Catherine Plée | orange rouge vert

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L’AUTEUR

Fille de mes parents, mère de mes deux fils, ai beaucoup séché les cours, à ne savoir pas quoi faire de moi, ai fini un peu par hasard journaliste en presse écrite. Ai écrit sous un autre nom la mode, la société, un peu de tout et des billets d’humeur, des tas de bêtises, en quotidien, news, hebdos, mensuels, deux bouquins non littéraires publiés, des romans, des nouvelles non publiés, même si presque mais finalement non, ai pris soin de mes malades. Banlieusarde, ai beaucoup trop pris les transports urbains, et me pose enfin à Paris. Ai rejoint la communauté le Tiers-livre en 2018, y ai pris goût.

LE TEXTE

Dire, oui et le corps dit parfois plus que les paroles… Rouge, peut-être, il s’en reflète ici, et d’organe en organe, de partie du corps en partie du corps, de la peau aux os, de la tête aux pieds, (ici, un ventre) je tente de passer en revue ce que le corps me dit de moi, de nous, des autres dans un chantier baptisé provisoirement « Autoportrait de moi, mon corps ». Ce n’est pas une autobiographie, plutôt un recensement d’expériences plus ou moins déroutantes, qui s’étend peu à peu…

 

Catherine Plée | orange rouge vert


Eux sont là, enfermés avec moi dans l’habitacle de sa voiture à lui, présentement penchée sur elle, eux deux à l’avant, moi à l’arrière, d’autant plus enfermée qu’il s’agit d’une trois-portes (Pas moyen de fuir). Eux sont là, penchés l’un sur l’autre, collés l’un à l’autre par la bouche. Moi derrière, ne sachant où poser les yeux car sous mes yeux, il y a eux, et parmi eux, elle, ma sœur, qui m’ignore en cet instant. Parmi eux, lui, le mari d’une autre, le père d’un bébé que nous avons gardé l’été dernier, à la demande de la femme du mari, un bébé tout neuf, chauve et ridé, qui sentait le vomi et pleurait sans discontinuer. Elle, sa femme, épuisée, nous appelant à l’aide, donc nous, ma sœur et moi, nounous bénévoles, et lui, le mari, astreint à des « sorties en amoureux » avec elle, sa femme alourdie et épuisée, tandis qu’il lorgnait déjà ma sœur fraîche comme rosée, et que le bébé vomisseur régurgitait sur nos épaules, à nous, les nounous inexpertes, impatientes, remuant le landau comme un shaker, sans aucune tendresse, afin qu’il se taise, leur bébé. Et entre eux, ma sœur et le mari de l’accouchée, à cet instant même, une différence d’âge substantielle mais pas un millimètre d’espace, ni entre leurs corps, ni entre leurs bouches collées l’une à l’autre depuis trop longtemps déjà.

Leurs bouches qui font un bruit de mouillé. Gênant. Mon ventre vrille, une pierre lui est tombée dedans dans l’après-midi quand on la cherchait, ma sœur, soudain volatilisée, et que je savais, moi, sinon où elle était, du moins avec qui, le mari d’une autre, dont personne en dehors de moi n’avait remarqué l’absence. A l’intérieur de mon ventre, la pierre s’appesantit, lourde, brûlant, tandis que perdurent leurs bruits de bouches qui se collent et se décollent, adhèrent, et désadhèrent, leurs bruits de langues mélangées, un filet de salive les unissant au-delà de leurs interminables baisers et en contrepoint, les petits poissons dans le bocal de mon ventre filant d’un bout à l’autre de mes intestins dans un petit bruit de clapot. Glouglou gênant. Ça dure depuis un moment, trop, le baiser de ma sœur et du mari de l’accouchée, et mes yeux en exil errent d’un point à l’autre, ne sachant où se fixer, sachant parfaitement où ne pas se fixer (leurs bouches soudées) mes yeux errent de la vitre couleur nuit sur ma droite, à celle de gauche identique, par-delà le pare-brise, mes yeux enjambent à saute-mouton leurs corps enlacés et se posent sur le feu rouge là-bas, sur la vitrine de la pharmacie où tourne sur lui-même, et indéfiniment, et ainsi depuis toujours, le mannequin du Dr Gibaud, nu comme un ver dans sa peau de résine noire bandée de blanc sur les lombaires, bandage réel sur son corps factice et sans sexe, je le regarde, ce bonhomme depuis toujours posté dans la vitrine de la pharmacie en bas de chez nous, des années qu’il tourne, toute petite je le contemplais déjà, je l’aurais bien pris comme poupée, un Ken géant à peau noire, ce bonhomme en résine, et à le contempler là, en cet instant, lui si fidèle à sa posture, à son manège, à son bandage lombaire, pérenne et rassurant, mon ventre se détend. Mais ce bruit, ce minuscule clapotis, ce très infime bruit de bouches, comme un grumeau dans la purée épaisse du silence… tellement gênant. De nouveau mon ventre enrobe sa pierre, lourde, cette pierre qui lui est tombée dedans au début de l’après-midi quand on a découvert l’absence de ma sœur, la durée de cette absence surtout, notre père s’impatientant : Où est-elle fourrée bon sang ? Sa bande de copains m’interrogeant : T’sais pas où est ta frangine ? Non j’sais pas, personne n’a eu l’idée de demander avec qui, parce que ça je savais, et ne pouvais pas le dire, et ne l’aurais jamais dit plutôt mourir là tout de suite, avec ma pierre en plein ventre. Tout le monde l’attendait oui tout le monde l’attendait, surpris, pas son genre les retards, l’absence, faire défaut, à ma sœur, pas comme moi toujours en fuite. Mais là, pas de fuite possible, l’habitacle tout petit empli de deux corps arrimés l’un à l’autre et à l’arrière, le ventre boursouflé de qui n’existe pas, l’habitacle empli d’un silence purée de pois, et les bruits de bouches, leur clapotage dégoûtant, les subtils frottements d’étoffes quand il se disposent autrement pour aussitôt recoller leurs bouches et ce ventre, mon ventre, pétrifié, qui répond en gonflant comme la grenouille de la fable, et un regard, mon regard réfugié entre mes genoux, mes chaussures, mes mains qui se serrent et se tordent espérant qu’on bouge enfin, et mes oreilles grésillant de ne pouvoir se fermer aux bruits de baisers. Gênants. Un escadron de fusées brûlent mon estomac, mon ventre tapissé de poignards remue des liquides, brasse des matières. Gênant. Je rêve d’avoir eu la bonne idée que je n’ai pas eue, dire aux parents non, je préfère rentrer avec vous tandis que lui, le mari d’une autre proposait de raccompagner « les filles » nous englobant, ma sœur et moi, indifférenciées pour mieux lui servir d’alibi. Alors je rêve d’être petite, plus petite encore que je ne suis, disparaitre si possible, ne plus exister, me glisser entre les sièges, rouler en boule, je rêve de me trouer le ventre pour en faire sortir la pierre et les poignards mais eux non, indifférents, m’ignorant tout à fait, tout à leur baiser illimité, collés encore et encore, silencieux. Pas un mot depuis qu’on est stationnés là, en bas de chez nous, et durant le trajet, m’ignorant déjà, murmurant entre eux, leurs mains se pétrissant sur le levier de vitesse, et moi, leur alibi, pour eux déjà n’existant pas, servant comme seul sert un outil, est-ce qu’on parle aux outils ? A vingt pas et trois étages plus hauts, il y a la lumière dorée de notre appartement, ma chambre, le refuge du lit, les habitudes, la possibilité de parler normalement mais là, non, juste le noir comme faire-valoir à leurs bruits de bouche, le noir comme leur planète exclusive tandis que moi-mon ventre on s’amplifie en arrière-plan. Les secouer et enfin me dégager de cet air trop chaud, confiné, étouffant, me précipiter au dehors, atteindre la porte de l’immeuble, monter les trois étages et revenir à l’ordre des choses où moi-mon ventre sera apaisé, souple et serein, en bon petit ventre amical de toujours.

Il gonfle. Mon ventre gonfle, la ceinture de mon pantalon me scie la taille. Je défais un bouton, ça n’est pas suffisant, je n’ai plus ni bras ni jambes ni tête, je suis un ventre tiraillé dont les tripes se tordent et si elles pouvaient, hurleraient. Elle, ma sœur, gémit, un tout petit gémissement languide, lui, le mari de l’accouchée, soupire, un tout petit soupir d’aise. A l’intérieur de mon ventre poussent des piquants, des lances, se dressent des agaves qui cisaillent mon estomac, mon ventre me monte jusqu’au menton, mes yeux supplient le feu qui clignote imperturbable : orange. Rouge. Vert. Jette des éclats : orange. Rouge. Vert sur le bonhomme du Dr Gibaud. Le ventre supplie : Pouce ! Pouce l’amour ! Pouce le baiser ! Pouce le silence et l’attente orange-rouge-verte. Gênant. Ils se décollent enfin, se sourient complices, se moquent peut-être, reprennent leur souffle, les yeux de l’un plongés dans les yeux de l’autre, collés par les yeux à présent, leur champ de vision en tunnel au-delà duquel tout est nuit, indifférent, inexistant. Le ventre énorme pourtant leur frôle le visage et dans le ventre énorme le secret, son secret, à ma sœur, et qui sait un projet d’enlèvement ? et qui sait je ne la verrai plus jamais ? et qui sait je devrais révéler le danger aux parents ? Libérer ce secret enclume qui m’a fait pleurer cet après-midi à cette fête d’où elle a soudain disparu… Pourquoi tu pleures on va bien la retrouver… ce secret gonfle, le baiser fait levain, et ma bouche cousue le retient. Chut… pas bouger et se taire… Chut, ne pas exister… Mon ventre en veut à ma bouche cousue, il exige de la transparence.

Il pleut. Sur la vitre nuit, se multiplient de petites virgules orange, rouges, vertes, je les compte, je les compte avec beaucoup d’attention, je tente d’ignorer le reste comme le reste m’ignore, je suis ailleurs sur une autre planète, la planète arrière. Mon ventre en rébellion émet un gargouillis affreusement sonore. Ils se décollent, ils éclatent de rire, ils me proposent de sortir, ils se moquent, ils me ramènent violemment sur leur planète et elle, ma sœur, ma sœur chérie que je n’ai pas dénoncée plutôt mourir en dépit de la peur au ventre qu’il l’enlève, le mari d’une autre. Ma sœur sort la première de la voiture : allez dépêche, il pleut, je peine à faire basculer son siège, mais grouilles donc, je me fais tremper moi, le mari de l’accouchée allonge son bras, immense, débloque d’un geste sûr le siège récalcitrant, j’emmène mon ventre fautif, oui il pleut, vraiment, mon ventre se libère, je m’abrite sous le porche. Dans la trois-portes, ils se recollent. Je n’ai pas les clefs.

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 octobre 2022.
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