le coeur de Voltaire, et d’un calmar dans le formol

un tsunami à la BNF, et d’un coeur momifié


Non pas simplement la préparation et cuisson de l’encornet dominical, mais je reviens à cette belle expo écrire la mer, dont j’ai vécu les coulisses ces trois mois. C’est la chance par exemple de se voir offrir le catalogue, magnifique iconographie.

Dans l’expo elle-même, tout au bout, j’étais tombé en arrêt sur un petit cylindre de verre contenant un fragment de tentacule de poulpe ou calmar (voir leur page pieuvres), gros comme un petit bras (longueur : 28,5 cm, diamètre 13 cm, c’est précisé). Dans le catalogue, on en apprend l’histoire :

étape 1 : en 1874, le commandant Mouchez s’en va aux îles Saint-Paul, dans l’océan indien, pour observer le passage de Vénus devant le soleil

étape 2 (retour perso) : il se trouve que la totalité des plaques de verre (magnifiques, voir celle ici de son campement et des observations de Vénus) ramenées par le commandant Mouchez ont été dispersées dans une vente, et que l’ami Luciano Rigolini, photographe lui-même, chez qui c’est un démon irrépréhensible que la collection d’anciennes plaques de verre, en est devenu le propriétaire - j’ai découvert ces plaques, avec les autres trésors de sa collection, quand Luciano a voulu me faire partager son admiration pour la façon dont la dégradation chimique, attaquant les silhouettes, les reliefs, modifiait l’image et lui conférait une étrange irréalité

étape 3 (choc actu) : on apprend qu’un "raz-de-marée" affecte aux mêmes jours l’océan indien, jusqu’à la lointaine Saint-Paul, au point de jeter sur la côte un calmar gigantesque, de plus de douze mètres d’envergure : de ce raz-de-marée qui se propage jusqu’aux bords sud de l’océan indien, quelle mémoire ? - quelques archives (le tsunami de mai 1874 a frappé le Bengale, et été perceptible jusqu’en Alaska), mais pas d’images numériques, pas d’explorateurs pour apporter témoignage, la mer est de toujours infini silence - reste le calmar

étape 4 (on se rapproche) : le géologue Charles Vélain, qui fait partie de l’équipage du commandant Mouchez et ramènera un très beau récit d’observations scientifiques, nomme architeuthis mouchezi (depuis communément dit architeuthis sanctipauli) le spécimen découvert mais il ne sait en empêcher la décomposition - il en découpe "les bras, le bulbe avec le bec et la plume" et les ramène à Paris dans la cale

étape 5 : une extrémité d’un des tentacules, grosse comme un petit bras, du calmar géant, est dans le petit bocal de verre présenté dans l’expo mer

étape 6 (narrative) : les responsables du museum d’histoire naturelle informent l’été dernier la BNF qu’ils disposent toujours du calmar ramené par Mouchez et Vélain, qu’il est dans une cuve métallique fermée remplie d’alcool, à l’extérieur au long d’un mur, dans le jardin des Plantes, depuis 130 ans

étape 7 : la BNF expose au museum d’histoire naturelle qu’elle serait bien intéressée, mais que pas question de placer une dizaine de mètres cubes d’alcool inflammable dans une expo publique, et que d’autre part la demande du museum, qui voudrait que les frais de l’opération décuvage présentation soient à charge de la bibliothèque nationale, n’est pas recevable

étape 8 : le calmar géant décomposé reste donc pour l’instant dans sa cuve anonyme, silencieuse et solitaire, sous les pluies de Paris, pour témoigner du tsunami sans chiffres, cartes, images ni témoins

étape 9 : et moi pour un petit document vidéo sur l’expo, je suis devant la statue de Voltaire dans la salle d’honneur au 41 rue Richelieu, quand T... L... m’informe que la statue recèle le coeur momifié de Voltaire, qu’on ne savait pas trop si c’était légende ou vérité, alors, il y a deux ans, on a dévissé la plaque de marbre, et qu’effectivement, dans le vase de bronze scellé dans le socle, il y avait le coeur desséché de Voltaire "tout emmaillotté de bandelettes roses" précise T... qui bien sûr était aux avant-postes

étape 10 et fin : bon, voilà, j’ai raconté ça, parce que T.... vient de m’envoyer ma photo enserrant le coeur de Voltaire (mais je ne la montre pas, ça restera dans mes trésors personnels !) et que je pensais à ce bout de poulpe dans sa cuve, à Mouchez partant à l’autre bout du monde pour photographier son éclipse, au raz-de-marée sans images, à la passion de Luciano de sauver de vieilles plaques chez les brocanteurs, et que, et que...

cela s’appelle un journal en ligne

FB, le 16 janvier 2004

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 16 février 2005 et dernière modification le 16 janvier 2005
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