Brésil | Sandrine Teixido, Le lithographe

« Les deux étrangers n’auraient pas à attendre bien longtemps leur commande. Il avait leur illustration. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Michaël Glück | Place de Chambre
l’auteur

Sandrine Teixido développe une pratique d’enquête basée sur son expérience comme ethnologue et journaliste. Ses investigations prennent la forme de récits qui interrogent à la fois la frontière entre les genres littéraires (biographie, récit, témoignage, roman) comme les représentations mise en œuvre dans les enquêtes réalisées. [1]

Ses deux sites :
- www.sandrineteixido.com plus blog blog sandrineteixido.com
-  typewriter-typewriter.com
- et contact aussi via sa page facebook

le texte

Le lithographe a été écrit en mai 2013 suite à une enquête réalisée en avril 2013 à Porto Alegre au Brésil commandée par la Biennale Mercosul d’après le projet Maesltrom_Assemblée.

Maesltrom_Assemblée est né en 2011 d’une collaboration avec l’artiste visuel basé à Genève, Aurélien Gamboni d’après la nouvelle d’Edgar Poe, Une descente dans le maelström. [2]

 

Le lithographe monte péniblement les marches de la tourelle. Une couverture jetée sur les épaules, il respire difficilement. La cause à ce froid humide des hivers de Porto Alegre.

On entend un dernier tour de clé, celui de la porte d’entrée que l’on ferme pour la nuit, après les derniers visiteurs du musée sortis. Cinq heures et il fait déjà nuit. De ces nuits noires auxquelles le lithographe craint chaque fois de s’habituer. Il lui faut un temps, un rituel qui le conduit de la réserve où il travaille le jour au service du musée de la ville jusqu’à la tourelle, une petite pièce carrée tout en haut du bâtiment.

Le lithographe allume la lampe de bureau qui émet de suite une lueur blafarde. Faible uniquement si l’on regarde l’ensemble de la pièce, remplie d’un amoncellement qui, aux yeux de qui pénètre pour la première fois, paraît sans ordre, ou s’il fallait en concéder un, celui de quelqu’un prêt à déménager ou qui n’aurait jamais vraiment aménagé, tant les cartons semblent avoir été ouverts dans un temps incertain. Et pourtant, celui qui se meut lentement malgré l’asthme qui menace à chaque instant semble y être à son aise et aurait en horreur qu’on touche à ce chaos que lui seul apprécie. Ses doigts secs et ridés parcourent les tranches des livres étroitement posés sur l’étagère et dont les titres lui sont si familiers qu’il s’étonne encore d’avoir le même plaisir à les redécouvrir : Province de S. Pedro de Rio Grande do Sul, au Brésil de Auguste de Saint-Hilaire, Voyage pittoresque et historique au Brésil de Jean-Baptiste Debret, Relato de Wolfgang Hoffmann-Harnisch, 1941, Atlas ambiental de Porto Alegre de Rualdo Menegat. Le lithographe ne peut s’empêcher de penser à son père, gaucho bourru qui chaque soir au retour du labour dans la province de São Leopoldo, sortait de la petite table un nouveau livre qu’il lisait, et alors il fallait se taire, ne pas l’interrompre. Lorsque tout le jour il était sorti, quand la maison transpirait malgré l’absence une odeur d’hommes absorbés ailleurs, le lithographe – qui n’était encore qu’un garçon – se glissait jusqu’à la petite table, ouvrait le plus doucement possible le tiroir – alors même que la maison vide, personne ne pouvait l’entendre –, et regardait le titre du livre. Mais ce qui le fascinait le plus alors, c’était les illustrations, en noir et blanc ou en couleur, dont les traits semblaient transpercer le papier. Les rares fois où son père concédait à parler de ses lectures, c’était quand la responsable de la bibliothèque, une petite dame qui se prénommait Dona Cecilia venait lui apporter de nouveaux livres. Et il y avait de tout, sur l’histoire du Rio Grande do Sul comme sur les éponges d’eaux douces, de la propagande américaine à l’histoire des provinces les plus obscures d’Allemagne, on ne savait où Dona Cecilia allait chercher tous ces livres. Souvent, son père se prenait à conclure leurs discussions animées de considérations sur le temps court des hommes, le temps long des civilisations et l’éternité de la nature. Et invariablement, Dona Cecilia lui rétorquait qu’il était sûrement le premier et le plus authentique des écologistes brésiliens, ce à quoi ni lui ni son père ne comprenaient quelque chose. Toujours est-il que même si l’on pouvait assurer que son père était mort d’une nostalgie lente, mais non moins certaine de ses terres qu’il avait dû quitter suite à deux années de mauvaises récoltes, il avait pu trouver à se consoler dans cette tourelle, au milieu des livres du Musée de Porto Alegre, où il avait trouver un travail dès son arrivée. Et c’est pourquoi, à la tombée de la nuit, chaque jour de la semaine, le lithographe montait invariablement ici. Mais ce soir, plus qu’aucun autre soir, en entendant le minuano souffler à en faire vibrer le verre de la fenêtre, il ne peut s’empêcher de repenser à son père, qui au jour de l’inondation de 1941, fut celui qui donna l’alarme, alors même que personne ne voulait croire au danger. Et pourtant ce n’était pas cet homme de la terre qui aurait pu prédire les grosseurs du fleuve. Et peut-être était-ce parce qu’il n’était pas familier de ces crues, mais du tourment du vent minuano qu’il sut reconnaître avant quiconque le drame qui s’approchait.

À cela était fidèle le lithographe, qui avait péniblement monté les machines et les pierres tout en haut de la tourelle, même si on lui avait certifié que plus aucune inondation ne pouvait menacer le bâtiment maintenant que la ville avait procédé aux multiples terrassements qui avaient éloigné de quelques kilomètres le quartier du fleuve qui le baignait alors. À voir l’épaisse pierre sur laquelle reposent les dernières lithographies réalisées, le lithographe repense aux deux étrangers venus pour le rencontrer. Une Française et un Suisse dont il n’avait pas compris la moitié des propos alambiqués à part que la tâche qui lui incombait était celle d’illustrer un conte d’Edgar A. Poe – vous connaissez, l’écrivain américain ? Oui bien sûr il connaît sauf qu’avec l’accent des uns et des autres, il n’avait pas reconnu le nom, dont il avait pourtant lu les Contes Extraordinaires dans l’exemplaire de son père. Mais la nouvelle dont ils avaient parlé, il n’en avait aucun souvenir : Une Descente Dans le Maelstrom. Le lithographe ouvrit précautionneusement les premières pages de l’édition de poche que les deux étrangers lui avaient laissés et se mit à lire :


— Il n’y a pas encore bien longtemps, — dit-il à la fin –, je vous aurais guidé par ici aussi bien que le plus jeune de mes fils. Mais, il y a trois ans, il m’est arrivé une aventure plus extraordinaire que n’en essuya jamais un être mortel, ou du moins telle que jamais homme n’y a survécu pour la raconter, et les six mortelles heures que j’ai endurées m’ont brisé le corps et l’âme. Vous me croyez très vieux, mais je ne le suis pas. Il a suffi du quart d’une journée pour blanchir ces cheveux noirs comme du jais, affaiblir mes membres et détendre mes nerfs au point de trembler après le moindre effort et d’être effrayé par une ombre.

Malgré le froid insistant dans cette partie du musée inaccessible au public — qui n’avait aucunement de quoi être chauffée — le lithographe continua sa lecture :

Le bord du tourbillon était marqué par une large ceinture d’écume lumineuse ; mais pas une parcelle ne glissait dans la gueule du terrible entonnoir, dont l’intérieur, aussi loin que l’œil pouvait y plonger, était fait d’un mur liquide, poli, brillant et d’un noir de jais, faisant avec l’horizon un angle de 45 degrés environ, tournant sur lui-même sous l’influence d’un mouvement étourdissant, et projetant dans les airs une voix effrayante, moitié cri, moitié rugissement, telle que la puissante cataracte du Niagara elle-même, dans ses convulsions, n’en a jamais envoyé de pareille vers le ciel.

Plongé dans sa lecture, le lithographe ne s’était pas aperçu du temps passé, Dona Jussara devait l’attendre pour dîner et il ne lui restait que quelques minutes pour attraper le bus qui le ramènerait jusqu’à la Vila Guaíba où il demeurait avec son épouse et sa fille. Il empaqueta ses affaires, sans oublier d’y glisser l’exemplaire de poche pour en continuer la lecture. Dans le bus qui le menait vers la zone sud de la ville, le lithographe ne cessait de s’étonner de ce qu’il venait de lire et de l’étrange sensation que les premières pages lui laissaient : l’impression d’être dans un lieu aussi étrange que possiblement compréhensible. Mais à y regarder de plus près, il n’y avait que le vent et les rafales dont parlaient Poe qui lui semblaient familier à l’égal du minuano qui ne voulant toujours pas se taire lui rappelait des moments d’enfance où se mêlaient la terreur du vent, la tristesse des jours sans pouvoir sortir — à s’en frotter les yeux tant la terre se soulevait —, mais aussi la voix de sa mère, qui appliquée à coudre, fredonnait quelques antiques berceuses qui l’aidaient à s’endormir. Mais de l’eau il n’avait pas beaucoup d’expérience, de la mer et des marées encore moins, sans même parler de tourbillons ou de chutes, lui qui n’avait jamais voyagé hors du Rio Grande do Sul. Si ce n’était ce fleuve, le Guaíba, au bord duquel il vivait par amour pour Jussara, mais dont il connaissait si peu. Et pourtant, lui-même s’était pris corps et âme pour la bataille de sa femme quand il lui avait vu les larmes venir à l’annonce d’un possible relogement lorsque la ville avait décidé de nettoyer les bords du Guaíba pour le livrer aux loisirs. Il avait alors senti le fleuve qui lui viendrait à manquer si on les délogeait. Ou peut-être était-ce l’affliction de Jussara qui ne saurait vivre ailleurs, elle qui connaissait tant de choses de ce fleuve, et lui qui en avait si peu demandé à son propos, habitué à le voir là du soir au matin.

Il est encore tôt bien que Dona Jussara et sa fille sont déjà à s’affairer dans la boutique qu’ils ont construite devant la maison. Confection de gâteaux et de sandwich, il faut que tout soit prêt, on est samedi et il devrait y avoir du passage entre ceux qui se dirigent vers les plages, les coureurs du week-end et les membres de la paroisse qui ne manquent pas l’occasion d’un brin de causette autour d’un café fumant. Jussara a pris soin d’en laisser pour le lithographe dans un thermos à côté d’un morceau de blanc-manger. Il faudrait être bien familier avec le lithographe pour percevoir le léger sourire de contentement à la vue de ce déjeuner, toujours le même, qui est une attention de plus dont il ne saurait plus se passer. Après avoir mangé le gâteau, le lithographe prend avec lui le thermos, le journal du jour, l’édition de poche qu’il cale sous le bras avant d’ouvrir le frigo pour prendre deux gros os. Immédiatement, deux chiens se jettent sur lui qu’il écarte d’un coup de taloche. Suivi des deux bêtes, il descend l’escalier devant la maison, salue brièvement une voisine installée devant la boutique sur une chaise de plastique blanc puis jette les os le plus loin possible dans le patio avant d’ouvrir la petite porte qui y conduit. Une fois les deux chiens engouffrés tels deux monstres affamés, il referme le portail de bois et descend tranquillement jusqu’au bord du Guaíba qui lèche la propriété de vaguelettes d’où échouent quelques détritus. Le lithographe tire une chaise de jardin avant de se décider à poser les éditions et le thermos sur le bord en ciment d’un évier. Machinalement, il passe les mains sous l’eau pour nettoyer la bave laissée par les chiens sur ses mains. En fermant le robinet, il regarde s’écouler lentement l’eau en spirale et se demande si c’est bien cela qu’Edgar Poe appelle tourbillon. Il se sert une tasse de café et finit par s’asseoir. Son regard est happé par le filet de Sr João, son voisin, qui comme tous les matins, a dû le poser dès l’aube avant de venir le relever peu avant midi. Le filet flotte au milieu de bouteilles et de bouchons en plastiques. Le lithographe ne s’est jamais vraiment demandé si João mangeait ce poisson, mais probablement que oui, car sinon diable pourquoi pêcher et si c’est le cas il s’en porte plutôt bien contrairement à ce que prétendent les autorités sanitaires, toujours à leur rabattre les oreilles sur les éventuelles épidémies qui pourraient les atteindre s’ils restaient à vivre si près du fleuve. Il était sûr d’une chose, ces administratifs cossus n’avaient jamais pris leur café ni lu leur journal devant le Guaíba car sinon, ils n’auraient pas essayé d’asséner leurs balivernes.

Tous les violents remous de la mer donnent une bonne pêche, pourvu qu’on y prenne en temps opportun, et qu’on ait le courage de tenter l’aventure ; mais parmi tous les hommes de la côte de Lofoden, nous trois seuls, nous faisions notre métier ordinaire d’aller aux îles, comme je vous dis. Les pêcheries ordinaires sont beaucoup plus vers le sud. On y peut prendre du poisson à toute heure, sans courir grand risque, et naturellement ces endroits-là sont préférés ; mais les places de choix, par ici, entre les rochers, donnent non seulement le poisson de la plus belle qualité, mais aussi en bien plus grande abondance ; si bien que nous prenions souvent en un seul jour ce que les timides dans le métier n’auraient pu attraper tous ensemble en une semaine. En somme, nous faisions de cela une espèce de spéculation désespérée, — le risque de la vie remplaçait le travail, et le courage tenait lieu de capital.

Le lithographe tentait de se concentrer sur sa lecture qui l’ennuyait un peu, bien qu’une chose lui occupait l’esprit continuellement : à quoi pouvait bien ressembler ce tourbillon ! Il chercha sur l’établit à côté de l’évier, finit tant bien que mal par trouver un crayon mal taillé et se mit à dessiner – en s’y reprenant plusieurs fois – des spirales ascendantes et descendantes sur le dos cartonné de la couverture de l’édition de poche. N’y tenant plus et ne voyant pas très bien à quoi pouvait bien ressembler l’affaire, il laissa tout en plan et décida d’aller prendre sa douche. En remontant au niveau de la maison, il croisa sa femme en train de repeindre le mur de la façade. Le lithographe maugréa. Que Jussara peigne tout ce qui lui passait par la main passe encore, mais que sous la pression de la mairie il faille remettre à neuf une maison qu’il venait à peine de finir – et pourquoi, donc si c’était pour les reloger ailleurs ! Mais il ne dit rien, car il savait le plaisir que sa femme y prenait, elle qui ne cessait de nettoyer, ranger et aménager leur foyer et à cela, il ne voyait rien à redire, bien au contraire.

Quand il redescendit, une bonne demi-heure plus tard, Dona Jussara était assise à côté de Neca à discuter au bord du fleuve. Soudain de mauvaise humeur, le lithographe lança un bonjour tonitruant à Neca avant de tirer une nouvelle chaise de jardin et de s’installer le plus loin possible des deux femmes, c’est-à-dire pas très loin. Non qu’il n’aima pas la jeune femme en survêtement, qui s’occupait pendant la semaine de la crèche de la communauté. Il la trouvait plutôt sympathique à ceci près que depuis quelque temps elle s’était mis en tête d’interviewer tous les anciens du quartier et avait à la bouche les mots de mémoire et de fierté retrouvée, ce qui pour lui n’avait aucun sens. Pour son père comme pour lui, un gaucho naît fier et le reste, il n’y a rien à recouvrer à moins de s’être comporté comme un lâche. Un pas qu’il n’avait jamais franchi car alors même qu’il tenait la librairie du Parti communiste, il avait clamé haut et fort l’imposture de Staline, ce qui l’avait conduit à être désavoué, mais au moins pouvait-il encore se regarder en face, ce qui n’était pas le cas de tout le monde. Le lithographe jeta un coup d’œil en coin vers les deux femmes… Et voilà que Neca recommençait, à sortir une caméra qu’elle posait sur un pied, et à faire des essais – et une et deux –, mais là encore il se tût, Dona Jussara riait et il aimait la voir ainsi joyeuse bien qu’il s’inquiétât qu’elle ne pleure de nouveau comme cela s’était produit la semaine passée lorsque le journal local était venu l’interviewer à propos des façades repeintes et que la journaliste – quelle idiote – avait évoqué l’éventualité d’un déplacement tout en insinuant que ce lieu ne leur appartenait pas vraiment. Son sang n’avait fait qu’un tour lorsque la vermine avait parlé d’une certaine forme d’invasion… Au moins une qui ne reviendrait pas.

En attendant, le lithographe se remit à lire en essayant de se concentrer :

Il y a maintenant trois ans moins quelques jours qu’arriva ce que je vais vous raconter. C’était le 10 juillet 18…, un jour que les gens de ce pays n’oublieront jamais, — car ce fut un jour où souffla la plus horrible tempête qui soit jamais tombée de la calotte des cieux. Cependant toute la matinée et même fort avant dans l’après-midi, nous avions eu une jolie brise bien faite du sud-ouest, le soleil était superbe, si bien que le plus vieux loup de mer n’aurait pu prévoir ce qui allait arriver.

Tout en lisant, il ne pouvait s’empêcher d’écouter et il leva la tête lorsqu’il l’entendit hausser légèrement la voix de Jussara.
— Mais bien sûr – expliquait-elle, il n’y avait rien ici avant notre arrivée. C’est à la suite de l’inondation de 1941 que les pêcheurs sont venus s’installer ici et qu’ils ont commencé à former un premier lotissement. D’ailleurs avant de s’appeler Vila Guaíba, on parlait du village des pêcheurs. Nous habitions alors sur la Ilha da Pintada – tu sais, là-bas, et bien elle avait été entièrement inondée, nous avons dû partir en barque et nous installer ici. Au début ce n’était qu’un campement et tout le monde s’entraidait, puis mon père a construit une première maison en bois. Mais bientôt il y eut d’autres inondations, oh bien sûr pas aussi importantes, mais de nouveau, il nous a fallu partir, chez une tante dans les hauts, mais nous sommes revenus et mon père a construit une deuxième maison toujours en bois à quelques pieds plus en hauteur de la berge.

Le lithographe se remit à lire bien que ce qu’il entendait commençait à l’intéresser. Non qu’il ne le sut pas, mais il avait toujours entendu ses histoires par bribes lorsque le beau-père et les frères de Jussara y faisaient allusion. À l’entendre raconter cela d’une traite devant une caméra lui laissait un drôle de sentiment, un mélange de culpabilité et d’admiration, comme si durant toutes ces années il n’avait pas prêté à ces histoires l’attention qu’elles méritaient bien que celles-ci, par la magie qu’il commençait à y percevoir, faisaient partie du charme qui le clouait ici devant ce fleuve puant depuis bientôt trente ans. Car le Guaíba sentait mauvais, bien sûr pas tout le temps, mais à cet instant précis un reflux de décharge lui agaçait les narines !

Vouloir décrire un pareil coup de vent, ce serait folie. Le plus vieux marin de Norvège n’en a jamais essuyé de pareil. Nous avions amené toute la toile avant que le coup de vent ne nous surprît ; mais dès la première rafale, nos deux mâts vinrent par-dessus bord, comme s’ils avaient été sciés par le pied, — le grand mât emportant avec lui mon plus jeune frère qui s’y était accroché par prudence.

De nouveau le lithographe tendit l’oreille pour écouter sa femme :
— Oh, des naufrages, il y en avait bien sûr. Mais ce n’était pas la faute à notre Guaíba, mais à ce vent, le minuano, qui poussait les pêcheurs aux plus extrêmes décisions. Tiens, pour te dire, mon père partait pêcher, il s’installait loin là-bas, tout près du Lagoa dos Patos et il campait là deux semaines. Mais parfois le vent se levait et il restait des jours, les vivres finissaient, il n’avait plus de sel ni de sucre et certains bougres n’y pouvant plus de manger du poisson sans assaisonnement, loin de leur maté et de leur famille, se jetaient à la mer malgré le vent qui finissait par renverser la barque. Dieu m’en garde, il n’est jamais rien arrivé à mon père.

À entendre Jussara, le lithographe repensait à son beau-père qui, le chimarão fumant dans la cuica, racontait de nombreuses histoires de pêcheurs, surtout la semaine sainte quand toute la famille se réunissait dans l’entresol, que les nasses étaient jetées et que tous se nourrissaient de poisson et de lait, à rire et à raconter toujours et encore les mêmes histoires. Il y avait une joie de vivre qu’il n’avait jamais connue chez lui, dont la famille se levait à l’aube pour les champs, quel que soit le jour, quel que soit le temps.

Je m’efforçais alors de secouer de mon mieux la stupeur qui m’avait envahi et de recouvrer suffisamment mes esprits pour voir ce qu’il y avait à faire, quand je sentis quelqu’un qui me saisissait par le bras. C’était mon frère aîné, et mon cœur en sauta de joie, car je le croyais parti par-dessus bord ; — mais un moment après, toute cette joie se changea en horreur, quand appliquant sa bouche à mon oreille, il vociféra ce simple mot : Le Moskoe-ström !

Ainsi c’était donc de là que venait le terme de maelstrom, d’un lieu – des plus terrifiants – en Norvège. Le lithographe tentait de s’imaginer le décor. Il devait y faire froid, bien plus froid qu’ici. Car si le vent de sud-ouest se levait à la tombée de la nuit, en ce début d’hiver, les journées étaient encore douces et il était en bras de chemise. Il resta les yeux mi-clos à imaginer les îles Lofoden dont parlait Poe. Bientôt, il parvint à voir un vortex d’un noir limpide, plongeant dans l’abîme. Il se remit à lire à la recherche de plus de détails.

Je repris courage et regardai une fois encore le tableau. Jamais je n’oublierai les sensations d’effroi, d’horreur et d’admiration que j’éprouvai en jetant les yeux autour de moi.

Mais les paroles des deux femmes continuaient de lui parvenir :
— Mais comment saviez-vous qu’une inondation allait se produire ?
— Oh c’était simple, nous plantions une petite tige de bois et chaque jour on regardait à quel niveau l’eau montait. Avec mes frères et sœurs, c’était l’occasion de jeux à n’en plus finir dans le fleuve, mais quand nous nous apercevions que la montée s’accélérait dangereusement, alors nous restions dans la maison, terrorisés derrière la fenêtre à guetter avec anxiété la montée du Guaíba.

Je regardai au large sur le vaste désert d’ébène qui nous portait, et je m’aperçus que notre barque n’était pas le seul objet qui fût tombé dans l’étreinte du tourbillon. Au-dessus et au-dessous de nous, on voyait des débris de navires, de gros morceaux de charpente, des troncs d’arbres, ainsi que bon nombre d’articles plus petits, tels que des pièces de mobilier, des malles brisées, des barils et des douves. J’ai déjà décrit la curiosité surnaturelle qui s’était substituée à mes primitives terreurs. (…) Je commençai alors à épier avec un étrange intérêt les nombreux objets qui flottaient en notre compagnie. Il fallait que j’eusse le délire — car je trouvais même une sorte d’amusement à calculer les vitesses relatives de leur descente vers le tourbillon d’écume.

Le lithographe se laissa aller sur le dossier de sa chaise, les yeux mi-clos à nouveau. La gravure se dessinait lentement, les sillons noirs et blancs de plus en plus resserrés jusqu’à figurer le trou, puis les objets éparpillés dans le tourbillon. Mais à quoi pouvaient bien ressembler une barque ou un arbre norvégien ? Il finit par ouvrir les yeux, le fleuve était là clapotant à ses pieds. La barque de Senhor João était accrochée à un figuier majestueux, les caisses qu’il avait l’habitude de récupérer au marché et de démembrer pour en faire du petit bois gisaient non loin, et toujours les déchets amenés par le vent d’ouest que Dona Jussara toute à son interview n’avait pas encore nettoyé. Tout était là devant lui, les objets à incorporer au dessin du vortex. Demain, il irait rejoindre son atelier, la presse, il suffirait de faire le dessin à l’envers, il lui faudrait sûrement en faire un premier dans le bon sens, y ajuster les proportions, mais l’idée était là, il avait son illustration. Le lithographe s’étira et bâilla bruyamment. Onze heures, c’était l’heure de rejoindre ses amis pour un match amical. Il remonta chercher ses affaires sans oublier de glisser l’exemplaire de Poe qu’il finirait dans le bus et le journal qu’il n’avait pas encore ouvert.

En attendant le bus, le lithographe ouvre le journal qu’il balaye vaguement du début à la fin avant de se concentrer comme à son habitude sur les pages politiques. Sauf qu’en passant sur le reste des nouvelles, pas si rapidement à dire vrai, un titre l’accroche : une bataille juridique autour du Guaíba.

Le lithographe finit par retrouver l’article, assez petit somme toute, et commence à lire : « Le Comité Guaíba attaque le département municipal du réseau des égouts ménagers et industriels. Le Comité a déposé un recours au niveau fédéral pour obliger le secrétariat municipal à rallonger le tuyau qui rejette les déchets dans le Guaíba afin que ceux-ci soient déversés non pas sur la berge, mais dans le courant qui conduit au Lago dos Patos. »

C’est donc ça. On a beau jeu de nettoyer tous les matins ces foutus déchets, ils reviendront quoiqu’il arrive. Ces bandes d’empaffés ne sont pas foutus de dépenser quelques milliers de Reais en plus pour rallonger un tuyau.
— Hey encore à ruminer !

Tout à ses pensées, le lithographe ne s’est pas aperçu que son ami Joël pénétrait en même temps que lui dans l’enceinte du terrain de foot.

— Je te jure, avec tous les éclairs qui tombent sur le Brésil, y en a pas un qui a été foutu de foudroyer un homme politique, répond le lithographe tout en regardant le ciel s’assombrir tout autant que son humeur.
— Encore un politicard qui te donne de l’urticaire, hein ?
— Tu crois ça toi, que la mairie est pas capable de jeter ailleurs les détritus qu’en bas de chez nous. Ils vont le faire crever ce foutu fleuve !
— Tu veux dire le lac ?
— Non, je parle du fleuve, le Guaíba, quoi !
— C’est bien ce que je dis, le lac Guaíba

Le lithographe voulut répondre que déjà son compère taquinait la balle sur le terrain. Il courut derrière lui, mais l’autre lui fit une passe et l’enjoignit de lui lancer la balle loin devant. Le lithographe cria :
— Mais pourquoi donc tu parles de lac, j’ai toujours entendu dire que c’était un fleuve ?

Sa voix se perdit avec le vent qui s’était levé. Son ami lui répondait, mais il n’entendait rien, il ne savait pas s’il parlait de la balle ou du Guaíba. Le lithographe se sentit soudain perplexe au point qu’il loupa la balle qu’on lui envoyait. Il avait en tête une phrase qu’il avait lue dans la nouvelle d’Edgar Poe :

À la longue, après avoir fait quelques conjectures de cette nature, et m’être toujours trompé, – ce fait, – le fait de mon invariable mécompte, – me jeta dans un ordre de réflexions qui firent de nouveau trembler mes membres et battre mon cœur encore plus lourdement.

C’est la pluie qui le fit revenir à la réalité. Il rejoignit les autres qui s’étaient mis à l’abri au bar de Teresa. Les autres avaient déjà commandé la Brahma gelée et bientôt arrivaient sur la table des petits poissons frits accommodés de polenta. Et s’il y avait une seule consolation possible à un match de foot annulé, c’était bien la bière fraîche et la friture de Dona Teresa. Mais le lithographe ne lâchait pas l’affaire et alors que les autres confabulaient autour des nouvelles de la semaine, il revint à la charge :
— Lac, rivière, quelle différence…

Joël se retourna avec un fin sourire sur les lèvres :
— La différence est de taille, ce sont deux mondes et le Guaíba ne peut être en aucune manière un fleuve.

Le lithographe ne disait rien, il savait que Joël était hydrologue et prudemment, il se contenta de faire la moue. Le professeur continua :
— L’ensemble des rivières autour de Porto Alegre finit par un delta, il ne peut s’ensuivre qu’un lac qui logiquement finit par déboucher dans la mer.
— Mais enfin, pourquoi ne dit-on pas un lac, alors. Le lithographe avait dû mal à se contenir.
— Mais on l’a dit, tous les chercheurs l’ont dit. Tiens, même ce botaniste français, Auguste de Saint-Hilaire l’a écrit mais tu parles, la moitié ne sont pas allés jusqu’à la fin de l’ouvrage !

Joël avait fait mouche et à l’évocation de l’ouvrage du botaniste, le lithographe revoyait la reliure de cuir, les pages jaunies et son père penché sur le livre. Depuis quelque temps, il tentait de mettre de l’ordre dans la bibliothèque et avait commencé à faire des petits tas à donner. Il se méfiait des associations, de leur gestion et de celles qui pouvaient être à la solde d’un bord ou l’autre de la politique locale. Les tas ficelés s’accumulaient dans son atelier.

Dona Teresa avait monté le volume de la télévision et toutes les têtes étaient maintenant tournées vers le poste. Une présentatrice debout devant une série d’écrans et de moniteurs derrière lesquels des agents pianotaient frénétiquement annonçait gravement que la pluie n’était pas prête de s’arrêter selon les experts de MétroClimat réunis pour l’occasion et qui se prêteraient d’ici quelques minutes au jeu de l’interview sur le vif.

— Ils se prennent pour des keufs new-yorkais ou quoi ?! Qu’est-ce qu’ils foutent devant tous ces écrans, on dirait un centre de contrôle…

C’était le lithographe qui venait de marmonner. Suffisamment fort néanmoins pour que tout le monde l’entende.
— C’en est un. C’est le nouveau centre de commandement de la ville où tous les secrétariats sont réunis en cas de crise.

Le lithographe lança un regard torve en direction de Custodio, qui poursuivit :
— Mais bon ils exagèrent comme toujours. On est parés pour la catastrophe à Porto Alegre. Il n’y a qu’à voir notre cher terrain de foot capable de retenir des dizaines et des dizaines de millimètres d’eau.
— Ah oui, mais bon, tous les terrains de foot ne sont pas construits pour retenir l’eau dans cette foutue ville, non ?
— Non, mais nous avons le mur, les digues souterraines, les stations de pompage, la rivière diluvio qui a été déviée en conséquence…

Alors que Custodio expliquait à l’assistance médusée le fonctionnement d’une station de pompage, le lithographe s’enfonçait lentement dans ses pensées. Non que tout cela fut nouveau, il savait que son ami de toujours, Custodio s’occupait de la maintenance des stations de pompage, il avait su aussi pour la rivière, se souvenait que telle ou telle avenue était en fait des digues qui protégeaient les quartiers situés en dessous du niveau du lac, quant au mur, il n’en avait cure ou plutôt n’avait jamais su s’il était pour ou contre. Mais toutes ces informations précises rassemblées pour expliquer une situation à laquelle ils assistaient prenaient d’un coup un sens nouveau. Un autre fragment de la nouvelle de Poe flottait dans sa tête avec insistance :

Je fis aussi trois observations importantes : la première que, – règle générale, – plus les corps étaient gros, plus leur descente était rapide ; – la seconde, que, deux masses étant données, d’une égale étendue, l’une sphérique et l’autre de n’importe quelle autre forme, la supériorité de vitesse dans la descente était pour la sphère ; – la troisième – que, de deux masses d’un volume égal, l’une cylindrique et l’autre de n’importe quelle autre forme, le cylindre était absorbé le plus lentement.

— Eh dis donc tu penses à quoi, encore perdu dans tes pensées !

Le lithographe sursauta, c’était Custodio qui le taquinait et tous qui riaient de bon cœur. Il hésita à leur dire réellement ce à quoi il réfléchissait et à leur raconter la nouvelle de Poe. Mais il ne se sentait pas encore familier avec les pensées nouvelles qui l’envahissaient, il se contenta de lancer laconiquement :
— Mouais, ce que tu racontes, ce ne sont que des histoires de batailles et de guerres entre l’homme et la nature. Et qu’a-t-on fait jusque-là, gagner des terres sur le fleuve et lui à son tour qui se venge ! Rien n’a changé depuis que les Portugais et les Castillans se déchiraient pour ce bout de terre qu’est le Rio Grande do Sul.
— Tu es un vrai philosophe, va, doublé d’un écologiste qui s’ignore !

Le lithographe se contenta de hausser les épaules en souriant, mais il voyait son père et entendait les mots qui roulaient dans sa bouche sans pouvoir sortir : le temps court des hommes, le temps long des civilisations et l’éternité de la nature.
Il lui fallut encore deux bonnes heures pour rentrer chez lui, le temps d’une accalmie. Dans la voiture, il écoutait Custodio – qui avait proposé de le ramener, expliquer l’ensemble du réseau pluvial de la ville. Rentré chez lui, il avait dîné sans mot dire, finit de lire la nouvelle et avait tenté de trouver le sommeil sans succès.

Je n’hésitais pas plus longtemps sur ce que j’avais à faire. Je résolus de m’attacher avec confiance à la barrique que je tenais toujours embrassée, de larguer le câble qui la retenait à la cage, et de me jeter à la mer.

Debout dans le salon, il commençait à entrevoir le dessin qui prenait forme dans sa tête. Dona Jussara s’était levée, inquiète, elle avait bien vu qu’il n’avait pas décroché un mot depuis son retour du match de foot – ce qui n’était pas son habitude – et qu’il regardait anxieusement la pluie tomber derrière les carreaux. Elle s’aventura à lui demander si tout allait bien, bien qu’elle connaisse déjà la réponse qui ne tarda pas à arriver :
— Je travaille quand mon cerveau se met en action, sans forcément choisir le moment !

Le lithographe regretta immédiatement le ton rude qu’il avait employé malgré lui, alors même que c’était elle qu’il avait en tête. Et si une inondation venait à se produire, que ferait-il, comment la protégerait-il ? Il ferma les yeux de nouveau, le dessin se reformait. Il se leva lentement, prit une feuille et commença à tracer de fins traits avec un Rotring. Au bout d’une heure, il avait figuré un homme terrorisé attaché à un tonneau, dont on pouvait supposer qu’il venait de se jeter dans le maelstrom.

Demain, il graverait l’estampe sur la pierre. Les deux étrangers n’auraient pas à attendre bien longtemps leur commande. Il avait leur illustration.

S.T., juin 2013

- Les extraits sont tirés de l’édition de poche Histoires extraordinaires, folio classique, 1973, traduction Charles Baudelaire.
- Chimarāo etc : e nom donné aux herbes du maté dans le sud du Brésil.
- Cuica : le récipient qui reçoit la préparation du maté.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 août 2013.
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[1Sandrine Teixido est critique et programmatrice musicale, auteur et chercheur. En 2009, elle créé la structure LMEC, une agence artistique dont l’objectif est de développer des projets en dialogue avec des artistes sonores et visuels contemporains. La plupart des projets développés interrogent le processus même et visent à développer un questionnement qui implique artistes, commissaires et critiques, chercheurs et publics. LMEC produit et co-produit expositions, installations, publications, ainsi que des projets pédagogiques spécifiques aux projets en cours.

Sandrine Teixido écrit régulièrement dans des revues de recherches, magazines, expositions et publications collectives. Depuis 2011, elle est conseillère artistique pour la musique à la Fondation de France et médiatrice musique agréé pour le programme « Les Nouveaux Commanditaires de la Fondation de France ». Elle travaille actuellement sur une commande avec le musicien italien Battista Lena, « Ultimo Cielo », d’après une œuvre peinte de Pinot Gallizio.

Parallèlement, Sandrine Teixido développe une pratique d’enquête basée sur son expérience comme ethnologue et journaliste. Ses investigations prennent la forme de récits qui interrogent à la fois la frontière entre les genres littéraires (biographie, récit, témoignage, roman) comme les représentations mise en œuvre dans les enquêtes réalisées. Depuis 2010, elle poursuit un doctorat en anthropologie sur les imaginaires dans la production des musiques du monde. Plusieurs publications traitent des reconstructions de récits dans les biographies d’artistes (comme c’est le cas pour Cesaria Evora).

[2Le lithographe a été écrit en mai 2013 suite à une enquête réalisée en avril 2013 à Porto Alegre au Brésil commandée par la Biennale Mercosul d’après le projet Maesltrom_Assemblée.

Maesltrom_Assemblée est né en 2011 d’une collaboration avec l’artiste visuel basé à Genève, Aurélien Gamboni d’après la nouvelle d’Edgar Poe, Une descente dans le maelström.

Métaphore, la nouvelle devient le moyen d’interroger les problématiques actuelles : Norbert Elias dans Engagement et Distanciation, Marshall Mc Luhan dans Man and Media , Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves.

Modélisation d’une forme d’assemblée possible pour les négociations climatiques (architecture d’assemblée), modélisation des processus d’adaptation : le marin qui survit au maelström attaché à un tonneau. Maelström (Edgar Poe) versus Vallée (Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie). Deux métaphores littéraires permettant de modéliser des situations d’adaptation.

Mise en intrigue d’éléments personnels en relation avec une situation particulière liée à un événement extrême, catastrophe, inondation, ouragan, guerre. Personnification de la nouvelle comme dans l’illustration de Fritz Eichenberg qui fuit l’Europe en 1933 ou le personnage de James Sallis : dans Bête à bon Dieu, Lew Griffin met en relation reality-show/inondations à La Nouvelle-Orléans et Poe. Ou encore Norbert Elias qui assiste à un discours du Fürer déguisé en aristocrate et entouré de deux de ses élèves de type aryen.

Le texte interroge une actualisation du récit de Poe dans un contexte actuel. Le personnage principal, dénommé de manière générique « Le lithographe » doit illustrer la nouvelle de Poe. Pourtant celle-ci lui semble loin, tant d’un point de vue spatial (le récit se passe en Norvège, il habite à Porto Alegre), que temporel (19ème siècle), qu’au niveau de ses préoccupations quotidiennes. Le texte est le récit sur une journée et demie de la manière dont le lithographe va s’approprier le récit de Poe et le faire sien à partir de son vécu tant familial que quotidien.