, très loin, à des années-lumière de ces retrouvailles troublantes, surgies de sa vie antérieure… Les mots flottent dans l’air tiède et léger, leur sens n’a plus aucune importance, les paroles prononcées s’envolent comme des papillons, la conversation se poursuit hors sol, les voix tendent des fils, elle se sent funambule… Le train filera à toute vitesse, le passé défilera, il faudra recomposer, choisir les bonnes séquences, monter le film, faire le deuil de ce qui n’est plus, se débarrasser des rushes… jeter le film ?!!!… Elles sont rentrées, la pièce est jolie, pimpante, lumineuse, murs et plafond blancs, fauteuils et rideaux jaunes, l’amie est gaie, volubile, la maison est encore en chantier, comme la vie, jamais stabilisée, toujours plus ou moins fissurée… Le regard suit une lézarde, remonte vers le plafond, s’égare dans les motifs d’une frise, s’inquiète d’une tache, redescend vers le cône de lumière d’un abat-jour, se réjouit de la profusion d’une gerbe de fleurs, admire la forme généreuse d’un vase, cueille un bouquet de ce qu’il voit, l’offre à la vie qui va… L’oreille perçoit un bruit léger mais insistant, répétitif, une sorte de cliquetis, l’amie se désole en désignant de petits amas de fine sciure, une colonie de termites se nourrit des caissons du plafond, elle les détruira, traitera le bois, changera les planches, en viendra à bout, gagnera la bataille, ne se laissera pas abattre, ici, la vie est si belle, ici, on entend chanter les cigales, ici, on respire le parfum de la liberté en marchant dans les champs de lavande, ici, on vit en permanence dans la lumière !… Ici n’est pas là-bas, là-bas n’est pas ici, mais la vie va là-bas comme ici, la si do fa… L’attention se focalise sur le grésillement des petits coups répétés des insectes xylophages qui frappent le bois comme les lames d’un xylophone ou une cymbale… le crépitement se mêle aux voix et les enserre dans une résille en martelant son message universel de démolition-transformation-recomposition… si rien ne se perd, tout change et redevient poussière, de petits copeaux de bois, de la fine sciure, de minuscules bouts de films, voilà ce qu’il reste d’une solide charpente ou de toute une vie… Les petits coups rapides qui perforent le bois répondent en écho à la vibration primordiale, à l’oscillation perpétuelle qui agite la matière… l’onde se propage à l’infini, immense vague qui se déroule dans les flux et les reflux d’une marée incompréhensible !… un même battement de métronome règle la pulsation de tout l’Univers, ici, maintenant, là-bas, autrefois, bientôt, toujours, éternellement… petits coups secs, rythme binaire, démolition, disparition… »

Je n’étais pas au mieux de ma forme, et cette lecture m’avait ému plus que de raison. Si le metteur en scène essayait d’évaluer le potentiel dramatique de cette confrontation entre les deux amies, l’alter ego dont j’avais fait l’anti-héros de mon livre se sentait touché par le bilan de vie qui en résultait et le gâchis que l’une des amies évoquait au sujet de l’autre… Leur couple contrasté était comme le reflet des deux faces de ma personnalité !… Mes vieilles amitiés lycéennes s’étaient distendues, je n’avais guère gardé de liens avec mes anciens camarades de classe sauf avec un vague cousin qui avait fait partie du club de théâtre et recevait parfois des nouvelles d’une inoubliable Antigone… « Quand on voyait l’une, on voyait l’autre !… » Du plus profond de ma mémoire se formait peu à peu l’ombre d’une silhouette qui s’émancipait de l’image que j’avais conservée de cette Antigone exceptionnelle… les initiales FG prirent soudain une coloration fulgurante… Mais qu’allais-je imaginer ?…

« Des vagues de réminiscences troublent l’eau étale de la mémoire, des reflets affleurent de souvenirs en pleurs, des images floues se superposent et se désagrègent, une force obscure venue des profondeurs repousse toute tentative de recomposition, la conscience semble se refuser à la formation d’images précises, les paillettes de soleil bondissantes entre des barrières d’ombre éblouissent le regard comme pour l’empêcher de fixer ce qu’il ne veut pas voir… »

Mes goûts m’orientaient le plus souvent vers des textes de facture plus moderne, au style souvent heurté, cassant, sans fioritures, direct, abrupt, incisif… Je me laissais pourtant aller à la musique de ces phrases, qui réveillaient en moi tout un pan de souvenirs engloutis, et me faisaient glisser en douceur vers des sentiments nostalgiques qui ne m’étaient pas désagréables… Je n’étais pas loin de me sentir transporté dans un univers voisin de celui du Grand Meaulnes, seul avec mes rêves dans cette partie du parc d’un vieux château abandonné, sous le toit de son vieux kiosque à musique, habité par le fantôme d’un jeune violoniste… J’espérais découvrir dans les fragments du manuscrit que j’avais retrouvé d’autres passages narratifs qui m’apprendraient ce qu’il était devenu, et la raison de ce rendez-vous que la narratrice avait accepté alors qu’il lui avait été donné dans un endroit qui « avait hanté » ses nuits… « Le développement de cette histoire pourrait être multiple, avait-elle noté, mais une force irrépressible aimanterait l’écriture vers un point crucial ou cruel qui resterait douloureusement insaisissable… » Je me suis promis de consulter les archives de la commune d’Hazinghem et de mener une enquête pour en savoir plus sur ce point aveugle que le regard ne pouvait fixer, sans toutefois me faire beaucoup d’illusions… il était peu probable que la simple relation de quelques faits dans les journaux de l’époque rende compte de l’épaisseur d’une vie et de la complexité d’une histoire… du moins apprendrais-je des anecdotes sur les fêtes organisées dans le château par ce grand bourgeois de l’industrie textile qui en avait été le propriétaire, sur lui-même et sa famille, sur ses amis, sur l’histoire locale… mon métier de metteur en scène me faisait aimer le moindre détail !… Mais pour le moment, je devais me contenter de cette phrase énigmatique : « Le livre qui parviendrait à raconter cette histoire (ou une autre, l’histoire de la mort d’un jeune aviateur anglais…) n’aurait pas le pouvoir de changer le réel, mais percerait l’opacité de la Nuit… » Elle paraissait donner une clé sur l’enjeu de ces quelques pages perdues puis retrouvées sur les lieux du drame que leur auteure avait entrepris d’évoquer…

Ce soir-là, mon cousin était venu voir le spectacle que nous avions monté sur les planches d’un petit théâtre local, et nous avions discuté dans les coulisses. Antigone était partie vivre dans la lumière, son amie avait disparu dans la grisaille des jours…

Je ne pouvais pas oublier cette histoire (mon alter ego ne me l’aurait pas pardonné), mais je n’avançais guère dans l’élucidation de son mystère… Le temps paraissait s’être arrêté en 1938, quand le jeune violoniste avait été photographié sur le kiosque à musique au cours de la dernière grande fête qui s’était déroulée au château… En 1940, celui-ci était resté debout comme un décor au milieu des ruines de la commune bombardée… Le journal d’écriture oublié par l’auteure fantomatique était lui-même une sorte de ruine, avec des pans de mur, des bouts de charpente, l’échappée d’une ouverture, une photo restée accrochée à un lambeau de papier peint… Les mots tournaient autour de quelques faits réels à partir desquels il était impossible d’établir un récit, et si leur tonalité grave était la trace d’un drame particulier qui s’insérait dans la tragédie de la seconde guerre mondiale, je ne trouvais pas d’élément décisif qui aurait pu m’aider à en découvrir le noeud. « Davantage qu’un chemin vers l’inconnu, l’écriture est un cri de désespoir lancé par quiconque essaie de retrouver la lumière du jour ou le pouvoir de la parole ! » Le journal n’était peut-être que l’ébauche d’un pré-texte pour donner libre cours à l’expression d’un désespoir quelconque ?… Mais le jeune musicien avait bel et bien existé, et sa photographie était à elle seule une énigme… La triste nouvelle de sa mort pendant ou après la guerre n’avait été donnée dans aucun document porté à ma connaissance. Pourtant, je n’avais retrouvé aucune mention de son existence après la Libération, alors que son talent prometteur aurait dû faire parler de lui… Il avait disparu dans la grisaille des jours comme l’auteur-e inconnu-e du journal perdu, volontairement ou non, sur le lieu de sa dernière apparition. Cette double disparition de l’auteur-e et du jeune violoniste faisait étrangement écho à la mort du jeune aviateur anglais auquel le récit de Marguerite Duras donnait vie dans la littérature, et aux destins brisés de l’auteur du Grand Meaulnes et de ses personnages…

In memoriam, ad vitam aeternam

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Véronique Le Milan | Ce qui se tait


Toi, tu marches seule dans la ville. Je te vois parce que je t’imagine. Je te vois par tes mots que tu m’envoies presque chaque soir.

Avec toi, j’ai l’impression de vivre une double vie. La mienne, train-train quotidien peuplée d’aspirations et de luttes intérieures. La tienne, remuée par les doutes, les hachures, les déchirures et ce besoin d’aller voir plus loin, encore plus loin jusqu’au dernier souffle.

Tu marches et tu m’écris : « Les voix résonnent dans les ruelles, elles fusent, viennent du fond, ricochent contre les murs des maisons hautes se frottent aux lampadaires orangés, glissent entre les pavés et les pas leurs répondent. Pas-voix, font écho si fort.
Les ruelles engagées sont comme des tunnels, des goulets, on s’y jette, on en sort, aspirant l’air en plein. On sort de la nuit, d’une lumière blafarde, pour se retrouver dans ce qui nous semble un soleil intense, alors que ce ne sont que la suite de lampadaires et de quelques vitrines de magasins faisant les malines avec leurs surfaces illuminées même la nuit où plus personne n’achète ni ne vend, à part dans les coins sombres, en se passant d’une main à l’autre des petits sachets et quelques billets. On est dans une ville et peu importe la ville. C’est la ville où je vis et je pourrais vivre n’importe où.

La nuit augmente les sons comme dans des pièces vides. On a peur de croiser les ombres et encore plus les regards. On se dit qu’à cette heure, ces gens, ce n’est pas normal, ça ne devrait pas être. Les gens de la nuit sont des gens à part. Ils sortent, s’invectivent, tanguent, s’avinent. Pas tous. Certains vont quelque part, sortent ou rentrent comme moi ce soir.

Les filles rient plus fort ou on les entend mieux. Leurs voix et leurs rires sonnent aiguës.

On ne sait pas bien ce qui transforme les sons la nuit. Le manque de lumière ? De pétarades ? De bruissements ? De bruits tout court ? De chants d’oiseaux ? Pourtant souvent des voitures passent vite, bruyantes, secouées d’un rythme sourd, comme si, elles étaient tambour tempo du cœur qui court doum doum doum.

Le samedi c’est différent. Le samedi plus de monde. Ça bruisse. Ça pulse. En groupe, ils se promènent, le soir, familles, amis, ils avancent d’un même pas, s’esclaffant, parlant fort, d’anecdotes, des vies rythmées de la semaine. Les familles se tiennent par le bras, avancent souriantes dans la nuit, sorties de leur cocon ou chacun un peu pour soi. Là, ensemble. Quelques enfants sur les épaules de papa, quelques ados traînent un peu derrière, parfois leurs rires forcés et on aperçoit dans leur bouche l’appareil dentaire dans un éclat argenté.

Les couples c’est différent. Les amoureux nouveaux, ou encore très, se serrent parfois s’arrêtent, s’embrassent. Les très jeunes n’hésitent pas à rester longtemps à tourner la langue dans la bouche de l’autre, à se pourlécher. Les couples qui ne se parlent plus, ne sont pas là, préfèrent le jour sur la terrasse d’un petit resto l’un en face de l’autre à regarder passer ceux qui passent, sans un mot, sans un regard, l’un pour l’autre. Le soir, le plus facile pour eux, c’est la télé.

Moi, je suis seule dans cette ville et pourtant je suis six milliards.

Et les fenêtres allumées en ce soir d’hiver. Et les fenêtres allumées, donc, chacune un monde à observer, à deviner selon l’ameublement d’un séjour ou d’une cuisine, des corps qui passent dans un va et vient incessant, une main qui écarte un voilage, un corps assis lourdement dans un fauteuil devant un écran de télévision. C’est souvent elle qu’on aperçoit en premier, la télé, aquarium de nos vies absorbées dans la lumière bleue des Leds.

Et moi, la voyeuse, mon programme télé, c’est vous, vos ombres, vos silhouettes floutées que je pique d’une épingle dans ma tête.

J’attends debout devant le théâtre ce soir sous le flot lumineux des lampadaires ce n’est pas la même chose que le jour. Le jour, la lumière blanche nous frappe, les passants nous frôlent, les voitures se tamponnent, le soleil fouette les pare-brise et noient leurs occupants dans l’ombre. On se sent pressé par ce qu’il nous reste à faire. Le soir la lumière artificielle se donne par îlot éclaire quelques ombres disséminées. Aux feux, une voiture s’arrête. On sent le regard de l’occupant sur notre silhouette, seul phénomène intéressant à cent mètres à la ronde. Le temps prend un autre tempo, il s’écoule lentement et on scrute la nuit pour entre-apercevoir celle que nous attendons. Nous sommes là comme un furoncle, un inédit, un questionnement, alors qu’on ne fait rien d’autre qu’attendre une caisse de livres dans l’ombre d’un soir.
Certains soirs, chez moi, penchée, vous me verrez au travers des stores, écrire toutes vos vies…et parfois, vous ne me verrez pas, je serai occupée à vivre moi aussi.
Ce qui s’écrit là s’oblige. S’oblige parce que ce qui m’était venu dans le bleuté de la nuit était trop lourd, alors, il s’écrit ailleurs, à côté. Saurais-je ? Mener à bien les 2 écritures côte à côte ? Celle du pas très loin et celle du trop profond ?
J’aimerais assurément m’envoler dans l’imaginaire qui reste toujours issu de ce que nous portons, mais voilà, je peux te dire ce soir, au bord d’une nouvelle nuit, que je ne sais pas où je vais. »

&

C’est en attendant une caisse de livres que tu vois pour la première fois cette cordonnerie et Nicolas qui est penché au-dessus de son ouvrage. Tu n’avais jamais remarqué cette cordonnerie avant. Il a fallu que ce soit la nuit et que Nicolas y travaille encore.

C’est aussi ce soir-là que tu rencontres Bart. Après avoir pris cette lourde caisse de livres dans le coffre de ton amie, qui est pressée, mal garée, elle te demande de te dépêcher et tu te hâtes de prendre la caisse, de la coincer avec ton ventre et ton bras qui passe au-dessus et ton autre bras dessous et tu ploies sous la charge.

Et puis tu traverses la rue, avec ce poids qui te courbe. Bart marche vite sur le trottoir, te croise et presque te percute sur le bord du trottoir.

Tu m’écris le lendemain : « C’est comme la reprise de Here ‘s to you de The Ballad of Sacco Vanzetti, on croit qu’il y a quelque chose qui cuit sur le feu, à feu doux, ça boue, petit. Et des violons qui osent à peine, dans un rythme un peu saccadé, sûrement de l’accordéon aussi et des chœurs, des chœurs à la peaux noire, luisante, aux dents blanches, souriants, les chœurs, reprenant « here’s to you Nicolas and Bart ».

&

Alors j’imagine, tel que tu me le décris, Nicolas, qui répare des chaussures éculées toute la journée, qui les rend à leurs propriétaires comme neuves. Et c’est toujours comme une espèce de miracle de voir le visage des propriétaires de ces chaussures découvrir la renaissance de leurs savates déposées trois jours plus tôt, bonnes à être misent à la poubelle pour la plupart des gens, qui n’auraient pas attendu aussi longtemps de porter des godasses usées, même chères, même offertes en cadeau sous un sapin où dans une boîte dorée pour un anniversaire, ou bien achetées, dans un coup de cœur, dans une rue chic de Londres, même si on en avait pas les moyens de ces chaussures, que l’on se saignait à blanc d’un quart de notre salaire pour les avoir aux pieds ces chaussures-là.

Nicolas, il l’a repéré tout de suite, l’histoire d’amour avec ces chaussures. Il le remarque, quand l’homme ou la femme dépose doucement sur le comptoir leurs deux grôles grimaçantes de tous les efforts accomplis durant leur déjà trop longue vie de chaussures. Des séquelles de boue, de flaques, de pavés mal joints, de trottoirs buttés, de trous dans l’asphalte qu’ils n’avaient pas vus.

Et puis si on les avait enlevés avec délicatesse, ces chaussures ? Mais non, toujours à la va-vite, avec l’autre pied, poussée, extirpé le pied, arraché du cuir véritable. On a si peu de considération pour ce qui nous tient debout sur la terre. Parfois parce qu’il faut aller vite à faire ce geste de retirer ces chaussures. Tous, nous sommes pressés pour un rien.

Certains, pourtant, quand ils rentrent du travail, fatigués, s’assoient, tire les lacets avec soin, prennent délicatement le talon et tirent doucement, se massent la voute plantaire en pensant à toute cette journée à piétiner derrière un comptoir ou marcher dans les rues longues et couvrir des kilomètres de bitume d’une adresse à une autre adresse. Ils ont des cals, des varices qui font comme des routes derrière leurs mollets. C’est un moment important pour eux cet instant. C’est fini, ils sont arrivés chez eux, ils vont pouvoir s’assoir à une table, devant un repas chaud, ou dans un fauteuil, un vieux fauteuil, moche, mais confortable, devant un poste qui leur donnera des nouvelles du monde qui marche de travers souvent, ce monde d’Hommes à chaussures.

D’autres sont amoureux fous et enlèvent leurs chaussures en même temps que leur pull et leur chemise, déboutonnent leur jean, déboucle leur ceinture et plonge vers la peau à laquelle ils ont pensé toute cette putain de journée et les chaussures sont jetées, avec les vêtements aux quatre coins de la pièce, parce qu’elles ne servent à rien, là, pour l’amour. L’amour se vit nu.

Nicolas, il pense à toutes ces vies de chaussures et à bien d’autres choses encore. Car son esprit est libre lorsque ses mains travaillent. Et Bart, oui Bart, son colocataire, passe le prendre après son propre travail et le trouve toujours occupé. Il ne voit pas l’heure, Nicolas, et la nuit qui tombe encore moins. Alors, il est étonné, toujours quand Bart entre dans la cordonnerie, mais il ne rechigne pas. Il pose tout. Il les retrouvera demain, ses travaux. Il les oublie dès que Bart passe la porte. Il enlève son tablier, et ça fait un sacré poids en moins sur sa nuque. Avec sa poche ventrale, c’est un tablier de cuir et dans sa poche, il y met des outils, les plus nécessaires et des chiffons, et des clous, pêle-mêle tout ça, dans sa poche. Il a une trace sur la peau derrière le cou et il a beau frotter sous la douche, il reste toujours quelque chose de cette trace.

Tu me racontes encore que Nicolas aime la radio. Il écoute toujours la même, comme ça, il connaît les gens qui lui parlent, dedans. Il a rendez-vous avec certaines émissions chaque jour et ça le perturbe quand c’est le temps des vacances d’été et qu’ils partent tous en vacances, changeant les programmes, les animateurs, les voix dans le poste.
Il aime la radio autant que la lecture, parce qu’il n’y a pas d’images. Les images, elles sont dans sa tête. Il est étonné lorsqu’il voit dans un magazine, le visage d’une voix de la radio. Jamais il ne l’a imaginé ainsi, telle qu’elle est.

L.A, il l’a imaginé vieille, brune, lourdement maquillée, avec des bijoux en or. Lorsqu’il l’a vu l’autre soir chez sa mère à la télévision, il mangeait sa soupe, il ne regardait pas l’écran, le nez dans son assiette. Il a reconnu sa voix et, elle dit : Aujourd’hui on vit dans une période de régression morale. On s’amuse beaucoup moins…l’amour et le travail, ça va ensemble, plus on est amoureux, plus on travaille… ». Elle est blonde, fine, avec juste un petit collier et une seule perle. Elle est sobre de la sobriété des belles femmes qui n’ont besoin de rien d’autre.

Il aime « l’heure bleue » de L.A. Il l’écoute le soir, dans sa chambre, quand il ne lit pas. Il met ses mains derrière la nuque, il ferme les yeux et ça le repose cette voix rauque, calme, avec des silences, souvent, à chaque bout. Il aime ces silences entre. Il aimerait ça une femme qui parle le silence.

Ce n’est pourtant pas le silence, là, dans cette chambre, avec la radio en sourdine, avec la voix de L.A, c’est aussi le son de la guitare de Bart, derrière le mur. Bart qui joue dans un éternel recommencement cet air sans fin jusqu’à ce qu’il coule.

Nicolas et Bart te sauvent.

Un soir Bart te soulage de cette caisse de livres trop lourde. Il te propose de t’aider à la porter, mais, avant il veut prévenir Nicolas. Alors il te demande un instant, pose la caisse devant la vitrine de la cordonnerie et il entre. Nicolas lève les yeux et comprends que Bart est là. Il laisse son ouvrage sur la table et commence à enlever son tablier. Tu vois pour la première fois, la marque rouge sur sa nuque. Il éteint le poste, enfile sa veste, éteint la lampe du comptoir et puis les néons du plafond et enfin ferme la porte de la cordonnerie avec une unique grosse clef qu’il met dans sa poche. Pendant ce temps, Bart lui a parlé de la caisse qu’il fallait t’aider à porter jusque chez toi, à quelques rues d’ici. Nicolas te regarde, avec ce regard profond qu’il pose sur chaque chose et puis il hoche la tête, comme un acquiescement ou une salutation.

Vous repassez par les ruelles où, à cette heure il n’y a souvent personne, sauf le chat gris, celui qui un jour est entré par ta porte alors que tu étais à l’étage et qui a provoqué un séisme au rez-de-chaussée de ta petite maison. C’est un chat pelé, sauvage qui s’est sentit tout de suite en danger, prisonnier entre ces quatre murs et pour tenter de s’enfuir, c’est agrippé aux stores en aluminium de la vitrine qui te tient lieu de fenêtre. Tu es descendue en courant, alertée par les bruits de sa dégringolade, le crissement de ses griffes sur les lattes d’aluminium. Même en lui rouvrant la porte pour qu’il puisse sortir, le chat trop affolé continuait de vouloir s’échapper par la seule source de lumière qu’il entrapercevait. Comme un oiseau.

Arrivés devant chez toi. Tu as ouvert ta porte qui n’était pas fermée à clef et tu as fait entrer ces deux hommes.

Tu leur as proposé un verre et ils n’ont su refuser. C’est ce que tu crois, qu’ils n’ont su, parce que tu te dévalorise toujours. Peut-être avaient-ils envie de rester après tout, avec une femme plus âgée, pas de l’âge de leur mère, mais plus âgée qu’eux tout de même.

De ce verre, Bart a raconté Nicolas, Nicolas et ses chaussures, Nicolas et ses livres. Il lit des histoires de grands explorateurs. Et puis Nicolas et sa radio. De Bart, Nicolas n’a rien dit, juste Bart et sa guitare qui joue toujours le même air et Nicolas a regardé Bart d’un air entendu.

Ils te posent des questions sur ta caisse de livres et tu l’ouvres. C’est un seul et même livre en une centaine d’exemplaires. C’est de la poésie. Une poésie qui s’écrit la nuit, pendant les heures d’insomnie et qui ne se publie pas, ou à peine. Ils prennent le livre dans leurs mains. Nicolas, dans ses larges mains calleuses, Bart aussi avec ses longs doigts, longs d’ongles plus longs que la normale pour mieux pincer les cordes.
Et tu vois Nicolas penché sur le livre qui lit à voix intérieure les mots. Tu vois cette marque rouge sur son cou et tu avances ta main, celle qui d’habitude, écrit. Tu la recules, tu n’oses pas. Bart, lui, a vu cette main s’avancer et il te dit « touche ». Alors tu touches et tu fermes les yeux. Tu sens la chaleur de cette peau. Le renflement, et le creux qu’a laissé le cuir sur la peau de Nicolas. Tu sens le frisson qui parcours son corps, ta main va jusqu’à ses cheveux et Bart est devant toi et t’embrasse en dessous du lobe de l’oreille. Il te respire. Alors tu prends sa bouche et lui mords la lèvre doucement. Tu sens Nicolas s’approcher, il a pris ton poignet et embrasse ton avant-bras et tout ce qui se continue ensuite est fait de souffle, de douceur et de force. Ce sont leurs corps qui se mélangent au tien jusqu’à ce que tous les trois vous oubliez à qui appartient tel ou tel morceau du corps. Il y a du plaisir dans chacun des corps et encore le matin, à l’aube, vous êtes enchevêtrés les uns aux autres.

C’est ce que j’imagine au creux des lignes que tu m’envoies, ce rêve que je fais à la suite de tes mots et qui devient en moi, ancré, comme une réalité.

&

Tu me racontes que tu passes de longues soirées avec eux à partir de ce jour. Des soirées où tu t’installes sur le canapé et tu lis. Tu écoutes la radio avec Nicolas qui pose sa tête sur tes genoux et invariablement tu lui caresses les cheveux, le cou, l’épaule…
Avec Bart, tu parles, de crise sociale, de la vie qui bat, de ton travail et du sien, de ce qui t’animes.

Quelquefois, c’est eux qui viennent, l’un sans l’autre. Ils passent. Nicolas entre midi et deux, vient manger son repas, amène un saucisson, du fromage, vous cassez la croûte ensemble. Il le dit comme ça : casser la croûte.

Des fois c’est Bart qui déboule à n’importe qu’elle heure du jour et de la nuit. Il lance ces chaussures et ses vêtements à la va-vite, il se niche contre toi et te respire. Il te prend là où il te trouve comme un jeune chiot.

Ils te sauvent de moi. J’en ai conscience et je ne peux rien faire d’autre que de te lire et de broder le reste en prenant soin de n’y mettre aucune émotion.

&

J’ai les mains posées sur le volant. Souvent, une, part et s’envole pendant que je parle. Tu m’écoutes. Parfois tu fais silence quand je ne parle plus. Tu aimes le silence entre nous, assis côte à côte. Le paysage défile. Des fois, ton regard se pose sur mon profil. Je le sens, je ne dis rien et ne te regarde pas.

Tu m’as écrit Bart et Nicolas à mots couvert. Lorsque je t’ai interrogé, doucement, tu m’as dit seulement :

« Ils me sauvent de toi. »

&

Tu as disparu un mois après avoir publié ton premier recueil de nouvelles. Tu étais si heureuse ! Tu ne savais pas pourquoi, être publiée, te rendais si joyeuse, joyeuse aux larmes. Je comprenais ce que tu vivais et je ressentais un peu de jalousie aussi, un pincement de cœur, un : « pourquoi pas moi » discret, mais là.

Ils t’ont retrouvé allongée sur le sol dans la chambre du Grand hôtel Palacio d’Aix les Bains. Rupture d’anévrisme, ils ont dit.

Quelques feuillets sur la table où tu racontais l’histoire d’un ours pénétrant, la nuit, dans un grand hôtel et venant pourlécher les joues d’un enfant endormi. Un enfant presque adolescent ayant des rêves lubriques. Sur le lit, ton ordinateur, avec comme fond d’écran, la photo de John Irving.

&

Je ne t’ai pas vu. Je n’ai pas voulu te voir, jusqu’au cendres.

Nicolas et Bart se sont occupés de tout, eux qui était si neufs dans ta vie, mais de manière si intense.

Un truc complètement fou ! J’ai hérité de tous tes écrits, tes carnets, tes journaux, tes fichiers. Je me retrouve entouré de tous tes mots. Je n’ai jamais imaginé qu’une vague d’une telle ampleur allait me submerger.

Dans un des derniers messages, tu me dis : « Ecrire, c’est n’importe où. Ecrire, ça urge. Vite, un carnet, une feuille, un ticket, un bout d’enveloppe. On n’a pas le temps d’écrire, il faut vivre et puis la vie, c’est plein d’ennuis aussi. Alors écrire, écrire… Le texte on le recopiera sur l’ordinateur, on le cisèlera, découpant la pâte molle qui dépasse, on limera, on poncera, on évacuera le trop plein. On laissera du vide pour que le lecteur y prenne sa place. On gardera des silences.

Ecrire sur n’importe quoi. Ecrire, ça purge. Partir de rien pour écrire le plein, le trop qui dégorge de l’intérieur, du dedans. Le bureau acajou, y’en a pas. Le stylo Mont Blanc, rien du tout. Des tripes, des rêves, de la bile, de l’excès dans tous les genres. Du il au elle et vice versa.

Ecrire c’est n’importe quoi. Ecrire c’est insensé. Un travail, travailler, bûcher, se courber, tirer la langue, concentrée. C’est sombre puis tout à coup on voit poindre une petite lumière. Et parfois, écrire devient excessif. Alors on étend ses bras au-dessus de la tête, on s’étire et dans un ultime sursaut on jouit.

Puis tout se calme. Cela n’aura duré qu’un instant. Alors recommencer, tenir bon jusqu’aux prochains tremblements. »

Tu voulais vivre en plein, alors que je prends toujours mes précautions. En plein jusqu’à plus soif, jusqu’à parfois ne plus rien vouloir, de balayer le truc de trop sans aucun regret.

Je suis toujours resté droit. Je suis un fidèle et je dépasse rarement les limites de vitesse. Je n’ai jamais compris pourquoi tu tenais tant à moi. Nous étions si différents.
Moi, même devant tes cendres, te dire je t’aime, je n’ai pas pu.

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Jérémie Tholomé | Vie partielle de Nesrin Özkan


Vie partielle de Nesrin Özkan. La proposition numéro une comportait 273 mots. La cinquième en comptait 485. Mais lorsqu’elle cliqua sur l’onglet marqué PROPOSITION 10 dans le menu déroulant de Scrivener, elle tomba sur un écran blanc. Le fichier était vide. Il manquait donc 4.000 mots. “Et quoi, quand tu écris, on te paye au mot ?” lui avait-elle demandé un jour. Sachant qu’un slam comporte entre 350 et 400 mots et qu’il en écrit un plus ou moins correct par mois, c’était là une activité soit extrêmement lucrative soit il lui fallait beaucoup d’imagination pour imaginer que les pâtes puissent avoir un goût de caviar. Dans un cas comme dans l’autre, pas étonnant que Marc Kelly Smith tourne encore à septante balais. Et du Boulevard Tirou au Boulevard Jacques Bertrand, on murmurait qu’il n’était plus slameur de toute façon. Qu’il était sur “autre chose”, qu’on “ne le reverrait plus”. Alors il avait ri, reposant son verre de Coca, et avait dit : “Non, je ne suis pas payé, mais un jour, on m’a filé un sandwich”. Et cette tradition qui voulait qu’un texte dit donnait droit à un verre offert, ce n’est pas à un poète belge qu’on devait le dire deux fois. Et ça emmerdait le barman quand il échangeait son jeton contre un thé. Fallait faire chauffer de l’eau. Fallait sourire. Et ça, ça emmerdait le barman encore plus que l’idée même de devoir lui servir un thé. La proposition une est incompréhensible. Enfin, les deux derniers paragraphes. On dit paragraphe ? Moi je pensais que ça s’écrivait PAR AGRAFE. Oui, on dit paragraphe mais on s’en fout. Tant qu’on se comprend, c’est l’essentiel. Moi, quand on me parle de cigarette, faut que j’en fume une, tu vois. C’est un truc de fou, quand on me parle d’un truc, j’en veux. Mais alors, quand on m’interdit de faire quelque chose, je sais pas, je DOIS le faire, tu vois. Intérieur. Un chat noir dort en boule dans un panier molletonné suspendu au radiateur par deux tiges métalliques enfoncées dans la grille de la partie supérieure. L’animal ronfle. Une odeur de pain frais remplit la pièce. Putain ce que c’est chiant. J’ai plus lu un livre depuis ma deuxième. C’était un truc sur la guerre. C’était vraiment chiant. Moi je préfère les vidéos, c’est plus vivant et ça va plus vite. La proposition deux, je ne comprends VRAI-MENT RIEN. Je dois être conne, en fait. 382 mots. En plus ça s’arrête en plein milieu d’une phrase. C’est de la littérature, ça ? En vérité, j’aimerais bien écrire ma vie. Il m’est arrivé tellement de trucs. Note que si on te payait par lettre, tu te ferais plus de mailles. Non, sérieusement, j’ai déjà vu des morts, hein. Et puis, même, si j’écrivais ça me permettrait de remettre les choses dans l’ordre. La proposition trois ça me parle par contre. C’est dingue, on dirait que c’est du vrai. Comment tu connais des choses comme ça, toi ? Tu sais que quand la banque échange ton chèque contre du liquide, ces bâtards prennent six euros ? Ils disent que c’est des frais de transfert mais, en vrai, moi je crois que c’est du vol. 355 mots. Ça me fait penser à plein de choses, la proposition trois. La rue, je sais pas, ça m’électrise. Regarder si le type est du quartier ou pas. Observer les gens. À force, c’est comme si je voyais à travers eux. Comme si je pouvais les voir vraiment. La rue, c’est la vie. J’ai jamais traversé la rue à proprement parler mais j’ai toujours eu le sentiment que la rue me traversait. Comme l’étrange sensation d’avoir la rue dans les veines. Comme si l’oxygène et le CO² se croisaient dans mes artères sauf que celles-ci seraient en béton. Ah, la proposition quatre, je l’aime ! Les Beaux-Arts, c’est le plus beau quartier de Charleroi. 579 mots. On peut voir jusqu’à l’âme des gens. Habiter là c’est apprendre la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus terrifiant à la fois. C’est comme prendre une belle boîte de crayons de couleur bien rangés et décider de les étaler sur la table de travail de façon anarchique, la main de l’artiste piochant à tâtons et griffonnant nerveusement le grain du papier à dessin sans le lâcher des yeux. Oui, le quartier des Beaux-Arts ça correspond à une période étrange et heureuse de ma vie. J’aime bien aussi la proposition cinq. 485 mots, donc. Ça me rappelle que le jour de mon dix-huitième anniversaire, ma mère est venue me voir et qu’en guise de cadeau, elle a essayé de me convaincre de contracter, en mon nom mais à son bénéfice, un abonnement au câble. Ça, c’est ma mère, tu vois. J’aurais aimé qu’on aille manger ensemble, que je puisse choisir ce qui me fait plaisir, m’asseoir dans un fauteuil confortable. Mais si j’avais vraiment pu choisir, c’est avec mon père que j’aurais voulu fêter ça. Mais il est retourné au pays et en plus, il me déteste. Ma mère lui raconte des mensonges à mon sujet. Il doit croire que j’ai mal tourné. J’aimerais lui dire que ce n’est pas le cas. Que ce n’est pas parce qu’on porte un piercing à la langue et des tatouages qu’on n’est pas une fille bien. Et qu’être une femme moderne n’est pas forcément une trahison envers la famille. Peut-être que je devrais lui écrire mais je n’ai pas son adresse. Peut-être que je le reverrai, je ne sais pas, ce n’est pas moi qui écris mon destin. La proposition six, c’est tout ce que je déteste. 509 mots. Moi, je n’aime pas les endroits chics. Je trouve que ça ne sert à rien. J’ai un souvenir : au Carnaval, avec ma mère, on finissait toujours par aller au McDo’. C’était une sorte de tradition. À l’époque, j’étais grosse mais c’est resté, même maintenant. Je commande toujours les hamburgers à un euro. J’en prends trois. Et une glace au caramel en dessert. C’est tellement bon que je pourrais même manger tout ça à 10 heures du matin. Un autre endroit où j’aime bien aller, c’est la sandwicherie arabe, aux Beaux-Arts, justement. Les sandwichs sont à deux euros cinquante et ils sont délicieux. Ça ouvre à 5 heures 30 au matin et ça ferme à 18 heures. Mais les endroits chics qui vendent de l’eau à trois euros cinquante et des paninis à dix balles, je ne vois pas l’intérêt et ça me donne toujours envie de foutre la merde. La proposition sept, ça ne me parle pas du tout. Je déteste les animaux. 533 mots. La seule fois où j’ai eu un chaton, je l’ai étranglé. C’est pas de la blague. Les animaux ça salope tout dans une maison et ça coûte cher. Moi, j’ai pas toujours la thune pour bouffer alors je ne pourrais pas me permettre d’en avoir. Et puis, les animaux ne m’aiment pas et en même temps, je comprends, j’ai quand même tué un chaton. Donc, je passe directement à la proposition huit. Et là, sans surprise, je ne comprends pas tout. 491 mots. La vieille tarée du Boulevard Jacques Bertrand c’est celle qui demande une pièce pour son bébé alors que c’est une poupée en plastique ? C’est le côté que je n’aime pas à Charleroi, c’est quand même une ville de tox’ et de clochards. Et le problème c’est pas vraiment les tox’ et les clochards, en soi, on s’en fiche et ils ne sont pas méchants. Mais le problème c’est que c’est ce que les gens de l’extérieur retiennent de Charleroi. Et ça m’emmerde. Je suis fière d’être carolo. Je ne me sens pas belge, alors là, pas du tout ! Mais je suis carolo à 100%. Et puis, même, au-delà des gens, la ville est belle, quoi. On a dit que c’est la ville la plus moche du monde ou un truc du genre mais moi je dis que c’est de la connerie et je lui défoncerais sa mère si je tenais celui qui a dit ça ! Quand j’étais plus jeune, j’ai quand même défiguré une fille et — la pauvre — elle ne m’en veut même pas alors qu’elle a une énorme balafre en travers de la gueule. Par contre, je ne connais pas grand-chose à la littérature mais la contribution neuf, on dirait du Dominique Paillard raté. 574 mots. Et puis, je sais pas, un peu d’originalité… Les États-Unis, c’est pas si bien que ça. Déjà, là-bas, les gens sont tous gros. En plus, je me sens plus indien que cowboy. Et puis, il faut arrêter avec ces écrivains des années 50 ou 30 ou j’en sais rien. À part fumer et se droguer, ils ne faisaient pas grand chose. Moi, en tout cas, j’ai pas envie de lire leurs livres et j’en ai rien à foutre de leurs vies. Je préfère vivre la mienne et inch’Allah si je savais écrire, j’écrirais de bien meilleurs livres. Et j’aurais pas besoin de 4.000 mots pour le faire !

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Vincent Francey | Ceux qui restent


Sait-il où il va ? Sait-il seulement s’il va quelque part ? Il est debout, figé derrière le grillage. Les deux voies sont parallèles. De quel côté le train est-il arrivé ? Il a l’air perdu. Perdu dans le froid. Perdu dans des questions sans fin. Qu’ont-ils vu juste avant ? Qui sont-ils ? Juste avant quoi ? Pourquoi ne fait-il qu’effleurer ce qui semble devoir à tout prix s’énoncer mais qui toujours se refuse ? Trois silhouettes debout, immobiles, perdues, une quatrième silhouette plus perdue que les trois autres et moi au loin qui n’y comprends rien. Personne, ni lui, ni eux, ni moi, ne sait de quoi il en retourne. Le scénario ? On le connaît tous, bien sûr, mais personne n’a osé l’écrire. À cause de la vitesse. Les cinq silhouettes, les leurs, la sienne, la mienne, se transforment si vite en fantômes, puis en ombres de fantômes, puis en ombres d’ombres. Tout est si vite noir. L’enfance a compté jusqu’à seize, l’adolescence a soupiré devant des posters, le flux et le reflux de la respiration se sont arrêtés. C’est une statue derrière un grillage, une statue sidérée de n’avoir rien compris ; et moi, au loin, qui me fige de ne rien y comprendre à mon tour.

À quoi pense-t-il ? Est-ce qu’il pense ? Est-ce qu’il y pense ? Est-ce qu’il est possible de ne pas penser ? Est-ce qu’il est possible de ne pas y penser ? Je pense qu’il pense, je sais qu’il y pense mais j’ignore si ce qui lui tient lieu de pensée, quelqu’un d’autre que lui, ou quelqu’un d’autre qu’eux à qui il pense, peut y avoir accès sinon moi qui reste au loin à le regarder penser ou ne pas penser, moi qui ne sais pas quoi penser de ses pensées, de leurs pensées, de mes pensées. Face à cela, face au scénario trois fois répété, plus personne ne sait ni ne peut penser. On peut écrire, on peut crier, on peut fuir, mais on ne peut pas penser, ni eux, ni lui, ni moi. Personne ne peut penser après ça, parce que tout le monde y pense tout le temps.

Pourquoi ? Il raconte : elle s’ennuie. Rien d’autre que l’ennui. Bêtement l’ennui. Comment sait-il qu’elle s’ennuie ? Suffit-il de cuisiner pour s’ennuyer ? Suffit-il de fumer sur le balcon pour penser à ce à quoi elle pense ? Cela reste, pour elle, pour lui, pour moi, impossible à énoncer. Qui aura la force de dire ce qu’il y a à dire ? Qui dira ce qui les – ce qui nous – ronge de dedans ? Qui trouvera la pierre philosophale dans le ventre des suicidés ? Personne, pas même eux, puisqu’ils ne sont déjà plus eux, puisqu’ils sont – est-ce lui qui l’écrit ? est-ce moi qui le rêve ? – des zombis. Mais lui qui ne parvient pas à penser, lui qui ne parvient pas à énoncer ce qui s’est tramé dans leur tête, lui qui est resté figé derrière le grillage, n’est-il pas un zombi lui aussi ? Au loin, personne ne sait rien, sinon ceci : le train est passé. Sur eux. En lui. À côté de moi.

Le silence. Ces silhouettes dans le silence. Ce silence d’avant le cri et ce cri en avance sur le silence. Pourquoi, figé derrière la barrière, ne crie-t-il pas ? Pourquoi ne brise-t-il pas leur silence d’enfants perdus ? Pourquoi la laisse-t-il parler, elle qui n’a plus de mots parce qu’elle n’a plus rien à dire ? Pourquoi la laisse-t-il dire ce qu’elle devait taire ? Dans ma tête à moi aussi désormais, comme dans la sienne, comme dans la leur, s’acharne le hurlement de l’amour brisé : il m’aimait vraiment. Dans ma tête à moi aussi qui ne sais plus penser cognent ces mots perclus de larmes – il m’aimait vraiment – émergeant à peine d’un filet de voix que personne n’entendra jamais pour de vrai – il m’aimait vraiment – mais que tous, nous entendrons – il m’aimait vraiment – jour et nuit. Cela ne s’arrêtera pas. Pour lui, pour elle, pour moi, le silence n’existe pas. Le silence est réservé à ceux qui aiment vraiment. Pour lui, figé derrière la barrière, il n’y a que le fracas du train. Pour moi, il y a le cri impossible d’une statue de larmes. Pour elle, il n’y a rien.

Une silhouette a bougé. Pas la sienne. Lui, il est resté figé. Pourtant, lui aussi, il l’a vue bouger, cette silhouette. Il l’a vue fumer sur le balcon, derrière une autre barrière. Mais il est resté figé. Il a fui les pensées qui l’ont assaillie, elle, la première suicidée, juste avant qu’elle ne se jette sous le train. Son œil à lui est resté fixé sur les mégots dans le cendrier. Pour éviter de croiser le fantôme de l’en-allée, il a compté et recompté les mégots. Et moi, au loin, j’ai compté avec lui. Il y avait sept mégots dans le cendrier. Il aurait pu y en avoir six, huit, vingt-cinq, ça n’aurait rien changé, et pourtant, c’est un fait, il y avait sept mégots dans le cendrier, pas six, pas huit, pas vingt-cinq. Pourquoi les avons-nous comptés et recomptés, ces mégots ? Pour oublier que la nuit s’est achevée dans une nouvelle nuit, nous avons compté et recompté ces sept mégots. Pour ne pas entendre la question qu’elle se posait – m’aime-t-il vraiment ? – nous avons compté et recompté ces sept mégots qui nous ont consumés. Puis le train est passé.

Alors il a essayé d’écrire. Ecrire comme on boit, pour oublier. Il a ouvert des cahiers, des classeurs, des fichiers. Il a relu son vieux journal intime. Moi, par-dessus son épaule, je lisais aussi. Il y avait ces prénoms – Johanna, Julie – et je me demandais : les a-t-il vraiment aimées ? Il y avait d’autres annotations, éparpillées, des jeux de mots, des pirouettes, des pieds-de-nez, pour éviter d’affronter ce sur quoi il faudrait écrire, ces trois silhouettes derrière lesquelles il est resté figé, ces trois suicidés qui ont rendu toute parole vaine, et cette quatrième silhouette, la sienne, qui semble s’évaporer dans les ratures d’une écriture qui ne parvient pas à dire qu’elle ne peut plus écrire.

Sa silhouette encore, seule, dans le cimetière, seule avec ses morts, seule avec ses mots qui ne surgissent pas, sa silhouette seule avec l’oncle penché sur la tombe de son épouse – il l’aimait vraiment – sa silhouette seule avec ces noms anciens inscrits sur ces pierres qui sont aussi des silhouettes figées à jamais. Comme l’oncle, je m’appelle Gilbert. Mon père était cantonnier. J’ai beaucoup marché durant ma vie. Maintenant, comme eux, comme elle, je me repose. Lui, il ne peut pas encore. Il doit continuer à faire ses allers-retours, comme moi pendant tant d’années. Il doit continuer à écrire sans le pouvoir vraiment, il doit continuer à aimer Julie ou Johanna, il doit continuer à s’arrêter de penser quand le train passe.

Il les aimait vraiment. Il les connaissait à peine mais il les aimait vraiment. C’est parce qu’il les aimait vraiment qu’il a tant de peine à écrire. C’est parce qu’il les aimait vraiment qu’il a tant de peine. Il ne peut s’empêcher de penser que T. – qui s’appelait V., comme lui, mais il n’ose pas l’écrire – avait la vie devant lui et que Chloé – qui s’appelait T. – et que C. – sa tante – n’auraient jamais dû finir ainsi, suicidés sous le train sans que personne, ni lui, ni eux, ni moi, n’ait rien vu venir. Il pensait – je pensais aussi et c’est pour ça qu’il nous est devenu impossible de penser – que quand on aime vraiment, on s’accroche. Puis il y a eu le train et plus rien d’autre n’a existé pour eux, pour lui, pour moi, que ces silhouettes effacées par la vitesse. Mais le temps a façonné d’autres silhouettes, une enfant qui pleure cachée derrière une charrue, un homme en forme de citrouille, et sa silhouette à lui, restée si longtemps figée derrière la barrière, leur a fait un signe de la main et je l’ai vue s’estomper en disant : je vous aimais vraiment mais il me faut aimer ceux qui restent.

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Catherine M’boudi | sans titre


— Non, Mo, jette pas ce truc !
— Ben pourquoi ? On s’en fiche. C’était au fond du sac de la meuf. On s’en fout, on l’jette, ce machin, on n’en a rien à battre. Et puis c’est dangereux, on garde que le fric. Et là, pour ce que c’était juteux de choper ce sac, tu parles, moins de dix balles, et pas de smartphone, autant dire, un coup pour rien...
— Ouais, mais ce cahier, il m’intéresse, regarde un peu, Mo ! C’était peut-être à une prof ?
— P’t’être... Moi, les profs, j’peux pas les blairer. Comme ils ont pourri ma vie ! Tsss ! La merde qu’ils ont foutu dans la tête de ma mère ! « Et Madame Diara, votre fils, il est pas con, et Madame Diara, il peut mieux faire. Il pourrait aller au lycée général, mais tenez-le à la maison, c’est pas terrible ses fréquentations » ! Les bouffons ! Ils parlaient de toi et de tes bâtards de frères !
— Mate un peu les dessins mon pote !
— Ouais, et alors ?
— Ben, t’as vu ? Bordel, regarde ! La prof, elle dessine les gens dans le métro, Dans le bus, et que des Renoi. T’as vu la meuf au wax, là ?
— Bah, on s’en bat les couilles, c’est des conneries. Allez, jette ce truc, ça va te vriller la tête, c’est des trucs de couguar relou blanche, c’est chelou à max.
— Okay, Mo... je jetterai ça à la benne en passant. On bouge ?

Sur un banc, dans un parc, en bas des tours. Quartier de Gennevilliers, pas loin du Carrefour.
J’ai pas jeté le cahier. J’y arrive pas. Y’a un truc que je comprends pas trop. Ce truc, c’est comme le putain de journal intime de ma sister, sauf que c’est moins débile. C’est vrai, quoi, Mariem, elle dessine des marguerites dans son carnet, je sais pas où elle en a vu, ici, c’est râpé, et puis, elle abuse, avec ses collages de keums qui jouent les keufs au cinéma. Les héros de ma sister, tsss... C’est nase. Là, c’est autre chose. C’est plein de bouts de textes, et de dessins, en vrac. Un vrai bordel. Des drôles de dessins. C’est à cause de ça que j’arrive pas à bazarder le machin. La prof qui a écrit dans le cahier, elle parle de plein de choses, comme des conditions dans lesquelles elle écrit. Enfin, plutôt des conditions dans lesquelles elle arrive pas à écrire ce qu’elle voudrait. Elle doit être aussi chiante que l’était ma prof de quatrième, Mme Lescure. Toujours à crier de sa voix de Bee Gees « Chut les enfants ! », et les Curiaces, on n’en avait rien à battre. La prof, elle, elle parle pas de conseil de classe ou d’élèves difficiles, d’échec scolaire. Elle blablate sur sa belle vie, rapport à ma mère et ses ménages à l’aube. Ou même rapport à ma grande sœur qui fait la cantine à Prévert. Tu réalises qu’elle y arrivera pas, la prof, elle fait tiep’ la pauvre. Son échec, il tient pas à son manque de fric ou d’imagination, elle y peut rien, c’est plus fort qu’elle, ça lui colle à la peau, la loose. Elle schlingue la poisse qu’elle fabrique toute seule, parce qu’elle n’a pas la foi. Elle doute trop d’elle, cette meuf. Ses vieux, ils auraient dû la faire jouer collectif, au basket-ball, par exemple. Ca c’est un sport où t’as pas le temps de pleurnicher en regardant ton nombril. Tu dois y aller quand il faut y aller. Et tu restes groupés.

Elle fait tiep’, ah ça ouais, la prof, quand elle se fait un film au sujet d’un vieux, croisé sur la ligne 12 qui n’est pas du tout de son quartier. Elle connaît que dalle à son histoire. Je sais pas si c’est du pipeau, son doyen, qui vient de loin, genre Bamako, qui rejoint le foyer Sonacotra scotché le long des voies TGV à Montparnasse. Si j’ai bien compris, son fils, au doyen, il est mort en tombant d’un échafaudage. Il bossait à la Défense. Les cadences, sur le chantier du Centre commercial, elles étaient infernales, carrément c’était de l’abus. La prof, elle part pas de rien quand elle brode sa petite histoire. Elle a collé dans le cahier une coupure de presse qui revient sur l’accident. En fait, le vieux Malien qu’elle mate dans le métro, dans sa tête, il vient organiser les funérailles de son enfant. Je sais pas ce qui est vrai là-dedans. J’ imaginais pas qu’une toubab pouvait s’intéresser à la vie d’un gars de chantier. Quand je prends le métro, moi, y’a personne qui me mate, j’intéresse personne, alors elle veut quoi la prof ? Je pige pas ce qui la fait kiffer.

Il y a un dessin, en marge. Pas mal... On sent le vent dans la gandoura, je peux pas jeter ça dans la benne maintenant.

Plus loin, la prof, elle saoule, elle ressasse des trucs sur son incapacité à écrire des gros paragraphes.

Et alors ? Il est où le problème ? Ah c’est graaaave ! La prof elle arrive pas à en faire des tartines ! Trop nase ! Et après, elle a dessiné plein de têtes de renois, que des têtes, toutes alignées. On dirait qu’elle les a tranchées net. D’un coup de machette. Elle me fout les jetons ! Certaines font la tronche, d’autres ont peur. Pas une seule ne se marre. C’est vraiment des tronches prises sur le vif dans les transports. Et à côté, y a écrit des phrases, on pense à de la poésie, mais elle exagère. On peut penser qu’elle connaît le sujet, mais c’est peut-être de l’intox. Ou bien elle a copié des bouts de textes d’écrivains connus, genre Hampaté Bâ ou Mabanckou ? Il est toujours à la télé, lui, avec ses grands discours pour les bobos des quartiers chic.

La vieille couturière du quartier Bali
Elle apparaît sur le pas de sa porte. Le ciel est gris. Ses petits-enfants jouent dans le jardin qui cerne la maison. Ils arrachent une dent de lait au plus petit. La vieille entend leurs rires. Ses yeux ont perdu leur couleur, on dirait deux opales taillées au rasoir.

Au volant du fourgon funéraire, un jeune gars
Il est croque-mort depuis deux fois. Ça arrange Papa Fernand, et ça lui fait des sous, en plus des livraisons de grumes. Le soir, il joue dans l’orchestre de Kabassi et ses frères, dans une gargote de Boumnyebel. Il vit encore chez sa tante, et cale sur les maths à Jean-Baptiste et Béatrice, ses neveux.

Le pasteur qui a croisé le curé
Il vit seul, dans une baraque accrochée au flanc d’une colline d’Eseka. Quand il redescend en ville, il trouve sur son chemin des serpents noirs morts au soleil. Il a besoin de vivre loin des habitants de cette ville fiévreuse depuis qu’on y a trouvé de l’or.

Le curé qui a croisé le pasteur
Le jour, il est cruel avec un chien blanc qui ne voit que lui. Il l’affame pour le plaisir de le tanner ensuite, quand le pauvre animal se jette sur sa pitance. Il ne boit jamais le vin de messe, car il le sait empoisonné. Le chien ne voit que lui, toujours. L’animal hurle à la mort quand le curé ferme le portail de sa villa. Quand il monte dans son 4x4. C’est son quinzième chien, qui gémit tandis que j’écris ces mots.

Non, ça, c’est pas du Mabanckou. Avec lui, au moins, on rigole, c’est de la littérature de sapeur, c’est fait pour plaire aux Blancs. Là, je dois avouer que je comprends pas trop ce qu’elle raconte, la Toubab. J’ai remarqué, le papier du cahier, il sent pas la clope, comme les copies rendues par les profs au collège. Ca rappelle la poudre que ma mère mettait dans la couche des jumeaux.

Des fois, moi aussi, je mate les autres dans le bus ou sur la 13. Mais leur vie, c’est pas la mienne, et la mienne, elle est déjà pas si simple que ça pour que je passe des plombes à penser aux autres plus qu’à moi. Alors je mate et je zappe. Y’a quand même un truc bizarre, dans son cahier. Après avoir raconté l’histoire du père qui vient organiser les funérailles de son enfant, elle raconte la mort d’une vieille Camerounaise. Comme si elle y avait été. Comme si elle avait participé aux préparatifs, à la célébration. La mytho !

Faudrait que je le relise, ce texte, c’est pas clair. Mon père à moi, quand il est mort d’avoir trop porté de sacs de ciment, on n’a pas pu rapatrier son corps au Sénégal, on a été au crematorium et ma mère elle a gardé l’urne pour plus tard. Mais je l’ai vu le soir préparer plein d’enveloppes remplies au tiers des cendres de mon père. Et je sais qu’elle les envoie à des adresses inexistantes, du côté du dock de Dakar ou dans les rues proches de la mosquée des Mamelles. C’est la seule façon qu’elle a trouvé pour rapatrier petit à petit mon père chez lui...

Tiens, voilà un dessin que je vais découper, avant de jeter le cahier dans la benne. C’est une sœur, qui a un foulard. Elle a l’air dur, mais moi j’aime bien l’idée de ce sale caractère. Elle se défend comme ça. La sœur, elle se fait respecter, on le comprend tout de suite. C’est une rebelle. Une vraie femme. La prof qui a dessiné cette meuf, elle a compris un truc, on n’est pas des bâtards, on est fiers même si on vit loin du pouvoir.

Ma mère, elle sourit tout le temps, même quand elle vide les poubelles des open spaces alors que les gens qui y dépriment le jour pioncent encore. J’ai pas besoin de la suivre pour deviner son vieux visage paisible, sans histoire. Ma mère, elle est forte, son sourire tient toute la journée. Il s’efface dès qu’elle ferme la porte. Avec son foulard, la meuf, c’est un peu ma mère. Je la retrouve, sans cette peinture et cette politesse obligée. Mais la prof, je crois pas qu’elle peut imaginer aussi loin, une mater qui porte son sourire comme un laisser-passer, comme un laissez-moi. Foutez-moi la paix, je vide vos immondices, je vide toute votre merde de Blancs aliénés à vos CDI, tous la même poubelle, tous les mêmes boules de papier dedans, les mêmes gobelets de café, vous, identiques et ennuyés de si peu de possibilités finalement, uniformément ennuyeux et à moitié morts. Numérotés par vos maîtres, par vos secourables services publics, cpam et caf, mutuelles, assurances et autres pompes à fric, chiffrés selon votre valeur, vos limites ont été mesurées, notées par vos ressources humaines, on ne tentera pas l’impossible pour vous, soyez raisonnables et souriants comme la petite dame qui sasse vos corbeilles, salariés interchangeables et si peu doués de vie. La prof qui a écrit dans ce cahier, qui se mêle des histoires des Noirs, elle devrait rester à sa place et arrêter de fantasmer sur les gens qu’elle croise. Son putain de cahier, j’le fous tout entier dans la benne.

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Ista Pouss | sans titre


Serre… Accroche… Rumine… Pèse… Fer... Courbe… Pare-brise, sur reflet… Capot… La jante fermée… Phares à vide… Camion, posé sur un parking, regardait le voilier qui sortait du port toutes voiles dehors. Son conducteur ? Mais derrière le volant, la place était vide. Son conducteur ? Il était dans le voilier qui s’éloignait, il était le capitaine. Le conducteur était devenu le capitaine qui s’éloignait. Derrière le volant, du vide. Le conducteur était celui qui maintenant se tenait debout sur le pont du voilier, chantant avec ses coéquipiers et avec le vent. Serre… Accroche… Glauque huile… Sièges tachés… Pédales déchaussées… Carlingue de brocante… Le camion suivait des phares le joli bateau et surtout le capitaine. Son volant tournait, craquait, plutôt, à chaque virement de bord, dans une faible plainte. Nous pouvons lui donner, au camion, un sentiment : la jalousie. Pression… Métal… Essieux bas… Plaques rouges… Électriques froides… Foudre trouant du starter… Turbine mouchée… Chauffage… Dans un excès comprimé le camion démarre. Il sentait encore sur son volant la chaleur des mains du « capitaine », son odeur, surtout celle de ses fesses sur les sièges. Sa sueur coulant des manettes. Ses bonbons dans la boîte à gants. La forme de ses pieds sur les pédales. Ses yeux, son regard, à travers les vitres, contre le rétroviseur, suivant l’horizon. Il s’était imprimé dans la cabine. Le… capitaine, lui, le traître, cachait une grosse couche de fainéantise bourge sous une philosophie écolo. Il filait là-bas vent arrière. Sombre, le camion part, seul. Son domaine à lui, c’est la terre. Le camion part, suivant le voilier à la trace, le long des côtes. Même lorsque le vent se tait… lui avantagé, son moteur n’a pas besoin… Long des côtes, à côté… proche… En vibration du mouillage… Copain d’une risée… Avec un poisson, trompant le pêcheur… Emmenant les marchés pour agrémenter le port… Essuie-glaces en travers… Ah la poésie… Sait-il ce type combien coûte le moindre bout de ficelle dans la plaisance ? Ah ! Ils peuvent croire qu’ils évoquent des choses ! Ah ! Oh ! Ils s’éclairent d’une bougie, ah ! C’est beau ! Capot rouge… Feux de croisement rage… Fumée de circuit de refroidissement… Manettes rudes… Tôles froncées… Vitres remontées… Refus de rétroviseur… À le suivre par la côte, longeant les routes qui ondulaient au plus près de l’eau le camion était l’antenne, vibrait de chaque pensée du capitaine en vacances. Et le camion s’aperçut qu’il pouvait les influencer. Un tas de métal ou un objet bête a toujours une onde. Lui faire croire qu’il poète pour de vrai, voilà qui est à la portée de n’importe quel brin d’herbe, alors les capacités d’un camion sont autrement plus importantes. C’est un vrai vivant. Le vague à l’âme lui ouvrant le cosmos. Tas... de pneus… Courroies tendues… Pression dans la cabine… Du gaz dans l’huile… Il existe dans les petits ports des routes en plan incliné qui s’enfoncent doucement dans l’eau ; on les appelle des cales ; elles permettent de mettre facilement à l’eau un bateau à la mer ou de le reprendre depuis un véhicule. Le camion avait appris à les prendre, puis à rouler sous l’eau tout seul, très loin quelques fois ; il se rapprochait ainsi de son ex-conducteur. Quand il prenait bien son élan il parvenait à frôler la quille, faisant même tomber des objets dans l’habitacle, ses occupants croyant qu’il s’agissait d’une vague plus raide que les autres. Comme dans ce petit port où ils avaient salué un pêcheur à l’entrée, et invité un groupe de touristes bêlants à bord. Le « capitaine » avaient accosté le bateau juste dans le prolongement d’une de ces voies en pente qui s’enfoncent doucement et le camion s’était incognito garé dans son prolongement, l’avant tourné vers le voilier. Il restait là de longues heures, ses pneus se dégonflant et se regonflant. Il pouvait rester longtemps, en haut des cales, à ruminer, phares, batteries, pneus, huiles, carburant, sous pression, frein et accélérateur balançant entre appui et relâchement. Le vertige de foncer dans l’eau. Tout casser. Ou au contraire partir et larguer cette jalousie qui lui donnait vie mais souffrance, et parcourir sans fin les routes au bord des algues et des mousses.

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Philippe Sahuc Saüc | sans titre


C’était mon nouveau carnet de naturaliste, un beau carnet dont la dimension était idéale pour contenir dans mon sac de tous les jours. Je choisis de l’entamer par des observations dont on pourrait bien se demander si elles ne révélaient pas déjà ma nature intérieure plutôt que la nature extérieure. On pourrait donc se demander en quelque sorte si le ver n’était pas déjà dans le fruit. Et on pourrait écrire tout aussi bien vert que vers comme on le verra par la suite...

Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. Il y a là une couleur, dominante, sucrée. Il se dit là, parfois, des choses sucrées peut-être. On y a mis du verre, le verre est là, des reflets partent dans tous les sens.

Comme une tour alors que vrombissent, tout près, des voitures. Au moment où le banc se peuple des conversations que personne n’écoute au-delà d’ici. Et puis le soir, quand les brebis passent et que la porte de verre parfois en vibre.

Les reflets passent du rouge au vert et puis du vert au rouge. L’orange s’en mêle parfois, pour qui est attentif. Pour qui n’a pas à se soucier d’un gros sac de couteaux de cuisines tenant en équilibre sur la tablette de métal.

On sait d’où part la lumière, on se confond même avec sa source. Au-delà, le rectangle de la cabine fait une découpe dont la texture est donnée par la nature du sol. Cela peut être du ciment granuleux, de la terre qui vous renvoie à la figure le reflet des flaques ou encore de l’herbe, masquant elle-même les ondulations de la terre, les révélant par son absence parfois.

La buée a tout recouvert. Au début de la conversation, la vue partait de la cabine et la lumière allait avec. Mais la conversation a provoqué de l’échauffement sans doute. La buée est venue, elle a tout tapissé. Il n’y a donc plus rien autour, juste ces plaques verticales qui renvoient durement la lumière et des gouttes qui tentent d’en effacer un petit chemin. On est enfermé dans la conversation.
Des petites plaques de chevrons vont dans un sens, alternant avec celles qui vont dans l’autre. Toutes de métal, qui brille tant qu’il n’est pas maculé. Mais les pieds des conversations sont passés par là. Ils ont disposé, entre certains chevrons, des gravillons, des brins d’herbe mouillés, des lais de chien, recouvrant même les chevrons parfois.

C’est au cours de ma deuxième sortie dans le département du Lot, dans la petite ville de Saint-Céré, que je fus abordée par celui que j’appellerais plus tard Le réfugié des cabines, voire L’exalté des édicules en réseau.

« Etre là, sur la place de Saint-Cé et être capable de faire entendre sa voix jusqu’à Paris… Maynard y a rêvé, à coup sûr, il y a rêvé parmi ces vieux livres, en creusant l’accoudoir du fauteuil peut-être. »

Je fus sur le coup un peu interloquée. Je ne sus que sourire. Ce faisant, sans doute, j’encourageai cet homme que je venais tout juste de rencontrer pas à détourner ma visite destinée plutôt aux plantes et aux insectes des vieilles murailles. De fait il la surchargeait, et vous pouvez peut-être comprendre l’agacement qui pointait en moi, par des considérations littéraires dont je n’avais a priori que faire :

« Qu’importait à Bourseul d’être lu comme l’autre ! Lui, il n’écrivait pas en vers, il écrivait d’un bord à l’autre des accoudoirs du vieux fauteuil, sans revenir à la ligne, mais reprenant quand même : « si ton esprit veut cacher les belles choses qu’il pense, dis-moi qui peut t’empêcher de te servir du silence ». Il écrivait une seule ligne. Pour lui, une seule ligne comptait, pas comme l’autre qui voulait toujours revenir à la ligne. Pourtant, lui aussi ne cessait de penser à la ligne, cette ligne qui se déploierait depuis la place de Saint-Cé, traversant causses, coteaux, forêts, prairies et arriverait ainsi à Paris, portant une voix, peu importerait si ce n’était pas la sienne. Il n’était pas là pour faire entendre sa voix, il était là pour faire entendre la voix des autres, et loin ! »

Au moment où ma colère allait enfin éclater, l’homme arrêta sa diatribe, essoufflé. Un sourire vint éclairer son visage. Je m’en voulus par la suite d’avoir lâché si vite ma colère et d’avoir répondu à ce sourire car l’homme dut se sentir encore plus encouragé. Toutefois, sa voix se fit alors plus douce, presque rêveuse :

« Ah, se servir du silence pour faire entendre la voix des autres, c’est pour ça qu’il a dû se sentir en phase avec ce maître François de l’académie dont il a occupé la maison, dont il a sans doute reluqué la statue et quoi ! Son esprit à lui n’a rien caché, il a dit ce qu’il voulait faire. Les autres ne l’ont pas cru mais quoi ! Etait-il plus belle chose que ce qu’il a imaginé ? Et pas seulement jusqu’à Paris. Cela pourrait aller en tout point de l’horizon, il suffirait de réinstaller les lignes ! »
Il marqua un temps d’arrêt. C’était peut-être à moi de dire quelque chose. J’eus certes une fugitive pensée pour mes filets à papillons de naturaliste mais rien ne me vint en paroles. L’homme en parut déçu. Il haussa les épaules, se détourna et s’éloigna en bougonnant :

« Ce qui peut l’empêcher, ce qui peut réduire sa belle idée au silence ? L’équivalent de ton académie, maître François, le cénacle des encroûtés qui décident... »

Or, en allant vers la fin de l’après-midi m’abriter du vent dans la vieille cabine désaffectée de Saint-Céré -je voulais consacrer une page de mon carnet à des collages d’échantillons de plantes rupicoles qui me paraissaient plutôt rares- je découvris une page qui ne me paraissait avoir pu être griffonnée que par l’homme que je venais de rencontrer :

Selon une première version de la légende, il est le véritable inventeur du téléphone. Rêvant là où avait vécu le poète François Maynard, il s’est dit qu’on pourrait faire entendre une voix poétique au loin. Et puis il a oublié la dimension poétique. Mais comme il avait beaucoup rêvé et seulement rêvé, nul n’a su qu’il avait conçu, le premier, le téléphone.

Selon une deuxième version, Antonio Meucci lui a inspiré l’idée du téléphone. C’est en allant au théâtre qu’il avait rencontré le fécond italien, toujours entouré de fils pour actionner de compliquées machineries. Il avait imaginé des gens percevant les illusions théâtrales à distance mais c’est Meucci qui proposa l’idée de cabines terminales.

Selon une troisième version, Graham Bell lui aurait soufflé l’idée. Mais il était très sensible aux efforts de Graham Bell pour communiquer par-delà le mur du silence dans sa famille de malentendants. Il ne revendiqua pas la paternité. A quelqu’un qui le lui faisait remarquer, il déclara même : une licence ? mieux vaut passer mon idée sous silence.

Selon une quatrième version, Graham Bell et Thomas Edison ont été émus de sa rêverie. Il leur a fait découvrir les vers de François Maynard presque tombés dans l’oubli et la passion secrète d’Antonio Meucci pour les machineries de théâtre. La diversité possible des cabines terminales leur est alors apparue et leur nécessité de présence dans chaque bourg, seule.

Ce qui le tracassait profondément commençait à m’apparaître, comme parfois le schéma des ramifications profondes des racines d’une plante n’apparaissent que lorsque la plante est restée longtemps pressée entre deux pages d’un carnet et qu’elle s’y est, en quelque sorte, imprimée.

Quelques semaines plus tard, j’éprouvais le besoin de revenir, avec mon précieux carnet, à Saint-Céré, et d’y reconduire la même observation que celle par laquelle je l’avais entamé. Mais, entre temps, bien sûr, mes sensations s’étaient affinées et, surtout, ma perception des êtres :


Une cabine.

Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. Il y a là une couleur, dominante, sucrée. Il se dit là, parfois, des choses sucrées peut-être. On y a mis du verre, le verre est là, des reflets partent dans tous les sens. Parfois, la conversation s’échauffe. La buée construit des murs. La lumière n’explore plus, elle enferme.

Je comprenais qu’on puisse être fascinée par ce microcosme. Je me souvenais de l’homme rencontré près de là. De là, l’enquête. Il était justement là, prostré sur un banc de la place. J’allai à lui, lui offris une pomme et, surtout, l’ouverture à la conversation. De notre échange, je consignai, dans mon carnet, les éléments suivants :

Une telle chose a-t-elle pu être un jour une invention ? Viendrait-elle en filiation directe de celle du cabinet de curiosité ? Une simple tête humaine, jusque là bien nourrie, aurait donc pu être le genre de kaléidoscope qui assemble les morceaux d’idée de façon telle que l’image nette apparaît et surtout la possibilité d’une fonction. Transmettre sa voix à distance, avec tous les morceaux d’idée qui peuvent venir en tête, à partir d’une simple cabine. La curiosité n’est-elle donc pas venue traîner là, au moins au début ? Apposée au bureau de poste, la plaque de la rue suggère qu’un homme d’ici aurait pu inventer le téléphone. « Charles Bourseul, inventeur du téléphone ». Jamais entendu parler de lui auparavant. Donne envie d’en savoir plus.

Une question me venait furieusement à l’esprit : un rapport à l’autobiographique ? Or, je n’osai pas la poser directement. Mais l’homme alla jusqu’à la cabine et me tendit une feuille où il était écrit la chose suivante :

Elle est indomptable, la jubilation de pouvoir se dire créateur. Mais elle est comme ces vents qui ne savent souffler que par rafales. Entre deux, on tremble. Aucune cabine ne saurait en protéger. Un autre a bien dû y penser avant... Il aurait été tellement plus simple d’être père d’un enfant ! Quoi que… Mère, d’accord, mais on sait vite, dans certains cas, que cela ne sera jamais possible. A moins d’une bien grande curiosité.

Je voulais faire un pas vers lui, tant pis pour mes observations naturalistes du jour. J’osai donc suggérer : « dans l’écriture elle-même ?… » Son visage s’éclaira et il se lança aussitôt dans le récit suivant :

« Il y eut jadis une compétition entre les cahiers bistres de Berthe, la vieille buraliste, sur lesquels s’écrivaient les premières histoires. Elles se devaient d’avancer de page à page et, au bout d’un moment jugé en général trop court, cela se bloquait. Revenons du papier à l’arbre. Après tout, une branche peut décider de s’initier bas sur le tronc, là où il est pourtant déjà bien épais. Que les histoires s’écrivent désormais comme bourgeonnent les arbres et que de ces effusions de sève nous vienne l’ivresse. Une saqueta en cuir de chèvre du pays des arbres à palabre est là, en bandoulière perpétuelle, pour recueillir tout ça. Un peu comme la vôtre-il regarda un instant, mais si intensément que cela me parut très long, mon propre sac à main. Et puis l’oubli. »

Il s’éloigna alors comme s’il portait le fardeau de toute l’amnésie du monde.

Voilà ce qui me fit me prendre de passion, à mon tour, pour la cause des cabines. Durant quelques jours, je lus, je consultai. Il en résulte dans mon carnet de naturaliste, une page parenthèse en quelque sorte, aux notations, je le reconnais, un tant soit peu confuses :

Une telle chose a-t-elle pu être un jour une invention ? Pourtant, une fois son usage devenu quotidien, pour certaines personnes, plus grande trace d’émerveillement. Ça ne marche pas, zut ça ne marche pas. Il faudrait quand même qu’on puisse joindre les gens quand on en a besoin. Oui, quand on en a besoin ! Une simple tête humaine a-t-elle pu être le genre de kaléidoscope qui assemble les morceaux d’idée de façon telle que l’image nette apparaît et surtout la possibilité d’une fonction ? L’idée de kaléidoscope sonore est à retenir mais qui peut en profiter vraiment ? C’est tellement bon de t’entendre. Such a lovely place here. Jamtande, Diawara. Ah Cisse, torantaŋ ? J’aurais tellement de choses à te demander mais je n’ai pas beaucoup de pièces… Babudu be jan ? J’ai préféré appeler, bien sûr que j’aurais pu vous écrire... Eh sama xarit, neexnede ! J’espérais te faire plaisir en t’appelant justement aujourd’hui mais si je te dérange… Mbe duala… Well, I have juste read your letter concerning Granny… Transmettre sa voix à distance, avec tous les morceaux d’idée qui peuvent venir en tête, à partir d’une simple cabine, en soi quelle belle idée ! Mais les mots peuvent avoir des bords qui tranchent. One more word, plea Ani ku Viele grü Je ne te dirai jamais assez… mais je n’ai plus de pièces...

Apposée au bureau de poste, la plaque de la rue suggère qu’un homme d’ici aurait pu inventer le téléphone. « Charles Bourseul, inventeur du téléphone ». Jamais entendu parler de lui auparavant. Pourrait certainement donner envie d’en savoir plus…

Je tentai alors la périlleuse observation de nuit. Revenu à Saint-Céré à une heure inhabituelle, m’approchant à pied de la place pour ne pas faire trop de bruit, je me rendis compte qu’il était encore sur le même banc, avant d’aller à la cabine. Je restais là un long moment, dissimulée par l’angle de la rue. Vis-à-vis de cet homme, à ma façon, je redevenais naturaliste :

Une cabine. Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. L’homme ne sait plus quel numéro composer. Son doigt se tend vers le cadran, erre un moment au-dessus des touches puis retombe. Il aimerait que son geste puisse être une invention mais, dans le fond, il s’en sent incapable. A l’extérieur de la cabine, côté opposé à la route, le rectangle de lumière fait apparaître un renflement allongé, dans l’herbe. L’homme prend une grande inspiration, qui le plaque un instant contre la paroi de verre derrière lui, ouvre la porte et se propulse à l’extérieur. Le voilà à plat ventre dans le rectangle de lumière, le menton dans l’herbe. Ses deux mains écartent les brins pour mieux apercevoir le renflement. Il courbe puis il arrache, il dégage le petit mamelon de terre allongé. Puis il creuse, d’abord doucement puis plus fermement et enfin, frénétiquement, il dégage la goulotte de plastique rouge aux annelures comblées de terre. Il force, de ses deux pouces rassemblés, il parvient à fendre avec ses ongles le tuyau de plastique. Alors il ouvre la brèche, il écarte, il arrache, le câble de filaments métalliques tressés apparaît, luisant de la lumière de la cabine. Il le prend à deux mains, soulève. La terre se fend devant lui, la goulotte qui ressort esquisse un long fil rouge. Il est en nage mais il est en sourire. Il continue de soulever par saccades, comme on le fait avec les rênes d’un attelage pour le lancer au galop. La résurgence rouge se perd dans l’obscurité de l’herbe, bien au-delà du rectangle de lumière. Il saute pour soulever encore plus loin. Il lui semble que la colline tremble à l’horizon. Il lui semble que des arbres s’écartent. Il espère qu’aucune fondation d’habitation n’en sera ébranlée mais, pour autant, il continue. Il se pourrait que New-York soit déjà alerté par le risque de tsunami. Il se pourrait que l’Afrique se gonfle d’espoir d’espoir à l’annonce de la venue d’un gros nuage engraissé des vapeurs libérées de la terre. A cet instant, il faut imaginer cet homme heureux.

Enfin naturaliste jusqu’à un certain point.

Il était temps pour moi de comprendre ce qui différenciait entre lui et moi cet acte qui apparemment nous reliait tous les deux, l’acte d’écrire. Aussi curieusement que cela puisse paraître, l’affaire est dans le sac.

Dans sa saqueta de cuir de chèvre du Niger, l’agenda roumain de 2006 dont l’association des dates à des jours est obsolète mais qu’importe ! L’essentiel pour lui est d’avoir le repérage, par le quantième, d’un jour sur deux pour son projet d’écriture, contribution de rythme tierce, pour le grand et peut-être trop ambitieux, ou peut-être faussement ambitieux, projet de saga. Agenda à chercher dans le compartiment de devant, celui qui est juste derrière l’attache re-bricolée avec un lacet en cuir, mais agenda à l’abri derrière toutes les feuilles volantes, juste derrière le carnet à dessin. Le carnet à dessin, qui comporte une troublante ressemblance avec mon carnet de naturaliste, serait une forme de registre d’écriture aussi... Dans le deuxième compartiment qui suit -juste après celui de son porte-monnaie et de son téléphone portable-appareil photo -autre forme de registre d’écriture ?- il y a le carnet à haïku, celui qui lui servirait le plus souvent, à ce qu’il dit, le lundi matin, dans l’attente sur le quai de la gare de Cahors. Autrefois, il tenait là aussi le petit carnet de recueil des idées de livres. Mais quelque chose s’est délité au fil des années et il l’a déposé à l’abri derrière la vitrine du secrétaire. Il dit que c’est rassurant pour lui de se dire que tant d’idées de livre sont à portée de lit ! Il ne faudrait pas oublier, dans sa saqueta, le crayon à papier (pour noter l’encore incertain dans l’agenda roumain) et le stylo noir (pour les repères qui ne changeront pas, ceux sur la rotation des personnages, qu’il dit régler à la façon de l’OULIPO). Mais il ne faut pas oublier l’ordinateur portable non plus et son registre PhilDeFéval. C’est fait pour lui rappeler qu’il habite dans une impasse portant le nom de l’auteur du Bossu, de La fée des grèves, des Mystères de Londres, des Habits noirs, etc. Ah, il m’en fait découvrir ! Cela le rassure de passer chaque jour devant la plaque portant le nom de quelqu’un qui a eu, avant lui, l’idée de tant de livres ! Cela lui donne le courage d’ouvrir certains matins -presque toujours le matin, avec une préférence pour la tranche 8h-9h qui est parfois ramenée à celle de 7h-8h ou même à celle de 6h-7h, à ce qu’il dit...- les dossiers tels que AtelierBonHiver et de jouer à compléter des fichiers ou à en créer de nouveaux. Dans d’autres registres, tel SagAfrik, il y a aussi des fichiers de collecte documentaire. Tiens, tiens… Mais on dirait que pour lui, le maître mot est de toujours se rassurer, comme s’il craignait en permanence d’être pris en défaut, porteur qu’il est de la prétention d’écrire. Et signant et persistant, par refus de la possible perspective du grand effacement, tout est soigneusement recopié sur sa clé d’ordinateur verte, d’un vert qui ne dit même pas l’espoir d’être un jour l’auteur d’un livre.

C’est devenu une obsession. J’en rêve la nuit et je ressasse :


Une cabine.

Un rectangle de lumière et tout autour la nuit, différemment lumineuse. Il y a là une couleur, dominante, sucrée. Il se dit là, parfois, des choses sucrées peut-être. On y a mis du verre, le verre est là, des reflets partent dans tous les sens. Parfois, la conversation s’échauffe. La buée construit des murs. La lumière n’explore plus, elle enferme. Une jeune fille passe. On pourrait croire que ses couettes, qui se secouent au rythme de la marche, époussettent la cabine en passant tout près d’elle. Elle rit. Et tantôt elle lâche un soupir, long et sonore. Elle est vêtue de couleurs multiples, elle n’a pas de bagage. Mais sur son visage, des traces noires, dont on ne peut deviner si elles sont de maquillage, de cendre ou de goudron.

De là, l’enquête.

Une telle chose a-t-elle pu être un jour une invention ? Viendrait-elle en filiation directe de celle du cabinet de curiosité ? Une simple tête humaine, jusque là bien nourrie, aurait donc pu être le genre de kaléidoscope qui assemble les morceaux d’idée de façon telle que l’image nette apparaît et surtout la possibilité d’une fonction. Transmettre sa voix à distance, avec tous les morceaux d’idée qui peuvent venir en tête, à partir d’une simple cabine. La curiosité n’est-elle donc pas venue traîner là, au moins au début ? Apposée au bureau de poste, la plaque de la rue suggère qu’un homme d’ici aurait pu inventer le téléphone. « Charles Bourseul, inventeur du téléphone ». Jamais entendu parler de lui auparavant. Donne envie d’en savoir plus. Surtout qu’il y a un rôle à tenir. Nuit de février, heureusement pas trop froide. Parc boisé de région parisienne, ancienne chasse seigneuriale. Il faut se tenir dans la petite cabane en bois jusqu’à une heure avancée de la nuit. C’est le jeu. C’est peut-être l’ancien repaire du gardien ukrainien du parc. Celui qui chassait les sangliers au couteau en sautant depuis une automobile à plateau. Il a fallu laisser pousser la barbe depuis plus d’un mois. Pour le rôle à tenir. Il a fallu aussi s’enfariner la barbe, paraître un vénérable vieillard. Essayer de tenir la posture un peu voûtée, surtout quand un groupe de quête s’annonce. Prendre une voix éraillée pour les accueillir. Ils aiment, ça leur rappelle une émission de télévision qu’ils réclamaient à leurs parents quand ils étaient petits. La farine retombe sur l’habit. Pas grave, un grand sac de jute taillé juste pour la circonstance.

Un rapport à l’autobiographique ?

Elle est indomptable, la jubilation de pouvoir se dire créateur. Mais elle est comme ces vents qui ne savent souffler que par rafales. Entre deux, on tremble. Aucune cabine ne saurait en protéger. Un autre a bien dû y penser avant... Il aurait été tellement plus simple d’être père d’un enfant ! Quoi que… Mère, d’accord, mais on sait vite, dans certains cas, que cela ne sera jamais possible. A moins d’une bien grande curiosité. Et elle, qu’en penserait-elle ? Elle est recroquevillée dans son tout petit appartement, où elle n’a pu rassembler que quelques unes des affaires accumulées en cinquante-cinq ans de vie. Elle a au coin des lèvres les plis de l’amertume. Elle n’ouvre plus les livres, pourtant nombreux sur les étagères de la bibliothèque. Mais elle regarde souvent les grandes photographies de cette enfant. De cette enfant qui a grandi.

Dans l’écriture elle-même…

Il y eut jadis une compétition entre les cahiers bistres de Berthe, la vieille buraliste, sur lesquels s’écrivaient les premières histoires. Elles se devaient d’avancer de page à page et, au bout d’un moment jugé en général trop court, cela se bloquait. Revenons du papier à l’arbre. Après tout, une branche peut décider de s’initier bas sur le tronc, là où il est pourtant déjà bien épais. Que les histoires s’écrivent désormais comme bourgeonnent les arbres et que de ces effusions de sève nous vienne l’ivresse. Une saqueta en cuir de chèvre du pays des arbres à palabre est là, en bandoulière perpétuelle, pour recueillir tout ça. Et l’oubli.

Quelle découverte ! Dans la cabine où il n’est jamais revenu -cela m’a été confirmé par une enquête sommaire auprès de quelques habitants de Saint-Céré- j’ai découvert ce texte où il parle sans doute de moi…

Je l’observe observant la nature et je me dis, voilà ce qu’elle pourrait écrire, presque comme si elle parlait de nous : dans les champs de fin d’automne, bordés par une haie protectrice, où prédomine la terre mouillée piquée de quelques touffes vertes, herbe en résistance ou prémisse de blé, deux rapaces se font face. Coopérants ou concurrents, amis ou ennemis ? Leur attitude fière vient-elle d’une complicité d’une proie sous chaque serre ou d’un défi pour une proie commune ? Leurs plumes tachetées se gonflent, isolation thermique ou intimidation ? Mon passage furtif de bipède naturaliste ne m’a pas permis de les observer plus longtemps, de rentrer dans leur univers. Le grillon a échappé aussi. Il se taisait. Etait-il inquiet d’eux ou de moi ? Dans ces champs où les mottes de terre ont été ramollies par les pluies de fin d’automne, le grillon avance difficilement. Fuyant ou fureteur, rampant ou crapahuteur ? Son attitude prudente vient-elle de la crainte des plus grands que lui ou d’un découragement de ce que son chant produit ? Mes passages précédents ne m’ont pas permis de l’écouter, de le comprendre peut-être, si tant est qu’une oreillarde à pavillon puisse comprendre une stridulation.

Je me demande parfois comment elle se représente notre rencontre. Plus je l’observe, plus je lui parle, plus je me dis qu’elle, la naturaliste, pourrait l’écrire ainsi : la route défile son long ruban gris. Au loin, l’horizon brille presque dans une luminosité étrange qui tranche avec le bleu sous lequel je roule. L’air se régale des derniers rayons de cette journée automnale. J’avance sans souci et soudain je me cogne à un mur blanc, j’entre dans du coton qui me coupe de tout repère. Instinctivement, je ralentis. Plus de bruit, plus de vision, tout peut arriver. Ce pourrait être fantastique de flotter dans l’incertain, mais je pilote une machine sur un espace partagé. Deux points blafards viennent de me croiser sans que j’aie pu anticiper, ils sont apparus comme ça, brusquement. Je pourrais heurter une semblable qui roulerait devant moi, ou être percutée par l’arrière, cette purée me fait jouer avec le hasard sans que je l’aie demandé. Je scrute les lignes au sol, traces directives, en remerciant mentalement ses scripteurs vitaux. Et tout à coup c’est le dissemblable qui me fait face. Se déroule jusqu’au sol son long manteau beige. Tout en haut, à son front brille un diadème dont l’éclat tranche avec les couleurs ternes de son habit et de son visage. Il semble indifférent à la lumière qu’offre la conclusion de ce jour automnal. Il est tellement immobile que j’aurais pu me cogner à lui, comme on se cogne à une porte, la nuit, qui s’ouvre alors et livre passage à une autre dimension. Peut donner envie d’accélérer. A condition de ne pas se couper de ses sensations. Ce serait pourtant fantastique de flotter dans l’incertain, ai-je envie de suggérer au dissemblable auquel je fais face. Ses yeux sont comme deux points intensément lumineux qui paraissent me chercher. Il ne sait peut-être pas encore qu’il vient de rencontrer une créature qu’il aurait pu prendre pour une semblable. A condition de ne pas rester rivé aux lignes du sol, d’avoir opéré aussi un certain réglage de ses scripteurs vitaux.

Il y a aussi quand elle m’observe et qu’elle croit que je ne la vois pas. Voilà peut-être ce qu’elle pourrait en écrire : deux murs inégaux, des pierres qui en ont vu, des lichens, du lierre et autre verdure qui colonisent pour donner vie au minéral et la ruelle qui se faufile. Le sol est inégal, des paquets de feuilles que l’automne arrache aux arbres dont on ne voit que la houppe se rassemblent au hasard des croisements, des courants d’airs. Quelques maisons cachées au milieu d’une parcelle ou appuyées au bout d’un mur, des ouvertures au petit bonheur, pour nains ou lutins, ou de belles entrées travaillées, les portes obstruent le regard. Rien ne se laisse regarder dans ce dédale. Jusqu’au moment où on le distingue, parce que tout de même l’orientation de ses yeux pyramidaux est inégale. Ses yeux qui en ont vu, tout en haut, tout en bas et tout derrière ! Pour le reste, il porte sur la peau les reflets des lichens, du lierre et de toute autre verdure, colonisante ou non. Pour marcher sur le sol inégal, il prend un temps qui contribue à rendre son mouvement indiscernable. A se demander si les nains et lutins, eux… A se demander si, dans sa lenteur d’une autre dimension il entrevoit les entrebâillements des portes de leurs maisons enchantées. A moins qu’un insecte enviable passe. Il passe alors, lui, de la lenteur à la vitesse éclair. Il ne laisse rien échapper entre ses amygdales.

Alors, quoi ! La culture pourrait aussi écrire sur la nature ?

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Marie Michel | Une promesse


Si je n’y avais pas été contrainte par les événements qui se sont produits au cours de l’année dernière, jamais je ne me serais mis à écrire. La vie que j’ai menée jusqu’à présent s’est tenue à l’écart de l’écriture. Cela fait si longtemps que je n’ai pas pris une feuille pour y tracer des lettres, que je suis surprise de ma graphie, comme on l’est de reconnaître son visage, lorsqu’on s’est déshabitué des miroirs. Je n’écris presque plus. Il y a des exceptions : listes de courses, cartes postales, faire-part, petits billets laissés sur la table le matin, souhaitant à l’Autre une bonne journée ou l’avertissant d’une tâche ménagère à effectuer. Je crois que mon conjoint conserve quelque part ces derniers mots écrits à la main, comme des reliques, car je ne les retrouve jamais sur le coin de table où je les avais laissés. À l’inverse, l’enfance et l’adolescence furent des périodes intense d’écriture [1]. Dès que j’ai quitté l’Université et suis rentrée dans ce qu’on appelle la vie professionnelle – drôle d’appellation, comme si la vie devenait enfin une affaire sérieuse, sortait de l’amateurisme, je n’ai plus écrit de textes autrement qu’en tapant sur un clavier d’ordinateur, et encore, rarement. Dans mon métier, un travail d’intérêt médiocre sans en être totalement dénué, je laisse le soin à des machines d’enregistrer des données qui seront traitées par d’autres. Maillon d’une chaîne dont je ne connais pas clairement la fin, je ne fais qu’en contrôler une partie. Sûrement une machine supérieure, quelque part dans le Grand Nord, en fait quelque chose, en tire une conclusion, immédiatement corrigée par une donnée nouvelle. Je suis un simple rouage dans le mécanisme et je le vis bien.

Depuis toute petite, je vis mon existence sans trop me poser de questions, ou bien je m’en pose, mais sans que ces questions deviennent un problème en soi, une source d’inquiétude, d’irritation. Je sais que pour beaucoup d’entre elles, il n’y a pas de réponses, mais je prends cela assez tranquillement. Cela vient de la façon dont j’ai été élevée, du grand calme dont mes parents ont pu faire preuve en répondant posément à toutes mes interrogations d’enfant, en reconnaissant sans colère celles auxquelles ils ne pouvaient répondre. Mes parents s’aimaient et ils étaient heureux. Ils le sont toujours, en plus vieux, toujours dans leur maison en lisière de forêt où j’ai passé mon enfance, toujours en équilibre entre une vie forestière et une vie urbaine, accueillant les habitants de l’un et de l’autre milieu avec le même plaisir, sans effort. « Ils ont la vie naturelle », avait dit un jour d’eux un de leurs amis et ils m’ont transmis cet héritage. Je m’accomode de l’existence humaine et de son caractère transitoire. Je ne me suis jamais sentie tétanisée à l’idée de mourir un jour. Contrairement à mes camarades de Terminale, avec lesquels je découvrais la philosophie, je ne me suis pas reconnu dans l’angoisse d’un Sartre. Dans les bois, la carcasse d’un blaireau grouillante de vers m’apprenait sans façon la réversibilité de la vie et de la mort. Les fêtes où les invités aussi nombreux que différents mettaient tous la main à la pâte, m’enseignaient le goût de l’instant pleinement vécu, parce que conçu, partagé et goûté ensemble. Le temps ne m’apparaissait pas comme la frise chronologique du manuel d’Histoire, mais comme du pain. Un pain bis à la mie complexe, lentement fermenté et dont le levain était le plaisir. Un jour où je lui demandai ce qu’était le temps, mon père me donna une autre image. Il prit celle de l’arbre, de ses cernes concentriques qui émanent du cœur, d’un temps circulaire plutôt que linéaire, d’un temps qui semble individuel mais qui n’est qu’un parmi la forêt de tous les autres, d’un temps qui est à la fois celui des racines et celui des bourgeons, en même temps. Je me souviens d’avoir enlacé le tronc du premier arbre qui s’est présenté durant cette promenade avec mon père, un hêtre, et d’avoir eu la sensation extraordinaire d’embrasser le temps. Mon père racontait beaucoup d’histoires. Il improvisait sur le chemin. À la maison, ma mère me lisait les livres de la bibliothèque. Cela ne m’a jamais donné envie d’en écrire moi-même. Les auteurs que je fréquentais, devenus au fil des années aussi familiers que les invités des soirées parentales, le faisaient avec un talent que je n’avais pas. L’idée ne m’a pour ainsi dire jamais effleuré l’esprit. Les seules histoires que j’ai écrites, ce fut à l’école, les fameuses « rédactions » ou « écritures d’invention ». Elles me mettaient à la torture. Les consignes données ne m’inspiraient jamais. Je me persuadais que je n’avais pas la moindre imagination. À présent, je crois que les sujets n’étaient pas vraiment étudiés pour provoquer le désir d’écrire chez les enfants ou les adolescents. Ils étaient avant tout des prétextes pour appliquer des règles d’orthographe et de grammaire.

Depuis le lycée, je n’ai plus inventé d’histoires. Je ne m’en suis pas portée plus mal. J’ai continué à écouter celles des autres, à lire des livres, à les raconter à mes enfants, aux personnes âgés de la maison de retraite où je suis lectrice bénévole tous les vendredis à l’heure du thé. Ma maison est pleine de livres. Je soupçonne certains de s’être glissés sous les meubles, derrière les commodes, au-dessus des armoires. Je mesure combien ils me constituent. Je saisis un titre au passage sur l’étagère du couloir et il me renvoie à une époque particulière, aux personnes que je côtoyais et pour certaines que j’ai perdues de vue, à des souvenirs vagues, des couleurs, ou très précisément, à un parfum, un moment. Là où j’habite, en banlieue, j’ai souvent le regret de la forêt. Mais je me surprends à penser à mes livres comme enfant je pensais à mes arbres, et je voyage parmi eux comme je le faisais avec mon père à travers bois.

J’aime lire des histoires sombres, des histoires de survie. Des personnages taciturnes aux prises avec une nature hostile qui ne cesse autour d’eux de souffler, d’hurler, de dévaster. J’aime les histoires violentes, les crimes, les tragédies familiales. Je n’ai jamais fait de psychanalyse. Ma famille a été suffisamment bonne. Je tente de l’être à mon tour avec mes enfants, et je trouve que j’échoue suffisamment bien. Ils ont grandis et sont partis sans peine de la maison. Ils y reviennent avec plaisir semble-t-il. Je n’ai rien à signaler. Pourquoi écrire alors ? La vue de mon jardin compose une poésie dont la traduction littéraire me semble hors de ma portée et c’est tant mieux. L’heureuse banalité de ma vie ne souffrirait pas d’être reprise par écrit, elle y perdrait sa saveur simple. Et je n’ai pas le désir de concevoir d’autres mondes que celui-ci. Jusqu’à son appel, je ne voyais pas l’intérêt de consacrer quatre heures par jour à m’abstraire du réel pour le recomposer. À présent, cela fait toute une journée déjà passée à griffonner sur des feuilles blanches des lignes de caractères de plus en plus serrées, sans même m’arrêter, sauf parfois un coup d’oeil par la fenêtre. Je n’ai pas touché le jardin depuis l’été dernier. Comme moi, il peine à sortir de l’hiver.

J’étais dans mon salon, comme à présent. Il y a un an. Nous étions en mars. J’étais seule à la maison, confortablement installée dans le fauteuil en osier que le chat avait concédé, non sans maugréer, à me laisser. Face au petit jardin où un cerisier prend presque toute la place. Dehors, la pluie et le soleil giboulaient à loisir. Les gouttes de pluie bourgeonnaient aux branches noires : un spectacle de toute beauté. Je ne pensais à rien d’autre qu’à la pluie qui ennoblissait l’arbre, le rehaussait dans sa vieillesse d’une couronne de diamants, à son tronc cerclé d’une barbe de lichens. J’entendais vaguement le commentaire d’un match à la télévision du pavillon voisin. Je songeais à ma retraite prochaine, aux prochaines années où j’aurais tous les jours le loisir de me perdre dans la contemplation de mon cerisier, jusqu’à ce que l’un de nous deux s’incline face à la mort. Le téléphone a sonné. Je n’ai pas décroché la première fois. Le cerisier m’absorbait. Je n’attendais aucun coup de fil. À cette heure-là, ce ne pouvait être que des démarcheurs. Pour eux je représentais un petit ensemble de données destinées à être vendues et consignées dans un centre de stockage, au Nord. Je ne suis sortie de ma torpeur qu’au second appel. Plus insistant. La nuit était sur le point de tomber. C’était à ce moment encore un fabuleux spectacle. La ligne rose pâle des montagnes dans le couchant exprimait déjà ce que promettaient les bourgeons de l’arbre. Mon regard s’était agrandi et j’avais l’impression de pourvoir caresser la crête du bout des yeux. Des larmes me virent, inhabituelles, et je me levai avec difficulté pour saisir le combiné.

— C’est moi.

Je ris en moi-même. Son aplomb. Cette certitude qu’elle avait de se rappeler à moi, sans s’annoncer autrement que par ce « moi », cette foi insolente dans le lien qui nous avait uni, qui nous unissait d’après elle « pour les siècles et les siècles ». J’avais la gorge sèche, rien et tout à lui dire. Je restai muette. Ce n’était pas grave car elle continua sans attendre une réponse. Elle finit par me demander de la rejoindre le lendemain, dans un café du centre-ville. Pour me donner quelque chose, me précisa-t-elle, un peu essoufflée. Sa voix laissait paraître une grande excitation. Je reconnaissais là son caractère passionné mais il y avait autre chose. Je l’imaginai en train de regarder sans cesse autour d’elle, par crainte d’être suivie. Oui, elle me donna l’impression d’être pourchassée.

— Et toi ?
— Qui, moi ?

Cette fois j’éclatai de rire, en partie par gêne. Je n’avais rien à dire sur moi. Elle n’insista pas et me raconta qu’elle était revenue pour participer à un congrès d’aspirants écrivains organisé par une célèbre maison d’édition en collaboration avec l’université de la ville, la même que nous avions fréquentée. Son manuscrit avait été sélectionné dans la catégorie « promesse » et dans deux jours, une cérémonie annoncerait l’heureux élu qui recevrait une bourse conséquente pour achever le projet accompagné d’un éditeur.

— Mieux vaut tard que jamais, non ?

Je ne savais pas si elle parlait de nos retrouvailles ou de cet espoir d’être publiée.

La nuit de son appel, je n’ai pas fermé l’oeil. Moi qui d’habitude me couche avec les poules et dort comme un animal en hibernation, je n’ai cessé de me tourner d’un côté puis de l’autre dans le lit. Pour la première fois depuis lontemps, les ronflements de mon conjoint m’ont agacée et sa présence, réconfortante d’ordinaire, presque répugnée. J’ai fini par m’endormir et j’ai rêvé. Je ne me souviens jamais de mes rêves d’habitude, mais celui-ci était encore très clair au réveil, comme une paysage sous la pleine lune. C’était un rêve en noir et blanc. J’ai lu quelque part qu’on suppose les chiens de voir ainsi. Je traversais une forêt, en cherchait l’orée. Elle se composait de grands arbres, des pins, et n’était pas très touffue. Soudain, devant moi, à une centaine de mètres, un tigre blanc se tenait en majesté, sur la branche d’un pin. Il ne semblait pas m’avoir vue ou du moins n’en laissait rien paraître. Je n’étais pas inquiète, mais plutôt fascinée par la grâce et la puissance de l’animal, qui se mit à descendre de l’arbre, et à s’éloigner lentement. Je songeais tout de même au danger que pouvait constituer une rencontre avec un tel prédateur, et je regardai alentour, pour choisir la direction opposée à la sienne afin de pousuivre mon chemin. Je remarquai alors que de tous les côtés descendaient des pins des tigres aussi majestueux que le premier et avec la même lenteur. Je finis par me demander dans mon rêve si je n’étais pas un tigre moi-même et au moment où j’allai regarder mon corps, je me réveillai.

Nous avions rendez-vous en fin d’après-midi au « République », une brasserie sans âme qui était la seule de celles de notre jeunesse étudiante à être restée ouverte au centre-ville, les autres cafés s’étant transformés en épiceries fines ou en bazars high-tech. J’avais garé ma voiture dans un parking-relais et pris le tramway. Il me faisait traverser le quartier du marché où j’avais eu ma chambre d’étudiante, longer la gare, d’où je partais et arrivais presque tous les week-ends, pour retourner chez mes parents. Je reconnaissais le noms des rues. Mon cœur battait plus vite et je n’arrivais pas à le calmer. Il accordait son rythme aux rues de ma jeunesse, traversées avec elle, sans les voir, sans leur accorder d’autre importance que d’être le théâtre de notre rencontre, l’espace où résonnaient nos pas, nos rires, nos disputes. Une rue me rappelait la pluie mêlée de larmes sur mon visage, un soir de juillet, alors qu’elle venait de partir pour un long voyage à l’étranger, en Amérique latine ou peut-être en Australie, elle ne savait pas encore. Sans même me proposer de l’accompagner. De toutes façons, ce n’était pas mon style partir comme ça à l’aventure. Et puis j’étais trop attachée à ma famille. Elle n’avait pas tort. Je la revis au « République » par hasard, cinq ans après. J’avais commencé à travailler. Elle était entourée de gens que je ne connaissais pas, tous habillés d’une façon originale. C’était les membres d’une troupe de théâtre dont elle faisait partie.

J’arrivai tôt à la brasserie. Comme je n’avais rien d’autre à faire que d’attendre, que j’avais oublié d’emporter un livre et la paresse de sortir acheter une revue au kiosque, je me mis à observer la rue. C’était comme observer une clairière en forêt. Peut-être était-ce dû au fait que M. avait ressurgi dans ma vie, ou encore à ce que je supposais qu’elle aurait fait si elle avait été à ma place à m’attendre, je trouvai dans mon sac un petit calepin, un cadeau commercial donné à la pharmacie, et je commencai à décrire ce que je voyais. Dans le cahier sur lequel j’écris à présent, j’ai collé sur les premières pages les feuilles du calepin, comme une balise marquant le début de mon aventure. Et ce sont ces mots griffonnés, barrés, mis timidement bout à bout, que je relis pour leur redonner forme et vie [2]. Je fus étonnée du plaisir que j’eus d’écrire cet fin d’après-midi là, et qui vint s’ajouter à celui de l’attendre. Plongée dans les mots, je ne la vis d’ailleurs pas arriver.

« Tiens, tu écris ? Qu’est-ce que c’est ? » Et avant d’avoir eu le temps de refermer le calepin et le fourrer dans mon sac, elle s’en était saisi, et lisait mes phrases avec avidité.
— C’est étrange, je ne me souvenais plus combien mon écriture ressemblait à la tienne.
— C’est mal écrit. La première fois depuis très longtemps. Pas une habitude. »

Je m’étranglais. J’aurais simplement voulu la regarder sans parler. Elle n’avait pas tellement changé. Bien sûr, les années avait laissé des traces, des lignes, sur la peau de son visage. Tout un texte que la vie avait écrit, une vie où je n’avais tenu aucun rôle. Je me demandais qui était à l’origine de cette petite ride au coin de l’oeil comme un sourire, ou de cette autre, profondément creusée, entre les sourcils. Le visage lisse et rond que j’avais fait frémir, rire, mis en colère avait disparu mais c’était, sous-jacent, le même fleuve secret qui grondait, agitait ses eaux troubles, bouillonnait dans ses yeux, soulevait ses narines, affleurait ses lèvres. Et j’étais sur la rive, au bord de m’y jeter.
— Non, je ne parle pas du style. La graphie... Ta façon de faire les « f », d’inverser la symétrie de la boucle du haut et celle du bas, comme ça... Et tes « r », qui s’enroulent avec les « e », au point de créer une lettre nouvelle, une sorte de vague, là, tu vois ? Tu as toujours eu une graphie très belle, très libre. Sais-tu que j’ai toujours cherché à l’imiter ?
— Vraiment ? J’étais persuadée que c’était moi au contraire qui m’étais inspirée de la tienne.

Elle m’encouragea à faire quelque chose de mes notes. Elle me dit qu’elle aimerait bien en savoir plus sur le couple qui s’était donné en spectacle et que j’avais décrit. Ou bien réécrire la scène du point de vue du chien ? On a ri. J’ai failli lui raconter mon rêve en noir et blanc, mais je n’ai pas osé. Puis elle a pris une grande inspiration, et elle a sorti de son sac à dos un épais dossier qu’elle a posé sur la table devant elle. Sur le carton orange, un titre se détachait, écrit en majucules, à l’encre rouge : « RETOUR À XAXIVA »

— Voilà. C’est ce que j’ai écrit de plus abouti. Mon premier roman.

Elle me raconta l’origine de l’écriture, sa source. Elle avait d’abord voulu faire un enfant. Elle l’avait voulu si fort et pendant si longtemps qu’elle n’avait plus rien fait d’autre que d’attendre l’enfant. Elle en avait perdu les cheveux, la santé, ses amis. Elle avait fait le vide autour d’elle pour faire une place à l’enfant. Mais la place était restée désespérement vide. Elle s’était rasée les quelques cheveux qui lui restaient et était partie un matin, sans savoir où aller. Elle voulait aller dans un endroit désert, un endroit qui serait à l’écoute du grand vide à l’intérieur d’elle. Un lieu où cesserait l’attente. Qui résonnerait du même vide qu’elle. Sans maternité, sans crèche, sans grands magasins aux rayons « bébé ». Elle trouva une maison de berger dans les Cévennes. Un ami d’amis avait accepté de la lui prêter, sans rien en échange. Elle n’avait plus rien de toute façon. Elle faisait des menus travaux au village et les gens la payait en nourriture. Une fois, un gars du coin s’était montré trop familier, au café, et elle lui avait envoyé son poing dans le bas-ventre. Dès lors, personne d’autre n’avait tenté sa chance. C’est là-haut, dans la cabane ouverte aux quatre vents, qu’elle avait pensé à l’Espagne pour la première fois. La burle lui apportait des bribes, un écheveau de voix à démêler. Malgré son retrait du monde, une lettre lui annonçant la mort de sa mère arriva tout de même à se glisser sous la porte de la bergerie. La burle continuait à lui souffler son texte. L’hiver, puis l’été passèrent derrière la fenêtre. Elle ne sortait presque plus. Les gens du village, moitié par affection, moitié par crainte, un peu à la manière d’une divinité tutélaire, l’appelant « la bergère » alors même qu’elle n’avait jamais gardé une seule brebis, lui portait des vivres. Elle écrivait sans relâche. Elle qui n’était jamais arrivée au bout de quelque chose, elle se sentait dotée à présent d’une énergie intarissable et dirigée, comme la puissance d’un animal l’est vers l’action nécessaire.

— Je n’aurais jamais pu y arriver sans toi.

Je frissonnai. J’étais tellement fascinée par sa voix, ses yeux, son récit qui m’enlevaient comme une bourrasque, que je ne pus même pas la reprendre, la forcer à s’expliquer : comment, absente, j’aurais pu lui être d’une quelconque aide ? Depuis un moment, le tigre de mon rêve se superposait au visage de M.. Elle me regardait fixement mais je baissai les yeux. Sa main esquissa le geste de venir se poser sur la mienne, mais resta à distance, comme si une vitre nous séparait. Elle prit le dossier contenant le manuscrit et me le tendit. Je le reçus délicatement, et elle me remercia d’un sourire. Puis elle changea totalement de sujet, s’intéressa à ma vie, demanda des nouvelles de ma famille, de mes parents, qu’elle tenait pour des éducateurs modèles. Elle me questionna aussi sur mes enfants, voulu tout savoir de mes accouchements, demanda des détails sur ma vie conjugale. Tout cela était si étrange pour elle qui avait la plupart du temps vécu seule. À aucun moment nous ne parlâmes du passé, et je le regrette à présent. J’aurais aimé lui dire combien j’avais souffert de son absence, de cette promesse non tenue, que je croyais que nous nous étions faites l’une à l’autre, de prendre soin de nous, de nous chérir, de faire de notre amitié le foyer de notre vie. Je n’en ai pas eu le courage.

Nous nous séparâmes en nous jurant de nous revoir après le congrès.

J’appelai son hôtel deux jours plus tard et on me dit que personne du nom de M. M. n’y était descendu. Je me renseignai sur le congrès et j’appris qu’il n’avait jamais eu lieu. Pas d’autres aspirant-écrivain que mon amie, pas d’autre « promesse » que celle que j’avais entre les mains, ce dossier aux couleurs des oranges de Xaxiva. À dire vrai, quand j’appelais M. deux jours après notre rencontre, je ne l’avais pas encore ouvert. Il était resté sur ma table de nuit, inviolé. Mon époux, attiré par son titre, s’y était intéressé. Il avait trouvé le nom particulièrement difficile à prononcer. Je ne voulais pas qu’il le lise, du moins pas avant moi, et le cachai dans la cabane de jardin, un endroit qui me sert de lieu de repli, quand je veux être vraiment seule. Je n’avais plus envie de le lire. J’en voulais terriblement à M. d’avoir encore une fois pris la fuite. Je ne comprenais pas son intrusion dans ma vie. J’utilisais ce mot : « intrusion ». De quel droit m’avait-elle sortie de ma tranquillité ? Je n’étais pas une marionnette qu’elle pouvait agiter à sa guise, une feuille dans une bourrasque, qui danse une sarabande avant de mourir une seconde fois. J’avais l’impression d’être un cadavre que nos retrouvailles avait, pendant quelques heures, galvanisé. L’insatisfaction commença à infecter ma vie. Tout m’agaçait. Tout semblait rétrécir. Au début de l’été - un mois de juin étouffant, la pire canicule que l’on ait jamais connu de mémoire de météorologue, je fis chambre à part et passai mes nuits dans le cabanon du jardin, où j’avais installé un hamac. Je tissais la toile de mes regrets.

En septembre, après un été à cohabiter avec une grande diversité d’insectes qui manifestaient à mon goût trop d’intérêt pour mon corps, je retournai dans la maison et le lit conjugal. J’avais presque réussi à me convaincre d’avoir tourné la page et fait le deuil de ma relation avec M. Sur l’étagère, parmi les sachets de graines, le manuscrit dormirait pour toujours. Nous convîmes avec mon mari d’un voyage en Grèce pour l’été indien. Nous avions visité le pays dans notre jeunesse et nous comptions tacitement sur ce voyage pour redonner des couleurs à notre amour, bien pâle malgré les feux de l’été. Nous faisions halte à Delphes. Après la visite du sanctuaire, nous allâmes nous rafraîchir au musée. Dans la salle de l’aurige, je croisais un ancien camarade de lycée, avec lequel je n’avais pas d’autre affinité que celle d’avoir écouté le même professeur de langues anciennes, un enseignant passionné qui portait un nom illustre. Il se trouvait que M. aussi avait fait partie de cette classe de Grec. Nous nous amusâmes des voies impénétrables de la vie qui nous avait fait nous revoir après tout ce temps, qui plus est dans le lieu même dont notre vieux professeur nous parlait. Après quelques minutes d’une conversation badine, il me dit abruptement : « Tu as su pour M. ? »

— Quoi ?
— Mais qu’elle est morte.

Il y avait l’aurige et soudain m’apparut, au-delà de sa main unique serrant ses lanières tordues, ajoutées dans une tentative maladroite de lui rendre son prestige, l’absence de son char. Il était beau et triste. L’ancien camarade de classe m’expliqua les circonstances de la mort de M., qu’il tenait d’autres que je ne connaissais pas. Des ouï-dire, tout au plus. Des informations de troisième main. Je le laissai parler et je regardai l’aurige qui regardait sa ligne d’arrivée. Il me parla d’une histoire sordide, d’un chute d’un escalier, sous l’emprise de calmants et de l’alcool, dans une ville du Sud-Ouest. Une ville en « an », qui ne m’évoquait rien. Alors je vis le char, la foule, le ciel bourgeonnant de nuages. J’entendis les cris, les souffles. Je sentis la poussière et le crin des chevaux. L’aurige avait gagné et il faisait son tour de gloire.

— Je n’y crois pas.

Et je le laissai, lui et ses fausses conjectures. M. disparue ? Elle était partout où je portai le regard.

Je passai le reste du voyage très apaisée, et la perspective d’ouvrir le manuscrit au retour était comme un soleil intérieur qui m’accompagnait. J’avais retrouvé ma douceur habituelle et mon mari était rasséréné. Quand j’ai ouvert le dossier orange, il n’y avait pas à proprement parler un manuscrit, mais un ensemble de textes hétéroclites, allant de pages de journal à des nouvelles, en passant par des tentatives de narration plus longues. La plus développée s’intitulait « La Ville » et faisait presque une centaine de pages. Il y avait des feuilles de tous les formats, des dessins aussi, et je reconnus avec un coup au cœur des pages de nos cours d’adolescence avec dans les marges des vignettes au crayon de papier représentant des fruits, du miel, des falaises et des sirènes se jettant dans les flots. Tout une vie d’écriture s’étalait sur mon couvre-lit. Il me fallu tout un mois pour lire la totalité des textes, pour les étudier après les avoir lu une première fois. Très vite, je commençai à faire des liens, à voir apparaître les réseaux invisibles qui les reliaient entre eux. J’aménageai la cabane pour la rendre plus confortable, avec l’aide de mon mari. J’installai un grand panneau en liège où je punaisais les feuilles et avec des fins de pelotes de laine dénichées dans la travailleuse de ma mère, je traçais les lignes de convergence. Il devenait de plus en plus clair pour moi que je construisais une œuvre, comme on monte un film.

Il m’a fallu tout un hiver. Aux branches du cerisier, perlent des bourgeons blancs. Bientôt, demain peut-être, ils éclateront, sous la pression de la sève. Parfois le matin, à travers la vitre du salon, attendant l’aurore, je crois voir un tigre blanc à ses pieds. À présent, je pense avoir franchi la ligne d’arrivée. Nous l’avons franchi ensemble, M. et moi. Les textes qui suivent sont le fleurissement de cette promesse que nous nous étions faites.

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Jérôme C. | Écrire pour m’échapper


La ménagerie d’un petit cirque. Un enfant, de dos. Anorak marron et cagoule difforme qui lui mange le visage. Il regarde, face à lui, une cage montée sur roues, toute peinturlurée de rouge. Derrière les barreaux, un vieil hippopotame macère dans une eau sombre.

Encore la steppe. De l’herbe rase, pelée et jaune. Un vent sombre et froid qui s’enroule sur les nuages et se nourrit de sa propre vitesse. Rien ne l’arrête, surtout pas la nuit.

Un vieil homme dans son appartement, une valise à la main. Il avance vers la fenêtre toute grande ouverte sur la nuit de novembre. Au loin, la cloche d’un tramway tinte dans la pluie.

Oulan-Bator. Des orangs-outans déboulent sur la ville. Ils sont armés de lourds gourdins.

Un long mur gris. Buter, buter contre. S’écorcher au rugueux du crépi. Chercher une issue. Soudain, une petite porte s’ouvre. Un personnage émerge du sombre ; ses yeux jaunes et globuleux.

Ce soir, je reviens vers toi. Tu étais déjà diminuée, mais je pense que tu te souviens de ce jeune homme qui a emménagé il y a trois ans au—dessus de chez nous. Je craignais que son mode de vie ne perturbe notre quiétude. Il n’en fut heureusement rien. Jusqu’à hier.

et toujours rien qui vient. Soi paralysé par la peur de dire lourd cliché, de sonner creux. Prendre son tour et attendre. La séance se tient à l’extérieur, sous un auvent blanc, à l’abri du soleil d’automne, devant la médiathèque. L’effort sans doute pour lui d’être là depuis quelques heures à subir. Dans la salle d’exposition de la médiathèque, il a déjà écouté une universitaire forcément un peu ennuyeuse nous apprendre qu’il était l’inventeur d’un nouveau topos en littérature. Puis, il a dû répondre aux questions du chroniqueur animateur littéraire inévitablement un peu histrion. Dévots tous les deux, émoustillés par l’espoir de récupérer un peu de la poussière d’or qui tombe de la bouche du maître : « des formes brèves qui ne seraient pas ce que le siècle dernier a appelé la nouvelle, et qui n’est qu’un morceau de roman », « Ce qui importe dans la poésie ce n’est pas la forme mais la force ». À nous maintenant les lecteurs de défiler pour en avoir un bout, chacun pour soi, du grand auteur contemporain. On ne forme pas une communauté, on ne se reconnaît pas, on ne se parle pas. Lui il sourit, loin des jeunes libraires qui papillonnent autour en veillant à ce que chacun règle bien ses achats. Désolé, mais pour le lecteur midinette ce qui reste, c’est l’image du vieux bonze zen. Et maintenant, on est devant lui. Il signe pour la cousine admiratrice aussi. Et puis s’entendre lui dire combien touché par son premier livre, comme si les vies des miens écrites dedans. Et lui de prendre mes mains entre les siennes, sans mots, avec les yeux…

Tout s’est donc précipité la nuit dernière. Tu le sais, je dors toujours très mal. Alors que je rôdais incapable de me décider entre la chambre et la bibliothèque, un fracas formidable a fait voler en éclat le silence qui pesait sur mon insomnie. Ma vie aussi, mais je l’ignorais encore. Pendant un bref instant, je me suis demandé si je n’étais pas la victime d’une hallucination auditive. Sur le palier, la minuterie s’est déclenchée, une cavalcade et des voix ont fait irruption dans l’appartement. Je me suis alors rendu près de la porte d’entrée pour jeter un œil à travers le judas. Dans la lumière crue des néons, j’ai vu une paire de jambes pendre dans le vide de la cage d’escalier. Il me semble qu’elles s’agitaient. Je me suis alors retourné pour m’adosser à la porte. Je respirais mal. La vision de ces jambes qui convulsaient n’a pas disparu quand j’ai fermé les yeux.

Plusieurs versions fondées sur les témoignages de l’époque prétendent nous éclairer sur l’apparence de la bête du Gévaudan. Les variantes les plus anciennes sont les plus rassurantes. Elles sont apparues dans le sillage des sciences naturelles alors naissantes.

Selon la première de ces versions, écrasante, royale, la bête serait simplement un très gros loup.

Selon la deuxième, plus réaliste au vu de la géographie locale, il s’agirait bien de loups mais, en meute.

La troisième, toujours très marquée par les sciences naturelles, évoque un possible croisement entre un chien de guerre et une louve ou une chienne de guerre et un loup.

Selon la quatrième version la bête serait un fauve exotique tel une hyène échappée d’une ménagerie.

Fin des hypothèses animalières, place aux tenants d’une bête humaine.

Ainsi, la cinquième variante se demande s’il ne s’agirait pas plutôt d’un chien carapaçonné dans une cuirasse en peau de sanglier et dressé pour accomplir une vengeance funeste.

D’après la sixième, nous pourrions avoir à faire à une bande de ruffians particulièrement dépravés et adeptes de chaire fraîche.

À rapprocher de la septième, plus contemporaine, qui envisage la bête sous les traits d’un ou plusieurs tueurs en série déguisés de peaux de loups.

La dernière version nous fait basculer dans le fantastique puisqu’elle estime que la bête n’était autre qu’un vulgaire loup garou. On doit cette dernière variante à un membre du clergé qui, comme nombre de ses congénères, considérait ces événements sanglants comme un châtiment divin destiné à punir ces pêcheurs de paysans.

De ces paysans croqués, déchiquetés par la bestiole velue, l’Histoire a justement retenu les noms et les paroles, au lieu de les avaler. Et, quand un petit craquement se fait entendre dans les forêts du vieux Gévaudan, un frisson de peur rôde encore.

Bientôt, mais je serais incapable de te dire combien de temps s’était écoulé, j’ai entendu au loin des sirènes. Encore après, on a sonné. J’ai tenté de recoller mes esprits. Un policier en civil s’est présenté. Il n’avait pas l’air bien frais lui non plus. Il m’a expliqué que notre voisin du dessus venait de se suicider. Il souhaitait avoir mon témoignage. Il a pris mon nom. Derrière lui, ses collègues et les pompiers se démenaient pour descendre le corps. J’ai détourné le regard, lui ai raconté le fracas et décri ce jeune homme discret et sans histoire dont j’ignore encore jusqu’au nom. « Bonjour, bonsoir c’est ça ? ». Le policier a bougonné un remerciement avant de continuer son porte à porte.

Sur le plateau, le vent bleu, vif, froid. Vert sombre, le petit bois de pins noueux, tordus. Les murets de pierres sèches avachis. Les prés d’herbes hautes en ce début d’été. Fleurs jaunes, d’autres violettes. Au bord de la route, cette lourde maison de pierres volcaniques noires – basalte ?—. Son toit, avec ces feuilles de pierre, les lauzes. Ouverte au public pour montrer la charpente, « semblable à une coque de navire échouée si loin de la mer » dit le dépliant. Les murs épais, froids, exposent les agrandissements d’une série de cartes postales anciennes.

Ces deux gosses à nous agripper le regard depuis le seuil du XXe siècle. Ils posent, longs bâtons en main, des vaches derrière eux. On voit un de ces murets de pierres. La légende indique « Jeunes paysans du plateau ». On sait les longs hivers d’ici, les villes lointaines. Ils rigolent pas. La violence de leur vie. Les machines arrivent sur le plateau avec celui qui photographie. Quoi leurs rêves ? Ils finiront dans la boue sanglante de Verdun ? Dans la nuit des années noires ?

Dans leurs regards sombres, c’est lui qu’on voit. La ferme proche du plateau. La communale qui oblige le français, encore la ferme avec, seul voyage, l’hôpital militaire pour brancarder et la promotion que ça a été, vers la fin, de conduire l’ambulance après ces années de viande charriée. Et puis, retour pour toujours à la ferme et tout faire pour que ses enfants à lui, les arracher à cette terre. Cette dette et le souvenir de lui maintenant qui sombre dans l’oubli. Jamais pu lui dire.

Lutter contre ça. Ce serait un texte au récit. On pourrait envisager lire sur vidéo paysage du plateau d’aujourd’hui puis diffusion internet. On filmerait un de ces murets de pierres remontées de la terre retournée, et empilées par lui enfant. Le plan de fin montrerait aussi la décharge sauvage de gravats entassés le long du chemin de maintenant. On filmerait encore ce pin rabougri et toujours là lui, où il s’allongeait pour profiter du soleil, un œil sur les quatre cinq vaches. On pourrait les faire parler toutes ces traces de lui avec en tête, les sapins de Ponge et surtout, plus vers l’ouest, les petits noirauds de Bergounioux et les minuscules de Michon. Et cette phrase de lui pour épigraphe : « J’adore la littérature et je ne cesse de la détester comme un paysan sa terre. »

J’ai rejoint mon fauteuil, j’ai regardé le jour tracer un timide rai de clarté au—dessus des rideaux et j’ai entendu le silence reprendre sa place dans la montée d’escalier. La mâtinée avançait, mais il m’était difficile de m’arracher à cet état de sidération que je ne m’expliquais pas. Une pensée vers toi m’a quand même, comme tu disais, décidé à me secouer et à sortir m’aérer le cerveau. En quittant l’appartement, je n’ai pas pu éviter de voir la rampe très endommagée à l’étage supérieur. Un ruban de signalisation rouge et blanc entourait les barres descellées qui pendaient dans le vide. Je me suis laissé guider par l’habitude le long des quais avec un nuage noir dans la tête. Totalement insensible à l’automne, j’ai marché longtemps avant de faire demi—tour. Force de l’habitude encore, j’ai pris soin de relever le courrier en rentrant. J’ai ouvert la boîte aux lettres pour en voir tomber une liasse de feuilles blanches pliées en quatre. Je les ai ramassées, j’aurais mieux fait de m’abstenir. Rien à voir avec ces prospectus publicitaires criards sur papier brillant.

C’est le vent du début d’après-midi, il nous apporte leurs blocs de mots, et l’école, surtout ça, on les observe depuis la petite fenêtre sombre sous la montée de la grange, face à nous, ils sont assis tous les deux sur la marche la plus haute de l’escalier en béton qui descend dans la cour, le gosse en anorak bleu et le vieil homme dans son chandail gris, la casquette repoussée haut sur le front, ils prennent le chaud du petit soleil de fin d’hiver, ça va, leurs mots autour d’eux comme ces grosses mouches velues qui ont survécu au froid sous le tas de fumier, on le sait maintenant combien avec le temps ça lui coûtait au vieux paysan de revenir à ce français de l’école, l’école, lui était à l’aise avec ses mots abeilles de ce patois qui tinte proche de l’occitan, à l’adolescence le gosse lui trouvera la douceur ronde du portugais, tu travailles bien, mais le patois le gosse le savait pas, ou juste le nom des animaux de la ferme, le chat, tu connais Félix, le chat celui de la télé, en dessin animé, oui, et les jurons de l’oncle aussi quand le coq lui volait dans les plumes, noir, il parle bien ce chat, le prochain ce sera Félix, ça en partage au moins et aussi, si tu croises un loup en allant à l’école, tu prends tes sabots et tu les cognes très fort l’un contre l’autre, c’est le vent du début d’après-midi, il emporte leurs blocs de mots.

Il s’agissait de plusieurs de ces feuilles de format standard comme il en reste encore dans le secrétaire de la bibliothèque. En les dépliant, j’ai vu un texte dactylographié, plusieurs en fait. Tu imagines ma surprise. C’est installé dans mon fauteuil, comme poussé par une force invisible et sournoise, que j’ai entrepris la lecture de cette petite dizaine de feuillets. Je n’aurais pas dû. Peut—être me suis—je dit que ces mots allaient m’alléger du macabre de la nuit précédente ? Peut—être aurais—tu su m’en dissuader en m’invitant à ne pas négliger mes ablutions matinales puisque j’étais sorti sans faire le moindre effort de toilette ? Il me faut maintenant le reconnaître, je quittais mon ordinaire.

Sa casquette. Toujours quand il sortait même sur cette tignasse connue seulement par les photos d’avant. Donc souvent remontée haut sur le front quand il se reposait assis au soleil ou à l’ombre suivant la saison. Par contre visière basse, comme résolue, pour se coltiner le travail de la terre lourde et noire. Dans le souvenir, toujours la même cette casquette, plutôt marron et beige, à carreaux, en laine sans doute. Parfois, pour les sorties estivales du dimanche, une en tissu uni gris clair ou peut-être même crème, plus légère, comme quand toute la famille réunie et les problèmes tenus à distance le temps du repas. Sa fille lui les achetait régulièrement au marché du samedi, là—bas. On peut encore en trouver. Comprendre que c’est lui qu’on cherche quand on lit. Et on le retrouve, dans chaque paysan de Depardon et on le lit chez Michon, chez Bergounioux, chez Sylvère, jusque chez Faulkner. On aurait pu d’ailleurs lui en offrir une de ces casquettes baseball US quand ado, on a fait le voyage au pays des ranchs, des tracteurs et des avions. Jamais su s’il est enterré avec une casquette. Pas eu la force du dernier adieu.

Un rapide survol ne m’a pas permis de découvrir la moindre indication d’un titre, d’un auteur ou d’une date. J’ai donc débuté ma lecture par le premier ensemble de petits paragraphes. Rédigés dans un style sec et descriptif, ils m’ont semblé constituer comme des notes préparatoires à des projets d’écriture. Par crainte, non seulement de nous faire perdre un temps précieux à toi comme à moi, même si j’imagine que pour toi ceci n’est plus tellement pertinent, mais aussi pour t’éviter la lecture de phrases d’une naïveté et d’un style accablants, je ne recopie ici que les passages qui, a posteriori malheureusement, me semblent les plus significatifs.

« Un long mur gris. Buter, buter contre. S’écorcher au rugueux du crépi. Chercher une issue. Soudain, une petite porte s’ouvre. Un personnage émerge du sombre ; ses yeux jaunes et globuleux.

Un vieil homme dans son appartement, une valise à la main. Il avance vers la fenêtre toute grande ouverte sur la nuit de novembre. Au loin, la cloche d’un tramway tinte dans la pluie. »

Dans quelle mesure ces extraits relèvent—ils de l’autobiographie ? De scènes vécues ou d’une imagination triste ? Et puis ce personnage aux yeux jaunes et globuleux ? J’éprouvais comme une inquiétude à poursuivre. Si seulement j’avais su !

S’enfoncer. S’enfoncer dans le sombre, dans le sombre de soi. Les volets déjà fermés sur la nuit, la ville repoussée dehors. Juste une petite lampe bureau allumée là, sur la gauche, à côté du pot à stylos, du bocal à marqueurs fluos et du taille-crayon globuleux. Au moins vingt—deux heures. Fermer la porte à la gueule du quotidien. Casque Sennheiser PX-100 increvable pour déverser la playlist Youtube de rock indé. S’isoler présence des autres, seul avec soi. Alors, sur le long plateau du bureau bibliothèque, le cahier très grand format premier prix pour baver le journal d’écriture au Bic M10 – comme celui du grand—père—. Pour les autres textes, direct sur le grand écran via clavier ergonomique à côté de l’unité centrale. Toujours de la nuit autour et toujours—là, sous la page virtuelle, la photo comme vraie du pays de Faulkner. Quand loin du bureau—bibli—ordi—nuit, petits carnets 9 par 14 cm Clairefontaine 192 pages, couverture à carreaux, pour jeter mots et images. Parfois, toujours ailleurs, si petit recoin sombre clos dans la nuit, le dos de feuilles volantes à coller ensuite dans le cahier principal. Quand soudain on se prend à écouter la musique qui tape dans le casque alors, signe qu’on remonte de l’écrire et que rien ne viendra plus. Remettre la pelure du quotidien et de sa nuit sur les épaules.

Suit un fragment qui semble une scène qu’on voudrait d’adoubement et en tout cas un exercice d’admiration littéraire pris à un ensemble sans doute plus vaste. Tu connais toute mon aversion pour ce qui se publie de nos jours, mais j’ai décidé de pousser plus avant afin de connaître ce grand auteur susceptible de rendre aussi puéril un de ses lecteurs. Grand mal m’en a pris. Il aurait mieux valu que tu sois encore là pour me rappeler qu’il était largement l’heure de me mettre en cuisine. Tu vas comprendre pourquoi mon trouble s’est accru.

« Plusieurs versions fondées sur les témoignages de l’époque prétendent nous éclairer sur l’apparence de la bête du Gévaudan […] La dernière version nous fait basculer dans le fantastique puisqu’elle estime que la bête n’était autre qu’un vulgaire loup garou. On doit cette dernière variante à un membre du clergé qui, comme nombre de ses congénères, considérait ces événements sanglants comme un châtiment divin destiné à punir ces pêcheurs de paysans. »

Tu le sais toi aussi ! Elle ne rôde pas qu’en Gévaudan cette bête mystérieuse mais aussi ici, derrière moi, sur tout un rayon de la bibliothèque !

Après un temps, la raison l’a finalement emporté sur mon émoi et je n’ai vu dans ces dernières lignes qu’une vulgaire liste construite à partir d’une recherche des plus simples sur l’internet. Les paragraphes décousus de la page suivante ont aussi contribué à me rassurer un peu. Ma vigilance, sans doute altérée par les événements nocturnes, comme ankylosée. D’une teneur plus clairement autobiographique, même si le narrateur n’utilise pas le “je”, cette partie laisse deviner un auteur en quête de ses origines dans un territoire aux airs de Massif Central. Ce qui m’a semblé expliquer, à bon compte tu le verras, la présence de la bête, cet incontournable du folklore paysan local, encore aujourd’hui.

Fin du printemps ou l’été, il déboulait avec son auto pétaradante dans tous les coins. Il a bien failli en embrocher des bestiaux avec sa rapide. Il venait souvent le dimanche, le jour où on mettait les beaux habits. Lui aussi gringalet avec sa fine moustache, son costume clair et son canotier pour remplacer le casque de cuir et les grosses lunettes contre la poussière de la route. Il demandait de prendre la pose, c’était bizarre de faire comme si le travail des jours mais avec les beaux habits. Valait mieux pas salir ou trouer, sinon encore une bonne raison d’en prendre plein la tête. Nous on l’aimait bien avec son auto, il nous emmenait aux prés où dans le paysage avec la montagne ronde derrière. Il installait son appareil bizarre. On y croyait plus trop à son histoire du petit oiseau et qu’à la place cette grosse lumière qui t’éclate dans les yeux. On rigolait de ceux qui savaient pas, pour qui la première fois. Après il distribuait des pièces en chocolat mais le mieux, c’était quand il revenait avec de ces fameuses cartes postales avec nous dessus, et nos beaux habits et les bêtes et le paysage. Il parait que les bourgeois ils aimaient bien ça, s’envoyer notre paysage et nos fausses têtes du dimanche par la poste. On le regardait manger son pain blanc de la ville et boire de son vin de la vallée, qu’était pas le râpeux d’ici. Il partageait et nous on partageait les repas du soir des moissons s’il était là et on l’écoutait tous nous raconter le voyage de nous sur ses cartes postales.

Au-delà des interrogations sur un grand-père et sa langue ou des propos convenus sur les traces photographiques et les oubliés de la grande histoire, on lit des références aux pères en écriture. Je pense que toi aussi tu as dû voir passer dans la presse les noms de ces auteurs français évoqués dans ce passage. Il m’a semblé clair que l’objet d’admiration décrit plus haut correspondait à l’un des deux qui reviennent ici à plusieurs reprises.

Mur d’Hadrien, mur de Berlin, muraille de Chine…

Il existe différents points de vue sur ces murs de l’histoire : le premier est extérieur, il voit le mur comme une protection contre les barbares vivant de l’autre côté, il s’agit de les empêcher d’entrer, de s’en protéger.

Le deuxième point de vue est intérieur, les murs sont là pour empêcher de sortir, pour que les nôtres restent les nôtres, qu’ils ne passent pas à l’ennemi et ne nous laissent pas seuls. Le mur est là pour qu’on puisse faire leur bien, au besoin contre leur volonté, pour ceux des nôtres qui n’ont ni notre savoir, ni notre sagesse.

Troisième point de vue, celui des militaires, des architectes et autres grands stratèges. Un mur peut aussi être un chef—d’œuvre, un système de défense grandiose et magnifique. Un défi au temps, un témoignage de grandeur.

Quatrième point de vue, celui des artistes. Les murs pour toile, la nuit pour atelier, la rue pour galerie. Le rêve multicolore de l’art pour tous, par tous, partout. L’interdit, l’éphémère aussi et puis la machine à haute pression ou le coup de peinture.

Le point de vue de l’oiseau n’est pas suffisamment terre à terre. Excluons-le.

Devant, derrière, dedans, reste le point de vue historique. La question du pourquoi des murs, alors qu’on sait tout de leur chute. Ici intervient le goût de l’absurde qui pousse à empiler des pierres en attendant qu’elles tombent, tout en espérant qu’elles ne tomberont pas.

En chaque bâtisseur de mur sommeille un absurde Sisyphe. En chaque nettoyeur aussi.

avec Juliette Derimay
À cette étape de ma lecture, un peu rasséréné par les maladresses de ces textes puérils, j’ai eu faim. L’après—midi finissant, j’ai décidé d’avancer un peu l’horaire de mon repas du soir. Tu le sais, j’ai pris quelques libertés alimentaires ces derniers temps en me contentant d’un bol de café soluble au lait et d’une ou deux tranches de quatre—quart. Après ma petite dînette j’ai regagné mon fauteuil. Je ne le quitterais plus que pour basculer dans l’extraordinaire.

Sortir sur la terrasse du chalet et voir la mer blanche qui vient s’effilocher en bas de la balustrade, se demander si vraiment subsiste, dans l’abîme, en dessous, la vallée, la ville, la route qui montait en zigzagant à travers les villages, et se raccrocher aux croupes qui émergent au-delà comme un cap fermant ce golfe né pendant la nuit. Alors partir vite. Fuir l’avalement, monter, monter encore plus haut derrière, traverser les forêts pour atteindre les alpages avant elle ; avant cette marée de nuages. Bientôt, elle va tout ensevelir. On sera déjà là-haut, avec lui, vers les neiges éternelles à attendre d’être engloutis, ensemble.

avec Brigitte Célérier
Les deux paragraphes suivants ont continué d’endormir ma vigilance. La digestion aussi sans doute. Pourtant l’enfoncée dans le sombre et la nuit auraient dû m’alerter. L’auteur nous décrit son poste d’écriture. Par ses références vestimentaires et musicales, j’ai alors la certitude qu’il s’agit d’un homme assez jeune, enfin plus jeune que moi. Le vocabulaire et la syntaxe aussi bien sûr ! Combien de fois aurais—tu menacé de me laver la bouche au savon si j’avais parlé ou écrit ainsi ? Après ces improbables retrouvailles littéraires d’un grand—père et son petit—fils suit la demie page d’un texte de circonstance sur les murs comme barrières, dans un style moins sombre et plus léger, en écho aux murets de pierres sèches et à l’oiseau des fragments précédents. J’aurais pourtant dû me méfier du mur.

Et puis, encore un retour à l’autobiographie, j’en suis certain, le malaise est remonté d’un cran et mon pouls s’est accéléré.

Il est possible de rêver les photographies sans avoir à les prendre.

Parfois aussi, pas eu la force de déclencher la prise de vue. Elles m’habitent encore ces photos fantômes. Les écrire pour les fixer et les partager. La série s’appellerait « les Échouées ».

photo 1
Début de soirée. Une femme fume une cigarette sur le trottoir attenant à l’entrée d’un café branché. Son visage est éclairé en alternance par la lumière blanche des phares des bagnoles qui circulent sur la chaussée en contre-haut. Des cernes sous les yeux, elle semble exténuée. Elle écoute les bruits de la ville, à mesure que la cigarette se consume.

photo 2
Elle n’est pas très sûre d’elle sur ses talons aiguilles. Elle tient la rampe d’escalier. Un bibi est posé sur sa coiffure punk. Sa robe assortie à son chapeau lui arrive au—dessus du genou. Elle lui sert la taille. Ses lèvres sont gourmandes. Le reste de son visage semble nettoyé par des larmes.

photo 3
Une femme est assise sur le banc du petit parking du bout de la presqu’île. Un goéland s’envole de la jetée. Elle n’a pas bougé. La pluie fine lui colle les cheveux au crâne.

avec Philippe Castelneau, Jérémie Tholomé, Marie Moscardini, Christelle M.
Te souviens—tu ? Cette grande et belle femme au bibi ? Je t’ai raconté ! Nous les avions entendus rentrer tard, ils gloussaient dans la montée d’escalier. Et le bruit de ses talons ? Tu te rappelles ? Et ensuite, je l’avais observé par le judas quant au matin elle était partie en pleurs. À ce moment de ma lecture, aucun doute n’était plus possible. J’ai réalisé alors que ces feuilles n’étaient pas arrivées par hasard dans notre boîte aux lettres. Ce dont je me doutais mais refusais jusqu’alors d’envisager s’est imposé à moi : je connaissais l’auteur de ces textes et lui aussi me connaissait.

« Bibliographie indicative et peut-être non exhaustive du prolixe abbé Pourcher (1831-1915), établie grâce au travail mis en ligne en 2008 par le bibliophile Bertrand. Merci à lui !

Mois de Marie des pauvres paysans ; Devoirs de piété envers les morts ; Heures pieuses pour les fidèles nobles et villageois ; Acta Sanctae Virginis Enimae ; Merle et seize cents prêtres massacrés ; Antéchrist, son temps et ses œuvres d’après l’écriture sainte et les saints pères ; Saint-Sévérien, premier évêque de Mende et actes de Saint—Privat ; Saint-Pierre de Chavanon ; Essai historique sur la ville de Langogne ; Dictionnaire explicatif de quelques maladies critiques et de prognostics dangereux rédigés en maximes, approuvé par la Faculté de Paris ; Histoire de la confrérie des cordonniers, savetiers, cuiratiers et marchands de cuir, suivie d’autres actes inédits concernant la ville d’Alais ; L’Épiscopat français et constitutionnel et le clergé de la Lozère durant la Révolution de 1789, le tout tiré des authentiques ; Histoire de la bête du Gévaudan véritable fléau de Dieu, d’après les documents inédits et authentiques.

La plupart de ces ouvrages ont été imprimés par l’abbé lui-même, avec des caractères sculptés dans du buis. »

Combien de fois as—tu épousseté quelques—uns des livres de cette liste ? Cet auteur, comment deux voisins d’un même immeuble, qui de surcroît ne sont rien l’un pour l’autre, le connaîtraient—ils ? Quelle probabilité ? C’est dans ce qui suit que les choses prennent une tournure effroyable, la nuit m’a happé, dès la phrase suivante.

« Jean-André Chorier est au bout. Au bout de son désespoir. Sa mère est morte depuis un an maintenant après une lente agonie. Célibataire, il vivait avec elle depuis toujours, dans leur grand appartement parisien. Les voisins, le médecin et les commerçants du quartier le décrivent comme une personne discrète, polie et très dévouée. Il y a fort à parier que les mêmes qualificatifs auraient été utilisés si, l’un ou l’une des employés des services administratifs de la grande banque de dépôt où il travaillait avant sa retraite s’était souvenu l’avoir côtoyé. Dans les archives, au siège, ne restent que sa vague présence sur quelques photos de différents pots de départ –- dont le sien -– et son nom dans les registres du personnel. On ne lui connaît donc ni collègue, ni ami. On ignore surtout quand JAC est entré en écriture. On sait par contre qu’il a beaucoup lu. Non seulement ses notes l’attestent, mais aussi la notice établie après le dépouillement approfondi des livres de son imposante bibliothèque. Les plus anciens d’entre eux portent, tamponnées discrètement sur la première page, les initiales AC, sans doute celles de son père André, dont on ignore tout, sinon qu’il fut porté disparu suite à la Seconde Guerre mondiale. On se souvient par contre dans quelles circonstances fracassantes fut découverte l’œuvre de JAC. »

Mes tripes se sont nouées. Le monde a sombré. Un paragraphe et toute ma vie écrite par lui. Qui était-il ? Comment a-t-il su ? Comment a-t-il pu ? Se lire soi dans les lignes de cet autre, lignes retrouvées dans le courrier au lendemain de son décès.

J’en étais là quand on frappa contre le mur de la bibliothèque. Non je n’ai pas sombré dans la folie. Une petite porte s’est découpée en face de moi et un petit personnage vêtu d’une soutane usée et souillée est apparu. Il s’est avancé, s’est incliné pour saluer. Quand il s’est redressé, je n’ai vu que ses yeux jaunes et globuleux. Il m’a invité, très poliment, avec effort, en des termes des plus châtiés mais sur un ton légèrement chantant qui ne souffrait aucune résistance, à préparer ma valise. « Inutile de vous encombrer de linge de maison mais prenez un chandail et n’oubliez pas vos manuscrits ». Épuisé autant qu’effrayé, je me suis exécuté. Je suis allé dans ma chambre sans chercher à fuir, sans même en avoir l’idée. Lui m’attendait tranquillement dans la bibliothèque, sans manifester aucune émotion. De loin, il m’a même semblé l’entendre chuchoter ou fredonner.

À mon retour, il m’a indiqué la tablette du secrétaire. « Nous vous prions de bien vouloir, s’il vous plaît, reprendre pour les retravailler les notes que vous a laissées le pendu et d’écrire quelque chose de plus tenu et tendu. Prenez votre temps. » Dépourvu du moindre libre—arbitre, sans plus de notion de l’heure, je me suis mis au travail avec lui dans mon dos.

Fragments du pendu

La ménagerie d’un petit cirque, un enfant, de dos, anorak marron et cagoule difforme qui lui mange le visage,

un hippopotame macère,

encore la steppe, de l’herbe rase, pelée et jaune, un vent sombre et froid s’enroule sur les nuages et se nourrit de sa propre vitesse, rien ne l’arrête, surtout pas la nuit,

des orangs-outans déboulent sur la ville, armés de lourds gourdins,

toujours rien qui vient,

soi paralysé par la peur de dire lourd cliché, sonner creux,

prendre son tour et attendre,

l’effort sans doute,

dévots,

« Ce qui importe dans la poésie ce n’est pas la forme mais la force »*,

on ne forme pas une communauté, on ne se reconnaît pas, on ne se parle pas,

meute,

un très gros loup,

chien de guerre, une louve, une hyène,

loup garou,

paysans croqués, déchiquetés,

bestiole velue,

peur rôde encore,

sur le plateau, le vent bleu, vif, froid, vert sombre, le petit bois de pins noueux, tordus, les murets de pierres sèches avachis, les prés d’herbes hautes, fleurs jaunes, d’autres violettes,

deux gosses à nous agripper,

la boue sanglante,

dans leurs regards sombres, c’est lui,

brancarder,

viande charriée,

sombre dans l’oubli,

jamais pu lui dire,

lutter contre ça, un texte au récit,

terre retournée, décharge sauvage,

le long du chemin de maintenant,

un œil,

les petits noirauds, les petits minuscules,

« J’adore la littérature et je ne cesse de la détester comme un paysan sa terre. »,*

blocs de mots,

la petite fenêtre sombre, l’escalier en béton,

vieil homme paysan,

chandail gris, le chaud du petit soleil de fin d’hiver,

grosses mouches velues,

fumier,

blocs de morts,

pas la force du dernier adieu,

s’enfoncer, s’enfoncer dans le sombre, dans le sombre de soi,

volets déjà fermés sur la nuit, ville repoussée dehors,

s’isoler présence des autres, seul avec soi,

bureau, petit recoin sombre clos sur la nuit, la nuit pour atelier, l’écrire,

remettre la pelure du quotidien et de sa nuit sur les épaules,

marée de nuages,

attendre d’être engloutis,

ensemble,

les Échouées,

elle écoute les bruits de la ville, pas très sûre d’elle sur ses talons aiguilles, la pluie fine lui colle les cheveux au crâne,

un long mur gris, buter, buter contre, s’écorcher au rugueux du crépi, chercher une issue, soudain, une petite porte s’ouvre, un personnage émerge du sombre, ses yeux jaunes et globuleux,

un vieil homme dans son appartement, valise à la main, avance vers la fenêtre, la nuit de novembre, au loin, la cloche d’un tramway tinte dans la pluie.

* Pierre Michon »

Pendant tout le temps de mon écriture — mais combien de temps ?— je l’ai entendu derrière moi. Le petit homme ne fredonnait pas, il marmonnait inlassablement.

« Mois de Marie des pauvres paysans ; Devoirs de piété envers les morts ; Heures pieuses pour les fidèles nobles et villageois ; Acta Sanctae Virginis Enimae ; Merle et seize cents prêtres massacrés ; Antéchrist, son temps et ses œuvres d’après l’écriture sainte et les saints pères ; Saint-Sévérien, premier évêque de Mende et actes de Saint—Privat ; Saint-Pierre de Chavanon ; Essai historique sur la ville de Langogne ; Dictionnaire explicatif de quelques maladies critiques et de prognostics dangereux rédigés en maximes, approuvé par la Faculté de Paris ; Histoire de la confrérie des cordonniers, savetiers, cuiratiers et marchands de cuir, suivie d’autres actes inédits concernant la ville d’Alais ; L’Épiscopat français et constitutionnel et le clergé de la Lozère durant la Révolution de 1789, le tout tiré des authentiques ; Histoire de la bête du Gévaudan véritable fléau de Dieu, d’après les documents inédits et authentiques. »

Il a pris le temps de lire mon texte à voix basse, avec son reste d’accent chantant. « Parfait ! Veuillez maintenant, s’il vous plaît, faire par écrit le récit des événements de la journée et de la nuit passées. Madame votre mère en sera ravie. »

Et lui de repartir dans sa ritournelle infernale. Écrire pour m’échapper.

J’approche maintenant de la fin. Ma main n’a même pas tremblé. Le petit homme vient de déposer ma valise au pied de la fenêtre, celle qui donne sur le boulevard. Il l’a ouverte en grand sur la pluie de novembre. Au loin, la cloche d’un tramway tinte. Pourtant, tu le sais, aucune ligne ne passe dans les environs. « Terminé ? Par ici je vous prie ». Il m’indique la pluie et la nuit. Avant de me lever, je mélange mes feuilles à celles du pendu. Je le sais, je vais vous rejoindre et j’ai pas mal de questions à vous poser au voisin et à toi.

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Guy Torrens | Ulysse variations


Danse, danse, danse. C’est ce qu’elle me disait, derrière sa tête de taureau, et sa robe rouge, flamboyante, virevoltante. Elle n’avait pas la nostalgie du peintre rencontré, dans une brocante. Il cherchait des encadrement pour ses tableaux, je ne cherchais rien de spécial, seulement regarder les objets, d’une deuxième vie, ou d’une troisième . Aucun encadrement ne convenait, trop grand, trop petit, trop chargé, trop moderne. Il mettait de l’acharnement à trouver cet impossible, qui rendrait la couleur plus vibrante. C’était bien de vie dont il parlait alors qu’il traînait derrière lui un nuage de nostalgie. Je l’avais suivi dans cette quête absurde et finalement lui avait dit que sa peinture n’avait peut-être pas besoin de cadre. Il avait eu l’air surpris presque peiné. Je n’avais pas encore vu le tableau. Il me proposa de venir le voir. Je l’avais accompagné. L’appartement était encombré, de meubles, d’objets hétéroclites, de petits tableaux, qui représentaient principalement des visages, un peu à la manière de Picasso, mais toujours avec ce fond de tristesse, ou de regards qui sont au-delà des yeux. Ils étaient tous encadrés. Il me laissa seul quelques instants et revint avec une toile roulée. Il la déroula soigneusement, en la caressant. La Minotaure Flamenca, me dit-il. Une peinture qui échappait aux codes, violemment colorée, très grande, presque géante, remuante, enveloppante. Eros et Thanatos en étreintes sauvages. Il n’y avait rien de ce naufrage mélancolique, seulement une joie brutale. Danse, danse, danse, danse, danse. Il s’appelait François.

Dérive. Le jeu de piste continue. Les écritures de Siam. Les temples des mots, les piétiner, les épurer, les envelopper, en faire des alcools forts. Il y a des mondes repliés et des printemps qui rejaillissent à chaque pas, à chaque vue, à chaque rencontre, à chaque odeur. Des visages sans rien dire. Des voix vides qui se tiennent chaud. Une photo d’adieu comme un paysage archaïque.

25 Rue Jean-Roque dernière adresse, entre le Cours Lieutaud et la Rue d’Aubagne. Marseille se déroule. Partition de limonaire, grillagée de noir et blanc. Vagabondages de couleurs, Briata de sombres orages. Pluie de déluges sur cette rue sale, de pas accumulés sans cesse et sans légendes. Les galériens enchaînés aux façades aveugles. Des amours en vrac. Une odeur de pisse. Mais la mer…

25 Rue Jean Roque. Un immeuble de cinq étages à la façade rose et aux volets verts, écaillés. Une grande porte de bois, lourde, ouvre sur un couloir sombre, une odeur de moisi. Son nom a disparu. On m’avait dit premier étage, son atelier. L’escalier est branlant, des marches sont cassées. Personne ne peut me renseigner, un immeuble de passage.

Je l’avais suivi de loin en loin, correspondances hachurées, conversations téléphoniques nocturnes et puis plus rien. J’avais toujours en tête La Minotaure Flamenca et c’était avec le désir de la regarder encore et de savoir s’il avait enfin trouvé un cadre. De passage à Paris. Je m’étais pointé chez lui, Avenue de la porte de Montmartre. Un temps froid, gris, sans pluie. Porte de Clignancourt, une foule pressée, zombies en manque, vendeurs à la sauvette, étouffement. Chez lui, il n’ y était pas, il n’y était plus. Un concierge loquace m’indiqua qu’il avait déménagé et se répandit sans rien lui demander, sur le quartier qui devenait un véritable coupe gorge. Je le laissai débiter ses délires sécuritaires et racistes, le temps qu’il me donne ce que je voulais maintenant, la nouvelle adresse. Perpignan. Rue Rigaud. Chez son frère. Soulagement du départ et lâcheté de n’avoir rien dit. Un jeune homme sur le trottoir d’en face, les trottoirs sont toujours d’en face. Les reflets verts sur l’asphalte qui grenouille et qui bulle. Crissements lents des voitures qui s’éloignent.

« Concierge dans ce quartier ce n’est pas une mince affaire. Le peintre je le connaissais à peine , j’aurai bien voulu voir ses peintures mais il était assez secret et je n’ai jamais pu entrer chez lui. Sauf quand il a déménagé mais c’était vide et j’ai fait le constat des lieux pour l’office de gestion. D’autres locataires , jeunes pour la plupart, ce n’est pas un quartier de vieux, trop de bruits, de gens louches dans les rues, me parlent, me laissent les clés pour leurs chats ou leurs plantes, mais lui, rien, bonjour, bonsoir, il avait l’air de trimballer, une nostalgie noire, je l’aurais bien aidé, mais on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif, et je ne suis pas psy, seulement concierge, mais j’aime savoir, un peu de la vie des gens, au cas où. Ce n’est pas pour faire des cancans, je sais que nous avons cette réputation, mais chez moi c’est de l’humanité, seulement de l’humanité. Les gens font ce qu’ils veulent du moment qu’ils ne dérangent pas les autres. Je vais avoir 60 ans et c’est ma dernière année, je vais aller me reposer au bord de mer, la bleue , celle où il fait chaud. J’ai vécu dans cet immeuble pendant plus de 20 ans mais je le quitterai sans regrets, rien ne me retiens, pas de femme, pas de gosses. J’ai passé mon temps à regarder les autres comme les vaches, le train. On a tous le droit au repos. »

Rue Rigaud, une petite rue qui débouche sur la place du même nom. Immeuble bas. Nom sur la porte. Sonnette. On ouvre. Ce n’est pas lui mais le frère. Le même, en plus vieux, à peine. Il s’appelait Jean. Cette mélancolie du regard et le vert des yeux, un vert vif. Peintre lui aussi, mais de formes abstraites sans visages, couleurs tachées et une obsession de l’absence. Une vie d’orphelins, tous les deux. La Minotaure Flamenca, devient une quête, un Graal. Ils se sont de nouveaux séparés, des sortes de Dioscures. Ils restent vivants tous les deux sous la terre féconde, cependant même là en bas, Zeus les comble d’honneurs, de deux jours l’un, ils sont vivants et morts à tour de rôle, et sont gratifiés des mêmes honneurs que les dieux. Un silence double, une réponse enchevêtrée Une nouvelle adresse, 25 Rue Jean Roque. Marseille. La trace s’arrête là, dans ce lieu de transit.

Une trace que j’ai perdue. Une porte qui se ferme. Le cœur est en attente. Un désir qui ne vient pas. La mer et le ciel, le feu et le sang, on en revient toujours là. Ne plus danser sur les vestiges anciens. Les univers s’éteignent sans crier gare. Comme ça d’un clin d’œil et le souffle court, et le souffle rauque n’est plus. L’urgence du départ. La mort est toujours mal fagotée, elle manque d’élégance pour ceux qui restent avec le mystère du dernier souffle de la dernière pensée. Peut-être un grand soulagement, seulement ça. C’était un mois de Juin, un ciel bleu, des nuages cotonneux qui voilaient le ciel par instant. Un trop plein d’absences quotidiennes. Multitude des souvenirs présents, un étouffement du vide. Noir, blanc, mouvements de sang, mouvements de fuites, le taureau se joue de celui qui l’approche, même mort il sourit. Bribes d’Hamlet Machine « mon cerveau est une cicatrice », des Garçons Sauvages. Désert dans la tête, errances, tremblements, sommeils informes, déstructurés plus exactement, d’où j’émergeait, hébété. Espoir de me fuir et m’oublier/ Il y avait cette porte et les deux noms sur la porte. Il n’en restait plus qu’un.

Enfermé, trimballé, secoué, enkysté. Tu t’extrais, tu écris. Correspondance des corps et de l’écriture. La pensée se fait complice contre les systèmes marchands qui ont oublié le goût de l’aventure intérieure, avec ses erreurs, ses hésitations, ses retours, ses impasses, sa mégalomanie. Un besoin irrésistible des créer des vies, des mondes articulés, de se séparer de ces êtres de chair à papier qui attendent dans les coins obscurs du corps, pour sortir et dire qu’ils ont le droit de vivre et de mourir aussi, et de choisir ce qu’ils ont à vivre. « Un texte n’est qu’une poubelle magique quand il est sincère. On y trouve tout ce qui résume et vous résume. Il fait le point, il ne distrait pas, il contraint. » Les mots sont ce qu’il y a des plus secret et sombre en nous et le corps a avoir avec le soleil et la lumière, écrire devient un processus de réconciliation de l’être et de ce qui le précède.

Chaque mot est une porte donnant sur une autre porte . C’est ce à quoi j’avais pensé en entrant dans l’appartement du frère. La surprise de la voix. Un voyage ou une fuite/J’ai eu votre adresse par le concierge de votre frère. Silence. /Asseyez-vous, vous voulez boire quelque chose/Cette chaleur ça déshydrate/Vais mettre le ventilo, ça brasse de l’air chaud mais ça rafraîchit quand même et ça sèche la sueur/J’ai vu son tableau, le plus grand, la Minotaure Flamenca, il cherchait à la faire encadrer et on a fouiné aux puces, depuis je suis resté en contact, un contact hachuré, mais un contact quand même/ C’est dur de rester en lien avec quelqu’un et même si c’est mon frère, ou alors il faut qu’il se passe autre chose qu’un choc esthétique, ce n’est pas votre cas ?/Je sais très peu de chose de sa vie et même quand il était avec moi, on restait chacun dans notre atelier mais se taire c’est parler aussi./ Mais quel crime ? Et quel crime ai-je commis pour que tu sois partie ?Et quel rêve ai-je trahi ?Quel outrage que la vie ! Daniel Darc mélodie de la cour/C’est le voisin du dessus, il le met en boucle, surtout celle-là, il est peut-être né en mai/Ça ne vous dérange pas pour peindre/ça me fait dériver plutôt, c’est comme ces talons dans l’escalier à ce moment même, le bruit des tomettes est significatif, au petit matin , c’est plus lourd et plus vacillant/ J’ai été impressionné par ce tableau, quelque chose de Guernica et de Murakami, le livre Danse, Danse, vous connaissez/ Je lis peu, ce sont surtout les couleurs qui m’intéressent, voyez vous-même/On se montre très peu nos peintures. Stridence de la sonnette, troisième étage/Ah c’est toi je t’attendais plus tard, mais entre, j’ai pas beaucoup de temps/je peux revenir/t’es là et ça me fait plaisir/mais on fait vite/Vous voulez un autre verre/ C’était comment son appartement à Paris/ Je n’y suis jamais allé, d’ailleurs je ne bouge pas d’ici, j’ai le cul vissé à Perpignan, une malédiction familiale depuis la Retirada et depuis la mort des parents. Lui il bouge et moi je reste/ Encombré. Beaucoup d’objets dans l’appartement, une sorte de musée baroque, de brocante intérieure/J’imagine, moi c’est plutôt dépouillement, voire dénuement/Klaxons et cris rageurs/Vous avez remarqué comme les cris humains sont plus vulgaires que ceux des animaux, ils tentent de dire quelque chose mais ne sont que l’expression d’un vide, le cri pour l’animal est essentiel et leurs cris les définissent/Soupirs de plaisir/On entend tout l’été, la cour est une caisse de résonnance et toutes les vitres sont ouvertes, une vie au grand air/Vous avez vécu combien de temps avec lui et ici/Il est resté presqu’une année, une performance pour tous les deux. Mais il reviendra. Il sait que je suis là/Vous n’avez jamais exposé tous les deux /Ensemble/Oui ou séparé/Une histoire d’orphelins, une histoire de solitudes qui se rejoignent parfois et se replongent dans leurs univers/Vous savez où il est maintenant/Je vous parle comme un film : Dernier Domicile Connu, 25 Rue Jean Roque, à Marseille, dans le premier arrondissement. Il reviendra. Claquement de porte. /Passe quand tu veux mais téléphone avant, et c’était vraiment bon./Des graves, un léger baryton, rires de joie. Vous avez un endroit où dormir/Vous repartez tout de suite/Hôtel Régina, près du parc. /Ouais pas mal, je connais. Surtout le parc, on y fait des rencontres surprenantes/Oui surtout la nuit/ De jour aussi à condition de savoir regarder, et comme je suis peintre je ne fais que ça : regarder. /Always the sun, how many times have you, woken up and prayed for the rain, how many times have you seen ? The papers apportion the blame ?/J’aime cette chanson des Stranglers surtout quand le soleil plombe et que le crépuscule suffoque encore/Un instant s’il vous plaît/Non je ne les ai pas entendu rentrer. Ils vont pas tarder. Je leur dis que vous êtes passé /Vous voyez, je fais office aussi de concierge. Un vrai couteau suisse, un artiste multi fonction/J’ai pris son adresse et à très bientôt. Merci pour les verres.

En sortant, repensai à la pièce où nous étions assis, beaucoup de tableaux au mur, rangés en lignes successives. Au milieu de la troisième, un blanc, plus exactement l’empreinte d’un tableau disparu, de petite taille. Cette absence effaçait tous les autres. Chambre 204, hôtel des voyageurs, près d’une gare, d’une ville sans souvenir précis. Il faisait froid, de la neige fondue et sale sur les trottoirs. Une pièce sombre, meubles anciens, un lit mou avec un édredon grenat, deux tables de nuit dépareillées, un cagibi de douche avec toilettes, une vague odeur de moisi. Sur la porte, le règlement de l’établissement, à peine lisible. En face du lit, trois aquarelles infâmes disposées en pyramide, par souci de décoration et au milieu, une marque de tableau, retiré, seulement les contours un peu poussiéreux et le rose du mur plus vif. Avais pensé à un œil d’invisibles, plus les lieux sont anciens , plus les invisibles sont nombreux. M’étais endormi en chien de fusil, espérant que la chambre me digère mais au matin, j’étais toujours là en face de ce trou de couleurs. J’avais repris le train de retour et repris ma vie où je l’avais laissée. L’œuvre du silence, c’est ce que je m’étais dit. Entre les lignes, les blancs. Parfois un mauvais train vous emmène à la bonne gare. L’aiguillage devait être foireux. Ce tableau absent, non remplacé, devait être important, une tache insupportable qu’on cache mais que rien ne peut faire disparaître, un angle mort des rêves, une boîte de Pandore. C’était bien de ça dont il s’agissait. Pensai à des foulards multicolores sortis d’un chapeau de magicien. Le lapin aussi. Avais toujours imaginé cette boîte comme un coffret à bijoux, serti de pierres précieuses bidons, mais qui donnaient l’impression du trésor, l’illusion du trésor. Quand le couvercle se soulève et que les foulards, ballons et colombes se sont envolés, il reste des petits cailloux blancs, enveloppés dans des papiers gras un peu comme dans les restaurants japonais mais en plus vulgaires et en plus crades. On déplie avec précaution, l’enveloppe qui tache les doigts, le cœur battant, parce que la réponse fait battre le cœur, on hésite et puis on se lance et le premier caillou en appelle d’autres jusqu’à épuisement du stock. Une fois le coffre vide, on est vaguement nauséeux et on se dit : « tout ça pour ça » ou « qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire ? » et puis des idées arrivent seulement pour masquer la honte d’avoir plongé dans les eaux fangeuses d’autrui, encore de l’eau saumâtre. On dérive quelque temps et puis ça ronge tellement et il faut bien trouver une échappatoire à la culpabilité d’avoir découvert ce qui était caché. Le lapin en civet et les colombes en rôtis, il ne reste que le mystère. Et si je n’en avais rien à secouer de tout ce cirque ? Maintenant le clou du spectacle : la femme coupée en morceaux. On est tellement obsédé par ce corps disloqué qui va se réunir juste après, que le doute s’éloigne comme une vieille pute au bord d’un trottoir défoncé. Et on reste là, abruti, après avoir vomi, faut ce qu’il faut, on a de la morale ou pas, à essayer d’enlever l’encre de ses doigts, à frotter comme un malade, mais l’encre est indélébile, pensez une encre divine ! Une encre des noirceurs de l’âme ! Une encre de la saloperie dont peut être capable un être humain ! Témoin d’un passé pourri que des ordures continue à brandir en flambeau, comme les flammes de leur drapeau. Oui, on reste là à se pelotonner contre les parois de merde en disant ça va passer et pourquoi j’ai ouvert cette boîte, elle était belle pourtant et c’est là que le flash arrive brutal et sans voix : il n’y a aucune issue.

Distorsion. Une guerre. Celle d’Espagne. Guernica, Malaga. Guadalajara. Les deux frères. Exil. Une pluie diluvienne sans discontinuer pendant des jours et des jours, de la boue et du sang, des cris, des halètements, une ferme en ruine, des mourants dessous, asphyxiés. Une longue plaine détrempée, un crépuscule violent. Le Jarma infranchissable, le Styx des nationalistes. Attaques, contre-attaques, Chatos et Moscas, Katiouskas, bombes et ruines. La pasionaria et la 11éme division Lister. Les notes de Richtofen : » Adversaires rouges devant Madrid : combats acharnés. On a fait des prisonniers français, belges, et anglais. Tous fusillés, sauf les Anglais. Chars bien camouflés dans les oliveraies. Beaucoup de morts alentour. Les Maures ont fait leur travail à la grenade. » Le jeune type excité qui court après les soldats pour les convaincre de prendre des grenades et des gâteaux de Savoie. Ils obéissent, ils remplissent leurs besaces de grenades et de gâteaux sans arrêter de marcher. Il aurait aimé rencontrer ce jeune homme et le prendre à même le sol, gelé d’une neige boueuse. Tout est sombre, seuls les éclats d’obus zèbrent le ciel. Il danse sous les plaintes des mourants qui implorent, du sang de leurs lèvres, il se peint les yeux. Il les embrasse à pleine bouche, les caresse à pleines mains, respire leurs cheveux collés de froid de sueur et de peur. Il est la hyène de Guernica, le chien de Malaga. Il grandit au milieu de ces corps abandonnés à la vermine. Il a les yeux rouges de leur désespoir. Il grandit encore dans ces jeunes hommes figés. Il est immense maintenant, fait de terre, de sable, de boue de neige, du cuivre des obus, des éclats de la chair, des murs noircis, des vies ravagées, il préfère empruntées plutôt volées, il ne les rendra jamais. On lui dit que la victoire est là, lui se repeigne, sans un mot devant un miroir qui ne reflète plus rien. Il fouille dans les corps encore chauds, il boit les derniers spasmes. Il est ivre. Il aboie et pisse sur la lune rousse. Les bêtes féroces l’évitent ou fuient à son approche. Le général le convoque, il est habillé en danseuse de flamenco, il a les dents noires, laquées, il l’oblige à se mettre à genoux pour prier, pour le soumettre. Il rit. Le général recule. Il lui saute à la gorge et le mord à la jugulaire, là ou frappe le sang. On lui tire dessus, il arrache une à une les balles, les suce comme des bonbons acides. Il va vers Madrid. Il ne s’arrête qu’à Carabanchel dans la cellule des condamnés à mort. Réintégration.

Il me dit Kafka sur le rivage et la forêt profonde, une forêt de l’oubli. Une aquarelle de Fin des Temps, offerte, trois êtres fragiles, à peine la peau sur les os près d’un arbre rachitique, regardent au loin un monde d’explosions. Bombes ? Volcans ? La lumière est rouge, plus pâle que le sang, le sol est gris. La mer a un goût de cendres et le soleil d’hiver allonge les ombres. Des sculptures de Giacometti, débridées, exsangues, en mouvements syncopés. Stroboscope géant. Se souvenir des nuits noires qui succèdent aux lunes noires. Plus rien à dire, qu’à se fondre dans ce sable froid. Être aux aguets de la vie. Difficile. Une sorte de stase. Le besoin de désordre, le besoin de l’errance. Si je veux avoir un passé, je préfère l’avoir avec de multiples choix. Répéter cette phrase, comme un âne épileptique, un mantra sans lendemain. La terrasse sournoise et les clés sur la porte, des vêtements qui se cherchent, une journée qui commence. Le bruit des camions-poubelles, des cris d’enfants dans la rue. La proposition s’inverse : Des camions d’enfants, des cris poubelles. L’histoire se rejoue quand on ne l’attend pas. Une douche brûlante pour arrêter le froid du ciel d’azur au vent tournant. Il n’est plus temps de reculer. La métamorphose s’inverse : Gregor Samsa devient homme, un homme fragile affamé, bouillonnant, sexuel. Briser la carapace, c’est ça seulement ça, comme les danseurs visages qui peuvent être un et les autres à la fois.

Distorsion. Lumière éclatante dans ce Palais des Glaces du parc du Sans Souci à Berlin. Parquet ciré, statues blanches, immobiles, une tache sombre, une trouée d’obscur. Attiré, toujours aimé les endroits caverneux. Un clair-obscur, intimité moite et ce doute qui me prend devant cette cicatrice du corps, celle des temps anciens, de la lance qui tue, des cris des réprouvés. Une main tremblante vers ce torse qui se découvre à peine, une lueur de chandelle, à moins qu’elle ne soit divine. Une curiosité animale. Ils sont quatre, trois et un. Un ose le touché vers le quatrième, une caresse cicatricielle. Je me penche aussi comme lui pour mieux voir, je suis Thomas, mon front se plisse, incrédulité crépusculaire, émotion du rouge sang qui ne coule plus, la couleur est figée. Voyage de Caravage sans escales, encore ébloui d’ombres sales, de visages précis dans leurs nudités fabriquées, de mains serrées, tendues, je m’estompe. Réintégration

Un regard sur les îles et les rails de la gare, une envie de voyage, quelques pas sur la terrasse ensoleillée, en début d’après-midi, jusqu’au crépuscule, un avion passe, très haut et quelques traînées blanches. Les paysages avant les mots, des musiques choisies pour m’abstraire du silence, des vinyles au passé lourd de sens et de fêtes, les Clash, les Cure, Taxi girl, le Velvet, suivant les jours, des CD, Purcell, Norma, Tosca, suivant les humeurs, mais toujours un début en fanfares avec les Lords of the new Church. L’ordinateur se transforme en pages blanches, il trône sous les dessins, un homme nu au sexe démesuré, une visage double d’aquarelle, une copie de Dali, toujours de l’aquarelle, un visage de Buffet, un moulin provençal, un bouty avec la lettre de mon prénom pour ne pas me perdre tout à fait, une affiche de théâtre « le star tour cabaret » seulement pour mon compagnon qui y jouait. Les tiroirs, ah les tiroirs ! ceux de droite : une malle aux trésors inutiles, des lunettes hors d’usage, des bouts de ficelles, des tubes de colle périmés, des piles en vrac, deux vieilles montres arrêtées, un altimètre au niveau zéro, ceux de gauche : mes carnets, une trentaine, plusieurs, couverture Cocteau, couverture Picasso, les autres unis, bleus ou verts, des pages blanches sans lignes, dessins maladroits, notes, courts poèmes, haïkus, réflexions, « en chaque être humain, la terre sort des eaux, de la mer viennent tous mes souvenirs », chansons « hier je t’aimerai dans un bar de Berlin les mains crochus des mutants idéaux accrocheront ton corps couvert de roses rouges », un classeur souvenir de concerts, de présentation du groupe LV3S « la beauté des mots et la salissure violente d’une musique saturée ». Je touche souvent la fin des carnets, je les aime remplis., une preuve tangible de l’écriture et de ma vie. Ils sont échevelés, chaotiques, et j’arrive à extraire des fragments que je relie en aveugle à d’autres bouts antérieurs, je pourrai appeler ça une écriture automatique de la mémoire, une obsession virtuelle de passer au-dessus du temps, une phrase d’une chanson écrite 20 ans avant, trouve sa place, je dirai enfin dans un roman à peine achevé. Un travail de strates, une tectonique, mais mes plaques ne se heurtent pas, elle se glissent à leurs places, puzzle magique « se dépouiller jusqu’au noyau brut. » Le tiroir du milieu, le plus grand, des dessins du compagnon disparu, des cartes postales bistres, surannées, un jeu de tarot divinatoire, je l’ouvre peu maintenant, seulement des flashs de nostalgie. L’imprimante noire sur la gauche, ressemble à un gros cafard, mais elle ne s’appelle pas Samsa, un dictionnaire des synonymes, rouge, usé ( il faudrait que je le recouvre), un Bescherelle, conjuration de liaisons dangereuses. « Impossible de dormir. Dernière soirée. Je me retourne encore et encore. En désespoir de cause, je me lève. Les bruits de la ville sont efflanqués, c’est l’heure pointillée des camions de nettoyage, des cris avinés, des rires de fin de nuit et des pas pluvieux, fatigués » c’était les mots d’hier, « je ne savais pas comment, j’avais abouti dans ce rade crasseux. Mais c’était le seul ouvert. Je m’étais fait larguer et j’étais en eau basse » ce sont les mots d’aujourd’hui, les cigarettes et l’alcool et la nuit sont toujours là et le décor aussi, il faudrait rafraîchir la peinture blanche, des livres se sont rajoutés sur les étagères, je leur tourne le dos, mais ils sont là, tous même s’ils sont cachés, j’arrive même à les entendre entre deux riffs de guitare, un ressac de mots humides ou secs, ils ne surgissent pas, ils m’accompagnent, engrangés mais en désordre. Risquer, se dire et vivre dans le désordre. Vivre, risquer et se dire dans le désordre. Se dire, vivre et risquer dans le désordre. Les paroles des mots, les mots des paroles. Une audience mécanique. L’orange est dans le refus d’être ce qu’on attend de moi. « Ulysse variations » une pièce écrite, la première, et jouée pour la première fois, magie du théâtre, les mots écris ont un corps celui du comédien, ils s’incarnent et l’histoire se vit. Emotion et distance. Ils ne m’appartiennent plus. Le coucher de soleil est particulièrement flamboyant orange et noir, c’est le vent qui fait ça qui nettoie et ravive. Les couleurs des mots.

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Shirin Rooze | Confidences de Godelieve Van Kraenenbroek


Maison d’arrêt
3 avenue du Général Leclerc
B.P 120
11012 Carcassonne Cedex

Je m’appelle Godelieve V.K. Je suis née à Linkebeek (Be) le 28 juillet 1993. Je suis actuellement en taule à la Maison d’Arrêt de Carcassonne pour avoir décapité le diable. Ils m’ont d’abord prise pour une cinglée et envoyée à Limoux chez les fous. Mais le toubib n’a pas voulu me garder. Il a écrit sur son rapport que j’avais mes cinq. Alors donc me voilà en cabane. Un lit, une table, une chaise, un chiotte qui pue. J’ai demandé du papier et un bic, on me les a donnés. J’ai décidé de tout expliquer noir sur blanc !
Tout ce qui m’arrive est de la faute de cette Shirin Rooze que c’est même pas son vrai nom à celle-là.

Il y a deux mois, j’ai vu une annonce sur Facebook sur la page de cette meuf. Elle cherchait quelqu’un pour garder son chat dans sa maison à la campagne pendant qu’elle partait en tournée. Elle est compteuse, elle devait faire une résidence, comme elle dit, dans une ville qui s’appelle Vandaume ou quelque chose du genre. Une résidence, elle m’a expliqué, ça veut dire qu’elle devait s’occuper des gamins dans les écoles dans la journée et le soir raconter des histoires à la salle des Fêtes pour les familles ou à la Maison de retraite pour les vieux. Les vieux, elle n’aime pas trop parce qu’ils ne comprennent plus rien à ses carabistouilles et que parfois certains crient : « elle va pas bientôt fermer sa gueule, celle-là ». Bref elle devait s’absenter pour son boulot et ne pouvait pas emmener son chat. Elle avait mis une photo de la maison et une photo du chat. La maison est super belle avec un grand jardin et le chat porte le nom d’un peintre célèbre bien que ce soit un chat très ordinaire comme on en voit un sur les paquets de bouffe pour chats. Un noir et blanc. Son nom c’est Chagall. Félix Chagall.

J’ai répondu que ça m’intéressait mais je n’ai pas trop donné mes raisons. Mes raisons c’est que je suis à la rue depuis que mon mec m’a larguée pour aller faire la guerre en Syrie. Alors je squatte à gauche à droite chez les copains. Mon mec — mon ex si vous préférez—c’est pas un Arabe, il s’appelle José, mais il s’est fait radicaliser à force de regarder des videos sur le darknet. Et il s’est laissé pousser la barbe. Sa barbe est rousse, c’est moche. En plus comme il a du vitiligo, il y a un endroit où les poils sont blancs. Je lui ai dit que c’était pas à mon goût cette barbe. Il m’a dit qu’il s’en foutait de mon avis parce qu’il serait bientôt au paradis entouré de septante-deux vierges.

Donc la Shirin Rooze elle avait trouvé personne. Elle m’a payé l’avion Ryanair de Charleroi pour 15 boules et elle est venue me cueillir à l’aéroport de Carcassonne. Sur la route, au lieu d’ouvrir la radio, elle me fait la promo de la région. Intarissable, la bonne femme ! Et blablabli et blablabla. Et cette route en lacets. Si ça continue va y avoir du vomi sur son tableau de bord ! Vous voulez pas rouler moins vite ?… Vous avez peur, mademoiselle ? Mademoiselle comment déjà ?… Godelieve !… Ah c’est flamand comme prénom ?… Oui ça veut dire qui aime Dieu !…Vous êtes bien tombée alors !…Pourquoi ?…Le hasard n’existe pas ! Certains prétendent que Jésus est enterré quelque part dans la montagne. Vous avez pas lu le « Da Vinci Code » ?…Non !

Voilà-t-y pas qu’elle me parle bouquins maintenant. Purée ! Où suis-je tombée ? Si je lui disais que j’ai quitté l’école parce que je comprenais rien à la Princesse de Clèves ! Heureusement qu’elle se tire dans deux jours !

Elle fait un petit crochet en épingle à cheveux pour acheter du pain bio. Une grande boulangerie avec vue imprenable sur les montagnes. Elle m’offre un café. S’assoit face à moi. Je la regarde dans la figure pour la première fois. A y bien regarder en plein soleil, elle est pas de première jeunesse la Shirin. C’est même une vioque. Sous son chapeau rouge, les mèches sont grises. Une blanque ( qui cultive la mode des cheveux blancs par coquetterie —je connais, j’ai étudié la coiffure à Gembloux ). Pas trop abusé du botox, paupières tombantes. Des jeunes loqueteux en dreadlocks, parfumés à la fleur de fumier, viennent lui plaquer la bise. J’y ai droit aussi. Elle me dit qu’ici, se faire des copains c’est pas trop compliqué. Suis pas venue me faire des copains !

Retour sur la route…Vous remettez pas vos lunettes ?…Si tu as raison !…Ouf !
Elle ralentit dans un tournant. Me montre quelque chose que je distingue pas sur la colline en face. Me dit que c’est là, Rennes-le-Château. Le célèbre village de Rennes-le-Château ! Qu’elle, sa maison n’est pas là-haut mais juste au pied de la colline ! Me dit qu’il y a beaucoup d’histoires énigmatiques autour de ce village de Rennes-le-Château et qu’elle m’expliquera tout ça si je veux et puis qu’elle a beaucoup de bouquins sur la question dans sa bibliothèque.

Jamais vu tant de bouquins ! Il y en a partout. Dans son bureau, sur des étagères spéciales, normal ! Mais aussi par terre en pile sur une palette à côté du canapé et sur l’appui de fenêtre. Dans le salon pareil, des bouquins sur la table et devant la fenêtre. Elle me dit qu’elle a pas la baraque depuis longtemps et qu’elle doit acheter des nouvelles étagères pour classer ses bouquins.
Il y a une télé , oui, d’accord, mais comme elle ne la regarde jamais, elle ne sait pas comment la faire marcher. Pas grave, je me débrouillerai. Un vieil ordi qu’elle laisse pour moi. Le code wifi pour mon GSM.

Le chat a fait son apparition. Elle me dit qu’il est super intelligent, qu’il a un énorme vocabulaire et qu’il répond quand on lui parle ! Qu’il module ses miaulements selon les circonstances. Elle est cinglée ! M’explique les croquettes, la pâtée, les habitudes de sortie de monsieur son minet de compagnie. Bon ! Le taf sera pas trop dur ! D’autant que la bestiole n’est pas fan de caresses et que son poil ras de chat de gouttière n’exige pas le brossage.

Ma chambre ! Super ! Vue plongeante sur le jardin. Fengchui le jardin qu’elle me dit. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais je demande pas pour éviter de nouvelles assommantes explications. En tout cas, c’est plein de fleurs. Il y a une cabane branlante au fond. Elle me dit qu’elle sait que ça jure dans le décor mais qu’elle la garde pour une sorte de théâtre qu’elle fait avec des gens qui viennent ici et qui payent pour ça. Ils se déguisent et jouent des scènes de contes de fées et il paraît qu’après ils se sentent mieux dans leur peau. Des cinglés dans son genre, je suppose ! C’est bien connu, d’ailleurs, qui s’assemble se ressemble ! Pour que je comprenne bien, elle me raconte qu’avec son complice, un certain Jacques ( encore un cinglé), ils ont fait semblant de couper les mains des filles et qu’ils avaient versé du mercurochrome sur leur poignets. Et ils avaient mis en évidence une vraie hache qui se trouve dans la cabane de jardin pour leur faire bien peur avant de leur bander les yeux. Comme la maison est face aux flics, ils ne craignent rien, ils sont, comme elle dit, dans l’oeil du cyclone.

Tout est pourpre dans cette chambre, jusqu’aux draps. Elle me dit que c’est exprès, que c’est la couleur de Marie Madeleine, Marie de Magdala, l’épouse de Jésus, qui a vécu précisément là-haut, sur la colline de Rennes-le-Château. Là-haut, tu vois, on devine les toits ! Elle me montre. Dans une grotte, elle a vécu dans un grotte. Si tu vas dans cette grotte, tu peux recevoir des messages de l’au-delà ! Elle est vraiment gravement cinglée cette Shirin ! Jésus est mort sur la croix et Marie Madeleine était une pute, tout le monde le sait même moi !

Matelas confortable mais première nuit difficile. Je me tourne et me retourne. C’est le souvenir de José qui me hante. Il me manque ce salaud ! Quelle mouche l’a piqué de partir comme ça si loin tuer des gens ! Quand la Shirin aura levé le camp, j’essaierai de l’appeler sur Skype, José. Je connais son pseudo, c’est « garconboucher » parce qu’avant il travaillait dans une boucherie. Une boucherie hallal, ça doit être ça d’ailleurs qui l’a poussé dans les bras de Dach. Mauvaises fréquentations ! Pour être vraiment honnête je dois tout de même dire que les autres bouchers —des types qui font ramadan et tout le saint frusquin qui va avec— eux sont restés sagement à Bruxelles à égorger des moutons !

Elle devait se tirer après mon arrivée. Mais, changement de cap à la dernière minute. Un email lui annonce que sa résidence est reportée de deux jours. Les yeux brillants, elle m’annonce qu’elle va pouvoir me faire découvrir Rennes-le-Château. Sais pas que j’ m’en tape !

La route qui y mène est à droite après l’unique café du village où s‘entassent à longueur de journée une dizaine de zivereers désoeuvrés, clope au bec et casquette vissée sur oeil de merlan frit. Quatre kilomètres de piste en lacets.
Personne ne s’y égare par hasard qu’elle me dit la vioque. Je veux bien la croire ! Il paraît qu’en été, c’est envahi de tourisques mais là, ça ressemble plutôt à un village proche de l’abandon. Dix-sept habitants, une rue unique où rôdent quelques chats efflanqués. Un château déglingué. Quelques masures blotties les unes contre les autres. Un panonceau :« les fouilles sont interdites ».

Bien sûr, comme disait mon bon curé de Linkebeek à la main baladeuse, rendons à César ce qui appartient à César : la vue sur la vallée avec les cimes bleues et blanches du Canigou au loin est à couper le souffle. A gauche, Shirin me montre le Bugarach au profil de roi endormi, montagne sous laquelle, dit-elle, vit une colonie d’extra-terrestres qui sortent la nuit en soucoupes volantes. Quand je dis qu’elle est cinglée ! De l’autre côté c’est le Cardou, encore une montagne. Elle dit que des cinglés croient que Jésus est enterré par là et qu’ils passent leurs vacances à chercher sa tombe. J’espère que c’est pas contagieux toute cette folie et que je ne vais pas finir radicalisée moi aussi. A la sauce catho ! Ça ferait des étincelles avec José s’il ne s’est pas fait refroidir avant que je le revois.

Mais il n’ y a pas que les pauvres bicoques du village ! Il y a du contraste saisissant ici et ça doit être ça qui attire les tourisques. L’ancien curé qui s’appelait Béranger Saunière a construit une tour bizarre, un musée et d’autres trucs à la noix de coco avec l’argent d’un trésor qu’il aurait découvert dans l’église.

Alors l’église. Pénombre et bougies. Statues colorées. Frises bleu pâle et rouge brique sur les murs qu’on se croirait dans un livre d’images. J’ai pas tout dit ! A l’entrée un diable horrible qui roule des yeux glauques et porte sur les épaules un bénitier. Sa tronche me revient pas à celui-là ! Pourquoi qu’il l’a mis là, ce curé Béranger ! L’aurait pas été un peu cinglé lui aussi ?

A l’entrée de l’église, une librairie ésotérisque. On y trouve bondieuseries, anges en plâtre, chapelets, pendules, fleurs de vie imprimées sur des sets de table, panoplies de chevaliers pour enfants de six ans, reproductions sur tissu de la tapisserie de la Dame à la Licorne et puis des bouquins. Des tas de bouquins dans toutes les langues qui expliquent l’histoire de ce curé, le Béranger Saunière et celle de la descendance de Jésus et de Marie Madeleine. Oui, voilà où il est, le noeud de l’affaire. Marie Madeleine qui a vécu ici avec Jésus dans une grotte après avoir fui la Palestine, a mis au monde des enfants qui sont devenus par la suite les rois de France et quand Jésus est mort, elle l’a enterré dans le Cardou. Le big problème, comme je l’ai mentionné plus haut, c’est que l’on n’a pas encore retrouvé ce fichu tombeau. Pourtant un peintre du nom de Poussin a peint ce tombeau sur un tableau qui s’appelle les bergers d’Arcadie. C’est bien qu’il l’avait vu, lui, pour pouvoir planter son chevalet devant !

Simone, la vioque qui tient cette boutique est énormément plus fripée que Shirin. Et probablement encore beaucoup plus cinglée. Tout en noir, derrière son comptoir, avec ses grosses lunettes qui lui font les yeux ronds, elle ressemble à un hibou. Shirin me dira ,plus tard lorsque nous redescendrons en voiture, que cette vieille-là n’est pas une personne ordinaire : elle sait lire l’avenir dans les cartes.

Bon, elle a fini par y partir dans sa résidence. La maison est à moi ! Felix Chagall ne me cause aucun souci. Il passe ses journées à roupiller au soleil et la nuit, il maraude dans les jardins en compagnie d’un certain Balthus, le rouquin de la voisine.

Dans ma chambre, j’ai découvert dans la tapisserie, une porte cachée. J’ai ouvert.Une sorte de penderie qui serpente sous l’escalier et s’ouvre à l’autre bout sur une chambre toute blanche. Elle y a entreposé un incroyable fourbis : robes longues, vestons brodés, ailes d’ange, boas en plume, masques blancs, sarouels, pelotes de laine, bouts de tissus divers et variés, vieux rideaux, perles de bois, bougies, petites bottes de sauge, cartes à jouer et des chapeaux, des perruques, des boutons, de l’argenterie et une petite clé dorée.

Le lendemain, j’ai acheté un pack de Jupiler et une boîte d’oeufs à l’épicerie d’en face. J’ai passé la journée à visiter toutes les chambres et à essayer la petite clé dorée sur toutes les serrures. Pure perte de temps. Toutes les portes s’ouvrent sans clé et les armoires ne contiennent que des draps, des couettes et des oreillers. Le soir venu, j’ai allumé Skype et j’ai cherché à joindre José. Il ne m’a pas répondu.

J’ai passé trois jours à traîner, à regarder des séries à la télé , à manger des oeufs et à boire de la bière. José me manquait. Mon coeur se serrait quand je pensais à lui et je pensais à lui toutes les trois secondes. Je n’aurais pas dû lui dire que je trouvais sa barbe moche. J’ai essayé au moins trente fois de le capter sur Skype. Il n’était jamais en ligne. Peut-être avait-t-il été envoyé en mission quelque part pour se faire exploser. L’idée qu’il soit transformé en bouillie informe m’était insoutenable. Il fallait que je lui parle. Il fallait que je lui dise que je l’aime. Il fallait que je le supplie de rentrer.

J’ai fini par découvrir l’usage de la petite clé dorée. Derrière la cuisine, il y a un kot à brol où elle range les balais, l’aspirateur, la loque à reloqueter, les vieux papiers, les sacs de pommes de terre et la bouffe du chat. Tout au fond, il y a une petite porte de 40 cm de haut qu’on distingue à peine. C’est cette porte qu’ouvre la fameuse clé. Dans ce minuscule réduit, j’ai trouvé deux flacons remplis de liquides qui ont un drôle d’odeur, un bleu et un doré. Je me suis demandé à quoi ils servaient et pourquoi ils étaient si bien cachés.

Après une nouvelle nuit d’insomnie et d’appels incessants de « garconboucher » sur Skype, j’ai enfin compris ce qui me restait à faire. Me revenait en boucle le visage de hibou de la vieille Simone, la libraire. Shirin m’avait bien dit qu’elle lisait dans les cartes. J’ai décidé de monter la consulter.

Il pleuvait comme vache qui pisse. J’ai piqué les bottes en caoutchouc de Shirin. Des rouges, presque neuves de la marque Aigle. Heureusement à ma pointure. Et j’ai crapahuté là-haut. Je suis arrivée sur le seuil de la librairie trempée, boueuse et échevelée. L’eau me dégoulinait de partout.

…Vous n’allez pas entrer comme ça, vous allez me saloper la boutique ! Laissez vos bottes et votre parka à l’entrée, je vais vous chercher une serviette pour vous essuyer !
Je me suis épongée. Elle m’a tendu des chaussons. Elle me regardait d’un bon regard tendre de grand-mère qui veut pas que sa petite fille s’enrhume. Y avait bien longtemps que personne ne m’avait plus regardé avec tant d’amitié. En fait ça m’a un peu mise mal à l’aise.

…Ne me dites pas, j’ai compris, vous venez pour un problème de coeur…Comment vous avez deviné ?…Ça se voit sur ta figure ma petite. Comment tu t’appelles ?…Godelieve !…Godelieve ! C’est pas courant par ici ? N’est-ce-pas Béranger ? Tu connaissais ce prénom, toi ! Il dit que non ! Pourtant il a beaucoup voyagé !…Vous, vous, vous lui parlez ? A l’abbé Saunière ?…Mais bien sûr, ma petite ! Il est de très bon conseil. Et c’est un si fidèle compagnon ! Sans lui je serais bien seule ! Et puis tu avoueras qu’il n’est pas trop encombrant comme mec !

Elle rigolait. Je n’ai même plus pris le temps de penser qu’elle était complètement cinglée, je me suis laissé pousser dans l’arrière-boutique. Elle m’a fait asseoir et m’a préparé un thé bien chaud. Je claquais des dents.

…Je voudrais avoir des nouvelles de mon copain. Il m’a plaquée pour aller se faire exploser. Radicalisé par des cinglés. Je voudrais pouvoir lui parler, lui dire de laisser tomber et de revenir.

Simone m’écoutait tout en battant les cartes. Elle a posé le paquet devant moi, m’a demandé de les étaler, m’a fait tirer trois cartes la face contre la table. Quand elle a retourné la première carte, j’ai bondi sur ma chaise et je crois bien que tous mes poils se sont hérissés. Un squelette avec une faux qui coupe des têtes. Simone a posé son gros doigt ridé sur l’image. Bagouse rouge. Ongle vernis de noir, un peu usé à la pointe comme quand on a trop récuré les casseroles.

…Comment s’appelle ton ami ?…José…Il est équarrisseur, n’es-ce-pas ?…Ça veut dire quoi ?

J’ai levé la tête. Derrière ses grosses lunettes elle avait les yeux révulsés.

…Il tue des bêtes ?…Oui mais c’est fini, ça. Avant, c’est vrai, il travaillait à l’abattoir.
Maintenant il est garçon boucher…C’est ça ! Béranger me souffle qu’en Syrie on l’appelle Josuah-al-bidochar. Il a déjà fait pas mal de grabuge mais t’inquiète pas trop, il est vivant !

Vivant ! Ça m’a fait comme de l’eau fraîche qui m’aurait lavé les dedans.

Elle a retourné la deuxième carte. Une espèce de monstre avec des ailes de chauve-souris qui tient en laisse des petits bonhommes avec des queues.

…Le Diable ! Ah, on le connaît bien, ici, n’est-ce-pas Béranger ? C’est de lui que provient tout le mal ! C’est lui qui a tourné la tête à ton José ! Va falloir te battre contre lui, ma petite !

De nouveau son gros doigt. Ses yeux révulsés. Je regarde le portrait de Béranger Saunière. Impassible, celui-là !

…Mais comment faire madame, moi seule contre le Diable !…Le Tarot va parler…
Elle retourne la troisième carte. Une femme avec des ailes. Une cruche dans chaque main.

…Voilà le remède, Godelieve ! Deux fluides qui se mélangent et s’unissent. A toi de comprendre !…Mais je dois faire quoi pour sauver mon José, transvaser de l’eau dans des cruches ?

J’avais du mal à me retenir de pleurer. J’étais toute secouée, je tremblais. Elle a regardé longuement son Béranger Saunière sur le poster au-dessus de sa tête.

… Béranger dit : Va méditer un jour entier sans manger ni boire dans la grotte de Marie Madeleine et tu recevras l’inspiration. La grotte est en contre-bas du village. Demande à n’importe qui, il te montrera.

Elle s’était levée. Me poussait déjà dehors. J’ai remis mon parka et les bottes rouges de Shirin. Je suis partie.

Je n’ai pas eu besoin d’aller méditer dans cette grotte sans boire et sans manger. Avant de me coucher, j’ai pensé très fort à mon José et je lui ai demandé ce qu’il voulait que je fasse pour le sauver. Au matin, le message était clair. Mes rêves avaient tout remis dans le bon ordre. je comprenais les cartes de Simone. Pour sauver mon José, il me fallait devenir l’équarrisseuse du diable.

Comme par miracle, j’avais tout à portée de main pour réaliser mon exploit, celui que José attendait de moi ! Il ne me restait qu’à rassembler les accessoires. Pour ne rien oublier, j’ai fait une liste :


- Penderie : masque blanc, ailes d’ange, cape blanche
- Réduit cuisine : flacon bleu et flacon doré
- Cabane jardin : hache

L’hache, je l’ai casée dans la housse d’un instrument de musique à Shirin. Le reste je l’ai fourré dans mon sac à dos. Bottes rouges, parka et en avant pour Rennes-le-Château.

Je suis arrivée ver onze heures. L’église était encore fermée, la librairie de Simone aussi. J’ai été attendre dans le café où qu’avant c’était la maison de la servante de Béranger. Marie qu’elle s’appelait et à ce qu’on dit, c’était aussi sa meuf. Je m’étais assise loin du comptoir dans un coin où le serveur ne pouvait pas me zieuter. A onze heures trente, j’ai posé sur la table le flacon bleu et le flacon doré , abandonné la parka sur une chaise et j’ai filé aux cabinets avec mon sac à dos et la housse contenant l’ hache. J’ai fait vite, j’avais tout répété dans ma tête. Je suis sortie, les ailes accrochées à la cape, l’hache cachée sous la cape et le masque blanc sur les yeux. Je suis retournée à ma table avaler ma mixture. Dans mon verre à eau, moitié flacon bleu, moitié flacon doré. ÇA M’A FAIT L’EFFET D’UNE BOMBE ! DU FEU DANS LES VEINES !

Suis passée en trombe devant la librairie. Suis entrée dans l’église. Et vlan, elle a volé la tête du diable. Par terre s’est fracassée. S’en était fini de sa sale gueule et de ses yeux à faire peur. Pour ne pas rester en reste, je lui ai coupé aussi les deux bras. J’avais chaud, j’étais mouillée de sueur. J’étais heureuse ! José me serait rendu, je le savais.

Après je ne sais plus ! La tête me tournait. J’ai lâché l’hache comme l’ordonnait un type. Je me suis écroulée par terre dans les débris. Ils sont venus me chercher. M’ont menottée. Dehors il y avait comme une haie de gens pour me regarder. J’ai aperçu Simone qui pleurait, un mouchoir devant la bouche.

…Godeliève Vankrananbroaik au parloir !

José ! Derrière la vitre ce matin, José ! José rasé, rose et frais !

Parti, revenu, jamais parti…J’ai pas tout compris. Il est docker sur le port de Sète. Il a lu mon histoire dans Midi-Libre ! M’a dit que j’étais vraiment cinglée d’avoir fait ça pour lui. Qu’il pensait pas que je l’aimais si fort et que quand je sortirais de taule, il m’épouserait. Oui, pour de bon, avec la robe blanche et tout le saint-frusquin !

Godelieve Van Kraenenbroek a été condamnée à six mois avec sursis assortis d’un suivi médical ainsi qu’aux remboursement des frais de restauration de la statue.

A sa sortie du tribunal, elle est venu rechercher ses affaires chez moi. Dans la poubelle de sa chambre, j’ai retrouvé ces feuillets.

Pour ma part, j’ai eu quelques ennuis avec la police au sujet des flacons de teinture-mère de datura et de cannabis dont elle s’est servie. J’ ai évoqué une fibromyalgie que seuls ces remèdes soulagent.

Ce 24 mars 2019, deux ans après l’incident, le Diable de Rennes-le-Château vient de retrouver sa tête et ses bras.

Au cours de la nuit dernière, des habitants du village ont aperçu une lumière rouge brûler dans l’ancien bureau de l’abbé Saunière, et le garde-champêtre a dû ramener chez elle Simone, qui errait dans la rue en chemise de nuit.

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Christiane Deligny | L’homme aux courges


Je m’appelle Annah Taix. J’ai fêté mes cinquante ans le 12 septembre 2012. Une grande fête-surprise organisée par des amis. Désagréable, la surprise, sentir sur mes épaules le poids d’un demi-siècle d’existence, me questionner — qu’ai-je fait de ces années ? — me reconnaître seule, sans mec, sans enfant, errante en quelque sorte de ville en ville, de pays en pays au gré des reportages photographiques que j’effectue en free-lance. Je suppose que c’est Gersende qui a été l’instigatrice de l’événement. Elle aime ça, organiser, contacter les gens ; elle a dû envoyer des tonnes de mails, écrire de longues lettres émouvantes, appelant à entourer celle que nous aimons tant, si solitaire, etc... Elle adore ça, parler de l’amitié, de ces liens mystérieux qui unissent les êtres, elle définit les affinités électives entre chimie et alchimie : mon âge m’autorise à dire ces choses, j’ai aimé, j’ai souffert... De vingt ans mon aînée, mais vive, active, curieuse... tenant son journal, prenant des notes sur tout, sur rien, lisant, s’empiffrant de lecture et de rencontres.

Revenir à mes moutons. Mes moutons : moi, ni jeune, ni vieille, au mi-parcours de ma vie. Écrire sur ce qui l’a bouleversée, a fissuré ma sérénité, ou mon indifférence, ma lassitude, je ne sais ? Ce qui m’a réveillée ?

En juin dernier, je me suis installée dans les Hautes-Alpes J’avais une commande qui m’enchantait, une certaine Gersende Struis m’avait contactée pour illustrer par des photos la recherche qu’elle effectuait sur les noms de lieux et de familles de ce département. Son objectif : travailler sur la toponymie et la patronymie afin de mieux comprendre comment, génération après génération, le territoire avait été façonné par ses habitants, comment l’occitan avait donné un sens, une vie aux villages, aux chemins, aux rivières, aux montagnes en les nommant.

Notre première rencontre eut lieu dans son bureau, sous le toit en pente du chalet, un lieu chaleureux avec son velux ouvert sur le ciel bleu, qui ce jour-là s’était transformé en œil de glace et de dentelles de givre où se déployaient les sommets enneigés. Gersende m’a subjuguée, un flot de paroles. Elle s’est présentée : elle avait quitté la ville pour le calme de la montagne, depuis bientôt vingt ans. Elle écrivait, photographiait, s’intéressait à la botanique, courait les sentiers et les sentes, questionnait, furetait, oui, elle aimait ça, fureter, c’était son mot, et surtout jouer avec les mots qui nomment les choses et les gens. D’où l’idée du livre et des photos. Mais attention pas question que les images écrasent le texte... Vos photos donneront à voir ce que mon texte décrit, pas plus, elles seront à mon service ; elles ne doivent pas tuer mes mots, les soutenir discrètement, oui...

J’étais séduite par sa verve, prête à parcourir avec elle le pays. Nous avons sillonné les petites routes, lu les cartes en nous interrogeant sur les noms des lieux traversés. Noms évocateurs, la Font d’Eygliers, et la source, la fontaine au centre de ce hameau... Fontgillarde, celle qui jaillit dans le Queyras près de Molines... Noms inconnus, surprenants. Noms parfois muets sur leurs origines, Gersende prenait plaisir à imaginer leur histoire. De belles journées dans la nature et de travail autour du livre à venir.

Il y a eu un moment de bascule, cette fête d’anniversaire où j’allais en traînant des pieds — je déteste les fêtes, les commémorations, les bamboulas, les agapes, les banquets, les sauteries, les réveillons — C’est un grand pique-nique sous un ciel bleu fulgurant, mais l’air est plus doux en l’été finissant. C’est dans un hameau perdu dominant la vallée de la Durance qui à ses pieds déploie ses méandres. Ses quelques maisons sont accrochées à la pente du Truchet : une rue étroite le traverse, impossible pour les voitures de s’y croiser. La rue autrefois était sillonnée par les charrettes, les bœufs, les ânes ; les enfants y couraient en galoches. Aujourd’hui, on s’étonne de sa petitesse et on s’amuse à passer sous le passage couvert — « le soustet » — qui relie une ruelle à une autre depuis le moyen-âge. L’Auchette, c’est son nom ; du celte « olca », une terre labourable.

Gersende s’émerveille de la beauté du lieu, de la fontaine de marbre rose, autrefois lieu de rencontre entre femmes où se disaient les nouvelles du pays, les rumeurs. Rassemblés autour de la fontaine, les invités boivent à même la bouche d’où l’eau s’écoule dans le bassin... La bouche d’un cygne... Une eau de source si fraîche... Ils trempent leurs mains dans la vasque... Arrête de m’éclabousser !.. Et toi de grimper sur les barres de fer... Elles sont là pour poser un seau, pas tes pieds, petit coquin... Une voix inquiète s’élève : tu vas glisser, un bain glacé... Des rires d’enfants. Le vin rosé circule, les tourtons, les fromages de chèvre, de brebis, des tartes aux noix, aux pommes. Des plaisanteries fusent, un groupe d’hommes joue à la pétanque.

Je l’ai dit, je m’ennuie en ces temps qui se veulent conviviaux. Je me suis éloignée en direction de la la grande ferme, la dernière tout en haut du hameau. Murs puissants de pierre, toit de lauzes. Des bûches s’empilent sous le balcon de bois, en prévision de l’hiver qui sera rude. Un muret sépare la cour du jardin potager. Ce jour-là, sur le muret, un homme est assis, obèse. Près de lui trois courges énormes terminent leur lente maturation. Lui fait provision de chaleur pour l’hiver sous le doux soleil d’automne. Sa bedaine luxuriante, son popotin plantureux s’étalent sur les pierres du mur, lui donnent allure de citrouille bedonnante. Tous les quatre se ressemblent, pareillement ronds, comme endormis, dans l’attente du froid... J’ai saisi mon appareil photo.

Derrière moi le brouhaha du groupe et les pas rapides de Gersende qui tente de me rejoindre et m’appelle – je me hâte, j’aurais apprécié un moment de solitude. – Ce sera un cliché superbe, lumière d’automne idéale, soleil éclairant en oblique la scène ; au loin les mélèzes d’or apportent leur couleur chaude, exaltent celle des courges. J’ai croisé le regard de l’homme, dur, méprisant, Je devinais ce qu’il pensait : « touriste, étrangère, voyeuse ». Regard vivant un court instant seulement, il s’est éteint, on aurait dit qu’il s’absentait du monde. J’ai appuyé sur le déclencheur. Gersende criait : non, ne le photographie pas, je ne veux pas de cette photo. L’homme semblait ne rien voir, ne rien entendre, figé, une masse énorme, inerte. J’aurais dû lui sourire, lui parler du temps superbe, de ses courges-merveilles. J’étais paralysée et Gersende m’a saisie d’une poigne étonnamment violente et m’a entraînée vers la voiture. Elle, si bavarde, se terrait dans le silence. Puis elle m’a demandé de lui passer l’appareil photo, elle a visionné sur l’écran les images de cette journée, sans un mot, elle les a passées en revue. Elle ne m’a pas répondu quand je l’ai questionnée : pourquoi diable refusais-tu que je prenne l’homme en photo ? Si, elle a murmuré : je déteste la photo comme mise en boite, clic, c’est dans la boite, enlevez, c’est pesé, et lui, merde, qu’en dit-il ? Lui, il est muet comme une tombe, ai-je pensé. Cela m’a attristée.

Le soir, j’ai importé mes photos de l’appareil à mon ordinateur et voulu les trier. Et là je me suis aperçue que cette photo que je savais géniale, celle de l’homme aux courges, avait disparu. La photo qui me ferait connaître, une photo juste dans sa composition, son cadrage, la force du sujet, son émotion, le regard de l’homme désespéré, vide, des yeux d’un bleu délavé, lui ailleurs, dans la beauté des choses, les ignorant. Le temps du déclic m’était venue à l’esprit l’image de la jeune fille afghane aux yeux verts. Elle parlait de son histoire, de la douleur des réfugiés de guerre. Et ma photo raconterait la détresse des paysans, leur lutte pour survivre, le travail éreintant, les suicides devant l’inacceptable, perdre la ferme, vendre les bêtes... Évident : Gersende l’avait supprimée, volontairement.

Pourquoi ? Je me heurtais à un mur, elle si vivante comme morte, le regard vide, ailleurs elle aussi, comme l’homme aux courges. L’homme dont elle avait supprimé la photo d’une pression de doigt. Pourquoi ? Elle a refusé de répondre à mes questions : tu peux partir, notre collaboration s’arrête, voici un chèque. J’étais virée !

Le livre n’a jamais vu le jour. J’ai écrit à Gersende, espérant que nous pourrions nous retrouver, son amitié m’était précieuse ; elle ne m’a jamais répondu. Il me fallait tourner la page, j’ai accepté des reportages à l’étranger, j’ai suivi d’autres chemins gardant en moi cette blessure, d’une amitié perdue, d’une incompréhension.

Quelques années plus tard, en septembre 2018, j’ai reçu une lettre adressée par un notaire de Gap. Il m’annonçait le décès de Gersende après une longue maladie et joignait à son courrier une enveloppe qui lui avait été remise par celle-ci... Une photo. Au recto, une date : septembre 1992. C’était la ferme de l’Auchette, avec son bois empilé pour l’hiver, des tournesols gigantesques, des poules, un âne sous le pommier... Assis sur le muret de pierre, un couple rieur : elle, Gersende, visage lumineux, sourire éclatant, et lui, un bel homme qui la serrait contre lui si fort. Je l’ai reconnu, c’était l’homme aux courges dans sa maturité triomphante, fort de leur amour, tous deux tournés vers un avenir commun... Un sacré choc... Une lettre : son écriture, tremblée, mais oui, son écriture, me disant combien elle souffrait d’avoir cassé notre amitié. Ce soir-là elle n’avait pas su ou pu me parler. Elle avait dressé autour d’elle un mur de silence, interdisant à ses proches de dire un mot, un seul mot sur leur histoire, la consigne était respectée. Elle regrettait de briser trop tard ce silence :

« Une longue histoire : celui que tu appelais l’homme aux courges – qui en quelque sorte nous a séparées — était mon amant. Il s’appelle Léo Villard. Nous nous sommes connus dans une course en montagne, du côté des Bans. Il était guide, il vivait à l’Auchette dans une ferme héritée de ses parents. Veuf il élevait sa fille, Miette, elle avait dix ans, cet enfant, il l’adorait. Nous avons décidé de vivre ensemble. La fillette, un soir d’été, n’est pas rentrée. Elle adorait courir la montagne, nous l’avons attendue, elle n’est jamais revenue. Elle n’a jamais été retrouvée. Pas de traces, si, dans la fontaine de marbre rose, un tissu qui s’agitait en spirales indigo, c’était le ruban qui ornait son chapeau de paille, la seule marque de sa courte vie. Il a hurlé des jours entiers, des nuits. Il a jeté mes affaires par la fenêtre, avec haine, me reprochant de vivre alors qu’elle... Où était-elle, sa merveilleuse enfant, sa joie de vivre, morte sans doute, seule, égarée, ou dans les mains d’un monstre ? et lui incapable de la défendre, de la protéger... Depuis, il l’attend. Dix ans qu’il mange, qu’il dort, comme un zombie, qu’il ne sait plus rire, ni parler, qu’il exècre les inconnus, les étrangers, il les accuse de son malheur, c’est l’un d’eux qui en est cause, il pourrait sortir son fusil, et tirer, tirer comme un fou, les abattre. Sa famille sans cesse le surveille. Et le respecte, lui devenu aussi dur qu’un roc, mutique, il a décidé de ne plus parler... On le voit parfois sourire, l’enfant durant la nuit l’a visité, il a caressé ses cheveux, son visage... Il attend son retour... Toujours les yeux ailleurs, le visage impassible, et muré dans son silence. L’été il se réfugie sous le tilleul, l’hiver il fume clope sur clope sur le balcon de la ferme. Il fait corps avec la montagne, tel que tu l’as vu, rivé à ce muret, et je ne pouvais pas, non, je ne pouvais accepter que tu donnes à voir cet homme fracassé, devenu partie intégrante du paysage. Mort vivant. Et je n’ai su que te renvoyer, je ne pouvais te parler, de lui, de nous, de Miette disparue, je voulais être seule, comme lui, là-haut à l’Auchette... »

Au printemps suivant, j’ai loué un chalet à Villargaudin dans le Queyras. Je suis montée à l’Auchette, j’ai appris que Léo Villard s’était pendu à la branche-maîtresse du tilleul – celle-là même où il avait installé une balançoire pour Miette. Quand il la poussait, elle s’envolait vers le ciel et riait aux éclats. – Une délivrance, pour lui, pour sa famille.
Face au Bric Bouchet, dans la solitude, la paix, je travaille à la mise en page du livre, de notre livre. Gersende avait ajouté à sa lettre tous les textes qu’elle avait écrit, me demandant d’éditer ce recueil en souvenir d’elle. Sur mon bureau, j’ai placé la photo lumineuse de Gersende et de Léo, leur photo d’amoureux. Ils m’accompagnent.

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Françoise Durif | Rideau blanc


Des rideaux blancs sur un paysage évanoui. Paysage lassé de trop de lumière qui monte, venue d’en bas, de la neige, comme si le sol avait le pouvoir d’éclairer. Paysage froid de rideaux blancs, de vitres à la transparence glacée. Une fenêtre, un intérieur — car on ne ressent pas le froid — mais dont les murs auraient disparus, avalés par la lumière. Ne reste qu’une sensation de sécurité moelleuse autour du corps, avec l’œil aveuglé, bombardé par la lame lumineuse, de trop près, l’œil qui louche sur les petits motifs brodés de couleurs primaires en carrés serrés, légèrement bombés sur le tissu fin, semis flottant sur le voile immobile et que le champ de vision conserve en taches, minuscules explosions rouges, jaunes, bleues, feux d’artifices éclatants encore derrière les volets clos des paupières frottées des deux poings serrés.

Il y a tous ces jours blancs le long desquels elle n’a rien fait. Elle est restée sans envie, sans vie. Sans Pierre. Ne percevant que le frottement des chaussons du petit, ses pas s’arrêtant derrière la porte de la chambre où elle reste de longues heures. De longs jours blancs. Ses cheveux poussent, ses ongles poussent. Elle ne pense à rien. Surtout à rien, mais rien c’est encore trop. Elle n’a aucun désir. Peut-être soif, c’est la soif qui revient la première. Elle boit une gorgée d’eau au verre posé sur la table de nuit. Elle sent, ressent, le liquide couler en elle, ouvrir un couloir de lumière minuscule de ses lèvres à son ventre. C’est tout. C’est trop déjà.

Le hameau de Pierre-Martine se trouve dans une forêt au bord d’un ruisseau : quelques fermes autour de l’énorme pierre que l’on dit avoir été poussé par le diable, amoureux de Martine — qui aime Pierre — depuis le sommet du Mont-C culminant à deux mille quatre cent neuf mètres au-dessus de la scène du drame. J’ignore si le rocher a bien atterri sur le couple, ou sur Pierre seulement. Quelques minutes avant l’accident, je les imagine volontiers embrassés. Ils se sont donnés rendez-vous et j’imagine que Martine porte sa plus belle jupe rouge.

En un instant, sans même entendre le grondement venu du Mont-C, les voilà succombants, surpris par le terrible choc. Ce lieu, aujourd’hui, reste propice à la rencontre amoureuse : l’ombre des arbres, le ruisseau, des clairières d’herbe verte et souple, quelques fleurs des champs.

Martine, restée seule et épouvantée face à la brutalité de la tragédie, si elle a survécu, s’est enfuie. Ou bien trop choquée pour réagir elle cède aux avances du malin — qui est plutôt beau garçon — et repart bras-dessus, bras-dessous avec son nouvel amoureux. Ses vêtements encore tachés, peut-être, du sang de Pierre.

Et si Pierre était devenu pierre justement parce qu’il n’aimait pas Martine, mais plutôt un autre lui-même ?

Plusieurs dolmens ou menhirs sont ainsi désignés, mais dans d’autres régions : Sur le terroir dit de Martina, par exemple, les scientifiques proposent comme origine possible le latin Mars : martis ou le gaulois marwith ou bien encore le celto-scythique mawther. Les diverses légendes locales mentionnent toutes des diables. Dans certaines régions, à la fin du dix septième siècle, l’une de ces pierre Martine est encore en grande vénération parmi les paysans s’imaginant la couvrir de fleurs afin d’être préservés des fièvres, ou s’y allonger pour en guérir.

Elle voudrait guérir, elle aussi, bien sûr. Mais de quoi ? Elle n’est pas malade. Ce qu’elle ne supporte plus c’est le regard des autres. Au début, rien. Elle était seulement un peu inquiète. Gilbert aussi, bien sûr. Mais lui, il a tout de suite su ce qu’il fallait faire. Et comment le faire. Appeler. Sortir la voiture du garage et sillonner la petite ville, les alentours. À n’importe quelle heure. Même dans la nuit où elle l’entendait tâtonner pour trouver dans le noir, ses vêtements, sans faire la lumière, de crainte de l’éveiller. Elle avait encore la force à ce moment-là. Elle ne savait pas. Elle savait que Pierre n’était pas rentré. C’était tout. Les jours se sont mis à compter. Un, deux puis trois et toute la ribambelle qui a suivi. Ça c’est trop vite emballé. Elle a perdu le compte. Ensuite, la police, les voisins, les amis et puis le regard des autres posés sur elle, sur eux, dès qu’ils sortaient. Les autres avaient l’air de savoir quelque chose. Tout le monde avait l’air de savoir, de les reconnaitre.

Le pire, c’est qu’ils ont eu l’air de s’habituer à ne plus voir Pierre. Même les camarades de lycée. Lorsqu’elle les croisait de loin en loin. Au début, ils venaient tous vers elle, demander, s’inquiéter. Maintenant, les très rares fois où il lui arrive de sortir — c’est Gilbert qui fait toutes les courses — si elle en rencontre un ou deux, elle mesure aux modifications, à leur physionomie qui n’est plus la même, à leur voix, à leur rire, qu’ils sont différents, leurs vêtements ont changés, leur façon de se tenir. Alors, elle mesure le temps qui a passé, qu’elle est obligée de recalculer sinon elle serait perdue, perdue comme en un pays étranger, ça fait… oui, c’est bien ça, elle recompte encore une fois, six mois maintenant, puis presque un an. Un an !..

Et, dans le salut discret qu’ils lui adressent, un simple signe de tête, un bonjour madame moins sonore, elle voit qu’ils sont passés à autre chose. Ils ont oublié le manque de Pierre.

Même les professeurs n’appellent plus. De toutes façons, elle ne saurait plus quoi leur dire.

Le noir complet l’affole. Le blanc, ça va. Le blanc aveuglant, elle supporte mieux. Des rideaux blancs sur un paysage évanoui. Paysage lassé de trop de lumière qui monte, venue d’en bas, de la neige, comme si le sol avait le pouvoir d’éclairer. Paysage froid de rideaux blancs, de vitres à la transparence de glace. Le blanc d’où toutes les images peuvent arriver jusqu’à elle. Pierre lui-même pourrait en surgir un jour. C’est pourquoi elle se poste tout le jour devant la fenêtre. Derrière elle, elle entend parfois Micka jouer. Et rire. La première fois depuis. La toute première fois que son rire a retenti à nouveau. Elle s’en souvient, ils étaient tous les trois dans la cuisine et elle avait encore eu ce geste maladroit des quatre couverts dressés, au lieu de trois. Désormais il lui fallait arrêter ses comptes à trois. Et Micka jouait avec son père. Et il avait laissé échapper un éclat de rire, bref, aigu, coupant, à ses oreilles à elle et que Gilbert avait encouragé en racontant elle ne sait plus quelle blague. Comment avait-il trouvé la force ? elle n’en savait rien et même pas si elle aurait eu l’envie de ce courage.

Il arrive à bicyclette tous les matins et, même l’hiver, c’est en bras de chemise qu’il sort de son Bar-Tabac pour prendre les commandes à la petite terrasse. Il a toujours chaud. C’est un grand calme, souriant. Il lui manque quelques dents. Depuis que la cigarette est interdite dans les lieux publics, il est soulagé. On respire, il dit.
L’été il arbore des T-shirts à message — gymnastique pour garder la forme avec trois tire-bouchons levant les bras — Quel est le con qui a mis des légumes dans le bac à bières ? — L’alcool, ça ne fait pas partie de mon vodkabulaire.

Il rit mais toujours discrètement. Il n’est pas du genre expansif et refuse poliment le verre qu’un client voudrait lui offrir, ou alors, pour ne pas le vexer, il se sert un verre d’eau, du robinet. Pour trinquer. Il en tant vu des types perdus dans ce genre de boulot. Ça lui fait peur.

Avec lui on parle de tout et de rien. C’est ce qu’il apprécie par-dessus tout dans son métier : la discussion, les échanges. Au début il avait installé un écran de TV, mais il s’est vite rendu compte que plus personne ne se parlait, et ne lui parlait. Et quand un match de foot était retransmis, certains en seraient presque venus aux mains. Alors, il l’a retirée.

Il essaie de garder une ambiance familiale à son café.

Maintenant, il soupire parce que les clients, forcément, sont tous équipés d’un téléphone portable et qu’ils le consultent sans arrêt. Jeunes ou moins jeunes.

Le Dimanche, ce qu’il aime le plus c’est marcher, pieds nus dans l’herbe. Un dimanche par semaine, ça passe vite. Il trouve que les heures dans son café sont de plus en plus longues, et sur la rue ça manque un peu de lumière, toute la journée sous les lampes, il ne voit le soleil que l’été entre onze et quinze peut-être, mais c’est là où il fait le plus chaud.

Avec l’âge, il est devenu un peu triste. Il ne sait pas ce qu’il va faire pour sa retraite, mais il a hâte.

Il repense à ce garçon. Pierre. Oui, souvent. Il a lu les articles parus dans la presse locale. Il le revoit très nettement passer devant le bar, son sac de sport sur l’épaule. Ses jeans déchirés au genou. Il était entré et lui avait acheté un briquet. C’était le première fois qu’il le voyait.

Entendre battre son cœur, s’entendre battre le cœur tatactatoum, bouchée de steak haché mâchée purée ne mets pas tes coudes sur la table s’il-te-plait et elle dit à la fin de la conversation — conversation est un grand mot — plutôt bredouillements de Pierre répondant au sujet verbe compliment complément de Maryline la voix, sa voix soudain rauque : tu ferais un beau voyage avec moi ? Le dernier mot levé tendu vers lui à lui offert, ou plutôt… un beau voyage, elle a laissé voyage s’entourer d’air, un beau un beau … voyage, le son mouillé trainé par ses lèvres en giclant un peu au fond de son cerveau et puis un silence. Et. Toi et moi. Ensemble. Ça te dirait ? La fin du mot, la fin de la phrase pointée en l’air le temps qu’il l’attrape, qu’il rebondisse avec. Un un … quoi ? S’est étranglé dans sa gorge, là, tout au fond là où c’est profond dans sa voix grave tatactatoum tatoum la peau empourprée en face du petit frère qui le regarde, grands yeux bleus candides avalant tout le visage. Il s’est enfui derrière la porte des toilettes toujours disant quoi ?...quoi ?... qu’est-ce que ?... il perçoit son souffle à elle se poser calmement dans le creux de son oreille, là tout près à le toucher, son souffle irriguant ses pensées, sa pauvre matière grise blanche bouillie blême de sa cervelle. Purée. Steak haché. Pierre ! Pierre s’il-te-plait ! Tu m’écoutes ? Tu pourrais arrêter trente secondes de faire trembler la table avec ce mouvement continuel de ta jambe ? Pierre ? c’est insupportable à la fin ! Un… VO-YA-GE, elle en a pétri les syllabes afin de les lui faire ingurgiter. Il imagine sa bouche, lèvres rouges, l’arrondi suave autour du mot, sur les dents blanches. Pierre ?... Ce n’est rien, ne t’inquiète pas comme ça mon garçon ! C’est ce match, ce prochain match qui te rend si fébrile ?... Allons, je suis sûr que vous allez jouer comme des dieux ! Ça va bien se passer ! Allez, finis-moi ton assiette. VO-YA-GE dans la purée labourée à la fourchette, conglomérat yellow patates beurre le tout rosi façon coucher de soleil par les grumeaux du haché saignant. Respire. C’est froid maintenant ! Voyage. Sa voix lui voyage dans la tête, dans tout le corps. Micka, mon petit. Ferme ta bouche quand tu mâches. On voit tourner tous les aliments dedans. Quel voyage ? a-t-il fini par énoncer. Tu verras… Il a senti les points de suspension elle en a laissé trois s’installer tatactatoumtoum son souffle sa respiration encore deux trois calmes goulées descendues jusqu’à son ventre. Il a reniflé pour dire quelque chose. S’est assis sur les toilettes, s’est relevé pour verrouiller la porte percevant le frottement tendre des chaussons du petit frère loin derrière le tatactatactoum qui s’emballait jusqu’à son nombril y creusait une lumière s’arrêter juste là, tout près. Comment ça ?... Et puis. Ne t’inquiète pas Pierre… Pierre ! Tu manges ?! pas Pierre… N’aie pas peur. Pas peur. Le robinet mal fermé qui goutte s’égoutte s’écoute sur l’émail, pas peur pas peur pas peur, le frottement des chaussons de Micka qui repartent, s’éloignent derrière la porte. Non, non… je… non, je n’ai pas… pas peur mais mais… Tu auras juste besoin d’un briquet. Son rire. Quelques grelots tremblants légers au fond de sa gorge et puis. À samedi ?... Je t’embrasse… elle fait siffler fluter les ss tatactatoumtatoum comme une soie froissée contre sa peau, tout contre son cerveau à lui. À, À.. mâchoires serrées, les dents crispées, tous ses muscles bandés tendus arcboutés en blocs emboités comme pour la mêlée, emmêlés à sa voix tandis que s’empêtrait tout son ventre dans la surprise de la coulée brulante et visqueuse tatactatactatoumtatoum à tout rompre dans sa tête. Il perçoit encore deux trois respirations à mesure que les cercles de son voyage s’agrandissent, puis le déclic bref, syncope et frissons, la petite mort grise venue le ramener à la conscience.

Dans la famille de La Pedrière, Benjamin est l’unique enfant du couple Émile de la Pedrière — dernier de la lignée — et Anne Monistroll. De son père, et comme tous les de la Pedrière, il a hérité le grand corps maigre, le fort nez aquilin et de sa mère le cheveu dru et indomptable, les petits yeux noirs toujours cernés. Très jeune il fait preuve de dons exceptionnels : mathématiques, physique, chimie, dessin — sur des feuilles les plus lisses possible, il fait courir un feutre très fin — ses amis conservent nombre de ses lettres manuscrites sur le papier bleu qu’il affectionne — l’écriture est quasi illisible, mais les dessins précieux ornent les angles, les bords, la signature, et jusqu’à l’enveloppe. Son humour est apprécié, tout comme sa culture, et son habileté le conduit à son atelier, improvisé dans des lieux très divers — cuisine, coin de divan, escalier, étagère — où il sculpte, taille, colle, ponce, décore, de minuscules meubles marquetés, dont les tiroirs coulissent, des lustres lilliputiens en pendeloques de verroterie, des voitures, des maisons miniatures, des bateaux à moteur avec toutes les pièces du moteur fonctionnant. Sa chambre d’étudiant, les combles du petit château familial sont envahis de diverses maisons de poupée entièrement meublées, à planchers en point de Hongrie, les pièces truffées de recoins à secrets cachant, dans des coffres de la taille d’un ongle, des bijoux microscopiques. Ses études de médecine terminées, sorti major de sa promotion, il entame une spécialisation vers l’orthopédie dento-faciale où ses doigts experts font des miracles. Il collectionne les voitures anglaises, surtout les très anciennes aux mécanismes fragiles — et les accidents, dont heureusement, il sort indemne à chaque fois —.

Soudain, sa vie bascule. Il rencontre Virginie. Une jeune étudiante en pharmacie, promue elle aussi à un avenir radieux — mais que la science refuse opiniâtrement d’admettre dans ses rangs étroits après trois échecs successifs en première année —. Amoureux fous, ils ne se quittent plus. Les amis de Benjamin s’interrogent. Pour eux il devient peu à peu un inconnu qui, à l’évidence, ne se rend pas bien compte des choix de vie qu’il opère. Il brade le château et les collections de meubles — Virginie se révélant hypersensible à un vernis particulier dont certains meubles étaient recouverts depuis le dix-huitième siècle, ainsi qu’aux courants d’air de la demeure familiale — Benjamin ira jusqu’à coudre lui-même d’épaisses tentures mais aucun rempart ne se révèlera suffisamment épais. Le pavillon de banlieue leur évitant de justesse un traitement lourd aux corticoïdes. Les voici aujourd’hui installés en périphérie de la ville de B. Benjamin fait chaque jour les trente kilomètres qui le séparent de son lieu de travail dans la jolie Peugeot que Virginie a choisie. Le Dimanche il porte des charentaises et leurs trois enfants — dont Virginie aime à raconter les grossesses si pénibles et les accouchements atroces, donnant à qui veut l’entendre forces détails — sont inscrits dans la meilleure école de la ville.

Suite à l’appel téléphonique de Mr Gilbert Normant, la secrétaire du Docteur de la Pedrière raye le nom de Pierre sur la liste des rendez-vous de ce mercredi et des mois suivants. Le traitement est interrompu, les frais engagés ne seront pas remboursés a-t-elle le temps de débiter très vite avant que Mr Normant n’ait raccroché, lui coupant la parole.

Paysage froid de rideaux blancs, de vitres à la transparence glacée. Une fenêtre, un intérieur — car on ne ressent pas le froid — mais dont les murs auraient disparus, avalés par la lumière.

Le hameau. Quelques fermes tenues dans l’ombre du Mont-C. Une clairière, des arbres, un ruisseau qui circule autour de l’énorme rocher. Dans ses anfractuosités, toute une végétation lilliputienne de mousses, de fougères minuscules, quelques microscopiques fleurs des champs — bouton d’or, pâquerettes aux tiges frêles, véronique des rochers — plants de fraisiers sauvages, les coussinets denses hémisphériques de l’androsace helvétique, les feuilles linéaires uninervées du thésion des Alpes et plus on monte, plus on trouve des plantes en recherche de lumière. La base la plus large du roc est prise dans les arbres, on ne sait plus depuis combien de temps. Tout autour, on trouve encore d’autres rochers, plus petits comme des éclats lancés par le plus gros au cours de sa chute depuis les hauteurs du Mont-C qui culmine à plus de deux mille quatre cents mètres. Il s’appelle Pierre, Pierre Normant, Normant avec un t. Il a dix-sept ans et il s’est adossé à la roche. Sa main droite est cachée dans la poche droite de son jean délavé et troué aux genoux. Il en extrait un portable qu’il consulte — 13 : 44 indiquent les diodes luminescents par-dessus l’effigie du club de Rugby, un ballon ovale blanc à bandes noires déformant le drapeau rouge à croisées blanches. — Il a rendez-vous. C’est la première fois. C’est la première fois et il est un peu en avance ce qui lui laisse le temps, le loisir — mais son esprit est trop occupé et ses mains tremblent — de considérer le lieu qu’il a choisi, lieu qu’il connait puisqu’il habite un peu plus loin, mais qu’il semble découvrir aujourd’hui seulement : la pénombre qui y règne presque toujours — ne fait-il pas trop froid ? — l’odeur délicieuse de la terre près du ruisseau — n’est-ce pas définitivement trop terrien, pour tout dire trop plouc et isolé, en plus de la fraicheur ? — c’est la première fois qu’une fille… — et quelle fille ! — il se met à frissonner en s’imaginant seul en face d’elle. Et si elle ne venait pas ? C’est son premier rendez-vous. Le premier vraiment sérieux. Il a seize ans et il est amoureux fou de cette fille — Maryline — nouvellement arrivée dans la petite ville. Depuis la rentrée. Elle est belle. Elle est sûre d’elle. Elle sait qu’elle plait. Elle est toujours si bien sapée, fringuée — comme disent les autres filles — et ses cheveux, t’as vu la longueur de ses cheveux ? Et la couleur ? Elle est blonde, blonde. 13:58 répond la pendule du portable, le 8 a déjà commencé de monter, le 9 apparait. 13:59. Elle attire tous les garçons. Mais cet après-midi c’est avec Pierre qu’elle a rendez-vous. Pierre qui fait les cent pas devant le rocher, autour du rocher. Pierre qui sursaute chaque fois qu’au hameau, un chien aboie. Il ne comprend toujours pas comment ça a pu lui arriver. Ce rendez-vous se situant à des années lumière de ses rêves d’adolescents les plus fous. Comment penser une seule seconde qu’un jour son portable allait sonné — il y a de ça quatre jours — et qu’en décrochant, malgré le numéro inconnu qui s’y affichait, à la première respiration, à l’instant où la voix féminine chaude et assurée avait murmurer Pierre, il avait su que c’était elle. L’unique. La belle et désirable Maryline dont il rêve chaque nuit. Dont le visage harmonieux et souriant est imprimé sur tout ce qu’il regarde — livre, cahier, terrain de rugby, ballon, jardin, cour de l’école, dans l’eau de la piscine, sur les pentes du Mont–C, sur les prés et leurs fleurs, sur le ciel et la route et jusque dans son assiette — Comment a-t-elle eu son numéro puisqu’il n’a jamais osé l’aborder ? Pierre ne s’est même pas posé la question. Depuis la rentrée, Maryline tourne autour de lui en spirales la menant d’un garçon à l’autre mais se rapprochant de Pierre qui n’a rien vu. Jusqu’à ce jour où il la trouve derrière la porte des vestiaires du club, devant le panneau où sont affichées les photos des apprentis-joueurs avec leur numéro personnel. Il a sursauté et sentant le rouge lui flamber le visage il s’est enfui en marmonnant b’jour, bien plus gêné qu’elle — fleur sublime épanouie dans ce lieu rustique et masculin, parmi les effluves de sueurs aigres et de javel —.

Les parents de Pierre ont fini par s’inquiéter — il a quitté la maison familiale vers 12:30, environ — son père et son frère l’ont entendu dire je reviens. Parti, un samedi comme les autres, avec son sac de sport sur l’épaule. Mais juste un peu plus tôt. Déjà ? se souvient d’avoir demandé le père. Je reviens. Et depuis, plus rien. Le portable de Pierre est sur répondeur et les nombreux messages qu’ils ont laissé sont restés sans réponses. À 19:12, 19:57, 20:38, 22:40. L’inquiétude remplaçant peu à peu l’agacement. Pas de réponses aux sms non plus. L’entraineur a téléphoné le dimanche matin. Il est venu aux nouvelles. Ça fait quand même deux samedis de suite que Pierre manque. C’est pas son habitude, mais il doit se reprendre, à trois semaines d’un match important ! Il doit prendre ses responsabilités ! Pas sérieux vis-à-vis de l’équipe. Il n’est pas malade au moins ? Mr et Mme Normant n’ont trouvé aucune explication à lui fournir. Ils ignoraient tout. Le petit frère, lui, sait mais il a préféré se taire. Il a vu son grand frère se mettre à fumer en cachette lorsque les parents ne sont pas là, après on aère la chambre pendant de longues minutes et quand il reçoit des appels, voilà qu’il devient tout rouge, se met à bafouiller et court se cacher. Le petit perçoit sa voix étouffée derrière la porte des toilettes. Comme tout le monde à son âge, dirait le père s’il était au courant. La mère fouille dans les poches des vestes et ne trouve rien d’autre qu’un briquet jaune. Sur le bureau de son fils, les livres de cours sont rangés, les cahiers aussi, empilés près du cartable. Elle a l’impression que personne ne les a ouverts depuis la rentrée. En les feuilletant, tout lui parait normal, sauf une modification de l’écriture, mais qui va s’accentuant. Le dernier cours en date de vendredi est presque illisible et les pages toutes froissées. Ça ne ressemble pas à Pierre, ça. Au téléphone, tous les copains contactés sont unanimes pour dire qu’ils le voient de moins en moins. Ils ont tous l’impression que Pierre cherche à les éviter. Pourtant aucun ne mentionne une dispute ou un différend qui aurait pu les tenir éloigner. Ils se bornent à dire qu’il a changé. C’est tout. Le collège a été averti. Les professeurs sont inquiets pour l’adolescent qui a disparu depuis maintenant quatre jours. Ils ne comprennent pas. Rien dans son attitude ne les a alertés, peut-être un peu de relâchement en cette fin de trimestre, mais vraiment, non, rien qui ne puisse se rattraper rapidement pour un élève comme Pierre. Plusieurs tours à travers la petite ville, à pieds, en voiture, n’ont rien donné et le dimanche après-midi, la famille a fini par signaler à la police la disparition de leur fils. Il faut bien mettre un mot sur le silence, l’absence et à mesure que les jours passent, sans nouvelles, ils sont de plus en plus anxieux. On ne voit pas grandir ses enfants. On ne connait rien de leur vie, de leurs joies comme de leurs peines, en dehors de ce qu’ils veulent bien laisser voir pendant le peu de temps, finalement, où la famille se trouve réunie.

La première aventure amoureuse. Peut-être celle qui compte le plus. Que tout le reste de la vie on va rechercher. Dans l’intensité, dans la nouveauté, dans la surprise, dans l’épouvante de cette mortelle douceur. Est-on prêts à se laisser brûler par tout ce feu, cette douleur qui emporte, est-on prêt à accueillir ce monde qui s’ouvre devant soi, béant pour la première fois ? il n’y en aura pas d’autre. Les autres, les suivantes, suivront en ayant peut-être un arrière–goût de quelque chose de fort, de dense, un feu resserré autour de soi laissant les autres de marbre sur le quai et agitant leurs mouchoirs à contretemps. Où trouverais-je place pour n’ardre point ? dit le poète. Qu’est-ce que des parents peuvent comprendre à tout cela ? Quelles réponses peuvent apporter les professeurs ? les dates de l’histoire ? Les découvertes médicales ? La règle de toi, de trois voulais-je dire… je reviens. Je reviens sans pouvoir tout à fait vous revenir. Il est préférable alors, dans ce cas, de disparaitre. Paraitre. Dis-paraitre, disparate. Disparation. Disparition d’après apparition. Cesser d’être visible pour tous ceux qui m’ont connu, avant. Je suis bien là, mais ils ne me voient plus. Disparaitre se conjugue avec l’auxiliaire avoir quand on veut exprimer l’action, avec l’auxiliaire être quand on veut exprimer l’état, dit le Littré. Je suis disparu. Porté disparu. Dis- préfixe dans le sens négatif et -paraitre qui vient d’un latin fictif disparescere, disparoir.

Refaire sans arrêt le chemin. Revenir, retourner à. Dessiner les lieux, en faire une carte. Inscrire le nombre de pas qui séparent de la dernière fois que quelqu’un l’a vu. Il a acheté un briquet au bureau de tabac samedi matin. Écrire les derniers mots entendus. Je reviens. Chercher quand on ne sait rien, chercher où il n’y a pas. Se retourner, revenir. semer des questions comme des clous pour y accrocher des fils d’Ariane et se retrouver au point de départ. Le départ, un peu avant, revenir en travelling arrière à l’heure, la minute, la seconde où l’on ne se doutait encore de rien. Parents occupés à des choses futiles de la vie courante, avec la certitude que rien n’est encore arrivé puisque là, à ce moment, à cet endroit précis on ne savait pas. Trépigner. S’impatienter. Crier, appeler de tout son cœur. Pierre. Pierre. Dehors, dedans. Et, si… ouvrir des portes, en bas, en haut. Les refermer, les laisser entrouvertes plutôt. Ne pas trouver ce qu’on cherchait de toutes ses forces. Buter. Appeler. Rappeler sans fin son numéro. Attendre, réentendre sa voix enregistrée disant vous êtes bien sur le portable de Pierre. Sans recevoir de réponse. Douter de soi, des autres. Attendre.

Il a dit Je reviens. 


Aujourd’hui cachée sous le goudron de la route, que reste-t-il de l’enfance ? Recherche de photos sur internet, d’avant la gendarmerie neuve qui est venue remplacer la fenêtre, mais sans suivre l’ancienne emprise de la maison, du jardin, de la cour. Il reste un espace qu’on a élargi à cause de l’intersection sans visibilité.

La maison tout en haut de l’avenue, que la route bordait.

La route, le goudron lisse qui a tout recouvert, sur lequel roulent les voitures, marchent les piétons. Sans savoir. Qu’y-a-t-il sous les pavés, sous les pas, sous les roues, de nos vies ? À quoi pensent ceux qui le traversent. À Spoerri et le déjeuner sous l’herbe ? Je construis ma propre archéologie. Je ferai bien l’étude d’un morceau de cette route qui est passée sur le corps de la maison.

Les voitures aujourd’hui, roulent sur le travers des lits où nous avons dormi, dérangent les graviers de la cour où nous avons joué, piétinent les rangées de légumes et les quelques fleurs du petit potager qui nous nourrissait.

Ce matin au réveil, je pense à mes personnages.Toujours allongés dans l’herbe. Ils fument. J’aimerais terminer cette histoire. Je sais ce qui va leur arriver. Du moins je l’imagine très bien. Je ne l’ai pas encore mis en mots, pourtant. J’attends une surprise. Qu’ils me surprennent. Mais, rien, ils n’ont envie de rien. Je les délaisse.

Il y a l’odeur du linge mouillé l’hiver — chemises rigides aux bras serrés autour de plissures gercées bleues, grands corps d’anges morts empilés — rentré tout roide à la nuit tombée. L’odeur du froid, l’odeur de propre glacé, étincelles bleues envahissant la cuisine et s’évanouissant presqu’immédiatement à la frontière avec la chaleur, les manches retombant molles par-dessus la buée de la soupe de poireaux. Et la lumière blanche.

Maintenant les voici, allongés côte à côte dans la clairière et leurs souffles se mêlent ensemble au ciel blanc. Ensemble ils soufflent afin que le ciel ne descende pas à les étouffer davantage. Ils ont dans les yeux et la tête ce grand néant blanc. Grisés du rien, de leurs haleines mêlées jaillies de leurs bouches, du panache de vapeur molle, chacun montant au rythme de leurs respirations se mélanger au ciel devenu blanc et surtout l’empêcher le ciel linceul de descendre peser sur leurs poitrines, leurs poitrines qui se soulèvent et leurs lèvres alors laissent échapper un mélange plus ou moins dense de vapeurs blanches sur le ciel blanc uniforme, la forme de leur souffle s’appuie, la couleur variable blanche bleutée grise, les grise, sur la boursoufflure du souffle et fait tache un moment sur le ciel, vapeur d’eau et particules infimes se dégagent de leurs poumons et se mélangeant, dansent en suspension juste au-dessus d’eux, arabesques, colonnes, filets, volutes se tordant, se dissolvant, se désagrègent, absorbés par le blanc du ciel blanc et ils soufflent pour que ça ne descende pas plus, pas davantage, sinon ils étoufferaient et ce qu’ils respirent à tour de rôle, tenu ténu entre leurs deux doigts, index et majeur, et qu’ils portent chacun, l’un après l’autre à leur bouche, à leur rythme, puis inspirent, aspirent, les réchauffe, les brûle mais à peine et, afin que leurs poumons continuent ensemble d’en supporter le poids, inhaler, avaler, marquer un temps pour en sentir le trajet de branchies en alvéoles puis rejeter la fumée blanche et lourde en un petit nuage blanc posthume posé sur leurs bouches et qui se dissipe, ils n’ont presque plus le temps de le fixer avant qu’il ne se résorbe et toute leur attention, leurs deux attentions conjuguées ensemble n’y suffisent plus et à la fin ils n’y parviennent presque, mais leurs yeux grands ouverts sur le blanc écarquillés fait alors le ciel descendre, le ciel blanc venus les étouffer, ils ne voient plus leur souffle blanc ils ne voient plus où ça s’arrête leur haleine transparente où ça commence le ciel. Ils le suffoquent. Ils se disparaissent dans la fumée dans le blanc et la vacuité de tout ce ciel grand drap soulevé posé juste au-dessus de leurs deux têtes côte-à-côte, ils s’en vont se résorber doucement, s’évanouir lentement, et s’envoler légers, s’évaporent et tout ça c’est à cause du blanc de tout ce blanc qui les entoure et qu’ils portent ensemble, se cramant ensemble, se flashant dans la lumière qui les avale.

Il est curieux que cette jeune fille, Maryline, ait disparu aussi vite des conversations des jeunes garçons du lycée. Au Bar-Tabac, le patron s’en est fait la remarque. Il y a eut une époque où son nom était souvent prononcé devant lui. Maryline D. Par contre, on n’a jamais vu les parents. Il n’est pas curieux, mais dans cette petite ville où tout le monde se connait, on finit par tout savoir. Même ce que l’on ne souhaite pas connaitre. Et cette fille, lui, ne l’a jamais vue, elle ne fréquentait pas le bar. Les gendarmes sont passés, les photos des deux jeunes disparus ont été placardées partout. Le visage souriant de Pierre Normant et le portrait-robot de cette jeune personne, qui pourrait ressembler à toutes les jeunes filles de son âge : blonde à cheveux longs, yeux clairs, des pommettes hautes, une bouche que l’on devine très rouge bien dessinée. Une jolie fille surement. Mais personne aujourd’hui pour s’en inquiéter encore. Le portrait imprimé a même fini par se ternir, la feuille s’est gondolée sous la pluie. Les recherches, il le croit, se sont interrompues.

Mais elles vont reprendre apparemment. L’enquête est rouverte, c’était dans le journal ce matin. Dans une clairière de la forêt de N, dimanche dernier, deux joggers ont découverts un squelette pendu, avec, sur lui plus rien que des lambeaux de vêtements. À ses pieds, un sac de sport frappé du logo, encore reconnaissable, de l’équipe de rugby local.

Domestique si l’on veut. Personne n’a jamais réussi à nouer autour de mon cou ni collier, ni museler mon mufle. C’est cela qu’ils appellent domestique. C’est près d’eux que je vis. Née il y a soixante-cinq millions d’années. J’entre volontiers dans leurs maisons. Si commune. J’entretiens pourtant une interaction durable avec l’humain. Commensalisme. Relation facultative. Mais sans contrepartie pour eux. Telle la blatte, le moineau, le pigeon. Synanthropes. Tout près d’eux. Au-dessus d’eux. À l’envers de leur endroit. Dans l’air qu’ils respirent. Celui plus chargé qu’ils expirent. J’attends tête en bas, tension superficielle — mes yeux rouges réagissent à la partie de la scène située bien en face. Deux cents images par seconde, à mesure de l’excitation, et à tour de rôle, de mes unités optiques — sur le plafond des morts. Mes ailes sont capables de polariser la lumière. Je chois sur leurs aliments oubliés, sur les morts encore tièdes. Lumière et chaleur, clameurs de vibrations moléculaires à divers endroits de mon corps. M’y promène, trottine par-dessus leurs miettes, scories de repas, leurs paupières fermées. Funambule sur le pourtour de leurs verres, le sel de leurs peaux, sueurs, là où leurs lèvres sont venues se désaltérer aux liquides. Mélange de salives. Fonds d’assiette pompés aspirés par ma trompe. J’époussette tout le jour, mes yeux, mes pattes. Je palpe, je ponds. Partout. Partout mes larves en attente, mes tendres pupes gonflées, bientôt évaginées. Imago ailé déambulant vertical. Domestique. Eparpillée. Envolée.

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Anne Dejardin | Héritage


Il y avait chez elle une telle obsession des maisons, j’allais m’en rendre compte à travers tous les livres d’elle que je lirais plus tard, dont elle ne semblait pas avoir pris conscience, malgré son âge avancé, elle qui dans ses écrits fouillait tout, creusait, retournait pour analyser, tenter de comprendre, déduisant une chose à la page 3 et son contraire à la 6, examinant un détail, un souvenir, une réflexion, une pensée mais sur ça, sur son obsession des maisons, jamais une tentative, une velléité de questionnement. Obsession avérée jusque dans son livre fétiche, celui qui, comme j’allais bientôt l’apprendre via Google, avait attendu vingt ans l’éditeur, le bon, celui qui le distinguerait pour l’offrir au monde, mille fois remanié déjà et qui longtemps s’était appelé Maisons avec un « s » et rien de plus, rebaptisé aujourd’hui au profit de « Ce que j’appelle revenir », bien qu’à mon sens on continue à entendre le mot maison dans ce nouveau titre, car c’est bien le mot maison qui nous vient, l’objet qui naît et prend forme en 3D juste après l’image lorsqu’on lit « Ce que j’appelle revenir ». Cette obsession lui appartenait et je n’allais pas fouiller à sa place.

La première fois que je l’ai vue, elle était à ma porte, avait franchi la grille pour venir secouer la cloche qui sert de sonnette et dans la nuit sous son capuchon, je ne savais pas qui elle était, quel âge lui donner et pourquoi elle se tenait là devant moi, tandis que la guirlande lumineuse dans mon dos éclairait son visage par intermittence et la nuit derrière elle. Et je ne sais pourquoi j’ai aussitôt fait un pas en arrière pour la laisser entrer chez moi, dans cette maison qui m’avait tant attendue, à moins que ce ne soit l’inverse, et pour mon retour, c’est elle, cette personne appuyée à une canne et encapuchonnée qui nous a offert le premier coup de sonnette et la première visite. Elle bafouillait et s’ébrouait, libérant ses cheveux en bataille du joug du capuchon et piétinait cherchant où s’essuyer les pieds en l’absence de paillasson et ses bottes de caoutchouc dénotaient sur le carrelage du corridor où les dalles noirs et blanches avaient perdu leur lustre depuis longtemps. Et dans ce lustre perdu, j’ai reconnu une ressemblance ou du moins une adéquation. Elle parlait de la guirlande de Noël comme un cadeau de lumière perçue depuis la route où elle passait ce soir comme chaque jour, il faut que je marche vous comprenez, et toujours la maison fermée, disait-elle, enfermée derrière trois grilles et son mur, silencieuse et effacée mais pas ce soir, à cause de la guirlande qui comme par magie clignotait et c’est comme si elle lui avait fait signe, enfin c’est ce qu’elle avait perçu, un appel, un signe amical, et l’émerveillement qu’elle avait ressenti dans le froid pluvieux de la nuit, ces couleurs mêlées qui s’agitaient derrière les deux vantaux vitrés de la porte d’entrée. Elle avait cru, senti, il fallait lui pardonner son intrusion, son indélicatesse, ça ne lui ressemblait pas, mais il avait fallu qu’elle entre et qu’elle sonne à la porte, sans raison, sans avoir rien de particulier à dire, à part ceci peut-être : bienvenue si vous êtes revenu, enfin de retour, enfin je ne sais pas, et ça ne me regarde pas. Elle était à peine restée mais était repartie avec la clé de chez moi et mon numéro de téléphone sans que j’aie bien compris comment ça s’était produit. Il est vrai que je ne pouvais habiter ici à l’année, pas encore. A cette époque, dès la fin des vacances de Noël, je devrais repartir à Amsterdam et ne pourrais revenir qu’en été. Ça m’arrangerait que quelqu’un ait la clé, lui avais-je dit, au cas où, je serais rassuré, je ne connais plus personne dans le village. Elle m’avait dit avoir loué un studio pour dix mois, ce qui se fait beaucoup ici où les gens ne veulent venir que pour juillet et août. Elle voulait être seule pour écrire.

Lorsque je suis revenu mi-juillet, j’avais presqu’oublié son existence, elle n’avait jamais appelé et moi non plus. J’étais juste allé vérifier sur internet qu’elle était bien écrivain et vaguement regardé ce qu’elle écrivait avant de conclure que ce n’était pas le genre de littérature qui m’intéressait.

Quelques jours s’étaient même écoulés avant que je ne remarque sur le fauteuil Voltaire un cahier que j’ai ouvert au hasard. Le texte parlait d’écriture et aussitôt je l’ai visualisée assise ici avec à sa gauche la lampe chinoise et à droite la lumière de la fenêtre, sa canne couchée sur le vieux tapis person. Plus tard j’ai repris du début. Le texte commençait ainsi :

« Un volet qui claque au vent. Tu l’entends de loin, bien avant que tu le voies. Pour cela il faut laisser l’église dans ton dos. Celle de St Michel des Loups, bizarrement positionnée, en hauteur comme sur un promontoire alors que tout le bourg est plat. Depuis l’église assiégée de tombes ramassées comme une cité à forte densité en expansion, il faut passer le mur et descendre des escaliers. La route à 1km fait une fourche au lieu-dit Mila, un nom qui sonne comme une borne. Il ne faut pas suivre le panneau le Bosq à droite qui mène à la falaise puis au-delà à la mer.

Le volet claque. Ton pas aussi sur l’asphalte. En disharmonie. Tu arrives au rendez-vous. Les arbres inclinés comme pour te faire signer, t’interpeller. Ils ne craignent pas le vent violent. C’est qu’ils en ont vu d’autres, connu tant de tempêtes. On est dans un pays de marins. Tout près, c’est Granville et la pêche à la morue à Terre Neuve il n’y a pas si longtemps... Les départs, des au revoir, des mains qui se serrent en poings dans les poches des femmes, mettre son mouchoir par-dessus le chagrin, rien ne sera dit, écrit, pleuré, un départ à minima, sans pleurs parce qu’ici c’est la dignité avant tout.

Le nom n’est pas effacé sur la boîte aux lettres attaquée par la rouille. Il faudra descendre à la mairie, celle de Jullouville, consulter le cadastre pour en savoir davantage sur les propriétaires. »

C’est ce qu’elle avait dû faire et se renseigner sur les voisins aussi sans doute puisque plus loin elle parle de l’ancienne carrière. Le « tu » utilisé m’a fait une drôle d’impression. Elle avait écrit « tu », je lisais « tu » et la voix que j’entendais m’assignait le rôle de ce personnage, me confondait avec lui au point que très vite je n’ai plus pu me libérer de cette identification. Son doigt accusateur pointé sur moi m’empêchait de me soustraire à son injonction de l’accompagner là où elle allait. En lisant je devenais d’emblée et malgré moi le personnage de cette fiction. D’autant plus qu’elle avait écrit à propos des lieux de mon enfance, des gens qui y vivaient et que j’avais bien connus. Pourtant seuls les noms étaient les mêmes. C’est ce que j’ai cru en continuant la lecture :

« La guerre est déclarée depuis longtemps entre les arbres de la propriété et les hauts murs de granit aidés de trois grilles en fer forgé. Les arbres savent qu’ils vont gagner. Ils ne se pressent pas. On assiste à une guerre d’usure. Les fissures sont profondes déjà. Elles courent sur les murs impunément.

Le manque de quelque chose. Une intrigue. Des personnages peut-être. Rien de tout cela et pourtant une envie d’écrire comme on honore une mémoire dont on ignore tout. Juste le flou du décor, un bruit de volet et la sensation d’un départ. Et ça suffirait pour écrire ce qui doit être écrit et qui est porté en soi, ailleurs, dans un flou indéfini, dans un utérus mal équipé avec l’incertitude de l’alchimie, du miracle qui pourrait avoir lieu. Tout autour il reste cet inconfort de vie qui empêche de vivre profondément, totalement. Parce que quelque chose doit s’écrire qui ne s’écrit pas. Jusqu’à ce que ça s’écrive et alors on peut se remettre à vivre. Le claquement du volet, on ne l’entendra plus. »

Suivaient deux pages blanches avant que l’écriture reprenne :

« Les phrases qui ne s’achevaient pas, juste quelques mots suivis de trois points de suspension comme pour s’arrêter avant de prononcer l’irréparable. On savait se tenir. Et se retenir, enfin jusqu’à un certain point. On était une famille unie. Il fallait préserver cela. Assis en demi-cercle devant le bureau du notaire. Mais tous les visages de tes oncles et tantes tournés vers le tien te donnaient le sentiment d’être dans le box des accusés. Tous contre toi, unis. Juste à cause de ce que tu avais dit en privé au notaire avant la lecture du testament. Quelque chose qu’il s’était empressé de faire passer. Et maintenant ces phrases tronquées. As-tu pensé à ... Comment peux-tu espérer... Toi, qu’est-ce que tu vas pouvoir... Sais-tu seulement... Tu connaissais chacune de leurs phrases. A peu de chose près les mêmes. Celles d’il y avait dix ans, lorsque tu avais proposé de revenir t’installer là en attendant. Les mêmes. Tu aurais voulu leur répondre mais ils ne parlaient pas le même langage. Ils s’agitaient sur leur chaise et celles-ci grinçaient comme pour acquiescer. Le notaire tournait un stylo plume tout aussi énervé que ses doigts. Alliance et chevalière en or. Il dévissait le capuchon pour le revisser aussitôt. La plume aussi était en or. Bientôt il les interromprait pour leur montrer qu’il tenait son rôle, méritait ses honoraires. »

Sur une feuille pliée en 4, elle avait écrit à son sujet :

« André Borel, notaire à St Pair sur Mer. C’est son nom maintenant sur la plaque à l’entrée de l’étude. Avant c’était celui de Jacques Delorme. Il pourrait être son fils. Il fait tout pareil que lui, tout comme Delorme le lui a appris depuis qu’il est entré comme clerc dans son étude. Aujourd’hui il sait tout de la fortune de chacun sur plusieurs générations, les successions qui obligent au morcellement des terres comme les mariages qui permettent leur regroupement. Il les connaît par cœur tous ces actes signés du même nom, Delorme, seul change le prénom au fil des ans. C’est qu’ils sont notaires de père en fils chez les Delorme, jusqu’à Jacques, le dernier, qui n’a eu qu’une fille et elle est née bègue en plus. André Borel aurait pu l’épouser par intérêt car il avait beaucoup gagné à cette union à commencer par ce parrainage, l’étude et tout ce qui va avec. C’est ce que croient les gens et c’est ce qui se dit encore. Le vieux Delorme lui aurait donné plus encore pour qu’il se charge de sa fille handicapée. André, lui, l’avait aimée au premier regard bien avant qu’elle n’ouvre la bouche qu’elle n’ouvrait pas souvent. Son air timide, ses cheveux trop blonds, sa peau et ses yeux, tout semblait pâle plus qu’il n’est nécessaire. Il avait trouvé ça touchant tout cet effacement. Il venait d’une famille de noirauds où tous parlaient haut en se coupant la parole. C’est à peine s’ils avaient eu besoin de se parler pour s’entendre, André et elle. Entre eux tout avait coulé de source immédiatement. Et un sourire semblait avoir poussé sur le visage trop clair et qui ne s’était plus effacé. Plus tard ceux qui la rencontreraient pour la première fois penseraient : c’est une belle femme. »

« Leurs voix par-delà le mur. Tu ne viens pas ? Non, tu préférais ne pas entrer. Ne pas te mêler à eux. Leur façon de s’énerver contre la grille qui résistait, la rouille, c’est tout pourri, dans quel état c’est... Leurs gestes brusques, maladroits, irrespectueux. Leurs mains empoignaient, poussaient, secouaient. Parfois leurs pieds venaient à la rescousse. Tu as vu... On n’imagine pas... Quand je pense comme c’était avant... Ils étaient pourtant descendus des voitures en silence, berlines aux coloris sombres avec ce qu’il fallait de chrome, garées à la queue leu leu contre le mur mais trop près. A distance, à cause des ronces qui avaient enjambé le mur et retombaient jusqu’aux carrosseries au point qu’ils se sentaient menacés, à deux doigts d’être déchirés, eux, leurs habits, la peinture métallisée de leur voiture, rayée. Vous n’y pensez pas... Les voix se sont faites plus fortes à mesure que croissait leur indignation et au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient dans le parc, les murs qui auraient dû les atténuer faisaient caisse de résonnance. Ils s’adressaient au notaire le prenant à témoin des dégradations, de l’état du parc redevenu friche et quand la lourde porte d’entrée finit par abdiquer pour leur livrer passage, le silence reprit possession des lieux jusqu’à ce que quelqu’un ouvre en grand l’une après l’autre toutes les fenêtres comme pour chasser le plus loin possible l’esprit ambiant. Aérer, combattre l’odeur de moisissure qui imprégnait les tentures, les tapisseries, le bois des meubles et des châssis... Dans cet état, vous imaginez ce que ça va lui coûter, une fortune pour remettre à niveau. Peut-être que son niveau à lui... Cela dépend du niveau d’exigence... On ne va pas la lui laisser pour rien... Qu’est-ce qu’il s’imagine... Nous aussi... Nos enfants... Par les temps qui courent... »

Dans la marge elle avait noté : dois-je repasser au « tu » avec un point d’interrogation, avant de le faire.

« En dehors. Au-delà du mur. Tu restais sur la route, les pieds dans l’humidité des mauvaises herbes qui avaient quartier libre entre l’asphalte et le granit du mur.

Pas tout à fait en face, juste après le virage, se trouve l’entrée de la carrière ou ce qui fut telle. Deux énormes blocs de granit de part et d’autre d’une allée au milieu d’un vaste verger de pommiers et une inscription gravée dans leur chair : les Perrières. La carrière est désaffectée aujourd’hui comme en attestent les trois grands chiens d’arrêt qui gardent le verger et aboient au portail au passage du facteur. La propriété est revenue au fils Morin, celui qui est propriétaire des trois jardineries du coin en plus de son entreprise de débroussaillage, entretien et création de jardins. Le père est resté vivre là-bas. On le voit sillonner les routes autant qu’on entend la minuscule voiture sans permis qu’il pousse autant que l’accélérateur le permet. Des caractères durs comme les blocs qu’ils ont réduits de père en fils. Des femmes qui meurent en couche, épuisées et usées avant l’heure, qui donnent des fils et puis s’en vont, des fils élevés par des hommes dans l’odeur de la dynamite et le bruit des explosions. De père en fils, l’aisance de la richesse et la proximité constante avec la mort qui menace insidieusement comme le radon qui se dégage de la roche, être en permanence à la merci d’un accident, y soumettre ses fils et aussi les fils des autres, de tous ces ouvriers embauchés. Alors il y a les rancunes qui se multiplient au sein du village et la jalousie qui va de pair face à la réussite et tout cela s’amplifie au fil des ans. Jusqu’au dernier des fils qui ne porte pas le prénom des patriarches, Charles. A cause d’une mère qui a tenu bon, qui a tenu tête, son fils s’appellera Sébastien en premier prénom. Sébastien comme un talisman qui viendrait rompre un sort funeste. Lui, adulte, choisit le végétal, reniement ou résurrection, mais restent la richesse, la réussite et l’aisance financière, l’embauche des hommes, ceux qui ne trouvent pas de travail, des laissés-pour-compte sans qualification mais dont on connaît la famille depuis des lustres. Et la jalousie demeure. Le respect qu’on lui témoigne aussi. C’est lui, Sébastien, qui avait accepté de se porter garant pour l’emprunt qu’il te faudrait faire pour leur racheter leurs parts. En souvenir du bon vieux temps il avait dit. Mais pas que sans doute. Tu sais qu’il y a plus que cela entre vous, une bêtise de gosses aux conséquences plus graves et dont tu t’étais accusé seul. Toi, l’enfant sans père... Que certains malveillants dans le village surnommaient le bâtard. Voilà qui ruinerait définitivement ta réputation et te ferait quitter le coin dès que tu le pourrais. Mais Sébastien était ton ami et s’il avait un père, ce n’était pas d’un comme le sien dont tu rêvais. Sébastien risquait plus que toi si tu le dénonçais, alors tu avais tenu ta langue.

Tu les entends sans les entendre. Tu es sur leurs talons sans y être. L’agitation des arbres, le bruissement de leurs feuilles retiennent ton attention. Le jardin aussi a envie de te parler. Le puits... Les arabesques en fer forgé forment un dôme au-dessus de son cercle de pierres hésitant entre la peinture blanche et la rouille. Oui, allez jouer dans le parc, mais ne vous approchez pas du puits. La voix de ta grand-mère qui par ses mises en garde répétées en faisait le principal attrait du parc. Lui attribuant sans le savoir le rôle du personnage maléfique. Une histoire qui l’avait marquée enfant et qu’elle t’avait racontée : la mort de Marie-Jeanne, née sous X, de père inconnu, qui avait été adoptée par les fermiers de la Guilberdière et qui avait disparu à l’âge de huit ans. Un cercueil vide, tu imagines... Non, tu n’imaginais pas. Mais du coup toutes vos histoires se construisaient autour de lui, ce puits dévoreur d’enfant. Une fois les méchants vaincus, il fallait décider de leur sort, morts ou vifs, ils basculaient dans ce puits. Sébastien venait te retrouver dès qu’il parvenait à échapper à son père. Adeline, la fille du notaire, vous faisait rêver. Sans cesse il fallait la délivrer mais le plus souvent à la fin c’était Sébastien qu’elle épousait.

Tu piétines devant la grille ouverte et le mur ne te protège plus du passé.

Un doigt pointé, ongle manucuré, rouge sang, se tendait vers le visage de la mère, ta grand-mère, de plus en plus âgée et une voix aigüe immobilisait les présents. C’est elle qui l’a volée... Ta bague de fiançailles... Tu le sais très bien. Mais tu la couvres comme d’habitude. Tu pourrais l’admettre pour une fois... Une seule fois... Il y a prescription maintenant... Les yeux clairs que les rides ont enfoncés profond dans leurs orbites ont rétréci aussitôt. Ils papillonnent pour ne pas loucher sur cet index accusateur trop proche des lunettes qui ont glissé sous le coup de l’émoi. Une phrase, elle ou sa jumelle, qui finit par débouler d’on ne sait où et surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. L’air devient d’un coup irrespirable, même pour toi, l’enfant qui joue sous la table avec le chien. Tu voudrais te boucher les oreilles. Et l’indulgence de la mère qui tente de défendre sa fille. Envolée, sa fille, appelée par la grande ville, la ville lumière comme on dit, qui voulait tenter sa chance dans le cinéma, morte trop jeune, laissant l’enfant derrière elle, comme un fardeau, disaient les tantes, ses sœurs, comme un cadeau reprenait Jeanne, ta grand-mère. Cette indulgence, c’est ce qui les révoltait. Comme si elle leur retranchait une partie de l’amour qui leur était dû, à eux, les autres enfants, qui étaient restés. Restés vivants, alors que l’autre... ça a toujours été ta préférée... Tu peux bien l’avouer... Restés vivants mais vivant loin. Toi aussi comme les autres, lorsque tu avais été en âge de partir...

Il y a aussi ceux avec qui on est fâché pour de bon. Pour moi, il est mort, dit-on, du temps de son vivant. C’est un départ dont on maîtrise le retour. Il suffirait d’écrire, de téléphoner, de presque rien pour se rabibocher. C’est un peu comme des faux-départs. Il y a des départs qui résonnent à l’intérieur, lorsque dedans c’est devenu une caverne pleine d’échos, si bruyante qu’on ignore à chaque au revoir à qui on fait réellement signe. Jeanne n’est fâchée avec personne. Les au revoir viennent toujours des autres. Elle reste là dans son tablier à carreaux, la voiture et ses occupants ne sont plus visibles depuis longtemps, et derrière elle le portail ouvert. Elle ne le refermera pas tout de suite. Il reste ouvert pendant trois jours parfois. C’est Conrad qui le refermera un soir en rentrant du bistrot avec son chien. Il le passera pour aller frapper à sa porte. Elle viendra ouvrir sans demander qui est là. Ils ont leurs habitudes. Elle apprécie sa discrétion. C’est qu’il ne viendrait jamais le soir de leur départ. Il la laisse avec son chagrin, ne veut pas déranger les images qu’elle garde de leur séjour. Elles tournent dans sa tête presque sans arrêt et elles lui font bonheur et peine tout à la fois. Non, il ne vient jamais le premier soir. Il se sentirait comme un intrus. Le chagrin, il connaît bien, il sait que ça se respecte. Ils boiront le café sans dévier de ce qui compose leurs échanges habituels, le jardin, le temps, et leurs deux vieux chiens qui se sont couchés comme on se laisse tomber et ça fait un bruit sourd sur le plancher. Quand il se lève pour partir, elle dit : « A-t-on idée de vivre si loin des siens ! » Elle lui en veut à lui, le fils de l’Américain, celui-là qui avait décidé de rester en Normandie au lieu de rentrer chez les siens. Elle lui en veut à lui, qui n’y est pour rien, de tous ces portails qu’il a bien fallu ouvrir pour laisser partir. Ce n’est que justice si c’est à lui que revient la tâche de tirer les deux battants récalcitrants, qui grincent et se bloquent dans les cailloux et de lutter pour faire jouer le verrou rouillé. Elle ne dira pas merci. Pas bonsoir non plus, pas ce soir. »

Le texte d’après débutait en haut de la page suivante, jamais rien n’était écrit sur celle de gauche. J’ai dû vérifier que je n’avais pas sauté une page :

« Un jour la maison ferme ses volets et entre en sommeil pendant les dix ans que Jeanne passera en maison de retraite. Le portail ne s’ouvrira plus mais le jardin entre en résistance : il pousse comme on mettrait les bouchées doubles. Jusqu’à l’heure de la succession.

A ta hauteur les fleurs de camélias. Autour de tes pieds aussi. La fleur de camélia qui personnifie l’art de la chute. Tombée à peine éclose. Toute la puissance de sa floraison l’entraîne dans sa chute. Trop lourde pour la tige qui ne peut la retenir. Sa nature lui fait préférer l’ombre et les régions pluvieuses. Les pluies fréquentes la gorgeront d’eau. Le bouton longtemps demeuré clos, encapuchonné de vert sombre, va se délester comme on s’ébroue. Il ne peut retarder sa floraison. Quand c’est parti, c’est parti. Il faut y aller. Une pluie toujours cueille la fleur de camélia, l’alourdit, jaunit les bords de ses pétales. Celle-ci est intacte, tombée en pleine perfection. Elle pourrira sur place dans ce nid d’herbes sauvages qui a atténué sa chute, mais hâtera sa putréfaction. Tu en ramasses une. Fraîche contre ta paume, elle y tient tout entière, en épouse le creux, s’y love en confiance. Renflée juste ce qu’il faut. Rose celle-ci. Alors que dans la pensée le camélia ne peut qu’être blanc, émouvant comme celle qui en est l’emblème, cette actrice jouant son rôle dans le film en noir et blanc, beauté diaphane et éphémère, chantant encore à pleins poumons alors qu’elle ne devrait plus que tousser, tousser et puis mourir... Si jeune. Et ce sentiment d’injustice. Serait-ce moins triste, si elle n’était si belle ? Pleure-t-on la mort de la fleur de pissenlit ? Est-ce seulement une émotion qui s’ajoute à une autre, celle éprouvée face à la beauté doublée du choc face à l’injustice. Ta main s’ouvre. Cette fleur-ci va connaître un destin exceptionnel. C’est ce que tu te dis en inclinant ta main : grâce à toi, ce camélia va tomber une seconde fois. »

Le texte suivant était précédé d’un titre « Rêve » souligné deux fois d’un trait énergique :

« Trois grilles à 4 mètres d’intervalle. La voiture entre par celle de gauche, identique à celle de droite, tandis que la centrale porte à son sommet un entrelacs d’arabesques qui rappelle celles au-dessus du puits et témoigne de la créativité d’un ferronnier. Un cèdre puissant et trois camélias de plus de 3 mètres se sont regroupés pour unir leur force. Ils ont décidé de pousser les murs du parc. A cause de la lézarde qui a crevé le mur de granit, quelqu’un a tenté maladroitement de stopper leur soif d’extension en liant leurs troncs à l’aide d’une corde épaisse pour les retirer en arrière.

Dans tes rêves, la grille centrale est dégagée. Elle ouvre sur l’allée qui mène au perron. Une petite fille est agrippée aux barreaux. Elle pleure bruyamment et personne ne l’entend. Tu n’es pas dans le rêve. Tu n’es nulle part. Tu ne peux rien pour elle. Tu entends les sanglots. Tu ne comprends pas pourquoi ceux qui sont dans la maison ne sortent pas, restent à l’intérieur. Ton impuissance est une douleur physique pour un corps invisible. L’impossibilité de réintégrer ce corps pour le réveiller ou pour le porter au secours de l’enfant. Tu te réveilles en nage. Ces nuits-là, tu ne peux plus te rendormir. »

Elle avait noté en diagonale comme une page barrée : qui fait ce rêve ? Jeanne ou son petit-fils ? J’ai eu une autre conviction. J’étais sûr que c’était l’auteure qui faisait ce rêve récurrent, même si elle voulait le prêter à ses personnages. C’était l’auteure qui voulait rentrer à la maison, passer le barrage de la grille, des grilles qui étaient au nombre de trois, séparées par un haut mur. C’était l’obsession de l’auteure qui désire rentrer dans sa maison d’écriture. Son lieu d’écriture, elle le décrivait fort bien lorsqu’elle écrivait un peu plus loin dans le cahier : « La tension dans le corps. On ne parle plus. On ne pense plus qu’à cela, rendre praticable l’écriture, que la main puisse agiter le stylo en y mettent toute l’énergie dont elle est capable. Le corps se tend, les muscles fournissent le travail qu’on attend. Pousser le fauteuil, empoigner des coussins, une planche à déposer sur les accoudoirs du voltaire, des accoudoirs fermes, solides et embourrés, velouté du tissu, sur eux le corps fatigué d’écrire peut se reposer, pour peu s’abandonner tandis que la main trace comme sous la dictée inaudible à une vitesse difficile à suivre.

Le choix du cahier. Parfois l’idée de ce qu’on veut est précise. Parfois on doit tâtonner. Saisir celui-ci, l’entrouvrir, hésiter, aller jusqu’à lui laisser croire que c’est bon, qu’on l’a adopté et avant de s’asseoir rien qu’en l’ouvrant à nouveau être certain de s’être trompé. Les lignes ou les carreaux vous sautent au visage et on ne voit plus qu’eux. On aurait l’impression d’écrire en travers des barreaux de prison. Le livre claque lorsqu’on le referme. Il faut en dénicher un autre, où chaque page est une marée vierge et immaculée. Pas trop beau... Ces cahiers-là, on les aime. On se les offre parfois. Parfois on vous l’offre. On n’y écrit jamais. L’injonction de ne pas gâcher crierait aux oreilles à chaque page et la cacophonie empêcherait l’écriture. Parfois les lignes ne gênent pas. Parfois est un possible auquel on ne comprend rien. Parfois on ne sait plus ce qu’on a envie d’écrire. Parfois on voudrait juste oublier qu’on a besoin d’écrire pour vivre. Parfois la tête s’incline et les paupières tombent. Il est temps de fermer tout et de s’abandonner au sommeil. Parfois il faudrait se retenir d’écrire. »

Au crayon à papier, l’auteure avait ajouté « et vivre ». Comme si l’encre risquait d’être trop voyante, marquante et la tentation trop grande.

Le cahier s’arrêtait là. Il ne comportait aucun autre indice quant à l’identité de son auteur. C’était mon village, les noms exactes et une partie de mon histoire. Jamais je ne saurais comment elle l’avait apprise. Deux rectifications s’imposaient pourtant, jamais ma grand-mère n’avait porté de tablier à carreaux et Conrad, c’était juste le nom de son chien.

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Gil Sutra | S’enfoncer dans l’obscur



— Récit d’une création —
Texte court ou pièce radiophonique
(Projet)

1.

Je n’avais jamais entendu parler d’Émil Djordjević avant de me laisser entraîner (avec réticence, d’abord) dans un travail d’écriture que j’ai appelé par la suite : S’enfoncer dans l’obscur.

Il m’a contacté un jour (« cher André Rautz » écrivait-il, comme à quelqu’un que l’on connaît déjà intimement) en me demandant de reprendre à mon compte un récit qu’il avait entrepris. Rien de plus.

RECIT : SOLLICITATION DE LA PART D’ÉMIL DJORDJEVIC.

Je prends contact avec vous pour une raison qu’il m’est bien difficile de vous expliquer. C’est au sujet de la disparition d’un homme qui a eu lieu dans mon village, près du grand fleuve, après une dispute familiale. J’ai rencontré cet homme peu de temps avant son départ pour l’inconnu et je me suis promis de transcrire ces évènements sur papier. Je dispose d’un certain nombre de feuillets déjà rédigés et de diverses notes mais hélas, pour des raisons personnelles, il m’est impossible d’aller au bout de cette tâche. Je vous prie de croire en l’importance de cette affaire pour moi.

Étant l’un de vos lecteurs de longue date, j’ai pensé vous proposer de poursuivre ce travail, si l’histoire vous parait digne d’intérêt, bien sûr. En contrepartie, je vous laisse volontiers libre d’utiliser, pour l’un de vos projets ultérieurs, n’importe lequel des matériaux que je vous aurais transmis, mon seul désir étant l’aboutissement du travail dans lequel je me suis engagé.

Si cette requête ne vous parait pas trop déplacée, je suis prêt à vous donner toutes les informations nécessaires sur le contexte de l’affaire, sur ma situation ou tout ce qui pourrait vous être utile. Les fragments déjà écrits sont évidemment à votre disposition. Vous pourrez les utiliser sans restriction. Je suis conscient du caractère inhabituel de ma démarche et j’espère ne pas commettre de maladresse en vous sollicitant de cette façon. Mais je vous prie d’envisager mon appel avec la plus grande attention.

Une histoire banale, une demande farfelue, voilà comment tout a commencé. Le genre de requête que l’on ne prend même pas la peine de lire. (D’habitude).

Il me cédait toute la matière de l’histoire, sans contrepartie, si j’acceptais de l’aider. (A quoi, au fond ?). J’y ai peut-être vu une aubaine. Il faut dire qu’à ce moment-là je cherchais des sujets pour mon travail, j’avais vaguement envie d’écrire un petit texte. Une pièce radiophonique, peut-être. La nuit, j’aime écouter ces voix limpides qui sortent du poste, enveloppées dans les bruitages légers et subtils qui transportent votre esprit ici ou là.

Je ne suis pas du genre à reprendre les récits des autres ni à faire des créations collectives… ! Pourtant, à partir de ces quelques lignes reçues d’Émil Djordjević, j’ai foncé tête baissée dans une équipée littéraire qui n’avait rien pour me séduire. Comment j’ai été embarqué dans l’écriture d’une histoire qui n’était pas vraiment la mienne mais qui a collé vigoureusement à mes semelles ? Cela n’a jamais été très clair pour moi. Les notes écrites au cours de cette période, rassemblées et incluses dans le présent récit constituent une trace de mes vagabondages en compagnie d’Émil Djordjević tout au long de ce travail et pourront peut-être donner une idée de ma posture au cours de cette période.

2.

Avant même le contenu de l’histoire qu’il me dévoilait, c’est l’homme, Émil Djordjević lui-même, qui m’a intrigué. La nature de sa demande, la part étrange et mystérieuse des mots échangés. Le caractère pressant de son appel. (Presque vital). Lors de nos premiers échanges, je me suis employé à éclaircir quelques éléments de sa vie. Je lui ai demandé des précisions à plusieurs reprises, il y répondait avec rapidité et courtoisie. (Et à chacune d’elles, c’était me faire embarquer un peu plus). Mais il faut être honnête, je ne pourrais guère garantir la fiabilité de ce que j’apprenais de lui :

NOTES BIOGRAPHIQUES : AU SUJET D’ÉMIL DJORDJEVIC.

Émil Djordjević n’a pas vraiment de passé. En tout cas, pas de passé connu. D’ailleurs, il ne s’appelle pas vraiment Émil Djordjević. Pas depuis toujours. C’est la vieille femme qui l’a appelé ainsi. Celle qui habite près du grand fleuve. Comment elle a trouvé ce nom-là, on n’en sait rien. Mais à ce qu’on dit, elle a toujours eu de la suite dans les idées, la vieille femme. Certains racontent qu’elle avait en mémoire un ancien joueur de football de l’époque de la Yougoslavie et c’est comme ça qu’il a hérité d’un nom. Allez savoir. Au début, les gens du village l’appelaient le Serbe. Est-ce que la vieille l’a appelé Émil Djordjević parce qu’il était serbe ou est-ce qu’il a été surnommé le Serbe parce que la vieille l’appelait Émil Djordjević ? Tout se mêle. Probablement qu’il est devenu le Serbe et Émil Djordjević tout à la fois, à cause de ce petit accent qu’il a quand il parle. Il fallait bien le nommer ce pauvre homme.

La vieille lui a laissé un bout de champ pour mettre sa caravane quand il a débarqué au pays. Il a commencé à lui rendre de petits services, écorcer son bois, sarcler sa terre, redresser ses tuiles. Elle lui laissait ses restes de soupe, une partie de ses pommes. Ils se sont arrangés de cette manière.

Il semblerait qu’il a eu un accident cérébrovasculaire autrefois et que toute sa mémoire est partie d’un coup. Comme quand on vide un évier. Après son coma, il a retrouvé toutes ses facultés. Sauf ça, ses souvenirs. D’autres au village disent que c’est la faute à la guerre, dans les Balkans probablement. Est-ce qu’il n’a tout simplement plus la force de se rappeler de ces années-là ? Personne ne l’a connu avant son arrivée. Lui, il ne peut rien raconter et personne ne sait rien sur lui. Sa seule histoire c’est celle qui a commencé au village. Quand il est arrivé chez la vieille, au bord du fleuve.

Ses souvenirs les plus anciens ont à peine vingt ans. C’est comme s’il n’avait pas été enfant. Il n’a pas vraiment d’identité puisqu’il ne peut pas être fidèle à ce qu’il a été. Mais du même coup, il peut emprunter toute la mémoire et toutes les identités du monde. Allez savoir ce que ça fait à un homme, une affaire comme ça…

Parfois, les gens dont l’histoire est restée secrète font naître de grandes peu
rs chez les autres. Lui, ce n’est pas le cas, il est doux et bon. Il s’est arrêté près du fleuve il y a de cela longtemps et il y est toujours. Personne ne lui demande qui il est, d’où il vient surtout, ça ne servirait à rien. Alors, avec les autres habitants, il échange des saluts et quelques menus services, parle des arbres et du fleuve. Puis chacun repart chez soi. Quand il ne travaille pas, il continue sa lecture, de vieux livres qu’il trouve on ne sait où. Il passe aussi des heures à regarder les étoiles. Parfois il y reste toute la nuit, les yeux tournés vers le ciel.

Et autre chose aussi. Il mourra sûrement au village. Il aura une stèle avec juste une date de mort inscrite sur la pierre. Et avec un nom qui n’est pas le sien, en tout cas pas celui que lui ont donné ses parents. C’est ainsi, c’est une vie qui vaut tout autant que n’importe quelle vie…

Ce qu’il y avait à savoir de la vie d’Émil Djordjević, en gros, c’était ça !

3.

On s’est mis enfin à parler de l’histoire de ce type du village, un père de famille qui avait quitté sa maison un soir de dispute et disparu. Jusque là, ce n’était pas un truc exceptionnel. Des gens qu’on ne revoit jamais, ça existe. Sauf que moi, je me laisse facilement fasciner par ces affaires. (Trop ?). On a évoqué un peu cette affaire, j’avais envie d’en connaître un peu plus. On a parlé de tout et de rien. Et il y avait toujours cette question de l’incapacité du Serbe à poursuivre qui me tracassait.

RECIT : ÉCRIRE L’HISTOIRE DU PERE.

Émil Djordjević a croisé la trajectoire du père un court instant avant sa disparition. Il lui reste quelques fragments d’histoire sur des bouts de papier. Et des bribes de souvenirs. Mais, comme on le sait, il est accablé, il n’arrive pas à poursuivre le récit. Peut-être les altérations de son cerveau suite à l’accident cérébrovasculaire (ou à la guerre des Balkans) lui ont fait perdre quelque chose de sa capacité à raconter les histoires des hommes. Ou il est prisonnier de l’intensité de cette rencontre, elle le touche trop. Avant tout, peut-être en est-il ébranlé au point où il ne peut plus envisager de remplir les blancs pour boucler son texte. Car il n’en sait pas assez pour faire tenir l’histoire debout sans inventer un peu. Et il aurait comme une sorte de peur de trahir. Enfin, on peut voir les choses comme ça. En tout cas, il y a une chose qui est claire, c’est que le Serbe écrivait autrefois, dans sa vie d’avant les accidents. Ou sa vie d’avant la guerre. Ou dans tout autre vie qu’il avait vécue.

Je ne sais pas s’il avait promis quelque chose au père. (Ce serait plutôt à lui-même). Il me demandait de prolonger son travail, de reprendre l’histoire. De le faire pour lui. Il insistait, il tenait à cette naissance, m’assurait qu’il se sentirait tranquille quand ce serait fini. C’est tout ce dont il avait besoin.

Il était de plus en plus difficile pour moi de reculer, j’étais pris. Sa parole était douce mais ferme, nul ne me contredira. (Et il y a la force de tout ce qu’il ne disait pas !). Il m’avait transmis son envie, une véritable contagion.

4.

J’ai commencé à découvrir les essais fragmentaires d’Émil Djordjević. Il n’avait écrit que certaines séquences de l’histoire, il avait des images et des souvenirs, quelques bribes sommaires de dialogues. Ce n’est pas par négligence, il n’avait qu’une connaissance parcellaire des évènements. Sans oublier les gros trous de sa mémoire.

Je lui ai proposé de travailler à partir des bouts dont il disposait, même s’ils étaient incomplets et dispersés, incohérents même (il restait si peu de ces évènements). J’allais tenter d’en reprendre le fil, j’avais besoin de leur donner une forme provisoire, sans préoccupation excessive pour le contour final de l’histoire. On verrait où ça nous mènerait. Contrairement à mes craintes, Émil Djordjević était d’accord, il ne semblait pas aussi préoccupé que je l’imaginais par une quelconque fidélité aux évènements réels.

J’avais beaucoup de questions à poser au Serbe même si je n’étais pas sûr qu’il saurait y répondre. (C’est curieux, il m’arrivait aussi de l’appeler comme les vieux du village !). C’était lui le passeur, il n’y en avait pas d’autre. Je devais donc aller chercher la trame de cette histoire au fond de sa vieille caravane. Je dois le reconnaitre, j’aimais les échanges avec ce type. J’aurais été très heureux de passer du temps avec lui sur ce terrain que lui a prêté la vieille, un petit vin artisanal à portée de main, pour faciliter l’échange.

5.

En ce qui concerne l’histoire de la disparition, tout est parti de là, de la cuisine, un soir de début d’été où la colère est grande. Une de ces colères qui couvent souvent à l’intérieur des murs des vieilles bâtisses. J’ai gardé la scène quasiment dans l’état où le Serbe me l’a donnée à lire. Elle faisait partie des parties les plus élaborées de son travail, je n’ai presque pas eu à y toucher. (Allez savoir, peut-être bien que moi aussi j’avais peur de trahir).

RECIT : LE PERE S’ENFONCE DANS LA PROFONDEUR DE LA NUIT.

Ça se passe dans la vieille cuisine, à la fin du souper. Tout le monde est assis autour de l’épaisse table ronde. Au milieu des cris, des pleurs, on voit le père traverser la pièce. Il se dirige en courant vers la fenêtre du jardin, l’enjambe d’un saut et s’enfonce dans la nuit. Après, c’est le silence. L’hébétude qui succède aux fracas de la dispute.

La pièce est toute noire des fumées anciennes, pas sale. Elle est éclairée par une ampoule nue, suspendue à un fil usé tombant du plafond. D’aussi loin qu’on se souvienne, la maison appartient à la lignée de la mère. Cette dernière a toujours vécu là. Auprès de ses parents. Le père est venu s’installer le lendemain des noces. Avec les trois enfants encore jeunes, quatre peut-être, ils se partagent le petit espace habitable, le reste c’est pour le travail en commun. C’est un lieu qui semble échapper au temps. Cela pourrait se passer il y a cent ans. Ou bien mille ans, il suffit d’oublier l’ampoule nue qui tombe du plafond. Il y a toujours un peu plus de tension quand le père est là, il sera toujours de trop dans cette maison. Il se sent toujours de trop, aussi.

Ce soir, il y avait quelque chose de plus dur que d’ordinaire. Les enfants l’avaient vite compris, ils se taisaient, sidérés par ce qui se jouait sous leurs yeux. Par le pressentiment peut-être de l’inéluctable à venir. Dans son face à face avec le grand-père, le père contenait depuis un moment son explosion de rage. Mais sa colère, son impuissance aussi, étaient trop grandes, il s’est mis à crier plus fort puis il s’est levé pour se diriger vers la porte et quitter la maison. Le grand-père l’a devancé et s’est interposé pour lui barrer l’accès du dehors, écartant ses bras pour mieux occuper l’espace.

C’est là que le père se met à courir à grandes enjambées vers la fenêtre du jardin. Qu’il saute avant de s’enfoncer dans la nuit. Les enfants ont maintenant le regard vide, abîmé dans l’obscurité du dehors. Il restent abasourdis par le sentiment de déchirure qui vient de traverser le tissu de leur vie.

6.

Émil Djordjević a beaucoup parlé de ce que l’on ne savait pas de cette affaire, des interrogations, des absences et des secrets. Il aurait aimé donner un sens à ces évènements, les comprendre. J’étais plus circonspect, je n’aime pas tellement faire des hypothèses hasardeuses sur les motivations qui font agir les gens. (Disons, en général !). Finalement, je lui ai proposé ceci : on pouvait juste déposer ces questions au creux de la narration, comme une respiration venue du dehors.

DIGRESSION : LE LIEU DE LA COLERE DU PERE.

Il y aurait mille questions à poser pour en savoir quelque chose du geste du père d’enjamber ce soir-là la fenêtre. Pour comprendre où s’origine ce mouvement qui le jette dans l’obscurité de la nuit et condense peut-être le cours d’une vie. Est-ce plus qu’une répétition ? Il était sûrement en colère depuis si longtemps, d’une place trop étroite dans la maison de la lignée de la mère. De cela, il n’en savait rien encore quand il a accepté d’inscrire son futur dans les noires fumées de la vieille cuisine. Et dans quels rêves avait-il essayé de glisser cette femme ? Sa femme. Il n’ignorait pas que ces histoires-là ne s’écrivent pas avec des mots faciles. Ils étaient juste deux inconnus, liés seulement par les quelques pas de danse des dimanches après-midi. Ils avaient probablement échangé des paroles sans importance dans l’entre-deux des musiques. Il suffisait en ces temps-là d’une mince trame de frôlements furtifs pour engager une vie. Ou peut-être si, il savait. Mais il a préféré ne pas y regarder de trop près. Il se mettrait juste au travail, ça il savait le faire. C’est possible que l’histoire se soit passée de cette façon. Ensuite il ne pourra plus s’en défaire de cet enfermement, pour les enfants certainement, et à cause de la peur, de l’habitude aussi. Et la mère ? Etait-elle avec d’autres désirs, des ambitions que ne pouvait porter cet homme-là ? Un homme arrivé un jour, et pour toujours. Elle a sûrement cédé un peu face à la vie, mais elle luttera et le père n’aura qu’à s’y plier. Même s’il faut en passer par les disputes et la haine. Après tout, dans cette guerre presque quotidienne, elle se sait en équilibre. Elle a sans doute gardé en elle ses vieux rêves, un talisman essentiel pour suivre sa route. Et que connait-on des grands-parents, garants des appuis de la vieille maison ? Il y aurait mille questions à poser pour en savoir quelque chose du geste du père d’enjamber ce soir-là la fenêtre. Mais au fond, il est inutile de s’accrocher à toutes ces ombres. Qui pourrait apporter un jour ces fragiles lambeaux ?

7.

Alors ?
Il ne restait plus qu’à suivre sa trace dans la nuit.

Il y avait une autre question. Est-ce que nos interrogations sur comment esquisser l’après du geste du père devaient rester entre nous ou apparaître dans le corps du récit ? On n’en savait rien, ça pouvait se discuter. En tout cas, elles étaient là, en attente.

DIGRESSION : ÉCRIRE L’APRES.

On ne sait presque rien de l’avant de cette histoire. Mais qu’importe. Ecrire, ce serait d’abord se fixer sur le geste du père enjambant la fenêtre. Partir de ce point de bascule, le geste irréfléchi d’enjamber la fenêtre. Un geste dense comme la traversée d’un écran. Ecrire, ce serait tenter de suivre le père dans son passage soudain vers l’obscurité de la nuit. Ou l’y précéder plutôt, puisque de ce qu’il en est advenu ensuite on n’en connaît encore rien. Ecrire, ce serait creuser un espace au plus profond de la noirceur pour l’éclairer d’une flamme fragile, presque impossible. Comme tente en vain de le faire l’un des enfants, le plus grand peut-être, en plongeant ses yeux à travers l’ouvert de la fenêtre pour scruter l’immensité inaccessible et sombre où a disparu son père. Ecrire, ce serait faire une trace dans le noir de la nuit où l’homme parti pourra poser les pas de sa fuite. Une fuite qui le mènera vers le lendemain inconnu ou plus sûrement vers le retour sans éclat à l’ordinaire des jours, quand personne ne sera plus là pour le voir se coucher.

Ecrire, ce serait créer un devenir possible à partir de tous ces mots qui disent le tremblement et la honte, le soulagement et la colère, l’angoisse, la fatigue et la peur. Un devenir qui naitrait de ces mots qu’on a choisis sans qu’on puisse jamais savoir à l’avance où ils nous mènent. Ecrire, ce serait, entre l’inconnu du lendemain ou le retour sans éclat à l’ordinaire des jours, inventer un destin. Un destin parmi d’autres destins possibles, qui vacille et hésite, un destin sans certitude. Et qui n’aura forme qu’à l’instant même d’être écrit. Mais au fond, il y aurait une autre forme possible que celle de l’étirement du récit, et qui ferait l’impasse d’un trop grand acharnement à comprendre. Une forme aussi condensée que celle du geste du père d’enjamber la fenêtre. Cela pourrait ressembler à un tableau. Ou une photographie blanchie par le temps. Qui inscrirait seulement le geste du saut et rien d’autre, car ce mouvement d’un instant rassemble tout en lui-même, de l’avant et de l’après.

8.

Ces personnages de la vieille maison (ce ne sont déjà plus des personnes, je n’en ai rencontré aucun et Émil Djordjević les connaissait très peu), ils n’avaient même pas de nom sur les brouillons du Serbe. J’ignorais si la maison existait encore et qui était toujours en vie. Rien de très important. Nous allions les faire renaître, les uns après les autres.

PERSONNAGES : CEUX DE LA VIEILLE MAISON.

Zacharie, le grand père ;

Herminia, sa femme ;

Eliette, leur fille. Elle vit avec ses parents dans la vieille ferme, un peu à l’écart du village ;

Le père. Il est venu habiter dans maison le jour des noces. Personne au village ne connait son prénom. Il sera donc identifié sous ce nom : le père.

Silas, Lirko et Yonah. Ce sont les 3 enfants (2 garçons et une fille) qu’ont eu Eliette et le père après leur mariage.

J’ai eu la tentation de choisir un nom pour le père, qui pourrait l’accompagner dans la nuit. Afin qu’il s’y sente moins seul. Puis, j’ai pensé que c’était mieux comme ça, c’est un type qui pouvait très bien se passer de nom.

9.

Émil Djordjević était préoccupé par la réaction des enfants après le départ du père. Cela le rendait même nerveux cette interrogation. Je lui ai proposé de construire un dialogue à partir des mots adressés par Lirko, le jeune fils, à sa mère. Il a trouvé que c’était une belle idée. (Il avait sûrement besoin de ça le Serbe, ce jour-là).

RECIT : LES QUESTIONS LANCINANTES DE LIRKO.

Lui, l’enfant Lirko, il aura la question à la bouche tout le temps. Il se tient debout près de la table avec sa cuillère encore à la main, MAIS POURQUOI IL EST PARTI LE PÈRE ? demande-t-il, après le saut du père enjambant la fenêtre vers le noir de la nuit. TIENS-TOI TRANQUILLE, IL VA REVENIR, aura répondu cent fois la mère à l’enfant, IL N’A NULLE PART OÚ ALLER. Et lui, il dit, OUI MAMAN, encore. Mais il ne peut pas s’empêcher de regarder vers le trou opaque de la fenêtre, OUI MAMAN, JE SAIS, il répète, MAIS IL EST OÙ, ALORS ? Il ne comprend pas comment a pu disparaitre le père, IL EST OÙ ? MAMAN ?, il ne comprend rien à cette histoire. L’enfant a toujours sa serviette autour du cou, personne n’a pensé à lui enlever, il pourrait presque se remettre à table. C’EST SÛR, IL VA REVENIR, ON LE CONNAIT ASSEZ, pourrait ajouter le grand-père Zacharie, ou n’importe qui d’autre, comme si le père allait apparaître aussitôt pour terminer tranquillement son repas. L’enfant parle à nouveau, IL EST PEUT-ÊTRE PARTI CHEZ SES VIEUX À LUI, tirant la manche de la mère une nouvelle fois. Il insiste encore, S’IL VA HABITER LÀ-BAS, CHEZ SES VIEUX À LUI, IL RETROUVERA SÛREMENT SON VIEUX LIT D’ENFANT ? Et la mère, patiente avec l’enfant, répond avec douceur QU’EST-CE QUE TU RACONTES ?, hésitant, puis, TU SAIS, ILS VOUDRONT PAS DE LUI CHEZ SES VIEUX À LUI. PAS MAINTENANT, NON. IL VA REVENIR. Et l’enfant, alors, MAIS QUAND ?, il a besoin de savoir. Ou peut-être juste demander, tant qu’il y a des questions à poser on dirait que le père est resté là, tout ce temps, à manger son fromage. L’aîné est collé à la fenêtre, ne disant rien, fantôme accroché à la légère humidité montant peu à peu de la nuit. IL A MÊME PAS PRIS SON PYJAMA, le jeune enfant dit encore, alors que sa sœur laisse sortir quelques sanglots. MAMAN, MAMAN, IL A OUBLIÉ SES PANTOUFLES AUSSI, ajoute-t-il tristement. Après un nouveau silence, la grand-mère se lève, elle lance, en repoussant sa chaise, IL VA FALLOIR ALLER SE COUCHER, IL SERA LÀ DEMAIN, C’EST SÛR, décidant que la vie doit avancer un peu. Elle est fatiguée sûrement, des questions de l’enfant ou de sa journée de travail, c’était dur aujourd’hui, ON N’AVAIT PAS BESOIN DE ÇA ! Et tout le monde essaie de bouger pour ne plus rester figé ainsi, après qu’un peu plus tôt le père a enjambé d’un saut la fenêtre.

10.

Émil Djordjević tenait à dire quelque chose au sujet de Yonah, la petite fille avait suivi toute la scène accroupie sous la table de la vieille cuisine. On a un peu discuté, griffonné quelques phrases, retoqué le texte. Je ne savais pas encore si on le garderait, comment il pourrait s’inscrire dans l’ensemble :

RECIT : SOUS LA TABLE, YONAH.

C’est le vieux peigne de corne que la petite fille tient dans la paume de sa main. Il est tombé de la poche du père au moment où celui-ci allait disparaître par la fenêtre du jardin. La matière sombre du peigne est traversée par une fine veine couleur de miel. L’enfant fixe son regard sur ce sillon presque translucide que souligne la lumière jaune de l’ampoule nue. Et son doigt passe avec lenteur sur les pointes du vieux peigne, les recourbant légèrement sur son passage, s’enfonçant parfois jusqu’à y trouver un léger point de douleur. Il s’insinue plus profondément dans les espaces vides, ouverts par l’absence de quelques dents brisées. Parfois, il est arrêté par la texture rêche d’un amas de cheveux morts entortillés à la base des dents. Au cours de ce lent voyage ininterrompu, la petite fille va et vient sans fatigue le long de cette crête acérée. Elle est assise sous la table, comme oubliée de tous dans l’intensité des évènements de la soirée. Dans le geste mécanique de sa main sur la corne, peut-être une trace de mémoire opaque. Souvent, l’enfant a observé la posture familière du père penché face au miroir de la cuisine et qui dessinait une raie précise dans sa chevelure, sa main gauche aplatissant la masse de cheveux rejetés par le peigne. Elle était toujours fascinée par ce rituel, une mise en ordre du monde que le père entreprenait chaque jour à partir de cette ligne stricte tracée au sommet de son crâne.

11.

À ce moment-là, nous avons ressenti un gros flottement. Après la dispute, le père s’était évanoui dans la nuit. Le Serbe allait le rencontrer quelques jours plus tard mais, dans cet intervalle, il s’était sûrement installé dans un endroit pas très loin du village. On a commencé par tourner l’affaire dans tous les sens.

Heureusement, Émil Djordjević a réussi à identifier dans sa tête l’image d’un lieu, assez précise. Qui est devenue de plus en plus nette au fil des jours. Il ne savait pas dire où ça se trouvait réellement mais on a fini par voir ce lieu très, très clairement tous les deux. (Et on était très contents de ce miracle) :

DESCRIPTION : UN REFUGE AU BORD DE L’EAU.

Un lieu à l’écart des maisons, près d’un petit étang peut-être. Ce pourrait être un abri rudimentaire en bois, une cabane pour accueillir les animaux. Un homme est assis sur un banc près de la baraque, dans la lumière du crépuscule. Il a des habits défraichis, on note un abandon dans son apparence. Il vit là depuis quelque temps déjà, et il semble s’habituer à cette situation. Près de lui, une radio diffuse de la musique, des vieilles mazurkas ou quelque chose dans le genre. Il y a des peupliers au bord de l’eau, une longue ligne d’arbres élancés. Juste à côté de la maison, des pierres pour accueillir un feu, une marmite noire. Un survivant de quelque apocalypse, un pionnier fatigué, un homme sauvage, un ascète des temps nouveaux ? Non, un homme ordinaire que ses pas ne peuvent porter ni vers l’avant ni vers l’arrière. Un homme arrêté.

12.

Qu’est-ce qu’il faisait le père au bord de l’étang ? Ce n’était pas très clair. On imagine qu’il attendait. Émil Djordjević n’avait pas grand chose à proposer. Mais il pensait que le père avait très vite été repéré par l’un ou l’autre des membres de la famille, près de son abri, et que la grand-mère avait pris les choses en main.

Oui, c’est ça, le Serbe confirmait cette hypothèse, Herminia était venue voir le père un soir pour parler. Pour traiter les choses sérieusement.

Il fallait d’abord se concentrer sur ce dialogue, on verrait plus tard pour lui donner un cadre plus élaboré.

RECIT : HERMINIA VIENT PARLER AU PERE.

LA GRAND-MERE. - Je suis venue te parler…

Bruit du vent.

LA GRAND-MERE. - On a découvert que tu étais venu t’installer ici, près de l’étang qui borde le grand fleuve. Oui, je suis venue parler avec toi…

Bruit du vent.

LA GRAND-MERE. - Il y a une première chose que je voulais te dire. Tu sais qu’on ne peut pas revenir dans une maison qu’on a quittée autrement que par la porte. C’est comme ça partout, depuis l’origine du monde…

Silence.

LA GRAND-MERE. - Mais ceci aussi : tu ne peux pas non plus rompre le contrat qui a lié ta famille à la notre à l’occasion des noces. Vous vous êtes engagés, toi et les tiens, à nous donner trois fils. Tu te rappelles ? Tu as conçu deux garçons, oui, tout avait bien commencé. Mais la dernière est une fille, ça ne suffit pas. Il faut aller jusqu’au bout de la promesse…

Bruit du vent.

LA GRAND-MERE. - Il n’y a qu’une solution. Tu resteras ici, dans la cabane près de l’étang qui borde le grand fleuve. Tu ne te montreras pas. Zacharie ne viendra pas dans le coin. Il ne se rend jamais près de l’eau. Jamais depuis que son oncle s’y est noyé. Cela vaut mieux, tu sais. Il pourrait bien te tuer d’être resté dans les parages. Ou peut-être toi, tu finirais par le tuer à lui. Avec cette colère que tu as gardée à l’intérieur…

Bruit du vent.

LA GRAND-MERE. - Tous les matins, j’apporterai ta nourriture, même si tu ne l’as pas gagnée de tes propres mains. Nous sommes prêts à ce sacrifice, nous en avons parlé. C’est d’accord…

Silence.

LA GRAND-MERE. - Chaque lune de fécondité, notre fille, ta femme, viendra te rejoindre près de l’étang. Tu t’allongeras sur elle. Tu feras vite. Vous ne prononcerez aucun mot. Je te parle honnêtement, ce n’est pas pour s’amuser…

Bruit du vent.

LA GRAND-MERE. - Quand ce sera fait, tu t’en iras. Tu seras libre de tes engagements, je te donne ma parole. Tu partiras où bon te semble. Mais au bout de deux ans, si tu n’as toujours pas respecté la promesse faite par ta famille à la notre, tu devras quitter cet endroit. Dans la tristesse noire et sans fin de l’inaccompli…

Silence.

LA GRAND-MERE. - Tu as quelque chose à me dire ?

LE PERE. - Mes outils sont restés sur le rebord de la fenêtre. Ce n’est encore jamais arrivé, je n’aime pas que mes écorçoirs prennent l’humidité.

LA GRAND-MERE. - On les remettra à leur place. Ne t’inquiète pas, ici tu n’as pas besoin de ton matériel. Hier nous sommes passés à la scierie pour dire au patron que tu ne reviendrais pas travailler, c’est réglé.

Silence.

LE PERE. - Les enfants ?

LA GRAND-MERE. - Ça va, ils ne demandent pas. Le grand t’a aperçu il y a quelques jours. Parfois il reste longtemps derrière un arbre pour t’observer quand tu écorces le bois. On lui a dit de ne pas s’approcher trop près de l’étang, ce n’est bon pour personne. Il ne faut pas qu’ils attrapent cette colère qu’il y a en toi.

LE PERE. - De toute façon, j’ai toujours été traité comme ça.

LA GRAND-MERE. - Ça n’a rien à voir. Tu étais en colère, tu es parti toi-même en enjambant la fenêtre de la cuisine. La parole donnée, c’est le plus important. Je te laisse la soupe sur la pierre de l’entrée. Mange, on a travaillé dur pour ça.

13.

Le père n’était pas resté là pendant dix ans à attendre qu’un troisième fils soit conçu ? Non, bien sûr. Émil Djordjević l’avait rencontré plus loin, près du fleuve, quelques jours plus tard. (Il fallait donc le remettre en mouvement ce vagabond de père !).

Mais comment il a décidé de reprendre la route, ce n’était pas facile à savoir.

Heureusement, sans tarder, le Serbe a eu une autre vision, une femme nue qui marchait le long d’une route, la nuit. Il pensait que le père s’était mis à la suivre, sans savoir pourquoi. Pris par l’image confuse de cette errante nocturne.

J’ai repensé à la femme nue du Serbe, j’aimais bien cette idée. Émil Djordjević avait l’air satisfait lui aussi de la nouvelle tournure que prenaient les évènements, ça permettait de poursuivre le récit. Plus tard, je me suis rappelé qu’il m’avait déjà parlé d’une femme qui s’appelait Linda, venue habiter au village il y avait déjà longtemps. Elle collait bien avec cette histoire. Peut-être Émil Djordjević l’avait-il aperçue une nuit sur la route et cette image était restée incrustée confusément dans sa tête. Enfin, assez précisément pour qu’il s’en souvienne. (C’était toujours le même problème avec lui, les souvenirs !).
Je l’ai appelé, il n’était pas sûr que ce soit vraiment Linda celle qu’il avait vue sur la route dans sa rêverie mais l’idée lui plaisait. De fil en aiguille, on a pu reconstruire une petite trame de ce qui s’était passé cette nuit-là. Il m’a bien aidé sur ce coup. (Je ne sais pas si ce sont ses lectures mais il n’est pas avare de trouvailles). En tout cas, on commençait à y voir plus clair, c’était une bonne chose !

14.

RECIT : UNE FEMME NUE MARCHE DANS LA NUIT.

La route près de l’étang, au bord du large fleuve. Il est tard, minuit peut-être. Une femme marche nue sur la route, au clair de lune, un peu hagarde. Elle suit la bande blanche qui borde le bitume sur la droite.

Quand elle passe près de la cabane, le père est assis sur son banc, fumant une cigarette. Elle poursuit son chemin sans le voir. Quand elle s’est éloignée un peu, le père se lève et se met à la suivre sans bruit, à quelques mètres de distance, comme par un mouvement détaché de sa volonté. Ils poursuivent leur route comme deux ombres, sans un mot.

Un peu plus loin, elle s’aperçoit de sa présence mais l’ignore, inquiète peut-être. Puis elle se retourne et l’interpelle :

LINDA. - Qu’est-ce que tu fous ? Tu peux pas me foutre la paix, non ? Qu’est-ce que tu as, tu n’as jamais vu une femme à poil ?

Silence. Elle marche.

LINDA. - Comme tu veux. Tant que tu restes à distance.

Silence. Elle marche.

LINDA. - Tu ne veux pas que je te raconte ma vie en plus ?

Silence. Elle marche.

LINDA. - Je m’appelle Linda et j’ai quarante et un ans. Je suis née dans une ville sans attrait, assez loin d’ici. Mon père était chef de production dans l’usine du coin. Il a passé sa vie à gueuler sur des gens qui ne travaillaient pas assez vite. De toute façon, ils n’auraient jamais pu travailler assez vite pour lui. Ma mère passait ses journées à prier, maudire les voisins et rêver d’une maison dans la partie haute des faubourgs.

Silence. Elle marche.

LINDA. - Les faubourgs ça te dit quelque chose, pauvre type ? Tu n’es jamais sorti d’ici, pas vrai ? Tu vas me suivre encore longtemps ?

Silence. Elle marche.

LINDA. - Ma vie s’est d’abord déroulée sans incidents - et sans bonne surprise, non plus - jusqu’à l’âge de 30 ans. J’ai prié moi aussi, je me suis mariée, j’ai eu un petit métier dont je ne me souviens pas. C’est tout. Un matin mon mari m’a quittée, sans me donner de raison. C’était un type de l’usine aussi, sans profondeur mais promis à un bel avenir. J’ai pleuré, un peu. J’ai quitté le petit métier dont je ne me souviens pas et je suis allée m’installer près du fleuve. Ne me demandez pas pourquoi, c’était juste à cause d’une sensation fugace, j’avais le pressentiment que le fleuve me laverait du vernis de ma vie.

Silence. Elle marche.

LINDA. - Tu as déjà eu besoin de te laver toi ? On dirait bien que oui. Tu me suis comme un con, sans rien dire. Tu n’as pas l’air tellement méchant mais je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête.

Silence. Elle marche.

LINDA. - Tu vas où là ? Et merde…

Silence. Elle marche.

LINDA. - Tout a changé quand j’ai accepté un boulot de fin de semaine dans le dancing-bar du village où j’allais boire une bière le samedi soir. Je ne sais plus si c’est le patron qui m’a proposé le deal ou si c’est moi qui en ai eu l’idée. Je me suis aperçue que ça ne me gênait pas du tout de montrer mon cul à des hommes de temps à autre, le soir. C’était moins difficile en tout cas que de laver les chemises du type qui vivait à mes côtés, et d’écouter les histoires de l’usine, comme je le faisais avant. Et moins difficile surtout que de reconnaitre ce qu’il y avait de vrai à l’intérieur de moi.

Silence. Elle marche.

LINDA. - Bordel, je te raconte ma vie, là. Tu y crois toi ? On ne doit pas te raconter des histoires tous les jours avec la tête de débile que tu as. Peut-être que ça te fait du bien au fond de savoir que la vie peut changer. C’est pour ça que tu me suis ? Je n’ai pas l’impression que c’est à cause de mon cul. En tout cas, je ne t’ai jamais vu au dancing-bar.

Silence. Elle marche.

LINDA. - Tu vois, finalement, ce n’est pas le fleuve qui m’a rincée du passé, c’est de me foutre à poil le samedi soir devant des types bourrés. Et aussi, à partir de ce moment-là, je me suis rendue compte que je pouvais enfin sentir mon cœur. Entendre le bruit de mes peines, celui de mes rêves. Et aussi que j’aimais parler jusqu’à l’aube quand un type avait la patience des mots. J’en suis là aujourd’hui. Je n’ai plus besoin de me déshabiller le samedi soir au dancing-bar du village mais je le fais quand même parfois. Pas pour le fric, juste pour ne pas oublier par où je suis passée. Et j’ai besoin de me laver encore de temps à autre. Ce que sera demain ? Pas de mari, c’est sûr. Pas non plus de petit métier dont on ne se souvient pas. Pour le reste…

Silence.

LINDA. - Tu as connu l’amour toi ?

LE PÈRE. (doucement) - Quoi ?

LINDA. - Ah, ben tu sais parler finalement !

15.

Quelque chose ne tournait pas rond. Depuis le début Émil Djordjević me disait que toute cette histoire avait commencé pour lui lors de la rencontre avec le père, près du grand fleuve. Plus ou moins après la balade nocturne avec Linda. Vraisemblablement le lendemain. Ils avaient discuté un moment et c’est là que ce type lui aurait raconté l’évènement de la dispute et ce qui en avait suivi. Tous ces restes que Émil Djordjević m’avait laissé sous formes de phrases (peu), d’images ou de sensations (quelques-unes).

Mais, plus nous nous approchions de cet instant où il avait parlé avec le père, plus les souvenirs d’Émil Djordjević semblaient flous. Je n’arrivais pas à déterminer ce qui relevait de ses problèmes de mémoire, de son incapacité à faire récit de certaines scènes, de ses difficultés à écrire. Ou d’autre chose que je ne devinait pas encore. Il avait rédigé correctement les parties les plus éloignées de son expérience directe, peut-être parce que le père lui avait raconté les faits avec précision. (Je n’en étais plus tellement sûr !). Et, paradoxalement, il semblait désorienté quand il s’agissait des scènes auxquelles il avait participé directement. Sans aucun doute, j’avançais dans une ombre noire et épaisse.

16.

Nous avons poursuivi malgré tout. Émil Djordjević n’était pas certain mais il se rappelait du père hébété après sa pérégrination avec Linda. Je voulais bien le croire. (De toute façon, je n’avais pas d’autre choix que de le croire). Il s’était vraisemblablement arrêté près de l’endroit où le grand fleuve s’ouvre sur une large plage brune. Là où sont attachées les anciennes barques de bois.

Là, le père a parlé. Longuement, après tous ces jours de silence. Sans s’inquiéter de la présence du Serbe, assis un peu plus loin, il a parlé aux arbres, à la lune, au fleuve. À lui-même certainement. Au monde. (Mais est-ce qu’on en savait nous de son monde ?).
De cela il fallait faire quelque chose, un brouillon, un court monologue pour le père. Au plus près de la vision d’Émil Djordjević. Une incantation, un cri poignant en cet instant où le père devait enfin se déterminer. Où il allait choisir une issue à son geste d’enjamber la fenêtre de la vieille cuisine, quelques jours plus tôt.

RECIT : MONOLOGUE DU PERE QUAND IL PARLE AU MONDE.

[…]

Je suis du sang de l’arbre. De son écorce est ma peau. De ses feuilles, mes rêves.

Je suis du sel des marées. De son écume est mon sommeil.

Je songe aux songes sans âge.

Poussé par le vent, je tourne en rond. Poursuivi par la vague, je tourne en rond. Apeuré par l’éclair, je tourne en rond. Au bord de l’abîme, je tourne en rond.

Ma naissance n’a pas d’heure, pourtant elle n’est pas plus de l’avant que de l’après. Sur mon berceau il y avait une griffe de lynx.

J’ai salué les étoiles au matin du neuvième jour. Juste avant qu’elles ne disparaissent dans la clarté nouvelle, comme il se doit. Les étoiles m’ont rendu ce salut par le rai diaphane qui se glisse sous la porte.

Je suis du sang de l’arbre. Je suis du sel des marées.

Je n’ai pas vu l’ombre de Dieu à l’orée des forêts. Pas plus le blanc des aubépines au creux des rocailles. Mes yeux ont été donnés à un autre en échange de la promesse des humbles.

J’ai assisté aux funérailles de l’aigle dans l’épaisseur de la tourbe odorante. J’étais seul.

Nul n’a prophétisé cela. Que je vais féconder le grand fleuve. Pour le remercier de l’enfant qu’il m’a offert en partage.

Je suis du sang de l’arbre. Je suis du sel des marées.

Ma respiration deviendra plus blanche quand le bateau dansera sur le fil du courant.

Comme dans un envers du décor.

Je vais suivre la ligne scintillante des lucioles. C’est le lieu de toutes les prières.

Et il n’y a pas d’ailleurs au tout du monde.

Je suis du sang de l’arbre. Je suis du sel des marées.

[…]

Le monologue était encore en chantier.
(Mais les choses avançaient).

17.

Fin de l’histoire. Ou de ce qu’il en restait dans les papiers et les alvéoles un peu poreuses de la mémoire d’Émil Djordjević. En reprenant maintenant ces dernières bribes, j’allais en avoir terminé avec ma promesse. Ensuite, peut-être que ce récit m’appartiendrait et irait nourrir mes projets. Qui sait ?

RECIT : LES EAUX DU GRAND FLEUVE.

Après avoir parlé aux arbres, à la lune et au fleuve, le père s’est tourné vers Émil Djordjević. De manière très rapide et saccadée, sans presque le voir, comme dans une transe, il lui a dévoilé les derniers débris de sa vie, depuis son départ par la fenêtre de la maison du village jusqu’à ce lieu, près de la plage brune du grand fleuve.

Puis il s’est approché de l’une des embarcations attachées au ponton du fleuve, une vieille barque grise qui ne sort plus beaucoup. L’homme, vêtu toujours de sa veste grise de coutil avançait sur les galets comme en dansant, soulevé par une vibration de violoncelle.

L’homme est monté lentement dans la pirogue pour se mêler aux eaux du grand fleuve. Au moment où il a glissé dans le tirant d’eau, une nuée d’oiseaux s’est placée dans son sillage, comme ils ont coutume de la faire avec les pêcheurs.

C’est ce qu’a vu le Serbe avant de rentrer chez lui.

Ensuite, on ne sait plus rien. Cet homme voulait-il terminer sa route dans l’opacité rassurante des eaux profondes du grand fleuve ? Ou avait-il cédé à la fascination pour l’inéprouvé de l’autre rive, au loin. On ignore même s’il savait nager.

Les derniers à l’avoir aperçu sont Klaus et Anna Lathke, depuis leur maison située en haut de la falaise qui borde l’eau, à l’endroit où le fleuve fait une grande boucle et s’élargit.

18.

Que savait-on de Klaus et Anna Lathke ? Presque rien.

Si, quand même ! Ceci, entendu quelque part :

RECIT : CONVERSATION A PROPOS DE KLAUS ET ANNA LATHKE.

Oui, c’est ça, ils habitent la maison qui surplombe le fleuve, juste au bout du cap. Ça fait plus de cinquante ans.

C’est vrai les histoires qu’on raconte, les bateaux, tout cela ?

Oui, c’est exact. Depuis toujours, chaque fois qu’ils apprennent qu’un cargo va remonter l’estuaire, ils installent leurs deux gros haut-parleurs pour saluer le navire au son de son hymne national. Et ils accrochent le drapeau du pays en haut d’un mât. Tu peux les voir de loin en train de saluer le bateau lors de son passage.

Pourquoi ils font ça ?

Personne ne sait. Quand un cargo battant un nouveau pavillon est annoncé, ils s’en vont au consulat enregistrer une bande avec l’hymne du pays. Et la femme coud un drapeau avec des bouts de tissu de la bonne couleur. C’est toute une affaire.
Ils sont vieux, non ?

Oui, d’ailleurs je crois qu’ils vont quitter la maison du cap pour un endroit moins isolé. De toute façon leur rituel n’a plus de sens aujourd’hui, les pavillons des bateaux, tu sais comment ça marche.

Ils sont comment sinon ?

Aucune idée. Tranquilles, oui. Mais personne ne les connaît vraiment. De loin, c’est même difficile de savoir qui est Klaus, qui est Anna. On arrive à peine à les reconnaître. Pourtant il paraît qu’ils étaient très beaux avant.

Ils ne viennent jamais au village ?

Juste pour le courrier. Ils ont une vieille bagnole pour aller faire les provisions. Et le premier jour du mois, Klaus va à la banque chercher de l’argent pour leurs dépenses. Enfin, c’est ce qu’on raconte. On dit aussi qu’ils sortaient en ville de temps en temps, à l’époque. Pour s’amuser un peu. Plus maintenant.

Pas de famille ?

Je ne crois pas. Pas par ici en tout cas…

Seuls les cargos s’engagent dans le courant du milieu du fleuve, en raison des hauts fonds le courant y est très puissant. Les barques font seulement des trajets à courte distance des côtes, pour de la petite pêche ou la relève des casiers. Ce jour-là, Klaus et Anna Lathke ont salué le père, un peu intrigués, ce n’est pas habituel de voir un homme ramer à cet endroit du fleuve. Sans réponse. Quand le père a viré après le grand cèdre, ils ont repris sans tarder leur routine, un cargo venant de Norvège était annoncé sur l’embouchure, assez tôt dans la soirée.

19.

Émil Djordjević semblait heureux. De mon côté, plus on tirait vers la fin, moins je sentais en avoir fini avec cette affaire. Toujours ce nuage de brouillard qui m’enveloppait. Pendant plusieurs jours, je me suis laissé envahir par des sensations diffuses, des pressentiments sans forme nette. Et une nuit j’ai fait un rêve qui m’a fait voir plus clair.

Ce que m’a indiqué clairement le rêve c’est que cette histoire ne s’était pas passée au village. (Personne n’y avait jamais évoqué la disparition d’un homme traversant le grand fleuve ou y terminant sa course, mais j’avais évité cette question depuis le début).
Non ! C’était plus simple que cela, le Serbe me parlait tout simplement de l’histoire d’Émil Djordjević. Ou inversement, Émil Djordjević me racontait l’histoire du Serbe. Comme on veut. Une histoire qu’il avait vécue en personne. En tant que père. Ou lorsqu’il était enfant.

Voilà, il s’était complètement foutu de moi ! Il m’avait manipulé, imposé ses images mentales, ses inventions. Et aussi son désir. Plus insensé encore : il m’avait utilisé pour se fabriquer des souvenirs, reconstituer un lieu de sa mémoire qu’il ne se résignait pas à avoir perdu. A partir des quelques traces conservées dans un endroit inaltéré de son cerveau, bien sûr. Mais surtout grâce à ce que nous avons réécrit ensemble. Comme une prothèse neuronale, en quelque sorte, à la fabrication de laquelle j’avais involontairement contribué. (Merde !).

20.

J’ai finalement choisi de lui parler ouvertement de mes suppositions. Il m’a répondu avec cordialité (aucune trace d’irritation de sa part, jamais chez le Serbe), confirmant mes pressentiments. Mais aucune lueur ne perçait dans le fil de ses explications qui soit capable d’éclairer un peu les faits.

RECIT : REPONSE D’ÉMIL DJORDJEVIC.

[…]

Je voudrais également évoquer les hypothèses que vous avancez dans votre dernier courrier. Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas pour moi de nier absolument tout lien que pourrait avoir cette histoire avec ma propre vie. Loin de là. Approfondir ce point nous obligerait déjà à définir plus clairement ce que signifie « ma vie ».
Je dois vous avouer que j’ai eu le même type de sentiment que vous. Inversé, bien entendu. Il m’est arrivé de penser que cette histoire était la vôtre, celle d’André Rautz, et que nous étions en train de creuser dans une zone très assombrie de votre propre mémoire. Voyez comme c’est curieux !

Au fond, je ne saurais vous assurer de rien. Et, en particulier, pas de la réalité même de cette histoire. Reconnaissez qu’il est bien difficile dans ma situation de distinguer nettement entre ce que j’ai vu, vécu, mémorisé, rêvé ou imaginé. Et même de différencier ce qui m’appartient en propre, ce qui est votre, ce qui nous est commun.
Alors, je vous renvoie quelques questions élémentaires :
— Sommes-nous en train de mettre à jour un pan de mon histoire ou de la votre ?
— Le père qui a disparu est-il en réalité le père d’Émil Djordjević ou celui d’André Rautz ?
— Plutôt que l’un des fils, ne suis-je pas plutôt le père lui-même ?
— Ou vous-même, André Rautz, seriez le père ?
— Et si nous étions cet homme l’un et l’autre ? Tous les deux à la fois ?

Mon cher André, ma réponse n’apaisera certainement pas la démangeaison de vos profondes interrogations. J’en suis désolé. Sachez que cela ne nous empêchera pas de continuer cette belle collaboration. Si vous en avez le désir, évidemment. Je peux me tromper, mais il me semble que oui…

[…]

Le Serbe essayait de me faire plonger bien trop profond. Et j’allais finir par me noyer. J’ai même consulté des journaux scientifiques, il existait des hypothèses concernant l’existence de représentations du passé partagées à l’intérieur d’un même groupe humain. Des sortes de souvenirs collectifs qui encoderaient certains évènements historiques !

En réalité je ne savais plus vraiment qui tirait le fil dans ces affaires. Lui, moi ? Nous tous ? Qui racontait, qui portait la mémoire des évènements, qui prophétisait l’avenir ?
Alors il ne me restait plus qu’une solution : faire mémoire commune avec Émil Djordjević ? Au point où j’en étais, je me foutais de ces questions. Il fallait aller de l’avant.

21.

Depuis longtemps j’avais en tête un vieux projet qui aurait pour toile de fond la guerre des Balkans. Je pourrais coller au centre du récit l’histoire d’une famille villageoise dans laquelle le père disparait. Avec comme point de bascule un petit geste de colère qui détermine le destin de tous ces gens. Et ce petit drame familial serait enchâssé dans la grande histoire des hommes.
Je pourrais y ajouter des séquences narratives nouvelles, elles auraient lieu en Ex-Yougoslavie, j’en avais déjà ébauché quelques-unes sans trop m’y attarder :

IMAGES MENTALES : SCENES DE LA GUERRE DES BALKANS.

1. Un père réapparait à Vukovar après sa disparition et traverse sans précautions une zone de mines près de la ville, comme immunisé par sa traversée du fleuve ;

2. Silas, un adolescent étranger, court chaque matin à l’aube dans Dubrovnik pour déposer un nouveau texte proto-poétique sur l’un des murs de la ville en suivant un itinéraire cabalistique ;

3. Une jeune femme nommée Yonah soigne les blessures profondes des blessés par balles grâce à des formules incantatoires apprises de son arrière-grand-mère Zar Waaren, mère de sa grand-mère Herminia, et sans que jamais les vertus guérisseuses de ces rituels lui aient été dévoilées par la vieille dame.

4. Etc.

Mais, avant tout, j’avais envie d’utiliser les débris mémoriels du Serbe et ses visions lumineuses. Je n’avais plus de scrupules. Je ne savais pas encore comment m’y prendre, on verrait, mais j’allais réussir à mettre à profit ses ressources. Je n’avais pas dit mon dernier mot.

Il était sûrement capable de régurgiter quelques traces de son expérience de la guerre. Il en serait le récitant souterrain, un lambeau de la mémoire inconsciente du récit. (Et s’il n’avait jamais connu la guerre, aucune différence !).

Ensuite, à partir de là, on façonnerait tout le reste. Tout ce qui serait nécessaire.
Passé, présent ou avenir.

22.

Pour finir, un personnage est apparu peu à peu dans ma tête. Avec insistance. Un personnage central. Il s’appelait Anton Hristov et, après un long exil, il rentrait dans son pays des Balkans, c’était encore une période de grands troubles. Il retrouvait une partie de ses facultés mentales perdues à la suite d’une expérience mystique radicale puis écrivait un livre qui allait passer de main en main chez les combattants de toutes les factions antagonistes de la guerre. Un livre d’une force immense.

Le récit de sa vie pourrait commencer comme ça :

NOTES BIOGRAPHIQUES : AU SUJET D’ANTON HRISTOV.

Anton Hristov n’a pas vraiment de passé. En tout cas, pas de passé connu. D’ailleurs, il ne s’appelle pas vraiment Anton Hristov. Pas depuis toujours. C’est la vieille femme qui l’a appelé ainsi. Celle qui habite près du grand fleuve […]

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Françoise Renaud | Elle, l’amie


ELLE, L’AMIE. CE QU’ELLE PENSAIT AU DÉBUT. Je passais souvent devant sa maison et j’imaginais qu’elle était en train d’écrire. J’imaginais, parce que je ne l’avais jamais vue le faire en vrai, je veux dire installée à son bureau hors du monde, manipulant des papiers ou se prenant la tête entre les mains. Dès le premier jour de son installation, là au bord de ce jardin, dans cette maison sans cuisine ni salle de bains, le bruit avait couru qu’elle était écrivain – sans doute par la bouche de la secrétaire de mairie qui l’avait reçue pour une histoire de compteur d’eau, ou celle du maçon qu’elle avait embauché pour les premiers aménagements indispensables –, comme ça qu’ils avaient dit, écrivain, et les nouvelles vont vite dans les petits pays. Mais quel genre de livres, nul ne savait. Au début le bruit racontait qu’elle venait d’une grande ville, d’une ville étrangère même, allez savoir — certains essayaient de deviner son origine rapport à sa physionomie, à sa couleur de peau, et faisaient des suppositions —, tout de même ça surprenait qu’elle soit venue dans un coin pareil, se perdre on répétait, comme égarée : parce qu’au début on la croyait seule, je veux dire sans mari sans enfants. En fait il y avait un homme avec elle, grand de taille, réservé, pas du genre à se rapprocher facilement et à vous inviter à boire des coups, pour ça qu’on l’a crue seule pendant un temps, et certains devaient déjà lorgner sur elle forcément. Parce qu’elle était plutôt belle. Enfin, pas une femme à tomber dans les bras du premier venu, et puis en gros faisant partie d’un autre monde.

Moi je pensais que composer des livres ne laissait pas beaucoup de place à la vie de famille – je veux dire par là que j’aurais compris qu’elle vive seule — et je pensais aussi qu’un seul et unique amour peut suffire à vous occuper, vous hanter, vous inspirer mille histoires. En fait peu m’importait qu’elle ait eu un seul ou plusieurs maris ou une flopée d’amants, je m’intéressais davantage au fait qu’elle écrivait — vous vous rendez compte, écrire ça n’est pas rien, inventer des décors, des personnages, présider à leur destin —, pour ça certainement qu’elle s’était retirée par ici, pour mieux se connecter avec son univers intérieur et avancer dans ses affaires artistiques.

Donc en passant dans le chemin, je me représentais son bureau au premier étage avec plusieurs fenêtres — je n’y étais encore jamais allée, j’étais seulement entrée dans la cuisine pour lui porter une salade ou autre chose, parce qu’il nous arrivait de nous rendre des petits services. Quelque chose me disait que c’était là-haut que ça se passait (belle perspective, belle lumière, idéalement placé dans le prolongement de la vallée), là-haut qu’elle s’isolait, prenait du recul, oubliait le quotidien pour se consacrer à son travail – un travail difficile à peser, à mesurer. Et il nous a bien fallu deux ou trois ans pour qu’on se s’apprivoise, elle et moi, et pour qu’on se parle plus librement. Je n’ai pas une grande culture littéraire et tout ça, mais je fais la différence entre le vrai et le faux et je peux comprendre ce que ça peut être de vouer sa vie à une œuvre. La peinture ou le dessin ça me paraît malgré tout plus facile, parce qu’au moins on voit les choses avancer directement sous ses yeux, mais les mots.

À quel moment elle écrivait. Le matin en général, elle avait fini par me le dire – parce qu’on avait commencé à causer de ces affaires-là. Parfois c’était très difficile, il ne se passait rien pendant plusieurs jours, à peine quelques signes griffés sur la page puis jetés à la poubelle. Elle attendait la lumière, rangeait des papiers, ouvrait des livres pour voler des fragments au hasard. Souvent elle restait là où elle avait dormi avec l’homme grand de taille, dans le lit, dans la lumière qui rentrait par la petite fenêtre. Elle ne travaillait presque jamais assise à son bureau. Un jour elle m’avait expliqué que le mouvement du livre en train de s’écrire venait avec le mouvement du temps, murmurait des chants à l’oreille, dessinait des chemins, et parfois c’était pendant la nuit, il fallait faire vite pour les retenir, parce que le matin souvent il n’y avait plus rien. Le mouvement du livre venait en elle comme une chaleur, très doux, quasi imperceptible. Maintenant elle dit plutôt qu’elle avance par petits bonds, un peu comme les oiseaux qui volètent dans les bras de l’arbre ou les écureuils. En fait non, ça n’avance pas. Il lui faut tout recommencer, changer de point de vue, changer de temps pour raconter, et on n’en a jamais fini, des aspects trop techniques pour moi qui n’ai jamais écrit grand-chose sinon de courtes lettres et ne lis que peu. Tout de même j’ai acquis quelques-uns de ses romans depuis que je la connais, c’est la moindre des choses, et si j’ai été un peu déroutée au début, dans l’ensemble j’ai apprécié. Récemment j’ai entrepris de les relire et je les aime encore plus. Allez savoir pourquoi quelqu’un passe autant de temps à suer sur des choses qui ne servent à rien et que presque tout le monde ignore.

ELLE QUI ÉCRIT, CE QU’ELLE DIRAIT. Hélène et moi on est proches maintenant – une aubaine qu’elle habite à côté — et je peux me confier davantage. La pauvre, elle doit croire que je prends les choses trop au sérieux, que je me torture en fait, et pour quel résultat. Si encore j’étais un auteur qui pouvait vivre de son travail, elle comprendrait sûrement mieux mais c’est une vie de misère. Et de solitude. Et un travail infini. Ça ne s’arrête jamais, jamais de dimanche, jamais. Un jour je lui parlerai du découragement. Du vrai. Elle verra jusqu’où ça va. Mais où est-ce qu’on peut trouver les forces pour aller plus loin encore, plus profond — même à mes yeux ça reste mystérieux —, et ce n’est pas le nombre de pages d’un livre qui compte mais sa puissance, sa capacité à trouer le cœur, à déclencher des vagues d’émotion qui peuvent toucher n’importe qui, laisser une vibration dans le cerveau et une trace dans le limon des corps pendant des années, et même que jamais on ne les oubliera ces livres-là. Non mais je sais qu’elle comprend, Hélène, et je réponds toujours au mieux à ses questions, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de se demander pourquoi je fais tout ça et pourquoi j’y mets tant de rage. Plusieurs fois elle a répété qu’elle me trouve fatiguée en ce moment, à bout, que je devrais faire une pause, sortir, décrocher, que ça serait profitable. Elle n’a pas tort. Ces jours-ci en effet, je suis en colère après ce libraire qui m’a si mal reçue – c’était deux mois en arrière mais c’est seulement maintenant que la colère me monte —, même pas un café, un petit bavardage, un merci, rien. L’art ne peut être rentable, c’est certain, pas de gratification immédiate, seulement cette trace dans l’âme, sans cesse je me le répète pour garder l’envie.

ELLE, L’AMIE. CE QU’ELLE RENIFLERAIT. Cette histoire avec ce libraire, ça l’a choquée — ce genre d’ingratitudes, ça use à la fin, l’absence de reconnaissance, toujours faire ses preuves et tout ça. Et là pour le coup je l’ai sentie vraiment touchée, la joue couchée dans sa main : non mais tu te rends compte, même pas proposé un petit café avec un biscuit ou un carré de chocolat dans un papier doré, même pas un mot gentil. Non mais je ne l’avais jamais vue dans cet état. Franchement à quoi ça sert tout ça. Ce n’est pas une vie voyons. En plus elle a mal à une jambe, je vois comment elle se tient la cuisse même si elle ne veut pas en parler. Hier elle m’a dit tout bas : Reste encore un peu, tu veux bien, je vais te raconter mes malheurs mais aussi mes joies infinies, après tout personne ne m’oblige à rien, je suis bien bête. Oui, voilà ce qu’elle disait hier juste avant de pousser un petit rire amer et tenter d’accrocher le meilleur, le meilleur du printemps qui pointe son nez, des touffes fleuries qui explosent comme sur les toiles de Klimt, toutes les rumeurs d’oiseau et de vent dont il faut tenter de se souvenir quand on est mal et qu’on soupire et qu’on ne veut pas se mentir.

Pays sauvage autour. Jaune luisant des ficaires, pâquerettes surgies entre les pierres et toutes sortes de petites plantes qu’on peut manger en salade. Grand ciel d’azur, vent fou. La fenêtre du bureau est ouverte, elle doit chercher son silence, son essentiel. Elle dirait : pas le choix.

Je frappe à sa porte et on va marcher une heure dans le printemps qui monte. Elle dit qu’à partir d’un pré elle peut imaginer des régions entières, qu’à partir d’une image elle peut bâtir tout un roman. On rit, on cueille des branches d’aubépine, on traverse la petite châtaigneraie. Un chien aboie. Tout paraît simple soudain et j’aperçois en elle le courage, l’impatience, la folie de toutes ces heures passées à arracher des mots de l’ombre, et comme un léger plissement au coin de la bouche. À cause de l’usure. De retour on partage le thé, des sablés hollandais. Elle me lit un passage écrit le matin.

Les événements viennent se tatouer dans la phrase en train de se construire et dans la trame du livre, par exemple l’aboiement du chien, le facteur qui dépose un paquet, le mauvais temps, un coup de fil inattendu, Bernard qui vient livrer du bois. On ne sait pas ce qui va s’écrire, il y a seulement la cohue des mots et il arrive des moments où le roman coule dans le moule comme une pâte à gâteaux. Tout ou rien. Le livre en train de s’écrire est libre. Il a déjà un visage vers lequel je m’avance.

Elle lève les yeux, me regarde : Pour que tu comprennes mieux. Je dis que j’aimerais le relire plus tard. Elle me tend le papier, me ressert du thé. Les images en elle sont plus calmes, on dirait. Ça n’a l’air de rien mais je crois que ça la soutient de pouvoir parler de ce travail à la fois ingrat et magnifique qu’elle conduit dans le silence de sa chambre plutôt que d’enrager seule (pas des choses qu’on peut confier à n’importe qui et elle ne peut pas tout le temps la ramener avec ça auprès de l’homme de grande taille qui l’accompagne, il finirait par se fatiguer). Et puis j’ai l’impression d’être un peu utile même si je ne saurais jamais au fond pourquoi elle en fait autant, pourquoi elle se fait la peau à chaque livre. Avant de partir je l’incite à ne pas trop s’épuiser, à prendre soin d’elle. Ce n’est pas bon d’aller trop loin, après on ne peut plus se relever.

ELLE QUI ÉCRIT. CE QU’ELLE VOUDRAIT. Comment je fais, je n’en sais trop rien. Des fois je prends des notes, ou alors pas du tout. Je me lance à partir d’une simple image, d’une couleur, d’une impression, d’une silhouette sur une plage déserte. Le matin dans la chambre tiède, il y a des réminiscences qui m’atteignent. Est-ce que ça va tenir le coup dans la page, pas certain. Apprendre à me faire confiance. Rompre la poche qui contient le trésor, voir au moins avant de mourir comment ça se passe en vérité, le texte fluide comme le ruisseau qui coule au pied de la maison et qui fait oublier le fatras des autres et du monde et l’immensité effrayante de l’univers. Hélène, elle est si gentille. Elle rôde autour de moi avec affection et j’ai pris l’habitude de me confier à elle – comme une sœur, une amie quoi – et ça fait du bien. Elle a fait pas mal de dessin dans sa vie, c’était son métier, et elle a fréquenté des artistes. Elle peut comprendre en partie mon insatisfaction, mes zones noires, ma quête incessante. Des chances qu’à présent elle en sache bien davantage sur moi que n’importe qui d’autre.

ELLE, L’AMIE. CE QU’ELLE COMPRENDRAIT SI. J’ai découvert son bureau il n’y a pas si longtemps, un bel endroit avec des rideaux rouges situé en proue de la maison, propice à la navigation en solitaire. Un endroit trop vaste, trop éloigné de la cuisine et des affaires du quotidien, un endroit où sa chatte préférée vient la rejoindre une partie de la journée, surtout quand il pleut ou qu’il vente. Un peu comme un vaisseau avec trois fenêtres qui donnent dans trois directions différentes, elle peut tout voir du monde : colline forestière, arbres en fleurs, rochers, rivière, champs interstellaires. Tout ce dont elle a besoin dans sa création. Il y a des peintures à l’huile au mur, une calligraphie chinoise de quatre-vingt-dix sur soixante – calligraphie qui parle de la rigueur dans le travail artistique elle m’a dit —, des statuettes africaines, des petits objets en bronze, enfin je n’ai pas eu le temps de tout saisir en une seule visite, et puis des rangées et des piles de livres. Au fait je n’ose pas lui demander comment ça va ça vient les mots, ce qui est vrai ce qui est inventé – faut-il faire la part des choses d’ailleurs —, ce qui est serein ce qui est tourmenté. Sans doute qu’elle aurait l’impression de mourir si elle ne le faisait pas chaque jour ou presque, du moins elle aurait l’impression de gâcher son temps et sa vie (ça doit être relié à la souffrance et à la mort, oui sûrement, ce souvenir d’une sœur couchée sur un lit blanc il y a près de soixante ans, une enfant de neuf ans – une figure qui traverse un certain nombre de ses livres, une présence persistante – mais je n’ai pas osé lui poser de questions, et comme je n’ai aucun moyen d’investigation ni d’archives à consulter ni de relations avec sa famille, bien obligée de laisser venir ses confidences). Et maintenant que je l’ai visité, je comprends comment depuis ce bureau-vaisseau elle peut s’envoler ou plonger, explorer les possibilités de faire vibrer les heures, réserves d’or brut et de blanc, temps heureux, ilots fleuris au milieu du fleuve gros des pluies de l’hiver.

Peut-être que je suis en train de m’attacher à elle plus qu’il ne faudrait. Quoi d’étonnant. Simplement laisser venir, s’abandonner à cette douceur, rire pleurer raconter, eh bien oui rien de mal là-dedans. On partage le lieu, la vallée, on mange à quatre avec nos hommes, on ressent les courants de vent avec plus de force, on se porte des salades, des bottes d’oignon, on se fait livrer des sacs de fumier par le berger qui vit là-haut sur le causse avec un des derniers troupeaux du coin, on ramasse des figues sur la route du col à la fin de l’été. Un autre été à venir. Combien d’autres encore.

LUI. CE QU’IL AURAIT DIT SI. Elle parle beaucoup — un besoin — et je fais de mon mieux pour l’écouter. En tout cas je fais ce qu’il faut pour qu’il y ait le calme nécessaire autour d’elle. Et la douceur aussi. Je veille — qui sait ce qui arriverait si je n’étais pas là — et j’irai jusqu’au bout de mes forces. Bien sûr je pourrais dire ses nuits passées les yeux ouverts, ses insomnies à cause de la pleine lune ou du trop-plein de pensées, ses doutes et ses peurs de ne pas conduire au bout le travail. Je pourrais dire son entêtement, ses fatigues, sa soif de faire toujours mieux plus profond. Je pourrais dire les élans, les chagrins, les nages ensemble loin dans la mer. Mais non. Je suis un homme discret et je sais qu’il vaut mieux vaut garder au silence la marge intime, le froissement des bouches, le contact des peaux, et cette force qu’on a à deux à se tenir la main. Ne pas dire trop.

ELLE, L’AMIE. CE QU’ELLE PENSERAIT À LA FIN. C’est idiot mais je pense au jour où elle sera partie – ça n’est pas pour tout de suite bien sûr, elle n’est ni vieille ni malade mais le jour viendra forcément —, alors peut-être que quelqu’un fouillera ses dossiers ses courriers personnels pour établir une chronologie des événements qui ont constitué sa vie, lira ses œuvres à la recherche d’indices, explorera les ouvrages qui constituent sa bibliothèque en quête de notes en marge ou de marque-pages griffonnés, interrogera ses cahiers et carnets pour avoir idée de ce qui se tramait chez elle, de ce qui l’entraînait au noir ou au lumineux c’était selon, ce parcours singulier à travers les couleurs sans oublier le blanc qui l’a poursuivie très longtemps, et d’où lui venait le pouvoir de tenir le coup en racontant le mouvement des astres et des corps tout en tentant d’inscrire le sien dans la course avec une odeur toujours de fleurs, de jardins étendus en bordure de ruisseau, le vent insistant au printemps, les étoiles piquant la voûte sombre quand elle allait tard le soir fermer la porte aux poules ou encore la fenêtre de la serre demeurée ouverte, une odeur de bêtes libres – renards fouines sangliers colverts hérons cendrés —, une odeur d’anciens voyages en Orient, une odeur d’atlantique et de givre, de bourgeons gonflés, de rocher humide, de fougère aux pointes rousses au sortir de la saison froide. Oui alors peut-être que quelqu’un réfléchirait à ce qui la bouleversait à ce point et l’obligeait à repartir pour un tour tout en répétant que c’était la dernière fois, oui la toute dernière fois, le dernier livre, qu’après elle arrêterait pour cultiver son jardin qui le lui rendrait au centuple lui au moins, à ce qui la poussait à s’engager dans les fissures étroites de la ville ou de la montagne, avançant sans se plaindre au risque de chuter – parce qu’il aurait fallu, au moins de temps en temps, obtenir une récompense, une reconnaissance, une caresse sur le museau, c’est bien ma fille c’est bien, tu es sur la bonne voie —, oui mais jamais ou si rarement, alors la tentation de la dissolution rapide ou progressive pour échapper aux habitudes et aux manies, oui mais la tentation de la fièvre au cœur de laquelle s’enfoncer comme dans un marécage (tout de même mieux que de tomber raide du haut d’un immeuble), la tentation encore de se laisser aller à l’eau du fleuve ou à l’eau de la mer après une longue nage – parce que tellement seule au fond, même l’homme de l’ombre malgré sa haute taille ne pouvait réussir à combler les vides et les fossés, lui aussi seul de son côté malgré l’amour, le grand amour, et de toute façon il y a des chances qu’il soit parti avant elle, incinéré c’est ce qu’il souhaite —, d’autres respirations, d’autres oscillations, d’autres espaces pour la démence. Ou alors rien du tout. Je veux dire qu’il ne se passera rien du tout quand elle sera partie : l’œuvre basculée d’une seconde à l’autre dans l’oubli comme au cours d’un naufrage, jetée, réduite en cendres allez savoir à cause d’héritiers inconséquents, tout de même quelques-uns de ses romans ci et là dans les bibliothèques de prêt de la région et quelques articles du temps où les journalistes écrivaient encore des papiers sur les livres, les rideaux rouges de son bureau vendus aux Puces ou carbonisés eux aussi tout comme le reste, les papiers, les vêtements, les personnages, les histoires fortes, les figures de défunts. Et je ne pourrais rien faire car je serai morte moi aussi, et tous les gens de la vallée aussi, ça s’appelle le temps qui roule, insaisissable sinon dans la trame des mots, dans l’encre des livres de papier.

Eh bien c’est idiot mais me voilà à pleurer en remontant le chemin alors qu’il fait si beau, alors que le printemps court et active la sève des arbres et le sang des bêtes. Du coup je décide de faire le grand tour pour rentrer chez moi et je m’effraie de cette beauté à présent que la saison est lancée — c’est elle qui me l’a dévoilée, la beauté, plus que n’importe qui d’autre, parce que j’étais aveugle c’est vrai. Alors si elle veut bien, cet après-midi je viendrai la chercher et nous irons marcher dans le vent, contempler les morceaux de jardin qui ressemblent à des tableaux de Gustav K. Elle aura dans sa poche un papier avec quelques lignes écrites le dernier matin ou le dernier soir. Quand elle lira le vent fondra sur nous par rafales, dispersant les sons, nous deux debout au milieu des folies du vent avec la terre nous aspirant jusqu’aux os.

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Stéphanie RIeu | sans titre


21 février 1928

Je me décide à tenir ce journal mu par une impulsion que je ne saurais m’expliquer. Pour la première fois de ma carrière, une patiente a suscité chez moi un trouble si grand qu’il faut impérativement que je m’en épanche quelque part. Je ne peux le faire auprès de mes collaborateurs, les bruits qui courent à mon sujet n’ayant pas besoin d’être attisés du souffle d’une médisance supplémentaire. Le corps de la jeune femme dont je veux parler, est parvenu à l’institut de médecine légale avant-hier, pour identification, et je n’ai encore pu aboutir à la moindre conclusion sensée concernant les causes de sa mort. Une femme, dans la fleur de l’âge —environ quarante ans si on se fie à sa dentition—, brune, un peu ronde, sans signe distinctif hormis une multitude de grains de beauté disséminés partout. Des vergetures sur le ventre qui sont la preuve certaine qu’elle a porté un ou plusieurs enfants. Un examen minutieux a pu déterminer de façon irréfutable qu’au moins deux grossesses avaient été menées jusqu’à leur terme. Le corps ne présentait aucune lésion - et j’insiste particulièrement là-dessus - visible à son arrivée. L’étiquette attachée à son orteil droit —au passage, j’ai pu noter qu’elle avait le pied grec— mentionnait qu’on l’avait retrouvée sous le porche d’une église au petit jour. Pas de disparition signalée, aucune réclamation du corps en cours. Sans que je sache pourquoi, le corps de cette morte m’a semblé requérir une infinie patience et une délicatesse sans borne. Oui : à l’instant même où j’ai fini de rédiger mon rapport préliminaire, j’ai eu la conviction qu’un mystère planait autour d’elle et j’en ai été irrésistiblement attiré. Je suis rentré prendre quelques heures de repos mais je n’ai pu vraiment dormir. Son image m’envahissait. A peine m’assoupissais-je qu’il me semblait qu’elle me parlait. Dans mon demi-sommeil, une urgence à comprendre me réveillait en sursaut, hagard et hébété. Vers les quatre heures je n’y tins plus et regagnai mon bureau. Je tirai avec impatience le tiroir où dormait le cadavre, intimement convaincu qu’il serait vide. Elle était pourtant là, étalée et sereine, éclatante de blancheur. Je me penchai pour l’examiner de nouveau. Un rectangle bleuâtre et minuscule sous le sein gauche me sauta alors au visage : long de quelques millimètres et épais d’un centimètre, je crus d’abord qu’il s’agissait d’une altération de la peau. En y regardant mieux, je me rendis compte de ma méprise : c’était un tatouage, un tatouage minuscule. Comment avais-je pu passer à côté de cet indice ? J’incriminai mes interminables gardes. Il me semblait distinguer comme le dessin de phrases enchevêtrées en arabesques étranges mais même ma grosse loupe ne me permit pas d’en déchiffrer le moindre mot. Je saisis donc mon scalpel et avec le plus de douceur dont étaient capables mes doigts tremblants d’excitation, je découpai le petit rectangle. Le microscope révéla cette prose étrange que je retranscris à la fin de ce carnet, à côté de la photo du lambeau de peau grossi au maximum.

22 Février 1928

Midi passé ! Je me réveille à peine de cette nuit éprouvante. Je dois me dépêcher de regagner mon poste mais il faut auparavant que je consigne les derniers événements. Il me semble avoir terminé au petit jour ce labeur fastidieux qui a consisté au déchiffrage du tatouage. Pourtant, je me suis réveillé sans aucun souvenir d’être rentré chez moi. J’espère avoir remis bien en place le cadavre de Camilla (je sais aujourd’hui que c’est son nom). Je suis rompu, ma blouse est imprégnée d’odeur de pierres et de thym, mes pieds nus maculés de poussière et pourvus d’une corne épaisse que je ne leur connaissais pas ce qui me laisse à penser que j’ai beaucoup marché, de surcroît sans souliers. Des souvenirs me reviennent, des souvenirs impossibles qui ne m’appartiennent pas. Une grande bâtisse, une traversée de temps dans un lieu qui a toujours abrité les voyageurs errants et elle arrive soulagée devant cette porte qui s’ouvre en grand, des cuisines, des bêtes, de la chaleur, un grand feu, une place pour elle qui n’est pas sûre d’en avoir une –je sens cela très confusément, cette sensation d’être chez elle dans cet endroit que pourtant elle découvre - une image me traverse : elle est assise sur le toit du monde, elle est à l’abri. Elle œuvre au bien-être des autres en leur servant à manger, en leur tendant des draps propres. Elle parle politique, je l’entends qui rit fort, ses joues rouges m’obsèdent, elle que je sais si pâle. Ce n’est pas un songe ! Les rêves ne sont pas à ce point, salissants. Il faut que j’y retourne.
(….) j’ai du falsifier les registres pour qu’on ne m’ôte pas Camilla. J’ai dit qu’elle était destinée aux étudiants en médecine. Je peux la garder encore un peu. Suffisamment, j’espère, pour la comprendre. Je suis désormais persuadé que quelque chose de fantastique se passe. J’ai trouvé un autre tatouage dans le creux de son genou droit ! Il n’était pas là hier, j’en mettrai ma main au feu ! Il faut que je me dépêche de comprendre, j’entends que les autres chuchotent autour de moi (...)
(…) il est minuit passé, ma joue est collée sur la table froide. Je rentre me coucher.

23 février 1928

Je dois continuer à raconter ce deuxième tatouage : plus imposant que le premier, il est certain que je n’aurais pu le manquer lors du premier examen du corps (cette phrase est soulignée fortement, le papier a failli être déchiré). J’ai mieux dormi et c’est à tête reposée que je peux relater ce que je sais de la vie de Camilla. Bien peu de choses en réalité : des fragments qui émergent par bribes sans que je puisse les situer dans le temps, des images floues et tremblotantes et que mon esprit rationnel hésite à qualifier. J’éprouve la sensation d’être traversé par des réminiscences de sa mémoire vive en train de s’éteindre et qui s’évaporent à travers mes yeux. Je ne pense pas pouvoir échapper à ce qui est en train d’advenir même si je n’en comprends pas le mécanisme profond. Je sais que je dois transmettre ce qui se présente à moi. Je veux dire : il ne s’agit pas simplement de vieilles photos qui se déploient dans un ordre incompréhensible mais surtout d’éclats fulgurants, d’agitations qui parfois me plient en deux comme si elle prenait ma tête dans ses mains et l’inclinait selon un angle particulier pour l’obliger à se plonger dans une marmite d’éclaboussures bouillonnantes sans que je puisse m’y soustraire. Je n’y sens aucune bienveillance, le sentiment d’urgence à montrer surpasse tout. Camilla enfant sage et pénétrée de la gravité du monde dans un environnement plutôt exigu et retiré, emprunt d’une ouverture et d’un savoir factice. Un monde dissonant. Un animal de compagnie. Un agneau dont les bêlements plaintifs ont laissé croire au voisinage à l’arrivée d’un nouveau-né tenu secret et ont alimenté les ragots. Une vie sans fracas : la maison, l’école, l’église où je la vois chanter d’un air transporté, le dimanche, son corps vibrant emmagasinant autant de sacré qu’il le peut pour compenser le manque d’ardeur des autres jours. Elle tient la bibliothèque du village, les odeurs vieillottes de la moquette et le peu d’affluence ne la dérangent pas le moins du monde. Elle y passe des après-midis bienheureux à lire des choses interdites, à se remplir de mots, à écrire en elle-même ce qui ne sait pas se dire. Un secret comme un grand clou planté dans sa chair. C’est à peu près tout ce que j’ai vu cette nuit, mes yeux figés sur le tatouage à m’en faire couler des poignards. Il est l’heure. Je le sens. La peau de mes mains devient moite d’impatience et de terreur.

24 février 1928

C’est à peine si je peux tenir la plume… Je suis dans un état de fatigue extrême. J’ai perdu le peu de contrôle que je pensais avoir sur la situation. Comme je l’espérais et le redoutais à la fois, un troisième tatouage m’attendait hier soir. Il lui barrait tout le ventre. J’ai mis des heures à décrypter cette chair pleine de logorrhées que je commence à abhorrer après avoir cru en être émerveillé. Je pense que je vais prendre congé quelques jours, c’était trop difficile de revenir à moi cette fois. Du sang partout. Du sang partout dans ce corps vide qui m’a giclé dessus en même temps que le cri s’est déchainé, des tonnes de mots en déversoir : elle a retrouvé une voix après tant de silence, après tant de douleur mais ce n’est pas sa voix qui passe à travers moi, c’est la voix de sa mère qui n’en a jamais eu, le voilà le secret, la mission plantée dans sa chair comme un clou qui la brûle sans jamais s’apaiser, secouer le silence comme on secoue les miettes de la nappe, faire venir les mots pas à pas, pour réparer les injustices criantes, parce que les injustices, ce n’est pas muet, ça crie dans les oreilles des gens qui ne veulent pas les entendre et font semblant de rien pour qu’on ne leur reproche pas d’avoir laissé faire, ou bien les gens ils aident à déposer une chape de plomb sur les souffrances qui s’agitent trop fort et veulent déborder, tous ensemble ils se tiennent la main et se mettent d’accord pour appuyer bien fort sur le couvercle qui menace de sauter parce qu’ils préfèrent le silence à l’agitation les gens, en grandes lignées générationnelles avec l’aide du curé qui valide la sainteté mais moi le curé, je l’emmerde et avec lui toutes les générations silencieuses et conformes qui maltraitent la parole et écrabouillent les mères. C’est ce que la voix stridente de Camilla m’a hurlé aux oreilles toute la nuit. Je l’ai supplié de se taire à travers mes sanglots et elle les a aspiré pour en faire des larmes de mots qui coulent enfin librement. Je suis épuisé et mon corps est à sec, il faut que ça s’arrête. Demain, j’irai rendre sa dépouille aux autorités. Elle ira dans la fosse commune.

25 Février 1928

Je la sens qui m’appelle… je ne dois pas y retourner… il faut que je résiste… fatigué… vraiment fatigué… s’il te plaît… un peu de répit…de la fièvre, je crois… ma jambe qui me brûle…

26 Février 1928

Pas trouvé le repos cette nuit… derrière ma jambe sur mon mollet… une boursouflure chaude…en ligne… pas le courage de regarder… mes doigts qui palpent savent qu’elle grossit d’heure en heure… j’ai l’intuition que Camilla continue d’écrire sur ma peau ce que je ne veux plus lire sur la sienne… pitié, c’est trop horrible… elle n’y voit aucun mal, je le sais…

27 Février 1928

J’écris tant que j’en ai le pouvoir. La douleur s’est apaisée. J’ai finalement extrait le morceau de peau qui battait… maintenant je peux le déchiffrer et la fièvre est tombée. J’ai collé le lambeau et sa transcription au fond de ce cahier, tout à côté des autres. C’est comme si j’avais nettoyé le pus d’une plaie et que l’infection avait cessé… ce n’est qu’un sursis…j’en ai la conviction absolue… je ne pourrai plus l’arrêter à moins d’accepter qu’elle m’écorche tout vif… je ne sais pas quoi faire… Camilla cherche un chemin pour ces mots nés de la violence de ce qu’on tue dans l’œuf… elle a fait la sourde oreille longtemps, poursuivant des chimères, affrontant des dragons… elle a mis les mots de côté, enfouis dans un grand sac, cachés dans un jardin… elle a essayé de perdre la clé… de se consacrer à des choses plus utiles que de trouver un chemin pour les mots dont elle a hérité…. est-ce cela qui l’a tué ? De ne pas écouter son désir intérieur ? Elle ne m’a rien montré… juste une seule image née du tatouage arraché de ma chair : elle est de dos, immobile sauf ses doigts qui voltigent comme si elle jouait d’un piano invisible. Devant elle, une fenêtre claire et étroite illumine juste un coin de ses cheveux un peu plus gris que dans mon souvenir… j’ai senti une grande paix l’envahir et mes forces revenir… demain, j’irai signer une décharge pour qu’on puisse l’enterrer.

28 Février 1928

Camilla a disparu. Ou plutôt, son corps tel que je l’ai vu la dernière fois. Plus aucune trace des marques du scalpel sur sa peau. J’ai réussi tout à l’heure, à me trainer jusqu’à l’Institut. Mes collaborateurs se sont affolés de ma mine défaite. « Sisyphe, m’a dit Albert, tu ne peux plus continuer comme ça. Il faut que tu fasses quelque chose. ». Je l’ai repoussé sans un mot. Celui-là, je sais bien qu’il y a longtemps qu’il essaye de prendre ma place. Il a eu l’air furieux et s’est précipité vers les bureaux. Quand j’ai ouvert le tiroir, Camilla était comme neuve, intacte et ruisselante de lumière. Je l’ai tournée dans tous les sens sans pouvoir en croire mes yeux. Je n’ose penser que tout est terminé, qu’elle m’a libéré de cette terrible charge. J’ai réussi à la comprendre, à lui donner satisfaction, à accéder à ses désirs, toute morte qu’elle était. Une première dans l’histoire de la médecine légale ! Malgré la fatigue, j’ai ressenti une joie puissante et j’ai eu l’intuition qu’un avenir radieux me serait offert sur le champ si je le saisissais au vol. J’ai refermé le tiroir après avoir inscrit sur l’étiquette accroché à l’orteil droit de Camilla, son prénom en boucles déliées. Je rédigerai demain les conclusions de mon rapport. Peut-être pourrais-je même publier ce journal accompagné de notes de recherche et accéder ainsi à une chaire de chercheur à l’université. Quelque chose de si immensément nouveau qu’on créera une discipline spécifique rien que pour continuer d’étudier mes travaux. Enfin, je leur montrerai de quoi je suis capable.

29 Février 1928

Trop mal… peux pas bouger… pas écrire… mes paupières… boursouflure…terrible… non, arrête… pas possible revenir en arrière… s’il te plaît…trop de mots… infini… recommencer… je

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Xavier Georgin | L’année où les morts ramassent les vivants


30 novembre

C’est une caisse noire que ta voisine de palier m’a confiée. Une caisse d’un mètre cube, en bois, close. Une fois le couvercle décloué on aperçoit des carnets, une liasse de papiers, deux cassettes audio et un bric-à-brac d’informatique obsolète : disquettes, IPod, enregistreur de MiniDisc. Voilà mon legs. Voilà ce qu’une amitié de jeunesse perdue en chemin transmet à trente ans d’écart. Personne ne sait si tu es mort, personne ne sait si tu es vivant. Déjà le monde se teinte de noir à ton évocation et tes biens sont dispersés. Ta voisine, au téléphone, ne voulait pas croire que j’avais perdu ta trace il y a plus de vingt ans. « Lui, en tout cas, savait où vous trouver. C’est votre numéro qu’il a laissé sur la table… » Je l’ai vue au café en bas de chez toi. Avec sa fille elle vidait ton appartement (tu es expulsé pour impayés). Elle a calé la caisse de bois noir dans le coffre de ma voiture. « Il l’aurait voulu ainsi… » Mais de quoi parlait-elle ?

2 décembre

Le temps de rien. La caisse est restée dans le salon. Son odeur de renfermé, de poussière acide flotte encore. Je plonge la main dedans – cette impression de trou noir. Voici la liste des objets extraits à l’aveugle, par ordre d’apparition : un carnet d’adresses à spirales (numéros parisiens à huit chiffres, il date donc d’entre 1985 et 1996). Un jeu de disquettes souples (quelqu’un vend-il le lecteur qui va avec ou leur contenu, s’il a été préservé dans la mémoire de plastique, est-il désormais illisible ?) Deux cassettes audio Sony C-60 Chrome, bandes froissées en amorce. Quatre disquettes d’un genre que je ne connais pas : plus épaisses, plus lourdes que les traditionnelles. Elles portent un autocollant « Zip 100 ». Se renseigner.

4 décembre

Appelé papa. Premier Noël avec lui depuis six ans. Mon fils avec sa mère cette année. Noël en tête-à-tête avec papa ? Malade rien qu’à l’idée. Feuilleté le carnet d’adresses. Dix noms, pas plus. Seuls quatre numéros sont encore attribués (les portables nous ont dispersés). Un seul, d’après l’annonce du répondeur, correspond à celui que je cherche à joindre : G. Je laisse un message. On verra bien.

6 décembre

Un dimanche face à la caisse noire. Renseignements pris, Iomega a crée dans les années 90 ces supports qui pouvaient contenir jusqu’à 750 Mo. Dans ma main tes quatre « Zip 100 ». Le lecteur ne coûte pas moins de 300€ sur EBay. Quel est mon investissement dans cette histoire ? À 22h30 G. a appelé. On a parlé de toi. Je lui ai raconté notre dernière rencontre, en 95 ou 96, ton air épuisé, ton manteau déchiré à l’épaule. Il se souvient t’avoir croisé en 2001. Tu portais le même manteau abimé. Pas de nouvelles depuis.

9 décembre

Noël moins 15. La perspective de passer trois jours avec papa me rend malade. Trois jours avec son déambulateur et son air malheureux. Malade. Ce soir en rentrant du travail j’ai déplié la liasse de papiers qui tenait à la verticale dans la caisse noire. Feuilles arrachées à un cahier à spirales, lignées, couvertes de ton écriture claire. Voici la première histoire qu’elle consigne : « Le périphérique est tout près, sa rumeur insistante. C’est une rue étroite, sans commerce autre que cette pizzeria qui, en 1983, était un restaurant algérien tenu par des Kabyles comme il en reste encore mais si peu dans ce quartier d’anciens hôtels garnis où habitaient les Maghrébins qu’employait l’usine Citroën à la chaîne des 2CV qu’on voyait, tout juste assemblées et luisantes de peinture, sortir des ateliers sur les quais de Seine. Ce restaurant kabyle éclairait la rue Deguingand. Il était ouvert sept jours sur sept, midi et soir, Noël et Jour de l’An compris. Aujourd’hui c’est une pizzeria comme il y en a tant. Sur sa façade le Vésuve clignote en néons. J’ignore si la Margherita est bonne.

Il faudrait entrer dans la salle, commander une quatre-saisons et demander au serveur : Savez-vous qui tenait ce restaurant en 1983 ? Savez-vous ce que sont devenus les ouvriers de Citroën quand l’usine a fermé ? Et les chauffeurs de taxi de Tizi-Ouzou qui déjeunaient là entre deux courses avec leurs cousins qui logeaient, à trois ou quatre, dans les meublés de la rue Victor Hugo ? Le patron était un vieux Berbère doux et taiseux, un homme des montagnes – est-il mort, est-il vivant ? Et les habitués, Tahar, Samia, Kamel, Rachid, Ari ? Quelqu’un les connaît-il encore ? Et ma mère, qui pour se souvenir d’elle rue Deguingand ?

Dans le verre biseauté, sur le bord de la table, les glaçons fondaient, troublant le brun de l’alcool. La nuit en novembre tombait tôt sur la rue Deguingand. Ma mère venait là en sortant du bureau le vendredi. Il y avait dans cette habitude récente un retour vers le pays quitté dix-huit ans plus tôt après tant d’années à le confiner loin de soi, tant d’années à l’ensevelir pour n’en exhumer que les feux follets des vacances à bronzer sous ce soleil qui ne se lassait jamais de dorer la terre et les corps. Des corps démembrés par les bombes, des chars dans les rues, de l’exil de 66, longtemps rien ne put émerger.

On choisirait un vendredi de novembre, un soir de vent et de neige fondue. Il y aurait, dans son manteau en fourrure de lapin, une amie, une collègue, une complice. Quel prénom portent les femmes nées en 1950 ? Je ne me souviens que d’Annie, d’Arlette, de Fatima. Sur la table une nappe en papier gaufré, le whisky qu’on boit sans compter, dans des bols en terre le couscous qui fume, ce couscous algérien un peu fade sans le safran et la coriandre qu’y ajoutent les Marocains, et la bouteille de ce rosé infect qu’on buvait alors. On suivrait de près les cigarettes qui s’enchaînent, le paquet souple, froissé à moitié, le cendrier plein, les mégots et l’empreinte du rouge à lèvres à chaque bouffée imprimée, les étourdissements et les joues qui se colorent, la prise qu’on lâche le vendredi quand et parce que personne ne vous attend à la maison. Le patron baisserait le rideau. Dans la fumée et dans l’ivresse on se mettrait à danser sur le raï d’Oran. L’air confiné qu’on respirerait et qu’il faudrait rendre je ne sais trop comment serait celui de 1965 – l’air de la Pointe Pescade ravivé, souffle venu du désert encore chargé de sable qui irrite les yeux jusqu’aux larmes, parfois. La nuit neigeuse de novembre 1983 s’affranchirait d’elle-même et imaginerait, dans l’alcool et les rencontres d’un soir, une existence sans massacres et sans exil – un rêve qu’on aura bien du mal, trente-six ans plus tard, à retrouver sous le Vésuve de néon de la pizzeria de la rue Deguingand mais qu’il convient, parce que le temps passe et presse, de ranimer avec le peu qu’il nous reste en main. » Pas une rature, pas un repentir. Le plus dur c’est de n’y comprendre rien.

12 décembre

La fille de ta voisine a appelé. Elle voulait s’assurer que je n’avais pas de nouvelles de toi. Quelque chose entre vous ?

13 décembre

Épuisé. Épuisé par le travail, la vie solitaire, les jours qui raccourcissent. Il faudrait descendre à la cave. Je suis sûr d’y avoir rangé une platine cassette. Ce week-end, peut-être. Ce soir je feuillette la liasse de papiers en tâchant d’en préserver l’ordre. Ce texte (encre bleue délavée, trois taches rondes marquant le geste de la main qui secoue le stylo-plume presque vide) : « Voici l’entre chien et loup de novembre. La cour de l’immeuble sans lumière, les voisins encore au travail, les intérieurs en blocs de noir dans le jour qui décline. On reste dans la pénombre de la chambre à guetter les bruits dans l’escalier, à jouer à se faire peur, par goût pour l’inquiétude, par défi. Voici l’entre chien et loup de novembre, le jour en lambeaux, la nuit embusquée, l’heure du cœur flottant que rien ne raisonne. » Entre les lignes nos jeux de garçons, l’influence que tu avais sur moi. En te revoyant en 95 ou 96, triste et minable dans ton manteau déchiré à l’épaule, j’ai eu l’impression d’avoir été floué. À vingt-cinq ans on a cette dureté-là.

16 décembre

Nuits flottantes, sans sommeil véritable. J’ai remonté la platine cassette de la cave, acheté un câble pour la relier à l’ordinateur (crainte que les bandes soient trop usées pour supporter plus d’une lecture). Play sur l’analogique, Rec sur le numérique. Ta voix est sortie des enceintes, atone, parfois à peine audible dans le souffle de l’enregistrement. Transcription : « Noël 1965. Selon mon grand-père il n’y avait aucune raison de s’en faire. La vie allait bientôt reprendre son cours, modifiée à la marge, dans la couleur du drapeau, dans l’uniforme des policiers, dans la langue que parlait l’État. Les cercueils de carton cloués sur les portes, l’inquiétude aux abords de l’école des enfants, tout cela finirait par se tasser et l’on pourrait retrouver les habitudes des [inaudible] le cabanon en été, la plage après le travail, notre vie au soleil de la Pointe Pescade, génération après génération recommencée.

Selon ma grand-mère plus rien n’était possible. [inaudible] consulat lui avait dit : « Vous n’êtes pas en sécurité dans ce pays. [inaudible] et un quatrième à naître. C’est de la folie. Partez. Dès [inaudible]. Ou sans [inaudible] mari. »

Selon mon grand-père chacun finirait par [inaudible]. Selon lui les hommes [inaudible] bientôt reprendre la conversation que les bombes avaient assourdie. Selon lui personne n’était assez con pour voiler ce soleil qui [inaudible].

Selon ma grand-mère on disparaissait encore. [inaudible] cendres aux cendres depuis quinze ans amoncelées. Selon elle les verrous des maisons n’isolaient [inaudible]. Selon elle ils chassaient ceux qui, trois ans plus tôt, avaient refusé l’exil. Selon elle les [inaudible]. Il fallait laisser s’enfricher les cimetières [inaudible] valises entourées de corde. [inaudible] et rien à espérer.

Février 1966.

Sur le carrelage allongé, l’homme seul, ventre ouvert au [inaudible]. Dehors la vie s’écoule à la Pointe Pescade, sur les ruines de Tipasa, dans [inaudible] sous un soleil d’hiver généreux et antique, ce soleil d’ici qui » Froissement. Larsen. L’enregistrement est interrompu. Surgit la voix de Stéphanie de Monaco : « Désir, trahir, maudire, rougir. Désir, souffrir, mourir, pourquoi ? » Le jingle de Radio 95.2 puis la bande crépite, s’abrase et s’effrite. Eject. Poussière brune sur mes doigts. Deux fichiers .wav de souvenirs accaparés ou reconstruits. Ta famille qui venait d’Algérie, l’accent de ta mère au téléphone, les plats du dimanche, l’anisette. Des choses comme ça me reviennent peu à peu. Ta voix que les bandes distordaient était plus grave qu’à mon souvenir. Je l’aurai préservée ainsi.

19 décembre

J’ai touché le fond de la caisse. Un rectangle de papier de la taille d’un emballage de Carambar, plié en huit, portait ces mots de ta main, au feutre rouge : « Quand il s’éveillait, chaque jour, avant que d’adresser à Dieu ou aux hommes une seule parole, Rabbi Zousya s’écriait : "Bonne journée à tout Israël !" Et tout au long de la journée, il tenait registre de ses actes sur un feuillet. Le soir, avant de se mettre au lit pour dormir, il tirait ce papier de sa poche, le relisait et se mettait à pleurer tant et tant que ses larmes finissaient par en effacer l’écriture. » Cette ironie-là.

20 décembre

Nouvel appel de la fille de ta voisine. Elle me demande : « Si jamais il vous faisait signe…Vous ne manqueriez pas de nous prévenir, n’est-ce pas ? » Son inquiétude a quelque chose de menaçant. Qu’attendent-elles de moi ?

21 décembre

Il s’est mis à neiger. Mon fils et sa mère sont bien arrivés à Chamonix (juste un texto pour me prévenir, c’est comme ça). Cette nuit j’ai dormi onze heures. Impossible de me lever, j’ai appelé le boulot. Qu’ils se débrouillent.

22 décembre

Dormi douze heures d’un sommeil sans rêve. Épuisé au réveil, incapable d’émerger. Je suis sorti à la tombée de la nuit. La neige recouvrait les trottoirs. J’ai trouvé dans une brocante un lecteur de disquettes 3,5” (12€). Après dix minutes à ramer l’arborescence est apparue. Treize fichiers .txt. Ou plutôt leur fantôme. Aucun ne consent à s’ouvrir et ils refusent d’être copiés sur le disque dur, refusent d’être déplacés de leur milieu d’origine. Se renseigner auprès des archéologues.

23 décembre

Papa est retourné à l’hôpital. Noël est annulé.

24 décembre

Malade. Le ventre, cette fois. Désespoir qu’accentue l’impossibilité de trouver un médecin la veille de Noël. Je pourrais crever et personne n’en saurait rien – ça te parle si je dis ça ? Trouvé un autre papier taille Carambar au fond de la caisse : « Pour la première fois je compris que ce regard fixe et sans pleurs (ce qui faisait que Françoise la plaignait peu) qu’elle avait depuis la mort de ma grand-mère, était arrêté sur cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant. »

25 décembre

39°7. Tout est dit.

28 décembre

Neige. Des coupures de courant. Après trois jours de douleurs suivies d’inconscience la maladie a reflué le temps d’une nuit. Mes jambes ne me portent plus mais je suis vivant. Quelque chose s’est passé pendant ces trois jours. DES GENS SONT VENUS À LA MAISON. Plusieurs personnes. Souvenir de présences défilant devant moi, silencieuses, inconnues. Ce matin j’ai faim et le frigo est vide. Sortir est impossible.

29 décembre (matin)

Découvert que la caisse n’était plus là. À sa place une empreinte dans la moquette du salon. Je la retrouve une heure plus tard sous mon lit. L’ordre d’origine a été bouleversé.

29 décembre (après-midi)

Parlé avec papa au téléphone. Il m’a pris pour Maurice (Maurice est mort en 92). L’infirmière évoque une « chute de sodium » (?) Je le préfère délirant que conscient de son état. Ce matin dans la glace je nous ai trouvé plus qu’un air de famille – accélération du temps qui rapprocherait mon corps du sien : joues creusées, perte des poils sur les mollets, sourcils plus fournis, épaississement de la peau.

29 décembre (soir)

Sorti faire quelques courses. Les rayons débordent de volailles et de mousseux. La douleur de la solitude qu’on finit par oublier dans le quotidien de la maison connaît un pic dans la vie conforme, réglée, des supermarchés. J’ai cherché ton visage dans la valise au fond de l’armoire. Il n’apparaît que sur la photo de classe 1984-85, dilué, jauni, trouble, résultat du dégât des eaux d’il y a deux ans. J’imagine qu’au fond d’une valise de même taille, dans un appartement semblable où vit un ancien de la même Troisième, se trouve ton image intacte, mais je ne sais plus rien de lui et lui ne sait plus rien de toi. Saisir l’objet tel que le temps l’a attaqué et y trouver, en plus de sa charge d’origine, celle de sa propre vie.

29 décembre (nuit)

Le disquaire Boogie, rue Louise-Michel. La pointe de l’île de la Jatte où Eugenia et Valérie s’embrassaient. L’enterrement de monsieur Patard puis celui du mari de madame Giraud. Les vestiaires de la piscine en décembre. La carte postale de Swansea. Le premier rasoir passé sur le menton. Andropov puis Tchernenko. Les mots qu’on échange sur feuilles Sieyès arrachées au cahier d’anglais. Mon chien. C’est l’âge. L’âge et la sentimentalité qu’il induit.

30 décembre (matin)

Renaud m’a envoyé un sms. Les collègues organisent un réveillon chez Céline et Marc. Comment y échapper ?

30 décembre (après-midi)

Reporté dans un tableau Excel le contenu détaillé de la caisse. Puis l’ai désossée. J’imaginais qu’entre les lattes clouées tu pouvais avoir dissimulé des choses. Envoyé un sms à Renaud. D’autres plans. Et cette fois, c’est vrai : la pizzeria de la rue Deguingand est ouverte demain soir.

31 décembre

Retour de la fièvre et des douleurs intolérables que seul l’alcool apaise. La neige tombe depuis l’aube. 23h30, train à St. Lazare. Le wagon est vide. Clichy-Levallois, blizzard sur le quai. Me voici de retour après trente ans d’absence. Quelques voitures passent au ralenti – leurs pneus crépitent sur la chaussée sablée. Le ciel est orange. Ma température, au jugé, avoisine les 40. La rue Deguingand est plongée dans le noir. Seul l’éclaire le néon de la pizzeria – ombres roses sur le trottoir déneigé. Une fresque au blanc d’Espagne sur la devanture : volcan, bougies, sapin, Mère Noël aux cuisses nues sur une Harley. Les basses de la musique font trembler les vitres. Je pousse la porte. À l’intérieur nous sommes cent, peut-être plus. La musique est arabe. Ça sent l’alcool et l’animal, le tabac, Kouros et Charlie. Les spots au plafond tournent, rouges et verts, bleus et jaunes. La boule à facettes saupoudre d’éclats brillants le sol couvert de mégots. Les gens dansent, serrés jusqu’à ne plus former qu’un corps à mille bras, mille têtes, mille haleines. Je me cale au fond de la salle, contre le buffet où les restes de couscous se dessèchent dans leurs plats en terre. Presque minuit. La fièvre fait trembler mes jambes et mes bras. Un verre de mousseux avalé cul-sec, un autre qu’une femme me tend. Il est moins deux, moins une. Nous sommes tous là, tous. Même toi, dans cette nuit sans âge, à l’autre extrémité de la salle, sur un tabouret perché, le visage coloré par les spots qui redessinent celui de la photo de 84, puis celui de 95 ou 96, et tu portes ton manteau déchiré à l’épaule, et tu souris, avec ta voisine et sa fille, ivres et joyeuses, et tout le collège de 84 est là, les filles avec leur Walkman et les gars avec leurs Stan Smith, même les profs en cravate et la principale en tailleur, et ta maman danse, entourée d’Annie, d’Arlette, serrée contre un homme en chemise en soie rouge, cheveux crépus brillants de gel, main de Fatma autour du cou, et les cris montent d’un coup, hourras chargés d’espoir annonçant l’année nouvelle, celle qui nous réunira dans un temps aboli, amendé, où je te prendrai dans mes bras, ce temps enfin venu où les morts ramassent les vivants.

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Christelle M. | Bambi


J’aime la sensation d’aveuglement de l’été. Quand on arrive du dehors, ce moment où on pénètre dans la pièce sombre. Durant cet infime moment de cécité tout se bouscule dans le corps. C’est fécond et stérile. Dégoulinant sous les bras et sec à l’entrejambe. C’est sans désir et sans voix. Rapide comme un bolide. Insaisissable. Je revenais de cueillir le thym dans le jardin. La journée était magnifique. Une bouteille de Côtes-du-Rhône avait été remontée de la cave pour faire passer le rôti trop cuit. Ils riront pendant le dîner. La soirée finira tard, sûrement autour d’un cognac. Quand je couche ma fille je suis déjà saoule. Elle me réclame pour la centième fois l’histoire de Bambi. ça me titille de lui révéler la vérité : que Bambi, le faon orphelin, rencontre un loup qu’il persuade de l’aider à venger sa mère. La meute attaque le village où vit le chasseur et dévore tous les enfants. Mais je lui lis la version de Disney et elle s’endort paisiblement.

Le vin et le cognac m’ont tourné la tête, je me suis endormie quasi assise pour contrôler le roulis. En me réveillant je note aussitôt mon rêve : Une femme est attablée devant un expresso. Elle porte un manteau de laine à carreaux, un pantalon rayé bleu. Ses cheveux sont attachés en chignon. Son sac à main pend par la bandoulière à la chaise en bois vernis. Un homme se tient derrière le comptoir. Il a les yeux cernés de ceux qui ont fini tard et commencé tôt leur service. La silhouette lourde. Il porte une barbe grisonnante et broussailleuse. Sale. Derrière les vitres du café, le noir opaque. Pas celui d’une nuit sans lune, mais le néant. Elle est la seule cliente. Ils ne se regardent pas. Les plafonniers allumés au-dessus du bar laissent une grande partie de la salle dans la pénombre. Il prend une cigarette et se sert un verre de vin. On entend Didier Lockwood Jour de pluie. Assis en face d’elle, il dit : J’ai arrêté de boire y’a onze ans. Ulcère. Elle sourit et regarde son verre. Elle dit : Vous avez de belles mains. Il pleure. Trop de putains de coups reçus et rendus dans sa chienne de vie. Symphonie numéro 5 de Malher. Un matelas est posé sur le sol au milieu des tables et des bouteilles vides. Nu dans ses bras, son sexe est encore chaud et humide. Il dit : Tu es une gentille fille pas de celles qui continuent de jaqueter même après avoir été bien baisée. Je m’appelle Heinrich. Requiem de Brahms. Une voix s’échappe d’une bouteille renversée : "Tu veux bien sauver ce pauvre Heinrich ?" D’une autre bouteille : "Heinrich t’a fait jouir hein ? Aide le à sortir de là." D’une flûte de champagne : "Le vieux Heinrich a encore de beaux restes. Je t’écrirai des poèmes." Des cadavres de la nuit montent les plaintes de minuscules Heinrich emprisonnés. Elle se lève, prend une bouteille de whisky, la fracasse contre le mur. Méthodiquement, elle casse, lance, éclate verres et bouteilles. Elle dit : T’es un vieux dégueulasse et elle écrase la vermine qui grouille au sol.
Je suis perplexe. Les musiques, je peux les relier à Baptiste qui durant toute la soirée a passé ses vieux vinyles sur la platine qu’il s’est acheté à prix d’or auprès d’un vieux brocanteur. Je déteste les brocanteurs ils ont pillé la maison de ma mère. Quant au reste... qui est cette femme ? et l’homme ? Ils ne m’évoquent personne de familier. Peut-être ce couple aperçu à la plage hier ; je les revois : la tête de la femme penche légèrement, elle doit être prise d’un vertige car elle porte une main à sa tête. Elle referme sa main sur le sable qu’elle lui jette au visage. Gênée d’avoir été témoin de leur intimité, j’ai fait demi-tour.

Un ami dessinateur m’appelle. Il s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles. Je n’ai encore rien sélectionné pour la lecture dessinée qu’on doit faire ensemble au théâtre de Lorient. J’ai laissé en plan pas mal de projets depuis la mort de ma mère.
Je suis allée la voir. Elle ne peut plus parler. Nous ne disons rien mon frère et moi. Elle écrit mal, avec lenteur. Je me moque. Elle n’a plus que de rares cheveux sur la tête et des larmes sur ses joues. Elle me fait peur. Je m’oblige à m’approcher d’elle. Je rentre à la maison. Elle meurt. Elle m’est une étrangère. J’étais sa fille. L’infirmière de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital du Scorff m’a remis une chemise cartonnée. Elle est posée sur mon bureau. Elle contient des photos d’une maison : les volets de fer à la peinture orange écaillée qui donnent sur la rue sont clos. L’herbe pousse dans l’interstice entre le bitume du trottoir et le mur crépi. La porte est fracturée. Le couloir est tapissé : une scène de jeux d’enfants. Une petite pleure bruyamment dans ses souliers vernis crottés, une fille la suit la bouche grande ouverte. Une poupée est couchée sur le dos dans l’herbe. Un garçon plus jeune est grimpé sur le dos d’un plus grand, il tient un fouet dans sa main droite et le pull de sa monture dans l’autre. Deux pièces obscures ouvrent sur des relents d’humidité, de bois vermoulu et de cendres refroidies. Le couloir contourne un espace extérieur. Sur toute une longueur le pan de mur est vitré à mi-hauteur, jusqu’au plafond. La cour intérieure s’est ensauvagée, les murs sont piqués de moisissures, les fientes de pigeons recouvrent les feuilles des arbres poussés au hasard. À gauche, un escalier en bois foncé et dessous une porte, une tête de poupée fait office de poignée. Si on monte, la dixième marche est cassée, il faut poser le pied très à droite de la rambarde moulurée à laquelle il faut se tenir tant les escaliers sont raides et les marches hautes. Une ampoule pendouille, son abat-jour grenat aux fanfreluches mordorées vacille ; si on tend le bras en poussant sur ses pieds on peut l’effleurer. Le bois craque sous la poussée du corps. Le plâtre du mur colle aux doigts qui s’enfoncent, quand on appuie plus fort de légers creux forment cinq petites collines. Sur le palier, se dresse une comtoise au mécanisme absent ; si on regarde par le losange découpé dans la porte, on distingue un tissu provençal jaune qui recouvre l’intérieur du meuble. Le froid pénètre dans la pièce par une des deux fenêtres aux vitres cassées et saisit la chair du visage, du cou, des mains. Un des volets claque. L’autre est coffré. La faible lumière éclaire le lino beige au sol. Dans le coin gauche, un lit en métal bleu, à l’opposé une chaise en paille, meublent l’espace. Sur la droite une pile de journaux ficelés et un bidet crasseux au dépôt calcaire épais brun. Les murs sont blancs, quelques traces noires et des coulures rouges à hauteur d’un torse d’homme et sur les plinthes, près du lit et du bidet. Du fond de la pièce où se situe le lit, si on regarde bien, on voit un crucifix accroché à ras du plafond. Sobre, tout en bois, la croix et Jésus, si bien qu’ils se confondent, il faut que la lumière soit celle du soir pour les distinguer. De l’autre côté de la cour, l’eau dégouline sur le toit moussu de la partie de la maison qui donne sur la rue. Il y a une adresse griffonnée au dos d’une photo : 12 rue du ruisseau Paris 18.

À l’été Baptiste rejoint Émile et Victor pour du rafting dans les gorges du Verdon, je confie ma fille à son oncle et je loue une chambre à Paris. Je prends mon poste à 7h du matin. Avec mon carnet, la chemise de photos et un paquet de clopes. Je note les allées et venues. La voisine du bout de la rue vient nourrir les chats du quartier très tôt. Dans l’après-midi les jeunes de la cité y traînent pour boire quelques bières mais ne restent jamais longtemps, plus attirés par l’animation du boulevard proche. Parois, des touristes la photographient. Ils cadrent sur la porte fracturée ou ils la prennent en entier. Certains posent même devant. À midi, je parle avec Hamed, le cuisinier du Kashmir, qui se dégourdit les jambes en fumant sa cigarette après le rush du service. Hamed a grandi rue d’Aubervilliers dans le 19e arrondissement de Paris. Sa mère préparait le meilleur couscous de la cité. On l’a orienté en classe de troisième vers un CAP cuisine. Il prépare les plats qui sont au menu du Kashmir depuis trois ans. Il épluche, émince les légumes, prépare les viandes et mijote les sauces. La plupart des produits arrive déjà travaillé comme les naans, les lassis et les légumes crus sculptés. Il aime épicer les plats avec du massala, du tamarin et de la cannelle. Il dresse avec soin les assiettes, le plus fidèlement aux photos de la carte sinon les clients se plaignent aux serveurs. Debout dans la chaleur des fourneaux, il n’a pas de réels contacts avec la clientèle. A la fin du service, il faut nettoyer et tout remettre en place dans la cuisine. Il sort par la porte de service se dégourdir les jambes en fumant une cigarette avant de rentrer chez sa mère.

Un soir, une prostituée se poste sur le trottoir d’en face. Elle me jette des regards noirs. Je traverse pour lui proposer un café. On fait connaissance : Caroll – alias Marilyn – et moi, alias la fille qui cherche à élucider le passé de sa mère. Caroll a débarqué d’Angleterre à Calais en juin 2016 avec ses deux filles. Depuis qu’elle est arrivée à Paris elle se prostitue. Elle est à son propre compte, elle a essayé la rue, c’est sale la rue et dangereux. Mais parfois, les soirs sans client, elle y descend. C’est une fille rencontrée dans un hôtel au bord du périphérique qui lui a conseillé de passer par le net. C’est simple et plus sûr la prostitution hôtelière. En prenant dix clients par jour, elle se fait 1500 €. En quinze minutes on publie une annonce sur Vivastreet. Il ne faut pas annoncer le prix et privilégier l’expression agréable moment plutôt que relation sexuelle. Les annonces de la rubrique service adulte sont payantes ainsi que les options de mise en avant, sans cela pas d’appels. Elle y consacre 800 € par mois. En ne mollissant par sur le rythme, cela laisse une belle marge pour elle et ses filles. Si on aime le sexe et l’argent c’est le métier idéal. Le métier ne requiert aucun diplôme, ni qualification, ni expérience, ni même pièce d’identité. Il faut aimer le risque : le taux d’homicide des prostituées est le plus élevé de tous les types d’activité. On se lie sur facebook avant de se quitter pour se donner des nouvelles, moi de mes recherches, elle de sa vie.

A la fin de la semaine, des promoteurs sont venus. Ils avaient de grands rouleaux de papiers sous les bras, des attachés-case et de jolis costumes. Je les ai abordés. Martin Masan a la trentaine bien tassée, une calvitie avancée, un ibook pro et des Nike Air. Je lui ai demandé ce qu’ils faisaient il m’a demandé qui j’étais : je suis la fille qui cherche des réponses sur cette maison liée à sa mère. Il m’a parlé de son métier. Il est promoteur immobilier. C’est à dire qu’il recherche et achète un terrain à construire. C’est à lui qu’incombe la lourde tâche d’obtenir toutes les autorisations administratives et de trouver les financements auprès des banques. Il est un véritable chef d’orchestre. Il assure le suivi technique, administratif et financier de l’opération. Il veille au chantier. Martin est content avec ce projet de 40 logements en plein cœur de Paris, il espère un chiffre d’affaires de 8 250 000 € mais la concurrence est rude, il ne veut pas trop rêver... quand enfant installé à son bureau il bâtissait avec ses feutres des cités sous-marine, sa mère lui disait : « Les illusions font faire et dire des sottises. Viens manger Martin. »

À la nuit tombée, je franchis le seuil de la maison. Je vois que dalle. L’endroit n’est pas vide, il est simplement plongé dans le noir. Quelqu’un pourrait allumer la lumière, ouvrir les volets ou gratter une allumette ? Il ne peut pas n’y avoir rien. Le corps emmuré, la langue coupée, les yeux clos. Rien n’éclaire les souvenirs. Les souvenirs s’inventent, ils bâtissent une ville métropole : des millions de vies, une cité – pompeusement appelée Villa – dans un quartier cosmopolite : des synagogues jouxtent des boucheries halal et des restaurants pakistanais. Et cette maison bourgeoise menacée de démolition qui porte le nom de l’architecte et la date de construction gravés dans la pierres. En 1807, la chambre à l’étage était cossue, pas de commodités mais un bidet. Les meubles ne sont pas ceux de l’époque. Trop de passages, de squats, de vols. Il reste une chose de cet intérieur du dix-neuvième, une chose qui n’a pas semblé intéresser ou qu’on n’a pas remarquée. Il est si discret accroché au mur. Il ne doit pas mesurer plus de quinze centimètres. Un crucifix sombre, en bois ou en bronze, portant Jésus, bras écartés, mains clouées, la tête appuyée sur son épaule, la visage incliné, les yeux tournés vers le ciel, immobile.
Retrouver sa mémoire pour reconstituer l’histoire de la pièce au lit en métal : déterminer un périmètre et cartographier les lieux : noter les rues adjacentes, le boulevard, répertorier les panneaux de signalisation et les odeurs, les enseignes des boutiques et les noms sur les boîtes aux lettres, les craquelures du bitume du trottoir et de l’asphalte de la route, compter le nombre de fenêtres et d’étages. Faire appel à l’aide extérieure : photos, vidéos, lettres, témoignages, expériences similaires. Sillonner les rues le soir, le matin, surtout au petit matin. Si on pousse toutes les portes, quand c’est possible, on pénètre plus profondément dans le noir, dans les souvenirs.

J’ai rencontré la très vielle femme de la maison d’en face. Un jour elle ouvre sa porte. Je lui demande ce qu’elle sait de la maison en ruines. Elle m’invite à entrer chez elle et m’offre un café. Elle semble contente de parler à quelqu’un. Elle ne me demande pas pourquoi je cherche des informations sur la maison, je lui répondrais : je suis la fille qui est venue chercher sa mère dans cette rue. Elle me la raconte. Le jour où les pompiers sont intervenus. Une fumée noire montait par-dessus les toits. Dans la cour des pneus brûlaient. Ils ont eu peur que le feu se propage ; surtout monsieur Tang qui a les deux restaurants du coin. Elle me raconte Vincent qui y a élu domicile quelque temps. Il avait une grande chienne genre boxer qu’il promenait à heures fixes. « Toutes nos condoléances à vos concitoyens du 18e pour la mort à la rue de Vincent à l’âge de 49 ans. Les obsèques auront lieu le 10 mars à 14h30 au cimetière du Calvaire » annonçait le faire-part imprimé et distribué par l’association des Morts à la rue. Vincent dit Bambi avait son QG sur un banc du square Léon Serpollet. Il a été retrouvé mort dans un local poubelle de la cité, sa chienne couchée à ses pieds. Il portait à son poignet un bracelet d’hôpital mentionnant une identité qui n’était pas la sienne. La police a finalement retrouvé son nom et sa famille. On a alors appris que Vincent avait perdu son père à l’âge de deux ans et, peu après, sa mère partie vivre à l’étranger. Il a vécu en couple, a eu un enfant, puis après sa séparation, il y a douze ans, a trouvé refuge chez un de ses frères, avant de vivre dans la rue de manière très discrète, sans suivi social ni lien avec les associations. Sa chienne Milka a été transférée à la fourrière puis euthanasiée.
Pourquoi plonger dans les trous noirs des vies, ceux dont rien ne subsistent hormis des flashs et des détails grotesques ? Laisser le passé en miettes, à l’ombre des murs, replier les cartes, ranger les photos, cesser d’arpenter. On pourrait en rester là, sur le seuil. C’est fatiguant de parler, de se souvenir. J’aide la très vieille femme à regagner son lit. De la fenêtre de sa chambre on voit la maison. Je lui demande si je peux ouvrir pour la photographier de ce point de vue. C’est d’ici que je l’ai découverte un petit matin, la jeune fille. Elle n’avait pas de chaussures et l’air hébété. Elle s’est retournée vers la maison. Elle est restée longtemps ainsi comme si elle voulait mémoriser ce qu’elle voyait mais qu’elle devait faire un grand effort pour y parvenir. Elle était nue par ce froid. Bon dieu qu’est ce que cette femme faisait là ? Était-ce ma mère, cette jeune femme ?

La vieille femme raconte encore et encore, se souvient. Je ne veux plus entendre. Recueillie, petit matin, Elle (son prénom), viol, nue, sang, larmes… choisir de ne plus entendre leurs voix : Je me penche à la fenêtre, un châle jeté sur mes épaules. Jocelyn dort dans la pièce derrière moi. – Jocelyn, viens voir. – Jocelyn ! … – Quoi !? – Viens voir. Encore allongé dans son lit, il se relève sur un coude. – Mais il fait nuit Bibiche. Je me retourne vivement. – Y’a une fille nue sur le trottoir d’en face. – Comment ça ? Nue sur le trottoir ? Il ne bouge pas. Je répète – Y’a une fille nue sur le trottoir. Il rejette la couverture et s’assoit dans le lit. – Elle dort ? Je me remets à la fenêtre et lui tourne le dos. – Non. – Qu’est-ce qu’elle fait ? – Elle regarde la maison. – Ah !... La nôtre ? – La vieille maison d’en face. Il se frotte le crâne. – Elle est toute nue ?... Elle doit avoir froid. – Oui sûrement, les nuits sont encore fraîches. Je m’accoude à la balustrade et me penche un peu plus. Je ne touche plus le parquet que par la pointe de mes chaussons – Tu vas tomber Bibiche – Qu’est-ce qu’on fait ? – Comment ça « Qu’est-ce qu’on fait » ? – Je te rappelle qu’il y a une fille nue en bas de chez nous. – Elle est en bas de chez nous ? Elle a traversé la rue ? Il allume la lampe de chevet et se met à chercher ses lunettes qu’il a dû ranger dans le tiroir. – Non. Elle est toujours à regarder la maison. – Elle fait quoi ? – Rien. Elle regarde les bras croisés sur la poitrine. Une sirène se fait entendre sur le boulevard. Il chausse ses lunettes. Je regarde à droite vers le boulevard puis à gauche vers la cité. … – Alors ? – Alors quoi ? – Qu’est-ce que tu as vu ? – Rien. Il fait nuit. Les gens dorment. Il tapote sur les oreillers – Tout à fait et ils ont bien raison. Viens te recoucher Bibiche. Il enlève ses lunettes pour les remettre dans le tiroir. – Mais Jocelyn ! Son bras retombe sur son genou. – Qu’est-ce qu’il y a ? – Voyons. Il y a une fille nue. Dans notre rue. En pleine nuit. Et elle reste là. En se retournant, mon chignon se défait et laisse pendre une mèche grise le long de mon visage jusqu’à mon épaule. – Oui tu me l’as déjà dit plusieurs fois. Que veux-tu que j’y fasse ?

Elle est restée une semaine chez nous. Un jour, elle a pris le konica de Jocelyn et a retraversé la rue. Après cette séance photo, elle est restée une semaine de plus. Elle nous a seulement dit : « Y’avait ce type place du Châtelet qui distribuait des tracts on a discuté quelques minutes et on s’est donnés rendez-vous le soir dans un bar rue des Canettes. Tour de passe-passe : je me suis retrouvée quelques heures plus tard sur ce trottoir. Magie noire. J’ai lu dans un livre de science-fiction que, dans le futur dans la société parfaite qu’ils bâtissaient, ils effaceraient de la mémoire des gens les traumas du passé. Je ne sais plus ce qu’il se passe ensuite, mais je me souviens qu’au final c’était pas une bonne idée. »

Autour de ce périmètre d’où jaillit la lumière du corps nu de Jésus, l’homme-dieu, son corps à elle qui s’est fait le relais, interprète fidèle et consentante de la masculinité. Il la baise. Elle parle fragments, débris, reste. Elle est l’objet qui provoque l’excitation, le mépris, la condescendance. Il frappe ses seins, pilonne ses fesses. Elle est un tunnel éteint. Il la traverse, la perce jusqu’à son utérus. Son sexe béant et son sexe dur. Il lui grimpe dessus s’accrochant à ses épaules, griffe ses reins, fouette ses cuisses, pince ses joues. Son corps est muet, un passage par lequel on pénètre comme une mécanique de précision bien mouillée. Son corps plastique jouit avec un sexe désintégré, inconsciente à l’intérieur. Il jouit de lui-même, s’admirant dans elle. Il s’arrête pour fumer une cigarette qu’il écrase sur son avant-bras. Leurs sexes anonymes, vidés d’identité, sont lavés par ses mains, ses attouchements pourraient être perçus comme des caresses s’ils n’étaient effectuer pour priver sa vulve de toute mémoire. Immobile, bras croisés autour de sa poitrine, mains posées sur ses épaules, pieds nus sur le bitume, tête levée vers la maison, regard tourné vers les fenêtres de l’étage, elle rit, la lumière jaillit de son corps nu à elle, la femme-objet.

Mon séjour à Paris touche à sa fin. Avant de repartir je glane encore quelques informations. Selon le psychiatre, Dan Vlat : « Un pan de leur existence leur a été volé. Les victimes vivent avec des bribes de souvenirs. », selon le président de l’association VSF : « Il est difficile de tout raconter quand on ne se souvient de rien. », le scientifique du laboratoire d’analyses déplore le manque de suites judiciaires. J’écris sur mon carnet : « Après c’est le trou noir. »

Je suis rentrée chez moi. C’est la fin de l’été. Je me suis mise à distance (un pas et demi tout au plus) m’asseyant sur le muret face à l’océan. Une femme est assise sur le banc du petit parking du bout de la presqu’île. Un goéland s’envole de la jetée. Elle ne bouge pas sous la pluie fine de septembre qui lui colle les cheveux au crâne. J’ai ouvert mes deux carnets rapportés de Paris. J’allume mon ordinateur et je note la première phrase : « Avec ses charentaises à la semelle de feutre trouée au niveau du gros orteil, elle déambule dans le couloir. Cela fera dix ans demain. Dix ans. Elle le sait car elle a vu le calendrier dans la salle de garde. Il est temps que je leur raconte la vérité. »

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Ugo Pandolfi | Foutu foutoir


Pâle, l’œil fatigué, les cheveux gras, Paul-Fêlix Ceccaldi avait passé sa nuit à corriger les épreuves de son dernier livre, une énorme biographie de Paschal Grousset sur laquelle il travaillait depuis plus de cinq ans entre deux séjours en clinique. L’éditeur pour lequel il travaillait attendait l’ouvrage pour le premier trimestre 2009, l’année du centenaire de la mort de Grousset. Dans le Tarn-et-Garonne, à Grisolles, les commémorations du souvenir de ce journaliste républicain, né à Corte, en Corse, en 1844, promettaient de bonnes ventes.

Un trop grand nombre d’histoires dans ma tête. Tout se mélange. Sans doute faudrait-il mettre un peu d’ordre dans le foutoir mémoire. Est-ce seulement possible ?
Je suis né en 1952, un 12 août, le jour où, à Moscou, treize intellectuels communistes yiddish, membres du comité juif antifasciste, sont fusillés sur ordre de Beria dans une prison de la Loubianka. Si j’en crois celui qui me connaît le mieux pour m’avoir sorti de l’ombre, je m’appelle Rigobertson, John Rigobertson. Je suis ornithologue. Je ne sais rien de mes origines islandaises. Mes deux passions : les oiseaux de l’Antarctique sur lesquels j’ai longtemps travaillé et les littératures policières qui m’ont toujours accompagné, y compris dans mes plus froides missions d’observation en Terre Adélie.
Foutu foutoir mémoire. Mon rapport au temps est un magma. Tout se mélange. Toujours, sans cesse, sans échelle, ni repères, ni amers. Pas de cap, pas de sens. Trop d’histoires. Des bribes seulement. Des morceaux. Un flux continu de parcelles de temps morcelé.

C’était au début des années 1980. Ugo Pandolfi n’existait pas, pas encore. Il avait commencé son métier de journaliste à la fin des années 70 sous le pseudonyme de Jean Crozier, le nom de jeune fille de sa mère, qu’il fit ajouter à son patronyme et légaliser comme nom d’usage dès que la loi française le permit. Les raisons pour lesquelles il choisit de ne pas utiliser le nom du père sont sans doute complexes. Elles relèvent de la psychanalyse, une épreuve qu’il n’eut jamais le courage d’affronter. Ma rencontre avec lui fut d’abord virtuelle : il s’intéressait comme moi au tragique destin de la violoncelliste Lisa Cristiani, victime du choléra, morte à Novotcherkassk, chef-lieu de la province des Cosaques du Don, le 24 octobre 1853. Nos nombreux échanges de courriels nous amenèrent à envisager ensemble l’écriture d’un ouvrage sur l’aventure en Sibérie orientale de cette jeune femme et de son Stradivarius. A partir des années 90, quand il partit s’installer en Corse, au nord de l’île, au début du cap corse où j’avais moi aussi élu domicile, nous commencèrent à nous fréquenter régulièrement : au moins une fois par semaine nous passions des heures à échanger nos points de vue, autant sur notre violoncelliste que sur tous les sujets qui excitaient nos esprits. Au fil des années, notre amitié prit un tour fusionnel à un point tel que nous décidâmes que John Rigobertson serait l’unique auteur d’un roman noir, un sinistre et glauque polar, où le passé saute à la gorge du présent. Nous commençâmes alors à inventer des personnages, à établir un scénario. Nous étions deux à la manœuvre et j’étais seul face à moi même.

Je ne sais plus à quelle date cela a commencé. Michèle Witta, notre grande amie bibliothécaire, était encore vivante. Elle avait très gentiment encouragé Ugo à poursuivre et apprécié son pastiche des aventures de Sherlock Holmes. N’essayez pas d’écrire comme des Américains nous avait-elle dit. Mais comment fait-on pour répondre aux exigences quand autant d’ami(e)s qui nous guident disparaissent et nous laissent seuls avec nos larmes ?

Pour soigner l’image d’un oligarque russe, lié à un groupe mafieux, qui s’installe dans le sud de la France, une officine de conseil recrute un jeune et ambitieux journaliste d’origine corse. Chargé de monter une opération culturelle caritative, celui-ci utilise les travaux de son ami d’enfance, un historien dont la santé mentale est fragile. Un petit différent, un grain de sable dans la machination, et tout va mal finir.
Le choix que nous avions fait de me promouvoir comme seul scripteur n’était en rien une mise en retrait de mon ami Ugo. Nul effacement. Ugo, au contraire, alors qu’il travaillait de son côté à une longue nouvelle autour de la découverte d’un manuscrit de Walter Benjamin perdu par le philosophe lors d’un bref séjour en Corse en juin 1927, me livrait régulièrement une masse d’éléments parfaitement documentés qui trouvaient toujours leur place dans le puzzle narratif que j’avais imaginé.

Une Parisienne au grand charme. Lise était parfaite. Elle avait joué du violoncelle aux baleines sur la mer d’Okhotsk. Mendelssohn lui avait dédié une romance. En Suède, ses admirateurs l’appelaient Saint Cécile de France. Il fallait être aveugle pour ne pas voir en cette femme la plus fabuleuse des aubaines. Musicienne, aventurière et morte si jeune. Morte si loin. Le destin de Lise Barbier-Cristiani est un chef d’œuvre. Un véritable ouvrage d’art. Grand comme un opéra. Romantique et tragique. Exotique et fatal. Le scénario idéal, les ingrédients parfaits, pour une putain d’arnaque géniale. François-Xavier l’avait toujours su : tout est dans l’émotion, l’affect tueur. C’est l’émoi qui fait le roi. Je te trouble, je te double. T’es ému, je t’encule. Belle gueule d’ange, mèche rebelle sur le front, François-Xavier Simeoni avait les yeux qu’il fallait pour mentir sans faille, bleu voyou bon genre. L’une de ses premières grandes victimes le lui avait dit un jour, entre quatre yeux : tu n’as pas de regard, tu n’es que du froid, sans âme. La pauvre femme avait vu juste. Juste trop tard. Leur liaison n’avait pas duré plus de trois ans. Trois petites années de baise clandestine qui avaient largement boosté ses débuts dans le métier de journaliste. A vingt deux ans, François-Xavier Simeoni était entré dans le troisième millénaire en passant dans le lit de la principale actionnaire de l’hebdomadaire dans lequel il commençait à se faire un nom à l’échelle de son île natale. Mais comme sa maîtresse avait un standing à tenir et qu’elle supportait mal de coucher avec quelqu’un de sa propre paroisse, elle décida que son jeune amant devait élargir au plus vite ses ambitions médiatiques. Elle mit en œuvre son influent réseau dans le milieu de la presse parisienne. Le talent et l’habileté de François-Xavier firent le reste. Simeoni fut très vite l’excellent correspondant régional d’un grand titre du soir avant de partir pour Paris où le siége offrait un terrain de chasse idéal pour un jeune loup aux yeux bleu mensonge. Depuis, François-Xavier Simeoni ne revenait en Corse qu’en de très rares occasions. Depuis, il avait abandonné les contraintes de la presse quotidienne pour de plus lucratives ambitions. Maintenant, il était aux affaires. Et c’est sa mission qui le ramenait à Bastia, ce soir, pour le concert. Ils arrivent. Ils sont là. Tous venus, avec femmes, enfants, bijoux. Ils se montrent, tous. Ils sont venus pour ça. Un concert privé, une belle cause, un beau geste, la main à la poche. Le bonheur est dans la sbacca. Paraître, plus qu’hier et moins que demain. Et entre nous seulement. Tra di noi. Le club très fermé des donateurs ouvre les portes. Ils tiennent tous dans leur main le luxueux carton d’invitation. Hyper sobre, le bristol. Rien de trop. Presque rien. Minimal. Classe.

Lise Cristiani
(1827-1853)

Le prédateur savoure l’instant. Ses employeurs jubilent, le Russe surtout. Vladimir est sur un petit nuage. Vladimir rigole. Vladimir baise des mains. Vladimir reçoit les compliments. Vladimir ne regrette pas son voyage. François-Xavier est rassuré. Vladimir, entre un député-maire et son épouse et un sénateur avec sa maîtresse, vient de lui adresser un grand sourire. Tout baigne. Que la fête commence ! La tournée de concerts va faire un malheur.

L’importance accordée aux faits et une fastidieuse attention apportée à l’authenticité des détails. Voilà sans doute la démarcation qui me sépare de mon ami Ugo. Pour lui, les faits, leur établissement et les moindres de leurs détails occupent une place centrale, fondatrice, première. Ce choix qui ne laisse guère de place à l’imagination, n’est pas le mien. En tous cas, il n’est pas un déclencheur pour moi. Des faits, certes, alimentent mon imaginaire. Ils ne sont pas pour autant fondateurs. C’est plus mon imagination qui digèrent le factuel, le dégrade et s’accommode de sa décomposition. Ugo, lui, non : il ne digère pas les faits, il les constate, les authentifie, les accumule, les transforme en objets. Cette différence entre nous n’a rien d’antagonique. Elle a peut être parfois l’inconvénient de peser un peu lourdement sur ma façon toute personnelle de tenter de construire un récit qui ne perde pas le lecteur.

— Monsieur Nedachev ne pourra pas se rendre à Ajaccio. On ne change rien pour la soirée de demain. François-Xavier informera simplement nos invités au dernier moment. Nous sommes d’accord ?

Ce n’était pas vraiment une question. Un tic de langage plutôt. La formule par laquelle Robert Dersant avait l’habitude affable de terminer la transmission de ses ordres. De ses ongles jusqu’a sa manière de parler, tout était poli chez ce quadragénaire dont la société, Concept VIP S.A., ne travaillait qu’au service exclusif de Vladimir Sergueï Nedachev, son unique employeur. Après le concert de Bastia, la veille, Dersant avait couvert d’éloges le travail de François-Xavier. Nedachev, lui-même, l’avait complimenté, à sa manière, sans excès.

— Bonne action, Simeoni. Je crois que Dersant va vous gardez dans son équipe avait simplement ajouté le Russe dans un rictus carnassier.

Chez ce petit homme glabre, un peu rond, aux allures de chat, qui parlait un français irréprochable avec un imperceptible accent, les mots ne prêtaient jamais à confusion. Nedachev n’avait pas dit notre équipe. La nuance était importante. Simeoni n’était qu’un employé travaillant pour Dersant. Le message avait toujours été clair. Pas d’ambiguïté : l’opération était un job, elle relevait de la boite à Dersant, des services de Concept VIP, Nedachev n’avait rien à y voir. Il n’était qu’un sponsor de l’opération, un parrain philanthrope, un amateur de musique, un gentil qui avait la bonté d’accorder un peu de son temps précieux pour une bonne œuvre, bien dégoulinante de bons sentiments. La bienfaisance, la mémoire, la musique, l’aventure, le destin, la rencontre, la Russie, la France… La totale, à faire pleurer chic dans les chaumières de Neuilly. La réalité avait une autre gueule. Dersant, son petit staff et Simeoni en tête étaient grassement payés pour le savoir. Les chemins du banquier Vladimir Sergueï Nedachev et de François-Xavier Simeoni s’étaient croisés quelques années auparavant, à Paris, au tout début de l’année 2003, en un moment où plusieurs journalistes occidentaux, et non des moindres, expliquèrent à leurs lecteurs que les nouveaux maîtres du Kremlin risquaient d’aller trop loin dans leurs attaques en justice contre les oligarques qui avaient bâti leur fortune sur les chaos de la période Eltsine. C’est à cette époque que Simeoni avait rencontré Dersant, lors d’une réunion très fermée que Concept VIP S.A. organisait sur le thème Libéralisme et Etat de droit.

Objectiver les faits n’avait de sens pour mon ami Ugo qu’à la condition de découvrir dans l’amoncellement des objets une architecture susceptible d’informer cette accumulation des faits. Il s’agissait bien pour lui de passer du désordre à l’ordre, de l’entropie à l’information. Quête incessante, difficile, trop exigeante ? A plusieurs reprises, lors de nos rencontres, Ugo m’avait affirmait que cet impératif qui était le sien, avait bien en lui quelque chose d’inaccessible et d’insensé, d’ambition folle, d’espoir désespérant.

Officiellement, ce n’était que la deuxième fois que Vladimir Sergueï Nedachev se trouvait en Corse. La réalité était différente. Sa première venue, avait eu lieu à la fin des années 90, à Figari, dans la plus totale discrétion. Il faisait à l’époque partie des associés d’Ilian T., un autre oligarque de l’ombre. Ils avaient du se déplacer, en urgence, pour rencontrer dans une villa de Bonifacio l’un des hommes clé du rachat de la dette de l’Angola envers la Russie. En Suisse, les versements, entre 1997 et 2001, de plusieurs centaines de millions de dollars sur les comptes d’obscures sociétés n’étaient pas passés inaperçus. Ils avaient fait désordre. A Genève, une procédure financière avait été ouverte L’affaire s’était plutôt bien terminée quand le gouvernement russe avait retiré sa plainte. Quelques années plus tard, en 2004, le Procureur général avait du classer l’affaire. A son niveau, Nedachev avait contribué à faire oublier un abus de biens portant sur prés de 600 millions de dollars. Un montant qui tisse toujours des liens, entre amis. Par la suite, Ilian T. qui avait fait quelques petits investissements immobiliers en Corse, l’avait invité à plusieurs reprises dans un hôtel en bord de plage des environs de Porto Vecchio dont le chef cuisinier, un Italien, était un véritable artiste. Et Nedachev avait découvert là, en Corse, les subtilités de la cuisine toscane. Il y avait pris goût et cette île française convenait bien à l’idée qu’il se faisait d’une paisible retraite en Méditerranée. Il aimait la mer quand elle était calme. Il n’était plus vraiment dans les favoris du Kremlin. A 53 ans, un vétéran de la guerre de l’aluminium pouvait bien prendre un peu de recul. Vladimir Sergueï Nedachev ne se retirait pas des affaires. Il était simplement à une période de sa vie où il pouvait s’offrir une nouvelle image de lui-même. Il n’était pas le premier homme d’affaire russe à se plaindre du cliché de voyou qui pesait sur les oligarques de sa mère patrie. Mais Nedachev, lui, qui avait toujours été d’une grande prudence et avait toujours eu une sainte horreur des signes extérieurs de richesses, des paillettes et du gaspillage, avait son idée sur l’art et la manière de bien être riche. La modestie, c’était ça son secret. Même s’il y avait des moments dans la dure vie d’un discret homme d’affaire où il fallait se mettre en avant pour montrer sa discrétion, rassurer tout le monde et enjoliver au passage les éléments fâcheux de l’histoire de sa vie. Nedachev n’avait que dix ans quand son père, en juin 1962, transmis l’ordre aux forces du KGB d’ouvrir le feu contre les ouvriers des usines de Novotcherkassk manifestant pour défendre leur salaire et leurs conditions de travail.Vingt-six manifestants furent tués et plus de quatre-vingt furent blessés lors du massacre de Novotcherkassk.

Un jour où nous parlions d’intertextualité, Ugo m’assura qu’il n’avait jamais vraiment lu L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, publié en France en 1973. Il en avait lu des extraits, dans la presse, à l’époque. Son intérêt pour cet ouvrage était tout à fait récent. Il était en lien avec la découverte du fait qu’une agence de communication avait lancé une tournée de concerts afin de collecter des fonds pour l’édification à Novotcherkassk d’une stèle à la mémoire de la violoncelliste Lisa Cristiani.

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Juliette Cortese | Alterbiographie brève de Lyv Seigor


Je m’appelle Mari Cortese. Je n’ai pas connu Lyv Seigor. Nous nous sommes ratées de peu. Alors j’écris un peu de son histoire.

Lyv aime prendre le bus. Du village on peut prendre un bus qui descend à la ville. Ce n’est pas un car de campagne avec les marches hautes qui évoquent un long voyage, non, c’est un bus de ville avec les grandes doubles portes qui s’ouvrent au milieu sur un marchepied bas pour monter facilement, un bus de ville avec des barres verticales et jaunes pour s’accrocher lors d’un freinage brutal. Un courageux petit bus de ville qui s’égare dans des campagnes grosses de lotissements, des campagnes dévoreuses de champs, des campagnes qui cherchent peut-être à devenir villes. Ce qui est notable, ce que Lyv apprécie parce qu’elle trouve cela délicat et signifiant à la fois, c’est qu’on monte dans ce bus au village, et qu’on en descend à la ville. Lorsqu’on monte, on se salue comme au village, on regarde le chauffeur bien droit dans les yeux avec un sourire de champ d’oliviers ou de vigne, on dit bonjour à son voisin avec une façade de maison de village avec un balcon en fer forgé vert d’eau qui fait des arabesques. On se salue et l’air du village s’engouffre dans le bus avec les habitants voyageurs du jour. Et puis on voyage. Le bus de ville fait rouler son ronronnement, ses vibrations, ses tressautements [3] sur les routes larges de la campagne. Le décor se meut peu à peu en ville, les maisons deviennent des immeubles, et les gens du village, des gens de la ville. Lorsqu’au bout du chemin le bus ouvre ses larges doubles portes pour laisser sortir les villageois dans une bouffée d’air de la campagne, Lyv dit grisés nous saluons le chauffeur comme au village, de grands merci bonne journée qui sonnent drôle dans ce quartier de ville, comme une socialité vivante et proche importée d’un ailleurs, véhiculée par ce bus de ville qui s’aventure aux confins, transportée dans l’air libre de la campagne et par ses voyageurs, dans leurs vêtements peut-être.

De ces villages du Sud, emplis de lotissements qu’elle aime aussi tendrement que les immeubles en briques rouges du Val-de-Marne –- elle a vécu une décennie près d’Arcueil, la cité des Irlandais est restée dans son cœur –- Lyv est parfois saisie par une image qu’elle

Devant le regard, dans le petit matin, au milieu de la rue, avec le soleil bas glissant ses rayons givrants sur toute la scène, sur le passage rayé pour les piétons et dans l’absence complète de véhicule, un chien dodu tenu en laisse par une femme se dandine et pisse en marchant. L’urine dessine des zig-zags sur la peinture zébrée du passage piéton, le jet slalome, éclabousse et arrose les baskets en toile de la femme. Sur le sol les zig-zags liquides luisent, or fondu par les rayons rasants du soleil levant, or matinal coulant sur le bitume, et des baskets s’élève dans le contre-jour la fumée transparente d’une vapeur chaude. Le chien et la femme marchent en crabe et s’empêtrent un peu dans la laisse.

Je m’appelle Mari Cortese. Je n’ai pas connu Lyv Seigor, nous nous sommes ratées de peu. Elle est morte le jour de ma naissance. Je raconte l’histoire du pseudonyme.

Bien dix ans plus tôt, un jour d’hiver, Lyv invente un personnage de roman à l’eau de rose : Juliette Cortese, petite brune un peu ronde qui séduit beaucoup. Lyv écrit une histoire alambiquée dans laquelle une amie de Juliette, Justine [4] conserve les cahiers intimes de celle-ci dans une malle déposée à son domicile, une maison qu’elle partage avec deux garçons. Justine est timide et charmante ; les cahiers de Juliette sont volcaniques et sulfureux. Par un hasardeux concours de circonstances, l’un des garçons lit les carnets, et, rendu fou par cette lecture, tombe éperdument amoureux de Justine, qu’il croit en être l’autrice. L’histoire ne dit pas comment l’affaire se termine entre Justine et le garçon rendu fou. Ce qu’on sait, c’est que, suite à cela, Juliette s’est peu à peu émancipée des travers de son personnage, pour devenir elle-même autrice. Enfin, pseudonyme ; femme, auteure. Cette incarnation progressive a pris du temps, le temps long du personnage qui se dessine sa propre chair, s’autorise peu à peu une existence corporelle.

Je m’appelle Mari Cortese. Je n’ai pas connu Lyv Seigor, nous nous sommes ratées de peu. Je suis née le jour de sa mort. Parce que ma mère a pu enfanter une fois l’Autrice avait disparu, j’ai été en gestation pendant des temps immémoriaux. Je suis mûre d’une maturité de sorcière. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, l’heure tourne, et voyons comment

Dans ce qu’on appelle le Petit Bois, une combe large et profonde et pleine de branches mortes, toutes revêtues de gris clair. En regardant longtemps on devine aisément qu’au fond, sous l’entrelacs précis des branchages, le point le plus bas de ce creux ouvre sur autre chose. Il est habité, au moins par des serpents, et donne accès au cœur vibrant de la terre, à ce qui se cache, aux mondes inconnus et peuplés, aux ombres –- aux dessous du monde.

Lorsqu’elle est retournée au village, Lyv n’a pas reconnu grand-chose, à part quelques rémanences d’un monde bien plus grand. La maison en haut du village n’est plus la dernière. La combe a été comblée. La maison a brûlé il y a plus de trente ans. Depuis longtemps la forêt a repris le dessus, la chambre de Lyv enfant est pleine de peupliers. Il n’y a plus de toit bien sûr ; les poutres en linteau expirent une a une. Il doit y avoir de grands craquements, la nuit. On ne peut plus dire dans la maison, il n’y a plus de dedans ni de dehors. La maison est dans la forêt ; la forêt est dans la maison. Lyv a rendu visite à la maison avec sa mère, comme on retourne sur le décor d’une histoire commune. Ce n’était pas triste.

Elles ont fait un tour dans le village. Seul le lavoir n’a pas changé. L’école aussi a brûlé. Ce n’est même plus une école, c’est la Mairie. Lyv trouve toujours que ça fait beaucoup de feu derrière elle, mais ça ne la touche plus. Dans la cour de l’ancienne école, deux enfants jouent ; on les interroge vous allez où à l’école alors ? Au bourg plus loin, ils vont. Trente ans avant, des enfants si petits, si loin, pour apprendre à lire, on n’aurait pas pensé. Dans la cour de l’ancienne école, on a gardé le préau qui servait pour la récréation les jours de pluie. Lyv raconte l’histoire, ou plutôt une bribe de souvenir qu’on ne partage qu’avec soi, on se mettait là sous le préau quand il pleuvait fort, et tous ensemble on criait en boucle il – pleut – a – verse – il – pleut – a – verse sur un rythme ternaire – deux croches puis deux noires – en appuyant sur la quatrième syllabe verse avant de reprendre son souffle pour les deux croches de il pleut, surtout sans marquer la liaison sonore du t avec le a entre pleut et averse. Lyv aimait ça, crier à la pluie quand on avait cinq ans, très fort et tous ensemble ; on s’époumonait dans l’humide. Lyv pense que tout le monde devrait entonner ce refrain dans sa tête pour se donner du courage quand il pleut averse. Averse qui devenait pour Lyv enfant à verse, le ciel versant sur nous – enfants ses grands tonneaux de pluie, le début de jouer infiniment avec les mots leurs sonorités taquines, avec les syllabes amusées des mots.

Lyv quelque soit son âge crie dans sa tête avec les copains quand il pleut.

Pour une raison que j’ignore, Lyv a écrit des textes à propos de Charles Bukowski et de sa mère. On peut faire plusieurs hypothèses. Peut-être que l’écrivain a une tendance au jeu d’enfant dans les histoires qu’il raconte ; peut-être que Lyv a été touchée, il y a longtemps – au temps de son adolescence qui fût épique et agitée – par cet auteur ivrogne qui s’autorisait tout. Charles aurait sans doute crié « à verse » avec bonheur. En tout cas Bukowski semble être

« son corps comme un gant de soie étendu sur la table d’opération. Elle n’était pas sortie tout de suite de l’hôpital, et dans les jours qui suivirent fut emportée brutalement par une infection nosocomiale. Le petit resta seul et trouva longues les journées à rempailler des chaises sans sa mère. »

Charles relève le nez du manuscrit et croise le regard bleu acide du petit vieillard. Ses yeux sont mouillés comme ceux des chiens trop aimables. Ça vous va ? Bof, c’est un peu rapide. Un tremblement discret passe dans l’air, le battement d’aile d’un papillon ou l’écho d’un vol de flamants roses.

Charles est dans la rue et se dit que vraiment ce boulot d’écrire la vie des vieux derrière eux n’est pas pour lui. Il marche, toutes les rues sont en travaux et il pense trouver autre chose. Il a envie d’une bière car il n’a pas déjeuné, il continue à marcher au milieu des grues de chantier, il se croirait presque dans un champ de cônes rouges, qui soudain sont plus grands que lui, il a de plus en plus de mal à avancer et bientôt ne voit plus le ciel. Charles ne sait pas s’il rapetisse ou si c’est le monde qui grandit. Il cherche un bistrot mais tout à l’heure il n’a pas pu passer sur le trottoir à cause des travaux, et maintenant il est en bas de la marche du trottoir qui fait trois fois sa taille, il ne peut pas monter comme ça, il va falloir attendre une entrée de parking ou une porte cochère.

Dans le caniveau Charles marche là où il le peut, les mains dans le dos en ruminant une vieille chanson folk. Il a le sentiment d’avoir oublié quelque chose d’important, un peu comme s’il avait le prénom de sa mère sur le bout de la langue. Mais elle n’est pas morte, la sienne. De mère.

Soudain il sent sa propre langue qui est morte, elle se replie dans sa bouche comme une tranche de saucisson qu’on aurait laissée au four trop longtemps. Il essaie de la tirer mais elle reste repliée, et comme une feuille morte froissée il a peur de la casser s’il essaie de la défroisser. Il ne voudrait pas avoir des miettes de langue morte plein la bouche.

Il réussi enfin à rejoindre le trottoir et remonte la rue jusqu’au bistrot qu’il aime tant. Il se dit qu’une bière devrait faire du bien à sa bouche. Il arrive enfin devant le bar mais le rideau est baissé, on est le 1er janvier et tout le monde dort encore. Tout le monde sauf une vieille gitane assise là avec son berger allemand. Le chien porte des lunettes et sa tête est posée à côté de lui sur un journal. Charles demande à la femme ce qu’il se passe avec le rideau métallique fermé et il s’aperçoit qu’il parle en latin. La gitane lui sourit de toutes ses dents absentes ; elle porte ses dents en or comme boucles à ses oreilles.

Elle ouvre grand la bouche et articule dans un latin excessif Monsieur Bukowski je vous ai déjà dit hier que vous avez arrêté de boire depuis deux jours. Charles se souvient alors que chaque jour, chaque jour, cette femme lui répète la même chose.

Il s’éloigne à petits pas furtifs dans une forêt de cônes rouges parfois divertie par un gros bloc de plastique blanc rempli de sable, à ses yeux se sont d’énormes rochers voire des falaises infranchissables.

On retrouve un peu plus loin dans l’archéologie lyvienne, des vies brèves. La première d’entre elle concerne Madame

Vie brève de Mme Bukowski mère.

Evelyne est une vieille dame maintenant. Elle regarde par la fenêtre passer les manifestants. Elle ne parviens pas à répondre à la question est-ce que j’ai raté ma vie, elle se demande. Elle attend qu’on l’appelle à nouveau pour écrire des vies, à défaut de la sienne elle a au moins écrit celle des autres, des vies d’artistes, des vies de détresse, des vies de vieux qui allaient la finir. Elle a bien aimé les artistes, avec une certaine retenue tout de même. Ils avaient ce regard brillant qui la mettaient mal à l’aise, cette façon d’ignorer crânement la gravité de ce qu’ils faisaient ; étaler son intériorité sur les murs, elle s’est dit souvent ça n’a pas de sens. Elle a admiré et refusé les artistes. Elle leur aurait bien vendu son âme. Elle aurait aimé en être, elle avait trop peur. Elle a plutôt cherché ce qui pouvait bien être normal. Elle s’est mariée, a vécu avec un homme qui travaillait, un métier normal, ils ont acheté une maison. Elle a eu un fils qui a vite montré une certaine agitation. Elle l’a allaité longtemps, trop peut-être, elle se souvient des moments précieux, de la petite bouche suçant le mamelon jusqu’à s’endormir contre le sein. Elle contourne prudemment la nostalgie déchirante de ces années. Son fils est loin maintenant, en kilomètres et en quantité d’alcool dans le sang ; il ne s’endort jamais sans une bouteille de bière à la main.

Ce matin Evelyne ferme les volets et va s’allonger sur son lit.

La seconde vie brève semble être celle du chien de l’image saisie quelques mois plus tôt. Comme si l’autrice revenait sur ses propres moments de saisissements, pour en faire des personnages, des images, ou même des histoires. Une autre fois, c’est un camion de chantier doté d’un gros tuyau pour aspirer des cochonneries dans les égouts, que Lyv prend pour un

Vie brève du chien qui pisse.

Robert Quaplat est un gros chien qui vit avec une maîtresse. Il a des intérêts confus, difficiles à exprimer, notamment parce qu’il ne dispose pas du langage articulé des humains. En 2008, il a fait un rêve marquant dans lequel il courait dans un champ de maïs, à la recherche de son maître égaré. A la sortie du champ, il débouchait sur une plage du pacifique, entendait derrière lui des grognements monstrueux et, malgré l’eau turquoise, tremblait de tous ses membres. Depuis, il garde un léger trauma de ce rêve cauchemardesque dont il s’est réveillé dans un aboiement désespéré, sans en savoir davantage sur les grognements terribles. Robert Quaplat est le fils d’une certaine Colette, qui n’a pas eu l’honneur d’un nom de famille. Il a aimé se blottir contre le ventre chaud de sa mère, et passer quelques semaines à téter selon son désir. Puis la vie les a séparés et Robert conserve de cette période, à la fois le goût précieux du bonheur et l’amertume d’une séparation trop brutale.

Robert Quaplat a pour trait distinctif une propension à uriner fortuitement tout en continuant ce qu’il est en train de faire ; par exemple en traversant une rue dans le petit matin. Sa maîtresse a plusieurs paires de baskets.

On notera la répétition des mentions concernant l’allaitement, peut-être un thème cher à l’autrice. On retrouve une mention semblable dans un texte apocryphe, probablement écrit par Lyv à partir d’un texte du célèbre auteur franco-canadien installé à Lourdes. Pour moi qui suis née de son personnage, c’est une

Apocryphe du rêve d’écrivain de Thibaut Hingrai.

Mon père interrompait aussitôt son œuvre au noir, qu’il prenait soin toujours de couvrir sous son vieux dictionnaire bleu, et ce corps majestueux, un peu terrifiant, cette grande masse qui semblait, lorsqu’elle était penchée sur son bureau, occuper tout le volume de la pièce et plus encore, de l’univers, tout à coup se faisait tout petit pour s’incarner auprès de moi. Adossés à hauteur des deux premiers rayonnages de sa bibliothèque qui redevenait chêne millénaire, nous nous blottissions hors du temps et de l’angoisse et nous révisions des poèmes [5]. Il tenait ma main serrée dans la sienne et de l’autre son mouchoir avec lequel il épongeait les larmes avant qu’elles ne roulent sur le parquet comme autant de billes d’acier qui réveilleraient ma mère endormie de l’autre côté du mur. Ensuite il parlait des ancêtres. Un soir de Charles-Olympe, un soir de Fernando, et marmonnait que l’auteur ne sait pas tous ses personnages.

Et puis il y a eu le jour de la hache.

Nous étions endormis plus profondément qu’à notre habitude. Ma mère ronflait doucement de l’autre côté, et de cette façon la paroi semblait encore plus fine. Mon père referma le livre de poèmes et déplia son grand corps, se releva en grognant un peu, attends-moi là, fils. Lorsqu’il revint avec la lourde hache, nous étions déjà sur le quai de la gare. Je tremblotais dans le froid en le voyant marcher vers moi avec la hache, marcher de tellement loin que le quai paraissait grand comme un désert immense et sec, de tellement loin que le temps semblait s’allonger comme un long filet de salive. Plus il marchait et plus je tremblais, comme un chien dans l’espace. Le problème avec le rêve, on ne se souvient jamais ce qu’on pense pendant. Avais-je peur ? Je ne m’enfuyais pas. Il approchait longtemps, longtemps. Le quai était devenu un long tapis roulant en sens inverse de mon père qui cherchait à remonter jusqu’à moi avec la hache. J’étais ennuyé de voir qu’il n’y arriverait pas ; j’étais curieux de savoir pourquoi la hache. J’attendais. Était-ce pour me débiter en morceaux bien réguliers, pratiques à faire entrer dans le poêle ? Pour m’emmener en forêt et m’apprendre à couper les arbres, crier Tiiimber ! quand la chute est imminente ? J’attendais, mon imagination arrêtée au bout du quai qui continuait à défiler de plus en plus vite dans le sens opposé à mon père dont le corps massif semblait rapetisser en même temps qu’il accélérait sa marche. L’instant d’après j’étais suspendu au sein de ma mère qui ronronnait comme un chat, buvant le lait. Ce n’est pas raisonnable d’offrir une hache à son fils [6].

Le motif de la hache et celui du sein pourraient conduire à des interprétations freudiennes que nous n’oserons formuler ici, par manque de connaissance en la matière et par respect pour l’autrice. D’autant qu’une exploration approfondie a permis de retrouver la trace du projet sur lequel Lyv travaillait à la veille de sa disparition. Cette dernière vie brève et des notes postérieures semblent indiquer qu’elle se préparait à un long récit –- témoignage sur l’étrange.

Vie brève du thanatopracteur.

Stagiaire de troisième dans une entreprise de pompes funèbres, le thanatopracteur s’est rapidement souvenu de son admiration pour les croque-morts dans Lucky Luke. Il a patienté gentiment les trois années de lycée en lisant tous les livres qui parlaient de la mort. Il y en avait un certain nombre, déjà à son époque. Il a porté aussi souvent que possible des chapeaux haut de forme et des vestes à queue de pie, ces mots de trois syllabes comme décédé ou funérailles. Au prix de longues années de concentration, d’un régime strict et d’un lent travail d’étirement, il a obtenu la pâleur et la longueur de menton nécessaire à l’exercice de son métier. Il a appris les gestes techniques et passé le reste de sa vie à embaumer des morts abîmés pour effacer leurs souffrances et leur rendre leur jeunesse. Aujourd’hui qu’il est au seuil de sa retraite, j’aimerais être son stagiaire de troisième.

De donner vie à suivre le réparateur de morts, tel est le parcours de Lyv autrice. Et ma mère ?

Lyv a bien vu que Juliette Cortese prenait son indépendance. C’est assez beau un personnage qui s’autonomise. Juliette a cherché à se débarrasser de cette image de séductrice impénitente que son autrice lui avait collée. Elle a voulu s’émanciper de ce qu’on avait fait d’elle. Ça lui a pris pas mal de temps, ce n’est pas racontable ici ; mais elle s’en est bien sortie. Et de tout cela, elle a conclu que le plus sage était d’accéder elle-même au statut d’autrice. Depuis, prenant de l’épaisseur, elle n’a cessé de faire de l’ombre à Lyv. Mais celle-ci, admirative devant sa créature libérée, l’a laissée faire. On dit que c’est à force d’ombre que Lyv s’est éteinte.

Elle a laissé place. Elle reviendra.

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Catherine Lesaffre | sans titre


Il faut reprendre le livre sans nom. Le reparcourir. Mais d’abord la poussière. Elle se lève. La balayette et la pelle rouge au manche cassé et dont le bord caoutchouté, tordu, empêche de tout ramasser. Toujours il en reste. Juste à disperser d’un geste rapide comme s’il ne s’était rien passé, Comme nous autres, elle dit. Accroupie de tout son poids maigre en voie de disparition. Se trimballe en crabe en suivant le fil des vieux carreaux rouges se disputant le jaune défraîchi des murs que jamais elle ne lessivera, elle vivante dépositaire de la maison écrite. Sûr qu’il y a un fichu rapport entre le livre sans nom et la maison écrite. Puisque je l’y ai trouvé, tiens, dame, dit-elle, dans un langage qui la dépossède du sien propre, devenu son absence de, s’adressant à la présence absente. Puisque je l’y ai trouvé. Encore une chose : je l’ai peut-être écrit et dégagé là sur sa planche, oublié ? Non, non, elle hoche la tête et continue d’avancer en crabe et frotte de la balayette les coins obscurs, les araignées les faisant fuir, suivant leurs courses des yeux, s’asseyant pour y réfléchir. Non, non, pas moi. Impossible. Je l’ai découvert juste. Je le lis juste. Tourbillonnant dans son souvenir d’elle partie arrivée là ou ailleurs. Non, c’était dans l’autre maison. Elle avait peint les murs en blanc et moi je les recouvrais de fresques. Bien sûr il avait dit non. Refus. Vous appelez ça de la peinture. Vous vous croyez chez vous peut-être. Dehors, les animaux nous parlaient en poussant leurs cris. Et les iris aussi avec lesquels on s’entretenaient. C’est à ce moment qu’ils s’étaient manifestés pour nous faire renvoyer, étrangement, au lieu de se parler et créer quelques liens dits d’amitié, n’est-ce pas ? Que voulaient-ils ? Rien d’autre que garder le cap qu’on (les gouvernants, la transmission, l’habitude, la décrépitude n’y faisant rien) leur avait assigné alors que le moment était largement venu de se rebiffer par des gestes. Probants. Venus d’ailleurs. Ceux de la meute intérieure et extérieure qui refuse d’en convenir, même échouée, sur le carreau. Malgré sa condamnation unanime, pensions-nous, sa solitude et la désespérance. Y a-t-il des individus isolés, sans plus de sexe ni d’identité ? lisions-nous en haussant les épaules. Et où était-elle allée les chercher hein, ces idées, me demandaient-ils par-dessus la haie, on ne fait pas, on ne doit pas. On, nous tous. Oui, bien sûr. Vous prendrez bien une tasse de thé, elle avait dit, pour commencer. Du thé ? Non alors. Elle sourit. Là, la poussière se fait récalcitrante. Épaisse sur ce bord, pratiquement inatteignable : il faut se pencher en avant tout en restant en équilibre sur les pieds écrasés, le ventre douloureux, les doigts s’efforçant d’atteindre l’objectif et tournant autour dans une gymnastique gracile, appréhensible d’un regard comme celui qu’elle a exercé toute sa vie, même pour rien, entièrement livrée à lui pour le restituer ou non, retour à l’envoyeur pour ne pas penser, pourrait-on dire. Et à ce moment, le pourquoi faites-vous ça qui ressurgissait, alors qu’il lui semblait être parvenue en lieu sûr dans une nature qu’elle pouvait imaginer accueillante. Sortir et la contempler, dès qu’elle était livrée à elle-même, hors la lutte pour la vie qui se déroulait à la ville, son gagne pain de gagne-petit qui n’y croit surtout pas. Peut-être que chaque journée de travail était une occasion de mise à l’épreuve. Une guerre lente et perdue d’avance, une initiation au retour du même, du presque-rien. Tu dis quoi ? Bien gratter. Juste ça. Et quand elle avait enterré dehors le petit chat qu’elle avait trouvé raide mort à sa porte. La vie qui sort. Rentre. Sort. Et l’incrédulité qui s’y cramponne. Boule de poils innocente et frappée comme tous les mortels. Enfermés chacun dans une peau prête à déguerpir. N’importe laquelle. Prêtée à un univers fantastique à la fureur éclatante, puis reprise. Sans autre forme de procédé. Salaud, elle dit, sans qu’on sut bien si cette invective s’adressait directement au supposé créateur ou à d’autres qu’elle avait connus. Dont elle croyait avoir pâtit, pensait-t-elle, en creusant un trou dans la terre si dure en ce lieu en ce mois. Trop dure pour elle devant s’y reprendre à multiples reprises entre des pertes de souffle qui lui laissaient entrevoir son incapacité à le garder plus longtemps. Appuyée de tout son long sur la bêche comme dans un vertige de deux êtres vacillants au milieu d’une immensité, silhouettes projetées sur un coin de mur collées l’une à l’autre en silence balayées par le vent, recouvertes de grains de sable et de poussière et à l’horizon, la ligne bleutée tremblotante comme celle qu’elle s’efforçait de rendre, de restituer à qui n’en voulait pas. Que dit le livre ? Boule de poils qu’elle avait chérie. S’étalant sans vergogne sur ses feuilles de papier alors recouvertes de chiffres. Murée à l’intérieur comme si elle avait vécu en subalterne intellectuelle au service du palais toute une vie d’avant que l’écriture n’apparaisse pour autre chose que le commerce. Dans des temps très anciens qu’elle aime à se figurer. Disparues les feuilles de papier heureusement jaunies, vieillies comme un juste retour des choses ; d’insatisfactions, de refouloirs et de déceptions, usant les bords d’un enthousiasme inutile, idiot, jusqu’à les rendre lisses, minuscules et faire place nette. Est-ce que cela aussi est exprimé dans le livre sans nom, sans titre, sans chapitre, avançant dans l’écriture comme un dessin sur le papier mangeant le blanc de la feuille, laissant sa marque avant qu’elle ne s’envole pour venir se poser sur les murs de la maison ? La gare. Elle avait dégotté cet endroit pour en finir avec tous ses calculs et regagnait sa masure abandonnée le soir, écrite. Personne ne lui demandait plus de comptes. Même les forces mystérieuses lui fichaient la paix. Dehors, de gros nuages noirs rapprochent le ciel de la terre. C’est le bruit du vent le plus inquiétant. Pas sûr que le toit tienne. Faudra qu’elle se décide à faire quelque chose. Toute la poussière au sol supposée vaincue, elle se lève enfin en tirant d’une main sur un coin de la table.

C’est comme si tout est à recommencer, à relire, à chaque fois, comme si elle avait perdu connaissance et la mémoire entre les moments où elle le pose et le reprend. Chaque phrase est le balancement. Sans suite apparemment logique. Sans raison. Il n’y a aucun personnage ni aucune histoire et de ce fait, il s’adresse directement à quiconque l’ouvre et veut bien consentir à se laisser porter, elle dit. Comme un radeau sur l’eau. De bois flotté. Comme une lettre adressée à un seul, un quelconque, pris au hasard, mais s’imaginant savoir qui l’a lui a écrite et pourquoi. Témoignage d’une vie secrète qui se serait déroulée à la vitesse de l’éclair sans laisser d’autres traces que les mots contenus dans ce récit, pas même un récit, ni un monologue, ni une histoire, ni un conte. Alors quoi. Une projection sur des murs peints en jaune. Une production ânonnant, aux restes de furie, dont elle ne peut se détacher comme si le cheminement de sa propre lecture les lèvres entrouvertes, traçait les lettres au fur et à mesure. Voilà ce à quoi le livre était destiné puisque sûrement nul n’en avait voulu ni n’avait seulement été informé de son existence, sauf elle. Au mur. À elle. Ou à n’importe qui. Je veux dire à moi. Rectifie-t-elle à haute voix. Et puis se rappelant le type de la gare. Ainsi est-elle livrée à elle-même et rien d’autre que le livre et les écritures, sa pensée. À force, était-ce bien la sienne ou toutes celles qui s’étaient croisées en elle comme en dehors d’elle, se dit-elle.

Elle est sortie finalement. Pas une visite de voisinage mais sortir son corps comme un enfant et humer la fin de l’hiver. Il faut lutter contre le vent à l’aller vers le champ où paissent et galopent les chevaux, un soleil froid étalant son rayonnement impuissant. Mais au retour, tandis qu’ils gambadent trop loin pour pouvoir profiter de leur beauté nue, dos au soleil et le vent poussant son corps prolongé comiquement d’une ombre gigantesque aux contours tranchés, pas un bruit qui ne puisse être distingué l’un de l’autre dans ce vacarme emmêlant les branches encore dénudées et couvrant les aboiements des chiens.

Je vous ai vu sur le terrain vague, errer comme une pauvresse au milieu des carcasses de voitures rouillées. Vous cherchiez quoi vous pouvez me le dire maintenant. Non ? Allons donc, je suis sûr que c’était vous, dites-moi la vérité. Je ne vous veux aucun mal. Silence. Ne pas répondre. Mais c’est plus fort que moi on dirait. Je hoche négativement la tête. Il me veut quoi celui-là ? Le tumulte à peine assourdi par la vitre, du flot des voyageurs rentrant du travail : je rassemble mes affaires tandis qu’il se penche sur mon livre, une main posée familièrement sur mon épaule me faisant me retourner : Vous ne m’avez jamais vu et moi non plus. D’ailleurs je n’ai jamais rien vu, pense-t-elle, sa voix limpide, déverrouillée subitement en écho à celle d’une maîtresse extirpée du passé, dispersant du geste et de quelques mots déclencheurs, une bagarre de filles. Vous n’avez jamais rien vu Non je n’ai jamais rien vu et ainsi s’extraire irrémédiablement de la vision des mêmes choses et du même côté. Je range le livre des mots sans suite dans mon sac, toutes mes petites affaires du jour et je file, de mon pas devenu fragile, emprunter mon bus 171 puis mon chemin de campagne. Quels sont les mots qui méritent qu’on les peigne en peinture violette sur un mur jaune passé et que l’effet d’ensemble soit beau comme une encre sur papier japonais patiné par le temps. Presque illisibles et inatteignables. Chaque mur sa couleur de fond et d’écriture mais c’est le jaune que je préfère. Pas un espace sans un mot, ils sont la substance étendue de cette maisonnette à l’abandon dont j’ai trouvé le mode d’emploi sur une étagère poussiéreuse, caché au milieu de livres divers en cuirs reliés. C’est sa simplicité qui a attiré mon attention. Je l’ouvre. Imprimé. Aucune trace de la moindre maison d’édition ni d’imprimerie ni de date ni de titre ni de chapitre, livre fantôme. Comment est-ce possible et comment peut-il avoir été ainsi abandonné, au hasard :

Quant tu liras ces mots s’ils ne sont dévorés par les insectes et les rongeurs Si tu as constamment réfléchi au sens de ta vie sans parvenir à influer sur son cours Ne rendrais-tu les armes en tant que guerrier ou en tant que résistant au pouvoir dominateur d’en face dans ta jungle quotidienne obligatoire par le fait même de son implantation profonde en toi rien de plus mordant le muscle sec de ton ventre noyau refus de toute nourriture aumône Ne conviendrais-tu avec toi-même d’en sortir sans plus attendre quelque que soit qui te reste et le temps As-tu considéré une bonne fois les inconséquences de la communication et de ses experts en lieu et place de l’écrit de tous les corps ânonnant Dire pourquoi tu t’es condamné à la solitude sinon pour racheter tes fautes et te percevoir comme né indépendamment de ton sexe et tes origines Né nu et accompli Pour ta plus grande souffrance au lieu de te préparer constamment à désaccomplir en commun entièrement renaissant Nu comme le souffle du vent sur les places liquidées et le toucher des cordes affleurant à la surface des souvenirs perdus Maintenant le temps qui a toujours été D’une pièce à l’autre de ton palais déchiffré comme toi-même De ton palais défais-toi de toutes règles qu’as-tu appris de plus intelligent Parfaire pour malaxer du jaune par-dessus des couches enserrées N’oublies pas comme parfum étrange devenu pensée sauvage sans rien de coagulé à l’inverse défait répandu N’oublies pas Rien n’a eu lieu que ce temps ne trace à la peinture des couleurs primaires qui décident par elles-mêmes celles qui se mélangent ou non Tu te réveilles attaques-tu toi le mur fondant sur toi ou inversement Voici ce que vont devenir les murs s’ils t’enserrent Disparaître avec calme dans l’échafaudage de tes inscriptions minuscules et sensibles Toutes elles te regardent atterrir devenant terre solide et murs protecteurs elles te détachent Aujourd’hui tu les traces au bâton plus ou moins effilé ramassé dehors au milieu de la boue après avoir tout essayé jeté les pinceaux spécialisés tout réinventer tu cherches à tâtons et puis voilà que surgissent des satisfactions hors de toi qui se meuvent en tracés Lorsque tout sera rempli achevé alors restera l’horizontalement dit des choses que ne peut capter le vif qu’il faut venir fouailler au couteau Tu souris en lisant ceci tu dis que tu y vois le signe du bon mauvais répandu en toi fabriqué de toute pièce par le hasard créateur Rien ne prend plus ta journée tes minutes grillagées d’avant les petites boîtes se déplacent fondent au cuisant des mots plaqués caisse claire de ton cerveau de résonance dans la chaleur sans suite de notes blanches noires et de couleurs auxquelles tu te relies …

Mon intention : restaurer l’ensemble et même en détail ça prendra du temps mais il ne me manque plus. M’aider du livre fantôme dans lequel je verrai plus clair en agissant. Ne pas commencer par le début mais de droite et de gauche selon ce qu’il semble prescrire lui-même et me laisser porter. Ne pas interroger interagir. Prendre corps dans cette entreprise et aller au hasard de mes envies de captation et de couleurs où m’abreuver. Comme un vieux cheval qu’on a trop sollicité et finalement domestiqué en vain. Un vieux cheval autrefois fringuant de bonnes volontés qui crache le mord et arrache le cuir râpeux de la selle s’enfuyant au galop qui lui reste. Comme un saut dans l’inconnu. Vraiment ? Je déambule comme je peux le nez sur l’écriture murale. Et me reviennent malaxés en un nouveau désordre − le mien − les propos du livre sans nom : Pour commencer il faudrait mettre le son. Au bord d’une dune surplombant la plage et la mer apparaissant tranquillement déchaînée en bas, exhibant ses rouleaux blancs d’une écume qui invite. Une boule clair-obscur de paradis reconstitué et debout, raide juché sur le promontoire face au vent, le dos perpendiculaire aux vagues, Jésus faisant la manche en compagnie de trois autres devant le même nombre d’animaux qui les représentent. La cérémonie tactile se met doucement en branle c’est une cahute. Encore faut-il le trimballer le corps, objet perdu, un bout de chemin cahotant jusqu’à la planche finale au dessus du vide. Elle dit, quand s’écrit à la vague son sentiment sur le mur qu’est la vie. Elle ou il je ne sais pas. Jusque là je me contente de le-la suivre à la trace et dès la moindre compréhension retracer par-dessus comme indiqué dans le livre sans début ni fin, au bâton trempé dans la couleur primaire. Elle dit ou il comment faire du Rien immergé au cœur flottant et sa lutte sans fin pour ne pas lutter. Elle ou il dit le flou chez les uns le calcul chez les autres. Des gouttelettes de douceur effleurent les galeries souterraines sur lesquelles miroitent des résidus de vie. Et les odeurs des âmes errantes acides mises en terre ou brûlées. Les yeux de toutes les couleurs disparus, abolis. Puis silence. Il ou elle dit (écrit là en petit orangé) que la vie prend tout en échange de nos services. Je lis dans ses traces, des situations de séparations filmées sans mots, les couleurs juste soignées du chemin rêvé de chacun. Le banal pictural me saisit dans sa simplicité parfaite comme la trace d’une main sur la paroi d’une grotte. Ailleurs dans une autre couleur Dans un monde exclusivement conventionnel et de surface si une personne s’interroge, immédiatement elle s’auto condamne. Et ailleurs encore, rouge vermillon sur vert pâle d’herbe tendre Traite avec moi de l’humain nu lecteur ou araignée parcourant ce texte pour cause de circonstance fortuite, nu comme pas né. Et puis Le cocon familial l’absout de tout meurtre pour se préserver lui-même et préserver le milieu ambiant où pourrir lentement. Et à l’encre violette sur fond jaune citron Elle qui nous laisse sur notre faim déréliction et tout le tremblement et alors tu la tends comment la main que nul ne prendra Pas à pas Danse la sarabande sur les toits comme les chats par temps de grosses pluies. Dépossédé de ton toi tu préfères pas te voir par peur survenance du malentendu de guerre lasse. De sorte que, dit-il ou elle, Tu balades ton cerveau-chien dans la forêt ou sur la plage et tu le fais hurler à la lune en espérant qu’elle soit pleine. J’ai un torticolis qui se prépare. Dans la chambre à la faveur de la lumière du jour, je retrouve de nouveau le Debout, raides juchés sur le promontoire les huit frontaux et réunis dans un ensemble hétérogène et amical, animal. Avec une envie obsessionnelle de les peindre en figuratif. C’est dans la chambre, minuscule qui sent le renfermée pas ouverte depuis trop longtemps. Tous côte à côte sans sourire comme s’ils sortaient du quartier de la guerre mais ce n’est pas un fusil qu’ils tiennent les quatre devant eux, non, pas un fusil. Défaillant, leur oubli de presque tout. Là, tenues en laisse flottante, leurs mémoires sous une autre forme. Et le vent souffle sur les bêtes qui les représentent, tous les huit en rang d’oignon au garde à vous, même s’il n’y a plus rien à garder, que nos corps nus et la boule clair-obscur de paradis reconstitué, ouvrant une porte de l’écriture pour faire advenir le réel.

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Jean Perguet | No pasaran


Quand de ses aïeuls on se fait un mythe, il suffit d’y croire. C’est ainsi que le grand-père de Juan — il passa la frontière espagnole en 1937, et obtint le bac littéraire la même année que ses deux filles, dont il fut aussi le « précepteur », en 1939 — devint alors le héros d’un conte raconté aux amis ébahis.
Puis, quand la tante de Juan découvrit sur son blog cette histoire fantastique, le bac et la vie de son génial grand-père furent prosaïquement et cruellement réduits à un parcours classique, banalement indépendant de celui de la jeune fille qu’elle fut.
Quand les propres enfants de Juan lui demandèrent de raconter l’histoire de ce grand-père, Juan hésita, les versions se mélangèrent, gardant du précepteur l’intelligence, du républicain émigré le courage, du grand-père la sévérité, bref les sympathiques et salutaires sélections et incohérences d’un récit familial en construction.
Quand Juan perçut qu’il mélangeait souvenirs et fantasmes, qu’il faisait fonctionner des fictions à l’intérieur de la vérité, il décida qu’entre la réalité et le mythe, c’est bien le mythe, celui, qui l’avait construit, qu’il préférait transmettre.
Alors Juan livra ses « articles » au gré d’un blog strictement personnel, versant des goutes réelles ou fictives dans l’océan anonyme du web.
Quand explorant à mon tour ce site très privé dont il m’avait laissé le mot de passe dans son testament, je découvris qu’il avait aussi scanné et indexé quelques correspondances de sa tante, quelques messages échangés, quelques soi-disant « vérités » ; je compris que Juan avait voulu nous laisser ainsi des clés pour détricoter son récit et essayer de remonter le temps.
Pourquoi voulait-il livrer, délivrer ou maquiller la vérité ? Quelle vérité ?

Au grenier s’empilaient les journaux et, au milieu des sévères numéros du Temps, les couvertures, pleine page illustrée… de L’illustration. Une de ces couvertures avait été punaisée sur un coffre. Une rue presque désertée, sans ombre, peut-être nappée de givre, juste les rails d’un tramway ou peut-être les traces des charrois qui avaient disparu derrière une porte monumentale sous un ciel uniforme et gris. Ce que le photographe figea pour l’éternité en 1937 est une banderole, l’éphémère aspiration d’un « No pasaran ! ». Cri que l’on peut parfois lire encore, tagué en sur les murets des cols pyrénéens, ou estampés sur les trottoirs des métropoles. Ayant hélas perdus, signe d’impuissance, la fulgurance du point d’exclamation.


Une trappe au dernier étage dans le plafond du palier. Pour l’atteindre je devais longer la bibliothèque de ma chambre, celle des couvertures roses, vertes ou rouge et or, et les coffrets annuels des Tout l‘univers.
Puis un vestibule sombre où sous le téléphone et l’annuaire, je laissais mon doigt glisser sur quelques décennies d’agendas, des albums photos méticuleusement étiquetés, des annales du baccalauréat et, au milieu de tout ce bric-à-brac familial et pédagogique, sur les suppléments annuels de l’Encyclopedia Universalis que l’étroitesse du lieu ne me permettait pas d’ouvrir et feuilleter à même le sol. Puis le monumental bureau de mon grand-père, mobilier de la renaissance espagnole aux têtes grimaçantes, sortes de gargouilles sculptées dans un sombre noyer que dominaient quelques portraits, tout aussi sombres, et un Goya, ogre sous lequel il filait sans demander son reste. Les livres y étaient enfermés derrière des portes ajourées bizarrement obstruées par des rideaux bordeaux comme s’ils étaient des objets précieux ou sérieux et peut-être pour ceux ˋ fermés à clef, licencieux.
Puis le premier pallier, mur de livres aux couvertures colorées, ces Univers des formes, ces catalogues d’exposition, ces recueils de reproduction de peintures et de gravures séparés de papier de soie, ces ouvrages que je pouvais dénicher, étaler sur la moquette, recopier, où je pouvais voyager à travers les continents et les siècles, être tour à tour africain, japonais ou chinois, perse ou mésopotamien, devenir dessinateur rupestre, peintre de mythique chapelle ou de toile abstraite.
Puis l’escalier vers le deuxième étage où des scènes de corrida, tension du risque et souplesse du mouvement que rendait le trait d’un pinceau japonais, esquisse à l’encre noire relevée de quelques touches de rouge sang, entouraient le croquis au fusain d’un présomptueux Don Quichotte accompagné de son placide Sancho Pansa, et provoquaient à chaque marche, chez les très rares copains que j’autorisais à monter, curiosité et admiration.
Puis le deuxième palier, toujours bordé de rayonnages de simple chêne clair, ouverts sur les tranches banches, paille ou jaune clair, papier lisse légèrement gaufré, titres sobres, des recueils de poésie, des romans sans illustration, des livres sérieux qui m’intimidaient, qui donnait sur la petite chambre de ma tante, un lit étroit qui glissait sous une enfilade de recueils — des livres de philosophie, m’avait-elle dit, qui se démodent très vite, sauf ceux-là sur l’étagère du bas que tu devras lire un jour —, un lit qui se transformait en banquette et faisait face au bureau recouvert de copies, l’une ouverte en cours de soulignement rouge, de biffage ou de points d’interrogation dans la marge, et tout en haut, d’une écriture sèche, difficilement lisible, de commentaires dont je ne saisissais que la tonalité négative.
Puis le dernier palier s’arrêtait sur la toute aussi minuscule chambre de ma mère, même lit étroit et bureau également surchargé de copies biffées de rouge, parfois de vert et, juste à côté de la fenêtre, une bibliothèque d’ouvrages espagnols que je n’ai pas explorés — je le regrette — parce que, juste à côté de la porte de la chambre, était posée l’espèce de canne-crochet que je saisissais, tendais à bout de bras vers la trappe, enfilais dans l’anneau, tirais avec précaution, laissant la trappe basculer, l’escalier se dérouler dans un bruit métallique de ressort, occuper le palier devant les deux portes. Je montais précautionneusement les marches dominant le vide de la cage d’escalier — quel savoureux vertige — et je saisissais le levier, relevant la trappe de tout mon poids jusqu’à ce qu’elle claque, escalier replié, serrure bloquée, le projetant dans l’autre monde, celui des vieux jouets, des vieux outils, des vieux livres, des vieux journaux, au centre desquels trônait un coffre basculé qui me servait d’armoire et sur le couvercle duquel, transformé en porte des secrets, était restée, punaisée, une couverture de journal L’illustration — une rue déserte — No pasaran ! peint sur une banderole qui barrait la rue.


L’espagnol. Tout petit, Juan y était tombé dedans puisque c’était la langue que l’on parlait souvent à table quand venaient des amis de son grand-père, des collègues de sa mère, des artistes invités qui parfois prenaient une guitare et chantaient quelques chants qu’il savait transcrits — on le lui avait expliqué avec une telle ferveur — par Federico Garcia Lorca, un poète dont sa mère et son grand-père disaient posséder tous les écrits, parfois en édition originale. Ce sont les quelques livres, Lorca, Machado, un vieux Romancero, que j’ai trouvé sur une étagère, bien protégés par une vitrine, quand j’ai vidé la maison, et qui montrent bien, telles de rares reliques, son attachement à cette époque.

Ils ne passeront pas ! Mais chaque fois que je posais la question — Qui étaient ces ils, qui ne passeraient pas ? — silence, un voile (ou un durcissement) dans les regards ; et l’éternelle réponse : tu le sauras bien assez tôt.
Il ne me restait que la couverture ; le contenu du journal était égaré. Une rue désertée, sans ombre, peut-être nappée de givre, juste les rails d’un tramway ou peut-être les traces des charrois qui avaient disparu après le virage, derrière la porte monumentale que dominait un ciel gris. Une banderole, le cri éphémère des mots, « No pasaran ! ». Et, tout en bas, un numéro, une date « mars 1937 ». J’avais retrouvé, tout au fond du grenier, des piles de L’illustration que j’avais feuilletés, un par un. Il y avait trois autres numéros de mars 1937. Une évidence : tous parlaient de la guerre civile et de la Catalogne qui venait de tomber aux mains des Franquistes. Les Franquistes ! De ce sujet, à la maison, il ne fallait pas en parler. Ce jour-là, je descendis, refermai la trappe, retournai dans ma chambre et parcouru le sommaire de tous mes Tout l’univers. De la guerre civile espagnole, on ne parlait pas. J’essayai à nouveau. Maman ? Tu le sauras bien assez tôt ! Mamé ? Tu le sauras bien assez tôt ! Tatie ? Tu le sauras bien assez tôt ! Papé ? Pas la peine, ils s’étaient tous donnés le mot. Je remontai, détachai la couverture du journal et je partis chez mon copain José, derrière l’avenue, dans le quartier des échoppes.


Que trouve-on dans les malles ou les coffres ?
La vraie, la sienne, celle du grenier, était une malle de poste, assemblage de carton, de tissu goudronné, de sangles de cuir, de coins et de serrure en laiton, que j’ai effectivement connue car elle avait été récupérée par une de mes cousines et sert encore de coffre à jouets.
La grande maison est toujours là, immuable. Une de ces imposantes bâtisses de trois étages, demeures bourgeoises qui bordent l’Avenue Thiers, Bordeaux rive droite, la large route vers Paris, et masquent les prolétaires échoppes basses des rues latérales, aujourd’hui quelque peu boboïsées. Les bibliothèques qui l’envahissaient sont éparpillées chez les uns et les autres, les livres aussi, sauf les livres de philosophie (la prémonition de sa tante était réelle) qui, d’après ce que Juan m’en dit, furent donné à un brocanteur et sûrement recyclés en papier journal (mais cela faisait partie du contrat, tout devait disparaître), ou les ouvrages hispaniques qui furent confiés à la fac, l’Institut d’Études Ibériques, et embarqués avec enthousiasme précautionneusement emballés dans des caisses par des étudiants et leurs professeurs.


Une trappe sur un grenier, une collection de soldats de plomb, hussards napoléoniens qui gardaient les carnets que je cachais dans la malle. Comme des boîtes gigognes se refermant sur moi-même, concentrant tout ce que m’offrait cet univers et consignant toutes les questions et les réponses que je me posais. Je me souviens parfaitement du couvercle-porte de la malle. Mais cette couverture de journal, y était-elle ? L’ai-je vue à cette époque-là ? Et de quoi ne me parlait-on pas à table ? On parlait de tout… sauf des trois guerres. Comment ai-je reconstruit ces histoires, ce passé ? Que s’est-il passé dans ce grenier ? Qu’ai-je vraiment consigné dans les carnets, aujourd’hui perdus, que je pense avoir enfermé dans la malle ? Qu’ai-je vraiment découpé dans l’Illustration ? J’ai oublié. Tout cela, je l’ai oublié. S’il me reste le souvenir très précis des livres des bibliothèques que je traversais avant de monter au grenier, le reste s’est bizarrement envolé. Un trou, un vide, comme un cratère d’obus. Aujourd’hui la maison est vendue, les bibliothèques et le grenier sont vidés. J’ai gardé quelques livres de Federico Garcia Lorca et de Pablo Neruda. Mais il reste une image qui revient toujours dans mes rêves. Une malle sur laquelle était cloué : No pasaran ! et, bien plus vagues, celles de mes carnets.

D’où lui venait cette impérieuse envie d’écrire et depuis quand ? Je lui ai posé une fois la question alors qu’il semblait ailleurs, concentré sur sa tablette. De la lecture, disait-il… de cette profusion de livres qui l’entouraient… d’envahissantes piles de livres qui ne provoquèrent pas, miraculeusement, de rejet… pour ne pas être passif parmi les livres… pour peut-être laisser un jour le sien propre où il deviendrait un être immortel réveillé par des lecteurs… pour que son plaisir d’écrire ne soit pas seulement la simple survivance d’années de correspondance, l’avatar de la lettre manuscrite devenue courrier électronique puis blog — formes numériques vraisemblablement promise à l’effacement —, l’obsession de laisser une trace, une piste, un héritage…
Cette image mentale, ce No pasaran !, réel ou fantasmé, ce No pasaran ! de la malle-armoire qui contenait les carnets. Ils étaient là mes premiers écrits ; oubliés, enfouis. C’est cela qu’il faut que j’écrive ! Réécrire mes carnets ! Les réinventer. Retrouver ce qu’il y avait alors et, si cela n’y était pas, ce qui aurait dû y être : la sincérité de l’oubli ; ou sa violence ? No pasaran ?
C’est étrange de découvrir quelqu’un à travers la structure d’un blog, remonter le fil des fragments par ordre inversement chronologique et, dans son propre récit, d’en redresser le cours, comme un mascaret qui renonce à aller plus avant vers la source.
C’est José qui ouvrit la porte de l’échoppe, une parmi ces dix mille petites maisons en calcaire construites au Second Empire pour loger les ouvriers et artisans du port de Bordeaux, une porte centrale flanquée de deux fenêtres symétriques, porte et vantaux vert-bouteille écaillés, un étroit soupirail, deux marches pour atteindre le sobre heurtoir, deux coups, silence, trois coups, c’est le code. Tiens, tu es là ; c’est pas ton heure ! Entre… Vestibule sombre, deux pièces côté rue, salon et cuisine, deux pièces côté jardin, deux chambres, les parents, les quatre enfants, porte du fond, toilettes dans le jardin luxueusement protégé par une véranda de fer forgé — métier du père — et de verre — métier de l’oncle — savoirs d’Asturies jalousement transmis après l’école à José, ses frères et ses cousins. On va dans ma chambre ? … Non au salon … Il y a mes parents ! … Je sais. C’est eux que je veux voir. … Ah ! Suis-moi. Papa, Maman, c’est Juan … Buenas … Buenas. Le son de la télé est à peine audible car c’est l’heure de la sieste, que j’ai dû interrompre mais on ne le dira pas. Comment va ton grand-père ? Et ta grand-mère ? Et ta mère ? … Bueno ! L’accent est toujours là, les r roulent toujours bien qu’ils ne parlent plus jamais espagnol avec José, ni avec moi. L’espagnol, à part les salutations et pour compter — c’est comme cela que l’on démasque les agents secrets —, c’est fini, presque interdit. Vous n’allez pas jouer ? … Non. En fait … Si ? …. Voilà j’ai une photo à vous montrer. Je la pose sur le guéridon, napperon brodé que je bouscule. Tous se rapprochent, curieux. Je déplie l’Illustration. No pasaran ! voix grave du père, gravité … No pasaran ! voix aiguë de la mère, mélancolie … C’est qui, ceux qui ne passeront pas ? … T’as demandé à ton grand-père ? … Ben … Ils répondent tous : tu le sauras bien assez tôt … Bon ; je vais faire un café ; pour vous les enfants un verre de lait grenadine ? … Le père de José retourne s’asseoir, songeur, la photo à la main. On n’aime pas en parler, tu sais. Ceux… Comment dire ? Franco, les franquistes… les nationalistes. C’est pour cela qu’on est parti. Mais la page est tournée… … Je me suis assis dans le vieux canapé avec José sous une collection d’éventails. On se tait. Voilà… le lait est bien frais. Juan, tu as vu la nouvelle glacière dans la cuisine ?… Ils ne passeront pas. Qu’est-ce qu’ils ne passeront pas ? … L’Èbre. Le fleuve. Tu connais ? Sais-tu comment j’ai connu ton grand-père ? Cuillère qui tourne dans le café … Et moi, ta grand-mère ? … Et pourquoi nous sommes là ? Comme lui ; comme ta mère… Ils songent. Le café refroidit et la cuillère tourne toujours. Je n’ose toucher aux mantecados qu’elle a posés sur le guéridon. … On n’aime pas parler de ce que l’on a perdu ; de ceux que l’on a perdus… Viens avec ton grand-père et on vous le racontera… Je comprends qu’aujourd’hui ils n’en diront pas plus. Mais il est bien assez tôt pour savoir !

Quelques jours se sont passés, avant que Juan reprenne le récit. D’ailleurs il l’a repris, preuve que cela le taraudait. Entre deux épisodes de ce No-Pasaran, puisqu’il s’agit bien d’une ébauche de récit, j’en suis sûr, maintenant, des chroniques politiques, des fiches de lecture, des compte-rendu de spectacle, un récit indépendant, brève fiction ou contribution à un atelier d’écriture qu’il fréquente ou qu’il anime. C’est curieux de fouiller un blog. Au-delà d’une discipline, celle d’écrire deux feuillets tous les jours, comme le sportif qui s’impose une distance à courir, c’est aussi une actualité et des préoccupations qui défilent ¬— plus souvent préoccupation que satisfaction — ou des lectures — plus souvent satisfaction que déception — démontrant que finalement c’est la littérature qui était le ferment de sa vie.

Un petit pot en cuir de Cordoue est posé sur la table à moitié rempli de palillos, ces cure-dents en bois, fins, effilés, présents sur toutes les tables en Espagne et au Portugal, que l’on met hors de portée dès qu’il y a des enfants. C’est José qui a pris le premier, comme si cela rompait le silence pesant. Il le pince nerveusement entre le pouce et l’index et le fait rouler sur le gras du pouce par saccade, quelques tours en arrière, quelques-uns en avant jusqu’à l’extrême limite de l’ongle. Juan le sent préoccupé, présent malgré lui dans cette tentative de discussion qui ouvrira peut-être ce qu’aucun des enfants de combattants, qu’ils soient séparés par les Pyrénées, la Manche ou le Rhin, ne veut entendre. Le père mâchonne, lèvres serrées, grincement des mâchoires qui accompagnent les mouvements irréguliers du cure-dents ; Juan sait que cela dure parfois l’infinité d’une sieste mais, cet après-midi-là, ça s’arrête souvent comme si un nouveau souvenir venait pétrifier le mâchouilleur ; de calmes oscillations rendues soudain névrotiques par ce qui peut être un cauchemar. La mère a coincé les pointes du sien entre pouce et index ; les doigts serrent, testent la rigidité du palillo ; le gras de phalanges se creuse et blanchit ; un petit rictus marque l’insoutenable, comme serait la pénitence d’un ancien péché qui tracasse ; le palillo se casse, une goutte de sang perle qu’elle ne remarque pas ; elle en reprend un, le serre à nouveau entre pouce et index, exactement au même niveau, jusqu’à un nouveau pincement des lèvres. J’hésite. J’observe le bouquet de fines épines qui dépassent du pot, ces cure-dents, symbole du manque de distinction que l’on cache chez moi dans le placard de la cuisine pour ne les ressortir que le temps d’une invitation quand lutter contre la tradition serait inhospitalier, quand il faut supporter que ceux qui écoutent et se grattent méticuleusement les interstices sous des lèvres sérrées, concentrés sur la difficulté d’atteindre leurs molaires plus que sur ce que dit l’orateur qui lui semble vous menacer de son cure-dents. J’en prends silencieusement un, regarde les pointes parfaitement affûtées, les teste du bout du doigt. À quoi pensent-ils tous les trois ? Ce qu’ils font de leur palillo est déroutant, inhabituel, inutile. Où va leur pensée ? Rageusement, je plante le mien dans le rond du point d’exclamation, comme un fragile personnage soudain debout au milieu de la rue déserte. Les trois autres sursautent, jettent leur palillo. Les souvenirs s’enfuient. Je n’en saurai pas plus.

Il rédigeait son blog ou y recopiait certains de ses écrits, sous une chanson de Prévert (des piments rouges, des pieds moins bêtes qu’on le pense, Napoléon et un dromadaire — je ne sais pas si vous voyez ce de laquelle il s’agit), le tableau, la commande que Juan me fit, — écoute la chanson et ce que j’aimerais c’est un grand tableau, de la taille du mur au-dessus du bureau, juste des couleurs primaires, à la Mondrian, tu vois ?... j’ai très bien vu, n’ai oublié ni le pinson, ni les voiles des bateaux, et surtout pas les lèvres rouges qui semblent l’accueillir tous les matins —, le tableau d’une chanson de Prévert qui dorénavant est juste au-dessus de la table en bois (celle que l’on déplace quand il faut soudain transformer le bureau en salle-à-manger) qu’envahissent quelques brouillons — il faut que j’imprime pour me relire… je sais, ce n’est pas très écologique… parce qu’il me faut une lecture globale, spatiale, des dits feuillets pour m’apercevoir des manques et des trop… — où s’empilent des livres en cours (il y a toujours un ou deux livres de poésie qui dénotent au milieu des romans, fugitive récréation), et, juste à côté, les carnets-agenda : le carnet noir, ou suite à une chronique de France-Inter Juan notait l’évènement clé de la journée sur le planning mensuel, chaque jour y étant réduit à la taille d’un gros timbre-poste qui l’obligeait à le résumer (l’événement) en quelques mots suggestifs ; et le carnet gris où sur le même principe, suite à la lecture d’un des livres cités plus haut, Juan notait sur l’équivalent du timbre-poste le concentré de l’émotion qui l’avait saisi (rarement l’ennui ou le désintérêt).

C’est là, devant les lèvres rouges comme des piments rouges, que je m’assois tous les matins, pas aux aurores comme le font (ou le prétendent) les auteurs connus, non, après avoir douillettement traîné le temps d’un bavardage conjugal (et plus si libidinal), pris un copieux petit déjeuner (écrire consomme de l’énergie), écouté les chroniques et l’invité du 7/9, et c’est alors que je me lance dans un rituel : ouvrir le carnet noir, noter l’évènement, choisir ou pas de le développer (ce sera juste un fragment de réflexion, d’interrogation, d’irritation parfois, de doute souvent), puis ouvrir le carnet gris, feuilleter le livre dont j’ai écorné quelques pages (les moments forts, les surprises), une dégustation gourmande des meilleurs passages, et en distiller une page de mon journal littéraire, puis ayant reposé les carnets, toujours sous les lèvres rouges, face aux feuillets dispersés, production de la semaine, replonger dans mon roman en cours d’écriture, muter d’âge et de genre (car je deviens une jeune narratrice), changer de siècle (je retourne à la naissance de l’impressionnisme) et inventer, plongé dans un univers de lecture (les correspondances et les œuvres de JB.G et M.M), de souvenirs (les nombreuse visites du F.) une journée d’utopie, au temps où, entre deux insurrections et deux guerres, les riches se permettaient encore l’utopie sociale.
Regardez bien : il a dans chacun des coins, une sorte de signature, un prénom, un nom, une date puis un lieu, une invite à être tourné régulièrement, car il incarne, à chaque quart de tour, un des couplets de la chanson, certes stylisés (ce fut aussi, une des propositions que je fis à mon fils, quand il attaqua la conception du tableau. Nous fîmes des esquisses — que nous avons toujours soigneusement gardées —, moi, passant et repassant chaque couplet de la chanson qu’interprétait Yves Montand, et lui, repérant les personnages de ce conte surréaliste, et cherchant à les intégrer dans ce qui prenait, petit à petit l’allure d’un vitrail). C’est un peu comme cela que j’aime écrire. Je croque une idée, un personnage, une situation ou une parole sur un petit carnet Moleskine (est-ce parce qu’il a accompagné tant d’auteurs — une manière de se sentir membre de la confrérie ¬—ou est-ce par snobisme ?) qui traîne toujours dans ma poche (et me sert aussi d’agenda au temps du mobile), avant d’y revenir, de la développer, cette fois sur ma tablette, d’une rapide écriture manuscrite comme on le fait sur un brouillon ordinaire (si ce n’est que, par un souci d’efficacité, je dois effacer immédiatement les hésitations, les impasses, les scories — il suffit de rayer les mots incriminés — afin que par la suite le stylo électronique ¬— double clic — lance correctement la numérisation du texte — c’est peut-être là que l’on perd, que seul je perds tant que je serais inconnu, ce que dévoilaient les carnets d’écrivain d’autrefois : les hésitations, les vestiges de la pénible maturation du texte, des terribles abandons ou des nécessaires ajouts ¬¬— ce que l’on pourrait appeler l’archéologie de l’écriture — ; je développe donc un premier jet qui surgit à la table d’un bistrot, dans le salon d’un gîte ou dans les trop rares heures que m’offre désormais le TGV, un premier jet dont les ratures se sont mystérieusement évaporée à l’heure de l’encre électronique. C’est fort de cette matière première, bien que déjà épurée, que je retourne face au mur pour, sous les lèvres et les piments rouges du tableau, transformer (parfois réécrire, comme le fait Echenoz), corriger, fignoler le texte. Jusqu’à épuisement ? Jamais, sinon il n’y aurait pas de fin ; jusqu’à ce que je décide, tant pis, que cela restera imparfait.
Où sont passés les carnets noirs, les carnets gris de Juan ? Je n’en trouve pas trace, comme s’il les avait — est-ce le manque de place ? — détruits. Je remonte son blog. Mars 2019. Et je trouve une photo du planning mensuel et ses petits résumés d’une écriture fine. Sur chacun le renvoi vers une page, perdue aujourd’hui, du carnet et sur certaines un B, que j’ai identifié, B comme blog, à la date du jour, quand le carnet ne lui a pas servi de brouillon. J’y suis : dimanche 17 mars ; Pandora ; Le silence des autres d’Almudena Carracedo et Robert Bahar. Juan y a noté, en plus du titre du film qu’il est allé voir ce soir-là : Le silence des autres ? Pas que des autres ! B, surligné au stabilo rouge.

Le silence des autres, par Juan P. — 17 mars 2019 — culture.
Le silence des autres. Je savais ce qui m’attendais en allant voir ce film : « Un documentaire impressionnant qui sort de l’oubli les nombreuses victimes du franquisme et soulève la chape de plomb qui pèse toujours sur l’Espagne » disait la présentation dans le journal du Pandora. Je suis partagé. Je sais cela tout cela. Je connais ce « pacte de l’oubli », qui, pour penser les plaies, pour permettre de passer, en 1977, d’une dictature à une démocratie, devint le « pacte du silence ». Ce silence ! Celui que je subissais, que j’essayais de briser dix ans plus tôt quand j’affrontais le « Qui ? », le « Quienes son los que no pasaran ? » qui me tenaillait.
C’est au milieu du film, en découvrant ses femmes qui essayaient de savoir ce qu’étaient devenus les enfants qu’on leur avait annoncé mort à la naissance, de faire condamner les médecins, les curées, les religieuses qui les leur avaient confisqués que soudain, une parole de Papé me revint, précise bien que coupée de son contexte. Était-ce à nous, ses petits-fils, qu’elle s’adressait ? Était-ce à un de nos visiteurs ?
… je n’y croyais pas. Les nouvelles du front étaient horribles. On parlait de charniers, de mères fusillées, d’enfants séparés confiés à des couvents. Le consul nous a informé, par télégramme, que le dernier bateau français quitterait le port. J’ai pensé à ma femme et mes filles. On a pris le minimum. On a fermé l’école et la maison et on est allé sur le port. Le bateau était déjà plein mais on a fait une place « al profesor, la profesora y las señoritas ». Sur le pont, quand nous sommes partis, j’ai vu sur le quai les visages des élèves et de leurs parents qui nous avaient laissé passer et nous faisaient un petit signe, visages crispés, sombres qui espéraient encore un autre bateau que je savais ne jamais venir.
Je ne sais pas encore ce que je vais faire des fragments que je récolte petit à petit sur le blog de Juan. Mais cela m’obsède de plus en plus. Félix, Cet arrière-grand-père que je n’ai jamais connu, dont j’ai à peine entendu parler, si ce n’est comme d’un personnage qui en imposait à tous, que beaucoup respectaient, que nombreux craignaient par ses aspects austères. Ce blog sous pseudonyme, géré au fil de l’eau, hésitant entre journal et carnet, à peine sous pseudonyme tant la ressemblance, Juan P., est visible, comme si mon père se cachait pour être identifié à coup sûr, par curiosité.
Mais je réalise soudain que c’est le journal d’un exil, d’une immigration… émigrée que je suis en train de composer.

Papé ne nous a plus jamais parlé de ce jour, du retour en France, car il s’agissait bien d’un retour.

C’est une France fracturée par la Grande Guerre qu’ils avaient quittée en 1919, lui Félix, elle Mathié, direction l’Espagne pour un petit village, une école, pour partager leur école et leurs élèves.
Quel est son pays presque vingt ans après ?
Celui où l’on a fait la guerre et perdu presque tous les amis de son âge ou celui où l’on a vu grandir ses enfants ?
Celui où vingt ans plus tard, en 1936, débarqué au Sud — comme autrefois il surgit du Nord mais en pire quand c’est le même peuple — vint l’envahisseur, ses dogmes, son intolérance, son intransigeance ? Celui où l’on rejoint soudain les tranchées, où l’on coupe les barbelés, où l’on subit les bombardements, les fusillades, où l’on fête les courtes et fragiles victoires et pleure les longues et cruelles défaites ?
Celui que partage un fleuve à défendre, le fleuve qu’ils ne passeront pas, puis le fleuve qu’ils ont passé ?
Celui où l’on pense soudain que l’on va mourir.
Puis cet appel, attendu et craint : le dernier bateau qui partira ce soir ; l’imploration des siens ; ce passeport français qui est toujours le vôtre ; ce pays qui peut-être encore le vôtre ; la déférence de ceux qui sont là, dont on a partagé la langue et la culture et qui vous somment de partir.
Et la fuite, car il s’agit bien d’une fuite plus qu’un exode. Le regard de certains, des camarades qui doivent rester, ne peuvent que rester.
L’appel et soudain la peur, et le courage de suivre les siens, de protéger sa femme et ses filles qui sont d’ici mais qui seront de là-bas.
Préférer la vie. Émigrer.
Émigrer dans son propre pays dont on a perdu la culture. Rester espagnol quand on est français, devenir français quand on était devenu espagnol.
No Pasarán !

Fin de Félix B.

De Félix B nous avons conservé finalement peu de choses. Même pas ce qui était fait pour, ce qui aurait du assurer sa postérité : aucune de ses décorations, croix de guerre, palmes académiques et légion d’honneur rangées en vrac dans le tiroir d’une armoire sans charme, celle qui fut la première à être donnée en 1973 à Emmaüs, sans regret ; aucun de ses ouvrages pédagogiques, recueils de thèmes et de versions, dictionnaires de citations, maints livres que les bibliothécaires universitaires désherbèrent sans états d’âme pour des propositions plus modernes et plus didactiques ; aucune de ses nombreuses correspondances avec des intellectuels de l’après-guerre. Pourtant cet universitaire, grand de taille, à la démarche souple et décidée, aux cheveux blancs abondants, aux sourcils broussailleux méticuleusement taillés d’où ne dépassait aucune antenne — comme celles qui surgissent aujourd’hui, à leur tour, des sourcils, narines et oreilles de Juan et relèvent une ressemblance qu’il n’aurait pas imaginée alors —, regard bleu qui vous fixait froidement comme s’il cherchait à vous faire baisser les yeux, voix grave, autoritaire, prenant toujours comme le temps de la réflexion, sa propre réflexion car on s’autorisait rarement à répondre — surtout les camarades de Juan impressionnés par l’allure de tribun, de recteur et qu’il fallait, pour atteindre la chambre des enfants, traverser son bureau —, avait régné, par par ses anciennes amitiés des brigades internationales, par son enseignement, par sa culture sur les relations franco hispaniques pendant plus de trois décennies. Rupture d’anévrisme, simplicité d’un enterrement civil dans l’allée étroite d’un cimetière accompagné des quelques personnes qui le respectaient, suffirent à l’effacement d’une vie respectée, admirée où manquaient — m’ont manqué — en est-ce la cause ? — de simples gestes d’amour.

Fin de José L.

Il y eut peu de survivants dans les plaines de l’Èbre en 1938. Résister ? Mourir ? Penser à ceux qui ont déjà pu passer la frontière ? La douce Odelia, et José, son fils, qui porte le même prénom, étrange concession à une convention monarchique pour le républicain qu‘il est. José L. comprit que tout était perdu, que la résistance se ferait de l’autre côté de la frontière, que son ami Félix B. l’y attendait, lui et les autres, ces professeurs, ces instituteurs, ces poètes et ces écrivains qui avaient troqué depuis bientôt trois ans la plume ou la craie pour le fusil. Félix B. trouva pour José L., comme pour bien d’autres intellectuels, un poste de lecteur dans un lycée de sud-ouest, le temps, en reprenant des études, de prétendre à un poste de professeur. À peine retrouvée la craie, José L. dut repartir en 1939, nouveau drapeau, nouveau fusil, vers le nord de la France. Ce fut bref, la déroute le renvoya au sud, à Pau, au pied des Pyrénées sans espoir d’y renverser Franco. Retrouver la craie, au contact des élèves perdre petit à petit son accent où roulaient les « r ». Puis voir José et ses frères refuser de parler espagnol. Rosa devenir Rose, Pablo devenir Paul. Les voir éviter les conférences, les concerts, les projections que lui, Félix et les autres organisaient régulièrement. Au bout de vingt ans, José L. prit sa retraite et la nationalité française. Il mit un accent sur le « e » de Jose et en perdit la « jota », abandonnant tout espoir de repasser librement la frontière. Félix B. partit le premier en 1973, deux ans avant lui, deux ans avant que Franco meure. L’année suivante, au printemps 1976, José, Paul et Élise achetaient ensemble en propriété partagée, pour le mois d’août, un grand appartement, face à la plage, au sud de Barcelone, comme le firent alors beaucoup de Français.

Fin de Juan P.

C’est le corollaire de l’histoire de Jose, de Rosa et de Pablo et de tant d’autres. Quand ce qui comptait le plus pour eux était de s’intégrer, de ne pas écouter Paco Ibañes mais Jean Ferrat, de ne pas danser le flamenco mais le rock, de ne pas lire Lorca mais Char, de refuser de parler espagnol jusqu’à l’oublier, Jean parlait espagnol, se sentait espagnol, et signait souvent : Juan P.

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Marion Lafage | sans titre


Quand Hugo Schatz accéda au premier ponton en dévalant la passerelle après avoir sauté par-dessus le portillon fermé à clé par décret de la capitainerie, il crachinait et le vent d’ouest se levait derrière la digue. Les drisses commençaient juste à retentir de leur chant métallique en cognant contre les mâts. Dans le ciel grand ouvert, les nuages par couches grises avançaient en vagues roulantes. Frôlée par les goélands en rase-motte et frisée par les rafales, l’eau du port virait au vert de gris. Aucun grain sérieux n’était cependant annoncé par le bulletin de météo marine du jour, affiché dans le panneau vitré à l’extérieur du bureau du port.

Hugo parvint en trois lestes foulées devant le Vagalam, le sloop de 8 mètres de son oncle, un Ecume de Mer de 1975 qu’il avait toujours connu. Il avait souvent navigué dessus gamin, avant de se passionner pour l’alpinisme jusqu’à devenir à 23 ans guide de haute montagne. Il revenait là sans nostalgie particulière –- il lui arrivait toujours, même si rarement, de passer une journée en mer avec son oncle avec lequel il entretenait une relation forte depuis qu’au sortir de l’enfance, il avait perdu son père dans un accident d’hélicoptère lors du tournage d’un reportage au Guatemala.
Nœud de chaise et nœud de cabestan lui avaient servi sur mer comme en escalade. Il tressait de façon ténue les contraintes du milieu marin et celles de la haute montagne, réunies pour lui dans une même aspiration à vivre au grand air, dans l’apprentissage de la liberté, l’intensité éprouvée tout jeune dans la confrontation risquée avec les éléments naturels – une ivresse dont il ne s’était jamais passée. La lecture des cartes au 1/25 000ème, la construction d’un itinéraire d’alpinisme, d’une route marine l’avaient toujours absorbé, de même qu’il s’était délecté de l’utilisation de la boussole et de la règle Cras avant la généralisation du GPS.

Son oncle bouquiniste venait de racheter un stock de livres d’aventures et de littérature de voyage, alpine et maritime, trois cartons pleins qu’il avait volontairement déposés à l’intérieur du bateau à l’attention de son neveu afin qu’il puisse venir se servir avant de procéder lui-même à un tri.

Après avoir distraitement ouvert et feuilleté les livres empilés dans les cartons, Hugo somnola puis s’assoupit complètement sur la banquette de la cabine avant. Il sombra dans un sommeil habité bientôt par une succession de rêves sans lien apparent les uns avec les autres, des tableaux dont il garda en s’éveillant des images précises. Selon une habitude contractée à l’adolescence, il décida de les noter sur le carnet qu’il avait toujours sur lui.

Sa première vision était un berger dansant au milieu des brebis. Il virevolte et son chien, attentif, suit ses gestes, habitué aux facéties intempestives de son maître. La sagesse du chien de berger, son sens du devoir et sa fidélité forment une trame protectrice à l’évolution fantaisiste du berger danseur, de l’homme pour qui la montagne est aussi un espace de danse. L’homme exprime par sa gestuelle libre sa communion spontanée avec son troupeau, son chien, sa cabane non loin, les alpages et les rochers au-dessus qui bornent son horizon comme un rappel de sa condition de montagnard voué à parcourir les terrains escarpés, à maintenir en lui-même, en ses muscles et ses articulations, l’élan, l’ascendance, la musique du vent qui siffle à la cime des mélèzes, l’aigle qui tournoie et l’âne qui gravit le sentier en épingles.

La deuxième image était un arbre bleu dont la couleur opaque et le feuillage triangulaire font penser à une illustration d’album d’enfant. L’arbre isolé est d’un bleu profond, outremer, ouvrant des abîmes à celui qui le contemple, en proie à une fascination telle que l’esprit doit faire appel à des éléments de comparaison, à des tentatives d’explication, se jette sur ce qu’il connaît qui serait susceptible de justifier la présence incontestable de cette couleur sur un arbre. Une coïncidence qui est une anomalie, un objet de perplexité et de trouble pour qui voudrait contourner l’image heurtant ses certitudes, en vertu d’une improbabilité, d’une expérience antérieure indubitable.

Il reconnut dans son troisième rêve, une vision récurrente : un voilier qui vise la lune rousse, la pleine lune, basse sur la mer, et dont le reflet trace un ruban brillant sur la surface noire. Le cap pointe la perspective en ligne de fuite, l’allongement du cône scintillant, l’ondulation du tapis pailleté, où bruit faiblement le clapotis d’une nuit sans vent. Une orange fauve, cette lune énorme, signe de grand vent pour le jour d’après.
Puis une immense vague de pierre, une montagne qui chute en à pic, himalayenne. Elle coupe le ciel rose bonbon comme la cheminée d’un train à vapeur conquérant. Son immobilité déferle, formant un toboggan géant qu’empruntent les nuages par malice ou paresse, s’étirant en étoles à son pied au petit matin. Le Morgon, c’est son nom sans mentir-vrai. C’est aussi le nom d’un vin, donc d’une ivresse. Une ivresse de montagne, un sommet sommant au basculement, la limite d’une ligne de crêtes, en point d’avancée extrême, l’extrait d’un tracé électro-encéphalique. Hugo se sent ici dans son élément.

Un faune assis joue de la flûte, esquissé d’un trait à la fois habile et ostensiblement maladroit. Un faune se joue de la désinvolture du dessin qui le représente, sans sérieux, en se fichant de qui le regarde. Un faune plus indifférent que provocant, en quasi posture de yoga, jambes croisées à la perpendiculaire l’une de l’autre. La place est laissée à celui qui regarde, qui peut occuper l’espace libre comme il l’entend. Hugo reconnait la photo d’une carte postale qu’une amie lui avait envoyée et qu’il a conservée longtemps comme marque-page.

Enfin il reconstitue avec plus de difficulté et d’étonnement deux autres images relevant du même univers, fort éloigné du sien, et dont il ne parvient pas sur le moment à discerner l’origine, même indirecte, avec sa vie actuelle ou passée : il ne fréquente que peu les théâtres, encore moins les opéras…Ce sont des ailes d’ange noir qu’il a vues en rêve, des ailes spectrales, de sombres plumes de scène que font briller des éclairages de fête. Un bal masqué. Un ballo in maschera. Une dramatisation outrée d’opéra au pathétique esthétisant. L’exaltation de passions amoureuses et mortifères. La folie morbide sous-jacente sonnait juste. Le héros et l’héroïne mourraient avec grandiloquence.

Suivait un alignement de robes de soirées, longues et voyantes, chacune de couleur unie et vive, ornée d’un décolleté avantageux à dentelles. Chanteuses d’un ensemble vocal dans les robes. Piano de concert en biais à gauche de l’avant-scène. De trois quart de dos, un pianiste virtuose de vingt-cinq ans, costume gris, chaussures à bout allongé, coupe de cheveux de gendre parfait. Silhouette frêle, doigts courant sur les touches du clavier à une vitesse que les yeux des spectateurs des premiers rangs ne peuvent suivre.

Egaré au milieu des livres d’aventure, un ouvrage à la couverture blanche insolite attira son attention, c’était L’Elargissement du poème de Jean-Christophe Bailly. Il s’était promis de le relire après une première lecture éblouie. Il s’était délecté de chaque chapitre, dans l’impression de recueillir l’élixir d’un goutte à goutte intellectuel et affectif de haute volée. Un essai de pensée poétique ou de poésie de penseur. Un écrivain qui l’avait impressionné quand il l’avait écouté aux Correspondances de Manosque présenter son dernier ouvrage, Saisir, qui témoignait de la façon de mêler les genres, de dépasser les formes établies en les chevauchant à travers quatre portraits gallois : un peintre, un poète, un romancier et un photographe. Un questionnement croisé issu de sollicitations intérieures et se constituant en réseau. Des réponses à des signes suscitant une réflexion à la lisière de la rêverie, de la flânerie. Des pensées insérées dans un paysage de liaison à partir d’une description précise, d’une exploration sondant des phases d’intensité, forant une modernité infuse, tressant étroitement l’effort créateur à une dimension critique. Une mise en relief littérale, le contraire d’un à-plat, un cheminement sans lourdeur, le long d’un fil qu’il aurait souhaité infini alors même qu’il ne relevait d’aucune intention narrative. On n’est pas là pour raconter quoi que ce soit, en avait-t-il conclu, on est témoin d’une scène et on convie son lecteur à chausser les lunettes du regardeur prismatique que l’on tente d’être. Il avait eu le sentiment en lisant qu’on ne devrait jamais procéder autrement, qu’écrire coïncidait avec cette exigence-là.

Il découvrit au fond du deuxième carton trois fiches bristol sur lesquelles étaient manuscrites à l’encre violette des mini-biographies de personnages, plutôt intrigants.

« Né en 1950, orphelin de père à l’âge de cinq ans, il collectionna toute sa vie des images de chouette, oiseau dont il fit son totem personnel jusqu’à sa disparition. On sait qu’il entra au Ballet Moderne de Paris en 1970 après sa rencontre lors d’un voyage au Népal deux ans auparavant avec le couple de chorégraphes fondateurs de cette compagnie de danse contemporaine. Devenu un membre actif de la LPO après son abandon de la danse, il créa en 2000 « la nuit de la chouette », événement ornithologique national qui se déroule tous les deux ans au mois de mars. Un avis de disparition est lancé par son fils, après que celui-ci ait retrouvé en 2015 à son domicile le journal de M. s’achevant sur un écrit où affleure une intranquillité foncière : « J’ai reçu cette nuit un signe de la grande chouette et ne peux résister plus longtemps à son appel poignant, m’exhortant à lui porter secours urgemment. Je n’ai pu encore identifier l’endroit où elle se niche et dois partir sans attendre à sa recherche. » Tels sont les derniers mots de M. porté disparu. »

« Elle passa tardivement, après 45 ans, un CAP de fleuriste, par réelle passion florale, après avoir entrepris des études inachevées de cinéma et entamé une école de psychanalyse. C’est dans le magasin de fleurs qu’elle venait d’ouvrir dans la vieille ville rousseauiste de Chambéry que M. entra un jour de fête des mères. Il lui acheta, selon ses conseils, une azalée. M. revint la voir dès qu’il en eut l’occasion et devint un client très connaisseur en matière de bouquets ronds et autres compositions de circonstances, pour un mariage, un enterrement, un anniversaire. M. s’enhardit jusqu’à proposer un 14 février à G. de le suivre en montagne pour devenir à ses côtés gardienne de refuge. »

« Prisonnier de guerre en 1939, il connut quatre ans de captivité en Allemagne, à jouer aux cartes avec d’autres officiers oisifs et à donner des conférences sur la notion de métis chez Aristote. Il revint chez lui en 1945, germanophone et mutique à la fois, retrouva sa fiancée d’avant-guerre qui l’avait chastement attendu, se maria, et entama une carrière d’architecte des bâtiments de France, qu’il ponctua de nombreux voyages lointains, pour s’adonner à sa passion archéologique, en Indonésie, au Mexique et en Syrie. »

Hugo déplaça un épais volume de poche, une biographie de Marguerite Yourcenar, auteur dont il n’ignorait pas qu’elle ait été la première femme élue à l’Académie française bien qu’il ne l’ait jamais lue. Il l’ouvrit à la page 278 :

« Descendant les marches en bois du perron, Marguerite aperçut face à elle l’écureuil brun qui grimpa à la verticale en un instant au faîte du chêne. Il disparut de sa vision en haut du tronc mais elle imagina son parcours dans le feuillage, le prolongea : le petit animal s’emparait sûrement d’un gland, se mettait à le grignoter fébrilement.

Elle sourit et ses yeux se plissèrent alors qu’elle foulait l’herbe entre les érables et les azalées. Elle se dirigea lentement vers le bassin où les poissons japonais se dissimulaient à son approche entre les joncs. C’était le début de l’automne, elle n’allait pas tarder à quitter Petite Plaisance avec Grace pour séjourner comme souvent en hiver en Italie et en Grèce où les traces de leurs voyages antérieurs formaient un palimpseste privilégié dans sa mémoire.

Grace pour le moment tapait à la machine dans le bureau le courrier du jour qui partirait le soir même ou le lendemain. « Larvatus prodeo ». Marguerite appliquait la devise cartésienne dans sa vie en général et dans son abondante correspondance en particulier. Gaston Gallimard s’en souvenait qui avait tenu à ce que les Carnets de notes des Mémoires d’Hadrien paraissent en début d’œuvre (« un témoignage d’égotisme et de vanité introspective de mauvais aloi » selon l’auteur). Marguerite, intraitable, avait imposé qu’ils ne le soient qu’à la fin.

A cette heure, elle appréciait toutes les nuances de l’été indien dans l’île du Mont Désert où les influences océaniques et les collines proches du Maine conféraient à l’arrière-saison une nostalgie qui les aidaient paradoxalement, Grace et elle, alors qu’elles jouissaient le plus de la nature en leur jardin, à fermer leur maison pour quelques mois afin de regagner l’Europe et ses musées, la culture de l’origine, la terre de l’intellectualité où Marguerite plongeait ses racines intimes.

« L’anecdote humaine » ne l’intéressait pas, surtout quand elle se promenait en son jardin, observant les oiseaux avec un sentiment de reconnaissance imprégné de stoïcisme autant que de bouddhisme, tenant toujours son « moi » à bonne distance.
Elle se situe en ce 5 octobre 1961 exactement entre Hadrien et Zénon, à un degré de proximité psychique équidistant avec ses deux personnages, objet successifs de sa « magie sympathique ». Elle s’identifie à son environnement sensible, c’est le début de l’après-midi, le soleil est encore haut dans les frondaisons quand elle entend Grace qui l’appelle. Marguerite qui marche entre rêve et lucidité revient néanmoins sur ses pas, remonte les marches en bois menant à l’entrée de leur maison blanche, se dirige vers le bureau où Grace souhaite lui faire relire les lettres avant de les mettre sous pli.
En traversant le salon, Marguerite caresse une fois de plus du regard le buste d’Antinoüs, se souvient de la mise en abîme de la fiction historique faisant affleurer la liberté de soi. Elle sent qu’elle a en gestation une autre œuvre romanesque d’importance à écrire, qu’Hadrien n’a pas épuisé son questionnement sur la destinée humaine, qu’elle doit pour un temps s’obliger à quitter l’Antiquité pour rejoindre une période plus tardive, non moins sanglante, la Renaissance, les guerres de religion. La même « aventure humaine » passe à travers les siècles. Elle s’incruste dans les objets d’art et les souvenirs ramenés par Marguerite et Grace de leurs voyages, une aurige de Delphes, une furie endormie, un hermaphrodite, des théières et des carreaux de Delft anciens, des gravures de Piranèse, « architecture tragique d’un monde intérieur ». Elle réside surtout dans la première patrie, les livres omniprésents, une bibliothèque où ils sont regroupés par périodes mais comme à l’écart du temps. »

Hugo referma le livre car il venait d’apercevoir le grand format d’une vieille couverture en noir et blanc, photo de montagne qui l’attirait davantage. Il jeta un œil sur la quatrième de couverture :

« La cabane du berger se situe au-dessus du hameau de Fouillouse, en Haute-Ubaye, entre le Lac des Neuf couleurs à 2841 mètres d’altitude, et le torrent de la Baragne, en contrebas, sous l’Aiguille de Chambeyron et le Brec du même nom. La dernière commune traversée avant de remonter la vallée encaissée, d’une étroitesse qui l’a longtemps préservée des envahisseurs, est celle de St Paul-en-Ubaye. Les nazis au printemps 44 auraient pu faire du village un autre Oradour-sur-Glane. Ils en auraient eu l’intention en réunissant la population dans l’église, avant de fuir sans mettre leur projet à exécution, on ne sait trop pourquoi, les vieux restent évasifs sur la question, les témoignages se contredisent.

Michel le berger est un petit-neveu de l’Abbé Pierre qui était originaire du côté paternel du hameau de Fouillouse où il revenait souvent passer des vacances. La montagne est ce qui lui a le plus manqué avoua-t-il, ce que sa vocation d’ecclésiastique lyonnais lui a fait sacrifier le plus difficilement. Il y est revenu quelquefois célébrer quelques messes dans la petite chapelle St Jean-Baptiste au clocher-mur, au départ du GR de Fouillouse, dont le fronton à trois cloches laisse apercevoir les dentelles de pierre qui se découpent au-dessus, à quelques heures de marche seulement. »

Le disque lu par Gérard Philippe « Pierre et le Loup » de Prokofief revient en mémoire quand il s’agit d’une histoire d’homme et de loup. Hugo entendrait presque la flûte traversière « légère et gazouillante » pour l’oiseau, le hautbois du canard « mélancolique », la clarinette pour le chat « aux pattes de velours », le basson « grondeur » pour le grand-père « qui bougonne dans sa barbe », les timbales et la grosse caisse pour les chasseurs, les trois cors « sévères et sombres » pour le loup, les instruments à cordes de l’orchestre pour Pierre.

Il se rappela aussi d’une autre histoire qui l’avait marqué. La danse du berger et la mort du loup, le berger déchiré par cette mort provoquée. L’incompréhensible malaise du berger qui a tiré sur le loup et qui s’en repend, qui voudrait ne pas avoir accompli ce geste meurtrier. Le geste qui le poursuit, qu’il exorcise en dansant seul là-haut autour de sa cabane, le regard du loup qu’il ne peut oublier, ce regard sauvage d’une noblesse qui le poursuit. Un acte qu’il voudrait effacer mais dont ses brebis elles lui savent gré, il le sait bien. Le dilemme, le choix. Avait-il le choix de ne pas tirer ? La mémoire du loup, de son cadavre le hante. Cette trace mnésique est d’une prégnance telle qu’il ne parvient pas à l’enterrer. Michel le berger-danseur.

Hugo reconstitua progressivement son souvenir. Un souvenir d’emprunt à un copain guide, que celui-ci lui avait transmis avec une ardeur particulière.

Patrice et Michel son frère, en ont passé des journées dans l’alpage auprès du vieux Marcel, le berger mort un jour dans son sommeil.

« Marcel et ses histoires de loup que l’on n’obtenait pas comme ça, tu peux me croire, il ne les livrait qu’à ceux qu’il aimait bien, point barre, et ils n’étaient pas nombreux ceux qui trouvaient grâce à ses yeux, à la fin de sa vie de résistant. –- Tu l’as vu quand et où, le loup ?...Moi, j’ai l’impression de l’avoir vu, mais sans en être vraiment sûr. En fait, j’ai dû surtout le rêver, depuis tout petit…dans les contes… Son regard posé sur la crête des montagnes, les yeux à peine plissés, comme si loin d’eux, mais très présent au contraire dans ce qu’il énonce. Ils l’écoutent, à l’affût, déjà étonnés et respectueux, recueillant la parole de l’ancien, l’expérience qui émane de la voix rauque. - Je vois ses yeux brillants comme si je les avais vraiment vus. Des yeux qui interrogent avec une acuité qui te transperce d’intelligence. Une inquiétude métaphysique, le loup…jamais à un tel degré dans un regard humain, jamais, ou alors en le recherchant comme une exception... — La première fois c’était au Mounier, j’étais en raquettes à la fin de l’hiver, au tout début du printemps, oui, les marmottes hibernaient encore, c’est sûr…Il m’arriva droit dessus de loin, ne m’avait pas senti, sans doute à cause du vent. A trois cents mètres, peut-être, il courait droit dans ma direction. – Qu’est-ce que j’ai fait ? Eh, pardi ! Il ébauche un demi-sourire d’évidence, de concession sans regret. Au bout d’un moment, il a bien fallu que je me manifeste : j’ai tapé avec mes bâtons, qu’il entende le bruit…Alors il a fait demi-tour immédiatement, tu penses…- Et il s’est retourné ? Michel aurait attendu lui, c’est ce qu’il ressent avec certitude. Sûr qu’une chance pareille, ça n’arrive pas vingt fois dans une vie de montagnard. – En fait, je crois qu’il a dû me faire peur, maintenant que je me souviens. Il baisse les yeux, ralentit encore son flux, semble sonder l’image réminiscente jusqu’à s’interrompre. – la solitude depuis plusieurs jours… ça modifie tes perceptions, tes réactions, tu sais. Soit tu te sens invulnérable, soit, face à l’inattendu, le vivant soudain qui surgit, tu deviens très craintif. Face à l’irruption du sauvage, qu’est-ce que tu fais, toi ? Comment tu peux savoir, hein ? Les jeunes, tendus d’attention, acquiescent prudemment. – Sur quelle distance tu l’as vu ? Il dériva brusquement - Les crottes de loup en collier de Jeannot, tu te rappelles ? Un fada pas si fada, droit dans ses chaussures face aux chasseurs au bar. Il osait se foutre d’eux. Comment ça aurait pu ne pas dégénérer entre eux ? Il court-circuitait les questions qui l’emmerdaient. Michel recevait le boomerang de renvoi à l’expéditeur. Mais déjà il reconstituait la scène initiale, s’y projetait, il essayait d’imaginer à voix haute : — le loup fait demi-tour, court sur cent mètres, se retourne pour évaluer l’absence de danger, avant de continuer à s’éloigner plus tranquillement. -– la carcasse du chamois traîné dans sa gueule à la sortie du tunnel, un soir, alors qu’il faisait nuit, le loup ne voulait pas lâcher sa si belle prise…il avait traversé la route devant nos phares de voiture, tu te rends compte, puis avait plongé dans le talus sans desserrer ses mâchoires, tel un renard… Un gros renard argenté en somme… Est-ce que ça existe tant qu’on ne l’a pas vu ? Est-ce que ça peut exister quand on te le raconte ? -– ça existe même bien davantage… parce que dans l’instant où tu vis, si tu ne reviens pas dessus, pffuit !... C’est déjà parti –- l’image te ne la fixes pas là, il toucha son front de son index recourbé et noueux — si tu n’y reviens pas toi-même parce que tu le veux ou par coïncidence… »

Hugo imagina soudain ses propres mains vieillies, contempla ses futures mains de vieillard, celles qu’il aimerait avoir.

Son index recourbé et noueux. Les nœuds reconnaissables de son doigt. Ses phalanges puissantes aux articulations élargies identifient des mains qui nouent, dont la fonction est de nouer. Des mains d’alpiniste, de grimpeur, nouant et dénouant la corde avec vélocité pour lancer le rappel dans le vide. Des articulations blanchies par l’écrasement perpétuel sur le rocher, par l’accroche spontanée, instinctive des prises, par l’empoignade du rude, du rugueux, du pierreux fixe, sur lequel la main s’agrippe naturellement en progressant. Empoigner le becquet, l’articulation du rocher lui-même, pour y assurer la corde, le lien de cordée. Tant de nœuds pierreux aplanis par l’efficace de la main aux articulations noueuses. Des mains de vieux guide aux doigts déformés par les années d’effort, de suspension, de corde dénouée, ravalée, lovée, lancée, coincée, décoincée. Des nœuds de vie, d’encordement que dénouent les nœuds des articulations des doigts à l’habileté tissée d’automatisme. La fiabilité du geste machinal noué par l’habitude, par la répétition des encordements et la succession des cordées. Une suite de nœuds d’une sûreté toute relative. La main pourtant sans appréhension dans la préhension. En recherche d’une vie sans nœud superflu, sans faux nœud, sans nœud de décoration. Dans la tension d’un nœud d’une nécessité vitale qui dénoue tous les autres, réduits à l’illusion d’un nez de clown. Mais de même que le clown dénoue les nœuds émotionnels, l’alpiniste ne fait pas semblant. Il joue comme un enfant sur sa paroi mais il joue sa vie comme à chaque fois grâce aux noeuds librement noués. Sa liberté paradoxale, para-nodale, nouée à la corde. L’encordement à la liberté risquée. La liberté de choisir les bons nœuds. Ceux qu’il pourra toujours défaire s’il le souhaite. Jamais de nœud définitif. Surtout ceux de ses doigts. Quand ses doigts noueux se détendront, c’est que les nœuds auront changé de mains. D’autres mains noueuses déferont les cordes emmêlées, démêleront les cordes vitales, précairement lovées. On tire sur le bout de corde lovée à la chamoniarde et se dénoue le serpent sans nœud, lien malléable voué aux nœuds et aux dénouements successifs. Le nœud d’encordement se serre par la gravité, par le poids de verticalité. Celui de l’articulation est d’autant plus volumineux que la main aura noué un grand nombre de fois la corde de vie. Plus la vie aura été nouée, plus riche sera le nœud de l’articulation du doigt.

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Liliane Laurent | Un étrange interlude


1.

Ce n’est que bien plus tard, quand tout fut retombé dans l’oubli, que je commençai à trouver un fil à ce qui avait semblé être des anecdotes éparses, à deviner un motif qu’il restait à dessiner précautionneusement, d’un pinceau très fin, juste pour en savourer la complexité sans en rechercher le sens. N’est-ce pas ce que nous faisons tous, cette tentation pressante d’inscrire le chaos de nos vies sur une trame qui justifierait nos existences. Les êtres que j’allais réunir sur le papier ne s’étaient pas tous rencontrés mais une combinaison de hasards m’avait permis d’observer néanmoins leur intrication quasiment quantique.

En mécanique quantique, l’intrication quantique, ou enchevêtrement quantique, est un phénomène dans lequel deux particules forment un système lié et présentent des états quantiques dépendant l’un de l’autre quelle que soit la distance qui les sépare. (source : wikipedia).

Mon parcours intellectuel n’a rien de scientifique et ce fut l’impulsion inexpliquée de rechercher un synonyme au mot intrication qui mena à la lecture de cet article : il me fit découvrir l’état de la recherche quantique qui démontre comment ce principe est contraire au réalisme local ainsi qu’à la notion conventionnelle du temps. À l’instant où je cherchai une justification à mon entreprise encore embryonnaire, vous devinez bien combien cette lecture éclaira mon projet et créa un état d’excitation inédite qui détermina la suite de mes jours. Mais était-il nécessaire de trouver une justification à ce qui n’était au fond que fantaisies au sortir de l’hiver.

2.

Ils étaient là, dans ce Bar des Amis, au pied de la circulade. De ma table sur la terrasse, j’avais remarqué ce groupe qui s’était formé peu à peu. D’abord trois d’entre eux étaient descendus d’une voiture immatriculée dans la Drôme, une femme et deux hommes qui s’étaient dirigés d’emblée vers une banquette où était déjà assise une paysanne qui semblait être du lieu à sa façon de sourire au patron debout derrière le comptoir. Un autre homme les avait rejoints, élégant dans son costume blanc, puis un autre à l’aspect bourru et la voix grave. Ce qui avait retenu mon attention était l’un des passagers de la voiture : un petit homme maigre, la tête coiffée d’un grand chapeau noir, à la démarche peu assurée et à l’accent parisien qui tranchait parmi les voix aux intonations occitanes. À cette heure de la matinée le café était vide et le fond de la salle disparaissait dans l’ombre épaisse. J’avais décidé d’une courte halte dans ma promenade à l’ombre des platanes, et sortant mon carnet je m’étais mis à noter les bribes de conversation qui me parvenaient par la porte grande ouverte. « Vous savez, c’était un personnage… il avait connu Sartre et sa bande… vous avez lu le premier ?... son côté voyou… comment est-il mort ?... et il t’a montré ses poèmes ?... vous étiez amis ?... jamais il n’a… » Chacun prenait la parole et semblait vouloir convaincre l’homme au chapeau de leur intimité avec celui dont ils évoquaient les souvenirs. Lorsque le barman passa près de ma table je lui demandai de quel écrivain ils parlaient. J’appris qu’il s’appelait Paco et qu’il était mort quelques années auparavant. En faisant quelques recherches je découvris quatre ou cinq titres, certains épuisés, tous chez Gallimard, puis je recensai les articles encore disponibles sur l’auteur. Il apparut que son décès avait été annoncé dans Le Monde mais les circonstances de sa mort variaient selon les signatures : assassinat, suicide, noyade. Pourtant dans ce bar occitan il avait été question de maladie et d’hôpital. Rien de dramatique ni de tragique comme on le suggérait ici ou là. Je trouvai un jour l’un de ses ouvrages. Il avait été dédicacé à Lily et sa voix qui tue ! et un signet marquait une page dont un paragraphe avait été souligné. « Encore faudrait-il qu’on sache qu’il s’agissait précisément de cette mort-là et non d’une autre. » Le livre avait été publié vingt-cinq ans auparavant. Ces circonstances étranges qui se confirmèrent un demi-siècle plus tard m’incitèrent à composer une suite de portraits que j’intitulai Vies Brèves ; les premiers me furent soufflés par cette rencontre fortuite dans le village occitan où je ne suis jamais retourné.

Vie brève de Juan T. présent lors de la rencontre des amis de Paco.

La vie de Juan ne fut ni brève ni courte car toujours bien vivant, il va bientôt fêter le siècle. Il vécut dans de nombreux pays, certains cléments, d’autres non. Il en résulte une langue bigarrée lorsqu’il revendique de parler, ce qui est rare.

Vie brève de Richard D. présent lors de la rencontre des amis de Paco.

Richard éblouissait ses convives par ses connaissances sur nombre de sujets. On savait qu’il avait été kiosquier à Paris, carrefour de maints érudits qui s’arrêtaient volontiers devant son édicule sur le chemin de la Sorbonne. Depuis leur disparition – celle des kiosques, et non des érudits – il s’était retiré dans ce village en circulade et chacun se disait en l’écoutant qu’on lisait en lui comme dans un livre ouvert, ce qui était parfois source de confusion car chacun interprétait ses paroles à sa manière.

Vie brève de Paco.

La biographie de Paco sera un régal pour qui s’y attellera car il s’est lui-même inventé tant de vies imaginaires qu’elle offrira une grande liberté d’interprétation à qui les rassemblera. On ne sera donc pas étonné que sa mort elle-même soit sujette à conjectures.

3.

Au fil de mes curiosités je m’étais mis à me prendre d’intérêt pour les dédicaces que les écrivains dispensent généreusement au cours de leurs périples obligés de librairie en médiathèques de province. Des hasards m’avaient même amené à resserrer ma collection autour d’un seul prénom, celui que Paco avait griffonné de son écriture presque illisible, Lily. J’avais trouvé un ouvrage historique sur le 15ème siècle dont la bibliographie érudite laissait penser qu’il était le résultat d’une recherche de toute une vie. L’auteur était inconnu de l’université mais le titre apparaissait dans le catalogue de plusieurs universités, y compris américaines. Le sujet ne m’intéressait guère mais la couverture en était frappante et le texte était dédié à : To Lily, obviously. Au-dessus de la signature du prénom de l’auteur, ce qui sous-entendait une certaine intimité, signature à grands jambages, on lisait : « À Lily (et à l’esprit de Lily) sans qui toute l’histoire eût été bien moins drôle. » Les algorithmes de Google avaient déniché la photo de couverture, un détail de L’Enfer du musicien de Jérôme Bosch. Elle renvoyait à une page Facebook au nom de Lily Briscoe. Décidément l’enquête avançait et je sentais la trame se nouer qui m’offrirait l’opportunité de composer un nouveau portrait imaginaire à partir des éléments glanés par le hasard. Rien n’avait été posté depuis de longs mois mais tout était encore disponible à la curiosité du public. Chaque jour la page s’ouvrait sur la même photo. Le lancinant, l’imparable rituel du matin. Sur l’écran le doigt appuyait sur Accueil et inévitablement le même cadrage, la même surface grise, et l’on se doutait bien que ce n’était pas une photo en noir et blanc. D’autres postaient des images floutées de vieux films où passaient des silhouettes à peine visibles et toujours interrompues dans un geste qui devait se poursuivre sur la pellicule ; et ces apparitions venues de l’autre côté de l’Atlantique venaient compléter les fantômes des rêves à demi effacés de la nuit que l’on ne cherchait pas à retenir. Mais ce paysage flottant dans un brouillard tenace vous capturait et l’on glissait vers les ramures à peine esquissées, l’on cherchait son propre reflet dans ce miroir d’argent éteint, l’on s’égarait sur les chemins de l’enfance noyée dans la brume humide où attendait une dame blanche ou la statue d’un angelot aux ailes repliées à l’abri d’une verrière dans la prairie parsemée de pierres tombales et de fleurs fanées. C’était un autre monde, un autre âge, celui qui avait imprimé ses premières sensations. On se souvenait bien aussi des jours d’été et du ciel d’un bleu pâle qu’animait le bleu plus intense d’une libellule et de la senteur des premières aubépines qui écorchaient la pulpe des doigts. Mais ce qui était perdu était le frisson de l’égarement, la vue qui s’amenuise, le mur d’eau impalpable qui va vous effacer, vous diluer comme se diluaient les voix et les sonorités en lambeaux. Chaque matin guettait le nouveau cliché muet dont on fouillait les ombres, tout un monde perdu qui cherchait une empreinte. Le portrait flouté de Virginia Woolf faisait écho au pseudo, Lily Briscoe, la jeune peintre de To the lighthouse, celle qui avait eu sa vision. Je commençais à imaginer l’errance de mon personnage à travers ses métamorphoses selon les lieux et les rencontres. Une sorte de Didon mythique recouverte des pétales des dédicaces, remember me… Les textes anciens ne sont pas avares de récits contradictoires et de même que Paco s’était multiplié en autant de vies imaginaires, autant les variantes du mythe de Didon permettaient toutes les libertés. Certains disent que Didon se jeta dans les flammes pour ne pas épouser le Lybien, en veuve fidèle à son mari tué par son frère Pygmalion dans la lointaine Phénicie. Certains disent que Didon, conquise par les récits d’Énée, se livra à sa flamme une nuit d’orage avant d’être abandonnée. Elle gît sous une pluie de roses dans nos mémoires. Certains disent que Didon, à l’orée de la forêt de myrtes où errent les ombres des Enfers, entendit, immobile et muette, les pauvres excuses d’Énée, puis s’enfuit comme feu follet. Certains disent que Didon et les dames de jadis, dans le deuxième cercle de l’enfer glacé, semblaient portées par un vent mauvais comme vol de grues ou de colombes poussées par les feux du désir. Didon, Elyssa, l’errante, dont le royaume de Carthage ceint de lanières de cuir disparut sous la cendre.

4.

Il m’intéressait peu de rencontrer Lily en personne, ni même de vérifier les intonations de sa voix qui avaient autant frappé Paco. Non, l’objet de ma quête se résumait, malgré sa difficulté, à retrouver des éclats de poésie, des diamants inspirés de celle à qui on avait dédié des textes si disparates. Bien sûr il y avait les Effilures qui ponctuaient certains jours mais je m’étais convaincu que d’autres carnets recélaient des perles. Le hasard encore me fut bienveillant. J’avais signalé ma recherche de renseignements et je reçus un jour dans ma boite aux lettres un paquet posté de Bretagne. Il contenait un carnet, The 5 year memory book dont les pages se divisaient en cinq, chaque division précédée du chiffre 20. Écartant toute tentative de comprendre cette disposition je parcourrai les pages écrites de diverses encres, des citations, des phrases datées de 1979 pour les plus anciennes. J’en récoltai un florilège que je vous soumets : « on dit toujours les murs de la classe, jamais ses baies vitrées. » « Les plaisirs aident à traverser l’instant, la peine crée l’interminable. » « Ils sont cultivés, je suis pleine d’herbes folles. » « Les souvenirs des chemins verts reviennent. Ils crèvent le goût de bitume du présent. » « Quels animaux pointent la tête par-dessus les murailles des villes mortes ? » « ramener à la raison, du moins à de meilleurs sentiments. » « une caresse disparaît sans mot dire. » « Je n’étais capable de quitter le sol que d’un pied à la fois. » « chat : ton passage comme un creux dans le coussin du cœur. » « l’opacité charmée du langage murmuré. » « un sol spongieux où l’eau affleure. » « le dissolvant sur le vernis criard de la réalité griffue. » « ai-je fini d’en découdre ? »… Une carte me promettait d’autres cahiers, de courts textes, des traductions, tous réunis par une nièce qui ne savait que faire de cet héritage ; elle avait aussi recopié d’autres phrases : « des récits comme des ponts branlants jetés sur le vide des destinations inconnues dont l’horizon recule. » « elle plongeait dans la forêt et inventait un parcours sur les brisées des bêtes sauvages. Sa grâce fluide ne la soulageait pas de ce qu’elle fuyait. À son passage les branches frémissaient, ou était-ce le vent ? » Je repensai au personnage de Lily Briscoe dans La Promenade au Phare, lorsqu’elle tente de poser sur la toile le mystère de la révélation. Un autre feuillet glissa du paquet. « … Il s’absorbait dans le mordoré, l’ambre qui attirait le soleil filtrant par ses fenêtres. Parfois un reflet de couleur verte le métamorphosait et il voyait la luminescence des élytres de la cétoine dorée. Le temps de rêver à l’insecte reposant entre les pétales d’une rose, la nuance avait viré. Ses pupilles à demi cachées derrière les paupières percevaient maintenant le miel de pissenlit, jaune éclatant ou le miel d’acacia onctueux et pâle. Des champs parfumés apparaissaient alors, des étendues piquetées de soleils baignés par le parfum délicat des grappes de fleurs d’acacia. Il inventait des baumes subtils pour calmer les brûlures, la brûlure des séparations que seule la poésie cicatrise. La poésie ou la peinture. Il se préparait une palette qui ferait surgir sur la toile l’ocre tendre de la circulade, le vert grisé des feuilles de l’olivier, le vert tendre de l’amande amère. Son regard traversait la matière comme on voit à travers un vitrail, un vitrail derrière lequel la ville reculait, s’effaçait presque, où le verre s’exaltait entre les plombs qui le soutiennent. Une flamme. Celle qui n’en finit pas de se consumer dans la coupelle déposée dans le temple, celle des rituels propitiatoires qui défient la mort et la disparition. Tremblante. Elle se condensait à nouveau, se gélifiait, mimait l’ambre. Il s’imaginait pénétrer la gelée et comme un insecte, perdurer, incrusté là-dedans, lui-même scarabée d’or, un leurre d’éternité, un message crypté sur une carte en forme de tête de mort, une trace de leur vie de pirates, un souvenir d’Edgar Alan Poe. Nevermore. ». Un motif commençait à se deviner.

5.

Ma vie changea. Je passais plusieurs années dans divers pays où l’obligation de gagner de quoi vivre m’avait envoyé. Lily disparut de mes préoccupations. J’avais remercié la nièce pour sa confiance mais je dois admettre que les documents dormaient dans une malle quelque part dans un box où j’avais entreposé quelques objets encombrants. Je notais parfois quelques impressions que j’ajoutais dans le carnet noir que j’avais emporté. Des morceaux de puzzles pour rien, pour noircir des pages, noircir les heures, des images parasites qui se glissent au travers d’une ligne, des merveilles qu’on ne saura dire ; une ouette d’Égypte qui vole parallèle à la voiture qui roule le long des sens uniques dans la circulation de la ville ; le rythme sourd de coups mats sur le sol et une petite auto noire comme un insecte que la chaleur écrasante semble ralentir, jusqu’à l’apparition fugace d’un grand cheval et de son cavalier lancés au grand galop, comme surgis du temps d’antan, frôlant l’habitacle noir qui semble immobilisé par l’élan qui le double ; un profil comme un camée, menton posé sur le buste, absorbé tout entier, ce qu’il y a de réconfortant dans sa profondeur, ce qu’il y de vérité aussi, ce qu’il y a de désarçonnant ; des mots d’avant les choses, les sons étranges qui inventent les choses, les syllabes entendues de langues inconnues, qui dérobent l’objet dont elles ont flouté les contours. Pour rien. Pour se dire que quelque chose a eu lieu. Parfois, je tournais les premières pages du Memory Book et tombais sur des citations que j’avais occultées : « ouvrir le vers-où. » « Emerson : We are like travellers using the cinders of a volcano to roast their eggs. » « O’Neil : Pardon me while I have a strange interlude. » Lily et ses bizarreries continuait à me tenir compagnie.

6.

Je ne pensais pas si bien dire. Un jour je m’avisais que le carnet cachait une pochette. J’en tirai deux feuillets pliés. J’éclatais de rire. Cette fois elle s’était prise pour Madame de Sévigné. Je ne résiste pas à inclure ces deux délires liliesques.

Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut faire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu’elle est écrite. A cela je ne sais point de remède.
J’ai passé ici le temps que j’avais résolu, de la manière dont je l’avais imaginé. Je me doutais bien que nos solitudes - ou les distances qui nous séparent - feraient surgir de nos esprits le meilleur de ce qu’ils puissent concevoir. Je me doutais bien que le commerce dont on prend soin de huiler les rouages, nous porterait vers davantage d’amitié. Je me doutais bien aussi que je regretterais de ne point voir vos visages, et de ne point entendre vos voix.
Voilà donc, mes très chers, ce qu’il en est de mes dispositions présentes.
Il me prend quelquefois l’humeur de remonter les fleuves et d’élucider le mystère de leur source. Mais, ainsi que le Danube - ou la Loire voisine - une fois atteint ce que l’on prétend être le lieu où sourd l’eau pure, on fait un pas et puis un autre et voilà que ces maigres rigoles se multiplient et qu’on se tient là, tout esbaubi, devant l’énigme à nos pieds. Le fleuve si large et si majestueux dégoutte ainsi qu’un tuyau de gouttière une fois l’orage apaisé ; un minuscule ploc ploc assure qu’il ne s’est pas tari. Mais tout soudain c’est la magie qui nous menait qui, elle, s’est tarie. J’ai beau tourner, j’ai beau chercher, ma tête et mon esprit se creusent... Mais de quelque façon que j’y songe, tout m’échappe. Et je me sens toute extravaguée.
Ainsi donc des disparitions et des apparitions.
Les fleuves coulent sans nous mais ils acceptent de nous prêter leur dos. Nous flottons comme débris, fétus ou bouchons de liège. Et nos desseins en sont tout récurés. Ce que l’on a vu couler sous les rebonds de la cascade réapparaît plusieurs lieues plus bas. Et nous savons alors que rien n’est vraiment perdu.
Vous me mandez la raison de cette épître, mes beaux amis. Et vous craignez que je radote. N’ayez souci de moi. Toute votre sagesse ne m’empêcherait pas de vous faire voir toute ma folie. Mais n’ai-je pas raison de songer sur la rive du temps ? Nous nous tenons sur le seuil de nos apparitions, dans l’orbe de nos obscurités. L’iridescence et la ténèbre, comme deux amants, se combattent et s’étreignent.
On passe les heures creuses du dimanche à rapsoder, et voilà que nos amis se lassent.
Adieu donc, jusqu’à demain. Et pardonnez mes verbiages.
Madame de... votre humble amie , LBL

Mon dieu, ma bonne, me voilà toute prëte à vous narrer ce que vous me mandez. Je ne vous ai point écrit ce cruel mercredi, si affligée et si accablée que j’étais après si troublant cauchemar. Et la pensée que ces visions funestes vont ainsi apparaître à nouveau devant moi en fait trembler ma plume. Vous me dites que vous ne pouvez souffrir de me savoir en proie à si maléfiques songeries quand tant de lieues nous tiennent éloignées. J’en suis touchée plus que ne puis dire et c’est bien la seule raison qui me tient à cette table car vous savez combien me sont désagréables ces aveux de faiblesse et comme je crains ces radoteries de vieilles gens qui lassent au-delà de tout. Je voudrais bien faire fable de tout ceci et en plaisanter mais pour l’heure j’en suis toute extravaguée. Je rêvai donc que je descendais le Rhône de Lyon à Valence comme il m’est coutumier dès lors que j’ai dessein de vous visiter. La nuit occultait les rives et la lune restait muchée derrière d’épais nuages. Tout soudain un froid glacial me transit jusqu’à la moelle et les flots commencèrent une telle diablerie que notre embarcation en fut chavirée. Sans plus d’explication je me trouvai juchée sur un petit rocher qu’on appelle la Table du Roy au pied des vignes de Tain, seule rescapée de ce terrible naufrage. J’exhortai tous les saints que je priai fort de ne point vous faire orpheline. Mon cœur se brisait à l’idée de votre chagrin. En bref je m’égosillai en vain. On ne pouvait ni voir aucun feu ni ouïr le moindre bruit hors le vacarme du courant en folie dans ce temps de diantre. Or, du fond de l’horizon apparut un groupe d’oiseaux blancs que je pris pour des cygnes qui frôlaient l’écume de leurs ailes filant vers la mer. Ils se posèrent autour de mon écueil, encerclant le rocher. Chacun, courbant le col, s’arracha une plume qu’il me tendit de son bec orangé, et assise dans mes jupons détrempés, je me mis à écrire des missives à tous nos bons amis. Ainsi passa la nuit que j’en oubliai ma détresse. Il est vrai que notre constitution cache bien des mystères et je doute que quiconque y démêle la raison. Aujourd’hui je me sens encore toute déréglée et rougis de toutes ces folies. Il s’en fit une plus grande encore quand mon rêve me fit m’envoler avec ces volatiles, leurs plumes et ma chemise noircies de mes écrits. Nous partîmes pour les contrées barbaresques loin de cette Europe où les pitoyables cours royales auront tôt fait de nous oublier. Au réveil j’avais renversé l’encrier et mes draps en étaient tout tachés. Qu’auriez-vous cru de moi, ma toute bonne, de me voir si souillon. Plus j’y pense, ma bonne, plus je trouve que je ne veux point que l’on sache ce délire. Je m’en vais donc jeter dans l’âtre cette missive. Je la regarderai se réduire en cendres pendant que je vous écrirai l’étendue de mon affection et que je goûterai à pleines voiles le plaisir de vous voir tantôt.
Votre toute bonne, LBL

Les masques se superposaient. Mon enchantement grandissait. C’est alors que je décidai de transcrire ici l’aventure qui avait ponctué le cours des jours en si bonne compagnie.

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Sylvie Pollastri | L’heure des mots


Nous parlions de Rome, devant l’immensité couleur acier de la mer de fin février. L’heure et le paysage communiquaient une sensation bienveillante à ce voyage le long de l’Adriatique, nous en faisant oublier la lente lassitude, les promiscuités, les petitesses de gestes indus, les annonces, les arrêts, et cette immobilité existentielle résumée au numéro de place sur un billet qu’il fallait parfois encore exhiber. La mer, là, sous nos regards, défilait dans une vivante monotonie, puissante et paisible. On en devinait le goût âcre, trop chargé d’iode et d’algues arrachées aux bas-fonds. Et l’air du wagon était d’un coup moins épais. La nuit se glissait déjà sur l’horizon alors que les éclats de soleil caressaient nos nuques. Et pour cela, nous nous sentions d’une insouciance heureuse. J’hésitais. Ajouter une phrase ou un mot à nos dires de plus en plus distraits n’avait désormais plus d’importance, ou cette moindre importance après ce qui nous avait rendus complices. L’un de nous se leva. Je repris ce couple de feuillets, surpris de les avoir trouvés, à notre départ, après avoir rangé ma valise dans l’espace au-dessus de nos têtes, méchamment glissés dans la poche antérieure du porte-documents.

Je ne sais par où commencer. S’il faut dire les pierres blanchies ou ce soleil accablant. Les pierres ont cette rugosité terreuse apaisante et tranquille. Le soleil est haut à présent. Dans le bosquet, tout près, les cigales s’en donnent à ailes joie au point de saturer l’air jusqu’à l’ivresse faisant de l’horizon un flou liquide et mobile, l’entre deux des eaux du monde. L’évanescent du temps s’imprime alors sur chaque fil d’herbe, sur le moindre trait de soleil tombé sur un éclat de terre. Aveuglement. Et silence. Pérennité minuscule, vitale, de ces pierres posées au bord d’un champ. Pourtant cette lumière est rare dans ses écrits. Elle n’est qu’un décor où se jouent des mirages, comme puppi et fantômes, une amante qui jamais ne l’aura été mais revient dans toute sa sensualité quand il vient d’apprendre son décès dans le journal. Être amant rien que par le regard. Ou cette gorge blanche qui insensiblement s’est offerte, toute sensuelle et palpitante, alors qu’elle se penchait vers un enfant. Je la confonds avec la mienne comme dans la superposition d’images sur la vitrine de cette boutique de mode. Sol blanc et noir, aux pivoines stylisées, mannequin de couturière, en bois et tissus gros grain, sur lequel une jeune fille enfile une longue robe de maille. Le soleil est trop vif et il voit mal les couleurs ou les formes, les deux, ce rouge et cet éclat est celui d’une voiture qui passe dans la rue à l’instant. Il cherche à pousser du regard ce reflet impromptu, puis un autre, les fleurs d’un laurier, puis un ou deux passants, pour retrouver la ligne noire qui marque le tapis carrelé et l’ombre légère et muette de la robe ainsi exposée. Il cherche derrière le reflet cette image désuète ou impossible de femme, comme un espoir, une ligne rêveuse écrivant dans sa tête des mots qui ne seraient jamais dit. Il y surprit son propre regard, ne sachant plus quoi faire. Le mannequin de couturière le regardait, la fleur le regardait. De la voiture, il ne restait que la lame brillante du pare-chocs. Mais j’oublie que je veux parler de lui. Je m’égare à écrire.

Une biographie est ainsi faite : un nom, disons Luigi, et un autre qui dit celui ou celle qui était avant toi, Stefano, et dont il conviendrait que tu en continuas la lignée. En soi, ce nom devrait tout dire, dire que tu appartiens à la Terre, ce coin de planète planté de chênes ou de pins, la courbe d’un fleuve, l’éperon rocheux, le maquis et l’odeur de résine. Car parfois, tu n’as plus que ton nom, celui qui accompagne le vert de tes yeux, cette dent cassée, ta façon d’appuyer la jambe gauche sur le sol quand tu marches, celui qui permet de dire c’est n’est pas l’autre, Jean par exemple, Jean de Jeannot qui n’est pas Jean de Théodore. Mais certains jours, ces jours où il n’y a pas la guerre, toi et l’autre c’est le même bleu du ciel. Pas de non. Faire par instinct ce qu’il convient de faire. Être un corps. Justement, il n’est que ce corps, meurtri d’inquiétude, lacéré de douleur. Il n’est plus qu’un corps à l’écoute. C’est une voix brisée qu’il entend, qui rage contre les limites qui lui sont imposées, ce croisement de destins dont on ne sait que faire mais d’où, pourtant, surgit un sourire glissé entre l’idée d’une action réelle dans la seule présence de l’instant. Rien qu’écoutant ces trois voyelles mélodiques il sait qu’il va mieux. Il a chaud à nouveau et dans ses muscules coulent à nouveau le sang. Deux regards ont été échangés dans chacune de leur détresse. Et il y avait le bleu, enfin le bleu.

Pas de nom justement, contrairement ce qui aurait dû. Je le connaissais ? Averti comme on aurait dit. Il venait de là. Cela suffisait. Je ressentais toutefois une gêne dans cette brutale irruption dans la vie d’autrui. Tandis que je parlais à mon compagnon de voyage à peine revenu, comme pour finir une conversation commencée plus tôt. Je repris le porte-document tout en tournant en rond dans ma tête et dans le fouillis des pages. J’essayais sans doute de le lire, ce nom.

Flux et reflux. Crissement des grains de sables sous la houle revenant vers le large. Flux et reflux. Embruns se déposant en gouttelettes invisibles et odorantes. Flux et reflux. Rythme. Rivages perdus et retrouvés. Nostalgie impossible à saisir. Vies innombrables. Plaisirs. Ors bleus d’univers liquides. C’est moi qui suis la mer et la poursuit sans cesse. Lui écrit les chemins de poussière parcourus en voiture à cheval par des hommes tentant de rattraper leur vie qui court plus vite, loin d’eux, à travers l’ailleurs des regards et des dires des autres. Infinies légendes de Babel où se qui compte n’est pas la dispersion d’hommes ivres de force et de foi jusqu’à être insensés à vouloir être si proches de dieu, à vouloir toucher du doigt le ciel. Ce n’est que la première légende. L’autre dit qu’ils ont fait de mauvais calculs et qu’ils se sont lassés et qu’ils sont partis dépités. L’éternel aurait alors ri, non, il se serait simplement tu devant l’évidence et aurait compris. On ne refait pas le coup de l’Eden. Reste alors l’inexplicable. En s’éloignant, les hommes ont perdu la connaissance de leur langue commune. Je la retrouve en lisant ses nouvelles, moi qui ai du mal à écrire les miennes.

Je consulte une brève chronologie. On dit qu’il est né à Girgenti (aujourd’hui Agrigente). Mais non, c’était un autre lieu, en pleine campagne, un lieu ainsi-dit plus qu’un lieu-dit, à peine dit. Et si présent. Voilà, je retrouve mes cailloux antiques et mon soleil au zénith. J’essaie de m’imaginer cette terre de roche et de ciel. Le bourg s’annonce par quelques toits rosâtres surmontés du repli de la colline, le bourg de K., à une dizaine de kilomètres du chef-lieu. On y arrive par la route provinciale. Dès la sortie de la forêt, au sommet du col qui signe le partage des eaux, il est là, tournant le dos à l’Orient, sur son bout de rocher surmontant le vaste lit rocailleux du torrent. Le pont qui le traverse ressemble à un vestige de guerre, plat, cimenteux avec des bouts d’acier déglingués. Rien d’autre ne l’annonce. Le bourg de K. s’élève comme un fortin veillant sur ses cailloux, l’herbe rare, le bruissement du vent dans les feuilles. Mais de là-haut, à la sortie de la forêt, le voilà, immobile, discret, au milieu des champs de blé murissants d’où pointent les poteaux noircis d’une ligne de téléphone. Un faucon pèlerin détache ses ailes dans le ciel. Ce bleu si intense. L’espace. La vie rude des champs n’est pas si loin. Les potagers piquettent la lisière urbaine, juste là où s’élèvent les arcades des caves surmontées des hauts-murs ouverts de rares fenêtres et s’arrêtent les larges dalles de calcaire. Quelqu’un passe avec sa mule. Pas nonchalants. Silence. Regards. Les portes ne s’ouvrent que si on est ami. L’un d’eux m’a invité. Mais, comme ailleurs, ces grands portraits et ces photos jaunies. Il y a toujours un grand-père auquel l’ami ressemble. Ou, dans un cadre d’argent, cet oncle en uniforme. Comme du chagrin dans la voix. On raconte qu’il y eu un hiver avec trop de neige (il neige aussi en Sicile, même si Agrigente est loin des Madonnie et, ici, nous en sommes très loin). Mais la tempête s’était calmée. Deux ou trois tonneaux de vin pour l’auberge du chef-lieu. Il partit. Une charrette. Il fut pris dans la tourmente. Pudeur. Effroi. La voix se tait. Oui l’effroi encore dans ces mots dont j’ai du mal à saisir la part d’ignorance, d’oubli. Sans savoir non plus si l’homme dont on parle est celui qui me regarde depuis son éternité argentique ou d’autres encore, et dont les corps ne furent plus retrouvés après les fontes le long d’une des nombreuses drailles. Cet homme, poussé par les siens à honorer une commande, parti, ni trop tôt, ni trop tard, avec l’accalmie, sous le ciel ouateux, mais avec ce fin trait clair depuis le Sud. Mais que voir au juste quand les montagnes dominent tout autour. Cet homme, pris par l’urgence, ramener de la farine contre du vin, mal vêtu. Pris avec son équipage. Seuls. Seuls à mourir. Et le ciel enneigé qui recouvrait la terre. Il a dû continuer. Revenir, impossible. Une photo posée sur une étagère. Il était jeune. Il pouvait affronter ce voyage. Dormir là-bas. Revenir. La voix n’insiste pas. La seule tombe possible est ce mince cadre d’argent. L’argent qu’il fallait aller chercher. La guerre sans doute était encore trop proche. Après, plus personne. Me parler n’est plus discuter de tout, de rien, du temps, des hommes, ou dire des malheurs avec la maladresse de mots étrangers. C’est comme m’initier à la mémoire. Je n’y pense pas vraiment alors que j’attends qu’un médecin reçoive l’homme que j’accompagne. Il fait gris ce jour-là, un gris ouaté de presque neige. Nous avons roulé sous la pluie glacée, laissant le bourg, perché sur la colline, et le camp. Les policiers partis, nous restons en silence. Je ne sais si je parle. Je distrais les minutes qui passent. Je sais que ma voix est calme. Puis l’homme a un soupir. Enfin, il s’apaise. Vous savez, mon père est mort d’un cancer des poumons. Je me souviens de ses mains et de son regard posé sur le mien. Sur le retour, sous une pluie-neige, l’homme s’endort. Je le vois dans le rétroviseur. Tous, nous faisons silence. Cet homme, je ne le reverrai plus. Comme je n’ai plus revu cet ami. Ni même me souviens du nom de cet oncle. Ou si l’histoire que je viens d’écrire est bien telle qu’elle fût. Il me reste la mémoire, l’humaine mémoire de souffles et de regards posés dans les regards. Et les mots doivent les dire dans la maladresse de l’écrit.

Voilà, je me suis encore perdu. J’essaie de parler de lui et tout chavire sur la page. On dit qu’il écrit de son pays, de sa terre. Mais il n’y vit plus depuis fort longtemps et le soleil est partout, comme ses petites manies bourgeoises avec de la porcelaine fine. Qu’est-ce au juste être né là ? Comme si l’identité inexorable de l’être était figée à jamais dans ce chaos de parturiente en une heure, un jour, un lieu. Être né, là, entre le souffre et les montagnes, les troupeaux et les hautes demeures. N’être que cela ? Naitre ne dit rien. C’est après, seulement après, plus tard, plus loin qu’une colline est appartenance, un vêtement de coton le plus sublime des tourments, le bruit des pas l’annonce future. Un pays, c’est l’autre dont je suis. Quelqu’un qui a vécu presque soixante ans de sa vie à Rome n’écrit que sur sa terre natale. L’auteur sicilien n’y a que peu vécu. Mais n’y aurait-il pas tout vécu ? La fuite de Babel ne voudrait donc pas dire perdre son langage ? Cet inexplicable n’est-il alors que le signe d’âme fait de poussière et de vent, là sur le rebord du monde ? je m’imagine bien ce qu’il répondrait…

— Non, non, je n’écris pas ma misère et je l’écris. Je n’écris pas la folie, et je l’écris. Je n’écris pas mon nouvel amour, et je l’écris. Je n’écris pas mon veuvage et j’ai toujours été veuf.
— L’illusion ? Mais laquelle ? Nos spectres les plus tenaces sont nos innombrables tourments, ces failles dans lesquelles nous sombrons corps et âme : ce geste interrompu, ce pas jamais fait, ce mot qui est mort avant de se poser sur nos lèvres, ces renoncements sans fin parce que c’est ainsi… n’est-ce pas ?
— Oui, il est vrai que je parle rarement de mes enfants. Ou de ce qu’un enfant décide de ne plus faire, pour ne plus continuer le cycle du désespoir. Mais il y renonce aussi.
— Mais là est toute la magie de l’écriture. Te faire vivre mon désespoir, tandis que tu t’en éloignes.
— L’écriture réinvente nos heures et leur donne les couleurs que déjà ta mémoire a perdues.

17 heures. L’heure des mots. Assis ainsi, sur une chaise un peu incommode avec, devant moi, le blanc d’une table, d’une feuille, d’un écran. Entendre ce petit bruit sourd, frénétique. Sentir sous les doigts la pression caoutchoutée des touches et se souvenir de cette vielle machine, qui faisait si sérieux, si « je transpire », si « c’est comme le clavier d’un piano ». S’interrompre, croiser les mains devant les lèvres, lever les yeux et voir un oiseau posé sur une branche ou le souvenir du bleu de la mer, de l’or du soleil, et la pointe si blanche de la ville se jetant entre roches et îles. Se demander si, des fois, ce rituel de 17 heures n’existe justement pas pour retrouver cette image de juin, le couchant sur les murs blancs de la ville entre les flots d’une mer étale azuréenne. Les mots qui étaient venus alors n’ont pu remplacer la sensation du soleil sur les pierres, la sensation de sel et cette presque soif de mots qui ne sauraient étancher le dire, comprendre qu’il y aurait encore bien des lettres à tracer sur une feuille, bien des signes à imprimer, caractère après caractère, phrase après phrase. Alors, il était impensable de tracer des phrases qui disent toujours différemment le soleil, la mer et les pierres. Mais il est 17 heures, l’heure qui s’inscrit juste avant le déclin du soleil sur la ville et annonce cette parole enfouie qui explore le bleu, l’or, les embruns, le vent, le sel. Et ces larmes d’hommes. Et ces armes du cœur. Les mots sont une perte volontaire de l’âme. On ne sait vraiment ce qu’ils disent puisqu’ils nous échappent et se mettent à danser sous la musique intense et silencieuse des lettres qui s’inscrivent, du geste suspendu, du regard perdu dans le bleu du ciel, dans le souvenir du reflux des ondes sur la grève. C’est peut-être ce lent mouvement du monde que les mots tentent de capturer dans leur suite, leur pause, ce délicat mouvement d’imprimerie qui apparaît sur le blanc, comme ponctuation d’écume sur cette plage encore déserte en cette saison. Ce n’est que plus tard que l’histoire peut devenir : quelqu’un assis sur le sable, marchant sur le môle ou même assis sur un coin de bureau en train de tracer de lettre en lettre, de signe en signe, de phrase en phrase cette invention de lui-même écrivant. J’ai du mal à écrire sur lui. Il faut que je cherche encore. Toute cette impuissance.

17 heures. J’ai trouvé une photo, loin après Girgenti. Rome. Le salon-bibliothèque. Tout est focalisé sur l’index de la main droite. Une chevalière au petit doigt, assez voyante. En or. On y lit la célébrité cossue, le dandisme retenu, avec un côté employé de ministère : les livres droits sur une bibliothèque et de minces dossiers sur l’imposant bureau que l’on devine en noyer. Je l’éloigne de mon visage. Puis la rapproche. J’ouvre et je ferme les yeux. L’image est désormais plus nette. En la plaçant par imagination devant mes yeux clos, dans cette reprise méticuleuse du mouvement, qui se répète sans être déjà obsessionnel, elle gagne en détail. L’index pointe. Le regard suit. Il sait qu’il faut qu’il regarde encore. Dans l’embrasure, un large rai de lumière sur la gauche découvre des tissus posés sur des formes qu’ils révèlent, fauteuils, divans, alignés contre le mur d’une pièce longtemps abandonnée. Il se trouve dans un de ses demi-étages, qui servent d’atelier, de débarras, de couloirs pour domesticité invisible et affairée, quelques lucarnes donnant sur la cour et, plus loin, la porte ouvrant sur les cuisines. Mais des bruits confus appellent son regard. Un autre escalier. Il laisse le sol carrelé de beige et de noir pour prendre un petit escalier raide. Il avance en glissant, presque en s’extirpant des caves d’un immeuble moderne, naissant vers un jour privé des papillons de poussière qui voletaient jusque-là autour de lui. Peut-être comprendra-t-il. L’image hésite à revenir sur ces meubles muets, comme morts, alignés contre un mur, recouvert de leur linceul jauni et poussiéreux. Son cœur bat encore un peu trop vite. Il s’extirpe encore plus du demi-songe. Il avance encore. La dernière marche s’évanouit. Il fait sombre ici. Le léger tintement devient clarté, tic et tac de doigts sur les touches d’une machine à écrire. Il le retrouve, assis sur un pouf en soie damasquinée avec, devant lui, une petite table carrée en noyer massif sur lequel lui une petite Olivetti. Le coude gauche appuyé sur le rebord, c’est d’un doigt, très concentré, qu’il teste plus qu’il n’écrit. On voit mal sortir de cette lenteur la vivacité des dialogues de La première sortie du veuf ou les pensées cocasses de chacun de ses personnages pris dans leur délire d’un nez de travers, d’un repas trop lourd, de morts rappelant les vivants. Il se surprend à voir Pirandello ainsi en pose pour le photographe improbable qu’il se trouve être à l’instant. Un peu rieur. Ce stratège des mots et des caractères, comme puppi, qui n’ont rien de l’espièglerie dramatique du théâtre de masques napolitains mais transportent la fureur de la vie matrimoniale, ses mariées trop jeunes, ses épouses voraces, ses jalousies mortifères et ses indifférences malades qui font fi des plus simples sentiments, les voisines, les ragots pleins la bouche, entre deux biscuits et un café fort, venus voir Madame Lèuca, sur le point de faire revenir son mari chez elle, et dont on sait déjà qu’il l’a reçu la veille – et qu’il est resté un peu plus qu’il n’aurait dû. Il n’ose rien dire. Pirandello lui sourit. À côté, un immense bureau, un gros tampon de papier buvard, un cahier, un porte lettres. Tout est rangé. Derrière encore, la bibliothèque. Des livres et des livres. Mais aucun alphabet. Aucune lettre, ni même une phrase que le hasard pourrait faire entrevoir. Aucun titre. Une main et un visage clairs. La page blanche. Le geste même qui semble actionner la touche efface retour arrière d’un texte inexistant, annulant par là-même l’idée même de l’écrit. Pourtant, Pirandello reste concentré sur ces mots, lettre après lettre, qu’il imprime sur une feuille. Le poignet de sa chemise dépasse de sa veste de laine fine rayée. On devine la forme losangée du bouton de manchette. Tic. Tic. Tac. Tic. La librairie mutique. Le bureau bien rangé. La feuille simple dans le rouleau de la machine à écrire. Pirandello qui joue l’écrivant. Lui qui regarde. Essaie de comprendre. Une lettre après l’autre, sous les doigts, quand toutes les voix murmurent alentour et seul le silence sait les entendre, l’une après l’autre. Sans l’un ni l’autre, pour des livres sans titre encore, habités du monde bruyant du silence, du regard curieux des personnages invisibles assis tout autour d’eux, sur ces vieux divans relégués à l’entre-étage autour desquels joue la lumière du rêve.

Brusquement, les voix devinrent plus vives alors que les mots qui attendaient d’autres mots venaient de dire ce qu’ils cherchaient. Nous allions arriver. Je remis les feuillets dans le porte-document, comme s’ils avaient toujours été miens depuis toujours.

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Monika Espinasse | Le carnet de voyage


Je l’ai rencontrée dans un voyage. Rando dans le désert. Vingt kilomètres par jour pendant deux semaines. 40° de chaleur printanière. Je l’avais remarquée à l’aéroport d’Atar. Un peu en retrait du groupe, inquiète des sacs qui s’amoncelaient sur la piste de sable, perdue dans la foule des arrivants. Ni la chaleur, ni la poussière ne semblaient la gêner. Elle offrait son visage aux rayons de soleil, avec gourmandise. Cheveux blonds, yeux clairs, teint à peine bronzé. Fille du Nord. Chapeau noir, lunettes noires, plutôt protection que décor. Habillée sans recherche, sans coquetterie, sans faire attention à ce qu’elle portait. Génération grand-mère révisée randonneuse. Elle rattrapait le guide, se serrait au groupe, passeport et papiers bien en main, prêts au contrôle. Les formalités terminées, les sacs retrouvés, nous montions dans les 4x4 Toyota qui nous accompagneraient jusqu’au gîte hors de la ville pour notre première étape. Je me mis à côté d’elle dans la voiture. Sourire. « Je m’appelle Emma. Et toi ? » Avenante. Sociable. Petit accent. Fille de l’Est, plutôt. J’aurais pu être sa fille, largement. Nous avons sympathisé tout de suite.

A nous les dunes blondes, les sentiers semés de cailloux noirs, les rencontres avec des chameliers, avec des enfants partant à l’école, avec des femmes voilées de rose ou de vert, des tongs au pied malgré le long chemin qui les attendait. Emma marchait d’un bon pas, le paysage l’enchantait, le panorama la comblait. Elle voulait bien grimper, transpirer, souffler, si en haut la vue lui offrait l’éternité. Chacun son rythme, les pieds enfoncés dans le sable chaud, les dos courbés par les sacs, les bouteilles d’eau à portée de main. Le long des crêtes aériennes, dévalant les pentes en communion pour faire chanter la dune d’un son de bourdon. Emma courait, descendait, remontait, jubilait, disait qu’elle entendait la musique du sable, des notes célestes, argentées, dorées. Beethoven, Mozart, Satie. Chopin. Puis elle redevenait la marcheuse appliquée, inspirant, expirant avec sérieux pour tenir le coup jusqu’à la halte prochaine.

A l’heure de la sieste, pendant la grosse chaleur, repos sous un acacia noueux, squelettique, épineux, dispensant une fraîcheur légère d’ombrelle à dentelles. Elle lisait beaucoup, écrivait dans son cahier, dessinait un peu, et nous nous racontions nos émotions, parfois des pans de notre vie. Elle parlait de ses enfants, de ses petits-enfants, avec fierté, amour inconditionnel. Moi, j’écoutais, je n’avais pas d’enfants, pas encore. Elle était bien une fille de l’Est, elle était née à Vienne, ville de la valse et de l’impératrice Sissi, cela la faisait rire, Sissi, mondialement connue, peut-être aussi grâce à Romy Schneider, autre Viennoise. Un peu midinette, un peu nostalgique, elle n’avait pas coupé les ponts, elle était toujours un peu de là-bas. Mais comment avait-elle fait pour devenir Française ? Cela aussi la faisait rire, tout le monde me pose cette question, c’est l’amour, bien sûr ! Coup de coeur pour la langue française, coup de foudre pour Paris, puis rencontre amoureux, passion, serments éternels, pas de doute, c’était le grand amour, Edith Piaf, Aznavour, séparation, retrouvailles, veux-tu m’épouser ? Et c’est ainsi qu’elle s’est acclimatée en France. Langue française, cuisine française, culture française. Politique française.

Elle m’avait très vite proposé un petit carnet, prends-le, j’en ai un autre. Fais ton carnet de voyage, tu vas voir, c’est extra pour les souvenirs. Tu écris tes impressions, tes observations, tu peux dessiner des silhouettes, des paysages…C’est ce qu’elle faisait avec son carnet noir, un crayon, un feutre et le papier s’animait. Alors je me suis mis à écrire les journées qui passent, les petits évènements, j’ai observé le paysage, j’ai observé les gens, et puis j’ai eu vite envie de la raconter, elle.

Elle qui aimait la ville, elle avait fait une croix sur Paris pour suivre son mari en province. La Provence. Rêve des gens du Nord et de l’Est. Lavande, thym, romarin. Le soleil. Le mistral en hiver, plus glacial qu’un champ de neige dans les Alpes. Mais le soleil. L’accent chantant. L’occitan. Les feux d’artifice. Un chat, un chien. Les enfants. Un, deux, trois, quatre, c’était avant la pilule. Mai 68. C’était drôle, tout d’un coup, on la disait l’étrangère, elle n’avait qu’à repartir chez elle. Mais elle se sentait chez elle en France. Même en Provence.

J’avais vécu en Avignon pendant quelques années et nous trouvions facilement des sujets de discussions et d’échanges. Le festival d’Avignon. Vilar, Béjart, les créations en théâtre et danse. Elle avait vu la création du ballet « le boléro » de Ravel. Encore aujourd’hui, elle en était toute chamboulée. Dans ce festival, elle avait apprécié le grand souffle de la création culturelle. Tant de spectacles innovants, réputés. Mais elle ne pouvait pas en profiter souvent. Elle ne sortait pas beaucoup à l’époque, les enfants l’accaparaient, non, ce n’est pas le mot qu’elle aurait choisi, mais d’après moi, elle était bien un peu enchaînée. Son mari était souvent par monts et par vaux, enfin il travaillait beaucoup, dans la communication, il me semble, alors les enfants, c’est elle qui les gardait. Elle lisait beaucoup, les livres prenaient une grande place dans sa vie. Elle avait voulu faire prof de français, c’était raté, elle ne se voyait pas faire un cours de langue française à des enfants français, cela lui paraissait un peu usurpé. Bien que. Elle me racontait que ses enfants avaient eu des cours de français dispensés au collège par une dame anglaise avec un accent très très anglais. Elle avait eu un peu de regret. Elle s’était lancée dans la traduction avec empressement, cela lui avait plu. Mais cela demandait beaucoup de concentration, les enfants étaient pleins de vie, comme elle disait, alors elle avait abandonné.

Jour après jour, nous arpentons les chemins ensablés. Nous admirons l’étendue du paysage, la mer de dunes qui ondule jusqu’à l’horizon, les couleurs variés qui transparaissent sous l’uniformité, blanc, blond, doré, rouge, jaune soufre, le noir des roches qui tranche avec la clarté ensoleillée. Parfois, elle compare ces sites avec ceux qu’elle habite maintenant, causses déroulant ses collines à l’infini, gorges creusant des failles. Mais chez elle, il y a l’eau, les sources, la rivière, des terrains fertiles. Elle n’est plus en Provence. Le mari a déménagé dans son pays d’enfance, la famille a suivi. Pays attachant, mais ce n’est toujours pas la ville. Elle se résigne. Cherche du travail. Le pays s’est ouvert au tourisme. Le tourisme, je connais bien, j’ai travaillé en agence de voyage, j’envoyais les gens dans des contrées lointaines, Bali, le Japon, le Mexique… Elle a découvert l’accueil, le tourisme familial. Quand elle parle de son expérience, quand elle dit « mes vacanciers », on sent qu’il y avait un lien plus personnel entre eux, des échanges, des initiations qui semblent avoir eu de l’importance pour les deux parties. Elle avait appris à aimer le pays de son mari. Nature sauvage, paysages désertiques parsemés ça et là de villages et de hameaux. La carte postale du berger gardant le troupeau de moutons, le coucher du soleil en feu sur l’horizon lointain. Elle me racontait ce pays comme elle avait dû le raconter à ses vacanciers du Nord, de l’Est ou de Bretagne. Et dans ces récits transpirait son amour pour la nature qui semblait coexister avec son amour pour la ville.

Les nuits, nous les passions à la belle étoile. Dans un creux de dunes. Au pied d’un rocher. Près d’une forêt d’acacias. Emmitouflées dans notre sac de couchage douillet. Les nuits étaient fraîches dans le désert. Le ciel était sublime, des diamants étincelaient sur le velours noir de la voûte céleste. Elle m’expliquait les étoiles, les constellations, les légendes, elle connaissait les noms aux consonances étranges, Antarès, Altaïr, Sirius, elle me présentait le chasseur Orion, sa constellation favorite, comme un ami de longue date. Le moment était propice aux confidences. Nous étions ailleurs. Hors du monde.

Elle aimait les voyages. Elle revenait tous les ans à Vienne, aimait Budapest, n’était encore jamais allée à Prague. Coup de foudre pour Berlin et les marchés de Noël scintillant dans le froid hivernal. Florence, Pise, Volterra, l’Italie des peintres, des architectes et de la gastronomie. Une autre langue romane qui chantait dans ses phrases. Et des rues encombrées de touristes qui s’empressaient de tracer un chemin direct entre les monuments célèbres. Elle avait aimé quand-même. Avait trouvé des coins un peu perdus, des moments de grâce dans ces lieux survoltés. Encore des villes, d’autres villes. Barcelone, Marrakech. Enfilées sur son collier de perles du souvenir. Et la liste d’attente, Rome, New York, San Francisco. Des envies, des intentions, des espoirs.
Je lui parlais un peu de ma vie, juste un peu, peut-être pour aller plus loin un peu plus tard. L’évocation de Budapest m’avait réveillée. Mes grands-parents étaient hongrois, je ne les avais jamais connus, à l’époque, ils ne pouvaient pas sortir du pays. Mes parents avaient fui quand il y avait encore le rideau de fer entre l’Autriche et la Hongrie, moi, je suis née à Paris. Je n’ai jamais visité Budapest. Elle, si. Elle est allée plusieurs fois. Une très belle ville. Elle me parlait du Danube, des ponts, des palais, des piscines et des thermes réputées. De la puszta, de la musique tzigane, du folklore coloré, du lac Balaton, de la cuisine hongroise. Des liens qui avaient uni son pays à la Hongrie, des échanges culturels et architecturaux. Des églises aux clochers à bulbes, des châteaux couleur jaune Schönbrunn, le château impérial de Vienne. Le Danube, ruban rarement bleu, seulement quand le ciel bleu s’y reflète aux beaux jours, fleuve qui serpente à travers l’Europe jusqu’à la Mer Noire. Descriptions qui me faisaient envie, je me promettais d’y aller un jour, bientôt.

Les repas se prenaient assis sur notre matelas de couchage posé par terre, les plats étaient servis sur une natte, toujours par terre. Matériel simple, élémentaire. Chacun avait reçu un bol rouge en mélamine et une cuillère à soupe Un repas toujours agréable, salade de légumes frais le midi, soupe le soir, préparé par un cuisinier mauritanien en quantité suffisante pour nos estomacs creusés par la marche, du pain frais cuit en soirée par terre sous la cendre. La vaisselle était faite dans le sable du désert. Emma frottait son bol avec application, suivait la courbe douce avec la main comme en caressant, la couleur lui plaisait, la forme aussi. Ce n’était qu’un bol, mais elle s’attachait à de petites choses sans importance, les soignait, les considérait. Elle trainait son sac à dos partout, un sac bien chargé, elle écoutait attentivement les conseils du guide, alléger, laisser le superflu sur le dos des chameaux qui nous précédaient, mais elle n’arrivait jamais à lâcher du lest, tout était important, rien n’était superflu. Alors parfois les ascensions devenaient difficiles et le souffle lui manquait. Il faut boire, beaucoup boire, disait le guide, et nous vidions consciencieusement nos bouteilles ou nos gourdes remplies d’une eau un peu saumâtre, désinfectée avec un petit comprimé mystère. C’était moins agréable que la boisson d’accueil qu’on nous avait offerte, un liquide rouge grenat au goût délicieux, un thé à l’hibiscus. Et c’était moins revigorant que le thé à la menthe que les chameliers nous servaient à toutes les haltes. Tout le groupe s’était rassemblé pour la cérémonie, la théière en métal remplie d’eau était chauffée sur le feu à même le sol, puis le chamelier versait cette eau sur les feuilles de thé et de menthe, et sur beaucoup de sucre. Il fallait le faire trois fois pour que le thé soit juste comme il devait être : amer comme la vie, doux comme l’amour, âpre comme le souffle de la mort. C’est ce que disait le chamelier. Nous le trouvions surtout très chaud, très fort et très sucré. Il nous redonnait de la force pour continuer à marcher. Et pour la première fois, j’avais fait un dessin dans mon carnet. J’avais dessiné la théière ronde, brillante, ciselée, on aurait dit de l’argent. J’avais aimé la forme. Et j’avais admiré les petits verres fins, décorés avec des filets dorés. En plein désert. Des trésors. Nous allions avoir l’occasion de voir d’autres objets finement travaillés. Souvent, quand nous nous arrêtions pour une halte, nous voyions de loin des silhouettes apparaitre sur la crête d’une dune, des femmes qui descendaient et nous encerclaient. Elles étalaient une couverture tissée sur le sol et exposaient toutes sortes d’objets, couteaux, bracelets, colliers, tissus, vêtements…pas cher, pas cher, achète ! Je n’étais pas à l’aise, je ne savais pas marchander, Emma non plus. Nous confions ce soin au guide qui avait de l’expérience. C’est vrai que ce n’était pas cher, et que c’était beau, mais c’était au moins deux fois par jour que nous rencontrions ces femmes qui tenaient boutique comme elles avaient coutume d’appeler cette vente en plein désert. Parfois cela devenait une réelle pression morale, un harcèlement qui mettait mal à l’aise. On ne pouvait tout de même pas acheter à chaque rencontre, même si ce n’était pas cher ! Emma était démoralisée, elle s’en voulait, elle essayait de discuter avec ces femmes entreprenantes, mais la barrière de la langue nous bloquait. Nous repartions chacune avec une babiole, un souvenir qui marquerait l’endroit de la rencontre. Dépitées de ne pas pouvoir faire mieux. Je la voyais chagrinée, Emma, elle se sentait un peu coupable, était pourtant plein d’espoir, tout le monde heureux et le monde sera meilleur, un peu utopiste peut-être. Mais je la comprenais. En fait, elle me plaisait bien, cette grand-mère. Moi, qui n’avait jamais connu la mienne, je l’aurais bien emmenée chez moi…

Nous avancions dans notre itinéraire, dunes dorées, plaines de cailloux noirs, arbres déchiquetés, plantes sèches tendant leurs mains osseuses vers le ciel, euphorbes disait le guide, j’en ai dans le jardin, disait Emma, mais elles sont petites, vertes et fleuries. Elle s’y connaissait un peu en botanique et jardinage, elle sortait parfois le nom latin, si, c’est intéressant, pas de confusion possible même dans une autre langue. Elle avait un rapport amoureux avec les langues étrangères, romanes surtout pour leur musique, leur mélodie, elle avait un peu laissé de côté sa langue maternelle, sonorité différente, jeux différents avec les mots et les sens, mais elle y revenait petit à petit, les poèmes de l’enfance lui remontaient, certaines expressions l’enchantaient, du coup, elle se voyait double, partagée, enrichie par la multitude, mais sous pression justement par ces choix permanents. Malgré ce poids, elle avait envie d’en apprendre encore, pas l’arabe, trop dur, l’écriture en plus qui était une œuvre d’art, calligraphie, elle avait essayé, mais il fallait trop d’application, de patience. En peinture, elle préférait les éclats de couleurs et de lumière. Elle regrettait les musées, à Vienne, à Paris ou ailleurs, voilà, elle était encore arrivée à sa nostalgie des villes…

Le paysage change. Au loin, au milieu de toute cette sécheresse, nous voyons des taches vertes, nous arrivons à une palmeraie. Verdure inattendue, fraîcheur inespérée. Palmiers géants, régimes de dattes volumineux, troncs hérissés comme pour offrir aux cueilleurs une échelle rudimentaire. Notre guide arabe se lance à l’assaut pour nous démontrer son agilité, jusqu’au bout, jusque tout en haut, à la cime de l’arbre. Rires et applaudissements. Il nous envoie quelques branches de dattes que nous dégustons avec plaisir. Emma a déjà goûté la confiture de dattes, c’est bon, mais trop sucré à son goût. Nous dessinons les palmiers dans nos carnets, une forêt luxuriante. Cette fertilité nous impressionne. Mais nous n’avons pas encore tout vu. Juste à côté s’étale un jardin verdoyant, bien soigné, herbes, légumes, carottes, courges, blettes, même des framboisiers poussent dans ce potager paradisiaque. Emma s’en va étudier l’astucieux système d’arrosage, un puits, une pompe, des tuyaux, des rigoles aménagées autour des planches, chaque carré a son heure d’arrosage…et nous aussi, nous prenons un ersatz de douche sous les jets des tuyaux. Nous sommes mouillées, rafraîchies, pas pour longtemps, le soleil nous sèche en un clin d’œil. Ce soleil qui finit par aveugler Emma qui a les yeux fragiles, une paire de lunettes, puis une paire de lunettes de soleil clipsée par-dessus, et enfin une autre paire de lunettes encore amarrée sur les deux autres…J’ai l’air de quoi ? Ringarde ! Pas la star des dunes…elle se moque d’elle-même, mais déclare que cela repose les yeux et que ça vaut toutes les moqueries. Et bien sûr, un dessin dans le carnet ! Nous suivons le groupe en riant, le guide trace le chemin sans hésiter. Emma s’accroche. Pas de panneau, pas de repère, je me demande comment il fait, je me perds tout le temps quand je n’ai pas de carte, c’est peut-être pour ça que j’aime tant les villes, des panneaux, des plans, plein de gens pour demander ma route. Emma fait la collection des plans de villes, elle les aime pour la couleur, rose ou vert ou orange, parfois bleu pâle, pour la formation des rues, en rond, partant d’un centre vers la périphérie ou en carré et rectangles comme un papier quadrillé. Chez elle, il y en a même en affiche sur le mur, comme un tableau ! Entretemps, nous suivons le guide de près. Il nous fait grimper sur une pente rocheuse, et nous nous retrouvons devant une grotte. Des peintures rupestres dessinées dans le mur de pierres roses et ocres, des œuvres d’art préhistoriques. Nous sommes tous surpris, émus. Puis c’est à nouveau la course-descente dans les dunes, le sable vole, nous nous déchaussons, Emma foule le sol avec ses pieds nus, c’est doux, chaud, les pieds revivent, c’est prodigieux. Volupté et enchantement. On oublie les ampoules, on oublie le poumon en feu, couchées dans cette pente chauffée par le soleil, c’est une cure de détente, relaxation totale du corps et de l’esprit. Arrivées en bas, nous longeons le bord d’une mare, une guelta, eau verte transparente, surmontée d’une falaise, nous grimpons sur les roches noires en strates épaisses d’une hauteur impressionnante, nous glissons sous les branches arquées, piquantes des acacias, nous descendons en toboggan une petite butte encombrée de végétation touffue et repartons vers les hauteurs, dunes… dunes …encore des dunes qui montent et descendent, s’enlacent, remontent vers un sommet…C’était le moment le plus sportif de notre équipée, nous sommes épuisées, nous arrivons enfin…ici c’est le toit du monde, une vue à couper le souffle, Moïse devant la terre promise, un plateau mi-sable, mi-roche, doré, argenté, étincelant au-dessus d’une vallée sombre qui entaille sauvagement le paysage, la lune blanche et ronde flotte dans le ciel nocturne, le sable s’est teinté de pourpre sous les derniers rayons du soleil couchant, les ombres des chameaux se détachent à l’horizon, repas nostalgique, dernier bivouac, mélancolie dans le groupe, chants des chameliers, un petit air d’harmonica, tiens, le guide nous a caché ses talents, mon fils aussi joue de l’harmonica, Emma est lointaine, elle pense au retour. Le vent se lève, se renforce, fouette les rochers, renverse le sable, les sacs de couchage s’envolent, tous, nous cherchons un coin protégé pour la nuit. Ce soir, nous ne parlons pas beaucoup, les têtes enfouies dans les duvets, à trouver le sommeil qui tarde, le vent énerve, irrite, excite, harcèle. Réveillées tôt le lendemain, nous nous trouvons pitoyables, cernes sous les yeux, baillant sans arrêt, la journée sera dure.
L’horizon est gris, marron, un ciel de plomb qui nous ressemble. Les 4x4 nous attendent déjà, nous montons dans la première voiture, Emma et moi, toujours ensemble. Emma est silencieuse, perdue dans ses pensées. Elle semble entre deux mondes. Partagée encore entre la joie des retrouvailles avec les siens et l’appréhension de quitter cette bulle bienveillante que constitue cette randonnée, se défier, se laisser aller, suivre le mouvement général, vivre seulement pour soi. Tout d’un coup, elle me paraît vulnérable, elle, la femme forte, si raisonnable. Elle soupire. Il me semble qu’en rentrant je vais encore courir dans ma tête, courir après les évènements, courir après toutes ces choses que j’aimerais faire et que je n’aurai pas le temps de réaliser. Le temps qui court encore plus vite que mes pensées. Elle regarde par la fenêtre, le paysage défile, des rochers, du sable, des huttes, des chèvres, des chameaux, une école, le chant des enfants, l’instituteur nous fait un signe amical, les cahots nous font décoller de notre siège, il faut aller vite, l’aéroport est encore loin. Cohue, douane, guichets, papiers, bagages à récupérer et à redonner, fièvre du départ, fatigue dans l’avion. Bruit du moteur, chacun se cale dans son siège. L’agitation décroit, le silence s’installe. Sommeil. Nous sommes côte à côte, en confiance, mais nous sommes déjà loin. Chacune est en train d’arriver chez elle. J’aimerais bien la garder encore un peu. Echange d’adresses, de promesses. Fin de voyage. Comme toujours, dès que l’avion se posera, nous courrons tous et toutes après nos valises, vers la sortie, chacun, chacune vers notre vie.

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Chrystel Courbassier | D’un amour glacial


Quand j’ai aperçu cette nana pour la première fois, je ne peux pas dire que j’ ai été ébloui. Non, elle était tellement discrète, dissimulée derrière sa copine qui, elle, débordante d’assurance, ne cessait de bavarder pour deux. Elle avait la peau pâle, des cheveux clairs, un teint fade. Et puis, j’ai croisé son regard, fragile, sensible, secret et je me suis vite noyé dans le ciel de ses yeux. Je lui ai offert un verre qu’elle a accepté, embarrassée comme si c’était la première fois qu’elle échangeait trois mots avec un gars. Elle m’a dit son prénom, Claire. A la fois mystérieuse et limpide, ça lui allait bien. Je me souviens, c’était à une soirée d’anniversaire, en plein cœur de l’été. Elle n’avait pas beaucoup de conversation, c’est vrai, et puis sa voix était si fluette, si timide que j’entendais à peine ce qu’elle disait. J’osais pas lui faire répéter et puis je m’en fichais un peu aussi de ce qu’elle racontait, plus intéressé par la forme que par le fond. Je compris que son père l’avait gardée cloîtrée à la maison pendant une bonne partie de son adolescence et qu’elle était peu sortie jusque là. Elle était étudiante, sérieuse et plutôt affable. Elle avait perdu sa mère jeune et avait dû s’occuper de son petit frère pendant les années qui avaient suivi, livrée à une belle-mère acariâtre, dépressive et méchante. Sous ses airs de petit moineau blessé et innocent, très vite, j’avais eu envie de la protéger. Je n’étais pas un type très habile ni très beau non plus, la vie m’avait bien amoché moi aussi mais j’avais à faire mes preuves avec la gente féminine. J’étais jeune homme et autant vous dire tout de suite que j’avais un seul et unique centre d’intérêt qui remplissait mes jours comme mes nuits mais je vous passe les détails... Un soir, je suis allé la chercher chez elle à l’improviste pour lui proposer une soirée chez un ami. Elle vivait en colocation avec sa copine, la bavarde. On a passé un long moment en position horizontale à s’embrasser et se peloter, j’ai préféré être patient et attendre un peu pour conclure. Je la sentais tellement docile et naïve que je savais que ce n’était qu’une question de jour. Elle cédait à tout, n’était pour moi que sourire, elle était amoureuse et je pouvais faire d’elle ce que je voulais. Les jours ont passé et je ne pouvais plus me passer d’elle moi non plus. On se voyait tous les jours et quand on ne se voyait pas, on s’appelait. Moi qui n’avais auparavant que peu de projets d’avenir, peu d’ambition, qui avait arrêté mes études tôt et passais mon temps à errer, j’avais enfin trouvé un but, une occupation à mes journées. Je rencontrais mes potes et puis j’allais la voir. Pendant quelques semaines, on a vécu une relation passionnelle, c’était l’extase. Son corps me rendait dingue, ses caresses me faisaient tourner la tête. Quand j’étais avec elle, je perdais toute conscience du monde, toute capacité de discernement. J’étais comme possédé, ça faisait presque peur.

Et puis, je me suis lassé, je ne sais pas pourquoi. J’étais jeune, je voulais voir autre chose et son agrippement me pesait. Elle nous imaginait déjà mariés avec des gosses, le chien, la maison achetée à crédit et tout le toutim. C’était trop pour moi. J’avais besoin d’air, besoin de respirer. J’ai essayé de lui faire comprendre en me faisant moins présent, moins ponctuel à nos rendez-vous, plus dispersé. Je ne savais pas comment lui dire, je n’ai jamais bien su les mots et écrire, encore moins ! Je suis partie à l’automne faire mon service militaire sans même l’en avoir informée. J’ai toujours été un peu négligent sur les bords. Moi aussi, j’ai grandi sans ma mère, à la va comme j’te pousse alors faut me comprendre. Mais bon, je suis parti pendant plusieurs semaines sans rien lui dire et autant dire que ça n’a pas dû lui plaire parce qu’à mon retour, lors de ma première permission, c’était plus la même. Elle avait changé. Son regard s’était obscurci, ses yeux s’étaient brouillés et ses paroles devinrent plus cinglantes. J’ai tenté en vain quelque explication fumeuse mais je n’avais pas vraiment d’excuse. Notre relation amoureuse a résisté à ça mais j’aurais bien dû me douter que mon indolence et ma désinvolture avaient fait du tort à notre relation. Je pense, à bien y réfléchir aujourd’hui, que je l’avais blessée au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. Je ne savais pas alors, mais elle me l’a appris ensuite, qu’elle était follement amoureuse de moi au tout début. Lorsque j’avais disparu ainsi sans explication, elle avait compris que ce n’était pas réciproque et en avait été intensément meurtrie. Je l’aimais, c’est vrai mais pas de la même façon. Ça s’explique pas, c’est comme ça. A cette époque-là, je pouvais pas aimer plus, je pouvais pas aimer mieux et elle pouvait pas le comprendre.

J’ai achevé mon service militaire et suis rentré à la maison, enfin chez mon père, et nous avons recommencé à nous voir tous les jours. Elle était en vacances et l’été revenu avait apporté son lot de belles espérances et de fausses illusions. Un soir, après être restés étendus sur l’herbe, enlacés, pendant près d’une heure, nous nous sommes joints à un groupe de jeunes qui faisaient la fête autour d’un feu, sur la plage, au bord de la rivière. Un feu improvisé avec quelques morceaux de cagette, du papier journal et des brindilles. Elle a accepté une bière alors que d’ordinaire, elle ne buvait pas. Ces jeunes avaient apporté avec eux pas mal de provisions, à boire et à fumer. Ils célébraient la fin de la saison estivale et comptaient bien dans l’instant, ne se priver de rien. J’aimais bien cette philosophie. D’autant que dés le mois de septembre, je devrais me mettre à chercher du boulot, mon père en avait marre de m’entretenir et m’avait sommé de me bouger sous peine de me virer de chez lui. Alors autant en profiter. Je devais être dans un état second quand je l’avais vu flirter dans les bras d’un type barbu, sapé comme un hippie, avec un pantalon informe trop grand pour lui qui laissait entrevoir sa raie des fesses. Ils dansaient au rythme d’une musique jaillie de l’entremêlement improvisé de quelques instruments sortis des sacs. Il avait une main sur sa taille et l’autre sur la peau frémissante de sa cuisse gauche. En temps normal, j’aurais réagi mais là, je tenais à peine debout et je regardai la scène, hébété. Le lendemain, au réveil, je lui fis une sacrée scène. Elle s’excusa platement, prétextant une désinhibition liée à l’alcool qu’elle n’avait pas l’habitude de consommer.

Mais j’aurais dû comprendre dés ce moment que ce n’était que le début de sa vengeance. J’aurais dû comprendre et mettre fin à cette relation abîmée qui ne nous mènerait plus très loin. Nous nous parlions peu, passons notre temps au lit exclusivement. Pour pouvoir se parler, il faut de la distance et entre nous, y en avait pas. C’était collés ou rien. Je sais pas ce que c’était mais c’était plus de l’amour.
On a fini par emménager ensemble quand j’ai trouvé un emploi de chauffeur de bus. En effet, la seule chose que je savais faire, c’était conduire alors voilà, je conduisais un bus et elle continuait ses études de psychologie à l’université de Montpellier. Le week-end, elle m’emmenait dans ses soirées étudiantes ou bien en discothèque, elle tenait pas en place. Ses études la transformaient, elle s’adressait à moi avec une nouvelle intonation, presque condescendante parfois pour m’expliquer des choses comme si j’étais un demeuré. Faire des études la rendait supérieure et moi, me sentir tout minable. Mais j’aimais l’entendre dire des mots savants, j’étais fier. Et voilà qu’elle a remis ça un soir : je lui laissai du lest, la lâchai un peu et la retrouvai en train de discutailler avec un autre homme qui la déshabillait du regard, la bave au coin de la bouche. C’est qu’elle pouvait être belle Claire quand elle s’apprêtait, avec sa robe moulante noire en velours, son décolleté plongeant directement dans les abysses de sa poitrine rebondissante. Elle avait appris à maquiller ses yeux et à peindre ses lèvres pour ressembler à une autre.
C’était comme s’il y avait deux Claire, celle du jour et celle de la nuit. Je ne savais plus qui elle était en somme. Je la cherchais en vain. Et tout ça me rendait fou, je supportais pas. Parfois leurs genoux se touchaient déjà ou bien le type avait sa main posée sur sa nuque à elle et leurs lèvres se touchaient presque. Les premières fois, quand elle tournait la tête et croisait mon regard fulminant, elle se reculait du bonhomme et remettait un peu de distance entre eux. Puis, elle a cessé de se raviser. Elle me regardait intensément et continuait jusqu’à embrasser l’autre sous mes yeux, à pleine bouche. Ce soir-là, enfin plutôt au petit matin, une fois de retour à la maison, je la giflai quand elle s’approcha de moi et que je sentis l’odeur d’after-shave de l’autre. Je la giflai avant de me jeter sur elle et de la dévorer tout cru. Je me rendis compte que son comportement m’excitait au plus haut point. Elle le savait et elle continuait, elle allait toujours plus loin dans la provocation et moi, j’étais fou de rage et de désir pour elle. Je sais, ça devenait malsain notre histoire mais ça nous plaisait. Comment vous dire, on était consentant l’un et l’autre alors pourquoi arrêter ? Le jour où je l’ai vue disparaître du côté des toilettes de la boite de nuit avec un type fringué en costard couleur anthracite, je me suis forcé à rester accroché au fauteuil pour ne pas foncer leur casser la gueule à tous les deux. J’ai passé une trentaine de minutes à me ronger les sangs, j’ai tout imaginé. Je me suis retenu jusqu’à ce que nous rentrions. Là, dés que les portières de ma Mitsubishi ont été fermées, j’ai vu rouge et je l’ai frappé avec les deux poings pendant quelques secondes. Pas très longtemps. Assez pour voir du sang dégouliner de son nez et des larmes rouler sur ses joues. Je peux pas vous dire combien je m’en suis voulu cette fois-là. J’étais allé trop loin ou bien c’était elle, je ne sais pas. Je lui ai demandé pardon de mille façons. Je me suis juré de ne jamais recommencer. Je croyais que je l’aimais. J’aurais dû voir que c’était pas de l’amour. Elle s’est calmée pendant plusieurs mois. Je voulais un enfant d’elle. Je croyais ainsi l’enchaîner ou bien la faire changer peut-être. Mais c’était plus fort qu’elle. Elle a recommencé et moi, j’ai continué d’accepter et j’aimais ça, vraiment. C’était plus fort qu’elle. Elle avait ce besoin frénétique de séduire d’autres hommes, de se sentir aimée et possédée. A dire vrai même, je pense que je ne pouvais plus m’en passer non plus. C’était une drogue, la voir dans les bras d’un autre était devenu la seule façon pour moi de la désirer, d’avoir envie d’elle.

Elle est tombée enceinte. Je ne doutais pas une seconde que l’enfant qu’elle portait était le mien. J’aurais pu pourtant. Je prenais soin d’elle, je ne levais plus jamais la main sur elle. Bon, les premiers mois se sont bien passés, nous étions sur un petit nuage. L’émoi des premières échographies, son ventre qui s’arrondissait, le bébé qui gigotait dans tous les sens quand je le caressais du bout des doigts. J’ai même eu l’audace de croire que nous avions retrouvé notre passion des premiers jours. A six mois, elle a dû être alitée à cause d’un décollement du placenta, à sept mois et demi, elle perdait le bébé. Un garçon. Je suis sûr que je l’aurais aimé comme un dieu celui-ci.

Elle ne voulait plus poursuivre notre petit jeu mais c’est moi, lâche et désespéré, qui l’ai poussée alors. Je voyais pas d’autre issue. C’était ça ou la fin de notre histoire. Mais je peux pas dire pourquoi, une séparation me semblait impensable. Nous nous détestions mais étions tout l’un pour l’autre. Allez comprendre ! Même moi, encore aujourd’hui, je n’y comprends rien. J’essaie de me souvenir, c’est tout ce que je peux faire à présent. Tenter de me souvenir. Elle couchait avec d’autres hommes pour me faire plaisir, voilà la réalité alors. Elle avait fini de se venger depuis longtemps déjà. Elle n’avait plus la force de résister et sa haine envers moi ne faisait que croître un peu pls chaque jour. Elle ne le disait pas mais je le sentais bien. Je le sentais sans bien pouvoir l’identifier toutefois encore.

Nous venions de fêter le réveillon de la Saint-Sylvestre, dans l’arrière-pays héraultais, dans un domaine privé tenu par un couple de quinquagénaires dont Claire côtoyait la fille aînée, étudiante en sciences humaines elle aussi. Il neigeait depuis deux jours et les prévisions météo ne prévoyaient pas d’accalmie d’ici deux jours. Elle voulait rester dormir mais j’ai refusé. J’avais un peu trop bu en observant son manège habituel avec deux petits bourgeois d’étudiants qui l’avaient chassaient comme une proie pendant une bonne partie de la soirée et trop attendu son retour dans la voiture. Aussi quand elle a pénétré dans l’habitacle de l’auto m’enivrant de ses effluves d’alcool et de transpiration mêlées, je me suis emporté. J’ai démarré. Elle m’a craché sa haine accumulée en plein visage. Tout ce qu’elle avait toujours pensé sans jamais oser le dire, on pourrait appeler ça. C’est au moment où elle m’a reproché la mort de notre fils, déclarant même qu’il n’était pas de moi, que j’ai perdu le contrôle. J’ai stoppé la voiture sur le bas-côté, suis sorti, en ai fait le tour, ai ouvert sa portière et l’ai éjectée de son siège en la tirant fermement par les cheveux. Il faisait un temps épouvantable et glacial au-dehors. Je l’ai traînée sur une centaine de mètres et balancée là, dans un amas de neige au milieu d’un champ, en pleine tourmente, comme un vulgaire bout de chiffon et j’ai filé. Tout ce blanc autour de moi, à la lumière blafarde de mes phares, me donnait la nausée. Je n’aurais jamais pu habiter à la montagne, ça c’est une certitude. J’ai dû rouler prudemment pendant tout le trajet du retour pour ne pas glisser sur la chaussée enneigée.

On l’a retrouvée le lendemain matin, à quelques mètres de là où je l’avais laissée, le corps recroquevillé et recouvert de glace au pied d’un arbre. J’ai été arrêté chez moi en milieu de journée. Quand je repense à elle, je ne retrouve plus le nacre envoûtant de sa peau laiteuse, son odeur de fraise des bois sur le pourtour de ses lèvres et le goût sauvage de son sexe, je ne vois rien d’autre que ce corps gelé, seul au milieu du néant, son corps si fragile qui se craquelle et les morceaux qui se dispersent dans la tempête. Je ne l’ai pas aimée comme elle le méritait, je n’ai jamais voulu tout ça mais c’est arrivé. Voilà toute l’histoire Monsieur le Juge.

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Cyril Sauvenay | Fin


Il vient justement d’arriver, me dit-il tout en alignant quelques livres sur son comptoir. Voyez, sur la terrasse, c’est lui. Il est venu avec son fils aujourd’hui. Comme d’habitude il était entré, quelques minutes avant mon arrivée, lui demander s’il pouvait s’installer, devant la vitrine, à la petite table face au passage ouvert sur la vie matinale ; quelques touristes passaient, par grappes, tandis que les commerçantes disposaient sans hâte leur marchandise sur les étals ensoleillés, au long de la ruelle. Ça lui faisait plaisir, au libraire, de voir quelqu’un s’installer pour écrire. Il retrouvait là ses réflexes d’éditeur, dit-il en riant. (Oui, il faisait un peu d’édition pour se rappeler ses années Sud-Af... Quand il était arrivé ici, quarante ans auparavant, il n’y avait rien. Et pourtant dans ce pays les talents étaient nombreux, il pouvait en témoigner.) Regardez ce livre, je viens juste de le faire imprimer. Ça ne rapportait rien, vu la clientèle, mais il se satisfaisait de cette victoire symbolique sur un temps et un lieu sans lecteur. Il s’agissait des mémoires, quelque peu romancées, d’une Tanzanienne qui, dans sa jeunesse, avait participé avec passion à la frénésie des années d’indépendance. Un vrai style, se réjouit le libraire-éditeur. Enfin lui, devant, là, avec son fils, il appréciait de le voir installé sur sa petite terrasse, même s’il n’avait aucune idée précise de ce qu’il écrivait. C’est lui qui avait proposé à cet inconnu de venir écrire là, un jour qu’il était entré farfouiller, inspecter les nouveautés, comme il se souvenait l’avoir vu faire de temps à autre. Des semaines qu’il l’intriguait, passant pour aller s’asseoir au café d’à côté, surchauffé malgré l’ombre du toit, posant son casque de vélo puis sortant son iPad du sac à dos. Il se demandait ce que faisait ce type, seul, parfois avec son fils, souvent tôt, le matin. Elle — sa femme, confirmais-je — il l’avait vue deux ou trois fois, la dernière en fauteuil roulant, une dizaine de jours auparavant. Maigre, très maigre. Mais souriante. Elle était restée dehors à l’attendre, tandis qu’il était entré acheter un livre, récit autobiographique d’un projet mené par une jeune Anglaise auprès des femmes Masai. Quand il était sorti, le livre à la main, elle avait eu un sourire amusé, il l’avait embrassée ; à son expression (un très beau visage, très fin, il faudra que je lui demande si elle est Masai — amusée, je lui indiquais que non — il aimait bien observer ce que révélaient les visages, précisa le vieil homme, comme pour s’excuser), où se lisait une tendre contrariété, malgré la douceur de son sourire, il avait deviné qu’elle lui faisait une réflexion concernant cet achat... Mes prix sont un peu élevés, c’est vrai... Mais vous savez ce que c’est : ici, tout est cher... Vous n’allez pas le saluer ? me demanda-t-il en m’indiquant la terrasse du regard. Non, plus tard. Je ne voulais pas le déranger. (Se souviendrait-il de moi ? J’en doutais...)

Elle est malade, vous le savez. Très malade m’avait dit le toubib, puis il avait poursuivi, à propos de lui, du mari, qui se débrouillait comme il pouvait, faisait face, s’occupait de leur enfant. À quel point ce mari aimant avait pris la mesure de la gravité, il n’en avait pas la moindre idée... Il lui avait assuré qu’ils avaient confiance, ils priaient. Dieu, pourquoi pas. Il avait haussé les épaules. Elle aussi avait témoigné de cette foi tellement anachronique. Oui, il était allé la voir le matin même, elle se trouvait seule, lui n’était pas encore rentré de l’école et du sport — ou sa balade matinale, il ne se souvenait plus, et que nous importe. Elle lui avait dit aussi que, malgré l’émotion lorsque son oncologue, émue, l’avait serrée dans les bras, en guise d’adieu, après lui avoir annoncé que les médicaments se trouvaient sans plus d’effet, elle avait répliqué qu’elle retournerait la voir à Johannesbourg pour ses examens, trois mois plus tard, et qu’elle guérirait. Oui, ce matin-là, ce matin encore elle lui avait rapporté ces propos tenus deux semaines auparavant, avec le même sourire joyeux, malgré l’affaiblissement davantage encore prononcé, pas une façade, vraiment une question de caractère, elle y croyait dur comme fer, et son mari de même, raison pour laquelle il paraissait serein, et sans doute l’était-il réellement. Mais quand il l’avait vue, elle, le matin, il avait insisté encore une fois pour qu’elle acceptât de prendre des antalgiques, parce que sa souffrance ne faisait que s’accroître, elle refusait de l’admettre mais c’était un fait. Je n’ai plus d’espoir, non, m’avait-il dit. Un moment il y avait cru, contre toute attente et toute raison, à cause de la puissance de sa foi. Mais plus désormais. Je suis médecin, que voulez-vous...

J’ai fini par aller le voir, après, quand même. Il m’a reconnue. Je savais que ça ne serait pas facile, que nous risquions de pleurer ensemble. Mais non, nous avons tenu le choc. Il m’a expliqué, pour les Masai. Demandez-lui, à l’occasion. Un projet, pas d’écriture, non, un projet de film. J’ai tenté de le dissuader, politiquement c’est assez risqué en ce moment, comme vous savez. Il a ri et m’a juste répondu que c’était un vague projet, sans un sou pour le produire et que je n’avais pas trop de raison de m’inquiéter. Il a fini par préciser que c’était une résolution qu’ils avaient prise ensemble, de réaliser ce petit film en famille, quand elle se serait suffisamment remise. Même sans argent. Et avec la plus grande discrétion. Et qu’il avait l’intention, ne serait-ce que par une forme absurde de fidélité, de mener ce projet à son terme, avec leur fils. Je lui ai répété de faire attention. Ces temps-ci, les Masai sont considérés avec méfiance, comme des agitateurs. Sans raison, oui, mais c’est ainsi. Les élections approchent.

Ça l’occupait, que voulez-vous. Et elle aussi. Ils faisaient beaucoup de plans pour l’avenir. Vous savez, j’avais beau ne pas y croire, je le désirais, ardemment. J’avais peur pour lui, pour leur fils. Et puis, elle était tellement jeune. Lui, je le voyais souvent — et le vois encore — seul ou avec son fils, marcher le long des petites falaises, sur la côte. Je ne saurais dire à cette distance si c’était — si c’est — désespéré ou bien tranquille, d’autant que la plupart des fois je le croise en voiture, en me rendant chez un patient, et que la route est éloignée du rivage ; il est, ou bien ils sont, l’un derrière l’autre, deux silhouettes longues et sombres découpées entre le ciel et l’océan.

Quelques jours auparavant il était venu lui demander l’autorisation de se filmer sur la terrasse devant la librairie. Pour un exercice littéraire il avait dit. Une sorte de défi. Il avait posé sa caméra et puis il avait fait comme d’habitude, avec son fils en face qui dessinait. Il avait commandé un café à la serveuse d’à côté, comme lui-même, le vieux libraire, a coutume de faire, et puis... À ce moment la serveuse passait justement ; il m’a demandé si je voulais un café.

Non il n’est pas venu aujourd’hui. Chez vous non plus ? Oui ça fait quelques jours. Elle est peut-être en soins. Ou bien...

En effet, il m’a confirmé l’avoir vue encore le matin même, elle allait... bien, peut être pas, mais à peu près. Il était là, oui, aussi, et se préparait à sortir, avec leur fils. Je lui ai demandé d’aller acheter du paracétamol pour intraveineuse, il m’a dit, le toubib. Pas d’urgence, ils y sont allés à vélo. Quand il est revenu avec les poches et les cathéters, elle était... oui... Protéger leur fils, tout de suite, ça a été ça son idée. Il l’a fait s’habiller en hâte pour le basket et lui a dit de foncer, qu’il allait être en retard. Puis il est revenu dans la chambre...

Elle lui avait expliqué, et c’est ainsi qu’il me l’a rapporté, que c’est en arrivant au Burundi, un peu après en fait, au moment du mariage, après leur installation dans cette immense maison proche du lac, qu’il a commencé à écrire sérieusement. Avant il parlait du projet, c’était vague et velléitaire. Il avait besoin d’une présence, une présence humaine, la sienne, chaleureuse et tendre. Elle lui expliqua en riant qu’il faisait partie de ces gens à qui Dieu ne suffisait pas — c’est son côté français, comme vous sans doute lui dit-elle — et que, par conséquent, elle lui avait donné le regard qui manquait. Pour la peinture, aussi, et la vidéo. Mais il faudrait lui demander à lui, avait-elle ajouté, qui expliquerait tout ça mieux qu’elle (ce dont je doute, entre nous) ; elle, précisa-t-elle, ne faisait que répéter ce qu’il lui disait. Ils s’aimaient, se plaisait-il à dire, c’était, leur amour, son moteur (elle avait rapporté cela avec un ton légèrement moqueur, mais où perçait une pointe particulièrement touchante de tendresse, m’a-t-il confié, ému). Elle se souvenait que ça lui avait pris un an, au moins, pour bâtir le plan de son roman. Puis il avait entrepris de l’écrire. Ce plan, se souvenait-elle, il l’avait imprimé et mis bout à bout, une arborescence complexe, trois mètres de long ; elle avait conservé le souvenir de ce repas au restaurant avec des amis où il avait amené et étalé au sol ce tas de feuilles pliées. Plutôt fier, se souvenait-elle, amusée. Par la suite il avait écrit une première version. Plusieurs années, ça lui avait pris. Il se trouvait alors en phase de relecture et corrections. Elle confia s’interroger parfois sur sa capacité à en venir un jour à bout... Étrangement, avait-elle ajouté, sans la moindre nuance de reproche, il profitait de la maladie pour écrire, une heure le matin, chaque jour ou presque. Auparavant ç’avait été surtout le week-end, pendant qu’elle s’occupait de leur fils. Désormais ce cancer avait organisé leurs journées. Quand ils n’étaient pas à l’hôpital, c’était sa pause, entre l’école et le boulot. Avec le sport.

Bonjour docteur. Merci, oui, ça va. Ça va mieux aujourd’hui, je respire mieux. Oui il vient de partir à l’école et après écrire un peu. Courir peut-être, sur la plage. Il m’a dit mais j’ai oublié, j’étais en train de répondre à une amie sur WhatsApp. Non je ne m’ennuie pas. Avec tous ces médicaments à prendre, je n’ai pas le temps. Et puis il va rentrer bientôt, d’ici une heure. Se mettre au travail oui bien sûr. Mais son bureau est juste à côté, enfin, en face, vous savez. De temps en temps, souvent même, il vient me voir. Il me demande comment je vais, il me raconte ses difficultés avec les clients. Pas très drôle non mais ça me change les idées. On ne va pas parler que de tumeurs et protocoles de soin, même naturels. Et puis il a toujours un nouveau projet pour après, quand je serai guérie. Hier par exemple il est venu me parler d’un film, en famille, tous les trois, chez les Masai. On verra. On construit peu à peu notre nouvelle vie. On passe du temps ensemble à réfléchir. Pour lui comme pour moi, un changement radical est nécessaire. Oui, plus jamais de finance, vous pouvez en être certain... Je pense ouvrir un magasin... Avec lui, oui, bien sûr. Si vous désirez le voir vous pouvez attendre. Sinon vous le trouverez au... À vrai dire, je ne sais pas. Peut-être au Msumbi, il y apprécie le calme... Mais il change souvent, selon l’atmosphère dont il a besoin.

Il l’avait appelé deux heures auparavant, environ. Pas affolé, perplexe en fait. Ça faisait dix minutes qu’elle avait cessé de respirer. Rien à faire lui avait-il répondu, c’était trop tard. Il me précisa que même plus tôt c’eût été sans espoir, son corps ne tenait plus. Le matin même elle ne parvenait plus à parler quand il lui avait annoncé qu’il faudrait la nourrir avec une sonde, elle était à peine consciente. Au moins ils avaient évité ça. La fin aurait été la même, mais avec plus de souffrance et un tas de tubes... Lui, depuis quelques jours il se concentrait sur son fils, pour le protéger, sans songer précisément à la mort, mais au spectacle de la maladie. Elle était terriblement maigre, vision dont il cherchait à lui éviter le choc autant que possible. En début d’après-midi, oui, il y avait deux ou trois heures à peine. Ils avaient foncé à l’hôpital, malgré tout, pour tenter une réanimation, et son beau-frère était allé prendre leur fils à l’école, après le basket. Ça allait être difficile, c’était évident. Courir, écrire, nager, il allait en avoir grand besoin.

Tenez il y a deux ou trois jours il a décidé d’aller écrire dans un café qu’on a découvert ensemble il y a une quinzaine. Vous connaissez peut-être... J’ai oublié le nom. C’est caché dans une petite rue pas très loin de l’école. C’est vrai que vous ne sortez pas beaucoup vous. Cabinet, maison, maison, cabinet... Elle lui avait souri de cette manière tellement pleine de vie qu’il avait failli éclater en sanglots, malgré l’habitude qu’il avait des malades.

C’était lors de leur premier séjour en Tanzanie. Leur fils n’avait pas deux ans, me dit-il dans un anglais avec un fort accent indéfinissable, ni français ni grec, peut-être burundais, à force. Il les avait croisés à Saadani, dans la réserve, et se souvenait, amusé, de leur stupéfaction à la découverte que le fils de leur boucher habituel, à Bujumbura, fut propriétaire d’un lodge en Tanzanie, à deux ou trois kilomètres du leur. Ils lui avaient rapporté, avec enthousiasme, leur surprise, d’une part de résider devant l’océan, dans une maison isolée en bois et toile, sur pilotis, avec derrière eux la savane, la vie sauvage, et d’autre part, dans un tel environnement, de goûter une cuisine exceptionnelle, dont ils lui avaient vanté l’originalité et la finesse, dignes du guide Michelin (lui, ça l’avait fait réfléchir : la fréquentation de son lodge diminuant, il y cherchait des remèdes). De véritables touristes, en somme. L’après-midi, pendant la chaleur, sieste à l’ombre des pilotis, lui avait pris quelques photos, il écrivait un peu aussi, avait-il précisé. Ils avaient raconté aussi comment ils s’étaient trouvés face à un troupeau d’éléphants, avec le grand mâle qui, face à eux, sur la route, avait menacé de charger, et les cris de joie de leur fils, que les gardes avaient sommé de se taire. Ça arrivait souvent dans cette petite réserve où les animaux ne voyaient pas grand monde. Mais il n’avait souvenir d’aucun accident, contrairement à, il ne se souvenait plus à quel endroit du pays exactement, quelques mois auparavant, où un éléphant en colère avait écrasé une expat. Que voulez-vous, ce sont des animaux sauvages, et nous sommes chez eux ici... En effet ils lui avaient expliqué qu’ils pensaient venir s’installer, c’était un projet encore un peu vague... Il l’avait revue, elle, une fois, avec sa cousine, à Dar es Salam. Non, il ne savait pas qu’elle était malade ; d’ailleurs rien ne permettait de s’en apercevoir. Il fut choqué d’apprendre son décès, et me demanda comment se portaient le fils et le mari. (Cela m’a étonnée tout d’abord, puis je m’y suis habituée : on ne me demande pas comment je vais, moi, mais comment ils vont, eux. C’est assez logique, oui, en fait. Lui n’est même pas d’ici, l’inquiétude est légitime... Quoique... Il s’en sort bien, quand même, non ? Faut arrêter. Nous aussi on en bave.)

Bon, l’enterrement, rien à vous dire, vous y étiez aussi... Des gens de la famille, oui, plus ou moins éloignée. Des amis, Burundais, Tanzaniens, quelques Français. Tous assis sur ces chaises grotesques (je déteste ces chaises de plage en plastique qui cassent sans prévenir)... Son discours, c’était avant, chez eux, dans le salon, devant le cercueil. Une prière plutôt. Émouvant, oui, même pour des gens comme moi, revenus de tout. En effet. À force de vivre en Belgique et en Suisse je suis devenue une Européenne accomplie. Il y a longtemps que j’ai perdu la foi. Ce n’est pas le premier décès scandaleux dans la famille. De génération en génération ces morts prématurées ne manquent pas. Alors moi la bonté de Dieu sincèrement... C’est une coutume, au fond, chez vous, que j’ai fini par adopter. Je ne vais pas vous mentir, ça a été un chemin, douloureux. Jusque là. Et le peu qui restait de doute, enfin, à vrai dire, de foi, s’est éteint avec elle, avec son dernier souffle. Regardez-les, son fils et lui, perdus. Et dites-moi où est Dieu là-dedans. Oui, en colère, il y a de quoi. Il y a de quoi, je vous le dis.

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Laurence Gourdon | La pochette rouge, ou le manuscrit trouvé à Santa Eulalia


Claude note sur son grand cahier noir, de sa longue écriture penchée : jeudi 15 mars ; 6h40 ; 36.4 ; tension stable ; 4°. Elle souffle sur l’encre pour la sécher, rebouche son stylo plume et le range dans son écrin. Avant de refermer le cahier, elle relit ses dernières annotations : sa température reste la même depuis deux semaines, pas d’inquiétude à se faire, la dernière infection est définitivement enrayée. Exceptées ces notifications médicales et météorologiques, rien de particulier. Tout ce qui concerne ses rendez-vous « d’affaires » est consigné dans son agenda. Si, jeudi dernier, elle a ajouté « Enrique : pochette rouge ? » Elle sourit. Jeudi dernier, alors qu’elle était installée à sa table habituelle en terrasse, Enrique avait voulu lui refourguer une pochette rouge, prétendant qu’elle l’avait oubliée lors de son dernier passage. Il avait regardé à l’intérieur, et tout le monde lui avait confirmé : c’était écrit en français, ce devait être à elle. A qui d’autre ? Sur le coup, cela lui avait fait un choc. Comme s’il y avait eu une sorte de bug temporel. Oui, elle avait eu une pochette rouge, tout à fait semblable à celle-ci, cartonnée, avec rabats et élastiques. Quoique plus épaisse peut-être. Mais cela remontait à bien longtemps. Ce n’était pas à elle, bien sûr, mais cela avait remué des souvenirs. Son arrivée sur l’île, sa rencontre avec Gusti. Oui, c’était alors dans une pochette rouge qu’elle compilait ses résultats médicaux… Enrique insistant, elle avait fini par ouvrir la pochette : effectivement les documents, une vingtaine de pages, étaient en français. Du texte, tapé. Pas de noms, pas de dates. Non, ce n’était pas à elle, et aucun indice ne permettait a priori d’en identifier le ou la propriétaire. Enrique n’avait qu’à la mettre en exergue sur le comptoir, ou l’accrocher en vitrine : si la personne tenait à son dossier, elle reviendrait, voilà tout.

Claude se lève en soupirant. Gusti lui manque. A l’époque, il s’était gentiment moqué d’elle et de sa pochette rouge. Elle se revoit, toute intimidée, mais déterminée, venue voir el doctor pour obtenir des réponses, et lui, derrière son énorme bureau, lui, avec son sourire ironique, se retenant visiblement de rire tandis qu’elle sortait ses fiches, une à une, exigeant des explications. Il s’était moqué mais il l’avait soignée. Et guérie. Et aimée, follement aimée. Et finalement épousée. Il aurait bien ri de cette nouvelle pochette rouge apparue par miracle presque cinquante ans plus tard. Alors oui, elle a noté « pochette rouge » dans le cahier noir. Comme un clin d’œil.

Elle referme le battant du secrétaire. Elle est prête, la journée peut commencer. Elle prend son sac, vérifie rapidement son contenu et fait quelques pas jusqu’au miroir de l’entrée. Gusti serait fier, elle porte ses soixante-dix ans avec élégance. Et son regard noir pétille parce qu’elle se voit ce matin avec ses yeux à lui. Elle l’entend presque lui parler, lui dire l’ovale de son visage, ses pommettes hautes, son nez « aristocrate ». Les rides t’iront à ravir, mon âme, elles diront ta douceur malicieuse. Quel baratineur ! Elle ajuste son foulard de soie, rectifie le tracé rouge sur ses lèvres, se penche un peu en avant pour vérifier que ses racines sont encore bien noires – de toute façon elle ira chez Carmela samedi. Au moment d’ouvrir la porte, prise d’une impulsion, elle décroche son manteau de printemps, une suédine noire, légère et douce : elle ne déjeunera pas à l’hôtel ce matin, elle ira directement chez Enrique.

Cette soudaine décision la galvanise. Oui, elle s’offre une journée hors des clous, une journée de vacances. Comme si elle faisait l’école buissonnière. L’école ! c’est si loin ! une autre vie… Elle se sent légère quand elle dépose les clés de la suite, échangeant deux mots avec Livio, tout surpris de la voir si tôt sortie : le ventre vide, est-ce bien raisonnable ? – Ai-je l’âge d’être raisonnable ? Rétorque-t-elle. Ai-je jamais été raisonnable ? Pense-t-elle. Ou plutôt, depuis quand suis-je devenue raisonnable ? Il fait doux dehors, et encore sombre dans la ruelle, mais la place d’Espagne est déjà lumineuse et pleine de vie. Les premiers bus déversent une foule pressée, des employés sans doute. D’ailleurs les devantures font grincer leurs volets tandis qu’elle descend la calle San Miquel, lui donnant l’étrange impression de s’ouvrir avec elle à un nouveau jour. Oui, une étrange journée s’ouvre, se dit-elle. Elle se demande ce qu’il est advenu de cette pochette rouge ; Enrique a-t-il trouvé acquéreur ? A-t-il des ensaïmadas pour le petit déjeuner, ou doit-elle trouver une boulangerie avant d’arriver place Santa Eulalia ? Il doit bien avoir quelque chose à grignoter, ou bien elle avisera après son café.
La terrasse est remplie. Malgré le froid, les gens préfèrent cet espace tendu de cloisons en plastique, que l’intérieur. Pour profiter de la vue sur la place, sans doute. Et il y a les fumeurs, bien sûr. Elle-même s’installe là, il y a une petite table de libre, entre deux autres occupées. Deux hommes à sa gauche, qui se charrient avec bonhomie, et une femme à sa gauche, qui lit le journal sur sa tablette tout en consultant son portable. Claude sort le sien, et décommande son rendez-vous du matin. Cela lui laisse du temps. Enrique est surpris de la voir mais il ne s’attarde pas, il prend sa commande en souriant tout en déposant leurs cafés à ses deux voisins, et installe de nouveaux arrivants sitôt tournés les talons. Tant d’agitation dès le petit déjeuner, ça faisait longtemps. Claude observe, écoute, s’imprègne de cette atmosphère comme on le fait quand en voyage on découvre d’autres accents, d’autres senteurs, d’autres mœurs. Rien à voir avec la nonchalance post-méridienne des lieux. Encore moins avec l’ambiance feutrée du restaurant de l’hôtel. La jeune femme à côté – une rousse dont elle devine le regard vert à défaut de le croiser — a fini son café, rangé son attirail et enfile son imperméable tout en déposant un billet sous la coupelle de l’addition. Ses deux voisins s’apprêtent à faire de même quand Enrique revient avec son café et son ensaïmada, ils échangent avec lui une poignée de main calleuse et quelques propos que Claude n’écoute pas, perdue dans ses pensées. Depuis combien de temps ne s’est-elle plus mêlée à cette frénésie matinale ? Sur la place des petits groupes d’écoliers passent en uniforme, elle devine leurs éclats de voix, sourit de leurs rires. L’ensaïmada est délicieuse.

La terrasse est déjà presque vide, tous ces gens ont passé comme un tourbillon, elle en est tout ébaudie. Enrique vient s’installer non loin d’elle pour siroter son café tandis que deux jeunes serveurs font le tour des tables, passent une éponge humide, ramassent les papiers, vident les cendriers et se répartissent les pourboires. Maigre collecte, visiblement. – Normal à cette heure, les travailleurs sont pressés, lui assure Enrique. Ils gagneront plus d’ici une heure, pas la même clientèle… Et toi alors, señora, que nous vaut ce plaisir matinal ? Elle ne sait pas vraiment que lui répondre, l’envie de changer son train-train, tout simplement. Ils papotent un peu, de tout de rien, en majorquin, langue qui lui est désormais familière même si elle est consciente de son fort accent français. Elle prend des nouvelles de la famille, du village, des préparatifs de la semaine sainte. – Et la pochette rouge, tu as retrouvé le propriétaire ? — Non. Personne n’est venu, c’est un mystère. Peut-être qu’en regardant de plus près, tu pourrais trouver un indice. – J’aurais bien trop peur d’être indiscrète. – Si tu perdais tes documents, ne préfèrerais-tu pas que quelqu’un se montre un peu indiscret plutôt que de ne jamais les retrouver ? – Je ne sais pas… Enrique n’insiste pas, de nouveaux clients commencent à arriver, il se lève pour reprendre son service, et lui propose un nouveau café. Claude acquiesce, rêveuse. Ne préfèrerais-tu pas ? Enrique a toujours des formules surprenantes. Cela lui fait penser à Bartleby, I would prefer not to… Elle prend son sac pour aller aux toilettes, et, en passant devant le comptoir, voit la fameuse pochette rouge, adossée au percolateur. Après tout, si elle pouvait trouver un indice, et permettre au propriétaire de récupérer son dossier… Enrique a sans doute raison. Au retour, elle saisit la pochette, geste qu’Enrique approuve d’un coup de menton.
Elle prend le temps de boire son second café en observant la pochette, ses élastiques noirs, son étiquette blanche au dos : rien d’inscrit, juste un quadrillage incitant probablement à écrire droit. Elle essaie de se souvenir de la sienne, elle est sûre qu’il s’agissait du même rouge, mais ne saurait affirmer que les élastiques étaient noirs. Avait-elle noté quelque chose sur l’étiquette ? Son nom ? Dossier médical ? elle en doute. Enfin, elle l’ouvre, après avoir pris soin d’éloigner sa tasse : pas question de tacher les feuilles. Il y en a dix-neuf. En haut, à droite, la plupart d’entre elles indique « proposition » ; les propositions sont numérotées mais ne sont pas classées dans l’ordre : la première page correspond à la quatrième proposition. Claude se demande si ce premier indice en est vraiment un. Proposition de quoi ? de qui ? à qui ? Elle ne se sent pas vraiment l’âme d’une enquêtrice. Elle n’a jamais aimé fouiller dans les affaires des autres. Même dans les poches de Gusti, même quand il lui disait de prendre les clés dans son manteau. Non, elle n’aime vraiment pas cela. Et doute que cela serve à quoi que ce soit. « J’ai connu Santa Ponsa dans les années 70. » C’est la première ligne de la proposition 4. Curieux, c’est également son cas. En 70, elle habitait Santa Ponsa, déjà avec Gusti qui avait ouvert son cabinet rue Ramon de Moncada. Peut-être s’agit-il de quelqu’un qu’elle connaît ? Pour peu que le texte soit autobiographique… Elle a bien connu la communauté française de Santa Ponsa, elle a même été chargée de la déco de plusieurs immeubles. Elle se sent des picotements dans la nuque : elle a vu, deuxième ligne, en toutes lettres « rue Ramon de Moncada ». Qu’est-ce que ? Enrique lui ferait-il une blague ? Elle se retourne et l’aperçoit au bar, en train de discuter avec un client. Il ne guette pas ses réactions, elle est paranoïaque, c’est un hasard, évidemment. Elle laisse son regard courir sur le papier, accrochant quelques mots « amaison du docteur », et, n’y tenant plus, le cœur battant cette fois, s’efforce de reprendre la lecture en bon ordre.

« J’ai connu Santa Ponsa dans les années 70. A l’époque, la ville était bien plus petite qu’aujourd’hui ; la rue Ramon de Moncada, qui longe la baie dans toute sa longueur, faisait office de grande rue, avec quelques commerces, quelques restaurants et peut-être, déjà, une ou deux boîtes de nuit. Au milieu de la rue, il y avait une intrigante maison, abandonnée. D’aucuns n’y verraient qu’un vaste terrain vague qui soudain s’interpose entre deux boutiques et, derrière un muret festonné de grillage, offre une vue dégagée sur la mer. Pas de trace de construction. A peine devine-t-on, à travers la végétation buissonnante qui envahit la terre ocre, à ces confins, l’esquisse d’une terrasse surplombant la mer. Côté plage, trois étages plus bas, vue du rivage, c’est, clôturant une plage de gros galets et de gravats mêlés, une façade aveugle coincée entre deux immeubles. Un no man’s land, et des grands murs gris. Portes et fenêtres bâillonnées, obturées, obstruées. Murs bruts de mystère tournés vers le large.
A l’époque, les gens l’appelaient la maison du Docteur. Ils baissaient un peu la voix, prenaient des airs entendus, feignaient l’ignorance, ou feignaient de la feindre. Ma grand-mère, originaire de l’île, s’y entendait pour attiser le mystère. Enfant, j’ai enquêté à ma façon. On trouve toujours un morceau de grillage un peu souple sous lequel se faufiler. Dans l’étrange maquis du jardin, un jour, j’ai découvert une trappe toute ronde. Un autre jour, un lendemain d’orage, côté plage, j’ai vu que les barricades de la porte avaient bougé, et qu’un étroit passage pouvait être forcé. Avec une amie, nous nous sommes glissées dans la maison du Docteur. Je me souviens d’une immense pièce, grise, poussiéreuse, entravée de cloisons éboulées, de débris de toute sorte, et d’un petit escalier, à moitié en ruines, mais encore praticable : nous l’avions emprunté. Furetant dans les étages nous avions découvert les vestiges des chambres, des objets épars, chaises cassées, vaisselle brisée ; de la faïence au mur, par endroits ; et puis des sanitaires quasiment indemnes… La dernière volée de marches menait à la terrasse, à laquelle on accédait par la trappe ronde. La boucle était bouclée. Et pourtant, le mystère demeurait entier. Il avait même pris de l’épaisseur. Qui était le Docteur ? Qui était sa famille ? Pourquoi étaient-ils partis ? Pourquoi avaient-ils abandonné la maison sur la plage ? Que s’était-il passé ici pour que tout soit depuis si longtemps fermé, abandonné, contourné, finalement préservé ? Peut-être que ces murs avaient abrité une passion folle, un artiste en exil, un drame d’adultère, un crime atroce, les expériences d’un savant fou ? Peut-être que le Docteur avait joué un rôle important sous Franco ; que cette maison, isolée à l’époque, sur la côte, servait de QG à une faction de franquistes, ou de résistants, ou qu’elle avait été un repère de truands, de mafieux ? Aujourd’hui, deux boutiques ont timidement empiété sur le bout du bout du jardin de la maison du Docteur : on ne voit plus son jardin de la rue. Sur la plage, la façade est désormais murée, et masquée de végétation. Les nouveaux habitants ne soupçonnent sans doute pas son existence. Les anciens s’en souviennent-ils ? Et pourtant, résistant à l’épidermique fièvre de construction qui ronge jusqu’au moindre rocher de la côte, la maison du Docteur se dresse toujours, invisible.

Que voir là où plus rien n’est visible ? Pourquoi revenir à ce souvenir ancien, dont les traces s’effacent à mesure que s’éloigne mon enfance ? Que recèle cette boîte de béton close et camouflée, ce tombeau tabou, vanité de ces vies dont personne ne se souvient ? Quelques arabesques bleu pâle sur un carreau de céramique poli par le temps, quelques parfums d’aventure, de poussières, d’acres effluves et chargés d’iode, un petit goût d’interdit fouetté par le vent du large…

Qu’écrire à partir de ces bribes évanescentes, de souvenirs et rêves mêlées ? y a-t-il un fil à tirer, de l’étoffe à tisser ? De quelle histoire, de quelle réalité, de quelle matière cette maison vide, enténébrée, sera-t-elle la chambre noire ? Il faudrait y songer encore. »

Claude relève la tête. Cette lecture n’a dû lui prendre que quelques minutes et pourtant elle a l’impression d’être partie loin, longtemps. Oui, elle se souvient de cette maison abandonnée. Elle n’en a jamais connu l’histoire, et à vrai dire ne s’est jamais vraiment posé de question. Dans son souvenir, on l’appelait plutôt « la maison du dentiste. » En tout cas rien à voir avec elle, ni avec Gusti. Le hasard, simplement. Etrange hasard. En tout cas, elle a un premier indice, ou plutôt un premier faisceau d’indices : la personne qui a écrit ce texte était enfant dans les années soixante dix, il s’agit d’une femme, et sa grand-mère était originaire de l’île. Pour peu que le texte soit autobiographique. Quant à la nature du texte, sa raison d’être : une proposition de scénario ? une note d’intention pour un manuscrit ? un journal intime, peut-être ? Claude sort son portable — elle aurait dû emmener sa tablette – et cherche sur google earth la fameuse maison : existe-t-elle encore ? Cela lui permettrait au moins de la visualiser, de la remettre dans le contexte… et peut-être de se savoir si le texte est récent. Effectivement, elle est toujours là, boutiques côté rue, grands murs côté plage. Elle a peut-être connu la petite fille qui a soulevé le grillage, mais elle a beau chercher dans sa mémoire, rien de précis ne lui revient. Il faudrait poursuivre la lecture. Peut-être en lisant les propositions dans l’ordre ? Cela lui paraît sensé. Elle trie donc les pages, et se penche sur la première proposition.

Il s’agit en fait de trois textes, qui semblent indépendants les uns des autres. Les deux premiers n’arrêtent guère son attention. Ils ne disent rien de l’île. Elle parierait même que les paysages qu’ils décrivent sont d’ailleurs : il y est question de brouillard, de bouleaux, de sapins. Le troisième en revanche décrit un typhon vu de San Telm. L’auteur ne cite pas le village mais elle reconnaît dans sa description l’île de la Dragonnera et situe tout à fait l’endroit où l’auteur ancre son point de vue. Elle n’est pas certaine que le récit soit très réaliste, il lui semble qu’un typhon est constitué de davantage d’air que d’eau, et elle soupçonne l’auteur de n’y voir qu’un prétexte pour faire ses gammes. Oui, sans doute, ce dossier appartient à quelqu’un qui prétend écrire. Qui « propose », peut-être, des pistes à un éditeur. Ou à un.e étudiant.e qui « propose » des textes à un professeur.

Elle récapitule. Pour le moment, elle n’a guère d’éléments probants. Une femme, qui aurait aujourd’hui mettons cinquante ans, qui a des prétentions littéraires, dont la grand-mère est originaire de l’île, et qui en connaît visiblement surtout le sud ouest. Une femme qu’elle a peut-être connue quand celle-ci, enfant, venait en vacances à Santa Ponsa. A moins qu’elle n’y ait habité à l’année mais Claude en doute. Elle a désormais très envie de lire la suite, et fait signe à Enrique pour qu’il lui emmène un nouveau café. Elle a peut-être une chance de trouver de qui il s’agit, après tout.
La proposition 2 ne l’éclaire en rien. D’ailleurs le récit est confus, comme si le personnage, que l’on peine à identifier – un homme, cette fois – était en plein cauchemar. Elle n’en termine pas la lecture : rien qui puisse l’aider dans son enquête. La proposition 3 est encore plus décevante ; il s’agit de mythologie. Enrique arrive avec un nouveau café, ils échangent quelques mots, il a l’air ravi qu’elle s’intéresse à cette pochette. Elle boit quelques gorgées avant de s’attaquer à la proposition 5 : dès les premières lignes elle sait que cela se passe ici – l’heure rose est un de ses moments préférés.

« C’est l’heure rose. Le moment précis où tout est rose, le ciel, la mer, la lumière. Cela dure à peine quelques minutes. Ici, au milieu de la baie, la vue est saisissante. Tout autour il y a les falaises, leur roche rose, leur forêt de pins frémissante, qui, au loin, s’ouvrent sur la ligne d’horizon embrasée. A gauche, on voit la croix blanche de San Jaume, fière sur son promontoire, crucial point de repère, seule trace de construction. Le port est invisible d’ici, logé dans une échancrure de la côte, avec les maisons des pêcheurs. A droite, le relief capricieux et effrité évoque le visage d’une sorcière, son double menton, son nez tarabiscoté, surmonté d’une verrue, le pli amère de sa bouche adouci par la douce lumière crépusculaire. Ici, dans sa barque immobile, presque au milieu de la baie déserte, profonde, le pêcheur se laisse bercer par les vagues, leurs chuchotements apaisés, rythmés par leur battement régulier, qui fait mollement vibrer la coque, comme une pulsation nonchalante. C’est l’heure calme, il faudrait songer à revenir au port. Le bouchon de liège danse dans l’écume alanguie, clapote doucement, hypnotisant ; l’eau bruisse de murmures dont l’écho infime s’étire sans fin. Des bans de poissons effleurent l’embarcation, négligeant l’hameçon avec dédain – ils sont repus ; des milliers de bulles minuscules affleurent à la surface, comme autant de ricanements. C’est fini pour aujourd’hui. Connivence des mouettes, jamais avares de commentaires, agaçantes – bah oui, je vais lever mes filets, y’en aura plus pour vous, comme si je vous privais. On croirait entendre dans leurs commérages les intonations rageuses d’une femme – vraiment. Des bribes semblent audibles ; des syllabes ; des mots entiers – Partir ! Partir ! Partir ! Comment une mouette pourrait… une femme ? Il se redresse. La nuit est tombée, une faible lueur oscille, qui lui permet de se repérer ; il a dû s’endormir – la barque a dérivé jusqu’au sud-est de la baie.

— Partir ! Cette fois, il a entendu très distinctement. C’est une voix de femme, en effet. Péremptoire, mais affectueuse. Rien d’une mouette. La lumière vient du rivage – on dirait qu’il y a une maison, au milieu des pins, avec un balcon. – C’était une erreur d’accepter ! Allons à Valldemosa, je t’en prie… Partons ! Les yeux habitués à l’obscurité distinguent les contours rocheux d’une petite crique de galets, et la maison, dont la terrasse éclairée se découpe nettement dans les ténèbres. Comme une scène suspendue. Une silhouette d’homme, portant pantalon et chemise, fumant la pipe, arpente l’espace à grands gestes. C’est lui qui parle. Avec une voix de femme ! –- Le docteur avait tort, l’humidité vous ronge, cela ne te vaut rien. Un travesti peut-être ? –- Maurice et Solange s’ennuient mortellement ; nos habits moisissent, Chopin, il faut réagir. Allons à Valldemosa. Il y a en fond de scène le profil élégant d’un piano à queue, derrière lequel s’agite une autre forme, secouée par une toux caverneuse. — Vois-tu ? T’entends-tu tousser seulement ? Il nous faut être raisonnable mon ami. La femme, car c’en est une, on en jurerait, en dépit de son accoutrement viril, en dépit de cette allure autoritaire qui sied si mal au sexe faible, contourne le piano et se penche avec tendresse sur le malade, elle ajuste la couverture sur ses épaules. D’ici on n’entend pas ce qu’il lui répond, mais elle reprend, tout en le recoiffant avec une distraction toute maternelle, –- Je me moque bien du piano, il survivra au voyage, nous trouverons une solution… c’est de ta survie à toi que je m’inquiète ! Elle s’est blottie contre lui. Leurs ombres se fondent. Un long moment passe. Le pêcheur sans doute somnole. Il perçoit vaguement une étrange mélopée, un mélancolique chant de sirène, comme une valse, mais lente, lancinante, un deux trois, un deux trois, un mouvement tourbillonnant, qui se déplie et s’étire, se déplie et s’étire, un deux… trois, un deux… trois, une rêverie romantique…, qui s’estompe…, imperceptiblement…

De minuscules doigts de fée pianotent sur son visage, petites touches fraîches qui rebondissent cristallines sur les flots : il pleut. La nuit est noire, empesée de nuages grondants. La barque s’est échouée dans un ban de sable, tout au bout de la baie. »
Claude termine son café, l’esprit partagé. D’un côté elle a bien reconnu la baie, elle s’y est transportée au XIXe siècle, elle a imaginé la maison perdue dans les pins, la terrasse suspendue dans la nuit. De l’autre elle en a mesuré l’ineptie : George Sand et Chopin ne sont jamais venus à Santa Ponsa, elle en est absolument certaine, et du reste un pêcheur majorquin n’aurait en aucun cas pu comprendre leurs paroles. Elle repense au fameux livre de George Sand, « Un hiver à Majorque ». Elle l’a lu la première année de son installation sur l’île. Ce fut une immense déception. Comment cette femme, auteure de véritables chefs d’œuvre par ailleurs, féministe avant l’heure, engagée politiquement, avait-elle pu s’abaisser à de tels préjugés sur la population locale ? Elle avait décrit les Majorquins comme des rustres, des fainéants aussi stupides que fourbes, cent fois plus arriérés que les plus incultes paysans du continent… Claude avait été tellement choquée par cette lecture qu’elle n’avait plus jamais ouvert un livre de Sand. Bref. La proposition 5 ne lui apprenait rien sur le ou la propriétaire de la pochette. Cela confirmait ses velléités littéraires, voilà tout. Quant à elle, cela la renvoyait à ses heureuses années passées à Santa Ponsa. Gusti aimait pêcher, lui aussi, et les premiers temps, elle avait voulu le suivre, partager avec lui cette passion. Ils partaient aux aurores, avec deux ou trois amis, ils sortaient la barque de son abri, silencieusement, dans la nuit, la faisaient glisser sur la rampe de béton au milieu de la dentelle de rocher noir, montaient tour à tour dedans, se tenant la main, faisant passer les cannes, les nasses, les paniers, les cordes, et s’éloignaient doucement de la côté, dans le clapotis des vagues, sans parler. Oui, elle comprenait ce que l’auteur entendait par « l’eau bruisse de murmures dont l’écho infime s’étire sans fin » : c’était cette impression qu’elle avait eue, au milieu de la baie, sorte de chambre d’échos infinis. Et elle imaginait que Gusti se serait reconnu dans ce pêcheur hypnotisé par la danse du bouchon – il citait volontiers Rimbaud, Et comme un bouchon j’ai dansé sur les flots… Est-ce bien la citation exacte ? Pour sa part, elle trouvait le temps long sur la barque. Ni Gusti ni les copains ne pipaient mot, elle s’ennuyait terriblement, et souffrait immanquablement de méchants hauts-de-cœur. Elle appréciait la balade, à l’aller : ils sortaient de la baie et se dirigeaient, le plus souvent, vers les énormes rochers des Malgrats, derrière lesquels ils ancraient et passaient de longues heures, sans bouger ou presque. A chaque fois, malgré d’incommensurables efforts, elle ne tenait qu’une petite heure – elle était tellement malade alors que Gusti interrompait la pêche et l’incitait à nager autour du bateau, ce qui la requinquait un peu – et éloignait à coup sûr les poissons — suffisamment en tout cas pour envisager le retour. Evidemment, au bout de ces quelques calamiteuses tentatives, elle avait cessé de les accompagner. Elle se contentait de les attendre avec les épouses, et de préparer la soupe de poissons l’après-midi pendant qu’ils faisaient la sieste. Elle se revoit dans la cuisine étuve, bardée d’un large tablier, les doigts poisseux, avec Henriette, Maria et Mado, parfois Jeanne… De très bons souvenirs, de grands moments culinaires.... Et le soir, ils fêtaient les bienfaits de la pêche tous ensemble. Oui, elle se souvient de cette belle tranche de vie à Santa Ponsa, quand la baie n’était pas encore envahie de hors-bords, de voiliers, de yachts, parqués au mètre carré, de mai à octobre… Quand les falaises et les Malgrats étaient vierges de construction, tout entiers à la forêt. Elle devine dans ces écrits une profonde nostalgie, très commune ici, nostalgie de l’île avant l’invasion touristique, avant le bétonnage à outrance de la côte. L’auteur de ce texte en avait une connaissance intime. Peut-être après tout est-ce quelqu’un qui vit sur l’île. Peut-être qu’il s’agit de textes de fiction, écrits par quelqu’un qui habite ici. Claude s’étire, et jette un œil sur son portable. Il est presque onze heures ! Trop tard pour le Qi gong dans les jardins de la cathédrale. A vrai dire, elle aurait encore le temps d’y aller, mais elle a vraiment envie de continuer son enquête. Ce n’est guère raisonnable, mais elle commande un nouveau café -– le dernier –- avec un grand verre d’eau.

Elle n’aura pas le temps de tout lire aujourd’hui, surtout si elle se laisse systématiquement happer par ses souvenirs. Elle a rendez-vous à 13h à l’Alliance française pour déjeuner. Il faut qu’elle soit plus méthodique si elle veut mener à bien son enquête. La proposition 6 parle d’un morceau de carrelage, apparemment : elle le lira plus tard si elle en a le temps. Elle voit tout à fait ce dont il s’agit : à l’époque, les plages de Santa Ponsa regorgeaient de ces débris, y repenser la replongerait dans ses souvenirs sans lui donner d’indices supplémentaires. La proposition 7 est plus instructive : l’auteur semble faire un point sur ses pratiques d’écriture. Si le texte est autobiographique, et il semble que ce soit le cas, l’auteur est une auteure (elle a un sac à main), elle a un chat, un balcon, et très envie d’écrire. Cela ne dit ni qui elle est, ni où elle vit. Claude note juste que l’auteure fait état de ses difficultés à écrire ce qu’elle vit et qu’elle a tendance à se réfugier dans la fiction. Ce qui ne fait qu’embrouiller ses pistes.

Elle n’a pas vu qu’Enrique, ou un des serveurs, lui a apporté café et verre d’eau, ainsi qu’un petit gâteau enveloppé de cellophane. Elle boit son café, un peu tiède déjà, et grignote le biscuit sec. La proposition 8 a l’air prometteuse : elle donne des noms ! Elle s’étire à nouveau et manque de cogner son voisin – elle n’a pas vu que la terrasse s’était à nouveau remplie – et s’attèle à la lecture. Il y a trois textes, et, visiblement trois personnages.

« Paul Meyer, né de mère française et de père inconnu en 1964 à Hambourg (Allemagne) est un photographe franco-catalan, connu pour ses expositions spectaculaires dès la fin des années 80 (Barcelone 1988, Paris 1989, Rome 1992, Ottawa 1993…) et pour ses écrits théoriques (L’image et ses sonorités, 1995 ; Expériences sensorielles, 1999…) dont certains préceptes ont fait école.
Il connaît une enfance mouvementée du fait de fréquents déménagements. Sa mère, Béatrice Meyer, artiste et modèle cosmopolite, est convaincue des bienfaits de ce qu’elle appelle « l’école de la vie », et se méfie du « formatage scolaire », qu’elle considère tout bonnement comme un « lavage de cerveau à dimension industrielle ». Elle veillera donc elle-même à son éducation, avec un soin jaloux, jusqu’à ses 16 ans. C’est ainsi que depuis sa plus tendre enfance, Paul Meyer fréquenta avec sa mère, en différents points du globe, les cercles culturels les plus prisés et s’essaya à toutes sortes de pratiques artistiques, avec des personnalités de renom tels que Norman Veil, le peintre de l’absurde, Zitac Morne, le guitariste bègue qui lui fit rencontrer Bowie, ou l’écrivain Fred Naster, dont Le marché des chancres, recueil de poèmes à la diffusion confidentielle, resta longtemps son livre de chevet. Traversant les mers et les océans, vivant successivement en France (Paris, Marseille), en Espagne (Madrid, Barcelone), aux Etats-Unis (Boston), le jeune Meyer apprend très vite à maîtriser les langues (il parle couramment le français, le catalan, le castillan et l’anglais) et devient adepte du nomadisme, ce dont témoigne l’ensemble de son œuvre.

C’est à Marseille qu’il se découvre une passion pour la photographie : un ami de sa mère, Mr Anderson, lui fait découvrir le polaroïd couleur. Il a alors neuf ans. L’objet le fascine : plus léger et maniable que tous les appareils qu’il ait jamais vus (et il en a vus, les studios lui ayant servi de pouponnière), il offre une satisfaction immédiate dans un format étonnant. Le polaroïd reste aujourd’hui encore un de ses media favoris.
Paul Meyer présente sa première exposition, Reflex sonor / Reflejo sonoro, à Palma de Mallorca, au printemps 87, dans une des galeries avant-gardistes de la capitale majorquine. Il connaît immédiatement un grand succès. Il présente alors une dizaine de paysages, en grand format, chacun installé dans une pièce et accompagné un enregistrement sonore invitant le spectateur à une immersion totale. Il reproduira ce dispositif pour rendre compte de plusieurs de ses voyages (dans des lieux divers : Marrakech, New York, ou Zagreb, par exemple pour les grandes villes, mais aussi la plaine de Saône, la serra de Coliserola, ou les collines du parc national d’Urrho Kekkonen…). Par la suite, il poursuivra ses expériences scénographiques en travaillant avec différents artistes comme Pietro de la Salva ou Alma Krieir.

Claude secoue la tête. Elle n’a aucun souvenir de ce photographe, qui a pourtant exposé à Palma en 87, époque à laquelle Gusti courait les expo photos, et elle, pendue à sa suite. Il est possible qu’ils n’aient pas vu cette expo. Ou qu’elle ne s’en souvienne pas. Ou encore que Gusti y soit allé seul : après tout ils n’étaient pas tout le temps chevillés l’un à l’autre. Le texte fait vraiment penser à une notice wikipedia. Elle prend son portable pour en faire la recherche. Le seul Paul Meyer célèbre qu’elle trouve sur le net est clarinettiste et chef d’orchestre. D’autres Paul Meyer fleurissent ici et là, essentiellement sur les réseaux sociaux. Rien à voir avec l’artiste décrit. Claude boit une gorgée d’eau. Ce Paul Meyer serait-il fictif ? Elle relit. Oui, Zitac Morne guitariste bègue proche de Bowie : cela semble peu crédible. Elle tape ce nom dans la barre de recherche, par acquis de conscience : rien, effectivement. Pure invention. Elle essaie encore Pietro de la Salva : idem. Fiction. Elle ne comprend pas du tout où l’auteure veut en venir avec ce portrait. Et elle est un peu vexée d’avoir cru le personnage réel. Elle attaque donc le second portrait avec réserve. Il s’agit cette fois d’un récit : le procédé est peut-être moins sournois que la prétendue notice biographique de Paul Meyer.

Comme tous les matins, il faisait encore nuit quand Luis a quitté la maison sans bruit. Il aime commencer ses journées la nuit, en faisant de longues promenades solitaires. Aujourd’hui il a pris la voiture, il a suivi la route qui grimpe en lacets de San Telm à s’Arraco, devinant dans l’ombre les petits murets de pierre qui jalonnent le parcours, traversant la forêt, laissant Andratx à sa droite ; ce matin il a eu envie de voir le lever du soleil sur les hauteurs de Paguera. Il s’est garé près de Cala Fornells, et il est monté à pied jusqu’à la Torre de Cap Andritxol. Personne sur les sentiers de terre rouge, quelques ombres félines se faufilant dans la garrigue odorante, des bruissements dans les grands pins, mais il ne cherche à repérer ni bêtes ni végétaux aujourd’hui. Il monte la côte de son pas élastique, emplissant ses poumons, faisant provision pour la journée de cet air iodé et parfumé, sa came. Son indispensable came. Il pense à Guillem, à la conversation de la veille. Il pense à son fils, qui va quitter l’île, comme lui-même a dû la quitter autrefois, pour les études, mais qui lui ne reviendra probablement pas, en tout cas pas pour y vivre. Guillem, qui a le goût du voyage dans le sang, qui trouve l’île petite et bornée, qui rêve de nouveaux horizons, de grandes villes, de dépaysement. Luis le comprend. Et pourtant… Il a voyagé, lui aussi, mais chaque voyage lui fut exil : sa terre, sa mer, sa langue, tout lui manquait. Ici, il est chez lui, depuis des générations, ici, il connaît les sentiers, les plantes, les mousses, les roches et leurs habitants ; ailleurs, les fruits sont fades et l’air étouffant… Ailleurs, il s’est toujours senti étranger, maladroit, malvenu. Il s’installe, dos à la tour, sort son thermos, son pain, son fromage de brebis enveloppé dans un torchon, et soupire. Il a une vue à 380°. Il entend les vagues se jeter contre la falaise en bas, il devine leurs franges écumeuses sur la roche noire. Il pense à Tio Juan, qui pêchait dans ces eaux, et qui prétendit avoir entendu Chopin, une nuit, jouer dans la baie de Santa Ponsa. Tio Juan qui légua à la famille son goût des légendes et de la musique. Plus loin, sur la baie de Palma, une lisière pâle découpe les reliefs de la côte : le soleil émerge tranquillement. Bientôt il incendiera la côte. Avec son canif, Luis se coupe un morceau de fromage. Lui, c’est ici qu’il est utile, pour mieux connaître, mieux préserver l’île. Mais Guillem… Comme sa mère, il a les ailes qui poussent, et sans doute son destin est-il ailleurs. Luis boit son café à petites gorgées tandis que l’horizon s’embrase, suspendant un temps toute velléité de réflexion. Toute la beauté du monde est là, il faut savoir la voir, l’entendre, s’y rendre disponible. Oui, Ailene a légué à son fils son goût de l’aventure, il a dans son sang le même crépitement, il partira, comme elle est partie de chez elle au sortir de l’enfance, et comme elle, peut-être, il construira son foyer sur des terres étrangères. Luis a eu la chance, évidemment, de trouver chez Ailene tout son content d’exotisme. Flamboyante Ailene. Leur fille, sans doute, restera avec eux, sur l’île, plus ancrée, peut-être… La lumière a gagné en intensité. Bientôt les premiers coureurs vont envahir les sentiers. Il exagère. Disons qu’il risque de croiser deux ou trois de ces énergumènes s’il s’attarde trop. Il range son petit barda et reprend son chemin, plus attentif à ce qui l’entoure. Il lui reste une bonne heure avant de devoir prendre la route pour l’université.

Bon. Claude est sceptique. Elle a cette fois de solides éléments pour son enquête. Pas de nom de famille, mais un Luis, le prénom de sa femme et de ses enfants, le village où il réside et son adresse professionnelle : il n’y a qu’une université à Majorque. De plus, elle a une amie française à San Telm qui tient un bar-restaurant (fort sympathique, qui plus est) et qui connaît tout sur tout le monde dans le bled. Si elle lui donne ces quelques éléments, elle devrait pouvoir identifier ce Luis, même si son prénom est fictif. A moins que le personnage lui-même ne soit fictif. Mais il doit bien y avoir quelque chose de vrai, de tangible dans tout cela ! Claude hausse les épaules. Elle note sur son portable les quelques points à retenir et, l’heure tournant, se saisit du dernier portrait de la proposition 9. Ou est-ce le portrait qui la saisit ?

Xisco est installé à sa table habituelle, où désormais il passe la plupart de son temps. Il contemple la place, encore vide à cette heure, et touille son café. Il a gardé l’habitude de manger après le service, dans le calme de la sieste, même s’il ne participe plus au coup de feu. Son fils, derrière le bar, a pris le relai. Tout roule, pas d’inquiétude à se faire. D’ailleurs il ne reste qu’un couple de touristes en terrasse, et le vieux Toni qui s’est installé avec sa pile de journaux – il sera fin prêt pour la revue de presse à l’apéro, le lascar. Oui, il pourrait rester au village, s’occuper du jardin – prendre sa retraite, vraiment, enfin, se reposer. Mais sa vie est là. Le comptoir, la terrasse, la place ombragée, la vue sur Santa Eulalia. Santa Eulalia lui manquera aussi. Même s’il est rarement entré dans la nef, et n’a jamais visité le clocher. Il aime la force tranquille de l’édifice, sa pierre ocre, presque rose, qui absorbe la chaleur. Il aime le porche, sobre, élégant. Et la rosace, oui, toute en dentelles. Il se sent au centre du monde. Presque tous les jours de la semaine, excepté au cœur de l’hiver, il rencontre de nouvelles personnes, de nouveaux visages, il entend parler toutes les langues du monde. Et puis il y a les habitués, ses amis de toujours – même les emmerdeurs, il les regrettera. Il connaît les petites habitudes de chacun, il aime les coups de gueule des uns, les grimaces complices des autres. D’ailleurs voilà Ailene. Reverrait-il jamais Ailene s’il retournait au village ? Elle est comme sa fille. Il ressent un petit pincement, une fierté toute paternelle comme à chaque fois qu’il la voit. Oui, elle viendrait sans doute le voir. Elle fend la place de ses longues enjambées, ses cheveux au vent, flamboyants. Il n’a jamais vu une tignasse pareille, cette blondeur ambrée. Elle porte un cuir fin sur son jean, son sac en bandoulière. Elle l’a vu et lui sourit, en deux pas elle est vers lui et le prend dans ses bras — un gran abrazo. Elle a les joues fraîches et le regard rieur – il ne peut s’empêcher de la revoir gamine, toute pâle, avec son air colère d’oisillon trop tôt tombé du nid, tout écorché. Vilain petit canard ignorant sa beauté. Se méfiant de tout et de tous. Il l’avait apprivoisée, au fil du temps. Il l’avait écoutée. Conseillée.

Aujourd’hui, les rôles se sont presque inversés, c’est elle qui prend de ses nouvelles, qui l’interroge, soucieuse, sur ses maux d’estomac, qui l’incite à se rasseoir. Il refuse bien sûr, et lui offre sa table. Elle doit avoir quasi… cinquante ans. Cinquante ans ! C’est une enfant de pays, maintenant, sa peau brunie, sa nonchalance… Elle connaît toutes les subtilités du majorquin – quand elle est arrivée, elle ignorait jusqu’à l’existence de cette langue. Qui aurait dit à l’époque qu’elle resterait sur l’île ? Venue avec Erasmus – c’est elle qui lui a fait connaître Erasmus —, elle ne devait passer que six mois à Palma. Et cela fait… plus de trente ans qu’elle est là. Elle lui donne des nouvelles de Luis, de Guillem, de Rosa, elle en demande de Biel et de Francesca. Oui, même s’il part au village, il la reverra, bien sûr. Après une dernière accolade, il regagne le comptoir – après le café, il aime bien reprendre sa place. Bientôt les premiers habitués de l’après-midi vont arriver, c’est à lui de les accueillir. Biel en profite pour prendre une pause et rejoint Ailene. Elle a déjà sorti son paquet de copies, mais elle l’accueille gaiement, lui fait une place. Xisco sourit derrière son comptoir en les entendant rire. Il leur coule deux petits expressos bien noirs dans les tasses bien blanches. Il va les leur apporter lui-même. Il est peut-être là, le centre de son monde.
Claude met un certain temps à relever le nez de la feuille. Elle est comme foudroyée. Elle a l’impression d’être précisément à la place de Biel, puisque devant elle, sur la place, elle voit Santa Eulalia, « la force tranquille de l’édifice, sa pierre ocre, presque rose, qui absorbe la chaleur… le porche, sobre, élégant. Et la rosace… ». La personne qui a écrit cela s’est tenue ici ! Oui, enfin, ce n’est guère étonnant, puisqu’elle a oublié ses textes précisément dans ce bar. Claude se ressaisit. Elle a dû boire trop de café. Toute cette fiction lui a tourné la tête. Xisco et Enrique n’ont absolument rien en commun, Enrique a trente ans, il tient le bar depuis qu’Enrique père est parti en retraite… Et si ? Oui, Xisco pourrait peut-être avoir été inspiré par Enrique père, pourquoi pas ? Elle note quand même, elle pourrait demander à Enrique s’il voit qui est cette Ailene, mais il est parti en pause. A cette heure, il doit sans doute récupérer ses enfants. Elle ne devrait pas tarder elle non plus, si elle ne veut pas être trop en retard. Elle a envie de continuer sa lecture mais sent qu’elle ne pourra plus emmagasiner d’informations. La proposition 9 comprend trois longs textes tous les trois précédés d’une mention étrange : « source de l’apocryphe ». Pas le courage de décrypter cela maintenant. Elle pourrait emprunter la pochette pour terminer sa lecture un peu plus tard, mais si l’auteure vient la chercher… Bien que ce soit peu probable, elle préfère la laisser sur place, et se promet de revenir demain. Elle pourra peut-être glaner quelques renseignements d’ici là pour étayer les quelques pistes qui se dessinent. Elle peut toujours lire le texte sur le carrelage avant d’y aller, par pure curiosité, et pour prolonger un peu la lecture…

« C’est un petit morceau de carrelage, conglomérat de terre cuite, mélange d’argile et de sable, de plomb et d’étain, façonné de main d’homme, brisé sans doute, avant d’être jeté à la mer. Il a sans doute eu une vie avant, quand il était carreau, sur les murs clairs d’un logis, scellé dans le béton par un mortier étalé à la truelle. Peut-être s’est-il fendu avant d’être posé, peut-être les murs ont-ils été démolis. Il est devenu débris. Jeté dans la grande fosse commune des gravats et des débris. La mer. Il traîne au milieu des galets minuscules en lisière du rivage, de ceux qui ruissèlent sous le pied quand la vague se retire, comme aspirés par elle, et qui se laissent porter par la suivante, inlassablement. Dans ses lents mouvements incessants, il se frotte aux autres galets, tintinnabulant presque insensiblement ; la vague l’enrobe puis se dérobe, le lime et l’arrondit, le polit et l’adoucit. Il est un peu plus long que large, presque plat, et d’aspect bifide : d’un côté orangé, granuleux, de l’autre blanc, lisse, brillant. Sa texture étonne au toucher, le doigt glisse sur sa glaçure lustrée, d’une grande douceur.

Maniable de forme et plutôt léger, il ravirait je pense les amateurs de ricochets, il me semble idéal pour de longs lancés pour qui maîtrise bien la technique. Il faut trouver la bonne inclination, ajuster soigneusement l’angle de tir, bien tenir l’objet en main, face plate en dessous, et lui impulser un mouvement rotatif de grande vitesse, comme pour un frisbee. Il tourbillonne alors sur lui-même, frôlant les flots, il file véloce à la surface, sa face plate rebondit, infléchissant sa trajectoire, la redressant, la prolongeant, chaque rebond lui redonnant de l’élan, chaque impact entraînant des ondes circulaires, de plus en plus larges, de plus en plus loin, jusqu’à ce qu’il plonge enfin, disparaissant à la vue, englouti par les eaux profondes, à dix ou quinze mètres du rivage. Qu’adviendra-t-il alors de lui ? Sera-t-il pris dans les soyeux filets des algues ? Coincé dans les roches noires et poreuses, aux arêtes tranchantes, en compagnie d’oursins et de gros crabes ? S’enfouira-t-il au creux du sable, où de curieuses créatures viendront le frôler, le chahuter, et peut-être l’habiter ? J’imagine quelque coquillage, embrassant son flanc, sceller son attachement d’un baiser de bave, translucide, presque nacré, dont le fil solide les retiendra longtemps unis. Peut-être reprendra-t-il son lent ballet aquatique… Combien de temps lui faudrait-il pour rejoindre le rivage ? Lavé, caressé par les eaux, percuté parfois, raclé aussi, s’érodant inéluctablement, jusqu’à devenir minuscule, s’arrondissant toujours, s’allégeant encore, se délitant peut-être, jusqu’à devenir sable, sable grossier d’abord, puis poussière dorée et douce… »

Claude est bouleversée. Inexplicablement, ce texte la renvoie à sa situation actuelle, elle a la sourde impression d’être ce morceau de carrelage, s’amenuisant sous le joug caressant des habitudes, dans le carcan immuable du quotidien. Elle se secoue : cette lecture l’a assez chamboulée pour aujourd’hui. Elle range les feuilles, se lève et paie son addition. Elle va reposer la pochette rouge sur le comptoir, dos au percolateur, salue le serveur au passage et traverse la place d’un pas décidé. Lui revient l’image d’Ailene la traversant en sens inverse. Ailene, adoptée par l’île, mariée à un majorquin, comme elle. Il faut qu’elle se refocalise sur sa journée.

La traversée de Palma jusqu’à l’Alliance française lui fait du bien : elle est restée tellement longtemps assise… Son esprit est en ébullition : elle a pris goût au jeu et est bien décidée à retrouver l’auteure. Elle se dit que malgré leur différence d’âge, — qu’elle suppute, après tout peut-être qu’elles ont le même âge — elles ont beaucoup de points communs. Santa Ponsa, une certaine nostalgie, les ricochets. Elle en parlera à Nathalie, responsable de l’Alliance. Si l’auteure est sur l’île, il ne devrait pas être très compliqué de la retrouver.

L’après-midi se déroule dans une nébuleuse. Claude ne parvient pas à s’intéresser aux conversations. Elle a évoqué la pochette rouge pendant le repas, sans entrer dans les détails, mais en invitant chacun à en parler autour de soi. Elle ira aussi prévenir les quelques libraires approvisionnés en littérature française. Mais pour l’heure elle est fourbue. Elle se rend au vernissage de l’expo parce qu’elle s’y est engagée, mais ne reste guère. Elle pourrait repasser chez Enrique, c’est son heure habituelle, mais elle prend le chemin de l’hôtel, où elle prend une douche avant de s’allonger un peu. Les souvenirs l’envahissent, comme si elle avait ouvert une porte et que tous au coude à coude s’empressaient de la franchir. Et, dans le même temps, elle s’interroge sur ces dernières années, sur les rituels qu’elle s’est efforcée de suivre, sa décision de vivre à l’hôtel depuis le départ de Gusti… Comme un petit morceau de carrelage, brisée, elle s’est laissée portée par les événements sans avoir, sans vouloir, de prise sur eux. Elle s’est séparée de tout quand son mur s’est écroulé. Elle s’est jetée à l’eau sans choisir sa direction, suivant chaque jour la même direction pour ne pas avoir à penser. C’est curieux, comme cette insolite pochette rouge a tout remis en question. Comme si cette lecture, décousue, énigmatique, lui avait redonné le goût de l’aventure, l’envie de se risquer, de revivre, enfin.

Le soir, elle descend dîner tranquillement au restaurant. Demain, elle reprendra l’enquête, et elle trouvera sans doute l’auteure. De retour dans sa chambre, elle ne tarde pas à trouver le sommeil — un sommeil où se mêlent les unes aux autres les figures du passé, de Gusti, Maria, Henriette, et celles d’Ailene, de Luis, de Xsico…

A 6h30, elle est déjà assise devant le petit secrétaire, le livre noir grand ouvert. Elle note : vendredi 16 mars ; 6h 30 ; 36.4 ; tension stable ; 4°. Elle ajoute : Suite de l’enquête sur le manuscrit trouvé à Santa Eulalia. Elle trouve que cela sonne bien. Elle souffle sur l’encre, referme cahier et secrétaire. Elle est prête et prend à peine le temps de vérifier son maquillage avant de descendre donner ses clés. Livio lui sourit d’une façon bizarre : il doit penser qu’elle rejoint un amant, ou quelque chose de cet ordre. Elle choisit cette fois le chemin le plus court pour rejoindre Santa Eulalia. Enrique l’accueille de loin, il n’y a plus de place en terrasse. Peu importe, ce n’est pas pour cela qu’elle est venue. Elle s’approche du comptoir. La pochette rouge n’est plus adossée au percolateur. Une drôle de sueur froide lui dégringole le long de l’échine. Elle commande un café, en attendant Enrique. Il l’a peut-être mise de côté de peur qu’elle ne tombe… ou quand il a nettoyé le comptoir… Lorsqu’enfin il vient, la désillusion est terrible : l’auteure est venue le chercher. — Mais c’était qui ? Il ne sait pas : il n’était pas là. Il trouve le serveur qui a vu l’auteure et qui croule sous les questions de Claude : une rousse, trente ans, non plutôt quarante, peut-être plus, il n’en sait rien, il n’est pas doué pour donner des âges… Une rousse ? Claude pense bien sûr à Ailene, elle interroge Enrique, qui sourit, perplexe : il ne voit pas du tout de quoi ou de qui elle parle.

Une place se libère en terrasse, Claude en profite pour s’y installer avec un nouveau café et une ensaïmada. Elle se sent complètement vidée. Continuer l’enquête ? Sans doute un peu vain. « Vanité de ces vies dont personne ne se souvient ». Où a-t-elle lu cette phrase ? Dans la pochette rouge ? Une réminiscence plus lointaine ? Elle aurait aimé, quand-même, relire quelques passages. Lire la suite. Elle boit son café, et grignote sa viennoiserie majorquine en regardant la façade de Santa Eulalia. Le pinceau du soleil qui ravive les ocres. Des écoliers traversent la place. Les serveurs courent d’une table à l’autre. Des gens arrivent, d’autres repartent. Elle aperçoit les deux hommes qui étaient là, hier. Ses voisins de gauche. Se souvient de sa voisine de droite. Pense à Ailene. Quand, un peu plus tard Enrique vient s’installer près d’elle, elle a presque envie de l’appeler Xisco.

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Franck Queyraud | La forêt de Nienne


Comment suis-je venu à écrire un livre sur Nienne ? C’est une longue histoire. Le premier contact ? Quand les oiseaux ont commencé à mourir en s’approchant des arbres et des forêts. Et seule celle qui appartenait à Nienne – mais nous ne le savions pas à l’époque – accueillait les oiseaux survivants. On ne sait toujours pas aujourd’hui pourquoi elle reste la seule forêt sur terre pour les oiseaux. Il a fallu du temps pour réussir à approcher Nienne, l’apprivoiser, comprendre qui il était et son choix de s’isoler jusqu’au dénouement que vous connaissez dorénavant. Le début de mon livre est peut-être la meilleure introduction pour découvrir qui il était. Je peux vous lire ?
Une forêt où les oiseaux tombent des arbres comme des feuilles avait titré le journal. On ne savait pas quand cela avait commencé précisément. On avait ramassé des centaines d’oiseaux, morts, autour de la grande forêt domaniale recouvrant un quart du département. Des experts étaient venus, alertés par les membres de la LPO locale et les gardes forestiers. Personne n’y comprenait rien. On avait tout de suite évoqué une pollution. On avait prélevé des échantillons. On avait analysé, sans résultats probants. Le problème s’était étendu. D’autres forêts avaient été touchées. Puis, toutes sur la surface de la terre. Toutes sauf une dans le département. Celle de Nienne et de son père. Celle que Nienne n’entretenait pas. La forêt mystérieuse avait titré un autre journal. On évoquait une pollution cachée. Les rumeurs allaient bon train, amplifiées encore par les réseaux sociaux. Il n’y avait pourtant ni centrale nucléaire ni aucun dépôt officiel de substances dangereuses aux alentours. Cela devait être dans l’air. L’air qui venait d’ailleurs, bien entendu, ou celui qui venait du fond de la terre, puisque la région était parsemée de grottes, trous et autres plaisirs pour spéléologues. Les explications fusaient de partout.

L’arbre sur la colline, celui devant la cabane de Nienne, s’était également couvert de plusieurs dizaines d’oiseaux, chaque jour. C’était devenu un refuge. Les oiseaux volaient de cet arbre aux arbres de la forêt de Nienne. Nienne se demandait bien pourquoi il y avait autant d’oiseaux. Il s’en moquait car il ne les dessinait pas. Il dessinait son arbre. C’était son travail, sa façon à lui de mesurer le temps, de conjurer le quotidien mais surtout de tenter de saisir un bout de réel pour l’aider à respirer. Naufragé volontaire de ce monde irréel.

En fin d’après-midi, Nienne était comme de coutume à sa table. Sa table devant la fenêtre. Il dessinait. Un journaliste le surprit en toquant trois coups brefs à la fenêtre. Nienne sursauta, se leva d’un bond, se rua vers la porte. Que venez-vous faire là ? cria Nienne. Monsieur, savez-vous pourquoi tous les oiseaux se réunissent dans votre forêt alors qu’ailleurs, ils meurent tous ? Que me racontez-vous ? Laissez-moi, c’est une propriété privée, vous n’avez pas lu les pancartes en bas de la colline ? Le journaliste n’écoutait pas et était préoccupé par sa question qu’il reposa. Nienne le regardait éberlué. Il n’était au courant de rien. Non, il ne lisait pas la presse, n’écoutait ni la radio ni la tv, n’utilisait que rarement le web. Le journaliste s’arrêta de parler et fixa Nienne. Mais, que faites-vous ici tout seul, coupé de tout ? Comment vous appelez-vous ? Mais cela ne vous regarde pas. Quel culot ! Je dessine. Je dessine un arbre. Celui-ci. Qui est rempli d’oiseaux ? Oui et alors, ils sont libres de venir ou pas ! Vous ne savez pas que tous les oiseaux du département meurent dès qu’ils approchent d’une forêt ou d’un arbre ? Il n’y a plus que votre forêt qui accueille des oiseaux. Je ne sais pas, vous m’ennuyez à la fin, cela m’est égal. Nienne congédia le journaliste, ferma sa porte et se cacha dans la cabane. Il n’y a pas de rideau aux fenêtres. Tous ont été retirés. Aussi, il voit encore le journaliste regarder par la fenêtre, jeter un œil sur la table où est posé le dessin interrompu de Nienne. Dessin qu’il ne pourra continuer. Il fait entre chien et loup maintenant. Il entend des sirènes qui s’éloignent, le bruit d’un hélicoptère qui passe au-dessus de sa cabane éclairant momentanément son arbre. Le journaliste se lasse et part. Loin les arbres sont ombres sur ombres. Loin la colline.

Le journaliste, vous l’avez compris, c’était moi. Ce fut ma première rencontre. Et elle ne fut pas très heureuse. Pour approcher Nienne, il a fallu que j’abandonne mon métier qui ne respectait plus aucune règle déontologique. J’étais devenu un communicant du pouvoir comme un autre. Un serviteur. Je ne laissais plus de place au doute. J’éructais des articles qui corroboraient la politique du moment. Je ne décrivais plus le monde tel que je le voyais. Je m’imaginais lanceur d’alerte. Je n’étais plus qu’un outil de propagande comme un autre. Nienne m’a raconté son histoire, petit à petit, ou plutôt il a accepté la lecture de ses carnets. Ensuite, on comprit que la forêt mystérieuse l’était réellement quand le problème fut mondial. Il ne dessinait pas, il écrivait.
Nienne lui a dit un mot affectueux dès leur première rencontre. Elle lui a répondu - que cela faisait une éternité qu’elle attendait ce mot. Comme éternité était un peu excessif, il a ri. Elle avait vingt et un an et lui, dix-neuf. Le lendemain, elle lui a donné l’exemplaire de son livre préféré, Nadja, tout abîmé, les pages cornées, des mots soulignés et des notes dans les marges, dans sa langue... illisible pour lui. Elle lui faisait confiance. Elle ne voulait plus retourner de l’autre côté de la mer. Il l’appelait Naeco et quelques fois, pour la taquiner : sa brute épaisse, à cause du métier qu’elle apprenait. Elle voulait être chaudronnière. Ingénieure chaudronnière. Sa famille voulait la marier. Elle est devenue ingénieure, puis, elle a disparu.

Auguste. C’est Auguste qui a construit la cabane. Son nom de famille ? Tout le monde au village l’appelait Auguste ou le fada. Avant de mourir, il a vendu à mon père, la cabane et le terrain tout autour, une colline et une forêt que nous lui louions l’hiver. Je pourrai connaître son nom sur les documents d’achats de la cabane. Mais en quoi cela serait utile pour évoquer Auguste. Son prénom était son nom. Mon père m’a raconté qu’Auguste jouait au fada mais ne l’était pas du tout. Il avait une bibliothèque emplie de livres de Gaston Bachelard qu’il lisait quotidiennement et de livres de poésie. Je ne sais pas s’il écrivait. C’était notre seul visiteur quand j’étais enfant. Mon père et lui discutaient pendant que je dessinais ou jouais avec un chat qui nous rendait visite. Cette cabane isolée et cette forêt étaient les seuls biens de mon père. Il n’avait jamais voulu être propriétaire. Il voulait laisser vivre la forêt et surtout ne pas « l’exploiter ». C’est ce qui avait plu à Auguste. Je ne l’entretiens pas, non plus. Les arbres tombent. Ils meurent en enrichissant le sol de la forêt. C’est devenu un enchevêtrement extraordinaire, digne d’une forêt primaire, sans aucune intervention humaine. Les chemins et les sentiers en son cœur ont été recouverts. Les gens du village voient cela d’un mauvais œil, ce « patrimoine » non entretenu. J’ai reçu plusieurs lettres du maire me rappelant l’obligation de débroussaillement pour éviter les feux de forêt. Ma forêt - qui n’est pas « ma » forêt - est isolée - loin de toute habitation. Le risque n’est pas si grand. C’est peut-être pour cela qu’il y a une faille administrative et que tout cela ne va pas plus loin que les lettres jusqu’ici reçues. Le Maire était aussi un ami d’enfance de mon père. L’humain bloque parfois la machine administrative. Je me réconforte de cet oubli. Quand on y pense, il est incroyable que nous ne puissions pas utiliser le temps à notre guise. Je récupère seulement du petit bois pour me chauffer le soir ou je m’amuse à me perdre dans ce dédale végétal. Les grosses bûches pour l’hiver me sont livrées par un entrepreneur de bois de la ville proche, qui m’a déjà proposé de s’occuper de ma forêt. Il me regarde toujours d’un drôle d’air quand je lui dis qu’on verra plus tard. Auguste a vendu colline, cabane et forêt à mon père, en partie, pour embêter les gens du village, mais surtout, parce que mon père et lui aimaient les mêmes livres. C’est sans doute pour cela que nous n’avons pas été acceptés dans le village. Nous n’avons rien fait pour améliorer la situation. Il faut parfois refuser la communauté qui vous veut du bien. Si ma mère avait été là, peut-être eusse été différent.

C’est beau, non ? Mais je me disperse. Reprenons sur qui était Nienne, quelles étaient ses occupations, qu’on aurait pu qualifier d’obsessionnelles avec les mots de notre époque si prompt à étiqueter la moindre déviance. Nienne voulait simplement faire les choses le mieux possible et il considérait que l’art et l’artisanat, c’était un peu la même chose. Comme un compagnon du devoir, le dessinateur qu’il était, remettait chaque jour en cause son métier, continuait à chercher pour apprendre. Il se moquait de produire un chef d’œuvre : dessiner était sa manière à lui de respirer et de vivre. Il se moquait bien d’avoir à exposer, à publier un livre, à être connu. Il le faisait d’abord pour lui.

Comme c’est l’hiver et qu’il fait encore jour, Nienne est assis devant sa table qui est installée devant la fenêtre. La fenêtre encadre un arbre dans sa totalité. On dirait que la maison a été construite uniquement pour mettre une fenêtre à cet endroit et présenter, saisons après saisons, l’arbre à ceux qui y vivent. Seul, Nienne vit dans cette maison qui est plutôt une cabane, une cabane au sommet de la colline. Elle appartenait à son père. Quand on est en bas de la colline, on ne voit que l’arbre et la cabane est invisible. Nienne est assis à sa table et observe l’arbre. Il prend son crayon de mine et commence à tracer sur une feuille en papier le dessin de cet arbre. Il esquisse le tronc, les branches qui s’étoilent tout autour du centre de l’arbre. Il regarde, se penche, dessine, regarde l’arbre. Recommence. Chaque jour, depuis son arrivée dans cette remise, il passe une ou deux heures à dessiner après avoir passé le même temps à l’observer. Il commence par repérer la structure générale, même s’il ne comprend pas pourquoi telle branche part dans ce sens, et celle-ci, à l’opposé. Quelles seraient les raisons pour qu’un grand architecte ait édicté des règles concernant le sens des branches ? Nienne a décidé, il y a déjà un bon moment, qu’il ne pouvait pas tout comprendre et ne voulait surtout pas s’en remettre à des explications délirantes. Il ne savait pas, point. Il préférait regarder. Voir simplement. Voir ce qu’il voyait. Ce qui n’était pas si simple en soi. C’était son métier de voir. Dessiner. L’arbre au bord du monde, l’arbre au cœur du monde. Parfois, il démarrait par un bout de branche mais ne réussissait jamais à finir son dessin quand il procédait ainsi. Quand Naeco a disparu, il est venu dans cette cabane. Il fait nuit. Il termine son dessin par l’œil de l’arbre qui le fixe. Il ne distingue plus qu’une ombre d’arbre et les étoiles sont si lointaines qu’elles n’éblouiraient que le fonds de la pupille de l’œil d’un poète. Nienne pose son dessin sur la pile de l’étagère, après l’avoir daté et horodaté. Il le regardera demain matin et décidera s’il le garde. Il y a déjà quatre cent dessins. Au début, il dessinait plusieurs dessins dans une journée. Ne gommait jamais. Le trait devait être réalisé d’un jet, sans hésitations, ne devait pas être une suite de tentatives. Il déchirait beaucoup. Il recommençait. Cela faisait presque un an, qu’il dessinait cet arbre, et il n’était toujours pas satisfait du résultat. Il ne savait pas vraiment pourquoi il s’était mis à faire cela. L’année était passée comme une minute et les dessins s’étaient accumulés sur l’étagère, insensiblement. Arbres sans feuilles, arbres avec bourgeons puis arbres avec feuilles et de nouveau, sans feuilles. Parfois, il ajoutait un oiseau, et l’effaçait. Moment d’égarement. Les oiseaux ne restent pas et s’enfuient toujours. Ils ne tiennent jamais la pose. Quoi de plus mobile qu’un oiseau ? Il ne savait pas vraiment ce qu’il cherchait en dessinant tout le temps le même arbre. Nienne descendait régulièrement au village pour faire provisions du nécessaire pour vivre et achetait quelques crayons de bois, au tabac près de l’église. Il parlait très peu aux villageois, qui le prenaient pour un hurluberlu. Malgré les antennes paraboliques sur les toits, ici, on vivait encore comme au siècle dernier. On l’appelait, au village, l’obscur. Il ne souriait pas beaucoup, c’était peut-être pour cela. Maintenant, il est installé dans le noir, dans son fauteuil et regarde le reflet de la guirlande qui clignote, dans son verre de lunettes. C’est le seul mouvement qui le rattache au monde à l’exception du bruit du vent qu’il perçoit à l’extérieur. La guirlande de noël est celle que son père accrochait sur la cheminée tous les ans. Ils venaient tous les deux dans ce refuge d’hiver. Peintre, son père lui avait demandé de dessiner l’arbre pour apprendre à regarder. Son père, pendant ce temps, lisait. C’était le seul moment de l’année où son père ne se consacrait pas à son art. Il fendait du bois, allumait le feu, préparait le repas. Lisait. Puis, commentait les dessins de son fils qui ne s’appelait pas encore Nienne. Il aimait bien ce temps passé avec son père. Dans le noir, il pensait qu’il pourrait maintenant dessiner le flux du vent autour des branches de l’arbre de son père, son arbre à lui aujourd’hui, celui qui fut planté par son père. Et comment il pourrait s’y prendre pour les représenter, l’arbre et l’air, et le vent qui passe entre les branches. Van Gogh s’était amusé à dessiner des volutes sur certains dessins ou dans certaines peintures, mais c’était trop brut. Et puis, il l’avait fait ainsi, Vincent et on ne pouvait pas le refaire. Comme on ne pouvait plus utiliser le je me souviens de Pérec. Malgré ce problème (de dessinateur), il pensait qu’il n’y avait rien de plus difficile à dessiner qu’un arbre : figure de l’immobilité et de la permanence. Il avait regardé des quantités de dessins et de peintures des siècles passés. Mais, beaucoup trichaient. Et plus il pensait à cela, plus il se disait qu’il ne savait pas vraiment dessiner un arbre malgré les milliers de dessin qu’il avait déjà réalisé, seul ou avec son père. Vouloir représenter le vent ? Qui souffle comme bon lui semble. Quelle prétention. Il lui fallait maîtriser l’immobilité avant de prétendre vouloir représenter le mouvement. Il avait le temps devant lui, tout le temps et plus aucune attache, hormis cet arbre, encadré par la fenêtre de la cabane.

Dessiner ou écrire, pour vivre, tout simplement. J’ai compris petit à petit en lisant ses carnets. Il se moquait du reste.

C’était. Souvent, c’était, en fin de journée : l’arrivée de la lenteur, accompagnée d’un sentiment de plénitude. État qui permettait l’écriture. Le lieu où écrire était généralement catalyseur. Ce sentiment et ce lieu créaient un hors du temps. Où lire, où écrire. Un hors du temps qui naissait d’une atmosphère et d’un environnement. Une musique — répétée en boucle — pouvait également provoquer cette sorte de mélancolie de jubilation, propice à l’élargissement de tous les sens. C’était une autre personne qui prenait le contrôle. Le lieu, c’était par exemple, le jardin botanique. Non à cause de son cadre idyllique - présent et passé mélangés - mais parce que c’était là, au milieu des arbres, que pouvait s’épanouir cette lenteur, qui m’était nécessaire pour écrire. La disposition particulière d’une branche happée par un nuage suffisait pour enclencher l’écriture. Tout allait rapidement, ensuite. Les doigts dansaient sur le clavier de l’ordinateur de poche. Je ne relisais pas. Je ne savais jamais ce que j’allais écrire. Je suivais une partition intérieure. Un musicien ne s’arrête pas dans son interprétation pour rejouer le début de la partition. C’était la même chose. Je déchiffrais des évidences, créais des images, ajoutais des silences - qui, jusqu’à ce moment, m’étaient complètement inconnus ou invisibles. Il y avait ces lieux, cafés, bibliothèques, où lire, où écrire, peuplés de solitudes égarées ou emplis d’une foule de personnes s’interpellant. Écrire, c’était comme jouer un instrument, respirer enfin, sans ces heurts du quotidien qui constamment brisaient la musique de vos jours. Quand cette lenteur et cette plénitude étaient présentes, peu importait les bruits autour, rien ne m’importunait plus. La concentration se fixait au zénith, et mon stylo, pointe fine noire, courrait sur des petits carnets, récupérés ici ou là. Plus tard, je recopiais sur la page du billet de blog, mon traitement de texte préféré. D’autres fois, au café, le petit ordinateur de poche remplaçait les carnets et je n’avais plus besoin de recopier. Je posais le texte d’un seul jet, comme celui-ci en ce moment même. Je ne raturai pas ce texte numérique, si je peux dire ainsi. Je le laissais reposer, n’y pensais plus du tout, l’oubliais. Un jour ou une semaine après, j’effaçais, corrigeais, remplaçais ce qui était trop... trop intime. Cela importait peu d’être publié ailleurs que sur ce blog. Cela n’avait aucune importance. Ce qui comptait, c’était cette mélancolie de jubilation, et la tentative de la retrouver chaque jour. Le lieu en soi a besoin d’un lieu extérieur propice au chant intérieur pour ne pas être apatride à son propre corps. C’était et c’est encore le présent de mes jours.

Parfois c’était des notations brèves. Presque télégraphiques. On pouvait deviner ses peurs ou ses désirs.

La peur de l’ennui. Le brouillard qui tombe. La vue qui se trouble. Un étourdissement lié aux mouvements trop rapides, trop saccadés, dû au changement de lunettes. Ça en fait des mondes disait le temps. Tirer les deux grands rideaux de la scène ? Les rideaux rouges dans la série Twin Peaks : le sol et ses zébrures en noir et blanc, obsédantes. Le temps perdu sans madeleines.

L’Obscur. La lumière. Ce serait une maison. Ou un trou. Une cabane. Spacieuse, assez pour mettre les livres dans une bibliothèque. Les livres sont des solitudes qui attendent le bon moment pour qu’on les écoute. Plus faciles à ouvrir qu’une huître dès que nous sommes à maturation. Je suis un escargot nommé l’obscur. L’escargot qui porte sa bibliothèque sur son dos ne peut aller que lentement. Et, long est le temps pour ouvrir chaque livre. Et les lire. Et tenter de profiter de leurs lumières, de leurs nuits et de leurs silences. Ce qui ne s’écrit pas, ne se dit pas, se suggère, s’effleure, se susurre entre les lignes, entre les feuilles. Les livres sont dans le couloir, posés sur le sol. Dans le noir. La cabane est trop petite pour abriter une bibliothèque. Les livres n’attendent pas. Les livres n’attendent rien. Je suis à peine silencieux. Sommeille d’un lieu à l’autre. Couvert de nuit et de silence.

On rêve, d’ailleurs. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas de quoi, on a mis une virgule pour ne pas en dire plus. On rêve de rêves, qui ne sont pas nôtres, pas de nous, et d’ailleurs, qui s’en soucie ? De l’ailleurs et de tout le reste. Ici, là-bas, en haut, en bas ? Le ruisseau coule en suivant la pente : la sienne. Pouvons-nous nous comparer au ruisseau qui coule de source ? Nous, nous la cherchons toute notre existence, cette fluidité du ruisseau. Ivre que je suis, livre resterai. Ouvert ou fermé. J’aimerai être un arbre. Avec de la nuit et du silence. Le rêve est une fuite vers un ailleurs qui n’est pas pour nous. Faudrait se couper de la réalité, s’isoler sur une île perdue, pour enfin connaître nos rêves, les nôtres, qui ne seraient pas des rêves matériels. Qui ne seraient pas – je l’espère – des rêves matériels. Car, sinon, à quoi bon rêver ? Et puis, d’ailleurs, est-ce que le rêve a quelque chose à voir avec l’imaginaire ?

Et puis, il y a ce texte un peu étrange, inachevé, entre réel et imaginaire…

… et ces instants de bascule dans notre vie – dangereuse par nature - ne sont pas toujours voulus. Sont automatismes, réactions épidermiques et salutaires parfois, comme disait l’amnésique Jonathan, perdu au fond d’une vallée tibétaine à la recherche de celle qui aurait pu briser son silence. J’escaladais un arbre au cœur de ma forêt. Je me réfugiais tout en haut de la canopée et je regardais l’horizon. Je regardais le ciel. Je regardais les nuages. Je souhaitais être tranquille. Seul. On ne distinguait rien d’autre que la cime des arbres, à perte de vue. Les arbres étaient devenus notre refuge désormais. Aucun topographe n’avait encore donné de nom à cette gigantesque forêt primaire, en pleine renaissance. Il n’y avait peut-être plus de topographes vivants. Je n’étais rien. Un simple membre de ma tribu. Il me restait un nom, celui que m’avait donné mon père. J’étais Nienne. Je ne savais d’où lui était venue cette idée. C’était un érudit mais surtout un lecteur. Il n’avait pas eu le temps de m’expliquer. Notre fuite des villes, en feu, avait été précipitée. Peu avait survécu. Tout le monde s’était dispersé. Le soleil allait se coucher dans quelques minutes. Les chants d’oiseaux étaient innombrables ce soir. Nous étions où ? Je ne savais pas. Avec mon groupe, ma tribu, nous avions marché pendant des semaines pour trouver ce refuge. Pas au Tibet en tout cas, en Europe ou au Brésil avec Blaise ? Blaise, c’était mon père qui me l’avait fait connaître. Dans mon sac, je n’avais qu’un livre : la légende de Novgorode. Je ne sais pas pourquoi mon père m’avait confié celui-là, plutôt qu’un de nos livres préférés comme celui qui se passe à Venise. Pour m’éviter de penser au vieux monde ? Peut-être. Novgorode, ce livre était une légende en soi. On ne l’avait retrouvé qu’à la fin du vingtième siècle. Tout le monde pensait que c’était une facétie directement sortie de l’imagination foisonnante de Blaise. Des doutes sur l’authenticité du livre avaient surgi dès sa découverte. Mais plus j’y pensais, plus je me disais que mon père m’avait confié un message. Choisir le premier livre d’un écrivain avait obligatoirement un sens. Qu’offrir de mieux à des survivants qui auraient la difficile tâche de tout reconstruire ? Le feu avait tout brûlé, ravagé, il y a vingt ans aujourd’hui. Tout comme l’écrivain qui a une œuvre à construire, les derniers des vivants devaient réécrire leur monde. Le livre expliquait aussi le choix du pseudonyme : Blaise Cendrars. La perte de son aimée, Hélène, disparue dans le feu. Mon père aimait cela. Du feu, des braises et des cendres, nous avions nous aussi vécu cela. Il m’avait donné un nom qui venait de nulle part : Nienne. J’étais son oiseau phénix. Que transmettre à ces enfants pour rebâtir un monde à partir de rien ? Je me souvenais encore de quelques textes de Blaise, du rythme des poèmes et de leurs musiques et de la première fois où mon père m’avait lu Les Pâques. Tous les livres de mon père ont disparu avec lui. Mais j’ai eu le temps de les lire. Je n’étais plus d’accord avec Blaise quand il disait, écrivait, répétait qu’écrire, ce n’était pas vivre. Notre vie avait complètement changé. Je me demandais quelle réalité pouvait être supérieure à celle de l’imaginaire. Surtout quand ce monde était totalement détruit. On écrivait tout le temps, en réalité. On imaginait. Dans notre tête. A la moindre pause. On imaginait. Simplement, on ne prenait pas toujours le temps de poser les mots sur un support. Peut-être, par manque de courage ou de suite dans les idées. Par modestie, aussi. On imaginait parce que construire était dans notre nature et que nous avions peur de l’ennui. J’aimais bien monter dans la canopée. Je sortais ce vieux calepin et notais tout ce que je voyais ou ce qui nous arrivait avec Naeco, avec les autres, ceux de la tribu qui vivait dans les arbres. J’écrivais petit. Mon carnet était mince. J’étais devenu aussi perdu que Jonathan, mon héros préféré de bande dessinée, à la différence près que je ne savais pas conduire une moto sur les pistes chaotiques des hauts plateaux de l’Himalaya. La vie dangereuse, oui, Blaise, certes. Cela prêtait à sourire, aujourd’hui. La vie dangereuse. C’était le contrat initial. On connaissait le début, en principe, on ne connaissait jamais la fin. On avait de l’appétit ou pas. On souriait ou les crampes d’estomac étaient notre quotidien. Je n’aimais pas toutes les croyances humaines mais je ne leur en voulais pas. Je n’étais pas certain des miennes. Il fallait réapprendre l’optimisme. L’oncle Howard – l’oncle de Jonathan - était un homme singulier et un homme comme un autre dans le même temps. Il n’avait pas su réagir à la jalousie et à tous les sentiments qu’on nous demande d’adopter dès notre naissance. Il n’y avait pas d’écoles de gestion des sentiments. Ce n’était pas cela qui était grave. L’oncle Howard était un simple mortel. Il n’avait pas su voir et accepter la beauté du monde. Il ne l’avait tout simplement pas découverte, ou seulement par bribes et rarement, de temps en temps. Cette quête était la seule qui comptait, se disait Nienne. Quant à l’absolu, ce désespérant absolu, bourré d’idéaux qui nous conviaient à attendre un hypothétique arrière-monde édénique...

Hélène ou Naeco ? Comment pouvions-nous nous identifier aux histoires écrites dans ces milliers de livres qui recouvraient des kilomètres d’étagères et quel mystère de rencontrer une histoire qui nous concernait comme si nous l’avions aussi vécu. Notre pensée naviguait d’une île à l’autre et de temps en temps, découvrait un archipel. A la fin, Nienne n’écrivait plus que de courtes sentences.

La faim du temps.

Un daim dans une clairière.

Le peintre ne fait que des tableaux qui correspondent à son nom. Ne sait rien faire d’autre qu’avec ses mains. Le poète, lui, est un maelstrom, le mouvement est sa condition humaine.

Quand il s’avéra que la forêt de Nienne était bien la seule à recueillir les oiseaux, la vie tranquille dans sa cabane n’était plus possible. D’autres journalistes, des curieux de toutes sortes, des scientifiques, tous ces gens voulaient le rencontrer. Nienne disparut. Certains pensèrent qu’il était tombé dans un des gouffres d’une grotte dont les parois étaient couvertes de tous les dessins de l’arbre dessiné dans sa courte vie. Une véritable forêt de papier souterraine. On aurait dit un mémorial sous terre de ce qui fut à l’air libre. Il ne résisterait sans doute pas aussi longtemps que les dessins des grottes préhistoriques. Je ne sais pas où Nienne est parti ni même s’il repose au fond de la terre. Il est peut-être encore dans sa forêt. On ne peut pas le savoir, un mur et des barbelés ont été installés pour préserver ce sanctuaire. Moi, je préfère penser à lui, la tête penchée sur sa feuille à dessiner l’arbre devant la cabane. A le dessiner en se rapprochant de plus en plus près. Les derniers dessins trouvés représentaient les détails les plus précis de l’écorce de l’arbre. Je pense qu’il avait fini par tellement se rapprocher de l’arbre qu’il avait fusionné avec le tronc. Les deux yeux qui semblaient si humains quand on regardait cet arbre me disait que je n’imaginais rien de fantastique. Mais une fin logique. Oui, je sais, la logique n’est pas de ce monde. Mais, le feu n’a pas encore tout ravagé. Nous sommes les survivants. Il reste une forêt, quelques arbres et des chants d’oiseaux, qu’on peut encore écouter le matin ou le soir… si on arrive à échapper quelques instants aux gardiens qui font des rondes tout autour. Silence.

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Lamya Ygarmaten | Tentative de nouvelle


I

On est à l’entrée de Paris, en 1991, il fait morne et gris dans les immeubles étroits, aux parquets qui grincent à peine, leurs murs sont humides, jaune fané par endroit. Je vois une petite rue, perpendiculaire à une autre, à peine plus longue, et une série de petits immeubles, encore gris, et légèrement marron, il faudrait du lierre pour cacher les pierres, pour que ça ait l’air un peu plus rustique, un peu plus pittoresque. C’est un monde urbain, mais il y a comme des restes de village, mais les villages avec ce qu’ils ont de petit, de morne, d’étroit.

Je ne pourrais te dire où cela a eu vraiment lieu. Mon père me l’a raconté, il en avait entendu parler alors qu’il vivait dans un petit hôtel, que j’imagine miteux, que je n’ai jamais vu, mais que j’imagine situé dans un des très vieux immeubles, je sais que c’était à Issy-Les-Moulineaux. Je ne sais pas si lui-même s’en souvient de cette histoire. J’étais enfant quand il me l’a racontée. Donc j’imagine que c’est arrivé dans ces environs-là, au début des années 90, que mon père assis à une terrasse, une cigarette à la main, c’était le temps où il fumait, tenait dans sa main ce journal, et dans la rubrique des faits divers il a pu lire « une femme s’immole dans son appartement : des tonnes de papier ont gêné le passage des pompiers ! », c’est comme cela que je l’imagine, il faisait gris et humide.

Je demande à mon père des détails, il ne se souvient plus de tout. Juste en substance : une femme, des livres, du feu.

Papa, réfléchis avec moi.

« Mais tu ne te souviens pas de plus de détails, si elle avait de la famille des amis... ? »

Il me faut plus de papier, il m’en faut. J’ai froid. Les ombres de la nuit froide avaient comblé ses étagères de livres. De la littérature O. n’avait retenu que la possible combustion des feuilles.

Mon père triturait sa télécommande. « Je ne sais plus moi ce qu’ils en disaient, c’était deux, trois lignes, dans une rubrique, entre le sport et les mots fléchés, pourquoi ça t’intéresse ? » « Bah je me dis qu’elle devait faire preuve d’une volonté de fer, pour tapisser tout son appartement, pour entasser des livres, des journaux, jour après jour tout autour d’elle, elle ne devait se permettre aucune distraction pour arriver à son but, c’était une forme de passion surement, le chemin de la passion, passion au sens strict hein. » Mouais. « Mais papa, c’est toute ma vie, des papiers, la solitude, le temps qui passe et. » « Et quoi ? La solitude : ta vie ? Et nous alors ? A t’entendre tu aurais grandi sans famille. » « Vous êtes là, vous avez toujours été là mais… Mais j’ai l’impression que moi j’ai toujours été un peu absente. Et cette femme, elle devait être aussi absente, de sa vie, de son existence, absente des autres. » « Ça veut rien dire ça, ma chérie, absente des autres, ça ne veut rien dire. » « Si. Pour moi ça veut tout dire. Et je crois que pour elle aussi, j’ai l’impression qu’elle s’est enfermée elle-même ». O. avait ligaturé le cœur dans les lettres.

Assise au milieu de son salon, pieds nus et au sol, sur un tapis qui lui piquait la peau à travers son pantalon trop fin, elle restait, longtemps, toujours, à compter puis recompter les livres entassés autour d’elle, ça la rassurait. Elle avait toujours compté pour passer le temps. Le temps qu’elle préférait était celui des salles d’attente. Il y avait des carreaux au mur et ses yeux qui les comptaient, parce que le temps, ça passe pas vite, dans une salle d’attente. Elle se souvenait encore de la dernière fois qu’elle avait été voir un médecin, le jour du diagnostic. Elle attendait. Elle pouvait compter le nombre de carreaux à la verticale, puis le nombre de carreaux à l’horizontale et multiplier l’un par l’autre mais non, ce serait tricher. Alors elle sautait de carreau en carreau, et elle les additionnait, elle suivait les joints gris, du gris vers le beige, un peu sale, un peu usé par le temps qui passe, usé par tous les regards des patients, de ceux qui attendaient ici depuis plus de dix ans que le cabinet avait ouvert, de tous ces cils qui les parcourent, qui les foulent, qui parfois simplement fatiguent et se distraient ailleurs, ou qui continuent, persistent, repartent depuis le premier et reprennent le compte à rebours.

Elle regardait le plafond, une fois encore, une fois n’est jamais de trop, elle regardait le plafond, élément essentiel, fondateur alors qu’il n’est pas à la base. Les yeux haut, petite gymnastique, cherchent les tâches, les jaunissements, les fissures du temps, les raisons de tout cela. Heureusement qu’ils peuvent, affairés là-haut, occuper à autre chose l’attente. Heureusement, encore une fois, qu’il y a un plafond, se dit-elle. Parce que le plafond cache, cache les nuages, cache l’immensité, cache le véritable infini contre l’attente qui semble sans borne, un plafond alors, c’est ce que la porte des caniches est à l’amour… elle se souvenait de ces mots de Céline.

J’ai longtemps pensé à cette histoire, quand j’ai une première fois quitté mes parents, dans mon petit appartement, sous le bois des combles, à Grenoble, j’y ai souvent repensé, car j’habitais alors à l’angle de la rue très-cloître, et j’ai pensé que c’était un bon nom de rue, à défaut de connaître, le vrai, celui du nom de cette femme qui s’est brûlée et qui a brûlé ses livres. J’y ai repensé aussi quand j’avais entendu dire qu’un oncle, qui vivait seul, dans un autre pays, dans une autre ville ; à Gratz ; dans une autre langue, brûlait ses livres pour se réchauffer, sous les ponts ou dans les squats que la drogue a dû lui faire connaître. Il a fini lui aussi par mourir, seul, et je l’imaginais étendu dans son appartement, entre des livres qui lui restaient. J’imagine qu’il lui en restait, je l’espère. Il adorait, ça, lire. Je le revois toujours étendu. Le livre, il le tient bras tendus, coudes, épaules, poignets dans la même verticalité. Ses yeux parcourent une ligne horizontale, de gauche à droite, à chaque retour à gauche, les paupières s’abaissent de quelques degrés, puis retour tout en haut. C’est presque une lecture de vers, alors qu’il y a autant de pages denses que peut créer la prose. Il lit, toujours, tenant fermement le livre ; quand il en a eu assez de ce va-et-vient du regard, il fait glisser son pouce droit, de quelques millimètres, vers le bas, et laisse une feuille s’échapper, elle parcourt un angle droit et s’arrête net ; alors il va chercher avec son autre pouce cette feuille arrêtée en plein vol et rétablit l’espace plat du livre aux ailes écartées, qui plane toujours au-dessus de son visage, comme un cerf-volant qu’un enfant maintient fièrement, fier de se jouer du vent.

Il mourra seul, dans son appartement à Gratz, seul, avec ses livres.

Cette femme, je lui avais donné l’initiale O. quand j’ai commencé à l’écrire un peu. A la réécrire pour que ce ne soit pas qu’un fait divers.

Ce n’est peut-être qu’un fait divers.

La mort de mon oncle n’a pas dû être écrite dans un journal, ce n’est pas un fait divers le cancer ; le suicide paradoxalement, le thème philosophique le plus sérieux, oui. Ce n’est pas un problème de ne pas pouvoir la nommer, de ne pas connaître son nom exact ; un nom n’est jamais exact. J’ai l’impression d’être plus proche de la réalité quand je ne la dis pas exactement, si n est le mot qui la désigne, mais que n n’est jamais exact, que n n’est jamais ce qu’on veut dire vraiment, alors n+1 ou n-1 me semblent toujours plus proches de la réalité. La réalité, ici, c’est cette femme occupée tous les jours à entasser des papiers chez elle, partout, des livres, des journaux, à les accumuler, en les apportant du dehors, en portant des kilos tous les jours, en les trainant, les empilant, de manière constante, sans se distraire jamais. Toujours vers plus de désordre, un peu comme l’univers, peut-être pour remplir le vide de son existence, remplir l’espace, pour essayer de trouver du sens, jusqu’à rétrécir ses murs, jusqu’à saturer ses sens, et finir par étouffer.

Papa, réfléchis avec moi. Elle devait se répéter sans cesse les mêmes mots, comme une prière, comme une litanie. Rien ne m’a échappé aujourd’hui, tout est prêt pour demain… Elle s’était enfermée en elle-même. Y a un mot en espagnol qui dit ça. « Chica—chico— je t’ai déjà dit que j’avais pris des cours d’espagnol ? » Oui, papa, je sais, instituto Cervantes, Alger, 1978, rueKhelifaBoukhalfa, pasloindeVictorHugo, àcôtédechezSalah, je claque des doigts pour qu’il écarte son regard du poste de télé, mais écoute-moi, écoute ce mot : ensimismamiento. En soi-même, c’est un nom, un substantif, un processus, c’est ce qu’elle a fait cette femme. « D’accord, donc : tu cherches le mode d’emploi ? »

II

Les derniers jours, O. diminuait ses va-et-vient, et restait des heures allongée, léthargique, comme pour s’habituer à l’idée du vide, du néant. Elle fixait son attention sur un seul objet. La montre, ronde, monde, enfin celle qui va au mur, donc une horloge, le dieu, celui de Baudelaire, elle la regardait toujours, elle était au mur, en face de son lit, un jour les piles se sont arrêtées. D’un coup cela a fait symbole, il était 2 heures passées de 4 minutes et les aiguilles, qui ne bougeaient plus, avaient figé un peu l’instant. Elle a préféré ne jamais les remplacer. D’une certaine façon, elle contrôlait davantage le temps, qui passait. Au début, elle sentait qu’il la contrôlait toujours. Même sans regarder de montre, elle était capable de dire quelle heure il était, quelle minute il était, avec une marge d’erreur de 2 à 3 minutes. C’était un jeu, une sorte de défi. Elle s’amusait à deviner avec le plus de précision possible, le temps. Puis, avec le temps justement, cela lui passait, elle n’était plus autant capable de deviner, elle chavirait. Il n’y avait plus la routine d’avant, elle s’émancipait doucement du temps, il était toujours deux heures passées de quatre minutes. Et elle se demandait où le temps s’écoulait, il ne s’écoulait plus autour de son horloge, et si on décidait d’arrêter toutes les horloges, toutes les montres, où irait-il, le temps ? c’était l’obsession. Allongée sur son lit, toujours le cercle aux aiguilles mortes, incapables de porter le temps de nouveau, de le faire tourner, enfin, de le faire aller de l’avant, verticale diagonale horizontale diagonale verticale diagonale horizontale diagonale verticale diagonale, et puis plus rien. Elle ne pouvait plus compter les heures, ce qu’on appelle le temps alors n’est pas le temps, c’est un calcul, de l’arithmétique, une mesure. L’horloge était un peu beige, comme du bois travaillé faussement, on l’avait achetée dans ces grands magasins qui n’ont pas le temps de laisser vieillir les choses, mais qui ont de l’argent pour faire semblant, comme si elles étaient vieilles, c’était donc une fausse vieille horloge qui eut donné un faux temps mais qui ne donnait plus rien du tout. Maintenant elle n’était qu’un rond contre un mur lui aussi jauni, dont on retrouvait la couleur, la vraie, en soulevant l’horloge justement. Voilà, elle n’était plus rien, elle ne faisait plus rien que protéger la couleur du mur, pour que la couleur ne passe pas. Elle a figé la couleur, en empêchant la lumière de passer, elle figeait la couleur et il était toujours 2H04. En passant un chiffon pour enlever la poussière, il fallait faire attention à ne pas bouger les aiguilles, qui étaient noires, assez fines, l’une d’elles était un peu tordue. Torsion à force que le temps passe peut-être. Et les aiguilles ne tournaient plus, le temps n’existait plus mais quelque chose passait. C’était ce quelque chose qui l’obsédait. La dimension dans laquelle il y aurait le temps. Il n’est pas dans la sienne, il n’est pas dans les trois dimensions qu’elle connait, sinon il coulerait vraiment, un robinet qui s’ouvre, il inonderait tout comme la pluie, on le sentirait en soi passer, comme l’air, dans ses poumons, on le sentirait frapper comme le cœur qui cogne, dans cette dimension, le temps ferait ce qu’on dit bêtement qu’il fait : il s’écoulerait. On essaye de le dire autrement avec les outils longitude latitude perspective calcul de la lune qui change, on le mesure. C’est un temps d’apothicaire. C’est ce qu’elle se disait en regardant cette horloge et les ombres autour d’elle qui courent toute la journée, du moins le temps de la journée où les rayons du soleil glissent par sa fenêtre, elle voyait les ombres de la pendule, allongée sur son lit, les ombres changent mais elle se convainquait que ce n’était pas la réalité. Elle a lu Platon, elle a lu la caverne et elle savait que ce n’était pas la vérité les ombres. Ça lui rappelait les ombres autour du bâton quand elle en plantait un dans le sable, à la plage, et lisait fièrement le temps à sa mère.

Elle aimait lire en réalité, et ne s’était jamais imaginée autrement que lectrice et puis elle s’est vite dit qu’elle écrivait, qu’elle écrirait. Elle était persuadée que sa vie n’était pas fortuite, ce n’est pas une contingence, non, je suis là pour dire quelque chose, je suis là pour transmettre quelque chose. Le vide, l’absence de tout but dans son existence lui était intolérable au pire, stupide pour le moins. Quel gâchis, vivre sans avoir rien transmis, rien créé, rien dit.

Je voudrais écrire mais le lieu où j’écris je l’imagine surtout en rêve.

Le lieu où elle écrit, elle l’a habité davantage en rêve. Il est le matin, tôt, avant que tout ne s’éveille. Plus jeune, il était aux environs de 6 heures, adulte, à cause du monde qui se rétrécit et qui assaille, elle l’imaginait davantage une heure plus tôt – pourquoi pas deux. C’était le temps de l’écriture, et celui aussi de la lecture. Le lieu, c’est soit le lit encore chaud parce que dehors froid, ou mieux, une table, un café, des feuilles partout, des livres partout. Il n’a pas forcément de musique, le lieu où elle écrit, ou alors de la musique sans parole, ou alors Oum kelthoum. Il n’y a pas beaucoup de lumière, c’est marron, beige, il fait un peu frais. Elle l’habitait en rêve mais il reste souvent inhabité. La réalité, ces dernières années, c’est le sommeil difficile à couper si tôt, c’est des mots écrits, comme quand étudiante entre deux phrases du prof, donc des mots mais pas tout à fait des phrases, tronquées, arrêtées en plein vol, qui se voudraient des phrases écrites sur des bouts de papier, dans le RER ou le métro. La plupart du temps. Et les visages autour sont stricts et fermés. Ils imaginent peut-être qu’elle écrit une liste de courses, ils se disent peut-être qu’elle écrit un rapport pour un quelconque patron, en revanche quand elle a des copies à corriger, ils ont tous ce petit sourire en coin, tout de suite une complicité parce qu’ils ont tous eu un professeur, quand elle écrivait en revanche, ils restaient renfrognés, mais le lieu où elle écrit, en réalité, elle en rêve toujours, et c’est toujours lui dans sa tête quand elle reste des heures au milieu de ses colonnes de livres. Lui statique, quand elle se déplace, lui par ses odeurs et ses matières, et le silence, le silence dans sa tête.

Quand elle levait la tête, parfois, de son livre ou de ses bouts de notes, le livre est comme écran, elle voyait leurs visages à tous dans un tourbillon, et elle ne pouvait pas s’empêcher de les imaginer tous, quelques heures plus tôt, ou quelques minutes, encore dans leurs draps, à chacun, tous ces draps, ces coussins, les couvertures, les lits, tout ce qui a dû être acheté installé, les quatre murs autour de chaque installation, et ça tourbillonne, cette reproduction à l’infini, tous, les mêmes gestes chaque matin, et comment tout cela tient. L’angoisse, alors. Quel sens à tout cela. Aucun moyen de s’en échapper vraiment, nous nous écartons des grandes foules comme on s’en écarte.

III

Avec le temps qui passe, le travail qui s’amoncelle, les problèmes dans sa salle de classe, mais aussi avec les collègues, incomprise, mal comprise, ne fait pas d’efforts, renfrognée, trop sensible, on ne la comprend pas, mortifère, dépressive, elle vit seule c’est sûr, maladroite, mauvaise, elle sent mauvais, chut, taisez-vous, moche, au début ce n’était que de loin en loin, au détour d’un couloir, une personne ou deux, qui lui affichaient immédiatement un sourire, c’est quand même une pauvre folle, je la plains, puis de connivence en complicité, les langues se délient, les paroles gonflent, les attaques se systématisent, on ne sait plus vraiment pourquoi on pense cela d’elle, les nouveaux qui arrivent, qui se succèdent, année après année, au début ne comprennent pas pourquoi ces étiquettes, puis les fils sociaux finissent par les prendre dans leurs réseaux, tout ceci unifie tout le monde, la construction du sacré, par le sacrifice, la violence qui permet de dire on, nous, nous nous ressemblons oui, elle, l’autre, elle n’est pas comme nous, Elle toujours autre, comme l’expression toujours reportée de soi, comme l’expression de soi comme menace.

Au début, elle n’y prêtait pas vraiment attention, puis jour après jour, elle supportait de moins en moins de se sentir en trop, mal vue, peu considérée, elle pensait qu’elle pourrait quitter un jour l’enseignement et écrire, ne plus vivre que d’écrire.

C’est à ce moment-là qu’elle s’installe dans le petit appartement dans laquelle on l’a trouvé dans le début de notre récit. Elle se sent un peu coincée dans un petit appartement, et sa fenêtre donnant sur une autre fenêtre qui donnerait sur une autre fenêtre lui donne l’idée d’écrire une histoire sur quelqu’un qui écrit une histoire, elle s’imagine comme André qui s’imagine s’imaginant écrire une histoire « Paludes ». Ça stagne dans sa tête, elle s’enfonce dans cette idée d’écriture d’écriture comme on s’enfonce dans des marais. Le petit appartement, on étouffe un peu dedans, comme on étouffe un peu dans Paris. Paris de la fin du siècle, mais Paris étouffe aussi en début de siècle. Elle étoufferait même en début de millénaire. Elle s’imagine vivre à l’époque de Gide, se l’imagine encore un instant quand on frappe à sa porte. C’est Angèle, elle lui dit que c’est elle qui la remplace maintenant qu’elle ne peut plus travailler enfin qu’elle ne travaille plus, elle sourit quand elle lui dit ce nom ; tellement ridicule ; elle vient de la part d’on-ne-sait-vraiment-qui, sait-elle elle-même de quoi elle parle. Elle lui tend un mot, un mot de compassion peut-être, et s’en va. O. retourne à son marais, un marasme d’idées filandreuses, et laisse tomber le billet sur sa table, collée au pied de son lit, lui-même collé à l’armoire qui semble maintenir la fenêtre. La porte, elle, est de l’autre côté. C’est un petit espace pour un petit loyer. Elle n’en sort pas vraiment ces jours-ci, se laissant aller à la profondeur des espaces clos, il lui semble que ses idées ne partent jamais trop loin d’elle, qu’elles se cognent au plafond puis retombent rapidement, et s’enlisent dans les boues marécageuses. Quand il fait noir, se dessinent plus nettement les contours de son histoire, de son personnage qui écrit comme elle écrit. Plus rien n’existe en dehors de ces quatre murs et de la projection de soi entre ces quatre murs. Depuis quelques jours, une araignée a commencé à tisser sa toile. La toile grandit et se complexifie, son réseau cosmique s’étale, comme une voute, et chaque nouvelle ramification — une unité de temps qui passe. Le temps s’accroche donc, parce que le regard d’O. s’accroche à chaque coin de toile. Et son histoire se dessine. L’araignée brode sa toile et O. pense à André qui écrit Paludes, leur chambre, un multivers. Le billet lui est oublié sous un entrelacs de feuilles et de fils tissés, en-dessous une mangrove s’élève chaque jour davantage, et les ombres des palétuviers grandissant.

IV

Les ombres, les dernières qu’elle verra sont celles que projetteront les flammes tout autour d’elles, sur les murs de son petit appartement, des ombres carbonisées qui finiront par l’étouffer pour de bon.

V

Parfois je rage contre moi-même, de ne plus avoir cette énergie de me plonger dans un livre. Je rêve de quelque chose qui n’a jamais surement existé ; je prends un carnet et me force à la discipline, à un retour à un avant, je prends un carnet et me promets solennellement de le remplir au quotidien, d’y tenir mes pensées, et tout ce que je découvre, je rachète un stylo qui va se perdre encore, je salis deux pages du carnet. Devant mon lit, ma bibliothèque, un seul volume de la pléiade, Journal, Gide, 1887-1925, et j’admire, et je jalouse. J’ai des bouts de moi, sur quelques feuilles, parfois tapés à la machine, dans quelques carnets, et rien de construit.

Je n’arrive pas à accepter que je ne peux pas tout faire.

Je ne suis rien tout à fait. Je ne suis rien.

Tout à fait.

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Pietra Balsi | sans titre


Sans le débroussaillage du bosquet il ne se serait rien vu, rien de plus de ce qui se laissait deviner, une si petite façade basse de pierres nues rabibochées de briques creuses et de cimenteries. La porte ouverte, toujours ouverte, quasi en grand, quelque chose gène derrière, qui empêche. Une porte méritante, délavée et ternie par tant et tant d’années et d’intempéries, panneau supérieur lisse et plat, une clenche, panneau inférieur ouvragé d’un losange couché, et les traverses vaillantes sauf celle qui, à ras du sol terreux, se tord contre ce qui gène et appuie derrière le bas de la porte, qui par là se renfle et s’effrite. Le lierre n’est pas entré dans l’obscurité au delà du chambranle. La lumière du jour donne par la porte ouverte, toujours ouverte, sur un couloir bordé au sol d’une large barre perpendiculaire de pierre polie, comme un long seuil déjeté dans la pénombre. Alignées sur le même linteau deux ouvertures de part et d’autre, des fenêtres étroites comme de prison, à gros barreaux. Une si petite façade basse à gueule béante de carnivore, bâillement ou dévoration.

Le cabanon. Mais avant, la citerne rectangle, le cabanon petit à petit devenu, d’un réduit pour les outils, et les barreaux et la porte avec serrures à cause des voleurs ; sur la pierre le linge battu et tordu, l’eau de la source par la citerne, à genoux. Contre le mur extérieur, au Nord, le poulailler, quasi une volière, les clapiers cimentés par six, le grillage affaissé et les portes rouillées et encore les vieilles casseroles, les bassines renversées, des mangeoires vides.

Elle vient s’asseoir dans l’angle obtus d’une cuisine, jambes tendues dans le vide, un talon sur un tabouret en tête-à-tête, un tendon sur le cou d’un pied, chaque matin et soir, sept cent trente fois trente ans, par la vitre un arbre ou l’autre, vingt un mille neuf cents ciels uniques, une seule attente.

Un arbre où l’autre, dans le bosquet au cabanon, au poulailler, à la citerne, des arbres quelques-uns, des chênes petits ou grands, des lauriers, et ce cyprès qui s’est mis là à grandir et les dépasser tous, même le grand chêne si vieux que personne ne peut l’entourer seul de ses bras. Attendre ?

On ne savait pas qu’elle vous rencontrerait, sinon elle serait née avant, n’aurait pas gâché ces derniers mille ans à errer, puisque c’était ici que vous demeuriez, impassible sous les tourments des ciels, aussi bien ne l’attendiez vous pas, pas plus elle que quelqu’un d’autre.

De la cuisine au cabanon trente pas, traverser la cour, longer le champs aux artichauts, les buissons des roses de mai. Les choses de la terre, les tourments du ciel, bleu ou venteux. De la cuisine à la chambre dix pas, dans la chambre le lit de fer et l’édredon rouge et or, le bureau sous la fenêtre, la fenêtre sur le bosquet mais d’ici on ne voit plus le cabanon, seul le chêne toujours feuillu et la tête pointue du cyprès.

N’aviez-vous point déjà aperçu le petit empereur chevauchant vers le Nord avec sa troupe dépenaillée, les bateaux au lointain affrontant les flots tempétueux, nulle bête blessée ne s’était-elle donc réfugiée sous vos pensées, aucune sorcière ne fut-elle brûlée de vos bois morts ni aucun réprouvé strangulé à vos noires maîtresses, personne n’aura donc creusé à votre pied une tombe ni votre humus griffé ?

Par-delà le chemin qui contourne le bosquet, la route pour aller ailleurs, là-bas, dans le monde où Karl Geiringer, en 1966, consignait : « quand Friedmann eut atteint sa dixième année, survint un événement qui interrompît tragiquement l’existence idyllique que les Bach menaient à Köthen ». C’était en 1720. Bach écrivit une seule cantate pour la chapelle du Prince d’Anhalt-Köthen, ainsi qu’une poignée de préludes fantaisies et pastorales pour l’orgue. Comme le Prince Léopold attendait de la musique plus d’agréments que d’élévation, et comme il se révélait excellent baryton et claveciniste, Bach le contentait. On inventoriera non sans mal, quelques cent cinquante ans plus tard, inventions sinfonies suites préludes mélanges et sonates dans tous les styles. La minuscule principauté n’hésita point à la dépense pour l’excellence de quelques violons Stainer, d’un clavecin double, d’une nouvelle réfection de l’orgue par Wender lui-même, ni aux appointements conséquents d’une vingtaine de virtuoses venus de Berlin et Brandebourg où le puritanisme réclamait jusqu’à l’austérité musicale.

Le jeune prince en sa petite principauté ne vivait quant à lui que d’un grand désir de musique.

Dans la ramure claquent comme draps les ailes des colombes sombres, bruissement des feuilles ovales arrachées dispersées elles s’éparpillent heurtent bois morts, squames écorces dégringolent, ce fatras, claquent désordonnés les taffetas gris, satin mordorés de violine, ailes combattantes des colombes sombres... Ramiers, [Ramje] oiseaux rameaux, aux saisons douces roucoulent roucoulent roucoulent... ici le chêne, ici le chêne, ici le chêne, qui a des oreilles comprenne les voix non-humaines, ici ici ici, claquent les ramiers satin raide, tremblements dans la ramure, oracle, oracle des colombes divines... Chante, déesse, l’ire d’Achille Péléïade, colère funeste qui causa tant de malheur... tremblements bruissements, les lèvres des feuilles chuintent au vent ronflant descendu des monts, crépitements craquements au lourd souffle jaune des entrées maritimes, sable précipité mitraille mille et mille et mille et mille vertes dentelées luisantes... quersus ilex, quersus ilex... Fracas, fracas des armes de guerre, airain bronze se choquent dans le monde où elle va pour acheter le droit de vivre entre le bosquet, le lit de fer, la cuisine.

Quand, par l’imposte rectangulaire au dessus de la pleine porte, une marquise et un ciel. Quand, depuis l’angle obtus et obscur de la cuisine, le regard comme un cône, un angle ouvert fasciné, sur ce rectangle de vitrage taché de sable et de poussières jetés là par l’humidité, le vent, les pattes d’insectes. Tronquées par le cadrage, les vestiges de la marquise, la pointe de sa jupe : auvent de barres plates de fer rouillé, du carreau cathédrale manque, des lianes sèches de vigne grimpante traversent, suspendent leurs branches ligneuses, le tout tient comme en équilibre sur la patte d’une volute forgée d’une double lame tout aussi rousse de corrosion : par un crochet en S, y suspendre dès le début de l’hiver des boules graisseuses de graines, pour les oiseaux. Puis attendre. Ciel blanc du matin, tip tip d’un rouge-gorge à l’approche, il ne sait piqueter comme la mésange charbonnière en rappel le long de la ficelle, tête en bas : préparer un autre dispositif pour le rouge-gorge, et hors d’atteinte des chats, une planchette fixée dans la double-barre, une éclisse. Éclisse par la forme, l’outil pour la tenir en forme, des tasseaux, serres-joints à vis de bois, comme de gros boutons, toute une caisse, pourquoi ne pas avoir accepté, en souvenir du vieux luthier. Construire en quatre parties, empilées, déboîtées, dédoublées, en quinconce, en frottement, par érosion. Deux arbres de même espèce se blessant mutuellement sous la balance du vent finissent par fusionner.

À complies dans la cuisine, périple circulaire, après avoir rallié à elle trois chats sur le chemin contournant le cabanon à la porte ouverte, toujours ouverte, et le chêne noircit, et le lapin aux oreilles tombantes balaie le carrelage en tournicotant sur lui-même, au même point elle se pose, non sans avoir auparavant salué devant la fenêtre de la pièce à l’édredon, non sans avoir troqué le sac à main contre bure et chiffons, donc elle s’assoie cigarette aux lèvres rouges encore, dans le coin obtus de la cuisine. Le ciel se clôt à l’imposte, elle se dit qu’elle devrait noter ce qui la journée passe par la tête, de venus, lus, entendus, un peu plus que les mots, les sons, des combinaisons qui s’arasent les uns aux autres, ou fusionnent, greffent, marcottent et constituent pensée, écriture, et elle ne le fait jamais, ou si rarement, ne voulant être surprise par autrui dans cette activité, répugnant à se servir de son mobile pour cela, prisonnière d’une indécision, d’un paradoxe entre ce que d’aucun considère comme archaïsme — papier stylo — et ce à quoi elle se range par manque de temps, un espace d’écriture avec clavier, dont elle mesure l’artificielle ergonomie aux douleurs musculaires, posturales, à la sensation d’enflure de son visage irradié de bleu, aux migraines nées des yeux, et pourtant elle y viendra, dès frère soleil disparu, sœur nuit. Et il n’est point vrai que chaque soir ainsi, soit que l’épuisement prétexte d’une pause édredon pour se laisser caresser, soit que les voix appellent depuis les géométries que c’est ici dedans que cela se passe, puisque tout ce qu’elle a ou aura écrit n’est que verbiage, cacophonie, puisque personne n’en a ou n’en aura cure, et de ce dodo, et de Friedmann, de la fugue et des pieds en sang, alors le reste, pensez donc. Parfois, se réveillant toutes lumières ouvertes et en sursaut du ravissement, ou bien surmontant fatigue et peine à seule fin de satisfaire un désir dont elle se rend malade, elle s’assoie à la table devant la fenêtre. À lutter pour ne pas céder aux sirènes de la toile, de trop, elle concède moins d’une heure, cherche ceci ou cela qui nourrirait, revient impie à son office /L’Homme/Habitera/le secret/ vire le chat de la souris, déplie le carnet et l’ouvre à sa gauche sur une pile de papier, à portée, elle y écrit une première et unique phrase qui vaut ce qu’elle vaut, et le reste en deux heures, collage à la glu des fragments du jour aux précédents.

Un cabanon de pierres rafistolées, porte ouverte, dans un espace non clôturé. Accroupie contre le mur, elle attend. Est-ce qu’on peut raconter une histoire pareille ? On ajoute un chêne millénaire. Bon. Elle a l’impression que son attente est sans fin, elle attend des temps immémoriaux où rien ne viendra. Rien à attendre. Qu’est-ce que cette histoire de dodo ?

Un bègue inconnu, le révérend Dodgson, écrivit : Le dodo proclama soudain “La course est terminée !” et ils se pressèrent tous, tout essoufflés, autour de lui pour demander : “Mais qui a gagné ?” A cette question le Dodo ne pouvait répondre avant d’avoir mûrement réfléchi, et il se tint pendant un assez long temps coi, un doigt sur le front (pose dans laquelle on voit d’ordinaire Shakespeare sur les tableaux qui le représentent), tandis que les autres attendaient en silence. Enfin, il déclara : - “Tout le monde a gagné, et tous nous devons recevoir des prix”.

Depuis et par le lieu se mettre en route : la façade du cabanon. Ne saurait le redire autrement, avec une poétique, si l’on puit dire, déjà posée. L’intuition interrogée pense que tout se joue là, ici, à cause de la porte restée ouverte, toujours ouverte, et de ce perron qui n’en est pas un et qui s’enfonce dans la pénombre.

Le chêne ferait la basse, qui sait la voix d’un chêne, pourquoi l’entendre si bas ? Une voix de femme ou d’enfant en mélodie, non pas très haute ni aiguë juste plus claire que les autres, au dessus, un dessus, voix de dessus. Non pas bavarde et véloce, que savent jouer les mains qui ne jouent point chaque jour, quels souvenirs d’accords dans la paume gauche, et l’incendie entre les phalanges des métacarpes, les jours gâchés aux travaux substantifs, les nuits écourtées par le silence qu’il faut faire. Le chêne en bas, le dessus et le remplissage, on disait ça, le remplissage, quelque chose d’un mix entre contrepoint et harmonie, avoir tout oublié, ne savoir plus rien. Une autre mésange dans la toile de ciel picore tête en bas, jette coups d’œil rapides. Quels souvenirs de savoir ont fusionnés, écriture de sons frottée contre écriture de mots, au fil des ans des vents du temps, on ne sait. Avoir trop su et ne plus savoir rien. Et vouloir savoir d’autres choses, les rouges-gorges ne se suspendent pas la tête en bas pour grappiller quelques graines, et se souvenir qu’ils sont, bien plus, insectivores. Émietter une boule de suif, des fruits secs, des vers séchés sur une planchette coincée dans la volute.

Karl Geiringer rapporte que de retour d’un séjour de deux mois dans une ville d’eau de Bohème où s’était transportés prince cour et orchestre, le kapellmeister connut seulement au perron du logis familial son veuvage. Parmi les quatre enfants désormais orphelins, âgés de cinq à douze ans, seul Friedmann, alors âgé de dix ans, donnerait vieil homme le récit succinct de l’événement : une soudaine et foudroyante maladie, la mise en terre le 7 juillet 1720 de Maria-Barbara, soprano à la cour de Köthen. On dit que dans sa grande douleur, Bach écrivit alors la chaconne pour violon. On dit par ailleurs que celle-ci fût en chantier dès 1717.

Pour de vrai, le chêne aurait entre cinq cents et six cents ans.

D’aucun tiennent pour avéré le voyage à Milan — avant 1717 — du jeune Léopold, voyage dont il revint en son château avec grand nombre de musique imprimée, italienne et flamande, mis à disposition du maître de chapelle. De fait, on inventoria plus tard à Leipzig, dans la bibliothèque du défunt Bach, les Fiori Musicali copiées intégralement de la propre main du cantor. On sait aussi qu’il entendit Buxtehude à Lübeck en 1707.

Des drontes, n’en sachant rien ou si peu, il a été dit beaucoup et pas assez, aussi l’on cherche encore. Si bien que du pluriel l’on n’use plus guère depuis fort longtemps, 1688 environ, optant pour le singulier, soit dronte de Maurice et non pas solitaire de Maurice puisque ce n’est point lui, bien qu’il le fût, écrit-on quelque part, du genre solitaire. Donc le dronte mauricien. Ce qui n’évoquera rien auprès des gens, hormis une poignée sur cette terre, qui saurait un peu plus que, serait allé un peu plus loin que : par exemple la lecture d’une information donnée par un cartel collé au bas de la vitrine de quelque musée d’histoire naturelle, ce qui ne se dit plus, musée d’histoire naturelle, en place s’érigent des scénographies de noires lumières dans des cubes de béton climatisés, le tout voulu comme convergence de, où, peut-être et pas seulement, expression d’une volonté soudaine d’augmenter les connaissances et savoirs de l’urbaine humanité, co-naissances distillées in extremis auprès des parents actuels et conséquemment à leurs progénitures, celles-ci agglutinées autour des écrans tactiles au chevet d’une vitrine, celle du dronte mauricien. Puisque seuls quelques illuminés oseraient, qui la nomenclature ancienne Raphus cucullatus, qui celle d’un Linné repenti Didus ineptus, quand l’homo sapiens de cet anthropocène commençant, ou finissant déjà, pour de vrai quelques spécimens, proportionnellement, usent du vernaculaire dodo et ceci avec un sourire indulgent ou bien, au contraire, avec cette récente lueur inquiète dans le regard qui s’en retourne cependant aveuglé en dedans de son humeur vitreuse et blanchâtre, puis en dedans encore de son cerveau grisâtre à l’abri, pense l’homo sapiens, de cette friable boîte crânienne elle-même irriguée d’un sang définitivement industrialisé, et anticipe-t-il alors sa propre et inéluctable mort prématurée et souffreteuse par extinction, ceci du fait de ses agissements et sottises, puisque le dronte mauricien, autrement dit le dodo, n’aura lui-même survécu que de 86 années à sa première rencontre avec l’homme armé, armé d’un vulgaire bâton, sur l’île des Bénitiers.

On dira : le chêne millénaire et quel homoncule aurait vanité à contredire ?

Les brebis inquiètes appellent et le pâtre sifflote au vent mauvais, l’orage grogne. Les pendus furent rois gaulois, cent et cent et cent vieux rois, aux vénérables fourches balancent les vénérables rebelles, grince corde contre écorce, cris, implorations, la loi et les jeunes rois bavards... au pas au pas cheval d’empereur, au petit trot à contretemps mais de peu, dans les aplats rugueux et les plaines feutrées, au pas cheval d’empereur, depuis le rivage de la mer trop bleue, les lames caillouteuses des flots, gravis tout doucement et vitement cependant la route des cols, oracle de l’yeuse, au galop au galop dévale sur la vallée où les hommes font bruits du monde... goutte, goutte sous la large frondaison le sang de la bête blessée, celle à l’hure dure, gémissez biche et cerf, halète et crève seul dans la nuit diamante le chien de chasse égaré, couinez bêtes au feu brûlant de la flèche sifflante, et glapissez à la détonation qui allume brasier à vos chairs déchiquetées... cours, cours sans parole femme perdue tes pieds nus roulent les pierriers et brisent les taillis, ce qu’ils crient fort ceux qui te poursuivent avec leurs visages de haine et de peur, hurle et fais-leur face, dos contre l’archaïque chasne dont cliquette l’écorce qui se fend d’un coup sec d’un seul, et dont siffle la pâle chair fibreuse qui s’effile et s’écartèle sous le poids brindille de ton corps d’hamadryade avalée... pour 932 120 ans, la sève pulse, pulse verte dans tes veines et le sang, lequel dégoutte à force de dessous la dure écorce.

Il se compte le chiffre extravagant de 354 mesures de fugue pour la sonate 3 en ut majeur pour violon senza basso, manuscrit définitif recopié de la plume de Bach en 1720. La plus longue fugue jamais écrite pour cet instrument comporte, parmi d’autres procédés, le renversement, des fausses entrées, des expositions en strette, en strette serrée, en augmentation et même en diminution sous forme de fantaisie. Chaque section de quatre mesures figure le fantôme d’une fleur, a fior di labbra, à la fois antique et moderne, sur un motif d’antienne à contre-motif chromatique.

On ne cessera toutes les possibles et impossibles figures imaginables et inimaginables soumises à un archet frotté sur quatre cordes tendues au creux de l’épaule gauche.

Aucun journal, aucune lettre personnelle de Johann-Sebastian Bach ne sont parvenus de ce temps révolu. On dit aussi qu’il ne pleura point, la mort lui prenant l’écot d’un enfant sur deux en bas-âge. On affirme que la fugue de la sonate 3 pour violon senza basso épuise sur 354 mesures le choral luthérien donné dans l’Ergurt Enchiridion pour Pentecôte : Kom, Heiliger Geist, Here Gott.

Le 1er juillet 1784 à Berlin, Wilhelm Friedemann Bach, le plus doué des enfants Bach, mourut dans le dénuement.

Vie de Marie Cormiliolle

Après mon Deces, Jean noël Marchand, Jean Baptiste Marchand, prosper Marchand, et pierre nicolas Marchand, tous mes enfens seronts tenus de donner à ma seconde femme Une chambre un lit garnies, de toutes ses pièces et de deux paires de draps une douzaine des serviettes deux nappes et son linge à son usage et tous ses habits quelques plats, et demy douzaine d’assiettes et Cent vingt livres de rente tous les ans payables par quartier, à prendre sur le plus beau de mon bien fait à Versailles ce 30 mars 1691 Jean Marchand – violon de dessus de la Bande des Vingt-quatre violons du Roy

Prosperre

Marchand

Jean Baptiste Marchand — Pierre Nicolas Marchand

marie cormiliolle

Et d’autres images mentales s’imposent, dont on ne sait encore comment les agencer les unes aux autres, ni se passer d’aucune d’elles : elles s’y refusent catégoriquement, veulent être prises en considération, avec sérieux.

Comment écrire ça. Que faire du dodo, de la cuisine, du cabanon et de la fugue. Elle laisse dériver, réactivant de temps à autre la conversation, creuse des hypothèses, des probabilités, des liaisons possibles, que faire de la réalité, métaphores ou pas, et les textes de la nuit par irruption qui s’en mêlent. Ouvrir la radio. Puis se hâter, se déguiser en femme de jour, avec rouge à lèvres, sac à main, repasser par la pièce de l’édredon rouge et or, saluer encore devant la fenêtre en effleurant le cœur le front, devant la fenêtre le bureau l’ordinateur au clapet entrouvert, des livres dérangés, un fatras : à cause des chats, elle referme le grand carnet en laissant le stylo dans la pliure. Elle anticipe tierce dans l’habitacle de sa voiture, adapte à sa mesure, salue autant de fois que possible sur les lignes droites et sinueuses et plus particulièrement dans la route des bois, elle ne compte plus les dizaines, chaque rond-point est un gros grain, elle implore clémence et sagesse, elle suit la route et attrape l’amandier en fleurs, les platanes, la terre saignée par de nouvelles voiries, les mimosas aux flétrissures safranées. Au cinquième terre-plein planté d’oliviers comme factices lui revient cette phrase des lectures de la veille, l’exécution de notre désir est suspendue ou arrêtée lorsqu’il n’est pas assez fort pour émouvoir et pour surmonter la peine ou l’incommodité qu’il y a de le satisfaire, quel est mon désir, sa force, pour émouvoir, qui se soucie d’un oiseau disparu, d’un vieil orphelin oublié, d’un chêne arrimé au décor quotidien, quelle incommodité à écrire si ce n’est de lier publiquement ce qui s’est agrégé entre ces figures et dont je ne trouve la matière constituante pour la mener à un entendement ? À quel endroit le désir se serait-il comme épuisé ?

Ce petit air, un air venu de si loin, par dessus les montagnes et les fleuves, un air d’épicéa et d’érable et de résine et de crin, un air de gouge et de rabot et de lime, un air de château et d’endeuillé, cela court et se poursuit et résonne sur les bois assemblés, colle et tasseaux, se rattrape et se renverse et s’empile quatre à quatre, viens, viens garçonnet aux yeux baissés sur le clavier feinté, un homme emperruqué et possédé émousse sa plume contre une muraille de papier, et qu’est-ce donc ce guttural haut perché et ces martèlements sur les parquets de chêne cirés de la principauté... vrille, vrille et grince dans la cuisine le tabouret de dessous les chevilles croisées dénouées, et sans un mot humain prononcé elle court court la rencognée, et dévale dans un souffle l’escalier, et hache de thé froissé les feuilles sèches des ans passés, au bosquet musiqué où sous le vieux chêne oraculaire rugit muettement une petite façade rabibochée.

Le rythme, que penser du rythme, celui du départ, du milieu, des variations, un quatre-quatre, un six-huit, alterner lent rapide modéré, ou pas du tout, au contraire, faut-il donc penser à tout ou laisser faire, laisser venir... Donc le chêne en basse, le dessus, le rythme comme les doigts les voix voudraient ou danser, ou fuir, ou s’alanguir, et ce qu’il faut compacter... La planchette devra comporter des bords sinon les graines, les fruits les vers séchés tomberaient et les chats à l’affût. Le ciel bleuit couleur mer. Nul ne se nourrit, suspendu entre ciel et marquise, à la boule de suif. On ne meurt que deux fois : en naissant, en mourant. Aussi bien, on ne naît que deux fois : idem. Entre, on ne sait pas, est-on venu à la nourriture substantielle d’un coup d’aile et reparti trop vite, à raison de ne savoir se tenir tête en bas. Il a fallu passer à autre chose. Non sans, d’un furtif coup de bec, emporter quelques grains. Et puis ? Que parle la voix de dessus ? Une pédale de loop. Ce qu’il faudrait, puisque la fugue du début à la fin incendie les métacarpes et ce ne serait plus la fugue, mais qui le saurait, arracher de la fugue ce qu’on veut, greffer ce qu’on veut, à nos seules oreilles, quand plus personne ici, un peu de cœur de bois d’érable et d’épicéa jointoyés d’éclisses et l’archet-crayon, la voix du dessus écrit d’instinct ce qu’il ne faut pas raisonner. Les passereaux se connaissent-ils guettés par le chat. Un avion muet passe minuscule dans le bleu devenu tout à fait mer, écaille iridescente du soleil invisible. Faire confiance à ce qu’on ne sait pas savoir, et si on ne sait qu’en faire, alors, avoir raison d’attendre d’être seule, dans le cas contraire il se pourrait croire que la voix du dessus sache quelque chose que nul par ici ne sait. Parfois, il ne faut pas grand chose. Quand le verdier est arrivé au printemps dernier, elle a dit à voix haute « verdier » et il s’est dit : quelle prétention, quel enfantillage, ou toquade, ou etc. Ne rien dire alors, est-ce bonne voie. Faire au secret. La tablette pour le rouge-gorge, l’accord dans les métacarpes et boucle loop, et balancer le corps au bout d’une ficelle sous un chêne vieux près le cabanon rabiboché. Un vent léger bouscule les lianes sèches et le suif aux oiseaux.

L’amiral Cornelius Jacob Van Neck, de la Compagnie néerlandaise des Indes, rapporte en 1599 dans son journal de bord intitulé Het Tweede boeck : « la dite île est fort fertile, aussi fort peuplée d’oiseaux, comme tourterelles en abondance,de sorte que moy et encore deux des miens,avons prins en un après-disné plus de 150, et si eussions voulu remplir nos charges, en eussions prins et tuez des battons en plus grand nombre. Il y a aussi un nombre infini de perroquets gris, & aussi autres sortes d’oiseaux de la grandeur de nos Cignes, etrangement testus, & sur la tête peluz à l’instar d’une chapette, & sont sans ailes : mais en lieu d’ailes ont-ilz 3 ou 4 plumes noires, et au lieu du Cap, ont-ils quatre ou cinq plumettes crespues de couleur griseastre. Ces oiseaux furent de nous nommés oiseaux de nausée, partie pour ce qu’ils devoyent si long temps cuire, voire fort coriaces, mais estoient medecine pour l’estomach et la poictrine, partie pour qu’eumes assez des Tourterelles, qui étaient beaucoup plus délicates et favorables »  ; un autre amiral publiera 46 années après son propre voyage : “Nourriture que l’on cherche ici et créatures à chair ou à plumes / Du jus des palmiers, des dodos ronds /Tandis que le perroquet soutient qu’il pipe et hurle / Et parce que d’autres tombent aussi sur les cages.” Entre 1601 et 1662, d’autres – officier, ambassadeurs, explorateurs – témoignèrent et abondèrent ces deux prescriptions alternatives quant à la comestibilité du dodo. Aucun d’eux n’avait jamais et personnellement accosté.

Prime n’existe pas, dans le sens où il faudrait se lever et le faire, cependant elle ne dort pas vraiment, dans le sens d’une substitution à la veille, le corps comme une bûche ou un tas de chiffons, d’une disparition à soi-même, quelque chose d’animal, de lové. À prime elle accoste à elle, par l’édredon rouge et or — rouge & or — pesant sur elle d’un poids de corps de coton et de laine feutrée d’une étreinte, par le dos tiède du chat reboulé contre son propre dos, par le jour commençant à la fenêtre dont les volets jamais fermés donnent la masse sombre de l’arbre en découpe sur le ciel qui se dégrise de la nuit. Elle ne dort pas, elle manquera ce rendez-vous, elle le sait, ne peut pas mieux faire, elle accepte la permission au nom des travaux du monde, elle engrange chaleur, douceur, ces sensations en -eur absentes du jour, tandis que sa désespérante humanité lui rappelle ce rêve, avant l’imminent oubli, de la vision des hématomes violacés et crevés dont ses pieds étaient couverts alors qu’elle se déchaussait là-bas, au travail, sur le béton ciré gris. Elle pense ses premiers mots du jour, pieds en sang, puis, encore deux jours, puis, que faire de ce dodo et de Bach, et l’alarme du téléphone se déclenche et prime est passé. Ce sera laudes. Repousser le rouge & or, déranger le chat, debout devant la fenêtre s’incliner, première salutation. Dans la cuisine elle se rend, rallie trois chats en chemin et un lapin à oreilles tombantes, garnit la Bialetti, distribue graines et croquettes, eau, câlins, le ciel dans l’imposte est devenu ciel de jour, les tranches de pain comestible, la pression monte. Après, elle s’assoie, les pieds sans hématomes croisés sur un tabouret, et fume deux cigarettes, deux, les yeux sur l’imposte, et parfois, comme aimantés sur le radiateur perpendiculaire, les yeux plus bas, à l’endroit exact, comme si le panier était encore là dont il faut repousser la tristesse.

De tout ceci ne savoir qu’en faire, qui ne se révélerait à leur auteur que durant la construction (et l’auteur l’espère). Aussi grandes interrogations sur la construction qui serait l’objet à faire. Quelque chose tire cependant vers les Fiori musicali, et aussi ce qui a été vu et lu et entendu — encore que l’ouïe soit en débilité sur cette histoire — qui sont Fioriet aussi certaines euphories (intellectuelles et animales) ; quelque chose tire vers la fugue comme l’écurie appelle le cheval à la fin du fatigant travail.

Urgemment se décider à porter aujourd’hui ceci ou cela de clair ou de sombre, de chaud, de lisse ou de frais. Passer sous une cascade, ne pas oublier cette chose ou l’autre d’utile au jour, qui absente du coin obtus jusqu’à la tombée, quand, par l’imposte rectangulaire au dessus de la pleine porte, depuis l’angle obscur : une marquise et un ciel. La boule de suif aura perdu un quart de sa sphère, la lune la poursuivra dans l’encre du vitrage sale. Personne ne regarde plus. Le rouge-gorge n’a pas besoin d’être contemplé, ni la mésange,ni l’arbre vieil près la maisonnette rabibochée. Les quelques voisins passent vite, en voiture, le virage du chemin mal carrossé contourne le bosquet, jettent-ils un regard à la façade tapie dans les feuilles sèches et l’humus, saluent-ils le chêne. Que disent-ils à la voir se rendre là, tourner autour du cabanon, mesurer la circonférence du tronc avec une grosse corde, s’asseoir sur les talons. Ils ne regardent pas, sauf la route, l’heure au tableau de bord. Les oiseaux n’ont nul besoin de regard, ni l’arbre. Ils sont. Présents par les sons qu’ils génèrent, gazouillis, froissements, chants, silences. Invisibles et sonores. Personne n’écoute. Ce qui n’a plus d’importance. Peu leur chaut à l’arbre, à l’oiseau, eux qui, aux deux extrémités du temps, long – court – court – long, sont. Tant qu’ils ne dérangent pas. Même pas peur, ni de la tronçonneuse, ni de la glu, ni de l’éternité. Fragiles de leurs seules souffrances au moment venu. Basse de chêne, dessus de rencognée, rythme boiteux, et les empilements bancales. Que cela ne tiennent qu’une poignée de, disons 932 120 milles ans, la marquise n’a point fini de s’effondrer, le ciel passe de nuit à jour, le chêne vert jamais ne perd ses feuilles, les rouges-gorges et les mésanges vont et viennent, on ne sait où, on les entend et le silence entre.

Les Bach en cantus firmus pour cette fugue-ci et pas une autre : la retravailler, la jouer pour comprendre (ou pas) ; du dodo n’en sachant rien on a dit beaucoup du peu qui se sait : laisser déraper ? (il manquerait nonobstant de le pouvoir toucher).

Vie de Georges BOUISSON

Il ignorait où été garée sa 4L. Il marchait à grand pas sur les trottoirs du quartier, les pans du pardessus beige fouettaient sa lourde sacoche. Après la manœuvre il descendait de voiture et tirait a hue et dia sur les pare-chocs pour aligner au trottoir. Ce pouvait être les bas-côtés d’un rond-point. Ses lunettes se réparaient au sparadrap rose. Durant le cours ou la répétition elles remontaient dans sa chevelure blanche coiffée en arrière : sa main droite ne lâchait pas la baguette ou le crayon, la gauche attrapait un peigne dans la poche intérieure du veston. Ses yeux noisette, petits, s’enfonçaient dans des orbites grises. Pâle, sa peau plissée contrastait avec des lèvres sombres. Il souriait aussi des yeux. Les poches du pardessus fournissaient les clés des salles, de la 4L, un trousseau des appartements de Toulon et Paris mélangés, des bouts de gomme bicolore, crayons, taille-crayons, canif, rouleau de scotch et des pinces à linge. Son portefeuille restait contre le cœur. Il portait de grands pantalons à bretelles, des chemises à manches courtes à la belle saison et une cravate serrée les jours de jury. Un nœud papillon à élastique les soirs de concert. Un jour il acheta une veste de tweed, sa dernière disait-il, couleur châtaigne à petits fils ocre. Par convenance il donnait ses cours dans la cave de répétitions rue Gimelli, près de la gare. Il ne jouait pas du piano droit sauf les accords. À 14 ans il tenait la clarinette au cinéma Grand Rex. Il chantait la ligne de mélodie possible du devoir d’harmonie avec une voix de tête à la Tino Rossi. Roulait les r si nécessaire. Aux élèves les plus courges il faisait poursuivre les cours à pas d’heure. En musique de chambre il inventait des phrases ou des vers sur la musique pour les ignorants et les infirmes de la musicalité. Il parlait comme un Jouvet joyeux. Un Gabin solaire. Tous les lundis soirs il prenait le Vintimille-Paris et tous les jeudis le Paris-Vintimille. Ses plus ambitieux élèves montaient à la capitale tenter le conservatoire. À Cortot il avait sa propre salle et sur les tables des bistrots de la rue d’Alésia il faisait servir aux futurs impétrants des chocolats chauds et des grands crèmes entre les rames de papier réglé noirci bleuté rougi, de notes, dièses, doubles-bémols e tutti quanti. Aux plus faméliques mais seulement après la leçon de contrepoint il cuisinait du foie de veau aux raisins de Corinthe chez sa femme parisienne. Il racontait souvent qu’il demandait à celle-ci de marcher à quelques pas devant lui, si élégante et lui si broque. A Paris il y avait des livres partout. À Toulon des partitions partout, et des affiches au dessus des soubassements en canisse et un grande photographie en noir et blanc représentant les troncs serrés d’une jungle : il enjoignait les élèves et les jolies femmes d’y trouver son jeune visage. Après les répétitions générales de l’orchestre il arrachait sa chemise trempée, la peau blême sous le tricot de peau blanc. Il ouvrait la porte de la cave donnant sur la cour envahie de végétation. À Mademoiselle Boggio, voyait-elle enfin le python rapporté d’Indochine : hurlements. Les filles étaient des courges et les garçons des garis. Des Damoiselles et des Messieurs. Les pupitres bancales, les partitions scotchées de paperolles à versions différentes, les altos toujours en retard les violons trop vite. In Furore. Il demandait toujours en riant comme il avait pu faire un fils si beau alors qu’il était si laid. Des colères fulgurantes le prenaient contre les institutions. Une pneumonie prise à la descente en vélo du Mont-Faron, le fils est mort jeune. Peu, des pianistes directeurs et autres artistes arrivés, mentionnent dans leurs biographies leur dû. À Sainte-Elme au bout de la Seyne-sur-mer il se reposait l’été au cabanon, laissait le portefeuille sur le buffet.

Aussi les enquêtes, déjà en cours. Pour le lieu, pourquoi ce cabanon de pierres rabibochées ici et ainsi, devant chez soi, sans clôture, alors que tout l’est, dans ce pays-ci, clôturé.

Mais ce n’est pas la question. Tu sais très bien ce que tu évites : sous l’imposte de la cuisine le panier, ou plutôt dorénavant cette absence de panier, pourtant cela n’aura duré qu’une nuit une seule. On peut revenir en arrière. Reprends.

Au dernier kilomètre elle enclenche le lecteur de disque, en monde aléatoire. Laisse venir, laisse le vent du soir en décider. Ensuite la journée avance les pieds en sang. Aux pauses de la sixième et neuvième heures sous prétexte d’une cigarette elle consulte une pie ou une bergeronnette, prend augure du vent de mer, souffle autour de son corps de femme du jour une nouvelle bulle tremblotante et savonneuse, redoute les reflets irisés que pourraient y projeter les images obsédantes, malgré la brûlure aux yeux, à la nuque, aux épaules. À la fin du jour elle aura fugué. La route en sens contraire, elle ne salue pas, sauf frère soleil qui au couchant éblouit, elle débriefe, les actes et les paroles, les jeux de rôle, les concessions, les peurs, les intimidations, les vacuités, les servitudes, elle les prend un par un et par la vitre grande ouverte les jette, le bas-côté en est jonché que la nuit composte, elle est épuisée et légère, sur le siège passager elle jette des regards vainqueurs sur son butin du jour, des voix closes dans des géométries, qu’elle étudiera à l’office de nuit, vigilante sur comment et que disent-elles qu’elle n’a pas encore compris.

Non, ce n’est pas tout, tu ne dis pas tout. Recommence.

Au dernier kilomètre elle enclenche le lecteur de disque, en monde aléatoire. Laisse venir, laisse le vent du soir en décider. Ensuite la journée avance les pieds en sang. Aux pauses de la sixième et neuvième heures sous prétexte d’une cigarette elle consulte une pie ou une bergeronnette, prend augure du vent de mer, souffle autour de son corps de femme du jour une nouvelle bulle tremblotante et savonneuse, redoute les reflets irisés que pourraient y projeter les images obsédantes, malgré la brûlure aux yeux, à la nuque, aux épaules.

Continue.

À la fin du jour elle aura fugué. La route en sens contraire, elle ne salue pas, sauf frère soleil qui au couchant éblouit, elle débriefe, les actes et les paroles, les jeux de rôle, les concessions, les peurs, les intimidations, les vacuités, les servitudes, elle les prend un par un et par la vitre grande ouverte les jette, le bas-côté en est jonché que la nuit composte, elle est épuisée et légère, sur le siège passager elle jette des regards vainqueurs sur son butin du jour, des voix closes dans des géométries, qu’elle étudiera à l’office de nuit, vigilante sur comment et que disent-elles qu’elle n’a pas encore compris et sur le panier où il semble dormir, si fatigué. Au dernier kilomètre elle enclenche le lecteur de disque, en monde aléatoire mais cette fois pas trop fort pour ne pas effrayer. Mortels, mortels nous sommes immortels, le savais-tu déjà. Dans le puits de lumière au centre du bâtiment, comment arrivé là on ne sait, personne n’a vu, personne ne voit, qui regarde jamais ces bambous géants enfermés hydratés artificiellement dans ce cube de verre à ciel ouvert, pourtant ne sait voler, mais elle t’as vu et combien fatigué, épuisé, et elle a su voler la clé de la clenche de la porte de verre du puits de lumière, il ne pesait pas lourd malgré le volume de plumes mais c’est un bout du cou le bec qui te paraissait l’alourdir, le bec gros et crochu, et le capuchon de cuir noir, les plumes comme d’une dinde génétiquement modifiée avec une autruche, frisottées, et tu l’as emporté pour toi toute seule puis, dans la cuisine, sous l’imposte tu as collé le panier contre le radiateur, les chats étaient venus renifler, tu le voulais vivant et à toi, tu voulais qu’il remonte de la mort où il glissait.

Le troisième dessinateur du dodo, Ustad Mansur, photographia avec minutie vers 1625 la robe de plumes grises, en la ménagerie de l’empereur Kahangir, premier des Moghols ; un quatrième, après ce ne fut que plagiat, combina les diverses images circulant alors avec les restes momifiés et corrompus conservés par le Saint-Empire : dans ces représentations d’un paradis déjà perdu, Roelandt Savery, pour ne pas le nommer, peint six fois de la même manière un sujet dodu — à l’air stupide, aux chevilles épaisses — relégué systématiquement dans les coins droit et bas des mêmes paysages édéniques.

De tout ceci, au moins un point commun qui tient (semble tenir) le faisceau d’images très mentalisées, finalement : l’invisibilité. Mais peut-être pas seulement. Se rendre au cabanon sous le chêne, aller y voir encore.

Si elle rencontrait sur la route des bois ou en chemin ou dans un puits un dodo, peu sûr qu’elle ne le reconnaisse point, ou bien quelque chose dans son regard de l’éternité, comme de celle qui se rencontre dans les yeux cernés des tortues, des baleines, quelque chose de calme et doux, occupé de l’instant. Elle l’aimerait tout de suite, puisqu’il est laid, non pas de laideur, mais de ce contraire aux attentes des autres. Elle le saluerait, ne se pencherait pas, pour connaître son vrai nom, sur le cartel ou la tablette numérique qui ne seraient pas accrochés à son cou. Puis elle le prendrait en s’agenouillant par sa petite aile atrophiée, et de concerte ils iraient à petits pas sous le chêne de mille ans, et ils s’installeraient, lui perché sur une grosse racine affleurante, elle assise dans le thé craquant des vieilles feuilles, le dos contre l’écorce noire, et ils regarderaient le ciel par-delà les ramées contorsionnées. Ils se tairaient. L’air serait encore tiède de la fournaise éteinte et la terre âcre de sève, ou bien une brise chargée de sel remuerait les feuilles dentelées et les plumes bouclées et les cheveux sur le front moite, à cause des bénitiers, des tourterelles délicates et des verdiers, des perroquets et du cyprès, des bassines renversées et des clapiers, ou bien à cause du monde là-bas pour loyer, dont on revient avec des rêves de pieds ensanglantés, et elle poserait un doigt sur le gros bec recourbé, rajusterait le capuchon de cuir. Alors ils resteraient immobiles et silencieux.

Le premier dessinateur anonyme du dodo croqua celui-ci en 1598 comme un enfant l’aurait fait, un rond et trois traits, d’après les descriptions fabuleuses données par les équipages des flottes néerlandaises puis françaises. Ces dessins, reproduits, arrangés, gravés, firent le tour de l’Europe, agrémentant les rééditions des récits de voyages jusqu’au 19e siècle.

Et ?

Le second dessinateur, nommé Laerle, artiste embarqué de gré ou pas sur l’un des navires de la Compagnie des Indes, fit quatre croquis naturalistes sur le vif — profil gauche, profil droit, trois-quart — à la mine de plomb ou de charbon de l’un des dodos morts durant la traversée : le corps inanimé sur une planchette de bois repose couché sur le côté gauche, pattes déjetées en équerre, la fente morne de l’œil, le masque comme de cuir, le bec gros terminé en pointe recourbée : un tombeau (Lully, Marin Marais, Sainte-Colombe).

Et ?

À prime son corps mou et lourd, à laudes tout autant et plus inerte encore et la fente morne de l’œil ouvert et fixe. Oh les puits de lumière et les traversées funestes, les actes et les paroles, les jeux de rôle, les concessions, les peurs, les intimidations, les vacuités, les servitudes, les vanités, les intentions ! À vêpres dans les feuillées de thé elle a posé le panier, un peu en retrait du cabanon entre les racines du chêne, et elle s’est assise à côté.

Vie de Marguerite JACQUES

Grasse, hameau de Plascassier (ex-département du VAR depuis le Second-Empire).

Feu Monsieur Napoléon JACQUES, son époux,

Pierre, Paul et Jacques JACQUES, leurs enfants,

Jules PERDU son fils,

leurs épouses, ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants,

sa belle-sœur,

son chien, ses chats,

ainsi que toute famille et jardin,

ont la grande tristesse de faire-part de la disparition dans la nuit du mercredi au jeudi 28 mars 2019 de

Marguerite JACQUES,

née PERDU,

survenue durant son sommeil sous le chêne millénaire de sa propriété de Plascassier, lors de sa 99e année. La messe aura lieu ce vendredi 30 mars, à 10h30 en l’église Notre-Dame-des-Fleurs, suivie d’une inhumation au cimetière du village.

Ni jasmin ni roses ni mimosa.

Sans le débroussaillage du bosquet il ne se serait rien vu, rien de plus de ce qui se laissait deviner, une si petite façade basse de pierres nues rabibochées de briques creuses et de cimenteries. La porte ouverte, toujours ouverte, quasi en grand, quelque chose gène derrière, qui empêche.

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Christine Eschenbrenner | Objet de verre


La recherche entreprise part du flacon. Ou plutôt de la photographie du flacon, découverte en naviguant. A l’écran, une histoire de liens et je l’ai reconnu. Avec son bouchon faussement transparent, emprisonnant le reflet d’une fenêtre, peut-être un dessin et dans le corps de l’objet la même fenêtre répercutée par les filaments bleus, verts, gris un peu de jaune tous saisis dans le verre comme la rencontre de la mer et de la lande. En retrouvant à l’écran l’objet soufflé au sortir du feu il y a longtemps, je me suis souvenu.

Avec une bande d’adolescents bruyants, elle avait remonté la pente de Crèvecoeur pour entrer dans l’atelier. Celui de l’artisan, du verrier. Ce n’est pas qu’elle ait beaucoup donné dans la confidence mais j’ai su qu’elle avait embarqué des élèves en plein pays cathare ou huguenot pour réviser je ne sais quel examen indispensable loin des banlieues initiales et aussi pour les mettre en contact avec des lieux magnifiques marqués par la violence de l’exclusion, quelle idée. Elle vivait dans une sorte de tourbillon et ce qu’elle m’a dit d’une lointaine lignée de verriers dont elle venait, d’une coulée de verre en fond de pot qu’elle gardait et regardait comme un talisman, des carnets où elle mélangeait mots et dessins comme on mêle les cendres pour la fusion m’est resté. Elle est repartie avec le flacon que j’étais prêt à lui offrir mais elle a voulu l’acheter. Alors j’ai gardé son nom, écrit sur le chèque. En cherchant sa trace ici et là sur Internet, j’ai plusieurs fois fait fausse route : elle n’était ni infirmière, ni gérante d’un espace de soins. J’ai cru comprendre qu’en réalité, après sa vie d’enseignante un peu en marge, elle avait maintenu des espèces d’actions pleines d’enfants, avec visages qui marquent, choses à défendre, choses lourdes dont il est difficile de parler. Mais surtout elle s’était livrée au feu de l’écriture, à la fin d’un cycle, au fil d’une catastrophe. Comme les anciens hérétiques de chez nous.

A vrai dire, seul le flacon m’a guidé. Sur la photographie, il apparaissait posé sur une feuille que j’ai observée à la loupe. Mots, bribes, notes manuscrites : vies hors de… rêvent… écrivains…mythologies. Derrière le flacon, cachée par le bouchon de verre en forme de bille, une photo laissant deviner le haut de deux visages. A côté, des éléments floutés : cailloux ou coquillages, timbres, post-it, peut-être un poème découpé et un autre flacon, plus petit, mordoré, comme ceux qu’on trouve sur les îles de la lagune. Les îles de la langue. Elle semblait connaître les secrets du verre mais là, c’est moi qui rêve. J’ai voulu lui écrire mais elle n’apparaissait pas dans les réseaux sociaux et de toute façon c’est autour de la photographie qu’avait commencé ma gravitation. Elle m’avait offert avant de quitter le vieux village qui gardait au fond de ses puits l’empreinte des corps précipités quelques impressions collectées sur place. Dans ce qu’elle avait écrit à ce moment-là, j’avais reconnu la pâte, celle qu’on tranche quand la décision d’exécuter l’objet est prise. Puisqu’elle mettait désormais en circulation pour des raisons inconnues le récipient que j’avais créé, et qui était devenu le sien, j’ai voulu aller plus loin. Un peu comme dans mon atelier, quand je cueille une goutte de verre dans le creuset ardent. Tourner, souffler, faire naître l’intérieur, au bout du geste : en regardant bien, en déroulant les contenus, sous l’image, j’ai trouvé une série de textes. Avec dévastation, trouées d’un ciel plein de cris au-dessus de la mer, temps d’un rêve qui se déroule dans l’intervalle, corps qui a perdu un autre corps. Comme si je soulevais la petite boule de verre étroitement logée dans le col du flacon, j’ai lu ce qui se présentait, en remontant le courant. Elle avait semé des traces dans les pages virtuelles, entre les lignes, à des endroits bien précis : j’ai pu faire les rapprochements nécessaires. Quelque part sur la toile, encore une photo qui n’a rien à voir mais c’est elle, même si elle habite une autre silhouette et un autre pays : femme debout, enveloppée d’une couverture de fortune, toute seule au milieu des décombres après le fracas du grand tremblement de terre. La photo par définition renforce l’immobilité, la sidération, l’impact. Ce qui reste après le chaos, après les conduites qui explosent, après le déclenchement des incendies.

Debout avec empreinte de la tristesse qu’on trouve à la fin du mois, à la fin des temps quand l’erreur est tellement humaine qu’impossible de revenir en arrière. Ou quand s’impose l’impensable. Inscription dans la chair des disparitions et petite flamme tenace dont l’artiste parlait dans une lettre. Mise à mal par endroits. On trouve pourtant dans la série des trajets réguliers, ordinaires, les mots qu’à la fois elle collecte et lance dans les artères secrètes de la ville. Il serait sans doute assez simple de reconstituer son itinéraire mais à l’évidence, elle a la détermination des fugueurs. Ceux qui échappent aux interprétations et autres endroits où on croit pouvoir, parce qu’on les retrouve, les empêcher de recommencer : habitude de se réfugier dans certains lieux pour vivre au plus près ce qu’elle appelle sa solitude, peuplée de présences invisibles qu’elle protège en les transportant ici ou là dans l’écriture. En donnant le change. Parfois, on croit reconnaitre un quai, un jardin public, une île dans la cité, un hôtel, une ferme, un atelier retiré, un marché aux livres ou aux fleurs, l’ombre d’un gigantesque hôpital, les parages d’une tombe de granit clair. Reliefs d’une ville traversée malgré les coups d’arrêt. Elle se déplace, fausse compagnie à ceux qui voudraient tout savoir et ce n’est pas de ce côté- là que je m’aventurerai. Pour descendre dans la mine, je scrolle encore et je fais halte : là, elle a livré le cadre précis, le lieu de l’évasion-invasion. On dirait une chambre. Secrète ou forte, au fond d’un labyrinthe faussement compliqué, comme pour déjouer les assauts des pilleurs de tombes. Pourtant, aucun doute, elle accepte presque minutieusement le pacte de l’exposition. Je vois bien qu’il y a dans les vitrines de son musée, dans ses veines, toutes sortes de trésors enchâssés, certains un peu bizarres : autres flacons, contenant essences rares, voix d’enfants, encore des cris, mélanges de terre brûlée, polyphonies, cendres. Des photographies par centaines, des piles de textes qu’elle a mis au monde et commencé à propulser dans l’histoire infinie. Des galets et une algue séchée comme une calligraphie épinglée au mur doré. Des livres, rescapés comme elle sur le fameux radeau qui transporte tout, tant bien que mal. En poursuivant la lecture, je passe par une fenêtre, celle qui en a vu d’autres. On dirait le cadre d’un tableau vivant, déjà abordé par les peintres : de là, on peut voir la tour Eiffel comme on voit la lune et, en se retournant, on trouve une série de pinceaux suspendus, des œuvres accrochées ou couchées partout sur le papier. Des objets en verre aussi et peut-être un vieux sage chinois sculpté dans une racine. On sent que les voix adolescentes qui posaient toutes les questions du monde se sont tues. Règne un silence inconnu : on dirait qu’il n’y a plus personne et des cartons à dessins sur la table de travail sont protégés de la poussière par un grand linceul transparent en attendant la dispersion. Tout cela, je l’ai vu entre les lignes d’un petit carnet dont elle parlait en collant à l’intérieur les photos des encres inventoriées. J’ai appris que toutes les orchidées dans l’atelier dépeuplé s’étaient mises à fleurir en même temps, bien que très peu arrosées après la disparition et le manque de l’autre corps. Se raccrochant à tout ce qui pousse, à la floraison inattendue, au cœur dont rien pour l’instant n’arrête les battements, aux rires qui montent du jardin. Sans entrer dans le détail de ce que j’ai trouvé, je sais qu’elle a semé des lettres au milieu de la fusion, dans la tempête aussi. Il n’y a plus de destinataire. Je me demande ce qu’elle fera de tout ce qui reste en attente. Dans l’histoire, on dirait qu’il y a une source en contrebas et à nouveau l’image absorbe tout le reste. Je vois dans le tremblement de la transparence les reflets de ce qu’on cherche quand on s’approche : la musique d’un filet d’eau vive rappelle la canne du verrier, et le souffle qui s’engouffre de haut en bas.

C’est la fin : j’arrête, je fais comme elle. Elle a délivré un objet en formation, une matière opaque portée à incandescence qui se vitrifie progressivement pour laisser passer la lumière, et contenir la nuit aussi. Je pense au disque en cuivre plaqué d’or propulsé dans l’infini, transportant d’un côté les sons terrestres et de l’autre des informations en forme de dessins abstraits. Les deux faces incluant celle qui est cachée.
Une fois les notes prises, je referme mentalement le flacon d’où se sont échappés les signes : elle vit dans le creux translucide né du souffle. Elle est cette présence évidée, avec tout autour les traînées du noir broyé et le mauve soyeux de la bruyère. Le bouchon peut ressembler à une petite boule de cristal, ou à une larme, juste avant la coulée en fond de pot sur la pente des joues. Sauf que les larmes ne sont pas rondes. Mais le feu et le travail n’attendent pas. J’y retourne.

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Isabelle Dartiguelongue | Autobiographie de El Fazar Assoumani Houmadi


Ma mère fut très fière de moi lorsque je devins le directeur de l’hôtel Tembo, à Stone Town. Elle avait longtemps craint que je ne sois obligé de rester en métropole pour espérer trouver un emploi digne de ce nom. Ce fut donc pour elle un immense soulagement lorsque je lui appris la nouvelle. Zanzibar n’était qu’à deux heures d’avion de Pamandzi, nous nous verrions régulièrement, j’adoucirais son quotidien, devenu précaire avec l’instauration de la nouvelle règlementation cadastrale. Elle ne possédait pas le titre de propriété de la maison en dur qu’elle occupait, et qui faisait l’objet de la convoitise du neveu du maire de Labattoir.

Ainsi, je me souviens avec une intense émotion de mon arrivée à l’hôtel Tembo, de ma prise de fonction et de la satisfaction que j’éprouvai lorsque j’entrai dans la vaste pièce du rez-de-chaussée meublée d’un immense bureau en manguier. La pièce était sombre et spacieuse, l’imposant fauteuil aux accoudoirs rembourrés semblait m’attendre et je m’y assis sur le champ, pénétré absolument de mon importance et de la dignité qui s’attachait à ma fonction. Mon regard fit le tour de la pièce, puis revint s’attarder sur le sous-main en cuir et l’épais bloc de papier blanc ligné placé sous la lampe Banker que j’allumai instinctivement, pour le seul plaisir de jouir de la blancheur des feuilles, luxe inouï pour moi, enfant d’un bidonville de Kawéni. Lycéen, je rêvais de devenir écrivain, de raconter mon île, de lui donner la voix de l’un de ses enfants, d’écrire plus fort et plus haut que les Européens qui avaient inventé « la perle du lagon », ou bien « l’île aux parfums » en un souci d’exotisme postcolonial qui m’avait toujours sourdement contracté lorsque j’en rencontrais l’expression au détour d’une conversation ou d’un reportage niais. Ciel et mer turquoise, injonctions au bonheur larvaire, le touriste en poulpe repu, échoué sous les tropiques vendus avec les billets d’Air Austral… Je remarquai également les énormes tiroirs qui flanquaient le meuble et les imaginai immédiatement remplis de dossiers importants dans lesquels j’allais devoir me plonger. Lorsque j’ouvris le premier, je fus tout à fait surpris de constater qu’il était vide, ainsi que tous les autres d’ailleurs, à l’exception d’un seul, le troisième, où je découvris une clé USB vaguement poussiéreuse. Son capuchon de plastique noir était cassé, et je faillis la jeter, lorsque je me dis qu’elle contenait peut-être des informations essentielles, et qu’elle ne se trouvait pas dans ce tiroir par hasard, mais qu’on l’y avait laissée pour le nouveau directeur de l’hôtel, moi.

Ce fut donc par l’examen du contenu de cette clé que je débutai mon activité à l’hôtel Tembo, décision qui me riva pour un temps assez long je pense, indéterminé et indéterminable, à mon fauteuil de direction, aiguillé par une curiosité que je ne maîtrisais pas, surtout lorsque je m’aperçus qu’il s’agissait de documents rédigés en français, que je maîtrisais fort bien pour l’avoir appris à l’école, que j’aimais, et qui avait remplacé le shimaoré dans mes projections et mes rêves les plus intimes.

Il y avait plusieurs dossiers, de « Nungwi 1 » à « Nungwi 23 », de « Rue Paul Laurent 1 » à « Rue Paul Laurent 32 ». J’ouvris le premier de ceux de la série des « Nungwi », m’attendant à y découvrir les modalités et tarifs des excursions proposées aux clients de l’hôtel vers cette plage du nord de l’île, que je ne connaissais pas encore, mais dont le nom s’était déjà glissé frissonnant de ses résonnances dans le creux sensible de mon oreille. Nungwi, cela sonnait comme hungry, et je l’étais. De revanche et d’exil, des bras de ma mère que j’avais laissée, qui n