Claro dans le tourbillon Pynchon

Rendre la gravité imperméable au temps. Pourquoi ?


« Je veux connaître la lumière », lui confia Roswell, « je veux pénétrer la lumière et trouver son cœur, toucher son âme, en prendre un peu dans mes mains quelle que soit sa nature, la ramener, comme au temps de la Ruée vers l’Or même si l’enjeu est sans doute plus important, vu que ça peut vous faire perdre la tête très facilement, le danger est partout, plus mortel que des serpents ou la fièvre ou les pilleurs de mines — »

« I want to know light, » Roswell was confessing, « I want to reach inside light and find its heart, touch its soul, take some in my hands whatever it turns out to be, and bring it back, like the Gold Rush only more at stake, maybe, ’cause it’s easier to go crazy from, there’s danger in every direction, deadlier than snakes or fever or claim jumpers — »

Comme traduire paraît facile. Le français à peine plus long que l’américain, et les mots tombant exactement à la place de la langue originale. Claro n’a rien fait.

« Et quelles mesures prenez-vous », demanda Merle, « pour ne pas vous retrouver en train d’errer dans l’arrière-pays de notre belle république en divaguant sur les mines perdues et tout ça ? »

« Je me rends en Californie », répondit Roswell.

« C’est une solution, effectivement. »

« Je suis sérieux. C’est là qu’est l’avenir de la lumière, en particulier les images animées. Le public adore les films, il s’en lasse pas, c’est peut-être une nouvelle maladie mentale, mais tant qu’on n’aura pas trouvé de remède à ça, le Shérif devra se contenter de me suivre à la trace. »

« And what steps are you taking, » Merle inquired, « to make sure you don’t end up wandering around the badlands of our fair republic raving about lost mines and so forth ? »

« I’m heading for California, » replied Roswell.

« That ought to help some, » said Merle.

« I’m serious. It’s where the future of light is, in particular the moving pictures.

The public loves those movies, can’t get enough of ’em, maybe that’s
another disease of the mind, but as long as nobody finds a cure for it, the
Sheriff will have to keep settling for traildust in my case. »

Ce qu’on aime chez Pynchon, c’est le travail d’écho, mais comme à plusieurs strates sous la langue, maladie mentale, errance géographique, métaphore des trous sous la terre, et tout attrapé à l’étau dans la forme verbale du dialogue. Mias tout d’un coup on a passé de l’univers abstrait de la quête de la lumière à la critique sociale du cinéma : à condition, justement, de ramener le cinéma à sa nature de lumière. Alors évidemment, si on souhaite de Pynchon le travail linéaire des blocs à la surface, on est perdu. Il nous refuse, non pas l’identification, mais l’imbrication : qu’on se recule de quelques centimètres, alors ce sont toutes ces strates qui vont se mettre en travail, et le cinéma surgira depuis la mine perdu, et le personnage errera sur l’espace géographique infini, et l’évidence même du dialogue deviendra voix comme dite à l’oreille, parce que qui oserait prétendre que oui, c’est évident : connaître la lumière équivaut littéralement à partir en Californie.

« C’est pas les boulots de projectionniste qui manquent », dit Merle, « mais cet engin, c’est du sérieux, et comment dire, je sais pas trop pourquoi mais — bon, c’est plus compliqué que ça en a l’air. »

« Oui, j’avoue que ça continue de m’intriguer », reconnut Roswell, « ce culte irrationnel du mouvement Geneva, et toute cette histoire de projo avec un mécanisme horloger – comme si c’était le seul modèle possible. C’est bien joli, les horloges et les montres, je ne dis pas le contraire, mais ce sont pour ainsi dire des constats d’échec, elles sont là pour glorifier et célébrer une sorte de temps particulière, le tic-tac unidirectionnel du temps sans jamais la possibilité de faire machine arrière. Le seul genre de films qu’on verra jamais avec une machine de ce genre ça sera des films horlogers, s’écoulant du début de la bobine à la fin, une image après l’autre.

There sure is projectionist work everyplace you look, Merle said, « but the machinery itself, it’s dangerous, and somehow, I’m not sure why, but — more complicated than it needs to be. »

« Yes, it continues to puzzle me, » Roswell agreed, « this irrational worship of
Geneva movement, and the whole idea of a movie projector being built
like a clock — as if there could be no other way. Watches and clocks are fine,
don’t mistake my meaning, but they are a sort of acknowledgment of failure, there to glorify and celebrate one particular sort of time, the tickwise of time in one direction only and no going back. Only tod of
movies we’d ever get to see on a machine like that’d be clock movies, from the beginning of the reel to the end, one frame at a time. »

On nous embarque, mais comment : sure, c’est sûr, qu’on aille dans n’importe quelle ville et qu’on se présente dans un cinéma, on trouvera toujours un travail de projectionniste – étrange figure de la possible porosité du réel à la fiction, et la sécurité que cela vous donne, entrer dans les histoire en se faisant le manipulateur de leur mécanique.

Sauf que le vocabulaire lui-même devient étrange machine : de sure on passe à puzzle, mais pas l’image du jigsaw puzzle, bien le rébus, l’énigme mais qu’on peut résoudre ? Claro pousse avec intriguer : métaphore même de l’intention Pynchon, la mécanique marchante du livre interfère avec le vocabulaire de celui qui mène l’histoire.

Et maintenant le projecteur marche seul, l’univers de l’horlogerie, le temps sans retour en arrière, multiplie les mots du récit métaphore de lui-même : complicated mistake meaning : bien plus compliqué qu’on croit, et le sens prêt à toutes les fautes. Mais la loi du roman : une image à chaque fois, one frame at a time.

Là on le voit à la peine, le traducteur, qui connaît son Deleuze et les cinétiques : frame c’est le cadrage, en photo, et le plan, c’est shot, mais traduire par cadre on plante, alors reprendre image qui est aussi bien le contenu que le contenant, mais la faire passer comme surface, juste par l’élan : il ajoute s’écoulant, et quoi faire du rouleau qui se mêle au réel dans reel / real, sinon ce jeu du mot fin au mot autre... Vous proposeriez quoi ? On n’aimerait pas, dans ces trois lignes, être traducteur.

« Un des problèmes qu’ont rencontrés les premiers horlogers c’était le poids des parties mobiles, qui affecte la façon dont fonctionne l’horloge. Le Temps restait soumis à la force de la gravité. Breguet a donc mis au point le tourbillon, qui isole le balancier et l’échappement sur une petite plate-forme distincte, adaptée à la troisième roue, et tournant environ une fois par minute, adoptant au cours de la journée la plupart des positions dans un espace en 3D indexé sur la gravité terrestre, de sorte que les erreurs s’annulent et rendent le temps imperméable à la gravité. Mais supposons maintenant qu’on veuille inverser cela. »

« Rendre la gravité imperméable au Temps ? Pourquoi ? »

Roswell haussa les épaules. « Une fois de plus, cette histoire de sens unique. Il s’agit de deux des forces qui agissent dans une seule direction. La gravité obéit à une troisième dimension, de haut en bas, et le temps définit la quatrième, de la naissance à la mort. »

« One problem the early watchmakers had was that the weight of the moving parts would affect the way the watch ran. Time was vulnerable to the force of gravity. So Breguet came up with the tourbillon, which isolated the balance wheel and escapement off on a little platform of their own, geared to the third wheel, rotating about once a minute, assuming in the course of the day most positions in 3-D space relative to the gravity of the Earth, so the errors would cancel out and make time impervious to gravity. But now suppose you wanted to turn that around. »

« Make gravity impervious to time ? Why ? »

Roswell shrugged. « It’s that one-way business again. They’re both forces
that act in one direction only. Gravity pulls along the third dimension, up to
down, time pulls along the fourth, birth to death. »

Impervious c’est vraiment imperméable, étanche. On doit voir arriver ce genre de phrase évidente, mais sur quoi repose tout le texte, avec un peu d’appréhension. C’est forcément en amont qu’on la prépare : si c’est juste pour traduire, on aura bien la phrase, ici même le mot à mot suffit, make gravity impervious to time why / faire gravité imperméable à temps pourquoi mais évidemment ce qu’on manque c’est la mise en miroir de Pynchon : la phrase n’a pas de sens, elle est elle-même étanche, impervious, alors on balance le pourquoi des mômes de 3 ans. Donc, la traduction c’est en amont, plus tôt, early (le mot est dans le texte), il y a encore la référence au mouvement, moving, il y a, et c’est gigantesque, le mot vulnérable : on ouvre le texte à sa propre vulnérabilité, on a des roues et des échappements (le vieux mot d’horlogerie), et puis tout d’un coup la Terre, Earth, et la Terre faite image, 3-D space – c’est gagné ? De 3-D on passe à la dimension 4, the fourth, et voilà vie et mort. Vous comprenez imperméable à la gravité ? Non. Il n’y a rien à comprendre, sauf que le mot tourbillon (bizarre, parce que l’anglais a vortex, swirl ou whirl, ou d’autres, mais tourbillon chez eux ne renvoie pas à vortex ou maelstrom), Littré non plus ne le connaît pas dans son usage d’horlogerie, et pourtant, comme il fait dans son article tourbillonner la langue [1]...

Et si toute l’opacité de la phrase centrale tenait à l’irruption du vieux mot du 12ème siècle et ce qu’il porte de charge ? Voici des photographies du tourbillon de Bréguet : je serais plus calé en informatique, je remonterais à travers cette page, je suis sûr que vers le mois de février dernier je trouverais visite Claro, et qu’il y a passé du temps, des vraies minutes d’horloger : c’est simplement l’invention d’horlogerie, le tourbillon de Bréguet, qui justifiait l’image de Pynchon ?

« Faire tourner quelque chose dans l’espace-temps pour qu’il adopte toutes les positions relative au vecteur unidirectionnel ‘temps’. »

« Exactement »

« Me demande ce qu’on obtiendrait. »

« Rotate something through space-time so it assumes all positions relative to the one-way vector ’time.’ » « There you go. » « Wonder what you’d get. »

Immobilité dialogue. On reprend le texte sur la table, ou le texte tel qu’il s’affiche sur la page du livre, on le tourne et on le retourne : vous, lecteur, êtes l’espace-temps. Alors ça marche : there you go.

Wladimir et Estragon dans Godot : « What are you doing ? / Taking off my boot. Did that never happen to you ? / Boots must be taken off every day, I’m tired telling you that. »

Ils sortirent alors les crayons brevetés et… eh bien, l’imperméabilité aux temps étant ce qu’elle est… — ils remontèrent sans s’en apercevoir la rivière sur plusieurs kilomètres puis s’arrêtèrent près d’un antique sycomore. Au-dessus d’eux, ses feuilles abruptement retournées, le tronc tout entier illuminé, comme si une autre tempête s’apprêtait à éclater – comme si l’arbre adressait un geste, davantage à l’intention du ciel vigilant qu’à celle des minuscules silhouettes en dessous, qui sautaient à présent sur place en se criant des choses dans un étrange patois technique. Les pêcheurs abandonnèrent leurs coins d’eau pour s’éloigner de ce raffut.

Out came the patent pencils and, well, talk about being impervious to time — next thing they knew, they had wandered miles up the river and paused by an ancient sycamore. Above them its leaves all abruptly turned the other way, the tree brightening all over, as if another storm was about to break — as if it were a gesture of the tree itself, directed more to the sky and some sky-borne attention than necessarily intended for the diminutive figures beneath, who were now hopping up and down and shouting at each other in a curious technical patois. Anglers abandoned promising riffles to get up or downstream of the disturbance.

Que le patois technique (curious technical patois) en fait ne s’entend pas : personnages qui gesticulent à distance, parce que seuls comptent le temps, l’espace géographique, la notion récurrente d’abandon, le bruit imperméable (retour d’impervious) du monde, et qu’on ait quand même un crayon, non pour le dire, mais au moins le cartographier, le dessiner.

Il reste quoi, alors ? Il reste le défi de la langue – la langue image. Non plus les images qu’on s’en irait chercher en Californie, mais bien l’image qui serait lumière parce que coincée et diffractant à l’infini dans les mots gratuits, nommant matières rares, les mots qu’on n’utiliserait jamais sinon, et voilà que soudain on les abandonne en laisse comme d’une traîne de ces lumières quelquefois dans le fond de nuit :

Des étudiantes aux cheveux ramassés en macarons et motifs tire-bouchonnés, dans de longues robes à motifs fleuris en vichy zéphyr, batiste et pongé interrompirent leur balade pour les regarder.

College girls with their hair in Psyche knots and other swept-up arrangements and long floral dresses of zephyr gingham, lawn, and pongee paused in their strolling to gaze.

Psyche a disparu, mais le traducteur a rajouté vichy, et c’est vichy zephyr par quoi il paye sa dette à Pynchon et nous l’offre...

 

casting

Extrait des pages 519/520/521 de Contre-Jour, Thomas Pynchon, traduction Claro, Le Seuil Fiction & Cie.

Petits caractères, en italiques : texte original de Thomas Pynchon, en romain : commentaires personnels.

sur Contre-Jour

Voilà, vous avez une idée d’une page Pynchon, avec temps, mouvements, superposition, et

Selon ce que vous attendez du roman, vous en avez 675 autres à votre disposition sur les tables. Mais, prévenu de ces fonctionnements, alors on sait ce qu’on peut attendre de Pynchon, et là où et comment sa langue nous absorbera dans un mouvement sans cesse cependant renvoyant au monde, ne nous laissant pas indifférent à la masse composite de reflets de notre monde le plus immédiat, le plus proche, que la lecture sans cesse nous arrache, mais de façon en permanence imprévisible. Alors là, oui, le livre on y avance, et on le recommande.

Ces deux dernières années, j’avais plutôt comme compagnon Richard Farina, qui a été pour Bob Dylan comme une sorte d’entraînement rêvé vers l’écriture, alors que Farina quittera l’univers de la littérature pour celui de la musique : à Newport, en 1965, il joue électrique avant Dylan. Mais c’était lui, en 1962, qui l’avait introduit en studio pour jouer de l’harmonica avec Caroline Hester. Il meurt en moto, en 1966, peu après son mariage avec la jeune soeur de Joan Baez. Farina partageait sa chambre de cité universitaire avec Thomas Pynchon : ils n’étaient jamais d’accord, tous les deux. Farina expliquait à Pynchon que, pour comprendre le monde, il fallait en faire l’expérience, sortir la nuit, boire et aller avec les saltimbanques. Et puis que publier impliquait d’aller voir les revues, d’en créer, de s’insérer. Son premier texte sera rémunéré 80 dollars, et ça leur suffira, à Carolyn Hester et lui-même, pour s’acheter leur première voiture. Pendant ce temps-là, Pynchon restait dans la chambre de la cité universitaire, il était peut-être même soulagé d’y avoir des moments de calme. Aujourd’hui, on a ce Contre-Jour, et de Farina difficile de retrouver la trace.

C’est peut-être cela aussi, dans ce livre, qui se donne à lire. Non, assez de ces phrases de promo : cette fiction tient le lecteur en haleine, on est plutôt aspiré, vide de souffle – mais c’est cela même qui nous révèle le temps et la nuit.

On termine par un document volé ? Je n’ai aucun droit à diffuser cette photo (Claro, si elle te gêne, je l’enlève dans l’heure). C’est photographié à la volée, via le fond d’écran d’un ordinateur au bureau de Fiction & Cie, au Seuil. On pouvait suivre cela sur le Clavier cannibale : chaque jour, un coursier livrait au traducteur les 70 pages de premières épreuves composées, et le traducteur remettait au même coursier les 70 pages précédentes, des épreuves corrigées. Le ballet est organisé par Flore Roumens, debout à l’arrière-plan. Le traducteur a tenu 1216 pages de la densité et de la complexité de celle que j’ai copiée-collée ci-dessus, p 519-521 de Contre-Jour. Il a tenu le coup... Travail d’équipe, et hommage à eux tous, mais les masses de papier multipliées étaient bien impressionnantes...

Quelques liens :
- Claro écrivain : Madman Bovary
- Claro traducteur : violence et traduction, trois essais sur traduire
- le blog Le Clavier Cannibale, pour la bonne santé de votre flux rss

[1TOURBILLON.1

(tour-bi-llon, ll mouillées, et non tour-bi-yon) s. m.

1° Vents impétueux qui tournoient (c’est le sens du latin turbo), différents des cyclones où l’air ne se meut pas toujours rapidement. Regarde parfois dans l’abîme, Avec des yeux de pleurs remplis, Ce point noir dans ton ciel limpide, Ce tourbillon sombre et rapide, Qui roule une voile en ses plis, V. HUGO, Feuilles d’automne, 9. Par pléonasme, un tourbillon de vent. Un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche ; et quel miracle que vous n’ayez pas été brisés et noyés en un moment ! SÉV. 25. Comme un tourbillon, avec une extrême rapidité. L’archevêque de Rheims revenait hier fort vite de Saint-Germain, comme un tourbillon ; s’il croit être grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui, SÉV. 5 février 1674. Fig. Corbinelli.... a redoublé sa dévotion à la Providence.... il a été fort touché de ce tourbillon de bonheur dans votre famille [l’abbé de Grignan, évêque, et le chevalier de Grignan, menin], SÉV. 28 févr. 1680.

2° Mouvement de l’eau qui tournoie avec violence. Il y a dans cette rivière des tourbillons fort dangereux.

3° Par extension, il se dit des choses qui ressemblent à un tourbillon. Des tourbillons de feu s’élançaient de leurs yeux, CORN. Méd. II, 2. On vit sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de poussière, FÉN. Tél. I. Des tremblements de terre presque continuels [sur le globe nouvellement formé].... des orages généraux et particuliers, des tourbillons de fumée, et des tempêtes excitées par les violentes secousses de la terre et de la mer, BUFF. 4e ép. nat. Oeuv. t. XII, p. 235.

4° Sorte d’artifice qui, par sa propre force, s’élève en tournant sur lui-même. Huit bouquets d’ensemble composés de grenades à serpenteaux, tourbillons et bombettes tricolores, Monit. univ. 16 et 17 août 1867, p. 1116, 3e col.

5° Nom que les cartésiens donnaient à la révolution d’une planète, ou d’un astre, autour de son centre, et au mouvement de la matière environnante qui les suit. Un monde près de nous a passé tout du long, Est chu tout au travers de notre tourbillon, MOL. Fem. sav. IV, 3. Ce qu’on appelle un tourbillon, c’est un amas de matière dont les parties sont détachées les unes des autres, et se meuvent toutes en un même sens, FONTEN. Mond. 4e soir. Il donne aux planètes des tourbillons fort étendus, de sorte que ceux, par exemple de Jupiter et de Saturne, qui ont leurs centres éloignés de 165 millions de lieues, lorsqu’ils s’approchent le plus qu’il est possible, peuvent alors se couper vers leurs extrémités, FONTEN. Guglielmini. Ce grand philosophe [Descartes], dans un temps où les observations astronomiques, la mécanique et la géométrie étaient encore très imparfaites, imagina, pour expliquer les mouvements des planètes, l’ingénieuse et célèbre hypothèse des tourbillons, D’ALEMB. Oeuv. t. XIV, p. 80. Quelque temps après Descartes, on vit partout des tourbillons ; toutes les explications des phénomènes étaient fondées sur leurs opérations, SENNEBIER, Ess. art d’obs. t. II, p. 210, dans POUGENS. Il [Descartes] imagina des tourbillons de matière subtile, au centre desquels il plaça les corps [célestes] ; les tourbillons des planètes entraînaient les satellites, et le tourbillon du soleil entraînait les planètes, les satellites et leurs tourbillons, LA PLACE, Exp. V, 5.

6° Fig. Tout ce qui entraîne les hommes. Les dames d’atour, les filles, la gouvernante et toute la maison part demain [pour aller au-devant de la Dauphine] ; Mme de Coulanges est aujourd’hui dans le tourbillon de leur départ, SÉV. 24 janv. 1680. Savez-vous bien qu’il y a un sort dans ce tourbillon [la cour], qui empêche d’abord de sentir le charme du repos et de la tranquillité ? SÉV. 12 janv. 1680. Le tourbillon nous emporte ; nous n’avons pas le loisir de nous arrêter si longtemps sur une même chose, SÉV. 28 fév. 1680. Mme de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite d’un quart d’heure.... un tourbillon me l’emporta, SÉV. 29 mars 1680. La cour était éblouie du tourbillon de son accueil [de Luxembourg] ouvert et populaire, SAINT-SIMON, 16, 192. Le tourbillon du monde est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes, VOLT. Lett. Helvétius, 3 oct. 1739. Réaliser, au centre du tourbillon parisien, ce rêve d’isolement à deux dont se bercent tous les coeurs tendres, CH. DE BERNARD, la Chasse aux amants, III. Dans ce tourbillon de Paris où tant d’existences se mêlent, un tour de roue suffit pour rompre et disperser les relations, REYBAUD, Jér. Paturot, I, 9. Absolument. Être dans le tourbillon. Il [Richelieu] sera dans le tourbillon jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans, comme le duc d’Épernon, qui ne le valait pas, VOLT. Lett. Richelieu, 18 février 1771.

XIIe s. Venanz si cume esturbeillun à deperdre mei, Liber psalm. p. 240. Li communs espirs de dolor si est alsi com uns turbilhons de tempest, Job, 460. Lors se li monte uns torbeillons El chief si grant que il forsane [devient fou], Chev. au lyon, v. 2804.

XIIIe s. Com il fu entre Pontaise et la ville de Saint-Denis, il li fu avis que il fust avironné d’un estourbeillon, de quoi il chei à terre, Miracles saint Loys, p. 142.

XIVe s. La mer.... N’escume point en tant de flots, Comme je portois dans la teste, Durant l’amoureuse tempeste, D’orageux tourbillons enclos, DESPORTES, Oeuv. chrest. XVIII, Ode. Voulant faire jetter Jonas à la mer, il a envoyé un grand tourbillon et tempeste, CALV. Instit. 139. Il tiroit un vent impetueux et bruslant comme un estourbillon de foudre, AMYOT, Fab. 32.

Dérivé diminutif du lat. turbo, turbinis, vent violent et tournoyant ; de même radical que turba, tourbe ; le sens est mouvement rapide.

Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, article Tourbillon.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 septembre 2008
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