Martine Sonnet | Repasseuses

« Oh moi, la vie de famille avec les autres Degas, j’en ai un peu ma claque. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Corinne Lovera Vitali | sont les seuls
l’auteur

Historienne, Martine Sonnet a beaucoup contribué à l’histoire des femmes au XVIIIe siècle et notamment leur rapport au travail. Écrivain, elle a publié Atelier 62, impressionnante remontée dans l’histoire des usines Renault via le portrait de son père forgeron, ainsi que Montparnasse Monde, travail sur la ville à partir d’une chronique photographique de ses traversées quotidiennes de la gare.

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le texte

Version révisée d’un texte inédit initialement écrit sous le titre « Non mais, t’as vu le tableau ? » pour la série « 2 voix, 4 fois 5 minutes » de l’émission Les Passagers de la nuit de Thomas Baumgartner, diffusé sur France Culture du 24 au 27 mai 2010.

La scène se passe dans un cadre du musée d’Orsay à Paris, salle 33, sur une toile signée Degas.

Dans Couturière (publie.net, coll Ouvrez), Martine Sonnet partait du vocabulaire et du déroulé du temps, au plus près d’une réalité ouvrière symbolique, pour redécouvrir les marques d’une époque, guerres ou mutations. Ici, la même approche très concrète depuis la langue des repasseuses interroge aussi le dispositif qui les représente, la peinture comme le musée dans son présent, sans quitter l’instant même de la scène initiale.

 

 

1


REPASSEUSE QUI REPASSE. Tu bâilles, tu bâilles, tu finiras par te décrocher la mâchoire ma pauvre fille – en plus on nous regarde et ça désemplit pas cette semaine, doit y avoir des écoliers en vacances

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Dis-toi bien qu’on est là pour ça : être regardées. Si t’as pas encore compris qu’une fois au musée on n’a plus qu’une chose à faire, se laisser reluquer... Toi qui repasses, appuyée de tout ton poids sur ton fer, et moi qui me détire du dos ; ça me fait du bien d’ailleurs. Je le sens plus mon dos – et pis quoi, quand la patronne sort, si j’en profite pas pour bâiller aux corbeilles

REPASSEUSE QUI REPASSE. Aux corNeilles, pas aux corBeilles : où tu vas chercher ça bâiller aux corbeilles ?

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Aux corbeilles de linge, pardi. C’est pas ça qu’on dit peut-être ? Première nouvelle

REPASSEUSE QUI REPASSE. Non c’est CORNEILLES : des oiseaux noirs, famille des corbeaux, mais plus petits

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Oh, pas la peine de faire ta madame je sais tout ! Corneilles, je vois pas le rapport, mais quand je bâille aux corbeilles de linge à repasser, le rapport c’est que j’en peux plus de les voir – et même en peinture...

REPASSEUSE QUI REPASSE. Grosse maligne : en peinture on y est, et c’est pas près de changer, ou alors seulement de décor et de voisinage, quand on nous prête.
Heureusement qu’on y va en exposition temporaire : autrement on rouillerait des guiboles – mais jamais vu, où qu’on aille, qu’on se retrouve pas collées dos au mur

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Bien pour ça que je me le détire, le dos, et en baillant - à tout ce que tu voudras à plumes, à poils ou en osier – plutôt que de pincer du bec toute crispée sur mon fer comme toi !

REPASSEUSE QUI REPASSE. La pose, on l’a pas choisie je te rappelle : une vision de l’artiste ; il aurait fallu lui dire ce qu’on en pensait à ce Monsieur Degas. Peut-être pas une si bonne idée, après tout, une qui bosse et une qui bâille

REPASSEUSE QUI BÂILLE. C’est la patronne qu’a manigancé toute cette histoire de tableau ; et ses ouvrières elle est pas du genre à leur demander leur avis

REPASSEUSE QUI REPASSE. On pouvait pas le deviner, non plus, qu’on en prenait pour si longtemps, immortalisées toi au repos, moi au turbin

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Pour la pose, faut pas se fier aux apparences, c’est pas forcément moi la plus vernie. J’en entends des réflexions, et qui me plaisent pas : ma main sur le litron elle les fait causer : toujours à se demander ce qu’il y a dedans !
Faut mieux entendre ça que d’être sourde mais c’est usant à la longue leurs sous-entendus ; que j’aurais le gosier en pente, et tout le reste. Toi au moins, la bonne ouvrière docile, rien à redire

REPASSEUSE QUI REPASSE. Moi j’ai la tête à mon repassage et je le fais de mon mieux

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Repasseuses ad vitam aeternam, et tout ça parce que ce Monsieur Degas, les danseuses, les baigneuses et les courses de chevaux lui suffisaient pas !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Mets-toi aussi un peu à la place de la patronne : c’est flatteur, sa boutique en peinture, et bien rendue, faut le reconnaître. Avec un beau cadre autour par dessus le marché

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Ah ça, rien de tel pour se faire remarquer dans le quartier. Le peintre - pas le premier barbouilleur venu, un fameux – et tout son fourbis planté devant la vitrine. On a même dû faire les carreaux (comme si on n’avait pas assez du repassage) pour qu’il nous voit mieux. Monsieur l’artiste manquait de recul à l’intérieur !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Moi je dis que sa boutique, elle peut en être fière la patronne : il lui en a dégouliné de la sueur avant qu’elle l’ait son affaire de blanchissage.

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Je te dis pas qu’elle l’a pas gagnée honnêtement mais après c’est la nôtre de sueur qui a coulé, des vraies rivières. D’ailleurs, une fois qu’elle l’a eue sa boutique, les fers, elle les a plus tellement maniés. Toujours à courir, à droite, à gauche, et qui repasse pendant ce temps-là ? Nos deux pommes, à nous en casser le dos

REPASSEUSE QUI REPASSE. Les pratiques, faut bien qu’elle les flatte un peu quand elle leur rapporte leur linge, c’est qu’il y a de la concurrence...

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Tu la défendras toujours ta patronne, mais pour gagner quoi ? Des clopinettes et des courbatures. Tu t’es vue ? Tes reins, tes épaules : il t’a collé tout le poids du monde sur le dos, ton peintre, et toi t’en redemandes

REPASSEUSE QUI REPASSE. Mais ça me déplait pas le repassage et le soin du linge. Jamais rien brûlé ni déchiré, pas beaucoup de boutons arrachés ni de faux-plis

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Tellement à ce que tu fais que tu relèves jamais la tête, et où ça t’a menée ? Droit sur le mur, au musée. Pour pas dire au zoo.

 

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REPASSEUSE QUI REPASSE. L’audioguide, c’est tout de même une bonne invention, ça les calme un peu. Ils ont moins la bougeotte ceux qui en ont un

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Oui, une fois vissé à l’oreille, ils l’écoutent en plissant des yeux et au moins ils se taisent.
Tiens, tu sais quoi, quand on est un peu au calme comme maintenant : je rêve que je change de tableau et que je suis une danseuse

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ben ma fille, comme rêveuse tu te poses un peu là ! mieux que comme repasseuse : t’as trouvé ta vocation !

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Qu’est-ce que tu veux, à force qu’on nous rapproche avec les danseuses

REPASSEUSE QUI REPASSE. Mais rends-toi compte que si t’étais une danseuse, jamais on te laisserait bâiller comme tu fais ! Et le régime, t’y as pensé ? Sec et que du maigre - je voudrais voir ta tête, privée de pinard et de gras du lard ! Puis d’abord, excuse-moi mais t’as bien passé l’âge : comme repasseuse, tu peux encore faire son affaire à Monsieur Degas, mais comme petit rat…
Grande mule, tiens, oui, plutôt grande mule, là t’as le physique ! Elle est bien bonne celle-là, danseuse…

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Ah toi, pour être bornée t’es bornée : je te dis que c’est en REVE que je me vois dans un autre cadre, en RÊVE. À la barre, bien en cadence avec les autres, à suivre le piano

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ils seraient drôlement carrés tes ronds de jambe, et tes entrechats je demande à voir ! Y a que le grand écart, là, on peut te faire confiance…

REPASSEUSE QUI BÂILLE. C’est le tutu surtout, je voudrais savoir comment on se sent dans un tutu.
Du linge fin, pour sûr qu’on en repasse, mais jamais de l’aussi fin – et le nôtre de petit linge, c’est pas de la dentelle.
Mais tu peux pas comprendre, toi qu’es toujours contente de ton sort avec tes piles à repasser d’un côté, tes fers, ta jeannette et ton bol d’amidon de l’autre. C’est pas toi qui penserais à t’évader, de la tête ni d’ailleurs

REPASSEUSE QUI REPASSE. La collègue qui pense à jouer les filles de l’air maintenant !

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Crois moi que si je m’étais pas retrouvée toute seule avec mes quatre gosses à élever, et que pour ça il me faut une place sûre, je me serais pas collée au blanchissage...
Parce que le linge avant d’être propre et repassé il est pas ragoûtant. Elles sentent pas la rose leurs chemises et leurs culottes quand elles arrivent en tas. Faut que la patronne ait le cœur bien accroché des fois, pour leur faire encore des risettes à ses pratiques quand elle les débarrasse de leurs nippes sales

REPASSEUSE QUI REPASSE. Tu me bassines, baisse d’un ton que j’entende ce qu’ils disent les deux, là qui s’approchent, le couple avec des lunettes et lui un petit chapeau, ils ont l’air de s’y connaître....

REPASSEUSE QUI BÂILLE. En repassage ou en peinture ? Compte pas trop sur eux pour te faire ton ouvrage, ça sentirait vite fait le roussis…

REPASSEUSE QUI REPASSE. Toujours aussi fine toi alors, mais chut, que j’entende.... Tu vois, c’est bien ce que je pensais...

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Parce qu’en plus de repasser tête baissée, Madame trouve le moyen de penser ! Et alors ils ont dit quoi en nous regardant sous le nez ?

REPASSEUSE QUI REPASSE. Notre toile : elle est pas comme les autres

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Ah bon, et elle aurait quoi de pas régulier notre toile ?

REPASSEUSE QUI REPASSE. On est sur du granuleux, pas du lissé comme les autres. Il nous a peintes sans apprêt, sur du rude

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Et après ? ça me fait une belle jambe. Peut-être qu’il en avait plus d’apprêt, et pas les moyens de s’en racheter, les peintres, c’est bien connu, ça tire souvent le diable par la queue. Ou qu’il était pressé d’aller retrouver ses danseuses.
Ça m’empêchera pas de bâiller que le père Degas nous ait pas léchées comme les autres

REPASSEUSE QUI REPASSE. Tes danseuses justement, ou les courses de chevaux, bien plus uni leur support, du lisse

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Alors là faut le faire ! nous les repasseuses on serait pas faciles à repasser : ton fer accrocherait, dis donc – tu pourrais toujours appuyer de tout ton poids et aligner ton mouillon !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Te fais pas plus bête que tu n’es. Tu les aurais écoutés, les deux qui nous regardaient de près – j’ai bien cru qu’ils y auraient droit à l’alarme – t’aurais compris qu’il l’a fait exprès de nous coller sur du rugueux. Que c’était pour que le tableau ressemble à nos vies. Naturaliste, ça s’appelle comme technique

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Toi au moins, on peut dire qu’au musée tu perds pas ton temps : tu t’instruis.

 

3


REPASSEUSE QUI REPASSE. Immobile dans une gare : le comble ! Moi qui aurais tellement aimé prendre le train juste une fois pour aller voir la mer. Laisser mon repassage un jour ou deux et aller voir la mer

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Avec les 55 sous la journée qu’on gagne ! il y a pas que moi qui rêve…

REPASSEUSE QUI REPASSE. Étretat, tiens, j’aurais voulu voir Étretat

REPASSEUSE QUI BÂILLE Et d’une, les trains de la gare d’Orsay sont jamais allés à Étretat, et de deux, ça fait un bail que le dernier en est parti.
Mais tu peux toujours voir des trains et la mer en peinture, si tu veux, et même ton Étretat, pas besoin de billet. T’as tout ça dans le paysage, pour pas un rond et en gardant les pieds au sec !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Les pieds au sec, ça me fait penser : la Seine qui va recommencer comme en 1910 moi ça m’inquiète... Ils savent pas quand, mais c’est prévu, elle va redéborder et pas qu’un peu. C’est une fois par siècle et les 100 ans on les a passés : 1910, 2010...

REPASSEUSE QUI BÂILLE. À mon avis, ils ont un plan d’évacuation. Vu comme ils y tiennent à leurs tableaux, ça m’étonnerait bien qu’on se retrouve le bec dans l’eau. Te tracasse pas avec ça

REPASSEUSE QUI REPASSE. En tout cas on sera aux premières loges : l’eau dans la gare, fallait voir, en 10. On l’a transformée en musée, je veux bien, mais on l’a pas déplacée !

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Sûr que si l’eau monte, nos fers en fonte, faudra les lâcher vite fait pour pas couler à pic...

REPASSEUSE QUI REPASSE. Pas moyen de causer sérieusement deux minutes avec toi, tu tournes tout à la rigolade

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Et pour prendre nos jambes à notre cou on aura plus de mal que les danseuses !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Tiens j’aime encore mieux continuer ma chemise sans t’écouter. Passe-moi le mouillon. Avec tes balivernes le tissu est perdu sec et mon fer refroidi. Il faut que j’en change ; même plus assez chaud pour le finir sur du linge plat

REPASSEUSE QUI BÂILLE. On était où, nous, déjà, quand il y a eu l’inondation ? Je perds le fil avec tous nos déménagements. Tu revois, toi, où on était ?

REPASSEUSE QUI REPASSE. Encore chez les Camondo, sur la plaine Monceau : l’eau risquait pas de monter jusque-là

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Et l’air était meilleur qu’ici. Moins d’escarbilles

REPASSEUSE QUI REPASSE. Je me plaisais bien chez les Camondo quand j’y repense...

REPASSEUSE QUI BÂILLE. J’en garde pas grands souvenirs ; sauf qu’on était à côté de l’autre demeurée, là, assise à sa table de bistro, les yeux dans le vague devant son verre d’absinthe

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ah moi je m’en rappelle bien. On y est restées près de 20 ans tout de même. Monsieur Isaac nous a achetées en 92. Je nous revois. En angle, de l’autre côté, on avait la baigneuse, accroupie dans son baquet qui se frotte le dos

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Pas plus causante que la buveuse, la baigneuse

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ce que j’aime, dans un salon, chez des particuliers, c’est qu’on est un peu en famille

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Oh moi, la vie de famille avec les autres Degas, j’en ai un peu ma claque. Parce qu’on peut dire que pour lui plaire au banquier, elle lui plaisait la peinture du petit père Degas. Il regardait pas à la dépense quand il lui en achetait

REPASSEUSE QUI REPASSE. Il est mort en 11 Monsieur Isaac : l’année d’après l’inondation, tiens, justement. T’as qu’à faire le calcul, 19 ans exactement chez lui.
C’est juste après sa mort, que la famille nous a données au Louvre. C’est ce qu’il voulait, et qu’on nous laisse ensemble, toute sa collection

REPASSEUSE QUI BÂILLE. L’hôtel Camondo, le Louvre, Orsay : pour ce que ça change, au fond, pour nous ! Toujours clouées au mur, debout toutes les deux, côte à côte à notre établi, moi à bâiller toi à repasser comme une malade

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ah non, moi je dis que c’est pas la même chose : on me laisserait le choix, je retournerais chez un particulier

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Alors toi, tu veux choisir ton monde maintenant... et que du beau linge évidemment !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ici, franchement, le défilé des visiteurs six jours sur sept, c’est trop. De quoi attraper le tournis. Et leur charabia qu’on comprend pas : fatigant à la longue. Et leurs tenues, l’été, les shorts et les tongs... Chez les Camondo jamais de laisser-aller : que des invités tirés à quatre épingles.

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Je dirais plutôt pincés du faux-col

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ce que j’aimais aussi dans leur salon, c’était le piano, et Monsieur Isaac au piano. Qu-est-ce qu’il jouait bien. Ce régal, quand il accompagnait une chanteuse !
Toute repasseuse qu’on est, on sait apprécier ce qui est beau

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Moi je me plais mieux ici : quitte à être vues, autant que ce soit par tout le monde, bien ou mal fagoté. Si le tableau vaut le coup d’œil, autant nous mettre au musée. J’ai le sens du service public, moi, Madame

REPASSEUSE QUI REPASSE. Le service public du bâillement, pour sûr tu l’assures... plus que celui du repassage

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Oh, j’en ai fait ma part du repassage, rien à redire. On va pas encore se crêper le chignon avec ça : c’est le peintre qu’a dit qui fait quoi

REPASSEUSE QUI REPASSE. N’empêche : Monsieur Degas qu’avait pas ses yeux dans sa poche a vite pigé que ton poil dans la main t’empêchait par moment de tenir ton fer !

 

4


REPASSEUSE QUI BÂILLE. Attention, relève pas la tête, mais je crois bien que je l’aperçois

REPASSEUSE QUI REPASSE. Qui ça ?

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Le grand chauve aux chaussures vernies qui nous regarde toujours d’un drôle d’œil

REPASSEUSE QUI REPASSE. Tu te montes le bourrichon : il nous a jamais rien fait ni rien dit. Il reste longtemps, et alors, c’est son droit après tout. Une fois qu’il a payé son entrée, personne ne va le déloger. Il aime les impressionnistes, c’est son affaire...

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Les types en imperméable, je me méfie toujours ; ils viennent pas tous pour les danseuses. Le moite et la sueur et nous voir trimer dans nos tas de linge, il y en a que ça excite autant que les petites jeunes en tutus ou que les baigneuses !

REPASSEUSE QUI REPASSE. Moi je m’en occupe pas, je repasse mes chemises, c’est tout. Il peut bien rester jusqu’à la fermeture si ça lui chante, j’irai pas me plaindre aux gardiens

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Les gardiens : je suis bien sûre qu’il a repéré ceux qui se bougent pas le cul de leur chaise. Il resterait pas longtemps à nous lorgner si la caporale était de service. Elle lui tournerait un peu autour et il lèverait le pied vite fait

REPASSEUSE QUI REPASSE. Mais qu’est-ce que t’as à lui reprocher ? Il respecte la distance : jamais de main qui frôle ; jamais déclenché l’alarme

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Toi de toutes façons, tête baissée sur ton fer, le ciel nous tomberait sur la tête que t’en verrais rien.

REPASSEUSE QUI REPASSE. Et avec ton bonhomme qui ferait pas de mal à une mouche t’as peur de quoi au juste ?

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Qu’il ouvre son imperméable et nous étale sa marchandise, le cochon...

REPASSEUSE QUI REPASSE. Tu divagues ma pauvre fille, tu divagues

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Ah tiens, c’est pas trop tôt, il tourne les talons notre admirateur. Et comme par hasard c’est l’heure de la relève et qui est-ce qui arrive ? la caporale. Quand je te disais...

REPASSEUSE QUI REPASSE. Travaille un peu plus, ça t’occupera l’esprit. La pile de jupons au bout de l’établi elle va pas se repasser tout seule

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Moi je suis la bâilleuse, alors excuse-moi, je bâille. Ils viennent me voir bâiller, je bâille. Je vais quand même pas les décevoir

REPASSEUSE QUI REPASSE. Têtue comme pas deux

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Oh non, tu les entends ? À peine débarrassées du pervers on va se payer une invasion de marmaille

REPASSEUSE QUI REPASSE. Autant qu’ils en profitent de la gratuité les ptits bouts. Quand ça grandit ça veut plus rien savoir. Ils sont mignons avec leurs étiquettes autour du cou, sûrement un centre de loisir

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Tu parles d’un loisir : les emmener au musée ! Ah et puis je sens que je vais encore y avoir droit...

REPASSEUSE QUI REPASSE. Droit à quoi ?

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Ben, ça y est, j’en étais sûre... le gosse qui se croit malin : « elle est pas polie la dame, elle met pas sa main devant sa bouche quand elle bâille »

REPASSEUSE QUI REPASSE. Ça prouve qu’il y en a encore qui sont bien élevés, on va pas s’en plaindre

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Toi, peut-être ; ça les intéresse pas ce que tu fais. Pour un peu ils te verraient pas

REPASSEUSE QUI REPASSE. Toujours le mot aimable !

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Mets-toi un peu à ma place : au premier plan, avec mon fichu jaune vif, et mon sale rôle de cossarde qui lèverait bien le coude pas seulement pour se détirer !
Il y en a, et pas que des gamins, qui ont de la chance que je me contrôle parce qu’un coup de fer serait vite parti

REPASSEUSE QUI REPASSE. Manquerait plus que ça, que tu nous esquintes les visiteurs... C’est toi qui la déclencherais l’alarme pour le coup ! Je vois d’ici le tableau 

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Il serait pas beau le tableau, tu peux me croire. Mais je vais te dire : la patience, moi j’en ai de moins en moins.
En peinture, faut pas croire, le temps de pose, c’est rien par rapport à la suite. L’immobilité c’est encore bien plus long après...

REPASSEUSE QUI REPASSE. Pour une fois t’as pas tort. C’est pour ça que finalement c’est peut-être pas plus mal d’être à deux dans le tableau. À condition de se supporter, bien sûr, mais en même temps on se soutient

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Ensemble si longtemps c’est comme dans les couples, bien forcé qu’on s’asticote un peu de temps en temps – ça n’empêche pas l’estime

REPASSEUSE QUI REPASSE. De toute façon on n’a pas le choix. À moins qu’un détraqué nous sépare au cutter, on risque pas de partir chacune de notre côté...

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Liées à la vie à la mort. Comme les deux joueurs de carte, un peu plus loin ; tu vois qui je veux dire ?

REPASSEUSE QUI REPASSE. Oui, mais eux c’est pas tout à fait pareil. D’abord, c’est des Cézanne et puis jouer aux cartes ou repasser, c’est pas la même occupation

REPASSEUSE QUI BÂILLE. À la limite c’est pire, t’as raison : ils sont condamnés au face à face ! Comment tu veux qu’ils finissent pas par se faire la gueule ? Pas vraiment l’air de s’amuser si tu les regardes bien

REPASSEUSE QUI REPASSE. Bah une partie de cartes, c’est comme le reste : si ça dure trop longtemps, on s’en lasse – tiens, j’aime encore mieux repasser à côté de toi qui bâilles, tout compte fait

REPASSEUSE QUI BÂILLE. Et puis je vais te dire la belote à deux, ça n’a jamais été drôle.
Enfin, tant qu’on n’est pas des natures mortes, faut pas qu’on se plaigne...

FIN


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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 août 2013.
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