sur Peggy Viallat-Langlois | Gwen Denieul, traverser la noyade

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Gwen Denieul | traverser la noyade


basse continue de l’océan, pupilles fixes, ton intensité immobile, ta faim de silence, la catastrophe a déjà eu lieu, le ciel a disparu, tu ne sais plus si c’est le jour ou la nuit, tu te tiens à l’écart, sur l’autre bord, dos contre la clôture, quelque chose est en attente, tu entres dans un souvenir, puis dans un autre, fais revenir les visages, archives les cicatrices, ta grande faiblesse remonte à loin, les tendresses pas reçues, ton identité incertaine, les cris du père, le jour, la nuit, ce noyau de violence sourde, dans la pénombre tu revois ton silence obstiné, les gribouillis d’ongles sur la nappe en plastique, plus tard les griffures sur les parois de granit, et les fentes secrètes dans lesquelles tu chuchotais ce qui hurle en toi, mais tu fais comme tout le monde, tu fausses ta mémoire pour survivre, préfères réactiver les zones d’ennui, le taf qui lentement t’étouffe, ton corps docile, étriqué, immergé tout le jour dans un océan de bruit, s’épuisant à faire semblant, tes rêves troués, ta tête qui ne respire plus, mais aussi les rares moments de bonheur, les lectures clandestines sous la petite lumière des toilettes, tes légères diversions imitant la liberté dans les couloirs sans ombre du bâtiment de verre, le souffle que tu devines derrière les vitres de l’open space, car oui le silence existe n’importe où, tu regardes les nuages blancs qui glissent au-dessus de la ville, des oiseaux passent, parfois l’un d’eux vient se poser sur le rebord métallique de la fenêtre où se reflète le ciel, tu le regardes sautiller gentiment vers toi, ton corps frêle se rappelle alors la vie toute nue, tremblante, imprévisible, le premier pas qui engage sur la surface mobile de la grève, le cri des mouettes, la marée montante, le ressac incessant, aussi les longues dérives à pointe d’aube dans les contours de cette ville infinie qui la nuit t’apporte ses voix, et ta rage laissée sur les murs léprosés, en lettres capitales, bête malade, ne reste pas assis, sors du sillon, la vie est plus vaste que ça, crache contre le mauvais sort et mise tout sur une seule carte... alors le départ pour nulle part, coup de tête ou goutte de trop, volonté de lumière avant tout, la petite gare silencieuse, le froid, le quai gris sombre, le train de cinq heures trente, le long défilement à travers la vitre sale et embuée, d’abord les hôtels bon marché, puis les parkings, les friches, les grues, les entrepôts, et les voies qui s’écartent, les pylônes électriques surplombant les champs fauves et bruns, les traînées dans le ciel, la lumière oblique du matin, les bois, les étangs, les collines, ton regard très au loin comme si tu n’allais jamais revenir, violence de la sève qui monte, tu te sens sauvage, indomptable, désinvolte, conquérant, avec probablement des noms de villes griffonnés au fond ta poche, tu fermes les yeux, mille devenirs dansent dans ta tête, tu imagines des terres pleines de soleil et de cruautés, tu es avide de nuits, de secrets, de déserts, de forêts, tu murmures en t’assoupissant des sons d’avant la langue, et dès le lendemain c’est l’existence au hasard, au gré du dehors, sans fin ni destination, chaque soir une chambre différente, l’eau glacée dans le lavabo et la vie à gros bouillons dans la poitrine, le chant ondulé du Muezzin, l’air vif et léger aux premières lueurs du jour, l’air doux de midi, la lumière toujours plus près, les ombres, les pierres, les lignes tremblées, à peine esquissées, les longues attentes au bord des routes, les campements de fortune, la clarté de la nuit, le bruit de tes pas dans le silence minéral, la souveraineté des bêtes dans le roulement du jour, et les pensées en plein vent, qui mettent dehors dedans, jeune une fois encore, peut-être une toute dernière, avec ton grand corps tendu, sec comme un coup de trique, que tu voudrais infatigable, porté ailleurs, toujours, pour guérir plus loin, dans le plus élémentaire, le plus dénudé, là où le monde respire encore un peu, enfin expulsé du vacarme qui te bouchait les oreilles, plus personne pour te faire du mal, tu regardes le ciel, tu regardes tes pas brûlants, tes pieds blancs de poussière, tu avances de trace en trace, vers l’énigme antérieure, le chemin s’efface, tu te perds, tu deviens un autre, dans les étendues de sel et de sable, dans l’horizon incendié, l’œil étonné fait vibrer le paysage, cligne devant l’éclat éblouissant de ce qui est, au creux des pierres, dans les commencements, tes muscles se relâchent, tu pleures doucement, comme l’enfant sans doute trop sensible que tu étais, ton cœur bat pleinement, enfin réconcilié, mais non, non, ne pas tout dire, à cette hauteur la parole se raréfie, la chance que tu as, te souffle simplement la voix, c’est avec elle que tu écris, depuis le début, le sel de l’absence dans la bouche, et revoilà une fois encore son fantôme, tu rassembles tant bien que mal ce qui a été perdu, cette douceur qu’elle inventait, ses gestes si proches du tendre, dans le frôlement, son visage de clarté, ses cheveux de soleil, l’écart de son regard, ses longues mains d’oubli, et la danse tout près, toujours tout près, poussée de vie nouvelle, en cet été naissant je ne suis plus malade, je veux dire, les maladies n’existent plus pour moi, elle me maintient dans le jour, me rafistole le cœur et l’esprit avec ses remèdes inouïs, la vieille écorce je la rejette loin derrière, marche à petits pas convalescents, tu retrouves les pièces presque vides de votre perchoir dans le ciel, votre Olympe, comme elle l’appelait, le balcon, la lumière, le téléphone fixe et le matelas posés par terre, la vieille gazinière, les murs coquille d’œuf qui partent en lambeaux, le miroir ovale, les étagères clairsemées, la planche sur tréteaux des premiers écrits, la lampe en fer forgé à l’abat-jour orange, la pile de cartons jamais ouverts, le vacarme de la rue loin de toi, six étages plus bas, et ton amour, ton amour qui s’endort sur le canapé en cuir déglingué, tu scrutes son visage la gorge serrée, cet air de sauvage liberté qu’elle a même quand elle dort, le retroussis adorable du sourire, sa bouche au goût d’orage, le charnu de ses lèvres comme aucune autre bouche, tu la désires, tu la désires tant, elle est à quelques centimètres mais reste hors d’atteinte, les secondes passent, puissantes et tranquilles, c’est le temps d’avant l’écriture, la joie est là, indéniable, le ciel plus près de vous, la résignation vaincue, tout est vécu au présent, à plein corps, tu en trembles, tu as des souffles insolites au cœur à te souvenir de l’époque brève et intense de votre vie commune, de vos sueurs mêlées, de vos corps étourdis de lumière, de vos désirs à gueule béante, à la fois si féroces et si tendres, l’ivresse de la folie toujours prête à éclater, mais déjà les premiers craquements, les premières fissures, ce vide qui se creuse en vous, le doute et l’angoisse qui font boire, l’excès aussi, pour perdre le contrôle, pour que ça écorche, la chute tant de fois désirée, cette blessure interminable appelée dans la secousse des corps, des naufrages plein les poches et la faim qui se creuse, de défaite en défaite, et l’ouvert qui révulse et vos vices qui s’endurcissent, à s’agripper l’un l’autre, à se dévorer sans fin, à s’enfoncer toujours plus sans jamais atteindre le fond, avec ces vieilles folies du corps cherchant l’interdit, cet acharnement à aller là où les autres ne vont pas, avec surtout ta maladresse à aimer et sa crudité à regarder les choses telles qu’elles sont, de nouveau tu ressens sa langue humide au feu des plaies, le goût secret du sang qui vous unit, mélange de plaisir et de voracité, alors, quand il ne reste plus rien à sauver, le chaos à tout prix, sans trêve ni répit, le sexe tyrannique creusant l’orbite, la baise effrénée pour chasser l’angoisse et s’affranchir du temps, cette matière noire au fond de vous qui fait approcher des limites du corps, des nerfs, pour finir effondrés l’un en l’autre et ne plus rien comprendre au monde, le soleil est bas et le froid brutal, elle vient tout juste de se lever, tu écoutes les paroles qu’elle prononce à peine, d’une voix terne, mécanique, avec ce quelque chose de glacial dans le regard qui arrête toute question, son visage comme un masque, sa bouche comme un trait, et ce sont les dernières pierres de l’histoire qui s’écroulent, un éclair puis la nuit, on t’avait pourtant prévenu, la douleur antérieure, celle du temps de la grande solitude et du silence des choses, remonte de ton estomac durci, plus personne, plus de regards échangés, plus de silence tricoté avec les yeux avec les mains, plus de frôlements rapides, plus de cœur au galop, plus de rythmes qui s’accordent, la sève s’est retirée et toi tu te sens incapable de renaître au milieu des décombres, à douter de tout, à buter contre toi-même, je suis hors-jeu, à bout de forces, bon à jeter par la fenêtre, ta jolie tête de rescapé tu l’observes dans la pénombre, l’interminable érosion dans le miroir de la salle de bain, la fixité hagarde du regard, la peau blanche et sèche, tu essaies malgré tout de t’aimer un peu, d’aimer ces fines craquelures autour des yeux, de la bouche, ces traits qui lentement s’affaissent, ces épaules voûtées, d’aimer même l’ombre qui t’appuie dessus et parle dans ton crâne, je vais te faire la peau, tu sais ? je vais t’épuiser jusqu’à la fin du moi, tu ouvres la bouche et gobe un peu d’air, le ciel est vide, je ne suis qu’un accident, tellement mais tellement besoin de prières, d’un dernier os à ronger, la douleur au ventre ne passe pas, ça dure des jours, des semaines, rien n’existe plus qu’elle, alors le rendez-vous médical, les symptômes sont préoccupants, te dit ton généraliste, vous êtes sujet à des vertiges ? oui hier je me suis même écroulé dans la rue pour tout vous dire, puis la semaine d’attente, interminable, la picole et les cachets pour tenir et oublier, ce vide immense dans le crâne et ces gestes où l’esprit ne prend plus part, jusqu’à l’annonce qui ne pardonne pas, alors la nuit qui tombe, interminable, et dans ta bouche une rumeur impossible à faire taire, de nouveau cette bête noire qui me ronge, qui prend ses aises, je pourrais presque entendre le grignotement dans mon ventre, puis l’admission à l’hôpital et la guérilla qu’il faut bien s’inventer, avec les armes qu’il reste, la lumière mauvaise de la chambre, d’une blancheur d’os, l’odeur de formol, et parfois le soir, pour tenter d’échapper à la surveillance, ton errance hallucinée dans les couloirs aux airs de limbe, avec ta potence ambulante et ton pyjama trop large, étonné de tenir encore debout, puis la traversée de la nuit les mâchoires serrées, les yeux au plafond pour un peu moins habiter ce corps en sursis, avec parfois des rêves rapides et intenses de phrases circulaires, roulant infiniment dans le vide, et toujours le réveil brutal bien avant l’aube, et te revoilà une nouvelle fois à attendre le lever du jour au coin de la fenêtre, tapis dans l’ombre, la peur assise à tes côtés, tu regardes la silhouette noire de la tour Montparnasse, la lourde couverture de nuages, les arbres sombres de l’hiver, la lueur fébrile entre les branches, le bleu qui s’élargit, tu écoutes les feuillages frissonner dans le vent, les cloches lointaines d’une église, le jappement d’un chien, et le sang qui monte en toi, te prend l’envie soudaine de lécher la vitre froide, tu aimerais marcher sur une piste très solitaire, retrouver la grève de ton enfance, courir, courir, courir, puis t’étendre sur la bruyère, entre le ciel et l’eau, le dehors me redonnerait un corps, de nouveau les milliers de gouttes sur les épaules, les bras, le visage, la langue, tu baisses les yeux, regardes tes jambes trembler, ces jambes brunes et musclées de retour d’Afrique devenues si maigres, si pitoyables, mon sac d’os s’objective entre leurs mains, j’en peux plus de lui, faudrait le foutre à la consigne, ne plus jamais en entendre parler, les prises de sang et les auscultations se succèdent, le réel coagulé se remplit de doubles, les transfusions changent ton corps, ta tête, tout devient noir au dedans, bruits étouffés, chuchotements de voix médicalisées, morphine, oxygène, endure, mon cœur, tu sus bien, jadis, endurer pire chiennerie, allongé sous les draps froids, paupières à demi fermées, les bras raides le long de ce corps qui tombe en ruine, tu desserres lentement les poings, ta main se décide à toucher ta cuisse nue, et c’est un étrange toucher, un étrange réconfort, tu existes encore un peu, je suis là, je murmure, je murmure à travers la brume et la distance, la nuit avance, j’entre dans la durée, mon identité devient flottante, quelque chose s’ouvre dans l’insomnie, qui se dérobe à toute prise, le poids du monde tombe en poussière, des ombres me visitent, mystérieuses et légères, je m’éloigne enfin de la matière, et de cette angoisse qui ne voulait pas finir, dans ta cellule close tu nais sans fin, sans fin tu cherches autre chose, des mots pas faits d’avance, une langue nouvelle au frisson d’enfance, aussi ce qu’il y a d’égaré en toi, et qui vient du large, la réalité disparaît peu à peu, les murs se morcellent, dehors éclot dedans, tu regardes devant toi, dans une espèce de vide, des mouvements remuent dans l’ombre, l’invisible s’installe mais tu n’as plus peur, le goût du sel t’est revenu, tu avances à pas aveugle, il fait si sombre que tu ne distingues pas tes propres mains, tu tends l’oreille, dans le grand silence tu retrouves les sons de l’été, la cloche de l’ancienne église, le bruit léger de tes pieds nus sur la grève, les battements de ton cœur, la basse continue de l’océan, ta boîte crânienne comme un globe immense, tu es revenu sur les lieux où tout a commencé, tu as traversé le jardin de la maison d’enfance dont tu n’as pas franchi le seuil depuis des décennies et qui, sous la lune intense, semble être une ruine vieille d’un siècle, tu t’es rappelé tes cachettes dans la cave et dans le grenier, dans la nuit bleue, dans la nuit transparente de la côte escarpée tu as suivi le sentier des douaniers, tu as enjambé le ruisseau, tu es passé par la clairière où, adolescent, tu relisais inlassablement les mêmes livres, maintenant tu t’approches du bord qui s’effrange, tu marches droit sur la grève, à pas lents, l’air sent le sel, tu tires la langue, le réel s’ouvre, tu entres dans la mer, ton corps engourdi s’enfonce par degré, tu marches dans l’eau vers la noyade, un vent mince vient du large, tu grelottes un peu, tu dois aller jusqu’au bout, il faut aller jusqu’au bout, tu la regardes respirer, elle t’attendait, tes lèvres remuent faiblement, on dirait que tu lui parles, l’eau fraîche et noire monte à tes genoux, à ton sexe, elle t’enveloppe sans que tu puisses lui résister, quelque chose se boucle, tu nages à contre-mort, tu retrouves le grand calme d’avant la naissance, voilà, tu n’as plus pieds, et plus rien à perdre, tu nages dans les profondeurs, ton cœur bat plus doucement, tu habites l’autre monde, à la fois éveillé et endormi, sous tes paupières des lointains du passé surgissent et disparaissent, flashs de visages entrevus, miettes de lieux où tu as vécus, ciels orageux, scènes mouvantes, théâtres de rue, averses soudaines, forêts silencieuses, des voix très anciennes résonnent dans ta tête, tout est à repenser, à refaire, jette un œil par-dessus les décombres, remue les pierres, utilise tes pauvres armes, écoute, regarde, parle, débâillonne tes morts, ris aux dépens de ce qui t’étouffe, affame-toi dans d’autres souffles, il n’y a jamais eu de châtiment, ni pour toi ni pour personne, tu ouvres grand les yeux sur l’abîme mouvant, regardes tes mains, la pulpe de tes doigts que tu sens battre lentement dans l’obscurité bleutée, tu n’as plus froid, tu n’es plus séparé de ce qui t’entoure, du présent qui t’entoure, l’eau atlantique comme une seconde peau, la tempête est passée, une houle légère soulève ton corps, tes muscles se relâchent, le sang danse dans tes bras et dans tes jambes, tu tombes, tu t’élèves, tu as tout ton temps, les choses s’offrent d’elles-mêmes, simples et immédiates, tu rejoins la fiction, tes yeux ne veulent plus se fermer, l’eau entre dans ta bouche, tu respires, dans l’eau noire et profonde tu respires, la noyade tu l’as traversée, ton esprit s’est dissous dans l’océan, et maintenant tout recommence, au bout du bout, il suffit d’un rêve

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 3 avril 2023.
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