Rome 2 nuits 1 jour

à la Villa Médicis pour Rabelais




à quoi on reconnaît qu’on est à Rome, même à trois détails

retrouver la villa Médicis, première fois que j’y viens en invité officiel et non en squattant la chambre de tel pensionnaire ami - fascination à retrouver la vue sur la ville depuis ma fenêtre, malgré vent et pluie, cette sensation d’île

dénombrer selon les heures les coupoles, les collines, les terrasses


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jardins de la villa : c’est à la nuit que je les parcourerai pour meilleure mémoire, cette hallucinante force du parcours des saisons, l’hiver 1985, les pas qu’on retrouve, et l’autoroute en surplomb au bout des allées pour changer de monde

déambulation nuit, la ville : place Navone, on se téléphone longtemps avec Christian T. sur des questions qui n’ont rien à voir avec Rome, la ville où tous les chemins se perdent : la scansion immuable du Panthéon, et cette église où Frédéric Bleuet m’avait forcé à grimper sur un socle de statue pour palper Michel-Ange avec les mains, paraît que la sculpture ça ne peut s’apprendre que comme ça

depuis plus de 20 ans je rêve de Rome chaque semaine, et dans les lieux de récurrence, ceux qui sont le passage au monde fantastique, il y a cet étrange passage sous église symétrique, je le retrouve et l’inventorie en photo : le rêve en fait l’a gardé très précisément, c’est après qu’il invente - et là c’est pour de vrai que je marche dans l’après, avec un peu de peur

la Rome des petits métiers, la complicité du rémouleur et du cuistot : réflexions qui résonnent évidemment sur la conversation avec Christian T - ce que nous avons perdu, ce qui pour eux aussi, ici, est irréversible

je voulais faire une page spéciale Piazza del Popolo : tant qu’à si peu voir de Rome, autant voir ce qui compte, et la géométrie abstraite généralisée de la minérale Piazza del Popolo m’a toujours fasciné un peu comme la conque de Sienne - c’est la jonction de la vieille ville et du métro, et cette porte considérable où nous frappait qu’un appartement privé ait pu être aménagé là-haut : il est toujours habité, mais ça fait quoi, d’habiter là ?

hier soir, près du Campo ei Fiori, un peu plus loin qu’où le parti communiste italien a toujours pignon sur rue, et portait de Berlinguer dans le couloir, j’avais retrouvée inchangée une de nos adresses de pensionnaires villa Médicis, un caboulot où on vous sert d’emblée un beignée de morue plat unique (à 4 euros ésormais)

comme hier, donc, je retrouve le chemin de nos anciennes cantines : j’irai manger un plat de penne chez Grazioso : il n’y est plus, mais sa veuve, en noir, dessert tandis que le fils préside en salle - à l’époque j’y dînais parfois avec un vieux monsieur, Romeo Lucchese (Roméo la lumière), qui avait traduit Saint-John Perse et René Char, me parlait d’eux - à part ça il crevait de faim, quasiment, rédigeant par protection de Jean Leymarie quelques prospectus bilingues pour la Villa

c’était déjà le cas lors de mon séjour : le plus puissant impact d’un an à la villa Médicis, c’est de recevoir l’art jour après jour, laisser infuser en soi : on descend faire les courses, on passe saluer Caravage - la Conversion de Saul est encore là, avec sa lumière rasante venue de sous les pieds du peintre

et je l’avais oubliée, elle, la ricanante kitsch de marbre, on s’aime bien (t’as fait pas mal de chemin vers moi, depuis la dernière fois, qu’elle dit)

pluie et même tempête, demain les vols Air France du matin seront annulés, j’aurai le temps, dans les 3 heures d’attente à l’aéroport, de préparer ces photos

rencontre le matin avec les étudiants de la Sapienza, 2 pleines heures de très belle discussion, merci Florence Ferran, Gianfranco Rubino et Muriel Sautour - le soir, c’est Rabelais dans l’immense grand salon aux tentures scénarisées par Richard Peduzzi, grosse réverbération, je choisis la forme zen, estrade, chaise, pas de micro




François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 janvier 2007
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Messages

  • J’ai toujours ce goût de terre dans la bouche, l’atelier de l’ilôt Chalon, la parenthèse Charentaise où nous buvions de grandes rasades de pineau épongées par un pâté maison étalé sur de grandes tranches de pain de campagne. Ensuite, c’est Rome puis l’atelier de Belleville. A la naissance de ma fille en 1994 Frédéric s’est envolé, je n’ai pas cherché à le revoir, j’espère qu’il est encore en vie. C’est étrange mais avec le temps, j’ai le sentiment aujourd’hui de récolter les fruits de l’enseignement qu’il n’a cessé de me dispenser. Je n’aimais pas trop ses amis, trop attachés à ressembler à un tel ou une telle, un véritable bestaire artistique... Frédéric venait de la plèbe, un sculpteur du peuple. Ni Genevoix, ni Vincenot ne l’auraient renié et encore moins Gauguin. J’ai encore les indignations que nous avions, je suis resté fidèle à nos idéaux ; je lis encore Rilke, Voltaire, Hugo, Hoderlin, cervantés et j’en passe...Ce que je suis devenu, je le lui dois en partie à cause ou grâce à lui. Frédéric c’est l’éternel "ami retrouvé". Que Dieu l’aime et le protège.

  • Merci (je rêve de Rome aussi ; et ces conversations avec la ricanante, - J’ai bien failli t’avoir tu sais ? - Oui t’inquiète pas je m’étais rendue compte. Mais tu crois pas que c’était pas du jeu d’instrumentaliser pour ça ma meilleure amie ? - Râle pas, rappelle-toi, j’ai épargné ta fille. - Alors c’était ça, le prix à payer ? La solitude d’âme pour toujours et à jamais ?).

    J’aime particulièrement la vue de la fenêtre.

    Voir en ligne : traces et trajets

  • merci, Rockwell, de ce message, on aurait aimé du coup avoir liens vers votre propre travail - pas de nouvelles de l’ami Frédéric depuis bien longtemps, mais aux dernières nouvelles il oeuvrait du côté des Lilas... quant à ce qu’il m’a appris esthétiquement, oui ce genre d’amitié c’est définitif, qu’on se voie ou pas - pas beaucoup de rencontres de ce genre dans un parcours de vie, grands grogneurs, grands infréquentables, artistes qui ont du mal à se mouvoir dans les marges d’une époque trop étroite pour eux

  • cette nuit( presque blanche )le silence du jardin sauvage ,rêve que mon corps devient sonore ,là ,sous le coeur ,dans le ventre ,ma tête ,une musique puissante , de plus en plus