l’homme aux rats

"des êtres humains quand même"


J’ai pensé l’homme aux rats parce qu’il avait trois rats et aussi parce qu’il existe, je le sais, un livre qui s’appelle Psychanalyse de l’homme aux rats que je n’ai pas lu (j’ai seulement lu vers mes 17 ans quelques livres de psychanalyse).

Je m’étais mis dans ce strapontin aménagé près du compartiment bagage qu’ils ont récemment installé dans les trains sous l’appellation bureau, c’est commode à cause de la prise de courant parce que j’avais peu de batterie, et lui il s’était mis là à cause de sa grande cage aux rats : une cage fluo avec du vert et du rouge et deux étages, c’est parce que les trois rats étaient dans la bulle à l’étage que d’abord je ne les avais pas vus, sa cage était vide je croyais, on a commencé à parlé parce qu’il avait un billet gratuit pour Lille mais devait revenir de Lille à Arras et moi j’avais compris Reims et je lui disais que ce n’était pas la bonne solution de passer par Lille. Et puis il a sorti les rats et les a pris dans ses bras : les trois.

Il était très fier d’un en particulier, d’un gris soutenu qu’il appelait son rat bleu : « C’est rare les rats bleus », a-t-il tenu à préciser.

Il a dit que c’était des animaux très propres : « Une femelle qui pisse dans une pièce on ne peut plus tenir, mais des mâles ça ne sent pas ça ne sent rien, c’est comme ça. »

Répétant : « C’est comme ça. »

Comme il était heureux que j’écoute et que j’aie l’air surpris, évidemment il m’en a raconté plus sur les rats, j’avais demandé si trois mâles ils ne se battaient pas. Si, les mâles souvent se battaient entre eux, il y avait des morsures, mais s’il élevait la voix ils se calmaient : « Ça comprend » dit-il.

Comme les trois bêtes étaient lovées dans cette bulle de plastique j’ai dit qu’ils avaient l’air de bien s’aimer : « C’est le train, il a dit : dans le train ils sont stressés. »

Il a continué de m’expliquer : « Il y a des gens qui n’aiment pas les rats c’est des mensonges, c’est des bêtes agréables », puis il a rajouté cette phrase : « C’est pas des chiens des chats mais c’est des êtres humains quand même. »

Cela il l’a dit au mot près et d’un seul bloc — comme il me fallait réfléchir à cette phrase je suis resté en silence un peu, donc il a complété l’explication : « Un chien ça obéit ça peut aimer mais les rats ils vous connaissent aussi et moi je leur parle. »

Il a raconté ensuite que le dimanche il va dans un parc public (à Arras), il les laisse en liberté, parfois s’allonge sur l’herbe et fait la sieste : quand il rouvre les yeux les rats sont toujours sur son ventre ou dans le creux de sa veste.

Il m’a dit aussi que les rats vivaient en moyenne quatre ans, parce que les siens devenaient facilement un peu gros sinon ils vivraient cinq ans : « l’exercice leur fait du bien mais ils n’en prennent pas toujours ».

Il m’a dit qu’il avait des rats depuis longtemps qu’avant il avait un chien mais qu’il aimait mieux les rats.

Le contrôleur est passé, il a regardé son billet qui était un billet prime et ces billets-là on ne peut pas les changer ni modifier le voyage, ça l’embêtait : il venait de la Rochelle, c’est une copine là-bas qui lui avait pris le billet prime et lui il était au RMI il n’avait rien sur lui pour le supplément de Lille à Arras. Le contrôleur a expliqué que désolé, il lui faudrait quand même descendre à Lille et acheter un billet de prolongement pour Arras. Le contrôleur n’a pas évoqué les rats. Il les regardait, oui, mais pour en parler il lui aurait fallu la réprobation du voyageur témoin (moi) et ce n’était pas le cas.

Après, on a parlé de la cage. J’ai dit que c’était une belle cage, mais pas commode à transporter, peut-être ? Avant ses rats étaient moins gros, ils escaladaient juste par une corde d’un étage à l’autre de la boîte, et que chez lui à Arras il avait trois boîtes identiques qu’il reliait par des tuyaux comme ça ils avaient plus d’espace à circuler : « Les rats me passionnent » m’a-t-il dit, « quelquefois ils m’ont mordu mais c’est juste par colère » — il avait le gros rat blanc sur son bras il me l’a tendu mais la bête n’avait pas très envie on aurait dit alors il l’a remis avec les autres dans la boîte.

Je me souviens de son visage : la tête rasée sur les bords, avec une crête en longueur qui descendait sur l’arrière, des anneaux à l’oreille et les dents un peu abîmées, mais un type gentil.

« On ne se sent pas seuls avec eux », il a dit.

J’ai photographié la cage aux rats mais il faisait sombre et le train bougeait, la photo a raté je l’ai effacée (je n’aurais pas dû : elle aurait pu accompagner, même floue, la mise en ligne de ce texte et attester de la réalité de ce qu’il dit). Puis on est arrivé à Massy il fallait que je descende pour changer vers Lyon.

J’ai dit au revoir à l’homme aux rats et que bonne chance pour Arras.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 30 mars 2008 et dernière modification le 1er mai 2013
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