Jean-Basile Boutak | Quand les murs tombent

« Pierre Durand n’était pas homophobe, mais il avait des valeurs... »

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l’auteur

Jean-Basile Boutak est un auteur et blogueur passionné par la littérature de genre même s’il en récuse le concept. Il parle de lecture et d’écriture numérique – mais pas seulement – sur son blog Écriture & Édition et se montre très actif sur les réseaux sociaux Facebook, Twitter (@e_jbb) ou Pinterest. Il a précédemment publié : Le père Noël ne meurt jamais, un recueil de quatre contes sur le mythe du père Noël, avec Jean-Marie Apostolidès, aux Éditions de Londres, et Historietas – Les Yeux de Fatalitas, un recueil de nouvelles sous forme de cadavre exquis, avec neuf autres auteurs, aux Éditions Edicool. Il est aussi responsable de la collection de polars et romans noirs des Éditions de Londres « East End ».

le texte

« La volonté d’écrire un texte sur l’homophobie était présente depuis longtemps, mais volonté aussi de ne pas être dogmatique, de défendre son opinion sans braquer, sans juger. En vain peut-être. Se mettre à la place de l’humain lambda, et écrire le quotidien qu’on ne veut pas voir. Se libérer soi-même de la colère, en échangeant les rôles et en recherchant la compréhension mutuelle. »

Sur la genèse du texte, en lire plus sur le blog de Jean-Basile Boutak.

 

Pierre Durand ouvrit les yeux et aperçut le plafond dont l’enduit se décollait par plaques. Il n’y avait rien à faire, lui avait dit le professionnel, à part tout déposer et tout enduire à nouveau. Ce à quoi il finirait bien par se résoudre, malgré le devis honteusement élevé dudit spécialiste. La vision de ce plafond qui se délabrait jour après jour le mettait invariablement de mauvaise humeur, ce qui n’était pas une bonne manière de commencer la journée.

Pierre Durand se trouvait dans son lit. Chose curieuse, sa femme n’était pas à ses côtés. D’habitude – et l’habitude était quelque chose de très important chez les Durand –, elle se levait cinq minutes après lui, dès qu’il avait ouvert les volets et appuyé sur le bouton de la cafetière. Les bruits de vapeur étaient alors accompagnés de ceux des pas de Sylvie Durand qui se rendait aux toilettes puis s’affairait dans la cuisine, à sortir tout le nécessaire pour un bon petit-déjeuner. « Le matin, mange comme un roi » disait souvent Pierre Durand (au déjeuner, il disait « À midi, mange comme un prince » ; et au dîner « Le soir, mange comme un pauvre »).

Aujourd’hui, il n’y avait aucun bruit. Panne de réveil ? Il chercha à tâtons sa montre sur la table de nuit. 7 h 15. Normal. Pierre Durand se redressa sur ses coudes, et ses soucis de plafond furent aussitôt remplacés par un problème plus grave : le mur qui séparait sa chambre de l’appartement d’à côté avait disparu, et il avait donc une vue imprenable sur la salle de bain de sa voisine : des w.c. – on avait pensé à rabattre la lunette –, un lavabo où traînait négligemment une serviette de toilette, et une baignoire entourée d’un rideau plastique. Sa voisine, une rousse pulpeuse, prenait sa douche. Elle se lavait comme si de rien n’était, c’est-à-dire comme s’il ne la regardait pas. Réalisant ce qu’il était en train de faire, il se rallongea brusquement, gêné. Il appela sa femme :
— Sylvie ? Tu es là ? Qu’est-ce que tu fais ?

Aucune réponse. Il se leva. Ce fut un nouveau choc. Il constata que les murs, tout autour de lui, et à perte de vue, avaient disparu.

Il s’avança jusqu’à un endroit où, hier encore, se dressait une paroi en béton recouverte d’une moquette. Il tendit la main. Elle était toujours là, palpable, mais transparente comme du cristal et lisse comme de la soie. Seuls demeuraient le sol et le plafond. Heureusement, car il habitait au cinquième étage et souffrait d’un vertige aux paniques impossibles à maîtriser. Les éléments d’ameublement et de décorations avaient également survécu : tableaux et étagères semblaient flotter dans les airs ; armoires et lits donnaient l’impression d’avoir été posés au milieu de nulle part.

Debout dans sa chambre, il constata ainsi que sa femme n’était pas dans l’appartement. Il déambula un moment, hagard, sans savoir ce qu’il cherchait. Il n’avait pas de problèmes à se déplacer, car l’habitude lui avait appris, inconsciemment, où se trouvait chaque cloison. Mais ce faux sentiment d’espace avait quelque chose d’angoissant.

Il enfila une robe de chambre, et se résolut à sortir sur le palier.

Dans l’appartement en face du sien, Monsieur Salagas était en train de boire son café. Pierre Durand sonna (la poignée, le bouton et la plaque gravée au nom du locataire n’avaient pas bougé). Son voisin se leva ; glissa une main dans son pantalon de pyjama pour se gratter, au mieux le haut du pubis ; puis il se dirigea vers la porte et l’ouvrit.
— Tiens, Monsieur Durand, comment allez-vous ? demanda-t-il en lui tendant la main qu’il venait d’utiliser à un geste moins noble.
— Ça va, je vous remercie (pure politesse, car il n’en menait pas large). Dites-moi, vous ne trouvez rien de bizarre ce matin ?
— C’est-à-dire ?
— Les murs, vous n’avez pas l’impression que les murs sont... ne sont pas comme d’habitude ?
— Vous avez une infiltration ? Ça ne peut pas venir de chez moi ! Vous devriez plutôt sonner chez le locataire du dessus, Zaccometti.
— Non, non, ce n’est pas ça, mais ce n’est pas grave. Merci, Monsieur Salagas, bonne journée !

Monsieur Salagas referma sa porte, et Pierre Durand le vit hausser les épaules, perplexe.

Il réitéra l’expérience chez sa voisine de gauche, Madame Olchipinski, sans plus de succès, puis regagna son appartement pour réfléchir un peu. Se pouvait-il qu’il fût le seul à constater que les murs avaient disparu ? Où était Sylvie ? Que devait-il faire ? Se préparer et se rendre à son travail lui sembla être le plus rassurant. En ce qui concernait sa femme, il pensa qu’il devait y avoir une bonne raison à sa disparition. Elle ne pouvait s’être volatilisée. Sans doute l’avait-elle prévenue hier soir qu’elle avait quelque chose de spécial à faire ce matin, et lui, encore dans ses affaires de la journée, ne l’avait pas écoutée. Habituel.

Il s’habilla avec la désagréable impression qu’on violait son intimité et que tout le monde le regardait, puis quitta l’appartement.

En traversant le hall d’entrée, il aperçut Julien, le fils de Monsieur et Madame D’Olivera, en train d’embrasser tendrement son ami sur le canapé du salon.
— Je n’imaginais pas cela du petit Julien, dit-il tout haut.

Pierre Durand n’était pas homophobe, mais il avait des valeurs qu’il tenait de ses parents, qui eux-mêmes les tenaient de leurs propres parents. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir des idées par lui-même, se plaisait-il à croire. Il était catholique pratiquant, sans excès, et avait cherché des réponses dans la lecture de la Bible. Il se souvint au sujet de l’homosexualité qu’il était dit dans le Lévitique : « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. » Cependant, il était aussi écrit dans l’Exode : « On travaillera six jours ; mais le septième jour sera pour vous une chose sainte ; c’est le sabbat, le jour du repos, consacré à l’Éternel. Celui qui fera quelque ouvrage ce jour-là, sera puni de mort. » Or sa fille unique était infirmière, et assurait régulièrement des gardes le week-end. Il ne s’était pas résolu pour autant à la battre jusqu’à ce qu’elle expire son dernier souffle.

Il sortit en méditant sur ce qui pouvait le mettre à ce point mal à l’aise lorsqu’il voyait un homme embrasser un autre homme – car il devait bien reconnaître qu’il ressentait les choses différemment quand il s’agissait de deux femmes. Il y trouvait quelque chose de plus doux, peut-être même excitant, bien qu’il ait tout autant de mal à l’approuver moralement. Il ne pouvait vraiment pas s’imaginer embrasser un autre homme sur la bouche, et penser à deux hommes copulant, se sodomisant l’un l’autre à tour de rôle, c’était... dégradant. Mais à bien y réfléchir, qu’y avait-il de plus beau entre un homme et une femme ? Les femmes l’excitaient, sans qu’il sache vraiment d’où cela venait. Il trouvait cela magnifique et agréable de faire l’amour, de son point de vue – la croupe incendiaire de Sylvie, sa petite poitrine ferme qu’il tenait dans ses mains pendant les va-et-vient de plus en plus rapides –, mais s’il se mettait à la place de sa femme, il ne considérait pas cela ni très excitant ni très beau, un homme fourrant à coup de fesse un membre turgescent dans le vagin d’une femme. Ce qu’il y avait de beau, et qui ne changerait jamais, c’était qu’un homme et une femme pouvaient donner la vie. Cependant, s’il avait dû limiter ses relations sexuelles à la procréation de sa fille Justine, il aurait beaucoup plus fréquenté la veuve poignet. Et si elle ne l’évoque pas précisément, la Bible n’encourage pas non plus cette pratique qui n’est pas « à la gloire de Dieu ». Il avait entendu dire que l’homosexualité était une déviance, comme la pédophilie, mais il n’était pas assez au fait des choses de la psychologie et de la psychiatrie pour savoir si c’était vrai. C’était sans doute possible. Néanmoins, il n’aimait pas tenir pour acquise une idée qu’il supposait envisageable. Il était peut-être un vieux con réactionnaire, mais il n’était pas stupide.

C’est en réfléchissant à cette question d’instinct moral que Pierre Durand couvrit à pied la distance qui séparait son domicile de l’étude de notaire où il était associé. Il eut la vague impression que le chemin n’était pas exactement le même que d’habitude. Cela mis à part, les gens qu’il croisa ne paraissaient pas affectés de la même vision que lui. Le facteur qui commençait sa tournée, le coiffeur qui relevait le rideau de fer de son salon, les fumeurs qui faisaient la queue devant le bureau de tabac, tout le monde agissait normalement. Si les murs avaient disparu pour eux aussi, il lui semblait qu’ils se comporteraient différemment. Lui-même n’avait pas levé la tête plus de quelques secondes, assommé par les angoisses que faisaient naître en lui la vue de ces immeubles dénués de leurs murs, comme des millefeuilles géants sur le point de s’écraser sur eux-mêmes, et sur leurs habitants. D’aucuns auraient pu jouir de cette faculté comme un super pouvoir, lui la vivait comme une malédiction.

Néanmoins, quand il arriva sur son lieu de travail, il se dit qu’il pourrait en profiter pour espionner un peu ses collègues, mais les bureaux étaient presque vides. Seule Christine, la plus jeune du groupe, était assise à sa table. Elle tournait le dos au mur, et donc à Pierre Durand. Elle était en train de rédiger un mail sur son ordinateur, et il put lire ce qu’elle écrivait. Le début était caché.

... soirée d’hier était délicieuse. J’ai enfin pu me détendre après une semaine éprouvante au boulot. Merci de t’être chargé de tout et de ne rien avoir négligé pour me mettre à l’aise... Le repas était succulent, le vin doux comme tes baisers, et les roses sont magnifiques. Je les ai posées sur mon bureau, et je pense ainsi à toi toute la journée ! Non que je ne songe pas à toi d’habitude, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ;-) J’ai tellement hâte d’être au week-end prochain, pour que tu puisses me prendre à nouveau dans tes bras.
Je t’aime.
Christine.

À la lecture de ce mail, Pierre Durand ressentit un immense soulagement. Il ne lui connaissait jusque-là aucune histoire d’amour, et il avait peur qu’elle vire « vieille fille ». Rien de pire que de travailler avec ce genre de personnes.

Elle avait terminé son message, et d’un coup délicat sur la molette de la souris, elle remonta en haut de l’écran pour se relire.

Alice ma chérie,
Je profite de ma pause déjeuner pour t’écrire quelques mots. La soirée d’hier était délicieuse...

Pierre Durand en resta coi quelques secondes. Mais il y en a partout, songea-t-il. Moi qui pensais être épargné par ce problème. Il ne lui semblait pas que ses relations étaient propices à ce genre de personnes. S’ils ne fréquentaient pas tous l’église avec assiduité, les gens qu’il côtoyait avaient majoritairement reçu une éducation chrétienne et fait des études supérieures.

Pierre Durand pénétra dans le cabinet et se rendit à son bureau sans pouvoir se résoudre à aller saluer sa collègue. Il était persuadé que sa répulsion se lirait sur son visage. Il consulta son agenda, et constata que son premier rendez-vous ne tarderait pas à arriver. Il s’agissait de Monsieur Lombardini, client depuis de nombreuses années, qui avait prospéré dans l’immobilier et qui s’apprêtait à partir en retraite. Ils s’appréciaient mutuellement et prenaient beaucoup de plaisir à discuter de sujets et d’autres, mettant parfois à mal leurs obligations de la journée.

Comme d’habitude, Lombardini fut un modèle de ponctualité. Ils commencèrent par échanger quelques banalités au sujet de la météo et des résultats du dernier match de rugby entre Toulouse et Montferrand. Tout à coup, Lombardini devint plus grave :
— Maître, il y a longtemps qu’on se connaît, et j’ai une pleine confiance en vous. Vous m’avez accompagné dans de nombreux projets professionnels, et je n’ai jamais eu qu’à m’en féliciter. Aujourd’hui, je viens vous voir pour un problème beaucoup plus personnel et délicat.
— Vous pouvez parler librement, Monsieur Lombardini.
— C’est assez simple, à l’origine... Cela tient en trois mots. Je suis gay.
— Vous êtes gay ? répondit Pierre Durand, sans pouvoir s’en empêcher.
— Oui, je suis gay, continua Lombardini comme s’il n’avait pas été interrompu, trop dans son explication – répétée et re-répétée à l’avance probablement – pour se rendre compte de l’étonnement de son interlocuteur. Il poursuivit :
— Je suis en couple depuis trente ans, et mon ami a un fils, Guillaume, né d’un mariage... antérieur. La mère du petit est morte dans un tragique accident de voiture, et je le considère comme mon propre fils. Comme nous ne pouvons pas nous marier, et que je ne peux pas adopter Guillaume, j’aimerais savoir comment m’organiser pour que, à ma mort, mon ami et Guillaume puissent hériter et profiter au maximum de mon patrimoine. Je n’ai pas travaillé toute ma vie pour terminer le plus riche du cimetière. Pouvez-vous faire cela pour moi ?

Pierre Durand percevait beaucoup d’émotion dans la voix de son client. Il avait l’habitude des démonstrations de joie et de colère, d’apaisement et de tristesse dans le cadre de son activité professionnelle, mais ne trouvait jamais quoi dire. Habituellement, il se taisait, mais ce stratagème ne lui était d’aucune utilité dans le cas présent :
— C’est une demande particulière, dit-il, mais je vais étudier le dossier avec soin.
— Je vous en remercie sincèrement, Maître. Cela me soucie beaucoup. Vous m’apaiseriez d’un poids immense.

Cette fois-ci, Lombardini ne s’attarda pas, au grand soulagement de Pierre Durand qui se retrouva seul pour réfléchir à ce nouveau problème.

Son client était d’une honnêteté et d’une intégrité à toute épreuve. Il s’en portait garant. Jamais il ne l’avait pris en flagrant délit de marchandage, à essayer de payer le moins possible pour tel ou tel service, ou encore à échapper à l’impôt, surtout pas au risque de se mettre en délicatesse avec la loi. À vrai dire, il ne pensait pas que ce genre de personne existait, surtout dans le milieu de l’immobilier où il avait croisé plus de filous que de parangons de vertu. Personne n’est donc parfait en ce bas monde, songea-t-il. Il ne voyait cependant rien de répréhensible à ce que Lombardini pût disposer de son argent honnêtement gagné comme il lui plaisait. Et il devait bien avouer qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de France si on favorisait davantage des personnes moralement, éthiquement et citoyennement peu recommandables que d’autres qui ne pouvaient se reprocher qu’une sexualité anormale et des amours coupables.

La journée qu’il vivait était décidément étrange et éprouvante. Il sentit le besoin d’en parler. Il vérifia qu’il n’avait pas d’autres rendez-vous prévus dans la matinée et s’absenta pour se rendre le plus vite possible chez Marc, son ami le plus proche, rencontré vingt ans plus tôt lors d’un voyage en terre sainte.

Un quart d’heure plus tard, il était devant ce qui ressemblait à un sandwich de pierre posé sur un carré de pelouse jaunie. Il reconnaissait à peine la bâtisse, mais il était certain d’être au bon endroit. Il entra dans le jardinet, mais constata rapidement qu’il n’y avait personne à l’intérieur. Il en fut terriblement déçu. Il allait rebrousser chemin quand il aperçut un adolescent de l’autre côté de la maison, unique occupant qu’une armoire normande lui avait caché jusqu’alors. C’était Antoine, le fils de Marc, et filleul de Pierre Durand, avec qui il entretenait un lien privilégié. Antoine était doué d’une grande sensibilité et d’une vive intelligence, et ils prenaient tous les deux plaisir à parler d’art, de littérature et de musique, parmi d’autres sujets. Il sonna, mais Antoine ne sembla pas entendre.

Pierre Durand fit le tour, de manière à se trouver derrière la paroi de la chambre du jeune garçon.

Antoine portait un casque hi-fi qui le faisait ressembler à La Denrée dans La Soupe aux choux. À sa ceinture, il avait accroché un iPod qui jouait Stairway To Heaven – c’était Pierre qui l’avait initié. Antoine écrivait à la main un mot sur du papier. Une fois terminé, il se leva et vint poser la lettre sur le lit qui jouxtait le mur, avant de s’asseoir à côté. Interpellé par l’immense tristesse qu’il pouvait lire dans le regard d’Antoine, Pierre Durand commença à déchiffrer le message :

Cher Papa, chère Maman, je vous aime, mais je pars. Je ne veux pas que, par ma faute, vous supportiez le poids de la honte. J’aime les garçons. J’ai tenté plusieurs fois de vous le faire comprendre, de vous le dire, mais je n’y suis jamais parvenu. J’ai essayé de combattre cette attirance, de m’intéresser aux filles, mais en vain. Ce n’est pas une vue de mon esprit, mais une envie dans mon corps. Nous ne pourrons jamais être heureux avec cela, et je pleure à l’idée de vous priver ainsi de vos désirs et des projets que vous aviez pour moi. Je ne peux pas vous offrir ce que vous attendez de moi, et je ne supporterai pas de lire la déception dans vos yeux. Je ne veux pas non plus prendre le risque que vous me rejetiez. Je préfère partir avec le sentiment que vous m’aimez. Antoine.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’interrogea-t-il tout haut.

Antoine se pencha et s’empara d’un paquet qui était rangé en dessous du lit. C’était un étui de fusil.
— Qu’est-ce qu’il veut faire avec... Oh, mon Dieu, il veut...

Pierre Durand tenta de trouver une ouverture, de manifester sa présence à Antoine, sans succès. Tout était lisse. Il tapait dans le vide, sans s’arrêter, de toutes ses forces, mais Antoine ne l’entendait pas. Il ouvrit lentement la fermeture éclair et sortit le fusil de chasse de son père.
— Mais pourquoi fait-il cela ?

Antoine glissa deux cartouches rouges dans la culasse puis il pointa l’arme vers lui. Pierre Durand se mit à crier le prénom de son filleul.
— Il y a d’autres choix !

Mais lesquels ? Il devait bien se l’avouer : les discours, les mauvaises blagues qu’Antoine avait dû entendre depuis qu’il était petit, sur les gens comme lui, ne devaient pas l’aider à voir les choses autrement.

Antoine prit le canon dans sa bouche. Il eut du mal, car c’était un garçon aux traits fins et à la constitution fragile. Du bout des bras, il mit l’index sur la queue de la détente.
— ANTOINE ! ANTOINE ! NE FAIS PAS ÇA !

Une première fois, ses doigts glissèrent sans réussir à actionner l’arme à feu. Des larmes coulèrent le long de ses joues. Il posa à nouveau l’index sur la tige de métal, et poussa.

Avant que Pierre Durand n’ait pu réaliser, la tête de l’adolescent avait explosé et des morceaux de cervelles, de langues et d’os vinrent éclabousser la paroi de cristal. Le jeune homme s’écroula sur le lit, et un flot de sang noya sa lettre. Ses parents n’auraient pas la possibilité de comprendre son geste. Pierre Durand se sentait incapable de leur expliquer et d’avouer son impuissance à empêcher cette catastrophe. L’iPod, imperturbable, continuait de jouer la chanson de Led Zeppelin.

Pierre Durand tomba à genoux, avec l’envie de vomir. Mais malgré ses efforts, il lui fut impossible de se soulager. Il fut obligé de supporter la brûlure des remontées gastriques sur ses amygdales. Le prix à payer était bien bas, si l’on considérait le drame dont il avait été témoin.

Bientôt, il entendit un bruit assourdissant lui vriller les oreilles. Était-ce une ambulance ? Mais qui l’avait appelé ? Non, ce n’était pas ça. Ce son lui était pourtant familier. Subitement, il réalisa que c’était celui... de son réveil.

*

Pierre Durand ouvrit les yeux et aperçut le plafond dont l’enduit se décollait par plaques. Il n’y avait rien à faire, lui avait dit le professionnel, à part tout déposer et tout enduire à nouveau. Ce à quoi il finirait bien par se résoudre, malgré le devis honteusement élevé dudit spécialiste. La vision de ce plafond qui se délabrait jour après jour le mettait invariablement de mauvaise humeur, ce qui n’était pas une bonne manière de commencer la journée.

Pierre Durand se trouvait dans son lit, et sa femme dormait encore à ses côtés. Il se souvint de son cauchemar. D’un geste vif, il s’assit sur le matelas. Les murs étaient bien là, et si sa voisine prenait sa douche, il n’en savait rien. Il attrapa ses pantoufles et sa robe de chambre :
— Qu’est-ce qu’il y a, chéri ? Je te trouve bien énervé ce matin. Tu as mal dormi ? lui demanda sa femme, encore vaseuse.
— J’ai un coup de téléphone à passer.

Les murs étaient bien là, mais d’autres commençaient à s’effriter.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 28 août 2013.
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