Françoise Renaud | Le retour des salamandres

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l’auteur

Née et grandie sur la côte sud de la Bretagne, un territoire qui compte pour elle avec ses arbres et ses tempêtes. A étudié assez longtemps les sciences naturelles et les sciences de la terre, a enseigné, voyagé, nagé au large, fait des herbiers, exploré des volcans. A mis du temps à se trouver. Aujourd’hui vit et cultive ses jardins au sud des Cévennes. Ce qu’elle aime dans l’écriture, c’est la fouille et l’invention de l’émotion.
(publications depuis 1997 / responsable revue Funambule des auteurs en Languedoc-Roussillon de 2007 à 2014 / lectures-concerts duo Voyages Immobiles avec le violoniste Frédéric Tari).


le texte

Impulsion quasi instantanée écoutant Jean-Marie Graas évoquant les tragiques inondations de l’été dernier en Belgique et dans le nord de l’Europe. Aussi par ses photographies qui m’ont parlé de sédimentation et m’ont ramenée à l’épisode cévenol sévère de septembre 2014 suite à un été sec qui a dévasté le village où je venais de m’installer et a creusé en moi un profond sillon. Une expérience qui revient comme une vague dans mon travail des mots. Grande envie de creuser du côté du bruit, du vacarme insensé.

 retour sommaire général de la revue.

 retour sommaire février 2022.

 

Françoise Renaud | le retour des salamandres


beaucoup ont parlé du bruit que ça faisait, beaucoup ont dit que c’était le bruit qui était resté dans le crâne plus que tout autre chose (bien plus que l’odeur, bien plus que la vision pourtant affligeante des lieux saccagés après coup), un bruit qui avait pris possession de la géographie, s’était répandu entre vallées versants jardins ruelles, s’était installé entre les murs épais des maisons et avait comblé les interstices des corps de ceux qui y habitaient, avait grignoté jusqu’à la membrane des cerveaux, les maintenant dans une sorte d’éveil forcé entre agitation fébrile et sidération, un bruit qui s’était répandu partout où c’était possible avec une insistance sauvage si bien qu’il y était resté bien après que le gros de l’eau s’était retiré une nuit plus tard et n’en était plus jamais reparti, beaucoup ont dit ce bruit fracas tumulte assourdissant pareil à une batterie de canons grondant en continu, une explosion d’usine à gaz, une expérience nucléaire, et nul n’aurait pu sur le moment le comparer à quelque chose de connu, du moins à ce point-là, parce que ça s’était poursuivi de longues heures (enfin si on peut dire, car le temps s’était suspendu comme dissout) et parce que la nuit s’était installée au moment le plus grave, rendant impossible la compréhension de ce qui était en train d’arriver — quand on comprend, on s’adapte, au besoin on sauve sa peau —, donc la nuit tombée d’un seul tenant folle et noire telle une masse indistincte attirant toutes les choses du monde vers le fond, plus d’approvisionnement électrique, plus d’éclairage, plus de communications, d’où cette nécessité de composer avec un réel devenu effrayant compte tenu du temps impossible à mesurer et de l’espace sans repères, une nuit privée d’étoiles pareille à un linceul, et à tenter sept ans plus tard de se souvenir, à tenter de pénétrer une fois encore l’entassement des détails non formulés — jamais écrits, du moins de cette façon —, seulement accumulés à l’image des déchets végétaux enchevêtrés sur les berges après l’événement et autour des arbres et des constructions, il apparaît que le bruit avait commencé à se construire — tout comme la peur — au cours de la journée précédente déjà hantée d’une multitude de grains qui n’avaient eu de cesse de frapper dru la terre et avaient attaqué certains coteaux fragiles et certains promontoires bordés de murets, le plus fort de sa note alors constitué de heurts grognements rongements raclements des couches en surface chutes de pierres d’amplitudes différentes, tout ça ajouté au ruissellement déjà impressionnant, mais c’était le genre de bruit dont on avait déjà l’expérience et qui n’entraînait pas tellement d’inquiétude — une chose est sûre, personne n’avait rien vu venir — et ce n’est pas pour s’engager dans la déploration, se plaindre ou se donner un rôle dans tout ça, ou encore étaler une description exacerbée d’un désastre que les mots se posent ici les uns auprès des autres (car il y a eu bien pire ces dernières années entre attentats, incendies et autres ravages qui ont balayé des populations d’animaux, des hommes aussi), c’est seulement pour explorer le bruit et le noir qui régnaient ce jour-là entre les montagnes boisées et le village niché au cœur, le bruit de plus en plus terrifiant, le noir de plus en plus intense et peuplé d’ombres impossibles à cerner, par exemple celles des grands arbres du versant d’en face secoués contre les nuées, et c’est forcément à un moment donné de l’après-midi de ce mercredi de septembre — les enfants heureusement n’étaient pas à l’école, le bâtiment allant être balayé dans la demi-heure d’une façon jamais vécue — que l’intensité avait gagné d’un cran à cause d’une cellule orageuse stationnée au-dessus du massif bordant au nord le bassin-versant (une chose dont on aura connaissance plus tard quand on en sera au chiffrage des litres d’eau tombés à la minute par mètre carré et à l’estimation de la quantité totale déversée sur le territoire), et bien sûr qu’on l’avait ressenti tout de suite à la montée en puissance de la violence palpable depuis le haut des berges, suffisait de se tenir un moment debout sur un muret dominant la vallée aux alentours de quatre heures avec l’âme inquiète, des bouquets d’aulnes arrachés comme fétus de paille juste devant soi, des bois et branchages déjà charriés en quantité et des déchets chahutés impossibles à identifier, et c’est forcément dans le moment d’après quand le pan de colline s’est effondré dans le lit entraînant l’onde fatale qui allait détruire ponts et passerelles, se ruer sur les maisons — c’était aux environs de dix-sept heures — que le bruit est devenu le corps de l’eau, la rumeur soudain supplantait la matière liquide et les dégâts qu’elle produisait (une poutrelle métallique large de quarante centimètres serait vrillée déglinguée par la force du flot), et beaucoup ont parlé du bruit devenu le corps de l’eau, du tonnerre et des sons qui avaient pris le dessus, avaient rempli les cavités terrestres et corporelles au point de modifier les perceptions, la palette sonore désormais alimentée par les cahots chocs secousses ruades soubresauts collisions râles grondements foudre percussions dévastations fureurs effondrements brassages de rochers motoculteurs outils de jardin clôtures poteaux électriques troncs de fayards cadavres de salamandres grenouilles grises taupes petits rongeurs utiles à la nature poules égarées arrachements d’herbe agglutinées de paille et de limon graviers mobilier coffres à courrier vaisselle linge souillé photographies et livres détruits détériorés bourdonnements chagrins hurlements fracas, l’ensemble constituant le bruit, cacophonie rauque de fin du monde assorti à la peur du même acabit et au désarroi dans une tessiture sourde et grave (peut-être identique à celles des abysses), avalant le silence et en tuant toute notion, on ne savait plus ce qu’il était devenu le silence dans cette confusion féroce et ininterrompue de l’eau et de tout ce qu’elle charriait d’objets brisés de la vie d’avant et de pleurs et de cris — égaré ou mis de côté pour quelques années jusqu’à ce que la chair récupère de la tragédie et se relève de ses pertes —, dans ce grondement fantastique de fleuve amazonien à l’approche de chutes spectaculaires — tout de même rien qu’un ruisseau inoffensif, à peine deux mètres d’une rive à l’autre, brusquement transformé en fleuve-torrent —, dans dérive démente vers la mer à travers les territoires calcaires de la plaine languedocienne sous un ciel de tourmente plusieurs jours à suivre, alors forcément qu’il faudrait un sacré bout de temps pour que les corps cessent de trembler et s’apaisent au bord du sommeil, cessant de se remémorer encore et encore le vacarme, l’épisode ressemblant à un espace manquant dans la vie, une page noire, un vertige, une hallucination, et même une fois le soleil revenu

et après il y a eu la boue

beaucoup ont dit ce que la boue faisait à la peau, à la peau des mains et au visage, et au linge, la boue engendrée par le grand bruit de fin du monde (à moins que ce ne soit plutôt celui du commencement), la boue partout recouvrant tout abîmant tout, tout bon à jeter à la benne, et inutile d’user de rechange, les vêtements aussitôt mis aussitôt raidis et bons à jeter eux aussi, mais tant pis chaque matin on les remettait on avançait, on essayait de trouver la force pour tout sortir des caves et des chambres inondées — seule l’action calmait l’angoisse —, et au bout d’une semaine beaucoup ont vu la boue qui commençait à marquer profondément les ridules des joues les lignes de la main les plis de la bouche chez tous au village, village au confluent de deux ruisseaux avec berges devenues noires, arbres abattus, passerelles arrachées, véhicules noyés, bâtiments secoués par la vague géante passée contre eux, les bennes de chantier disposées sur la place devenues lieu de conversation, chacun venant s’y séparer de ses misérables possessions et racontant sa version de l’histoire, de même le stand des associations humanitaires qui distribuaient vêtements et vivres, rien qu’un partage de quelques mots mais ça comptait beaucoup dans de telles circonstances tandis qu’on s’habituait au va-et-vient assourdissant des hélicoptères et aux sirènes de pompiers, tandis que la boue telle de l’encre s’était installée sous les ongles quand bien même on frottait, boue qui finirait par s’estomper contrairement au bruit et à l’épouvante, tellement de douceur il faudrait sur la peine la fatigue la perte la fureur le chagrin le découragement, et loin là-bas plus au sud, la mer accueillant le chaos des débris et des limons issus de la vallée dérivant sous un ciel pâle et prêts à inaugurer un nouveau cycle de sédimentation alors que certains parmi les hommes attendaient déjà le retour des salamandres

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 février 2022.
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