les livres n’ont que leurs dents pour tenir le temps

pour saluer Philippe de la Genardière


Après plusieurs livres chez Actes Sud, Philippe de la Genardière publie L’Année de l’éclipse chez Sabine Wespieser, et ce gros livre semble s’imposer (sélection Télérama/France Culture, longue critique de Patrick Kéchichian dans Le Monde, entretient dans le Matricule des Anges) dans le grand flot industriel.

C’était juste pour dire, ici, que j’en avais plaisir. Je ne sais pas si le dispositif narratif de L’Année de l’éclipse, la contrainte d’une forme dont Ph DLG, dans le Matricule, dit se l’être imposée justement parce que forme liée au 19ème (vroi ce qu’il dit de ses précédents livres "au vocatif"), l’essence du roman, est une expérience littéraire qui coïncide avec ma route aujourd’hui, définitivement vers un contact direct au monde, en tout cas hors du roman, mais c’est très secondaire.

Mais il y a pour moi deux noms indissociables dans l’aventure littéraire contemporaine, Jean-Paul Goux et Philippe de la Genardière. J’ai découvert les deux simultanément. Je n’avais pas publié encore mon premier livre, mais la revue Digraphe, dirigée par Jean Ristat et Mathieu Bénézet, était plus qu’un laboratoire : une ouverture. Une poignée d’écrivains, sans rien nier de l’héritage le plus littéraire (la référence au continu chez Jean-Paul Goux forgée chez Gracq et Claude Simon)), posaient sur notre table de travail des fragments de l’expérience immédiate, le monde contemporain au présent (le musée des voitures Schloumpf dans Le Triomphe du temps de Jean-Paul Goux), et nous maintenaient cette route ouverte.

Ma bibliothèque a été trop nomade, elle s’est sans cesse défaite et recomposée : mais les livres de Digraphe je les ai toujours avec moi, ils sont pour moi le signe de cette liberté – avec Jean-Paul et Philippe, il y a Dominique Grandmont, Michel Falempin, et bien sûr les livres de Mathieu Bénézet comme Pantin, canal de l’Ourcq ...

Philippe de la Genardière, dans ce dispositif, était celui qui m’impressionnait le plus, parce que son monde m’était peut-être le plus étranger. Il traitait lyriquement des formes, organisait des fugues (textes se développant simultanément, un texte plus éclaté ou tendu tenu en bas de page, et italiques, sous la fugue principale). Le travail était sur la phrase : convocation dans la prose de l’héritage de poésie.Et puis cette crudité, au lieu même de l’appel au plus traditionnellement haut des éléments de culture.

Puis la vie s’en est mêlée. Après le premier refus de Jérôme Lindon, mon manuscrit a circulé à Digraphe sans les retenir, mais, une fois paru, permettant la rencontre. Nous nous sommes retrouvés à nous côtoyer un an durant, avec Philippe, à la Villa Médicis (voir le livre qui en a résulté de son côté, La Communauté). Expérience trop intense et symétriquement déstabilisante pour ceux qui la vivent : on s’est éloignés, alors que nous avons, chacun de notre côté, maintenu constant le lien avec Jean-Paul Goux. Je pourrais probablement écrire, au mot près, les échanges que nous avons eus à l’époque avec Ph DLG (je ne le dirai pas). Je sais ce qu’il a dû affronter, mettant en péril, risque assumé, le plus précieux (son écriture) pour se débrouiller toutes ces années (je ne le dirai pas).

Mais, dans son écriture (voir Gazo ou Le Tombeau de Samson), jamais cette masse lyrique qui vient se défaire ou heurter le fil narratif n’a cessé de s’entendre. Jamais la musique n’a cessé d’être le lien, la métaphore, pour relier l’écriture à sa mise en abîme, exhibant le temps qui est sa matière.

Mais voilà, Digraphe dérangeait, et on leur a fait payer. Du moins jusqu’à ce qu’Actes Sud donne (voir de Jean-Paul Goux aussi bien le début de cette épopée de langue, Les Jardins de Morgante, que son point d’arrivée le plus récent avec L’Embardée), la place qui évidemment était la leur : peu importe, probablement, à leurs yeux. Mais il y a de quoi enrager, vu de tout à côté dans l’écriture. Une sorte d’étiquette "laboratoire" : parce que ces expériences d’édition paraissaient non convenables ?

Allez les trouver, aujourd’hui, les livres de Digraphe...

Alors ce soir, avec soudain le visage retrouvé de Philippe "Dela" comme disait notre copain sculpteur (que j’aimerais bien des nouvelles, aussi, tiens), l’envie de réouvrir ces livres, Battue, La Nuit de l’encrier, Naître...

Voici trois pages de La Nuit de l’encrier, paru en 1981. Si quelque chose vous semble vieilli ou inutile, merci de me le signaler, on transmettra. Si quoi que ce soit vous semble suranné, au regard de ce qui se publie aujourd’hui, merci de l’indiquer, on l’inclura dans son fichier Edvige... C’est écrit par un homme de 30 ans. Le livre publié aujourd’hui, c’est deux décades et demi de vie et d’écriture en plus.

FB

Image : en souvenir de Rome, Borromini.


Philippe de La Genardière | La Nuit de l’encrier, extrait

 

main / blanche dans la nuit des temps, son ombre de main sur la page du monde, c’est une main de livre qui s’est multipliée comme les mailles d’une nuit ne trouvant plus son matin gris, cette main de qui se penche dans la nuit de l’encrier qui se donne écartelant le temps, c’est le corps du livre cette main blanche aux cinq doigts dans la mare, la main de la mère épelant ses gammes sur le piano noir dans la chambre froide, la voix de la mère cette voix couchée sur le clavier épelant la chanson du siècle finissant, la main de la mère qui vient sur le front c’est de l’enfance de nouveau qui passe entre les quatre murs, rappelle-toi, la main cette paume de la mère qui efface les mauvais rêves au front de l’enfant blond, ciselée de veinules comme le lacis des branches au faîte de l’arbre nu, c’est la main de l’écrivain surgie de la nuit des temps, blanche, rappelle-toi, les morts ont laissé leux cinq bouts de chair en frise sur les eaux noires et tendent leurs veines au jour bleu qui monte sur le lac durci dans le givre avec ses branches engourdies comme le bras du noyé, ces mains qui disent leur nom de mort dans la nuit, leur nom de livres dans la nuit de l’encrier, la main remue au silence des heures noires, remue la mémoire, de toutes les mains raturant la page du monde, rappelle-toi cette main de l’enfant, ton corps de main dans le jour qui se lève, c’est une main qui monte sur la joue de la mère, violente, la main de l’enfant-toi, ta voix d’enfant dans la demeure froide au pays vert des montagnes et suit le doigt, cette voix cette main qui creusent les rides sur le front de la mère, les marques sur le visage de la mère, rappelle-toi l’enfant qui lit l’âge sur la chair le nom de sa mère bien-aimée, c’est la main de l’enfant-toi qui tâtonne au chevet du monde, cette main de l’enfant qui cherche les creux les trous sur la peau, creuse son nez mouille ses nuits, creuse la nuit dans son corps, c’est de la mort qu’il touche avec le doigt au fond de son nez, des lambeaux déjà qu’il ramasse sur la chair, ô cette main d’enfant qui caresse le chien dans la demeure natale, et se reconnaît dans le désir du chien, d’être chien le plus petit des chiens, trop tendre regard de la bête, cette main qui ressemble au chien assis, le poing remue au silence des heures noires, rappelle le doigt de l’enfant-toi qui se pince au battant de la porte, son cri d’enfant qui balbutie la mort, cette main sur la queue, qui se regarde, une main entre les cuisses, mais sur les lignes rouges accroche ses premières lettres, l’enfant écrit, trace ses calligrammes blonds comme le jour qu’on coucherait sur le papier tandis que dans son dos la mère épie, et porte ses doigts sur les doigts de l’enfant, comme le jour blanc que la mère et l’enfant coucheraient sur la page, c’est une main ce songe du livre à venir et qui se couche sur la page et tète l’encrier dans la chambre froide plantée de sa table et de sa chaise, de son arbre qui pousse dans la mare, c’est comme s’il tenait la nuit dans ses poings, et il l’écrase sur la feuille, ainsi de page en page comme un long poème noir qu’il frotte sur l’établi tandis que dans son dos sur l’autre rive la nue rythme le sommeil, c’est comme s’il tenait l’enfance dans sa main, des lambeaux de chair dans sa main noire et sur la paume l’alphabet de l’enfant blond, c’est de la chair sur la page cette main qui se couche et remue sur le grand cahier noir ouvert au songe du jour à venir, de la chair écrite cette main du veilleur qui étend son poème à l’encre de Chine, cette main qui fouine au terrier sous le maquis de la nue, cette main sa main qui lèche l’anus et retire le fumier, et ce sera blanc au noir sous la terre, mais sortira, de la terre, une main levée au ciel comme le chant de la terre, la voix des livres, une main qui

tombe / sur la feuille et se couche, une main qui le regarde coupée net au poignet, et saigne sur la page blanche, rampe, roule avec ses yeux ses cinq billes en bout de doigt, et lève les pattes, une main blanche rouge coupée net au poignet c’est la main du christ, cloutée, que la corde a sciée ci-gît la main du christ blanc sur la table de bois ciré, la main de l’enfant qui rampe sur la page sciée net au poignet, c’est de l’enfance sciée sur la page, le cri de l’enfant-christ,

ci-gît / la main du veilleur aux heures noires et la nue au minuit passé tournant retournant son mort entre les cuisses, c’est le sang de la main qui tache l’encrier, le voici couché sur le bois d’une barque au remous des eaux noires écoute la voix des livres regarde leurs dents de pierre, les livres n’ont que leurs dents pour tenir le temps, comment se fait-il, de coudre la nuit quand le jour jette ses soleils sur les toits, de tremper le pied dans l’encre noire quand la lumière étale son dos sur la ville tue, quelle est cette voix du tréfonds cette rumeur aux ouïes qui fait l’ombre sur l’établi, la main remue aux heures noires sur la page, la voici qui porte ses doigts sur la main blanche sciée net au poignet, blanche rouge qui bouge, mais c’est de la glace soudain cette main sur la peau cinq points sur la paume, dans la glace dix doigts qui se nouent ne se lâchent plus tandis que le veilleur tend son arc, tombe, c’est sans fin de tomber dans le trou, sans fond, de glisser dans le trou ça tire sur les doigts désosse les doigts, sans fin d’ouvrir la nuit, dans le trou, de tomber, c’est de bouger mourir sans fin, de tomber, c’est noir, d’écrire sans fin de lécher la nuit, lèche la nuit lèche la nue, tombée de lui la tête sur la page, une main qui le serre le tire, le porte au chevet de minuit, au fond de la nuit tout contre la nue, pieds et poings liés, dans le givre dans le bois, et tape, cogne son crâne tout en bas, sur la table se casse, tape retape se fend avec le bruit du piochet sur la glace, se redresse soudain haut sur la page comme le marcheur haut sur les rochers entre monts et nuages, et la paume glisse sur la feuille, cherche la main de l’autre sciée net au poignet, rien que

l’ombre / d’une main, son ombre de main sur la page blanche, sur la page noire, son ombre de veilleur pliée sur la table, qu’une nuit qui se couche sur le bois, des couacs dans la nuit quand les chats jouissent, le cri d’une femme qu’on étrangle et sur les murs de la ville en ombre filante la main de l’assassin, que le chant de l’ivrogne qui pousse son pas rond sur les trottoirs, rien qu’une ombre et de l’autre côté de la cloison le souffle de la nue rythmant le sommeil, de nouveau là dans le trou de minuit qui se penche sur le cahier noir ouvert au songe du livre à venir avec ses deux pans béants comme les paumes cloutées du christ en croix, comme une boule roulée sur le froid tandis que la nuit burine, que l’outil tronçonne vrille en page fait son trou dans la nuit

noire, son trou dans le

noir

tout contre la paille

son trou

noir

© Philippe de La Genardière, La Nuit de l’encrier, Flammarion, collection Digraphe, 1981 – pour hommage.



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