à quoi sert la villa Médicis ?

réponse : à faire autre chose que sénateur dans la vie


L’art, ça ne sert à rien. Les livres, ça ne sert à rien.

Ce n’est pas productif, tout ça, sauf si ça devient marché de l’art, sauf si ça devient gros commerce. Mais pour ça les morts suffisent, ou les génies qu’on fabrique : Star academy pour tout le monde, et à chaque époque les artistes qu’elle mérite.

L’an passé, pour la Mission Livre 2010, on avait eu la version étatique, avec justification théorique de Mme Nathalie Heinich, directrice de recherche au CNRS, comme cette gigantesque phrase : Les auteurs ne sont éventuellement victimes de rien d’autre que de leur propre choix de vivre exclusivement de leur art, dont acte.

La semaine passée, on s’insurge contre une petite goujaterie de plus, une goujaterie de trop : le monarque attribue à un de ses subalternes conseillers qu’il ne supporte plus, et dont j’ai déjà oublié le nom, la direction de la Villa Médicis. Le monarque est en difficulté, il lâche aussitôt du lest, l’important c’est la part secrète de la politique (dans les DRAC, avoir réussi en quelques mois à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul conseiller du livre et non deux), et recule sur la Villa.

Alors évidemment, ça les vexe, les troupes du monarque : faire un cadeau pareil à des individus comme Olivier Rolin, dont on connaît le passé, et qui a été à l’initiative de la pétition dans le Monde ? Alors, dans le même Monde, un vice-président sénateur, membre du groupe chasse et pêche, grand admirateur de Brice Hortefeux (y en a peu, mais y a lui) descend de son train et nous pond A quoi sert la Villa Médicis ? [1]

La Villa Médicis, quand j’ai pu y séjourner, l’hiver 1984-1985, je n’avais écrit qu’un seul livre. Je ne savais même pas que c’était accessible aux auteurs. C’est un des membres du pré-jury, mécontent des candidatures reçues, qui m’avait sorti ça, au téléphone : — C’est des gars comme toi, qu’il faudrait... J’avais bouclé le dossier en deux jours, n’ayant pas attendu qu’on m’offre le voyage pour savoir ce que l’Italie avait d’important à nous apprendre. Plancher devant le jury (il y avait Pontus Hulten, Louis Marin) n’avait pas été une affaire formelle : on s’était embarqué dans Dostoievski, là-dessus qu’ils me tarabustaient. J’avais fini par dire que Rome ou pas Rome j’écrirais probablement la même chose, et c’est ce qui avait décidé.

Conditions matérielles : prof Capes débutant avec prime de séjour à l’étranger. C’était confortable. Comme tous les autres, j’ai pu rembourser mes dettes les premiers mois, mettre un peu de côté les derniers mois, pour le retour. Ça voulait dire, comme les autres, qu’on bouffait des nouilles (mais romaines, ce qui change tout), et qu’on ne s’estourbissait pas de luxe. Les piaules étaient sommaires. On avait droit le midi à une gamelle cuisinée à l’italienne, qu’on y rapportait. Je marchais beaucoup, au moins 2 ou 3 heures par jour, l’après-midi, dans la ville.

Evidemment, que c’est très fort : on surplombe une métropole, on en perçoit la rumeur, mais on est dans un hors-temps, avec des souterrains romains, des blocs Renaissance, une élégance de tout. En pleine ville, on est livré à la violence des saisons, les brouillards, la neige, le vent de mer. On nourrissait les chars du parc. Dans les ateliers, du ciment nu, des chevalets, de la glaise.

Parfois, pour rompre, ou par contraste, j’allais écrire dans le barouf moderne, les galeries souterraines de la Stazione Termini. Parfois je prenais un train, pour Assise, ou Venise, dans ces semaines sans touristes. C’est une dette énorme.

Surtout, par les architectes, les musiciens (on jouait Scelsi, il venait souvent), tel sculpteur, tel graveur, sa propre discipline était soudain replacée dans l’éclairage des autres. Je ne connais pas de pensionnaires qui aient échappé à cela. Ou Georges Didi-Hubermann, qui avait dégotté, dans une minuscule chapelle d’une église grise et décentrée, une galerie où étaient rassemblées les preuves terrestres de l’existence du purgatoire : rigolade, certainement, mais quand c’est Georges qui vous explique...

Et puis, à trois minutes, en descendant vers la piazza del Popolo, on tombait sur Caravage.

Oui, c’est une énorme chance, un énorme luxe. Deux écrivains par an, mine de rien sur dix ans, ça en fait, des débutants à qui on permet un terreau, un apprentissage, une solidité. Rome est un chantier de civilisation : Fellini venait se promener avec son chien dans le parc de la Villa, mais nous on était confronté en direct à cette scène de Roma, ou la fresque s’efface dans le chantier du métro.

Je suis monté à mon tour sur le haut du Testaccio, à l’endroit précis où je savais que Rabelais, puis Cervantès, étaient montés eux aussi. Ce sont de grands troubles.

La Villa a dérivé. J’ai assisté à cette transition (j’ai été brièvement délégué des pensionnaires au conseil d’administration, j’avais eu à m’opposer à la bonne idée suivante : « On supprime l’abonnement au Monde, s’ils veulent le lire ils n’ont qu’à aller l’acheter, on remplace par Télérama, les artistes d’aujourd’hui doivent être au courant de ce qui se passe dans l’image »).

J’y ai serré la main de Balthus, de Moravia. C’est une époque bien sûr révolue, cette austérité que prônait encore Jean Leymarie. Mais je n’ai pas vu les défilés de mode dans les jardins, les expositions de voiture Renault dans la grande cour, les fiestas privées des grandes banques.

Pendant vingt ans, silence radio. Je suis retourné, quand même. Clandestinement, ou presque. Marie NDiaye, puis Tanguy Viel m’y ont prêté chambre comme, dans mon propre séjour, j’avais laissé la clé aux amis.

Puis un questionnaire, missionné par l’établissement, avec des questions du genre : « A votre retour, combien de temps avez-vous mis pour retrouver un travail ? » A quoi j’avais répondu, précisément : vingt ans.

Olivier Rolin a lancé, l’an dernier, un programme de lecture. Pour la première fois, je revenais officiellement à la Villa Médicis, et c’était pour une lecture Rabelais, dans le grand salon, rempli. On avait le sentiment d’une bonne énergie. Volodine, Michon, Jean Rolin et d’autres ont suivi : signe positif.

Cette lecture a déclenché un stage, à l’université Sapienza, à l’initiative de Martine Van Geertruijden et Gianfranco Rubino : deux jours, en décembre. On avait émis l’idée qu’on puisse accueillir les étudiants à la Villa, les salles ne manquent pas, et quel plaisir ç’aurait été pour les étudiants italiens : refus.

Alors retour à la lettre de monsieur le sénateur : Rome, ville périmée ? Allons donc. C’est que vous ne savez pas regarder. Envoyer plutôt les artistes à Barcelone, à New York ? Cultures France s’en charge, et même plutôt bien. Dire que la villa Kujoyama c’est une erreur, que les échanges avec le Japon doivent se faire avec Tokyo et non Kyoto : mais, monsieur le sénateur, il y a un train ! Il s’appelle le Shinkansen, et on voit de très beaux paysages !

A Rome, on apprend. Il y a l’histoire, l’accumulation. Il y a notre vieille civilisation à ciel ouvert. Il y a l’histoire italienne, sa politique au présent.

Alors bien sûr, ça ne sert à rien. Pas plus que l’Ecole française de Rome, qui continue d’y fouiller les tombes étrusques, ou les villas souterraines.

« Trop éloigné du marché de l’art », dit monsieur le sénateur : imparable.

Il y a quelques années, Lionel Jospin avait émis l’idée que la République pourrait se passer du Sénat : il me semble, tant qu’à faire des économies, que le Sénat coûte bien plus cher à la démocratie qu’il ne lui rapporte. Et que la dépense pour le Sénat est d’ordre d’1 à 100, par rapport à 15 salaires profs débutants par an, qui marqueront définitivement le travail de ceux qui en bénéficient.

Alors oui, réapprendre à ce lieu un peu de modestie. Lors de ce dernier passage Villa Médicis, revenant de la fac tard le soir, je me suis trouvé à traverser le pot d’adieu que la République offrait à monsieur le représentant en Italie de Groupama, qui la sponsorise. J’en suis encore éberlué. Le coût de la réception, larbins, petits fours, lumières, ça devait être à peu près le coût d’une, deux ou trois bourses annuelles. Jamais vu publié, le budget réception de la Villa Médicis : mais après tout, monsieur l’UMP, longtemps que c’est vous qui contrôlez tout ça, n’est-ce pas ?

Que Renaud Camus n’ait rien compris, puisque vous l’embauchez pour vos arguments, ça c’est tout aussi imparable... Tiens, l’an dernier c’était Sylvain Coher. Cette année, Céline Minard : boulot discret, boulot de fond. Vous les avez lus, ces deux-là, monsieur le vice-président sénateur ?

Vous dites que la France est trop représentée à Rome : les Américains, les Allemands, les Espagnols, les Belges, les Suisses, les Anglais ont maintenu à Rome une structure d’accueil de jeunes artistes ou chercheurs, et ce côté international, ce n’est pas le moindre de ce qu’on en reçoit. Mais est-ce que dans ce cas il ne faudrait pas commencer par supprimer l’ambassade de France auprès du Vatican ?

321 sénateurs à 6000 euros net (plus train et taxi gratuit) contre 15 artistes en résidence, vous êtes sûr du côté où faire économie ? Quant à l’ambassade de France près de le Saint-Siège, ça mérite visite du site : c’est beau comme Lourdes.

Combien ça nous coûte, les fonctionnaires et ambassadeurs titrés et tout ça, pour s’incliner devant le Pape expert en modernité et progrès, avortement et mariage des prêtres, au nom de la Sainte Messe ? Là, oui, Rome est profondément ringard, mais c’est l’hypocrisie d’État, comme le discours de votre monarque à Saint-Jean du Latran en octobre dernier, avec le curé qui passe avant l’instituteur.

Merci, sainte UMP de monsieur le sénateur, l’art ça sert à rien, vous nous le rappelez. Les livres ça ne sert à rien. Et tout ce monde-là en a peu à faire, ni de votre monarque ni de votre pauvre petit parti sous-représenté dans les assemblées... Alors allez-y, détruisez, cassez : Total accumule 56 milliards par an de bénef, et la BNP 8, et tous les autres. Ils sont rassurés, on sait dans ce pays qui est au service de qui.

Tiens, y a que l’Internet, justement...

[1A quoi sert la Villa Médicis ?, par Adrien Gouteyron

LE MONDE | 03.04.08 | 14h24

Pour qui s’intéresse au rayonnement culturel de notre pays, l’ampleur de la "bataille de la Villa Médicis" suscite une grande perplexité. Endroit magnifique, poste prestigieux, vue incomparable : les qualificatifs n’ont pas manqué pour justifier les ambitions, expliquer les rancoeurs.

Pas un seul instant n’a été posée la seule question qui vaille. Mais à quoi sert donc encore en 2008 la Villa Médicis, héritière de l’Académie de France à Rome de 1666, dont les pensionnaires s’adonnaient à l’énorme labeur de copiste des plus fameuses effigies de l’Antiquité ? Maintenant qu’une commission présidée par Hugues Gall, composée de grands esprits et de responsables éminents des institutions culturelles, a été chargée de choisir le directeur de la Villa Médicis, n’est-il pas temps, après avoir célébré la magie de ces lieux, de s’interroger sur le sens de son action ?

Au temps des prix de Rome, Berlioz et Debussy l’ont fait à leur façon. L’interrogation se fait aujourd’hui plus pressante. Dans son Journal romain (éd. POL, 1987), l’écrivain Renaud Camus livrait ce diagnostic : "Voilà une institution qui à l’évidence ne fonctionne pas. Elle coûte cher à l’Etat et ne lui rapporte un peu de prestige que par survivance, grâce à des souvenirs très lointains qui chez beaucoup de gens, heureusement, ne sont pas confrontés aux faits. Il est certain qu’une politique de pur bon sens, dont Dieu sait que je ne la préconise pas, la supprimerait."

En 2000, au terme d’un contrôle approfondi, le sénateur Yann Gaillard, rapporteur du budget de la culture, écrivait dans un rapport passé sous silence : "Voilà une académie qui n’a plus de tradition à transmettre, qui groupe des lauréats sans aucun centre d’intérêt commun (...). Qui invite, aux frais de la République, des artistes - au sens le plus large du terme - dans une capitale qui n’est plus, et depuis longtemps, un centre important de création, même à l’échelle de l’Italie." Et de poser une question urgente : la villa Médicis, contenant superbe, a-t-elle encore un contenu ?

DES AMBASSADES NOMADES

Répondre à la question, c’est rappeler que pour le peuple de Rome, cette Villa est la leur : son ouverture aux visiteurs a constitué un progrès important. Mais, alors que la revue générale des politiques publiques invite à rationaliser, à redéployer les moyens, pour réinventer notre action culturelle à l’étranger, y a-t-il réellement une place pour la Villa, centre culturel de luxe, en marge des trois ambassades que notre pays entretient à Rome, sans être complètement intégrée au service culturel ?

Et surtout, l’avenir de l’action culturelle à l’étranger passe-t-il par des lieux, fussent-ils plein de charme, à l’heure où Internet et le numérique ont aboli quasi complètement les frontières ? Il faut rénover de fond en comble l’idée de présence culturelle, en inventant des ambassades nomades, porteuses d’initiatives et de partenariats nombreux, dans les lieux les plus divers possibles. Le rayonnement culturel passe désormais par une fluidité accrue des échanges artistiques : nos postes culturels doivent donc jouer la carte de la mobilité, du "sans-lieu fixe", et abattre les murs de centres et de villas encore trop coupés du monde.

Ne nommons donc pas un directeur dans les murs de la Villa Médicis, à l’écart des lieux les plus en vue de la création contemporaine et, osons-le mot, du marché de l’art. Ce n’est pas à Rome que se trouve le Bateau-Lavoir du XXIe siècle. La commission d’Hugues Gall ne devrait pas être là, par ailleurs, pour choisir un maître hôtelier, offrant le gîte et le couvert à quelques pensionnaires triés sur le volet.

Préservons la belle idée d’offrir à nos artistes un moment de respiration propice à leur création, mais en leur offrant aussi un accès au monde fascinant d’aujourd’hui. Luttons contre le travers si français qui consiste à créer ou maintenir des résidences d’artistes dans des villes au patrimoine formidable, mais où ne bat pas toujours assez le coeur de la vie : à entretenir une résidence d’artistes, au bord de la Méditerranée, à Rome plutôt qu’à Barcelone, à créer une villa Kujoyama à Kyoto plutôt qu’à Tokyo. Il existe aujourd’hui d’innombrables bourses de création, de multiples résidences d’artistes entretenues par la France de par le monde, fruit des initiatives parfois concurrentes du ministère des affaires étrangères et du ministère de la culture.

Nommons un directeur d’une "Villa Médicis hors les murs", chargé de mener une profonde modernisation de ces résidences d’artistes, de rebattre les cartes des lieux, de coordonner les programmes, de rationaliser les moyens : voilà quel pourrait le sens de la commission d’Hugues Gall, qui s’égarerait si elle enfermait dans un palais romain l’ambition que notre pays doit avoir pour ses artistes à l’étranger.

Adrien Gouteyron est vice-président du Sénat, sénateur UMP de la Haute-Loire.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 avril 2008
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