souvenir du Testaccio

d’un détail concernant à la fois Rabelais et Cervantès


On pourrait parler infiniment de Rabelais, ou simplement l’étudier infiniment : simplement parce que la distance a retiré, d’entre lui et nous, tellement de marches que nous ne saurons refaire. A commencer par son visage.

En fonction de l’endroit d’où on le parle, on attrape un autre fil de lumière. On ne peut pas parler de Rabelais à Rome comme dans une ville indifférente. La ville a trop représenté pour lui.

Par exemple je m’en veux, hier soir, de ne pas avoir évoqué ce souvenir qui le définit si bien, et que je m’étais promis de rapporter. J’avais pourtant amorcé. Je parlais du temps, de comment on avait remplacé l’heure élastique des Gaulois (12 heures de jour, 12 heures de nuit, et selon les saisons les durées s’inversent) par la division réglée des horloges, j’avais pris l’exemple de la durée de Paris à Tours, que là pour mon retour je ferai en une heure de train, et pour laquelle traditionnellement – puisque eux il leur fallait trois jours – ils achetaient au départ un coq qui les réveillait le matin, et qu’on revendait ou mangeait à l’arrivée. Ce temps distance, Rabelais l’évoque dans la « Briefve déclaration d’aulcunes dictions plus obscures » dont il accompagne le Quart-Livre, à propos du vacarme des cataractes du Nil : Catadupes du Nil. Lieu en Aethiopie onquel le Nil tombe de haultes montaignes en si horrible bruyt que les voisins du lieu sont presque tous sours, comme escript Claud. Galen. L’evesque de Caramith, celuy qui en Rome feut mon precepteur en langue arabicque, m’a dict que l’on oyt ce bruyt à plus de troys iournées loing, qui est autant que de Paris à Tours. J’avais commencé par l’histoire du coq, et j’ai déraillé sur autre chose sans aller parler de l’évêque de Caramith. Pas facile de construire 1h30, entre lectures et improvisation orale, on ne suit pas la totalité des chemins. De la briefve déclaration, j’avais cité pourtant cette phrase par quoi Rabelais cherche à faire comprendre le mot phare en le mimant par la sonorité de mots supposés connus du lecteur : Haultes tours sus le rivaige de la mer, esquelles on allume une lanterne on temps qu’est tempeste en mer pour addresser les mariniers, comme vous povez veoir à la Rochelle & Aigues Mortes, phrase sans doute indispensable pour comprendre comment cette langue reste si vivante même si le vocabulaire si souvent nous en échappe.

Mais la référence à l’évêque de Caramith nous donnant ainsi, au passage et involontairement, ce trait biographique distinct : accompagnant à Rome Jean du Bellay pour ses missions diplomatiques, ayant lui-même à obtenir des autorités cléricales la dispense de vœux qui lui est nécessaire puisque vivant maritalement avec trois enfants, il prend des cours d’arabe, et c’est aussi façon de découvrir le monde vu par ceux qui vous le racontent, ont fait des voyages que vous ne ferez pas.

J’ai parlé par contre, pour en avoir croisé la veille, au Campo dei Fiori, la hiératique statue, de Giordano Bruno, mort brûlé vif en 1600, plus de 50 ans après le Quart-Livre, et parmi les motifs qui le déclaraient hérétique, ce fait que « lisant, on ne voyait pas ses lèvres bouger », ce qui est une indication considérable sur le rapport de la voix à l’écrit, le fait qu’un lecteur, pour Rabelais, est celui qui lit pour d’autres, et qu’on écrit pour ce lecteur, qui aura à charge de faire vivre le texte à ceux qui l’entendront.

Et puis cette histoire concernant le Testaccio. A Lyon, chez Claude Nourry, on est quelques amis à faire imprimer des livres de médecine, de droit, d’histoire traduits de l’antique. C’est pour faire un peu de rentrée d’argent à cette imprimerie que Rabelais a écrit son premier Pantagruel, tout bardé à fond de quelques traditionnelles blagues d’étudiants. Ils voudraient imprimer une vue de Rome qui en situe les ruines. Arrivé à Rome, équipé de matériel de dessin, Rabelais monte sur le Testaccio, cette colline d’amphores d’origine toujours inexpliquée, d’où on a paraît-il une vue synoptique sur les sept collines et leur disposition réciproque. Là-haut, il trouve un jeune érudit Romain, comparant soigneusement des planches imprimées avec la réalité de ce qu’il voit : l’auteur du premier livre de cartographie romaine. Le travail est déjà fait, Rabelais rapportera l’ouvrage et Claude Nourry le réimprimera.

Plus tard, c’est Cervantès. Je ne sais plus si c’est dans les Nouvelles exemplaires ou dans une des longues incises du Quichotte qu’il parle de sa propre escalade du Testaccio, et que sur ce sommet arrondi se trouve un mince olivier qui ne sait pas grandir. Cervantès n’a pas connaissance alors de Rabelais. Il va s’engager, comme son frère, dans les quelques milliers de mercenaires de tous les pays d’Europe continentale qui vont s’affronter, pendant 3 jours, à autant de mercenaires des pays entourant la Turquie, de 15 000 combattants de chaque côté, il en restera environ 2 fois 3000 au bout de 3 jours de combat, et si Cervantès parle de tout cela ce n’est pas parce qu’à Lépante il laisse son bras gauche, mais parce qu’il assiste, 3 jours durant, son frère dans son agonie.

A Rome j’étais monté sur le Testaccio. J’avais trouvé le mince olivier qui ne grandit pas. En se tournant vers la ville, j’étais à peu près sûr qu’à cet endroit précis où j’avais les pieds s’étaient successivement tenus Rabelais et Cervantès (même si une croix sur socle de béton est immanquablement venu leur dire de se pousser un peu).

Un drôle d’endroit : juste à côté, l’abattoir, où encore, dans ces années 80, les Romains venaient se fournir en abats comme l’avaient fait leurs pères et grands-pères. Tout autour de la rue qui encercle la colline aux amphores, et creusées dans sa masse, des boutiques colorées de réparation automobile, carrosseria, mais Rome maintenant a les mêmes voitures immaculées de la production internationale. Il y avait aussi le labo théâtral de Giovanna Marini. En continuant la balade, on tombe sur le petit cimetière protestant où les chats font le lien entre Keats et Shelley, et où on a placé aussi les mécréants, dont Gramsci.

Il y a trois ans, j’étais revenu au Testaccio, mais il y a partout des grillages. On ne monte plus librement au petit olivier. Sans doute que ça avait un peu trop dégénéré, dans le quartier, les seringues ou les trafics. Que le calme profite au petit olivier et sa mémoire. Le lieu où Cervantès et Rabelais se sont placés identiquement, dans la même passion des anciens récits.

Prolonger : Rome 2 nuits 1 jour en chronique image, page Rabelais avec téléchargement préfaces édition POL 92-94.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 janvier 2007
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