les étrangers sont parmi nous

c’était pourtant moderne et bien protégé


Après la mort d’un détenu tunisien, le centre de rétention prend feu. M. Hortefeux se félicite de ses bons résultats. Selon la police, le sinistre est criminel. Elle parle de l’incendie.
Hervé Le Tellier © lemonde.fr

 

Ça s’est donc passé comme ça, à toute allure : fini, le centre de rétention de Vincennes. [1] [2] ? On en avait tous honte. On trouvait ça une verrue sur notre dignité à tous. On ne dit même pas détenu, on dit retenu [3] : ça change quoi ? En fait, on n’y avait pas pensé : il suffisait d’allumer, et fini, et la honte, et la prison, etc. Sauf que la honte reste, et qu’elle a encore des lieux de même exaction, même arbitraire, même crasse et indignité. Il y en a un autre à Rennes [4], il y en a un autre à Lyon [5], et celui de Roissy [6] : faire pareil ?

Après, on ne sait rien. On voudrait récit : il y a eu la mort de ce détenu-retenu, samedi. Probablement les sirènes du SAMU, puis ces ambulances qui n’en sont pas, pour ceux qui n’ont plus besoin de secours ni de soin. Puis toute la nuit de samedi à dimanche, et ce qui a dû se chuchoter, se préparer. Il y a la montée de pression toute une journée, ceux qui sont prêts à oser.

S’il y a des caméras de surveillance, on devrait demander à ce qu’elles soient archivées. On pourrait faire un montage : les silhouettes, les couloirs, tout doit dire, rétrospectivement, le moment du feu.

Ils l’ont fait pour nous. En brûlant la honte, ils ont brûlé nous, qui avons supporté cette honte, exercée en notre nom collectif, notre identité nationale. Ils étaient 273 (249 selon l’AFP) dans les lieux, et voilà la phrase : « Une cinquantaine d’étrangers auraient profité du chaos pour prendre la fuite » [7]. Cela aussi, il en faudrait récit. Scène de guerre. Guerre en notre nom. La panique et les flammes, et puis tenter de courir, et ça marche.

Ils sont où, les cinquante, à quoi on les reconnaît dans la ville, les cinquante ? Insurrection non. A l’insurrection il faut un motif, un but. Ils sont dans la clandestinité, les cinquante. Parmi tant d’autres cinquante, aux mêmes rues, mêmes hôtels dont on n’apprend l’existence aussi que par le feu, le mot insalubre : hôtels ou logements qu’on dit insalubres après, quand ils brûlent, eux aussi. Ils sont repartis aux insalubres de la ville, les cinquante.

Non plus détenus, ni retenus. Penser aux camions ou aux autobus lourdement escortés, gyrophares et véhicules grillagés, convoqués à toute allure pour les 223 autres (199, selon l’AFP ?). Et comment on les a parqués en attendant, et transférés où, maintenant ? [8]. Et seulement cinquante, de perdus dans le chaos (la confusion, selon l’AFP) : ça tombe bien rond pour sonner vrai, cinquante.

Ils se fondent à nous et nous donnent visage : définition par l’étranger. Pas d’autre définition que le mot étranger. Et parmi nous confusion, parmi nous chaos.

 

Merci spécial, en nom collectif, à RESF [9].

[1Un incendie volontaire a presque détruit dimanche 22 juin le centre de rétention administratif de Vincennes (Val-de-Marne), un des plus grands de France, où étaient enfermés 273 étrangers sans papiers en instance d’expulsion. Au lendemain de la mort sur place d’un retenu tunisien, deux foyers se sont déclarés simultanément à 15 h 45 dans les deux bâtiments du centre, qui ont été très endommagés malgré l’intervention rapide des pompiers, précise la préfecture de police de Paris dans un communiqué.

Aucun blessé grave n’était à déplorer dans la soirée. Vingt personnes intoxiquées par des fumées ont été transférées à l’hôpital, précise la préfecture. Une cinquantaine d’étrangers auraient profité du chaos pour prendre la fuite.

Les occupants restants ont été évacués et d’abord transférés dans le gymnase de l’école de police situé à proximité. Ils sont ensuite partis vers des centres de Paris, Nîmes, Toulouse, Lille et Palaiseau, selon le député apparenté communiste Jean-Pierre Brard, une démarche que leurs avocats vont tenter d’exploiter pour faire annuler leur rétention en justice.

Selon l’un des étrangers qui était retenu à Vincennes, l’incendie serait lié à une émeute qui aurait éclaté en milieu d’après-midi. Elle serait notamment liée à la mort par crise cardiaque d’un Tunisien sans papiers, samedi, au centre de rétention. Cette version semble corroborée par la préfecture de police. Des retenus auraient mis le feu à des matelas alors que se déroulait à l’extérieur une manifestation de soutien. L’incendie aurait commencé vingt minutes après le début de la manifestation.

LE MRAP DÉNONCE UNE "OBSESSIONNELLE POLITIQUE CRUELLE"

Le retenu tunisien a succombé samedi à une crise cardiaque et n’a pas subi de violences, dit-on de source policière. Une enquête de police a été ouverte. "Tant les premières constatations que l’autopsie, réalisée dans le cadre de l’enquête menée par la police judiciaire, écartent la présence de traces suspectes", indique la préfecture de police. Elle précise que le Tunisien était frappé d’une interdiction définitive du territoire prononcée par la cour d’appel de Paris et était connu pour "des faits de délinquance grave et réitérée, sous de multiples identités, notamment en matière de trafic de stupéfiants, de violences et de viol".

Les associations de défense des étrangers estiment que ce décès est imputable à la politique du gouvernement et aux conditions de séjour dans les centres de rétention. "Cette mort de trop est à mettre au funeste crédit de cette obsessionnelle politique cruelle, brutale et inhumaine qui criminalise l’immigration", dit le Mouvement contre la racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), qui a appelé à une manifestation mardi devant le centre de rétention.

"Dans un pays démocratique, lorsque de tels faits surviennent, c’est au Parlement de se saisir de cette question et au gouvernement de s’expliquer", a réagi Pierre Henry, qui dirige l’association France Terre d’asile.

Les centres de rétention seraient actuellement surpeuplés et la tension y serait de plus en plus vive, selon les organisations de défense des étrangers. Des objectifs chiffrés annuels d’expulsions ont été fixés à l’initiative du président Nicolas Sarkozy. Le gouvernement n’a pas atteint en 2007 l’objectif de 25 000 expulsions d’étrangers sans-papiers qu’il s’était fixé. Le Premier ministre François Fillon a déjà indiqué à la presse que l’objectif pour 2008 était de 26 000 expulsions. Le ministre de l’immigration, Brice Hortefeux, s’était félicité, jeudi, d’une progression des expulsions de clandestins, qui aurait augmenté de 80 % sur les cinq premiers mois de 2008.

Au nom du Parti socialiste, Julien Dray a souligné "l’impasse dans laquelle mène le tout-répressif" et réclame l’abandon du "mirage de l’immigration choisie". "En agissant uniquement en bout de chaîne sur les étrangers déjà installés en France, la politique d’expulsion massive du gouvernement ne traite aucunement les racines du problème, tout en multipliant les occasions de débordement et de dérives inhumaines", ajoute-t-il dans un communiqué.

© Le Monde - 22/06/2008

[2AFP - Dimanche 22 juin, 22h59

PARIS (AFP) - Les deux bâtiments du centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, le plus grand de France, ont été détruits dimanche dans un incendie provoqué par des personnes retenues dont une cinquantaine ont profité de la confusion pour s’enfuir.
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Dimanche soir, une cinquantaine de retenus, sur 249, manquaient à l’appel du centre, a affirmé la préfecture de police de Paris à l’AFP.

La préfecture a par ailleurs indiqué que le "relogement des personnes retenues" était en cours "dans d’autres centres". Selon le sénateur (PS) David Assouline, qui s’est rendu au CRA, il s’agirait des centres de Nîmes, Toulouse, Palaiseau et Lille.

Il n’y a pas eu blessé grave selon la PP.

Au total, 18 personnes ont été hospitalisées, souffrant d’intoxication légère à modérée. Une partie devait sortir de l’hôpital dimanche soir, une autre lundi, selon une source policière.

Selon des sources concordantes, tout a commencé après le décès samedi d’un Tunisien sans-papier de 41 ans, mort d’une crise cardiaque. Sa mort a entraîné un rassemblement dimanche d’un collectif de sans-papiers devant le CRA vers 15H00, et selon une source proche de l’enquête, des retenus ont mis le feu à des matelas.

"A 15H45, plusieurs foyers d’incendie volontaire ont été détectés. (...) Le feu s’est propagé et a gravement endommagé les deux centres", -le CRA 1 et le CRA 2-, qui abritent des sans-papiers en attente d’expulsion ou de libération, selon la PP.

"Les deux bâtiments sont entièrement détruits et les personnes ont été évacuées dans le gymnase de l’école de police", situé dans le CRA, a indiqué à l’AFP un policier du syndicat FO police, Luc Poignant, confirmant des informations données par des membres du réseau Education sans frontières présents (RESF) sur place.

La préfecture de police parle d’un sinistre "volontaire".

Selon Jean-Pierre Brard, député (app. PCF), qui a pu entrer dans le CRA peu après 18H00, il y a eu "au moins 14 blessés", intoxiqués par des gaz lacrymogènes utilisés par des forces de l’ordre pour disperser une manifestation à 14h30 des retenus du centre dans la cour. Le député Verts Noël Mamère a évoqué "une mutinerie" .

A 19H30, le feu était maîtrisé, a constaté une journaliste de l’AFP. L’opération a nécessité une cinquantaine d’engins et plus de 150 pompiers.

Selon la PP, le CRA, d’une capacité maximale de 280 personnes, contenait 249 retenus dimanche. Il a été ces derniers mois plusieurs fois le théâtre de tensions, certains retenus protestant contre leurs conditions de rétention.

Ces incidents interviennent alors qu’un Tunisien de 41 ans est décédé samedi en fin d’après-midi dans ce CRA, "d’une crise cardiaque", selon les premiers éléments de l’enquête.

Ce ressortissant tunisien était "sous le coup d’une interdiction définitive du territoire français prise par la cour d’appel de Paris".

Son autopsie dimanche n’a rien révélé d’anormal, selon la PP. "Tant les premières constatations médicales que l’autopsie, réalisée dans le cadre de l’enquête en cours menée par la police judiciaire, écartent la présence de traces anormales", a-t-elle précisé.

Le député Verts Noël Mamère a demandé dimanche la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire, dénonçant les "conditions inacceptables" du quotidien des personnes retenues.

La Cimade, seule association autorisée dans les CRA, a mis en cause un centre "non conforme à la réglementation, déplorant "la surdité de la préfecture de police et du ministère de l’immigration".

Pour France Terre d’asile, ces "événements dramatiques étaient hélas prévisibles". L’association a dénoncé "une politique absurde qui (...) entache notre réputation de terre des droits de l’homme".

[3Voir en particulier Fabienne Swiatly sur remue.net, ainsi que les mots ont un sens...

[4voir 69-3 - mais je ne retrouve plus le blog des intervenants dans ce centre, merci me le signaler si vous l’avez ?

[5voir ici ou ici...

[6voir photos...

[7et seulement 15 dans les communiqués préfectoraux de ce lundi soir : parce qu’ils en ont retrouvé 35, parce qu’ils s’étaient trompés dans le comptage ou les autobus, ou bien tout simplement parce qu’ils auraient aussi bien pu dire que 3 seulement s’étaient sauvés ? – par essence les clandestins disparaissent et ne se décomptent pas.

[818 à l’hôpital, soit, quelques-uns à Palaiseau, ce n’est pas loin, Lille non plus. Mais ceux qu’on a évacués vers Toulouse et Nîmes, l’autocar encadré de motards roulant sur l’autoroute, est-ce que ce ne serait pas aussi récit ?

[9Ce lundi soir, circule sur le Net l’appel suivant - reçu pour ma part via Joëlle Wintrebert :

FAXEZ, MAILEZ la lettre qui suit.

ADRESSES POUR ENVOI FAX ET MAIL

Fax préfecture de police de Paris : 01 53 71 67 23
Mail :
prefpol.dpg-etrangers-secretariat@interieur.gouv.fr

Monsieur le Préfet,

À la suite des événements qui viennent de se produire au Centre de
rétention administrative de Vincennes dans lequel étaient retenues
280 personnes, nous demandons instamment que toutes ces personnes
soient libérées sur le champ.

Ces hommes sont tous éprouvés moralement et physiquement, et nous
nous refusons à penser que, dans ces circonstances, votre premier
objectif soit, quelles que soient les conséquences humaines, de
veiller à l’implacable maintien de la « machine à expulser ».

De plus, dans l’état actuel des choses, il sera impossible à votre
administration de respecter les droits des retenus. Leur répartition
dans l’urgence dans différents centres de rétention du territoire va
mettre l’Etat français dans l’impossibilité de leur donner l’accès
minimum aux droits élémentaires qui sont les leurs, et sur lesquels
il est impensable qu’un état démocratique tel que le nôtre envisage de
faire l’impasse.

· Les retenus qui devront être transférés ne pourront faire dans les
délais les recours auxquels ils ont droit dans le respect des lois
françaises.

· Les retenus arrivés ce matin, ou passés devant le Juge des libertés
sont privés de leurs droits effectifs.

· Les avocats n’ont plus aucun accès aux personnes qu’ils défendent,
envoyés dans des endroits où ils ne pourront se rendre à temps.

· D’ores et déjà, le droit à l’accès libre aux cabines téléphoniques
ne leur est plus possible.

· Leurs familles sont dans l’incapacité de leur rendre visite.

Pour l’ensemble de ces raisons, auxquelles un serviteur de la
République ne peut être sourd, puisque le respect des droits prévus
dans notre démocratie ne peut plus être assuré, les retenus doivent
être libérés sur le champ.

De plus, compte tenu des circonstances dramatiques qui ont été à
l’origine de ces événements, à savoir la mort d’un de leur compagnon
qui semble n’avoir pas eu accès aux soins qui lui étaient nécessaires
du fait de son état de santé particulièrement fragile et fragilisé
par sa mise en rétention, nous demandons qu’aucune poursuite ne soit
engagée contre les retenus.

Nous voulons espérer que vous ferez en sorte que les droits des
retenus soient respectés dans le bon usage des lois dont vous êtes le
garant.

Soyez assuré que quant à nous, nous resterons extrêmement vigilants
quant au respect de ces droits, droits qui ne pourront être respectés
si vous décidez de les maintenir en rétention.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Préfet, en l’expression de
nos salutations citoyennes.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juin 2008
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