Samuel Balmeur | La barrière de flottement

« Et j’ai ri de moi-même, de la vitesse et de ma peur du futur. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Gabriels F | Souvenir de la main qui t’a blessé
L’AUTEUR

Mon nom est Samuel Balmeur. J’ai 29 ans.

Comme je dis souvent, écrire est à peu près tout ce que je me sens capable d’oser. Ma bibliographie est vierge. Moi, je suis Poissons, né en mars.

Je n’ ai qu’un lien à communiquer, celui de mon blog : thanewnimportequi.com. Assez récent, il est encore un peu vide. C’est du « Work in Progress ». Zéro abonné, zéro commentaire, zéro visite mensuelle (les visites de ma maman ne comptent pas)… des statistiques édifiantes.

Oh pis si ! Voici un autre lien ! C’est mon profil professionnel. Je suis journaliste. : www.samuel-balmeur.fr (ou Google + : et Twitter @SamPWjournalist).

LE TEXTE

Ce texte évoque un morceau de voyage au cours duquel un homme parcourt une route en vue d’une destination mystérieuse. Il s’agit d’une allégorie sur le thème du passage. Plus précisément, du passage à travers les différentes étapes de la vie. Mais aussi, et surtout, du rythme qu’on imprime volontairement ou non à notre cavale.

Le ton est celui d’un baroudeur un peu misogyne, d’un fonceur, d’où les temps de récit employés (passé composé et imparfait, une combinaison risquée). Au fil de notre existence, nous passons tous par divers caps, c’est pourquoi je pense que la thématique abordée dans ces quelques feuillets a une dimension universelle.

La carte routière était dépliée sur le fauteuil passager. J’ignorais pourquoi je l’avais achetée. Pour me rassurer sans doute. Ou parce que la caissière de la station-service était mignonne. Derrière son comptoir, elle avait remonté sa robe jusqu’aux genoux. Elle avait des airs de cette petite brune qui m’avait retourné le bide un soir que j’étais bourré au bal. Abigail, si mes souvenirs sont bons. Une fille qui dansait sur de la musique tzigane en tenant avec précaution les pans d’une longue jupe à fleurs entre ses doigts tout fins…

… faut absolument que j’évite les femmes !

Donc.

Je roulais vitres ouvertes. Ça soufflait une chaleur d’enfer. C’est peut-être bien là-bas que j’allais. En Enfer. L’air frottait les bordures de la carte et le bruit du papier jouait une chansonnette criblée de fausses notes. J’étais momifié, crispé sur le volant, à dévisager chaque centimètre d’asphalte qui défilait sous les roues. Mon esprit était ailleurs. Il était déjà arrivé à destination. La Barrière de Flottement. Ceux qui en étaient revenus depuis des lustres s’amusaient à charrier les types comme moi, les aventuriers de l’ordinaire. Pour sûr, je ne tentais rien d’original. J’allais là où j’avais entendu dire qu’il fallait aller.

Je m’arrêtais de temps à autre pour pisser un coup. Le paysage se foutait de ma gueule. Il n’y avait rien à voir à part de la terre ocre, brûlée par l’intense solitude du soleil. Et au milieu, cette lame de béton qui filait droit dans le mur, dans la barrière, dans le flottement.

À chaque halte, j’inspectais mon tas de ferraille. Une beauté. Plutôt intérieure qu’extérieure, la beauté. Il y avait tellement de chevaux sous le capot que c’en était une cavalerie. Fallait au moins ça pour passer la barrière. Des légendes circulaient de partout selon lesquelles il y avait une heure H, un moment M et une vitesse V pour passer sain et sauf à travers la barrière. L’heure de la barrière, le moment de ta vie, la vitesse de ton élan. Ça changeait tous les jours, au gré des discours, au gré des témoins, au gré des affabulateurs ou des donneurs de leçons. Moi, je n’avais pas de montre, j’avais décidé que n’importe quel moment serait mon moment et que la vitesse idéale ne pouvait être que maximale. Avec ma poubelle trafiquée, je pouvais tirer l’aiguille du compteur jusqu’à 300 km/h. Je taillais la route comme un imbécile et la jauge d’essence dégringolait. Une vraie assoiffée cette bagnole.

À tout berzingue, j’approchais du but. Un panneau indiquait que la dernière station-service campait à vingt kilomètres. Après c’était l’inconnu, la barrière. J’ai levé le pied pour fumer une clope. Elle n’avait pas de goût. Elle était froide. Dehors, la température était à crever, ça devait jouer sur ma sensibilité. Je n’arrivais plus à apprécier. Je l’ai balancée par la fenêtre au bout de deux lattes et j’ai écrasé à nouveau le champignon jusqu’à ce que j’aperçoive un vieux baraquement ceinturé de tonneaux bleus, verts et rouges empilés. Il y avait une pancarte bouffée par la rouille sur laquelle on lisait le mot gasoil en une dizaine de langues différentes. Je voulais bien croire que l’endroit était touristique, seulement, il n’y avait pas un chat dans le coin. Personne devant moi, ni derrière. On venait de partout pour se taper ce célèbre mur et pourtant, j’étais seul sur la route. Probablement que c’était le bon moment pour moi. Mais peut-être pas la bonne heure…

Je me suis garé devant la pompe et j’ai attendu qu’on me serve. À l’ombre d’un parasol, deux types jouaient aux cartes. Ils avaient la face crevassée. Le sable et la poussière de la région se lovaient dans les trous de leur peau. L’un d’eux portait une salopette usée, pleine de taches d’huile. L’autre était en caleçon, un foulard rouge autour du cou. Ils sirotaient tous deux de grands verres de rosé, tranquilles, avec des gestes aussi lents que la plaine était vaste. Comme j’étais le cadet de leurs soucis, je suis allé à leur rencontre. Sans me presser. Dans ce décor de cowboy, je me sentais à ma place. C’était le grand vide, l’espace de transit. Le segment nu sur lequel on allait et venait entre deux extrémités : les jours vécus et les jours à venir. Un présent en suspens dont la Barrière de Flottement représentait en quelque sorte la marque d’un mystérieux dépassement.
— Vous faut le plein, Monsieur ? a demandé l’individu en salopette d’une voix guillerette.
— Oui, s’il vous plaît, ai-je répondu.
— Z’allez où ?

 

Sur cette route, il n’y avait pas dix mille directions possibles. Pourquoi me poser une telle question ? Forcément qu’il savait où j’allais ce vieux singe. Alors, je l’ai toisé sans un mot.
— Oh, restez calme, l’ami. Je sais où vous allez, c’est évident. Moi, je demande ça simplement pour savoir comment vous l’appelez…
— Appeler qui ? De quoi parlez-vous ?
— De votre destination, pardi ! Tout le monde baptise ce point de passage à sa façon. On vient ici comme on va en pèlerinage sur un lieu de culte. Les idées foisonnent, les légendes pullulent. Et chacun invente sa propre mythologie de l’endroit.

J’ai réalisé sur le coup qu’effectivement, j’avais choisi de baptiser moi-même ma destination. Sans tenir compte des conversations avec mon entourage. La « Barrière de Flottement » était venue naturellement étiqueter mes desseins. Le croulant avait raison. Il n’arrêtait plus de parler. Alors, je l’ai écouté.
— Nous autres, nous l’avons baptisée « Cap de flamboyance ». Ma femme dit que c’est le « Voile orangé ». Mon camarade de jeu, individu peu bavard depuis sa récente trachéotomie, affirme que c’est un « Filet d’horizon ». Il considère que c’est un piège. Ne sommes-nous pas un gros banc de sardines ? Hum, d’après vous, une « Barrière de Flottement » serait plantée au milieu de la route… Confus, mais recherché. Je vous félicite.

 

L’homme au foulard rouge a pressé son pouce contre sa gorge. Je voyais bien qu’un orifice se cachait derrière son bout de tissu. Sa voix a émergé faiblement, tel le son d’une trompette dont on aurait obstrué l’ouverture avec de la pâte à tarte, ou pire : du chou farci.
— Confucéen, oserais-je même dire. Oh ! Oh ! Oh !

L’autre s’est esclaffé.
— Joliment dit, très cher. Joliment dit…

 

Le voyage m’avait rendu susceptible. J’ai fait mine de ne pas comprendre et suis parti remplir mon réservoir. J’ai sorti trois billets de vingt, les ai déposés sur la table des pompistes et ai mis le contact. Le nez rivé sur ses cartes, le type à la salopette m’a salué de la main. Puis il a braillé un truc que je n’ai pas saisi sur le moment :
— Camarade… Surtout, ne faites pas comme nous. Tâchez de surmonter les avances du sommeil. Car la nuit est toujours trop belle !

 

Le type à la gorge percée a ri dans son foulard. Pas super mélodieux. J’ai démarré en trombe. Ça voulait dire : allez tous vous faire foutre, les gâteux. Je suis un garçon poli.

Cap de Flottement. Barrière orangée. Voile de flamboyance… Peu importe le panneau planté à l’entrée du domaine, j’allais passer à travers. À fond les manettes. Je roulerais jusqu’à l’épuisement total. Au-delà de la nuit et de ses charmes. Je verrais cette Barrière et je l’enfoncerais.

En quittant cette station, j’affichais clairement de belles ambitions. La vérité, c’est que deux heures après mon départ furieux, la nuit était bel et bien tombée et que, par conséquent, je m’endormais au volant. La piste était rectiligne. Ma conduite étrangement sinueuse. J’amorçais des courbes et je me reprenais juste avant de sortir de la piste en macadam. Mon pied pressait la pédale d’accélérateur comme si je pompais pour gonfler le moteur. Ma vitesse maximum cédait à la fatigue maximum. J’allais capituler devant les beautés de la nuit. Devant toutes ses étoiles dispersées dans la clarté bleue des abysses célestes. J’allais devenir moi aussi une étoile, rejoindre les cieux en pourrissant dans l’oubli de ce désert. Je repensais à la petite caissière et à Abigail. J’avais envie de les embrasser et puis de les jeter. De leur hurler dessus. Éviter les femmes était mon credo. Sans quoi je n’aurais pu rouler jusqu’ici. Jusque nulle part. Elles m’auraient retenu. Elles m’auraient empêché de chercher à comprendre. Fallait éviter les femmes.

Le disque tournait en boucle. Ancré dans mon crâne, lu par le diamant de mon obstination, au dernier étage de ma bulle en vinyle. Fallait desserrer le frein à main sans toucher la paire de seins qui était greffée dessus. Je m’étais mis ça en tête pour me prouver que j’en avais. Des couilles bien sûr, pas des seins !

 

J’ai lutté contre le sommeil. J’aurais préféré mourir que de m’endormir. Une petite voix en moi me susurrait des menaces. Du genre que je finirais comme les joueurs de cartes. Immobile, incomplet, la trogne en vrac. Du genre que je vivrais tel un bienheureux à l’étroit dans sa panoplie de chienlit. Je ne sais pas d’où elle provenait cette voix. Pas de moi, en tout cas, parce que j’estimais qu’un bonheur merdique valait mieux que rien. Malgré tout, la voix était là, à me harceler, à sous-entendre que je n’accéderais pas à ce que je souhaitais. Ça m’a tenu éveillé. Et pas qu’un peu. Parce qu’au fond, j’ignorais parfaitement ce que je souhaitais.

Si j’avais roulé à 300km/h, ainsi que je me l’étais fixé, le voyage aurait été écourté. Le gasoil serait parti très vite en fumée. À bien y réfléchir, c’est la fatigue qui m’a forcé à l’économie. C’est l’épuisement qui m’a aidé à traverser la majeure partie de la nuit sans brûler tout mon carburant.

 

Tandis que mes paupières s’alourdissaient, j’ai repéré une forme sur l’accotement. Un gros point blanc. De loin, ça ressemblait à un morceau de tôle. Peut-être une voiture accidentée. Ou, tiens, un réfrigérateur. Si seulement… Avec la soif que j’avais, ç’aurait été un miracle. Mais, ce n’était rien de ce que j’avais imaginé. J’ai coupé les gaz à une dizaine de mètres de l’objet et suis parti en reconnaissance. Des fourmis dans les jambes, mon corps vacillait comme si mes pieds se posaient sur de la mousse épaisse. Le béton me semblait instable. Le ciel, lui, me paraissait plus dur que du granit. Il était peint d’un bleu-nuit plein d’effets. Une œuvre d’art qui se contemplait bouche ouverte, gorge muette. Je ne décelais pas la moindre vibration dans l’air parce que le silence ambiant avait égalisé les irrégularités de l’atmosphère. Sous son immense voûte sombre, l’humeur du monde était aplanie.

Le gros objet blanc s’avérait être une borne kilométrique. Sur sa face était peint le chiffre zéro.

Le kilomètre zéro.

Personne n’avait mentionné la présence d’un tel détail sur ce chemin. Les vieux de la station avaient-ils vu cette borne ? Pourquoi ne m’en avaient-ils pas parlé ? L’avaient-ils atteinte ? Celles et ceux qui discouraient sur la barrière pour me donner des conseils — voire des consignes — étaient-ils arrivés jusqu’ici ?

La fatigue donnait des coups de cuillère dans ma soupe aux doutes. Je n’en menais pas large. Au point que mettre une botte de l’autre côté de la borne m’angoissait presque. Pour se ressaisir, une petite clope s’imposait. La nicotine m’aiderait à réfléchir. Sauf qu’il y a eu un imprévu. Du lourd. Mon briquet a décidé de merder. Comme il faut, en plus ! Impossible de lui arracher une flamme. Nada. Je me suis usé le pouce jusqu’à l’os. Il ne postillonnait que des étincelles. Je piétinais sur place, face à l’horizon, la bouche tordue, fronçant d’agacement sur ma cigarette. J’attendais un embrasement. J’attendais le feu.

La colère me guettait, une fois de plus.

Le feu, bordel… le feu !

Le feu…

 

Enfin, il est venu.

De très loin.

De l’infini.

Il tenait dans ma main, en trompe-l’œil, et il m’attirait à lui. Le feu se levait, au bout de la route.

J’ai abaissé mon briquet, et mes lèvres ont lâché prise. La clope est tombée et j’ai commencé à avancer. J’ignorais l’heure qu’il était. Pas de montre. Au-delà de la borne zéro, j’ai marché. L’arc solaire coiffait la route, la transformait. L’embellissait. La lumière sortait de l’horizon. La terre accouchait d’une brillance immaculée devant laquelle le firmament rougissait. Une volée d’oiseaux a filé au-dessus de ma tête. Peut-être des étourneaux. Ils se dirigeaient à toute allure vers ce rideau chatoyant, comme s’ils se hâtaient d’entrer dans la vie entière. Comme si l’attente nocturne avait bombé leurs ailes d’impatience. J’étais un des leurs. J’étais un étourneau avec mes ailes en plomb et mon cerveau de moineau. J’accusais le monde entier d’être lent. Je voulais aller vite, être différent. Je voulais aller loin, mais j’avais du goudron plein le plumage. Je ne plaisais pas aux filles, encore moins aux femmes et à moi-même. Je me détestais et je cherchais une Barrière à traverser, de la magie à invoquer pour contourner la réalité. La réalité était ce qu’elle était. Il fallait marcher, encore et toujours. Chercher à s’accepter.
Accepter de barboter dans le flottement jusqu’à sortir de ses flots.

 

Quiconque empruntait cette route avec sérénité, voyait dans son spectacle matinal les couleurs d’un Cap flamboyant.

Quiconque se hasardait jusqu’ici avec des regrets, ressentait de la panique, le besoin de se débattre vainement dans des filets tissés sur l’horizon par un profond désarroi.

Moi, c’était juste l’avenir qui me turlupinait. J’étais incapable d’éprouver des regrets et encore moins d’être serein.

Vraisemblablement, j’avais roulé jusqu’à la Barrière de Flottement pour changer de cadence. Tous les kilomètres réalisés à brides abattues m’avaient ramené au point zéro.

J’étais un quidam qui carburait frénétiquement aux doutes.

 

Sondant le ciel pour retrouver la volée d’étourneaux qui m’avait dépassé, j’ai continué à marcher dans l’aurore. Et j’ai ri de moi-même, de la vitesse et de ma peur du futur.

Je voulais resplendir, simplement.

Tout était là, devant moi, dans le mouvement du soleil.

C’était évident.

C’était élémentaire.

Ce n’était ni le passé, ni le futur.

C’était le présent.

 

Le soleil ne s’empresse jamais,

Jamais,

De rallier son zénith.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 janvier 2014.
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