Congo | Bona Mangangu, Joseph le Maure

« Je suis Joseph, le Maure. L’homme qui agite un chiffon blanc dans le Radeau de la Méduse, le modèle du peintre Théodore Géricault. Je suis celui que personne ne voit. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Camille Philibert | À la masse (with Clash live)
l’auteur

Bona Mangangu est né en 1961 à Kinshasa (République du Congo). Il vit à Sheffield (UK), où il a enseigné à l’université. Peintre, son travail de fiction mêle l’exploration picturale et poétique. Voir sa page Wikipedia.

Contact via son site, où on trouvera aussi son travail plastique : Encre de Kin.

le texte

« Celui qui est connu par son prénom Joseph fut un acteur noir de Saint-Domingue, aux Antilles. Habitué de l’atelier de Théodore Géricault, il devint un modèle professionnel auquel les artistes de renom firent souvent appel. Il fut membre de la Société antonine, un cercle d’artistes, et du monde littéraire de son époque. Il est mort dans l’oubli. Ce personnage m’a été inspiré par le livre d’Adrien Goetz, La Dormeuse de Naples. » B.M.

En entrant avec la fiction et la puissance lyrique de l’écriture dans la toile de Géricault, Bona Mangangu rouvre le dossier d’une genèse de la question noire au XIXe siècle, avec l’esclavage et Schoelcher en ligne de mire.

En convoquant devant la figure de cet acteur haïtien qui se fait modèle des peintres, et dont on ne connaît que le prénom, c’est la société occidentale, ses mythes et ses aveuglements, ses tâtonnements aussi bien que son art, que Bona Mangangu convoque devant l’homme noir, qui est aussi figure de parole. Et la présence de Delacroix donne la perspective politique et esthétique à ce théâtre qu’ouvre la fiction.

Je suis très honoré d’accueillir Bona dans cet espace que je souhaite de recherche et d’invention, dialogue qu’il nous est vital d’établir, tant ces voix africaines qui secouent notre vieille langue trouvent leurs territoires et leurs formes hors d’un hexagone toujours structuré par son passé colonial.

Se souvenir que si Bona Mangangu manipule ce récit avec telle maestria, c’est qu’il poursuit, parallèlement à l’écriture, un travail de peintre – et qu’en langue anglaise il est aussi essayiste.

Je le remercie de sa confiance, et j’espère que ce sera un signe pour accueillir ici d’autres voix et démarches comme la sienne.

FB

 

 

« Il n’y aura jamais assez d’heures pour venir à bout de la mémoire. »

 

Je suis Joseph, le Maure. L’homme qui agite un chiffon blanc dans le Radeau de la Méduse, le modèle du peintre Théodore Géricault. Je suis celui que personne ne voit. Je vis avec les souvenirs de mon temps. On me dit noir comme taupe. Mon style d’élégance étonne plus d’un. On me dit fabulateur, plein d’anecdotes, roublard. C’est vrai que je parle pour deux. Mon français est excellent, avec, bien sûr, la verve du vieux port de Marseille qui fait chambouler le hasard. C’est vrai tout cela.

C’est l’heure de la rentrée des chevaux de trait et de labour. Ne me cherchez pas dans la pénombre et la fumée de l’histoire contemporaine. Vous ne m’y trouverez pas. J’ai vécu à Paris, à Rome, à Naples et aux quatre vents de l’Europe. Je n’ai pas oublié les lieux où j’ai séjourné. Je sais être subtil et, je l’avoue, j’ai mon franc-parler. Que j’aie l’accent d’ici ou d’ailleurs, cela m’importe peu. Même pourvu d’un verbe haut et élégant, personne ne me prend au sérieux. Cependant, grâce à cela, je ne passe jamais inaperçu : je pimente les conversations, j’anime les soirées mornes et je « dépayse à domicile ».

Mon charme ne s’interrompt que là où montent les clameurs de l’incompréhension, de l’injustice, du rejet de l’autre. Lorsqu’on parle de moi, je ne m’y reconnais pas, je suis déjà ailleurs. En recul, je laisse alors le silence tomber entre l’acceptation de soi et ce que l’on me reproche. La joie est le socle à partir duquel tous mes élans se lèvent ; l’amitié est mon ferment. Je ne m’invite pas, on m’invite. Je suis fait de ceux qui m’offrent leur hospitalité, leur bonté. Ne croyez pas que je fais partie de cette engeance qui arrive à un festin avant tout le monde. Non, je me fais attendre, je me fais désirer. Ma réputation me précède. D’une démarche souple, fière et dansante, j’entre, triomphal. Et tous les regards se portent sur mon modèle d’élégance.

Je suis connu par ma beauté physique. J’en joue, je séduis ; je vis. Je pose pour les peintres Joseph Ingres, Théodore Géricault, les amis de la Société antonine. Et un jour, le divin Delacroix m’a fait des propositions sérieuses, je n’ai pas dit non.

On me prête plusieurs aventures féminines, supposées ou réelles. Si l’on en croit la légende autour de mon nom, la reine de Naples en personne aurait succombé à mes charmes. Oh ! je m’abandonne aux mouvements lents des choses délicieuses, vous savez. Je me laisse dériver sans limites aux ferveurs fauves, invité tous les soirs aux clartés inouïes qu’offrent la chaleur de l’amitié, la robe pourpre du vin, la douceur des femmes, leurs corps souverains. Je partage mes rêves avec les poètes de l’éphémère. Ceux qui se laissent consumer par la clarté du jour pour mieux voir la nuit, en retroussant les manches de nos rêves inaccomplis pour en dévoiler la profondeur, le sens ; ceux qui affirment, au bout du pinceau, que nos rêves ne nous auront jamais tout dit : les peintres.

Je ne néglige pas ma mise, elle est toujours impeccable. La fréquentation de dandys vous transforme en dandy. Vous blasphémez en fréquentant les blasphémateurs. Ceux qui caressent la beauté, le cœur haut, si haut qu’ils n’ignorent pas les contours sombres de l’âme humaine, ont parfois mauvais caractère. Leur isolement est fait d’obscurs rapports avec l’invisible qu’ils nourrissent au lait des songes, au lait des rêves, tissant leur toile par une lente maturation, jour après jour. Ils refusent de se soumettre aux arrêts du destin. Alors, ils créent, jusqu’à épuisement.

Lorsqu’ils prennent élan sur nos faiblesses, c’est pour s’élever au-dessus des vulgarités, en dévoilant la chair de la chair du monde dans son tremblement. Observateurs aigus de la nature, ils voient avec les yeux de l’âme ce qui fait signe, ce qui nous émeut, ce qui frétille par delà les choses sensibles, et leur simple matérialité.

Ils voient. C’est une affaire de perception sensorielle. Intuitivement, ils s’approchent d’une forme de transcendance. Sur la toile, la puissance suggestive des couleurs. Sous les formes élaborées, les signes du cosmos, l’énigme de la beauté. Faits de ravissement et de mystère. Une apparition. La lumière au cœur de chaque couleur échappe au temps, au verbe, à l’entendement. C’est l’essence de toute chose non dévoilée. Son noyau germinal.

Ils oeuvrent, capturent et se fondent aux vibrations chromatiques reçues, au don sans nom, en se laissant dominer par l’émanation de cette lumière perçue. Je les ai longtemps côtoyés. Ne fixent-ils pas de limite à leur imagination créatrice, ils dévoilent, patiemment, des formes qui répondent à leur appel : lueurs de leur descente vertigineuse dans la matière. Ils perçoivent les choses plus loin que l’œil de leur pinceau ne porte. Ainsi, surgis de l’indécelable, les clairs aperçus des souterrains, peuplés d’entités étranges, se donnent, se laissent palper, se goûtent, les yeux fermés. Tout ceci se déplie sur le monde. C’est notre monde intime, voilé par le réel.

Les vibrations mystérieuses de leur moisson ressemblent à de petits êtres matériels et spirituels. Ils s’agitent, intemporels, chargés de vie, tout accordés à leur musique singulière et chatoyante.

Là, le caractère magique de ces « échappées ». Visions démiurgiques, par delà la matière sensible. Devant le prétoire de l’Histoire, les peintres, souvent malhabiles du langage, se défendent, avec pour seul témoin, leur œuvre entrevue dans la pénombre du possible puis fixée sur la toile. Une autre langue se donne, par delà le langage commun des hommes. Une transcendance.

À leur contact, ces formes nous paraissent familières tant leur conscience est intimement liée à la nôtre, consubstantielle. Elles nous font, elles nous modèlent, nous habitent. Lumière dans la lumière. Lumière dans l’inextricable de nos relations humaines. Nous reliant, elles sont reflet de notre intérieur apprivoisé. Tout en devenant proches, elles nous échappent encore en sollicitant d’autres imaginaires par leur incessante mobilité, leur singularité, leur force. Lumière et appel à la lumière. Alors, les mots se transforment en épouvantails pour oiseaux. Toute tentative d’apprivoisement semble superflue. Se taire. Il n’y a de temps que celui du regard. Regarder, car les mots sont rendus à leur nuit. Les couleurs, en se dévoilant, portent leur langage propre.

Ce sont traits saisis sur le vif. Par delà les liens subtils qui subsistent entre les êtres et l’univers. C’est petit rien qui frémit dans « l’entre-deux » des choses sensibles. À l’endroit précis de la perception où les couleurs, nous dépassent, nous interpellent, nous amendent. Ce sont traînées de lumière, signaux magnétiques, flux agissant à notre insu, sondant notre capacité d’accueil ; ils dessinent l’avenir. Ce sont clairières ignorées en nous qu’ils mettent en lumière, dans la forêt profonde de l’existence. Ils les donnent à voir à tous ceux qui, le cœur ouvert, exultent du dévoilement lent de ces spectres chromatiques ou ces berges sonores. Ils sont admis dans la confidence de ceux qui accueillent humblement, dans la vérité de leur cœur, ces lueurs d’aube, échappées de notre intérieur.

Alors que tout le monde marche à son rythme, eux se mettent à part, ils font un pas, deux, plusieurs pas de côté ; ils s’arrêtent, contemplent et se mettent à l’ouvrage. Les autres continuent de marcher, s’arrêtent parfois, ne s’en inquiètent guère. Le seul chemin qui compte est celui de l’exploration intérieure, les couleurs en bandoulière. Il ne se referme pas, il se donne en se voilant.

Les créateurs sèment des hymnes à la bonté malgré ce penchant têtu pour la solitude, le retirement silencieux, qui ne sont autre chose que quête nourrie par une nécessité intérieure. Ils délivrent un message simple, par delà les couleurs : la possibilité de dire oui au consentement, à la puissance de la vie.

Au bord du chemin, ils explorent la matière sensible. Le visible ainsi mis à nu, place à l’inattendu, à une nouvelle naissance, à d’autres terres d’approche chargées d’intensité. À jamais insatisfaits, ils trempent à nouveau leurs mains inassouvies dans l’indéchiffrable, dans les eaux glaireuses de la matrice potentielle duquel jaillit un souffle nouveau. Ce souffle tout puissant qui prolonge la naissance par delà les mains fragiles de l’enfance, l’art en est la révélation. Sans eux, les choses demeurent ce qu’elles sont, sans âme, vides, inanes. Avec eux, la marche est toute particulière, lente, certes, cependant les particules bougent, chantonnent, s’entrecroisent, se parlent et dansent sous nos yeux. Nous cessons de les nommer. Elles se laissent pénétrer, par delà leur matérialité. Leur force aussi bien que leur faiblesse. Les mots inutiles sont maintenus à distance. Le bavardage annulé. C’est un face à face sans mot. Nous sommes faits de ce que nous voyons, de ce que nous admirons, de ce qui nous entoure. Notre territoire, de ce que nos yeux explorent. Le monde est constitué de la lumière et de l’ombre que notre rétine concède. De ce qui aguise nos perceptions, l’harmonie des formes en est l’unité.

Cette harmonie révèle une musique particulière que chacun de nous à envie d’entendre ; ce sont formes, lignes et vibrations dont nos sens sont les hôtes. Alors, le regard se hâte, la marche est toute lente, elle se veut prière intime exaucée, accueil sans mot. La mort, tenue pour hôte encombrant, s’éloigne, les mains derrière son dos, confuse. La morale, ressort des toutes religions puissantes, s’édictent ailleurs, loin de nos solitudes créatives et résistantes. La racine de l’altérité cherche d’autres profondeurs où prolifèrent de microracines singulières, riches, indépendantes, libres. Elles clament de nouvelles clartés, de nouvelles profondeurs. De tous ces marcheurs du bas-côté, de tous ces pêcheurs d’aube, Théodore Géricault m’est le plus proche, le plus touchant, le plus humain par ses manières exquises, nobles, son physique agréable. Il mène une existence aisée grâce à la fortune de son père.

En toute sa création, il se faufile dans cet entre-deux des choses, son dévoilement : le génie et la folie. La vie côtoie la mort, la servitude sommeille dans les bras de la nuit, ici. Là, la liberté piaffe ; les lignes, les effets, les couleurs sont force toute puissante de dévoilement. Aux sujets antiques, il préfère les sujets d’actualités, les faits divers, le réel. La physionomie humaine l’attire, plus que tout. Sous la forte influence d’Antoine-Jean Gros, le peintre de la Bataille d’Eylau et Pont d’Arcole, il ajoutait force et vigueur dans ses compositions ; le réalisme épique du Baron transparaît ici, là, sans nuire à ses recherches de clarté dans les ténèbres du temps. Il aimait la puissance du Michel-Ange de la chapelle Sixtine. Il étudiait avec une attention soutenue la fougue baroque de Rubens, les portraits de Velasquez, ses nains, ses bouffons, ses rois. Mais, par-dessus tout, il vouait une admiration sans bornes pour Caravaggio et son naturalisme puissant, son Chiaroscuro.

Lorsqu’il peint les Esclaves libérés de leur chaîne, dites qu’il cède à une certaine mode qui veut qu’on parle de la liberté refusée aux Noirs, de leur émancipation. Ses sentiments sont nobles, passionnés. C’est un homme bon, il touche à l’élémentaire des choses avec réalisme. Ainsi, pour exalter la vie, il fréquente la mort au plus près, dans les morgues, emportant parfois des macchabées chez lui, des têtes guillotinées, des membres sectionnés ; afin de saisir à la texture près la complexion verdâtre de ces corps dont le souffle vital s’est échappé. C’est un peintre du tragique. Il fixe ces corps pour l’éternité sur le Radeau.

Plus j’avance en âge, le souvenir de son atelier rue du Faubourg-du-Roule me hante. Cette odeur de cadavre putride, ces bras et pieds amputés, des restes humains exposés dans un coin sombre. Il y a des châssis, des brosses jetées à la diable, des esquisses de folles, de monomanes, la part obscure de l’homme, des chevaux écumant de sang, prêts au galop ; toutes ces belles choses auxquelles j’étais habitué. Excellent cavalier, il vouait une passion sans limites pour les chevaux qu’il possédait, et qu’il peignait.

Un jour, la visite inattendue d’un prince de la couleur au milieu de tout ce bazar. Eugène Delacroix en personne. Très élégant, port altier, les lèvres serrées. Il avait rencontré Théodore, de sept ans son aîné, à notre retour d’Italie, en 1817, à l’atelier de Pierre-Narcisse Guérin, peintre néo-classique. Il l’avait prit tout de suite en affection, en amitié, et lui avait fait partager ses goûts esthétiques, surtout les projets qui lui tenaient à coeur. De tous les élèves de Guérin, seul Delacroix pouvait se mesurer à lui, par le talent, la fougue, le feu de la création.

Venu admirer les esquisses du Radeau, il se propose de remplacer un modèle polonais disparu depuis quelques jours. Amical, courtois, sans se faire prier, il dénoue sa cravate rouge, enlève sa chemise et s’assoit. Il est beau, sûr de lui, fier. Théodore le brosse directement, sans esquisses, la main accrochée à la poutre. Le personnage aux boucles brunes sur la grande toile, c’est lui. Il n’est pas resté longtemps, à peine une poignée de minutes, riant peu aux plaisanteries de Théodore, ponctuant ses phrases en italien.

Nous avons échangé quelques mots, avec lui et Mustapha, un autre modèle de Théodore. Nous avons parlé des projets en commun, mais le prince fougueux est mort avant que cela ne se réalise. De quelques coups de brosse, Théodore a obtenu ce qu’il voulait. Aujourd’hui, je commence à regarder les choses avec les yeux de la nuit ; mes yeux sont voilés d’ombre, ma vision me trahit. Je suis presque aveugle. Les historiens d’art ne parlent pas de moi sauf pour railler mon verbe haut, mon entregent. Je ne suis qu’un trait noir, une fulgurance, dans le faisceau de lumière autour de l’oeuvre de Théodore. J’ai connu gens subtils, rieurs, pleins de finesse, francs et bons vivants, mais nulle raillerie sans objet ni mauvaise foi dans l’ironie.

Théodore m’a placé au centre de son tableau, sur une pyramide humaine, au milieu de la folie et du désespoir. C’est souvent au milieu de nulle part que surgit l’inattendu. « …car c’est précisément à l’inattendu que toute son attente est adaptée… » C’est aussi au milieu du néant que l’on se sent défait de toute assurance. Pour cela, l’ami Théodore doté d’une grande puissance d’intuition accompagne le mouvement pictural d’une noblesse rare :

L’homme qui porte tout l’espoir des naufragés est Noir. Il faut tellement d’audace pour apprivoiser cette position parmi toutes. Les autres sont assis, couchés, le dos recourbé, abattus par la faim, la fatigue, la soif. Je demeure debout car « Porter la liberté est la seule charge qui redresse bien le dos. » L’ami Delacroix est là sur la toile, on le voit étendu au premier plan. Ainsi que Louis-Alexis Jamar, son élève. Ce dernier pose nu, aux côtés de Dedreux-Rocy. Au milieu des cadavres ramenés de l’Hopital Cochin à Paris, il y a une force de vie, un espoir. Par sa gamme sombre et le rythme de composition, le Dante et Virgile de Delacroix est inspiré du Radeau.

Plus tard, Delacroix dessinera plusieurs personnages d’après ce tableau. À l’atelier de Guérin, Théodore lui avait dévoilé ses méthodes.

On aperçoit quelques voiles de bateau au loin, gonflées de vent. Le radeau est secoué par la puissance des vagues, zébré d’éclairs. La vie tremble, le doute est permis. La mort, l’issue certaine. Les éléments se déchaînent, mais l’homme demeure la mesure de toutes choses. Et Théodore circonscrit tout ceci en quelques traits virulents, dans un langage tragique, douloureux et réel. Je m’élève plus haut que les autres, sans peur. L’avez-vous remarqué ? Je ne commande pas à l’orage, oh non ! pas encore. Pas plus qu’aux éclairs ni aux astres, mais sur la toile sombre je commande à l’espoir, à la vie.

Autour de nous, le ciel et l’eau. Je suis l’étoile noire d’ivoire qui guide les autres vers le bateau de la délivrance, le Brick Argus, vers le banc d’Arguin, la terre ferme, la liberté.

Toujours c’est aux corps que Théodore pense avant toute chose. C’est ce qu’il aime le plus, les corps. Ceux qui posent à mes côtés sont les vrais rescapés de ce naufrage. Une certaine presse les accuse d’anthropophagie. Théodore, avec son regard circulaire, sans cesse en quête de centre, défendra leur cause, pinceaux à la main. Puisqu’il croit à une liberté plus grande, il cherche le mouvement formel et pictural qui rendra force et vérité, de manière concrète, sur la toile. C’est avec la même force qu’il donnera à voir tout le réalisme sanglant de la retraite de Russie, son échec cuisant ; la débâcle. Rien n’échappera à la vérité cruelle de son pinceau. Il décrit les mouvements de vie, consigne les regards éteints : des chevaux abattus au galop, des soldats aux corps ensanglantés, fauchés par la mort ou portant des blessures profondes. Il se sait légitime de décrire ces mouvements de vie, de mort.

Du tremblement de son pinceau dont il ne réprime la fureur, le peintre du réel cultive le sens du tragique. C’est la vie dans ce qu’elle a de plus noir, de plus bouleversant qui s’en trouve mise en relief. Quelques traits suffisent à ébranler la vue, le regard. Grâce à son génie, les couleurs sont des corps d’éblouissement, morts ou vifs. Ce sont des flux, ce sont des reflux. Ses gestes de peintre les transcendent en accompagnant leur mouvement. Ainsi, la mort et la vie se mêlent sous nos regards ouverts sur le temps, l’espace, les formes. L’équilibre du Radeau tient en la splendeur d’une figure sombre offerte au regard. Il ouvre, à travers les ténèbres, le chemin lumineux de la liberté. Il augure des lueurs nouvelles. En m’élevant au-dessus des autres, Théodore montre ce qui échappe aux hommes : une part importante d’eux-mêmes amputée du réel.

Une peinture, lorsqu’elle a pour source l’émotion, peut ouvrir une porte et laisser entrer l’espérance. Elle peut également jeter la matière et le germe d’une voie nouvelle, incomprise au début par ses formes, ses degrés de plénitude, sa vitalité débordante. C’est un passage, c’est une passerelle. Elle chemine jusqu’à nos consciences par des jeux de force, de flux, de circulation d’énergie.

Tout est affaire de regard, d’audace, de vérité. Son plus bel usage est de transformer l’oeil intérieur, la vie. Là où les âmes semblent tranquilles dans leur observation du quotidien, l’art infuse de l’instable, du tremblé jusqu’à la source des émotions. La vie gronde dans les contradictions. C’est en bousculant ces âmes, par les lignes du dessin, les traits du pinceau, que l’artiste se sent lié à elles. Regardez la main de l’artiste sur la toile, regardez-la bien, elle ne ment pas. Elle hurle de vérité, comme si elle dévoilait un secret connu de tous. Mais, peindre, c’est terrasser le ressentiment et la vengeance pour aller au-delà de la vérité de l’instant. Qu’elle est cette vérité ? Il y a d’un côté l’Unique, et de l’autre l’Unique. Au milieu, le désespoir des hommes de race inférieure, les Noirs, les monomaniaques, les malades mentaux, les anonymes, les aliénés. Le Maître le sait. Cela le révolte.

Les hommes noirs n’avaient aucune place, aucun droit dans cette société. La dignité humaine leur était contestée. Tout simplement refusée. L’acte de peindre est un acte de résistance, bien au-delà des choses montrées. Un acte d’émancipation. Théodore s’est dressé contre les tenants de l’Unique. Il est mort, animé par la volonté farouche de comprendre la vérité de l’autre, la rose du songe serrée dans son jeune cœur de trente et deux printemps. Il est mort. Les efforts l’ont éprouvé. Mais également l’amour. La lumière a mordu une petite place dans la nuit sombre des hommes. La peinture est le prolongement d’une lutte, mais aussi son témoignage. Plus tard, Victor Schoelcher, avec la densité de son élan, d’un bond fertile, en saisira le jaillissement pour des aubes nouvelles, faites des racines profondes, des voix multiples. L’alarme de ses mots culminera dans une proposition de loi qui sonnera le glas de cette injustice. Après une lutte âpre à l’assemblée, il finira par faire voter une loi qui abolira l’esclavage le 27 avril 1848.

Théodore a montré le chemin. Victor l’a déblayé, agrandi, pavé. Mais, c’étaient encore des jalons. Le vif intérêt de Théodore sur le sort des Noirs réveillera certaines consciences. D’autres luttes viendront par-dessus les luttes, les déceptions, les retournements.

L’acte de parole est aussi un acte résistance. Sous la forme d’une lutte. Le peintre s’est dressé plus haut que la bêtise humaine. La source d’une eau dérobée ira irriguer d’autres ravines sèches, comme un souffle ranimant des voix éteintes. Les nations de l’Unique s’abreuveront de cette fraîcheur neuve. Suivra un long silence de semaison, de traîtrise et de reniement à l’idéal. Ce silence soumettra la part inquiète de l’Autre irréductible aux fers de l’oubli, au nom de la Raison, du progrès, de la suprématie de l’Unique.

Depuis, les fondements de l’Un chancellent et s’écroulent dans la pluralité des mondes. Ses assises inébranlables contestées. Têtu, le corps de l’Autre, quoique affaibli, ne cède d’un pas sur le sentier incertain de son devenir, du langage, de l’inattendu. Laminaire, il s’accroche à la roche de la Raison toute puissante.

L’Autre, en surgissant, recouvre la voix puissante de l’Unique. Il parle, il luit, comme un soleil de l’aube. Son dialecte est étrange. C’est un idiome d’arrière-monde, dérobé de nuit, tissé d’emprunts multiples. Il parle en dérivant sous les étoiles. Il commande sous la tempête, arrête l’éclair d’un pas de rebouteux, indique l’horizon d’une assurance de sourcier. Il est au vif de la relation. Il est Noir. Le noir est la lumière de l’espérance, le soleil des naufragés. Il est coolie de l’Inde, Il est Arabe, il est minoritaire, monomane, donc exclu. Parfois, c’est une femme : elle se dresse également contre le pouvoir de l’Unique.

La peau de l’Unique se bariole au contact du cri exhorté, des voix du monde. Elle ne craint plus l’obscurité ; elle cherche un peuple d’intensité, des visages. La poussière de l’ocre envahit ses temples, ses Tables de la loi, ses jardins intimes. La chambre virginale vacille de la vigueur impromptue des amants divers. Et la foudre des accords hauturiers gronde en sa demeure, démantèle ses certitudes. La pureté et la suprématie de la race deviennent caduques.

Aux premières lueurs du soleil, le monde est saisi d’une violente clameur. Des cris, des hennissements fulgurent de toutes parts. Puis, la tendresse des enfants s’agrippe aux paumes unies, aux bras du regain. Les chemins inachevés se déterritorialisent, le réel s’énucle. C’est le temps des résolutions. Le ciel de faux dieux se craquelle de toutes parts. Les oiseaux de mauvais augure perdent le sens de leur envol. L’air qui bat sous leurs ailes déroute, perturbe, déséquilibre. Le vent irrite les chevaux aux écuries le soir de grande tempête. Au bas du ciel des mains distraites cherchent une matrice potentielle, de nouveaux souffles, là où tout s’est aliéné d’égoïsme séculaire, d’individualisme. Le tenant de l’Unique s’étonne encore de la débâcle de son propre cri désarticulé. Sur sa langue, le goût acide d’un fruit amer. Et les mots du poète fixent des vertiges inconnus pour en déloger les raideurs identitaires. Les ombres des jours anciens se courbent dans le crépuscule d’ennui tandis que s’annonce la saison des mains fraternelles, chaudes, douces, la saison des mains convulsives par delà les frontières cloisonnées de l’être. Sur les rives paisibles des contrées froides, l’irruption des beautés équinoxiales.

L’art dans sa puissance de transcendance lutte contre les forces qui s’agitent dans les sombres nuits de la conscience. Il résiste contre la mort, bien au-delà de la vie.

Le sommet de l’espoir est noir sur le tableau du Maître. Je le voudrais moiré, chamarré, diapré sur la toile élargie du temps et de l’espace. Le poète dit diaprure, emmêlement de sang, de chair et de vin, haleine de maquis et d’eau de vie. J’entends ocre jaune, terre d’ombre et blanc de Titane. Il dit aussi frôlement des peaux, souffles enivrants échappés du serment de l’inattendu. J’entends la verdeur du cri qui ne périt pas le lendemain d’ivresse, le lendemain de lutte. C’est un grondement souterrain avant que l’orage, dans les mains de l’amant ne dévoile partout ses serpents de lumière, avant qu’il ne convoque un peuple du divers. Avant que l’amant n’emprunte à l’orage ses roulements de tambours, nous avons toutes raisons d’affoler les bêtes en nous. Ne baissons pas les bras, ne laissons pas entrer la frayeur dans nos écuries intérieures. Avons-nous uniquement besoin de lumière et de souffle qui ne brûlent, mais apaisent jusqu’au fond de nos rêves. Nos rêves du divers.

Au loin, un hennissement. C’est le peintre qui s’approche. C’est Théodore. Son trot est lent, il ne galope plus. Car, c’est avec lenteur qu’on passe la porte de l’écurie le soir de grande fatigue. Pour un amateur de chevaux, l’éternité est une affaire de trot. L’ami Théodore, c’est une vie furtive, mais aussi une formidable présence au monde. Je ne vois pas ce que je dois trouver d’autres à dire. Je ferme les yeux. Je vois un cheval qui sue et écume.

Il y a en revanche un hennissement filandreux que je ne voudrais plus entendre, c’est celui de l’Unique. Il y a encore d’autres luttes à mener, d’autres révoltes à charroyer. N’ayons pas peur de suer et d’écumer pour les bonnes causes.

Vous pouvez m’admirer au Louvre. Je suis Joseph, le Maure. Celui qui fait des signes. Vous savez, l’homme qui agite un chiffon blanc amidonné au centre haut du chef-d’œuvre de Géricault, le Radeau de la Méduse.

 

 



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1ère mise en ligne 6 octobre 2013 et dernière modification le 10 décembre 2013.
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