Raymond Penblanc | Femme à la robe rouge

« Qu’à cela ne tienne, il jouera à se perdre. Et quand il se sera bien perdu il jouera à la retrouver. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Martine Sonnet | Repasseuses
l’auteur

Raymond Penblanc. Trois romans aux Presses de la Renaissance, des nouvelles et autres textes courts dans une quinzaine de revues, dont La Revue des Ressources, Remue.net, Secousse, Coaltar, Paysages Ecrits, Brèves, La femelle du Requin, Harfang, ainsi qu’aux Editions de l’Abat-Jour. Collabore au blog des 807.

Sur twitter : @PENBLANCR

le pitch

« Une femme, un peintre, une plage déserte. Il a suffi qu’il la voie pour qu’il comprenne que ça serait elle. Aujourd’hui encore il l’attend. Et bien sûr elle revient. Aller vers elle ? La laisser venir à lui ? Elle vient. Et puis elle part. Et bien sûr il la suit. … C’est écrit par touches successives. Ou par vagues. On peut voir les deux. »

M’a intéressé dans ce texte ; la netteté visuelle de la phrase, sa précision narrative en chaque point .L’ambition de venir s’installer sur le terrain de la représentation artistique.

le texte

 

Chaque jour à la même heure il revient là.

Il est vêtu d’une large chemise ouverte, d’un pantalon de corsaire du même gris clair, décousu aux chevilles. Il a planté son chevalet au pied de la dune et il attend, pinceau dressé à la verticale devant lui.

Debout derrière son pinceau, il est comme la mer, concentrée et vacante. Ça n’est pas elle qu’il est venu peindre, mais c’est quand même elle qui l’inspire. Ce matin elle se la joue lointaine, rêvassant, remuant à peine, comme si elle se contentait de rester à distance, qu’elle n’allait pas venir.

C’est si difficile de peindre la mer, elle change tout le temps. Mais c’est encore plus difficile de la peindre, elle.

Dès qu’il l’a vue surgir il a compris que ce serait elle. À cause de la robe rouge, à cause de la blondeur. La robe, comme la chevelure, était longue, et à cette heure, sur cette plage, la longueur lui sembla plus qu’un signe, un aveu, et pour lui l’engagement de ne plus la lâcher des yeux. La mer ouvrait derrière elle une étroite bouche ourlée de blanc dont on percevait le bruit de macération, le souffle. Le lendemain il faisait l’acquisition d’un lot de six toiles vierges, d’un nouvel assortiment de pinceaux et d’une demi-douzaine de tubes de couleurs pour compléter les siens.

Il ignore quand et comment il posera le premier trait de couleur. Sûrement ce sera du rouge. Elle a une manière de surgir de la dune qui brûle le regard, il est ébloui. Lorsqu’il retrouve ses esprits elle n’est plus là.

C’est comme chercher à capter un rayon de soleil quand il se déplace entre deux nuages. Sans cesse elle fait bouger les lignes. C’est un modèle à peindre avec les yeux, uniquement avec les yeux. C’est un modèle à peindre comme une voiture de course découpe chaque courbe et chaque ligne droite dans le pinceau de ses phares.

Il ne cherche pas à savoir d’où elle vient, il n’éprouve pas cette curiosité. Il se contente de guetter et d’espérer. Il n’envisage même pas qu’elle puisse l’avoir repéré. Ne l’exclut pas non plus.

Elle ne craint pas de se faire remarquer. C’est pourquoi elle porte toujours la même robe d’un rouge de flamme incandescente, sans doute en velours, rappelant les vieux rideaux de scène. Une robe longue, comme le sont les cheveux blonds dénoués. Une image de rêve, de celles dont rêvent les grands adolescents mutiques, immatures.

Il existe des peintres qui se contentent de peindre la mer en y posant des bateaux. La mer est dessous. Il en est d’autres qui étirent à l’infini des étendues de dunes plantées d’herbes dures. La mer est devant. Lui va devoir la faire exister doublement. Pour elle-même d’abord, mais également à travers la femme en rouge. Elle devra s’incorporer à la femme en rouge, et alors on pourra dire que la mer est dedans.

Si elle portait un maillot de bain ce serait plus facile, et la mer coulerait de source. C’est pourquoi il a décidé de commencer par elle. Il enduit son pinceau de gris et de bleu et trace une ligne horizontale, l’élargissant en une bande piquetée de brun vert. La femme apparaissant juste à ce moment, il en profite pour griffer sa toile d’un violent trait rouge. Comme s’il venait de tirer un coup de fusil.

Elle ne se décide pas à aller vers lui. Elle n’imagine donc pas que ce que cet homme est en train de peindre la représente, elle. Se contente d’interrompre sa marche une demi-seconde tout en levant les yeux dans sa direction, manière de dire, « Je reviendrai demain, et je m’approcherai jusqu’à vous livrer, avec les traits de mon visage, le secret de ma promenade quotidienne. »

Elle s’est arrêtée à quelques mètres et n’a pas l’âge qu’il lui donnait. Sa voix est brisée, et ce qui sort de sa bouche sonne comme un faire-part de deuil. Son mari s’est noyé en mer avec leurs deux enfants. Elle ne demande pas à être consolée, elle espère simplement que dans sa voix on entendra la voix des morts, leurs sanglots dans les vagues qui n’ont pas fini d’expier. Pourquoi du rouge ? Certainement pas pour faire la paix. Pas pour crier non plus, comme elle en aurait envie, mais plus la force.

Il a entendu parler de ce grand malheur, sans pouvoir coller de visage sur aucun nom. C’était peu après son arrivée ici, et il ne connaissait encore personne. Ce serait donc elle.

La mer n’a toujours rien rejeté de ses enfants ni de son mari. La mer est une chienne, qu’aucun fouet n’est capable de punir. (Justement, il voudrait peindre ça, une chienne dévorant ses enfants.)

La robe rouge n’a pas été lavée, on y respire toujours la mer, l’iode et le sel des vagues. Celui des larmes.

Comment nomme-t-on une femme qui a perdu son enfant ? Il n’existe aucun mot pour le dire, et la femme doit porter sa douleur à la façon de ces âmes en peine condamnées à errer pour l’éternité. A cette douleur comme à cette absence de nom la peinture apporte cependant une réponse. Il suffit de regarder la mère du Christ au pied du calvaire. Le peintre connaît bien ces Dépositions de Croix. Qu’elles soient signées Pietro da Rimini, Rosso Fiorentino, Rogier Van der Weyden, ou Rubens, c’est toujours la même femme éplorée vêtue de gris ou de rouge supportant le poids écrasant du corps.

Elle reprend quotidiennement son cheminement le long de la grève avec l’espoir que la vague lui apportera une réponse. Les enfants crient quand ils s’affolent, et si les pères essaient de les rassurer, il survient un moment où ils renoncent et se mettent à crier eux aussi, pour faire écho et bousculer les dieux.

Elle a parlé d’un garçonnet de sept ans et d’une fillette de cinq, et il croit sentir leurs petits doigts ventousés s’appliquer contre sa nuque. Il n’avait pas prévu de se laisser submerger ainsi. Il avait prévu de peindre le passage de la femme en rouge, et espéré que les différents éléments s’articuleraient d’eux-mêmes autour de son projet. Qu’est-ce qu’un passage ? Un appel ? Une promesse ? Un refus de s’arrêter ? La caresse d’un adieu ?

Elle devrait être morte. Elle n’a aucune raison de leur survivre. A la maison elle était la plus effacée, elle devrait donc être la seule à disparaître. Elle s’acharne à noircir son portrait. Son portrait ? Serait-il là pour ça ? Non bien sûr, on ne vient pas planter son chevalet sur une plage déserte pour réaliser le portrait des gens. En septembre les gens sont partis. On vient au bord de la mer pour peindre des marines, des ciels troublés et chahutés, à la manière de Turner et des impressionnistes.

Elle se force à sourire pour le coup, c’est la première fois depuis des semaines. Elle ajoute que s’il avait tenu un appareil photographique ou une caméra, elle n’aurait pas hésité à briser son matériel, se doutant bien que c’était pour elle qu’il se trouvait là, pour la piéger dans sa douleur. Mais elle a compris tout de suite qu’avec une toile et des pinceaux il ne pouvait en être question, ce serait saugrenu.

Pendant deux journées entières il fait un temps à ne pas mettre le nez dehors. Pluie et vent en rafales. Les vagues se heurtent et se chevauchent, s’écrasent sur le sable avec des bruits de gifles comme si elles tombaient du ciel. Il est le premier à sortir. Il ne marche pas, il court. Il n’a jamais fait ça, d’habitude il reste calfeutré chez lui jusqu’à la fin des hostilités. Reculez, il n’y a rien à voir, s’irritent les vagues occupées à négocier leur retour à la normale.

Cette fois elle porte un long ciré rouge à capuche, trop grand pour elle, et aujourd’hui ça le choque, ça le choque terriblement. Ce rouge apparaît tellement scandaleux. On dirait une publicité pour un rouge à lèvres à base de graisse de baleine.

On dirait la bouche excessivement fardée et grimaçante d’une pute venue se greffer sur le visage cireux d’une morte.

Elle ne lui parle pas. Ne le regarde même pas. Ne marche pas vers lui, l’ignore ostensiblement, et comme il refuse d’accomplir un pas dans sa direction, elle poursuit son chemin sans qu’ils aient échangé une seule parole. Du coup il se résout à la suivre, et c’est sûrement ce qu’elle cherchait. Mais très vite il la perd dans le dédale des petites rues qui se ressemblent toutes, où sous les pins parasols et les eucalyptus nichent les coquettes villas, dont la plupart ont déjà les volets fermés.

Qu’à cela ne tienne, il jouera à se perdre. Et quand il se sera bien perdu il jouera à la retrouver. Il se présentera au portail avec un petit échafaudage et un pot de peinture et lui proposera de repeindre la grille et les volets. En général c’est ce genre d’homme miraculeusement tombé du ciel pour colmater une brèche ou réparer les gouttières qu’une femme seule et déboussolée se résigne à coucher dans son lit. Brutalement, sauvagement, et qu’on n’en parle plus.

Elle s’appelle Hélène, elle a pour mari Jean-Marc, pour fils Johan, pour fille Émilie et pour nom Lester, c’est encore gravé sur la plaque de cuivre.

Hélène Lester. Hélène Lester. Hélène Hélène Lester. Il s’amuse à répéter son nom, comme la mer à ressasser ses vagues. Une petite lumière est restée allumée en haut de l’escalier conduisant au jardin, oubliée sans doute car on ne saurait y voir un signe, un message codé. Ou alors, tel le petit œil rouge des églises, c’est qu’elle témoigne d’une présence, et qu’elle se tient là tout près, Hélène, Hélène Lester, accoudée à la nuit.

Elle a revêtu une robe d’un blanc mat uni, mais ne porte aucun bijou. Elle ne songe pas à s’excuser lorsqu’il s’avance vers elle. Frissonnante, les yeux mi-clos elle se laisse conduire, et si elle pleure c’est à cause de la musique, un andante de Beethoven, ou de Schubert.

Ils enchaînent plusieurs valses, très lentes, très tristes, passant du grand salon richement éclairé à la terrasse où l’éclairage est plus discret, face au fouillis végétal du jardin. Elle regarde plusieurs fois derrière lui, par-dessus son épaule, puis elle le regarde intensément, lui, et il sent son corps se presser douloureusement contre le sien. Il pense à Jeanne Moreau, dans Moderato Cantabile, la scène du bal.

Il frissonne tout à coup, à cause du froid. La petite lumière est toujours allumée en haut de l’escalier, et il sent quelque chose, une tiédeur, une caresse dans le bas de son dos, là où elle posait sa main.

Le portail n’est pas fermé, juste tiré. S’il l’ouvre d’un coup de coude, c’est moins pour éviter de se salir les doigts que pour se donner l’impression de forcer le destin.

Désormais elle ne peut plus lui échapper et il saura la peindre, non pas revêtue de la robe rouge, ni de ce ciré qui épouse si mal son corps, ni d’aucun vêtement qu’elle a coutume de porter en temps ordinaire, et encore moins d’une cape et d’une mantille noires tant il semblerait que le noir, le noir du deuil ait été exclu de sa garde-robe, mais nue, nue, tout simplement, la robe rouge jetée par terre, au pied du lit défait, navire démâté.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juin 2013.
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