Antoine Dufeu | Sofia think tank

« Dorénavant je reviens toujours à Sofia. Chaque fois que je cherche Beyrouth ou Istambul, c’est à Sofia que j’atterris. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Jacques Serena | Voleur de guirlandes
l’auteur

Antoine Dufeu est écrivain, dramaturge et performer. Deniers livres publiés : AGO – autoportrait séquencé de Tony Chicane (Le Quartanier, 2012), Marseille-là, troisième des quatre Chroniques bretton-woodsiennes, in Numéro Trois, co-édition CNAP - a.p.r.e.s production, 2013, L’hémisphère du vide, deuxième des quatre Chroniques bretton-woodsiennes, in Maison de la réserve naturelle du courant d’Huchet, collection architecture, al dante, 2012

- Son site : www.antoinedufeu.fr
- Sa page Facebook antoine.dufeu.9
- Sut Twitter : @AntoineDufeu

le texte

L’extrait de Sofia think tank proposé ici relève de la forme théâtrale et appartient à un ensemble de quatre chroniques « bretton-woodsiennes » dénommé DGNOUCBW à paraître en 2014. Ce livre constituera le premier d’un projet en cours intitulé Nouvelles du globe.

 

1.

Abra…

« Oujas » : voici à nouveau Arthur, Ojjeh, Arthur Gonzalès-Ojjeh. Le voici à nouveau à Sofia ; comme le 25 janvier 2008 lorsqu’il y banqueta lors d’un anniversaire réunissant mathématiciens, artistes, communistes, capitalistes, boulangers, banquiers, intellectuels abstraits et manuels, anciens Yougoslaves et Serbes nouveaux ; comme le 27 avril 2008 lorsqu’il décida, de passage là-bas pour y retrouver son amoureuse d’alors, de démissionner le lendemain de son poste de gestionnaire à la Goldman Sachs plutôt sur un coup de tête – de ceux qui donnent de nos jours l’impulsion fatale à nos choix de vie – que comme par enchantement, devant un parterre de collègues tantôt éparpillés néanmoins ébahis. Oui, peu de temps avant la fameuse crise dont les répliques se font aujourd’hui encore cruellement sentir au point de remettre en cause son épicentre et nous obliger à revisiter nos tragédies classiques.

Dorénavant je reviens toujours à Sofia. Chaque fois que je cherche Beyrouth ou Istambul, c’est à Sofia que j’atterris. Chaque fois que je cherche Jérusalem et Ispahan, le monde entier cherche également Dar Es Salam, Moscou et Detroit. Voilà sûrement où éclot l’égalité en sa formule actualisée. Il suffit de la penser pour la réaliser et la réaliser pour la financer ! toutes séances tenantes du FMI, de l’ONU, de l’OCI et de l’UEMOA réunies. Car, oui ou non, d’un « oui » qui se transforme en un « non » sur un graphique croisant préférences et abondance : tout le monde cherche Rio, Le Cap et Pékin. Tout le monde cherche aussi la jouissance. Et, bizarrement, tout le monde ne renâcle pas au travail. Qu’on se le dise, jusqu’à paraphraser Schiller : un être humain qui ne se joue pas de jouer n’est pas un être humain complet, intégral à la manière fantasmée par Marx dans sa littérature toute sublime par passages entiers débridée. Et qui se joue de jouer en en jouissant, pour paraphraser quelque concept rêvé de Walras, est un être jubilatoirement présent.

Il est 18h45 en ce dimanche 21 août 2011 : Arthur jette un œil dehors, par la fenêtre. Il se rince d’un coup d’un seul les yeux au point – mais à quoi réfléchit-il donc encore, encore et toujours ? pourquoi Arthur Gonzalès-Ojjeh est-il une sorte de machine ou d’animal à réfléchir et à déconstruire en tout point du monde, en tout état de la situation, pour faire tantôt son Faust tantôt son La Mettrie, ce qui constitue une posture sans doute moins immédiatement drôle ? – au point donc de se réfléchir entièrement dans cette capitale.

Il pleut. Il pleut à verse. Il pleut encore et encore des cordes comme le soir du 29 mars 1979, à Harrisburg, en Pennsylvanie, juste après que j’aie rêvé voir, alors même que je n’étais pas né et peut-être même pas encore conçu, Le Syndrome chinois, de James Bridges, mais aussi comme lorsque, le 20 mai 2008 à Niamey, la capitale du Niger, sur le coup de 19 heures, alors que quelques instants plus tôt il faisait beau et chaud, le vent s’était subitement levé, avait été bientôt relayé par une tempête de sable qui avait brutalement obscurci le ciel avant que des trombes d’eau ne transforment en un rien de temps les pistes de latérite en boue. Très peu de temps après, je m’en souviens, j’étais allé me coucher.

Pour le moment encore, Arthur Gonzalès-Ojjeh se trouve donc à Sofia, en plein centre de Sofia, à deux pas du ministère de l’Intérieur, juste devant l’église reformée Saint Sedmotchilenitsi dont les actions remontent en flèche auprès des Bulgares désintégrés par la superproduction, qui tourne pour le moment à plein régime, à laquelle les plus omniscients ou puissants d’entre eux sont tout juste intégrés, prêts à servir aussi bien l’idéal social-démocrate que l’idéal mafieux pan-européen.

Je n’y peux rien ; je me projette au sein de l’hémicycle de l’Assemblée Nationale française, où je ne suis jamais allé que par caméras de télévision interposées. De manière synchrone mon cerveau fou m’entraîne au Japon, qui est un empire ; son empereur, Akihito, a déclaré après que le tsunami du 11 mars 2011 ait dévasté le Nord-Est du pays et provoqué la catastrophe nucléaire de Fukushima, dans des propos rapportés par l’hebdomadaire Time : « I hope from the bottom of my heart that the people will, hand in hand, treat each other with compassion and overcome these difficult times. » Moi, je ne suis pas Akihito, j’ai même l’impression d’être plus malin, à l’instar de 95 % des sept milliards de mes semblables en cette époque que j’apprécie, que cet empereur et l’ensemble de ses collègues chefs d’État ou raïs partout en poste à travers le monde mais cherche à comprendre l’ensemble des événements survenus depuis le début de l’année 2011 ; je peine ; c’est pourquoi j’ai le réflexe plutôt que l’idée ou l’envie rudement bien placée de me rendre sur le site officiel de l’ONU dont une version en langue française, aux côtés des versions en langues arabe, chinoise, anglaise, russe et espagnole, est disponible, pour y consulter la Charte des Nations Unies. Dans le préambule, j’y lis notamment : « Résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances, à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites, à créer les conditions nécessaires au maintien de la justice et du respect des obligations nées des traités et autres sources du droit international, à favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande (…) ». Voici des principes qui devraient s’appliquer de Der’a à Balboa en passant par la ligne de Kármán.

Pourtant, en attendant qu’ils s’appliquent, je doute. Il m’arrive de douter énormément que l’ensemble des habitants et habitantes de Londres a jamais pris conscience de l’existence de l’ensemble des habitants et habitantes de Pyongyang et que la réciproque ne puisse s’avérer un jour vraie que par footballeurs interposés de manière à ce que les Djiboutiens et les Djiboutiennes puissent répondre à cette foutue plainte de SDF : « Nous, nous ne nous en sortirons jamais. C’est la vie. ». Du coup, je compte les vies et passe mon temps. Ah ça ! pour compter les vies et passer mon temps, je les compte et le passe à n’en plus finir de compter sans jamais percuter « 6 x 7 = 42 » comme dans un film chrétien de speedy Stanley Kubrick.

S’il s’agissait de se sortir d’un quelconque trou ou de guérir une quelconque mélancolie latente à défaut d’être larvée, je préférerais décidément crever de suite et sur place, ce que manifestement ni moi ni l’immense majorité des autres chanceux et chanceuses de mon espèce ne revendiquent ni ne pratiquent… « librement » susurrerait peut-être une petite voix vicieuse intérieure vouée à la nature des choses séparées de la jouissance de la nature… des choses ! Car comme tout un chacun, car comme toute période prospère le permet, j’aspire à jouir de la nature : sur une plage ensoleillée des amis et moi d’une ombre nous ferions ou non notre allié ou bien, les uns se partageant le volant d’une Porsche 911 première génération les autres celui d’une Austin Healey 3 000 Mk3, nous foncerions à toute vitesse sur un tronçon complètement reconfiguré de l’ancien terrible marathon Liège Sofia Liège une main cramponnée au pommeau de boîte de vitesse un pied en équilibre constant d’accélération et de freinage pour coller la mort contre la montre puisque précisément là le temps presserait, les meilleurs temps seraient durs à battre.

Par quel périple aussi génial que fatal Arthur est-il arrivé jusqu’à Sofia ? A-t-il enfilé les moyens de transport passant par Soulac, Sète, Sanary et Saint-Malo ? Un surf bien senti sur les réseaux sociaux, là où l’écriture et la littérature sans doute reprennent du poil de la bête tant tout mot dit est une pierre jetée, une adresse sinon une bouée de sauvetage balancée dans le cosmos, l’aurait-il fait saliver d’avance notamment à la vue des photographies de Sainte Nédélia explosée le 16 avril 1925 lors de l’attentat perpétré par des membres du Parti Communiste Bulgare, le PCB – choses racontées dans la Petite histoire de la voiture piégée de Mike Davis – au cœur même du triangle irrégulier monothéiste de Sofia formé en complément par la mosquée Banya Bashi et la synagogue centrale ?

Je m’en souviens comme si c’était hier : c’est ici, à Sofia, que j’ai définitivement dit « oui », oui à Valia, la sublime Valia face-et-dans-les-mondes-faisons-l’amour. C’est à Sofia que je redis « oui » à Valia chaque fois que j’y reviens avec elle, car toute bonne jouissance se répète à l’envi et à l’aise.

Maintenant Arthur a faim. Alors qu’il se lève de sa chaise et se dirige vers le réfrigérateur, il ne rencontre aucune difficulté pour trouver de quoi boire et manger. Arthur a ainsi tout le loisir de penser à autre chose que de trouver à manger. Arthur Gonzalès-Ojjeh se souvient alors de son récent passé. Arthur Gonzalès-Ojjeh se souvient avoir galéré après avoir choisi de démissionner : petits boulots, revenus variables et toujours insuffisants pour qui désire vivre à Paris, Arthur depuis qu’il a démissionné pour étudier différemment les grandes aventures du capital et de l’argent conjuguées à la superproduction globale en cours, s’est énormément insurgé pour presque finir dignitaire essoré sinon statufié de l’épuisement conforme au lieu-dit agonie de l’insurrection.

Afin de ne jamais devenir le dignitaire que je ne voudrais pas être, je me suis mis à lire et écrire même si, pratiquement, ce fut plutôt le mouvement inverse ; je me suis mis à lire et écrire le monde et les mondes, à les réfléchir à la mode méditerranéenne puis à la mode bretonne, à la mode slave puis à la mode basque. J’ai pensé, vu, analysé ; j’ai vécu, opéré de multiples et parfois inutiles synthèses et puis je me suis reposé parce j’estimais l’avoir bien mérité tant les hommes et les femmes de mon âge, d’où qu’ils viennent et quoi qu’ils fassent n’ont guère l’occasion de se reposer. J’ai appris à me reposer pour célébrer aussi la paresse en revisitant les classiques, l’ensemble des classiques du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, du Machrek et du Maghreb.

Moi qui, plus redoutable que méchant, suis né dans un pays où le slogan « liberté égalité fraternité » s’affiche à tous les frontons laïcs, je peux aujourd’hui le dire : au moins deux des trois mots qui le constituent m’ont torturé une bonne partie de ma vie. Je n’ai connu, comme torture équivalente, que la manière dont l’éducation nationale de mon temps avilit quiconque entend jouir de sa langue, française au demeurant, arabe, italienne, allemande, dialectiquement africaine, anglaise de cent ans et pour mille ans encore ou brise tout élan et toute création sortant des gonds de la troisième république dont les mœurs sont sans cesse répétées même si elle est institutionnellement défunte.

Mon existence de démissionné m’aura moi aussi permis de me rendre compte que le vide est le leurre de l’argent du beurre : oui, le vide ça n’existe pas, sinon au paradis des nombres. Car ce dont on a peur c’est de se retrouver à la rue, sans logis, sans bouffe, sans argent, c’est de venir gonfler encore le nombre sans cesse croissant de gens abandonnés à la rue, et dont tout le monde se fout sinon a accepté qu’ils fassent partie du paysage urbain de nos cités millionnaires en nombre d’habitants et milliardaires en sentiments de solitude.

Oui Arthur, ce dont tout le monde a peur c’est de se retrouver seul, sans plus jamais parler ou discuter avec l’un de ses sept milliards de semblables.

- 

 

2.

Je penche à nouveau la tête par la fenêtre. J’élève mon regard du premier tramway vu parcourant le Graf Ignatiev vers les cimes de Vitosha, là où la cueillette est aussi un simple plaisir.

Il est 19h05 en ce dimanche 21 août 2011 et la pluie a cessé de tomber. Arthur Gonzalès-Ojjeh s’imagine enfin pouvoir sortir se promener à même la chaussée.

Si j’en étais à la moitié de ma vie, il m’aurait suffi de compter le nombre de peuples du monde entier depuis le début de l’humanité pour, peut-être, embrasser la carrière de tout social-démocrate déchu et me ranger du côté des conservateurs parce que ma morale autrefois catholique progressiste m’aurait interdit de ne serait-ce qu’envisager un quelconque ralliement contraint à l’un ou l’autre des clans mafieux en vogue à travers l’Europe.

Arthur Gonzalès-Ojjeh, autrefois balloté par l’angoisse et la révolte, sait qu’annuler n’est pas faire le vide, qu’annuler n’est pas interdire toute intuition comme une contradiction logique et l’engloutir sans avenir possible, y compris à l’intérieur des habitacles des nombreuses berlines cossues et tunées parcourant cette ville chérie.

Puisque je suis dorénavant convaincu que zéro sanctionne la capacité à inventer un dispositif nouveau et vainc l’obstination du « +1 », autrement dit l’itération infinie, je continuerai de rêver, comme le vendredi 28 avril 2008 après que j’eus démissionné, lorsque je pris conscience de la proximité de l’ensemble de mes vies : ma vie et ma mort ont en effet tout à voir l’une avec l’autre en ce seul monde que j’habite.

Tout là-haut, à Vitosha, sur le Pic noir, absolument rien ne fut jamais ni plus ni moins nécessaire que rien. Tout là-haut, sur le Pic noir, mais tout aussi bien ici, au plus proche des rails du tramway, je sais pertinemment que, d’ici quelques mois, en France, la mobilisation va être générale, à gauche, pour faire barrage à un deuxième mandat successif de l’actuel président de la République Française, Nicolas Sarkozy, lequel ne pourra sans doute pas truquer les résultats du second tour du scrutin, au soir du 6 mai 2012 prochain, en sa faveur. C’est alors par défaut que le candidat retenu par le parti socialiste, François Hollande, sera élu pour cinq ans à la tête de l’État français, ce qui en fera seulement le deuxième président, après François Mitterrand qui régna entre 1981 et 1995, issu des rangs de la gauche française sous la cinquième république. Moi qui suis plus énervé que désabusé en matière de politique, je considère d’ores et déjà que la situation future ne me conviendra pas. Je n’imagine ainsi pas le nouveau président issu des rangs du parti socialiste français décider immédiatement après son élection la suppression pure et simple du défilé du 14 juillet alors que la Chine inaugurera dans quelques mois sa base d’Hainan où sera positionnée une partie de son arsenal de 66 sous-marins, alors que le Vietnam doit acquérir 6 engins, alors que l’Australie veut doubler son effectif pour le passer à 12 submersibles, que le Japon envisage de passer de 16 à 22 unités d’ici 2020 et qu’un total de 170 sous-marins militaires pourrait croiser dans l’océan Indien et la région Pacifique en 2025, soit trois fois plus qu’à l’heure actuelle.

Dans l’infini, quel que soit l’endroit que nous habitons, l’infini s’ouvre sur l’infini banal et vertigineux. Impossible de déterminer si les mondes sont sublimes ou effroyables…

Dans l’infini, dans l’infini des infinis, l’électricité est une invention aussi naturelle que le feu et, un jour, il n’y aura plus jamais, sur cette planète-ci, ni irruptions volcaniques ni séismes car les plaques terrestres auront cessé de bouger. Ce jour-là, la Terre sera comme la Lune un astre mort.

Eh oui ! Arthur, un jour viendra les variations et de température et du climat seront, à l’instar des données démographiques, entièrement intégrées dans les calculs économiques servant toute décision politique.

Emmanuel Le Roy Ladurie, qui n’est ni Immanuel Velikovsky ni Victor-Emmanuel II, lequel fut le premier roi d’Italie le 17 mars 1861, et encore moins Victor-Emmanuel III, lequel fut empereur d’Éthiopie, roi d’Italie et roi d’Albanie, rapporte dans son Histoire du climat depuis l’an mil que la dureté de l’hiver 1709 occasionna en France autant de victimes qu’en aurait occasionnées une « grande guerre » et que des rébellions en Anjou, à Paris et à Rouen contre les exportateurs de blé éclatèrent pour les empêcher d’exporter le peu de grain disponible et l’utiliser contre la faim. On raconte par ailleurs que la France fut sujette durant les dix-septième et dix-huitième siècles à de nombreux séismes dont on ne retrouvait guère de trace dans les livres d’histoire et de géographie de mon enfance à moins que ma mémoire ne flanche. L’une des plus fameuses secousses sismiques fut celle qui, le 21 juin 1660, occasionna des dommages conséquents en de nombreux endroits, de Bagnères à Campan et d’Argelès-Gazost à Luz-Saint-Sauveur dont atteste par exemple le récit d’un moine de l’abbaye de Saint-Maixent, située à proximité de Niort, soit tout de même à environ 400 kilomètres de Bagnères-de-Bigorre que je cite de mémoire : « le 21 juin, sur les quatre heures du matin, arriva un grand tremblement de terre qui émut tellement l’ancien réfectoire qui sert d’église et le dortoir qui est dessus que toutes les chambres en furent ébranlées et les lits des religieuses secoués comme si on les eut renversés ». Je me demande au passage si ce moine en question ne prit pas un malin plaisir à témoigner par écrit des heurs et malheurs ayant cette nuit-là ébranlé les susmentionnées religieuses.

Dans les infinis, des drones lanceurs de missiles seront cloués à terre par une pluie d’étoiles et si une partie des êtres humains s’emmerde au lit de ses espoirs battus, éteints les uns après les autres, jour après jour, profondément affectée par un demi sommeil enthuné ; si une grande partie des êtres humains se satisfait du bourdonnement têtu des rumeurs orchestrées ou des diktats politiques alors je me proclame inhumain, intégralement inhumain, afin de me différencier de la masse des actions monnayées sans liberté.

Arthur toujours à Sofia, Arthur, tout en haut du Pic noir, s’imagine seul hurler d’une envie intraitable.

Bonjour les prix. Bonjour l’argent ! Bonjour la finance ! Bonjour les tulipes ! À quoi sert tout l’argent du monde ?

Et encore crier.

« Bonjour le fer, le cuivre, le souffre, les diamants. Bonjour les chambres de compensation. Bonjour la spéculation et bonjour l’excitation boursière. Bonjour le paroxysme de la vitesse de circulation de l’argent et de son accumulation en bourse. Bonjour exubérance irrationnelle, irrégularité intrinsèque de l’économie réelle ».

Mais quelqu’un vient de sonner à la porte. Alors Arthur Gonzalès-Ojjeh qui sait à peine parler bulgare, qui sait à peine écrire en cyrillique est pris de panique. Qui peut bien être à la porte de l’appartement sinon un voisin qui aura pris peur, alerté par les cris de possédés émis par lui, Arthur, ancien gestionnaire respecté de la Goldmann Sachs et promis il y cinq ans encore au plus brillant avenir ?

Sûrement mon amie Baïja, amour barré de ma vie passée, ne se priverait-elle pas, dans pareilles conditions, de m’inciter à reprendre mon souffle, à respirer à plein poumon le bon air, le bon air de Vitosha car la démocratie c’est génial ! c’est absolument génial. Il faudrait ne jamais avoir résumé Platon à la sauce nietzchéenne puis revisité l’ensemble par l’histoire du vingtième siècle pour ne pas déclarer et assumer que la démocratie est géniale. Oui, la démocratie d’Est en Ouest et du Nord au Sud, c’est génial.

Certes ; sauf que chaque État qui prétend aujourd’hui représenter parfaitement la démocratie ou en être l’incarnation absolue mérite qu’on lui ôte le masque qu’il revêt pour trouver celui qu’il cache.

Tu l’as dit Arthur. Mais où veux-tu en venir ? Arthur Gonzalès-Ojjeh, il aurait fallu que vous le vissiez bien trop souvent réduit à son père ou à sa mère, à sa taille ou à son humour dévastateur, parfois traité d’imposteur lorsqu’il s’intéressait à l’idée du communisme, jamais d’usurpateur lorsqu’il tentait de relier Marx à Smith plutôt qu’à Walras sans trop comprendre pourquoi.

De même qu’un chien errant poursuit son chemin, quasi indifférent, lors même qu’une jeune chienne se rue vers lui pour l’éviter, le séduire – sinon sembler vouloir le séduire – ou pour espérer profiter cette fois-ci d’un peu de sa sagesse, de même je ne céderai pas aux multiples attentions des innombrables magnifiques Sofiotes que je croise à tout bout de champ, y compris le nez timidement pointé à cette fenêtre.

Sans doute les paroles prononcées par Virginie, une prostituée qu’il fréquenta un temps régulièrement à Paris, resteront longtemps fructueuses à la partie vive de son esprit céleste : « Faire l’argent est aussi beau, aussi beau et aussi dramatique que faire l’amour ; aussi beau et aussi abstrait, aussi beau et aussi simple, aussi beau et aussi indéfinissable, aussi beau et aussi intense, aussi beau parce qu’aussi naturel, soit normal ; aussi beau qu’une fellation et un cunnilingus, parties intégrantes de l’amour au temps ou l’amour entre deux êtres égale l’amour entre un homme et une femme, l’amour entre un homme et un homme, l’amour entre une femme et une femme. Aimer quelqu’un a toujours été aimer n’importe qui à la puissance du monde. »

En attendant que faire l’argent devienne aussi beau et aussi intense, aussi beau et aussi indéfinissable que faire l’amour, je me préoccupe du monde voilà comment : je l’aime ; je l’aime comme tout le monde.

À la manière dont un zombie roule à toute vitesse, Arthur retire soudainement sa tête du dehors pour la rentrer à l’intérieur. Il est 19h20 et Arthur n’est plus le croisement d’un jaguar + d’une tortue + d’un serpent mais le croisement d’un chient errant et d’un chat errant de Sofia où tous, les uns autant que les autres, abondent, sortes de natures sensibles aux éléments qui se commentent en s’extirpant…

De dessous ça douche !

… de leur besoin d’amour.

À Sofia : MZR, mon zombie roule. J’entends tout, j’écoute tout, tout ce que je vois et entends car tout m’attire et tout se réfléchit dans le miroir du monde actuel qu’est Sofia. Mon zombie roule ; il parcourt les larges et immenses avenues de Sofia : si seulement Todor Jivkov pouvait aujourd’hui, lui qui décida de la construction du boulevard Bulgarie pour la bonne cause consistant à relier le centre de Sofia à son ancienne résidence de Boyana, taper le 400 chrono au volant d’une Bugatti Veyron 16.4 Super Sport sur ce même boulevard, il nous livrerait peut-être l’équation permettant de concilier le meilleur du communisme et du capitalisme puisque le supposé stade ultime du capitalisme semble avoir buté contre la naturalité sommaire du capitalisme ? Pour le moment toujours mes repères sont bouleversés : je ne sais plus si je suis à L.A. ou à Rome, à Hollywood et à Cinecittà. Mon zombie roule et moi, qu’en fais-je ? Je le laisse aller, en roue libre : vive la liberté et l’égalité ! Jamais plus je n’abandonnerai l’une au profit de l’autre désirant autant la liberté que l’égalité.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 septembre 2013.
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