Mike Kasprzak | Sûrement une ville comme une autre

« Je laisse tomber. La ville est morte. La vie est morte. L’ennui rode partout. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Simon Stawski | La parole qui vient
l’auteur

« Mike Kasprzak est un auteur de romans, nouvelles et poèmes. À ce jour, il a bouclé un recueil de nouvelles qui sera publié aux éditions La matière noire, un recueil de poèmes et un roman en cours de publication. Arrivé sur le tard la plupart du temps, il raconte sa vie, arrangée ou non, brodée ou roulée dans la merde – l’odeur ne l’effrayant pas – et la manière dont il essaye de s’en sortir.

« Chez lui, rien est assez surprenant, étonnant, vivant. Le monde entier semble trop lent et trop surfait. Il hait la suffisance et la médiocrité, aussi bien la sienne que celle qu’il constate tous les jours un peu partout.

« Mike Kasprzak est un auteur en guerre – dès le matin, comme il le dirait lui même – contre tout ce qui peut asservir l’homme et lui enlever sa force et sa folie.

« Enfin, Il est un membre fondateur de la revue Cohues, revue de littérature et d’art graphique, dans laquelle il publie régulièrement des nouvelles et des poèmes. »

Visiter son site perso. Le suivre sur Facebook ou sur Twitter @MikeKasprzakFr.

À lire aussi, sur nerval.fr, Troisième oeil et compagnie.

le texte

« Une nouvelle qui n’est rien d’autre que le récit de quelques heures d’errance, alcoolisées, pathétiques et réelles d’un arpenteur de la dèche perdu dans une ville qui n’a rien à lui offrir. On y retrouve la solitude, la folie, le vide, les salons de coiffure, les fenêtres inaccessibles et la nuit qui jette un grand silence sur le tout. »

Une ville de province la nuit, près de son fleuve (Vienne, sur le Rhône) les archétypes du roman noir, la rue, la dérive, de l’alcool et des couteux. Mais à nouveau la voix étonnamment rythmique de Mike Kasprzak, sa façon d’embarquer dans cet univers familier aux Américains, sans se préoccuper des bords.

 

Doit être 17 heures et je décide de filer à la médiathèque. Plus rien à lire. Je dis à ma femme que j’en ai pour une heure et je me tire. Ça me permet de souffler. Plus de bébé à surveiller, plus de reproches à endurer. Juste le béton, le soleil, et les rues de la ville qui crachent son sang sans relâche. Les passants ne sont que des globules rouges, ou blancs, transportant l’oxygène, un peu d’hémoglobine, du poison, des bactéries, de la merde, saloperies en pagaille qu’ils refourguent à d’autres ou recrachent dans leur taudis. C’est un système en équilibre. Un corps sain qui gère sa fièvre. Qui n’est jamais vraiment guéri et jamais vraiment malade. En équilibre, précaire, avec ses clodos, ses cadres revenant du boulot, sa marmaille qui hurle à la sortie d’écoles, les salons de coiffure, bijouteries, boulangeries, quelques poivrots, quelques tarés, un peu de flicaille pour réguler le métabolisme. Et aucune place pour le hasard.

Je m’arrête au supermarché, je me prends 1 litre 5 de rosé. De la munition. J’suis en résistance. Je bois peinard sur la route. Tout ce que j’aime. Longue avenue qui montre jamais le bout de son cul. Pas grand monde. Des tags partout, des zones en chantier, des sous-ponts qui puent la pisse. L’ammoniac putride. Cent ans que c’est comme ça. L’odeur gravée dans l’éternité comme à l’acide nitrique. Forgée dans le socle de la civilisation.

Ça me rappelle mes bonnes années. Pas de responsabilité, pas de boulot, pas de baraque. Rien d’actuel. Juste un présent éthéré. Nulle part où aller. L’inconnu chaque jour. Les nuits dans des planques immondes, le poisseux à longueur de journée. Personne ou presque pour faire chier. Pas de facture de gaz, de téléphone, pas d’impôts. Juste une bière à la main, le soleil couchant et une poésie à chaque coin de rue. Puis de nouveau dans le rang. Tant pis.

Je biberonne peinard le temps d’arriver sur place. Je dois avoir vidé un bon tiers quand j’entre. Tout est beau tout est propre. Je fais le tour. Céline, Fante, Hamsun, etc. Y a du bon. Que personne ne prend. Tant mieux. Je file un coup aux chiottes. Je lâche une petite giclée. Presque rose qu’elle est. Je ressors la bouteille, je m’installe sur le trône et je m’en rebois une lampée. Peinard. Faut pas grand-chose pour être bien des fois. Calfeutré dans un chiotte impeccable, le cul sur le couvercle comme un roi médiocre, en train de siroter du rosé bon marché. Ça me fera peut-être un poème.

Je prends quelques bons livres et je ressors. Il fait bon et c’est déjà ça. Je torche ce qu’il me reste. Ça a du mal à passer, mais en forçant un peu ça rentre. Je suis cuit. Je pense à des navires flottant dans le ciel larguant des cargaisons de salopes et ravageant le monde au lance-flammes.

Je m’arrête pour arroser un arbre. Peut-être que des fleurs folles y pousseront. Des plantes carnivores avec des gueules d’alligator. Ou peut-être qu’il crèvera. Ranci par mon urine. Dégringolade de la vie. Comme une pluie de merde sur le monde.

Je rentre chez moi et ma femme flaire l’arnaque.

« T’as encore picolé toi, espèce de pochard ! »

Gagné. Je cherche même pas à défendre quoi que ce soit et je redescends aussi sec. Je m’achète une binouze et je me pose dans le centre-ville, sur un muret, près de bars, près des cafés, près des joyeux étudiants et lycéens qui ont plus d’argent de poche que j’ai de salaire, qui porte des chemises à carreaux repassées, propres, des godasses toujours neuves et mêmes des écharpes en soie. Et ces types-là lèvent les plus belles minettes de la ville.

Pendant qu’ils balancent leur venin à des connes déjà trempées, un type vient m’aborder. Doit avoir la quarantaine, dégarnis avec quelques cheveux bouclés qui tiennent encore le coup. Petit, typé arabe.

« Dis, je peux te parler ? qu’il me demande.
— Vas-y... »

C’est un dingue, je le sais déjà. J’ai toujours le chic pour attirer les tarés. Pourquoi ça changerait ?

« Ça va mal finir tout ça ! Ça va mal finir ! »

Superbe. Je suis posé sur un muret derrière un temple qui a 2000 ans, un ciel bleu et con n’en finit plus de tourner dans mes yeux imbibés d’alcool, et ce déglingué de la cervelle va me parler de fin du monde. Faut toujours que ça me tombe dessus. À croire que je suis pas bien net. Si bien que ces gars-là doivent se dire « il est des nôtres ! ».

Le type me tient le crachoir pendant une bonne heure. Me parle de gouvernement secret, d’électrodes qu’on lui aurait foutu sur le crane pour intercepter ses pensées. Toute la merde habituelle. Et il en parle bien ! C’est ça le signe le plus reconnaissable de la folie. C’est la manière dont un homme arrive à parler discernement et intelligiblement des choses les plus insensées.

« Ouais, ouais, que je me contente de répondre. »

Je profite qu’il sait plus trop quoi dire et que j’ai fini ma bière pour m’éclipser. Voyant que je me casse, il en profite pour m’en sortir une dernière :

« Dis Mike, tu penses qu’un jour je retrouverais l’amour ? »

Il va presque m’arracher une larme. Qu’est ce que je peux lui répondre ? Non ? Est-ce que ça va l’aider ? Et puis après tout, pourquoi pas ? Va savoir. Une autre tarée. Ça ferait un couple de dingues. Peut-être que leurs gosses seraient des génies. J’me casse sans rien lui dire.

Je vois que j’ai reçu un message de ma femme.

« T’es vraiment qu’un sale putain d’égoïste. Connard. »

Elle sait pas ce que c’est, elle, d’être poète dans un monde complètement con. C’est être un détenu, un captif. Prisonnier de l’inutile, du vain, du ridicule. C’est être en guerre contre une bête inaccessible, contre un vent contraire, stupide et incohérent. C’est être un arpenteur du néant. Un étranger.

Connard ? Peut-être. Je lui accorde.

Je continue d’errer. C’est tout beau. Tout chiant. Des rues pavées, des boutiques de fringues qui semblent toujours en soldes, des branleurs qui font dans leur froc quand je m’approche de trop près et des gonzesses éternellement pressées.

Puis là je me dis « Bordel, j’ai les crocs. »

Je vais voir mon kebab préféré. Le seul qui prend le temps de faire la bonne viande. Que quand on croque dans le bordel, on a pas l’impression de se battre avec un bloc de gras imbouffable.

J’entre, il est content.

« Salut copain ! Comment ça va ? Etc. »

Étant passablement ivre, je me lance dans les grandes histoires.

« Super ! T’es le meilleur kebab de toute la ville ! Tu sais quoi ? Je suis écrivain moi ! Ce que je vais faire c’est ce que je vais écrire sur toi, je vais dire que t’es le meilleur kebab de la ville, que tu fais pas seulement de la viande, tu fais de la bonne viande, des saveurs, du plaisir, de la magie presque ! T’es un magicien en fait ! Magicien de la marinade et du grill ! »

Je vois qu’il est tout dingue de ce que je viens de dire et il veut me faire passer dans l’arrière-boutique pour me montrer comment il bosse.

Sur le coup, j’ai un peu la trouille. Je me dis qu’il va peut être me foutre un coup de coutal entre deux cotes et me transformer en rôti. Magicien de la carne. Putain, ce serait con. « Le plus grand poète de la ville retrouvait pendu à un crochet de barbaque ! ». Ou « Manger un bifteck, c’est manger un poème ! »

Mais bon. J’entre. Il me montre ses steaks marinés, ses broches de veau, de dinde, etc. Puis on retourne et il me fait mon kebab.

« À bientôt copain, qu’il me lâche. »

Je me régale cinq minutes, et l’alcool a déjà effacé tous les souvenirs. Et je sens que je veux encore plus d’ivresse et de la folie et du cul.

Je me promène et je tombe sur ce groupe de jeunes qui squattent près de l’hôtel de ville. Doit être 20 heures et les rues commencent déjà à être désertes. Les télés doivent carburer à plein volume comme des cathéters anesthésiques. Et déjà presque plus rien ne vit. Reste quelques groupes à des terrasses, toutes les vitrines sont fermées, tous les bosseurs sont rentrés, enfermés, barricadés, et toutes les fenêtres qui éclairent encore un peu les rues sont fatalement inaccessibles.

Je m’arrête près d’eux et je cherche comment les aborder. C’est toujours délicat d’aborder des gens, des inconnus. Ça se méfie, ça reste sur ses gardes, ça se dit « p’têt bien qu’il va nous chercher la merde, essayer de nous tirer notre thune ou de baiser nos gonzesses ». Et y a du vrai. Alors ça se comprend.

Je vois ce type qui boit au thermos. Il doit avoir 17 ou 18 ans grand max. Sûrement des lycéens fêtant la fin du bac ou une connerie de ce genre.

Je l’interpelle : 

« Excusez-moi, je peux savoir ce que vous buvez, là ? »

Genre keuf en civil.

« De l’eau, monsieur, il me répond. »

Et tout son groupe me regarde.

« De l’eau ? Je peux sentir ? »

Il me file son thermos. Je sens. Ça pue l’anis.

« De l’eau ? Je peux goûter ? »

Il me fait oui de la tête, et j’en bois deux ou trois lampée. Soiffard. Tenant l’engin bien haut comme pour essayer de me remplir le plus possible et quand j’en ai enfin fini, je le regarde et je lui hurle :

« C’est pas de l’eau ça, c’est du pastis ! »

Et j’éclate de rire, comme un vieux singe ivrogne ou un philosophe fou.

Là-dessus, tout le troupeau me regarde, médusé, ne comprenant pas vraiment. Inondé de ma folie. Puis :

« Ah, il faisait exprès... »

La peur au ventre. Doit forcément être timbré ce type, pas possible autrement.

Je m’assois au milieu d’eux, histoire d’en siroter le maximum. Faut que ça ait des avantages quand même de vivre en centre-ville. C’est pas à la campagne que je trouverais facilement une ribambelle de jeunes qui me fileraient à boire à l’oeil. À part sodomiser des vaches ou des brebis, la cambrousse c’est un peu morne plaine. Encore plus la nuit. Rien que des bruits glauques et des vicieux planqués dans les buissons se branlant sur le moindre truc qui aurait l’air féminin. Cri de chouette compris.

Je leur parle un peu de poésie, j’essaye de leur lire des poèmes, mais impossible de faire ça correctement. Je saute une ligne sur deux, je bafouille, je sais plus où je suis. Tant pis. J’ai quand même tapé dans l’oeil d’une gamine, mais ils se cassent avant que j’aie pu aller plus loin.

Je m’achète une dernière saloperie pour dire de m’achever et je décide d’aller près du Rhône. En chemin, je décide de prendre un passage qui mène sous la route, qui longe la flotte et j’espère y trouver des dealers, des tueurs, des putes ou des martiens. Mais rien. Pas un signe de vie. Pas un seul détraqué qui s’y planque. Pas de vagabond qui y dort. À croire que tout le monde est bien peinard chez soi. Comme si la nuit effaçait toute forme de vie. Un soir de la semaine, avec le réveil programmait à 6 heures 15, y a personne qui va jouer au con.

Je longe le fleuve, je suis presque au bord. Y a des petites vagues comme si c’était la mer ou l’océan. Je sens un peu de fraîcheur. Un peu de sensation. La lune se reflète dedans, et c’est une bien maigre compagne. Les immeubles sont comme des grottes, des terriers, des refuges pour des animaux apeurés.

En remontant, je croise une gonzesse. Plutôt grosse, mais traînant sa dose de sensualité. Elle promène son chien. Le temps que je me dise que je la baiserais bien, elle a déjà disparu. Ou alors je suis complètement cinglé. En plus d’être complètement torché. Mais plus personne en vue. Rien que du vide, partout. La tristesse d’une soirée ordinaire. Je laisse tomber. La ville est morte. La vie est morte. L’ennui rode partout.

J’ai plus rien à boire et je m’assois en face du Rhône. L’eau a l’air de surgir de nulle part, n’en finit plus de couler, et emmène avec elle une nouvelle journée pour rien, inutile, éteinte. Déjà oubliée.

Et la nuit, aussi, semble être ailleurs.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 septembre 2013.
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