Olivier Chapuis | New Delhi c’est pour demain

« Finalement, on a atterri à Thionville avec plus que dix balles en poche... »

un autre texte de la revue, au hasard :
Raymond Penblanc | Bref séjour chez les morts
l’auteur

Olivier Chapuis est né à Lausanne au siècle dernier, un dimanche de Pâques. Après une scolarité banale, durant laquelle il rate la dernière marche de l’école obligatoire (franchie l’année suivante), il vogue de bureaux administratifs en emplois peu créatifs – même pas récréatifs.

À vingt-cinq ans, Olivier Chapuis décide de faire quelque chose de sa vie. Il empoigne un stylo, computérise ses textes, se crée un univers, brasse le fond de son âme, bidouille sa vie de manière à la rendre agréable et publie quelques nouvelles, un roman, d’autres nouvelles...

Hormis le vélo, qu’il pratique à raison de sept mille kilomètres par année, Olivier Chapuis joue au hockey sur glace, au badminton et se balade à roller. Une fois par semaine, il va se faire une toile, si possible d’auteur, mais pas que. La littérature anglo-saxonne a influencé son parcours littéraire, mais il ne crache pas sur le reste du monde tout en ne lisant que des traductions – il sera polyglotte dans une autre vie.

A publié :
- 2013 : Fragments, recueil de nouvelles (Éditions de Londres)
- 2012 : Trois contes et autres nouvelles (Le Manuscrit)
- 2012 : Bang ! Bang ! Bang !, roman (Numeriklivres)
- 2012 : « Déconnexion », nouvelle parue dans le recueil 20 histoires de sexe sur Internet (La Musardine)
- 2011 : Un boulot de rêve et autres nouvelles, recueil (Association Agis)
- 2011 : « Canis canem edit », nouvelle parue dans le collectif À quoi rêvent-ils ? (Encre fraîche)
- 2009 : « L’Écriture vous va si bien », nouvelle parue dans le collectif Plumes bigarrées (Bernard Campiche)
- 1995 : « Le Hasard sentimental », nouvelle parue dans le collectif La Rosée d’Éros (Humus)

Actualité : son recueil de nouvelles numérique, intitulé « Fragments », est paru ce mois de septembre 2013 aux Éditions de Londres dans la collection East End, dirigée par Jean-Basile Boutak – lire rencontre avec Olivier Chapuis.

Contact : via sa page Facebook.

le texte

New Delhi, c’est pour demain est une nouvelle rock écrite pour le concours du site Café Castor en 2011. Elle met en scène un couple de musiciens en route pour l’Inde qui échoue à Thionville – étape involontaire de leur voyage qui brouillera les cartes. L’histoire brasse les thèmes du sens de la vie, de la nostalgie, de l’espoir d’une vie meilleure.

 

Le 10 mai 1982, j’ai fêté mes vingt ans. C’était un dimanche, il flottait autant que dans un tunnel de lavage, je regardais dormir Isabelle. Les restes d’un joint se décomposaient au fond d’un verre de bière. La pochette d’un disque de Starshooter gisait au pied du lit… Pas fatigué. J’ai versé, il était huit plombes du mat et je me suis dit qu’il était temps de faire quelque chose de ma vie.

Une semaine plus tard, j’avais rendez-vous avec Isabelle à la gare de l’Est. L’idée, c’était de traverser l’Europe jusqu’en Inde, de s’y installer et de trouver de l’embauche dans l’humanitaire. Joli programme. On y croyait à donf. Ça posait juste problème aux vieux d’Isabelle parce qu’elle était mineure. Il lui manquait deux pauvres mois, on n’allait pas attendre, de toute manière ils ne l’auraient jamais laissée partir. Passe ton bac, on connaît la chanson.

Dans le train, on n’a pas cessé de s’embrasser, de se roucouler des mots d’amoureux crétins qui nous faisaient rire comme des hyènes. J’avais ma guitare à portée de main, elle son djembé. Quand le convoi s’arrêtait plus de dix minutes, on sortait fumer un cône et jouer trois notes.

À Reims, un type en costard bordeaux, permanenté jusqu’au menton, nous a accostés.

— J’aime bien ce que vous faites, qu’il a déclaré tout net. Je suis producteur, ce serait marvellous de vous enregistrer, les gars.

D’accord, Isabelle était un peu garçon manqué, avec ses cheveux courts et son futal en tuyau de poêle, mais le producteur, il pouvait se payer une paire de binocles.

— Notre truc, c’est l’humanitaire, elle a répondu.
— Ce serait dommage de passer à côté d’une carrière, il a rétorqué.
— On part en Inde.
— On pourrait réfléchir à la proposition, non ? j’ai coupé.

En fait, à Paris, on jouait tous les deux dans un groupe tendance rock new wave. Elle de la batterie, moi de la gratte. La musique, c’était vraiment mon truc, l’éclate totale, à l’opposé des journées moroses au lycée puis à l’Uni. Mais comme on stagnait dans notre local pourrave, que les concerts-galères s’alignaient à la vitesse d’un Concorde, on a posé les plaques – le plan en Inde était un excellent prétexte.

Isabelle m’a fixé d’un air mi-étonné, mi-agacé. Pour elle, ça avait l’air tout réfléchi.

— Si vous passez à Thionville, a repris costard bordeaux, allez chez Angelo de ma part, il a un studio et tout le matos. Voilà son numéro.

Il nous a tendu un papelard puis le chef de train a sifflé trois fois et on est reparti.

À Thionville, on y est allés parce qu’on n’a pas eu le choix. D’abord notre train s’est arrêté au milieu de la steppe. Accident de personne, qu’ils ont dit. Un suicide, en clair. Il a fallu déblayer, on a raté une correspondance, et en attendant la suivante quelqu’un s’est servi dans nos bagages. Razzia sur les biffetons. Finalement, on a atterri à Thionville avec plus que dix balles en poche, cœur et moral déglingués.

On a téléphoné à Angelo.

Le type vivait dans un hangar, à côté d’une baraque en bois made in Auschwitz. « Welcome chez moi », il a lancé en nous tendant une main pleine de têtes de mort en métal. Il ressemblait à Lemmy Killmeister, le chanteur de Motörhead, le bubon facial en moins. Le reste collait parfaitement : longs cheveux noirs et gras, collier de barbe, blouson en denim, pantalon de cuir et voix aussi râpeuse que du Bourbon. J’ai engagé la conversation :

— On nous a dit que vous aviez un studio et tout le matos.
— Qui, on ?

Nous nous sommes regardés, avec Isabelle, sans trouver autre chose à répondre qu’un « Euh… » collectif.

— Alors, on s’est trompé, il a conclu, Angelo.

Ça sentait le roussi. Il n’avait pas l’air méchant, mais son aura de producteur/ingénieur du son avait du plomb dans l’aile. On lui a quand même expliqué le topo : envie de jouer du rock, de bosser dans l’humanitaire, et surtout plus un radis. Il a ri en jetant la tête en arrière, on aurait dit un éléphant de mer devant un cartoon de Tex Avery.

N’empêche qu’il s’est occupé de nous. Une piaule pas trop crade dans la baraque en bois. De la bouffe un peu réchauffée, de la bière et une bonne douche. Pas de quoi se plaindre. Ensuite, il nous a présenté ses potes. Deux mecs chevelus tout en cuir et tatoos, une fille qui ressemblait à Mireille Mathieu blonde. « Salut, je m’appelle Sirène, chuis la chanteuse du groupe ». Elle nous a roulé une pelle à tous les deux. Isabelle en est restée béate un bon quart d’heure.

— On arrivera quand en Inde ? elle m’a demandé plus tard, une fois retirés dans notre appartement.
— Faut d’abord gagner de la thune, après on verra.
— On perd notre temps, bordel.
— Sans flouze, on ne dépassera pas le périph. Et puis c’est l’occasion de jouer avec d’autres musicos. Quand on sera aussi célèbres que Pink Floyd, tu ne regretteras pas.

Pour l’instant, la célébrité, elle avait déserté Thionville. Alors on planait sur Atom heart mother, Dark side of the moon ou on s’inventait des histoires abracadabrantes en s’inspirant des pochettes délirantes d’Iron Maiden.

Angelo nous a balancé deux-trois tuyaux pour bosser dans le coin. Isabelle s’est retrouvée serveuse dans un bar à putes, moi réceptionniste dans un hôtel cradoque. Loin de Calcutta, mais on nous payait. La nuit et le week-end, on répétait à plein tube dans le hangar. Isabelle a hérité d’une batterie quasi neuve (l’ancien batteur était mort noyé une nuit de beuverie), moi j’ai bricolé un peu ma guitare. Angelo jouait du synthé, les deux mecs se partageaient basse et guitare solo. Quant à Sirène, sa voix nous a giflés dès les premières notes. Entre Pat Benatar et Chrissie Hynde, avec un zeste de Nina Hagen. La classe.

Les premiers mois, on n’a plus trop pensé à l’Inde. De l’humanitaire, on en faisait tout aussi bien ici, dans le Nord-Est. Entre les paumés qui squattaient le hangar, les toxicos en rade et toute la clientèle de mecs et de filles perdus du bar à putes, on était servis. Je me sentais à l’aise chez Angelo et ses potes. Je me disais que cette période était transitoire, une sorte de trait d’union entre ma vie parisienne et mon futur à New Delhi ou Goa. Longtemps que je n’avais plus éprouvé une telle quiétude.

Il faut avouer que Sirène y était pour beaucoup. Plutôt libre et démonstrative, elle ne s’était pas arrêtée aux galoches du premier jour. Elle a rapidement fini dans notre lit, ce qui ne m’a pas dérangé. Les nuits s’étiraient, entre caresses et sexe, jusqu’au petit matin, quand je bondissais dans mon futal pour courir à l’hôtel tandis qu’Isabelle prolongeait le plaisir entre les bras de notre chanteuse. Plus le temps passait, plus j’aimais Thionville…

Les autres, je ne sais pas trop ce qu’ils pensaient de notre ménage à trois. Gil, le bassiste, tirait souvent la gueule, du coup je ne savais jamais vraiment pourquoi. Avaient-ils tous transité par la case In bed with Sirène, ou étions-nous des privilégiés ?

Isabelle ne disait rien. Elle rentrait défoncée de son boulot (musique trop forte, fumette à répétition), se couchait entre nous et se laissait peloter. Je l’avais connue plus énergique, plus vivante, mais je supposais que son job lui bouffait une partie de sa vitalité. Parce qu’au moment de marteler ses fûts, elle retrouvait sa hargne de cogneuse.

La sauce musicale a commencé à prendre. Quelques reprises de Trust, U2, Black Sabbath, les Stones et une série de compos personnelles chantées en français. C’était le grand débat. Le rock, c’est l’anglais. Oui, mais à Thionville et aux environs, on parle français. Et alors ? Alors personne ne tranchait et Sirène alternait entre Shakespeare et Molière.

Si Angelo ne possédait pas de studio, il avait des contacts. Il nous a dégoté quelques bons plans dans des bars. Un soir, on s’est retrouvés au Neptune avec tout notre attirail. Guère plus de pelés dans la salle que de tifs sur la tête de Kojak. Des habitués, pour la plupart. On a éclusé bière sur bière, joué Black dog, Smoke on the water et Time dans une indifférence qui s’est lentement transformée en un intérêt grandissant. Pour finir la salle était bondée. Même nos morceaux ont passé la rampe. Les rappels ont duré jusqu’à ce que le patron de la boîte nous coupe l’électricité. « Désolé, j’ai pas envie d’avoir les flics sur le dos », qu’il a argumenté.

Tollé dans le public. Jets de canettes, de gobelets, de godasses… On s’est barrés par la porte de derrière, une partie de notre matos sous le bras, qu’on a planqué dans les bagnoles. Puis on a respiré la fumée de nos clopes, histoire de décompresser

— Dommage, a regretté Tarik, l’autre guitariste ; on a fait un tabac.
— C’est pas après nous qu’ils en avaient, a corrigé Angelo.
— Moi, je trouve qu’on a assuré comme jamais, s’est enthousiasmée Sirène ; si on continue comme ça, y’a bien un producteur qui finira par nous remarquer.

On a tous éteint nos clopes et on est rentrés se coucher.

Les concerts suivants ont attiré pas mal de monde. Le bouche-à-oreille fonctionnait. Bientôt les groupies se battraient à la sortie des artistes pour terminer la nuit avec l’un d’entre nous. On rêvait de tournées européennes, de stades bondés, de limousines à six portes et de jets privés. En attendant, on se déplaçait toujours en bagnole et nos cachets suffisaient tout juste à payer les pleins d’essence. Des bières aussi, de la marie-jeanne, des cordes de rechange. Tu parles d’une notoriété.

Isabelle commençait à s’impatienter.

— C’est bien en Inde qu’on voulait partir, non ?
— On y arrivera, j’ai répondu.
— L’essentiel, c’est d’y croire, n’est-ce pas…

Elle me gonflait, avec ses remarques ironiques. On s’éclatait sur scène, le succès nous guettait du coin de l’œil et elle arrivait encore à se plaindre. Notre ménage à trois aussi, elle n’en voulait plus. « Faudra choisir entre Sirène et moi, un de ces jours. Je ne vais pas partager toute ma vie. » Je suis resté comme deux ronds de flan. Mince alors, moi qui croyais qu’elle s’épanouissait avec nous…

Un soir, après un concert, un grand type avec la boule à zéro est venu causer à Sirène. Je l’avais repéré au bar pendant le set. Maintenant, il agitait sa carcasse et son perfecto sous le nez de notre chanteuse. J’ai pensé qu’il était fan et qu’il la baratinait pour un autographe, ou plus si entente. Mais quand il a tapé du poing sur la table à côté de lui, j’ai compris que le temps se couvrait. Il avait à peine tourné les talons que j’ai attrapé Sirène par le bras.

— Il voulait quoi, ce gros naze ?
— C’était mon ex. Je lui dois de la thune, je croyais que c’était réglé, mais les cordons de sa bourse sont rancuniers, à ce que je vois.
— On peut t’aider ?
— Non.

On aurait peut-être dû. Boule à zéro est revenu à chacun de nos concerts. Parfois il traînait dans les parages avec des potes bikers, tous le crâne tondu et les biceps criblés de têtes de mort ou de dragons la gueule en feu. C’étaient comme les Indiens autour des chariots des colons. On restait tranquilles dans le hangar. Ils finissaient par se tirer. Sirène picolait de plus en plus. Elle ne faisait plus que ronfler entre Isabelle et moi, la bouche ouverte, comme chez le dentiste.

— Faut qu’on se barre, a décrété Isabelle.
— Tu rigoles ? On va pas se débiner maintenant. On a des dates prévues, des échéances.
— Ça va partir en couille, tu verras. Je t’aurai prévenu.

Pour l’instant, tout baignait. Je bossais dans mon hôtel miteux, on répétait bières en main et joints au bec, on écoutait AC/DC ou Queen à plein tube. Le reste du temps, c’étaient les concerts ou la baise, même si Isabelle rechignait de plus en plus à la tâche.

En fait, je me rendais compte que la musique comptait de plus en plus pour moi. L’humanitaire de moins en moins. J’aurais dû prévenir Isabelle, lui expliquer que Thionville me convenait bien, finalement, que l’Inde c’était loin et que j’allais paniquer à l’autre bout du monde, entre vaches sacrées et mendiants mutilés, sans espoir de percer dans le rock’n roll.

Mais tout est parti en couille, comme Isabelle l’avait prédit. Les mecs ont commencé à s’engueuler pour des histoires de paroles que l’un aurait piquées à l’autre, ou inversement. Angelo a empoigné Gil en pleine répète. Les cymbales ont giclé, les coups de poing ont volé, il a fallu se mettre à trois pour les séparer. Le lendemain, Isabelle se barrait.

— Tu ne peux pas nous faire ça, que je lui ai dit, remonté à bloc.
— On perd notre temps, ce groupe ça va jamais marcher. Reste si tu veux, moi je veux faire autre chose que de nourrir tes fantasmes et me défoncer pour supporter mes nuits dans une boîte à cul.
— Mais je t’aime, Isabelle.
— Bien sûr ! Tu aimes baiser, d’accord, le rock et la déglingue, sans doute pas l’humanitaire et en tous cas pas moi. Faut te prendre en main, mon pote.

Je n’étais plus que son pote. La peine que j’ai eue à avaler ma salive, pendant quelques minutes… Après un silence insupportable, j’ai demandé :

— Et la batterie, qui va en jouer ?
— Vous trouverez. C’est pas compliqué, de taper sur des fûts. Sinon y’a toujours les batteries électroniques.
— T’es folle ? C’est pour les groupes de variétoche, la batterie électronique.

Isabelle s’est tirée. Ça m’a foutu un coup. J’ai noyé mon désarroi dans l’alcool et entre les cuisses d’une Sirène plus vraiment en connexion avec nous. Deux petites semaines ont passé, entre défonce et auditions d’une dizaine de batteurs. Personne n’arrivait à se mettre d’accord. Finalement, on a engagé un blond joufflu pour quelques dates. Un ego raplapla, ce qui tranchait avec les autres. De ce côté, on avait la paix.

De l’avis de chacun, il jouait moins bien qu’Isabelle. J’attendais de ses nouvelles par lettre ou carte postale. Un soir, alors que je rentrais du boulot, j’ai vu les motos des bikers alignées devant le hangar comme des batteries de cuisine en exposition. La trouille m’est montée à la gorge. J’ai entrouvert la porte, glissé un œil… Un bras m’a happé telle une pauvre chose et projeté à cinq mètres. J’ai rebondi au sol. La tête me tournait, j’avais mal à une hanche et au dos.

Boule à zéro et ses acolytes cherchaient Sirène.

— Elle s’est barrée ce matin sans dire où elle allait, a lancé Angelo.
— Je l’ai croisée, on s’est dit bonjour et voilà, a renchéri Tarik.

Les bikers ricanaient grassement.

— Bon, qu’il a dit, boule à zéro ; on va fouiller par ici. Si on la trouve, vous êtes morts.

On n’est pas morts. Comme ils ne l’ont pas trouvée, ils l’ont eue mauvaise et ont pété une partie de notre matos. « Si vous la revoyez, prévenez-nous, ça vaut mieux pour vous », a conclu boule à zéro, très remonté. Dans un bruit d’enfer, ils ont démarré leurs choppers avant de quitter le périmètre. J’ai respiré un grand coup. Angelo s’est laissé tomber sur un matelas. Tarik a pleuré sur sa guitare fendue stratocaster, (une plaisanterie de Gil, qui s’est pris un pain). On était tous tellement abattus qu’on a éclusé tout notre stock de bière, fumé les murs du hangar et roupillé jusqu’au lendemain midi.

Sirène n’est jamais revenue.

Les bikers oui, mais pour des clous. On n’a jamais su ce qu’ils lui voulaient vraiment, à Sirène. Une histoire de fric, d’accord, mais on a entendu dire par les potes d’autres potes qu’elle avait tapiné un moment pour boule à zéro et qu’elle voulait se ranger des trottoirs.

Notre groupe a splitté. Un batteur médiocre, plus de chanteuse… Gil est parti à Marseille, chez son frère. Il s’est tué quelques mois plus tard en faisant l’imbécile sur une départementale avec une tire volée. Tarik, je ne sais pas.

Moi, j’ai hésité, mais pas longtemps. Rester à Thionville, bof… L’humanitaire ne me branchait pas plus qu’avant, à vrai dire, et je n’avais aucune nouvelle d’Isabelle. Elle a fini par m’écrire, presque un an plus tard, de Calcutta. Engagée par une association d’aides aux lépreux, elle passait une partie de son temps à secourir les nécessiteux. Elle avait rencontré un joueur de djembé australien. Pour la première fois de sa vie, me disait-elle, elle était amoureuse. Ça m’a fait chaud au cœur, comme nouvelle…

Elle m’a promis qu’elle me réécrirait. J’attends toujours.

Je suis rentré à Paris. Dans le train, j’ai repensé à Isabelle, à Sirène, à notre ménage à trois, à Angelo, à ce groupe génial mort dans l’œuf (un de plus) et à ce qui aurait changé si tout avait été différent, et j’ai eu envie de chialer.

Le 10 mai 1983, j’ai fêté mes vingt et un ans. C’était un lundi. Il n’a pas trop flotté.

En regardant par la fenêtre les trottoirs mouillés, les manteaux humides, les voitures qui roulaient vers nulle part, je me suis dit qu’il était temps de faire quelque chose de ma vie.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 octobre 2013.
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